Et un nouveau chapitre à mon actif ! je suis trop forte.
Je le dédie à ma 'tite Melitta qui m'a encore refilé des idées saugrenues et aussi à vous tous qui continuez à suivre.
Je vous laisse à votre lecture, j'ai une bibliothèque à aller piller (ma belle sœur et mon ex-belle soeur comprendront de quoi je parle…)
Chapitre 23 :
Où les poissons n'ont pas ce qu'ils méritent
Trois petites semaines s'étaient écoulées depuis l'arrivée de Wulfran. Evidemment, ce qui peut paraître court pour les uns ne l'est pas pour d'autres. Ce laps de temps avait donc semblé être des années pour Ambre et Wulfran. Travailler ensemble n'était pas pour leur plaire. Pourtant, ils n'avaient encore rien fait. Pas de rixe, de duel à l'épée, d'échange d'insultes salaces ou autres choses de ce genre. L'un comme l'autre ne voulait pas décevoir Roberts. Ni écoper d'un séjour aux fers.
La seule chose qu'ils se permettaient, c'était de s'injurier le matin au réveil et quand ils travaillaient ensemble. Et encore, à mots couverts seulement. Mais cette atmosphère électrique finit par peser un peu trop au pauvre Wulfran. Ambre, elle, avait l'habitude avec les jumeaux. Se prendre des vannes et en lancer à tout bout de champ était devenu une seconde nature pour la jeune fille. Wulfran avait encore du mal, même avec Grégoire qui commençait à prendre exemple sur les jumeaux. Ainsi, un matin où Ambre et lui s'étaient crêpés le chignon une fois de plus, il sortit en trombe du dortoir pour respirer à pleins poumons l'odeur de l'océan. Sa rage lui avait coupé tout appétit et était telle ce matin-là qu'il ne voulait même pas se risquer à se trouver dans la même pièce qu'elle. Il préférait se passer de petit-déjeuner plutôt que de repeindre les murs de la cambuse avec le sang frais de la sale gamine.
Encore deux jours à ce train-là et je fais un meurtre.
Tant pis pour ce que dira mon père.
Le jeune homme se passa une main irritée dans les cheveux et poussa un profond soupir d'exaspération. Cette fille allait le rendre fou. Et pas dans le sens valorisant du terme. Il leva le regard vers le château et vit que son père tenait la barre. C'était étonnant qu'il soit là-haut de si bonne heure. Il avait dû tomber du lit. Wulfran se rendit auprès de son père en quelques grandes foulées.
« - Bien le bonjour, mon capitaine ! s'écria Wulfran.
- Tu sors bien tôt ce matin, remarqua son père sans lui adresser un regard. Le capitaine de l'Ecumeur ne quittait jamais la mer des yeux lorsqu'il était à la barre.
Pourtant, c'est pas comme s'il y avait un ravin à côté…
- C'était pour ne pas étrangler ta chère Ambre…
- Ce n'est pas ma chère Ambre, répliqua Roberts. Juste Ambre. Ça lui suffit.
- Non ça ne lui suffit pas. J'admet que l'adjectif chère ne convient aucunement mais il faut quand même ajouter au minimum chiante, casse-pied, énervante, horripilante et d'autres synonymes du même acabit. Le juste Ambre ne va pas du tout.
- C'est pas qu'il ne va pas du tout, c'est qu'il ne te va pas du tout, rétorqua Roberts en regardant son fils dans les yeux.
- Grmfl !
- Tu voulais me dire quelque chose de précis ou bien…
- Je voulais te demander de me trouver une autre place dans ce dortoir et de me changer de groupe de quart. Sinon, je ne garantis plus la vie de cette sale gamine que je peux pas blairer.
- Je suis sûr que tu peux contrôler tes pulsions assassines. En ce qui concerne ton groupe de quart, ce n'est pas à moi d'en décider. Le travail est bien fait, c'est tout ce qu'on vous demande. Et je te rappelle qu'il n'est pas rare que des pirates qui se détestent travaillent ensemble. Il faudra bien que tu t'y fasses, sauf si Trévor ou Korp décident de t'envoyer dans un autre groupe.
- Tu es leur capitaine ! s'emporta Wulfran. Donne un ordre et ils t'obéissent ! Tu peux bien faire ça pour moi ! ne te laisse pas marcher sur les pieds par tes subalternes !
- Je crois que tu as raté le coche, répliqua son père. Ces hommes me respectent parce que justement, je ne me laisse pas marcher sur les pieds. Et je ne vais pas commencer à faire des courbettes, combien même celui qui me le demanderait serait mon propre fils.
- Je vois, grogna Wulfran en se détournant de son paternel pour qu'il ne découvre pas son regard furieux.
- Tant mieux.
- Tu ne peux rien faire ? même pour que cette peste aille dormir plus loin ?
- Non. Pour ta place dans le dortoir, tu n'as qu'à t'arranger avec tes collègues. Et puis tu n'as pas à te plaindre : si je me souviens bien, quand je t'ai accepté à bord, je t'ai dit d'aller chercher tes affaires et de te trouver une place. Tu n'as qu'à t'en prendre qu'à toi-même si tu n'as pas celle que tu veux.
Je savais que j'aurais pas dû fêter la nouvelle juste après qu'il me l'ait dit.
Et continuer à la fêter toute la semaine.
Roberts et son fils ne purent continuer à débattre : Ambre, Takashi, les jumeaux et les autres membres du quart six venaient d'apparaître sur le pont.
« - Je te laisse, dit Wulfran dans un souffle. Je dois… aller travailler avec ta chère Ambre. »
Roberts ne put ajouter un commentaire que son fils lui avait déjà tourner le dos et descendait sur le pont pour rejoindre ses camarades.
Le quartier-maître arriva de sa démarche boiteuse et distribua les tâches. Fred était dans la dunette, George, Ambre, Wulfran et Grégoire s'occupaient des voiles du grand mât, Vincent, Ken, Takashi de celles du mât de misaine, quatre autres s'arrangeant de celles du mât d'artimon. Ceux qui restaient s'occupaient des travaux plus pénibles, comme nettoyer le pont, recoudre des voiles et œuvres du même genre.
Ambre et Wulfran se lancèrent un regard et soupirèrent en même temps.
Pourquoi Trévor s'acharnent-ils sur nous ?
Il doit se venger du requin…
Pourtant, ça commence à dater…
'doit être rancunier. Très rancunier.
La jeune fille grimpa dans les haubans la première, suivie de George. Wulfran, ne désirant pas voir les fesses de son ennemie au-dessus de sa gracieuse figure, préféra emprunter les haubans de l'autre côté du mât. Grégoire fit de même. Evidemment, dans la logique suprême des choses, étant montés chacun de leur côté les premiers, ils se retrouvèrent côte à côte. Et sur une vergue de la grosseur d'une poutre située à plus de vingt mètres du sol, on n'a guère envie de jouer aux acrobates pour changer de place.
Pas un mot ne fut prononcé. Seulement deux très profonds soupirs.
C'est ce qui, entre eux deux, se rapprochait le plus d'une conversation civilisée.
Et puis c'était parti. Les voiles à déferler, celles d'en dessous aussi et ainsi de suite. Et vas-y que le vent n'en faisait qu'à sa tête et tournait comme un fou. Et vas-y que les quatre jeunes gens remontaient sur la vergue la plus haute pour la réorienter correctement. Une corde dénouée et resserrée, et de l'autre côté, le cordage desserré. La vergue bougeait d'un coup, poussée par une brusque bourrasque et ils manquaient de chuter du haut de leur perchoir. Et ils recommençaient avec les voiles suivantes, jusqu'à ce que le vent n'en fasse de nouveau qu'à sa tête et se mette à souffler de l'autre côté.
C'était épuisant. A cela s'ajoutait la chaleur. Sous ces latitudes, la fin du moi de mai était déjà pénible. Les pirates suaient par toutes les pores de leur peau en remontant les voiles et en courant sur les vergues. Le soleil tapait fort sur leurs petits crânes et les vertiges se faisaient fréquents. Surtout pour Wulfran qui avait en plus sauté son petit déjeuner et qui commençait à le regretter amèrement.
Vers la fin de leur quart, alors qu'il ne leur restait plus qu'une heure, le vent se fit plus violent. Ses brusques rafales faisaient pencher dangereusement le navire avec des à-coups qui menaçaient de les éjecter des mâts. Roberts donna l'ordre de ramener un peu de toile. Les pirates commencèrent par ferler les voiles en partant du bas. Pour le perroquet, Wulfran commençait à donner des signes de fatigue mais ses gestes étaient toujours fermes et rapides. Mais quand enfin, ils arrivèrent au cacatois, la voile la plus haute, le navire plongea soudain au creux d'une vague. Grégoire, George, Ambre et Wulfran se redressèrent brutalement pour éviter de chuter en avant. Ce brusque mouvement provoqua au jeune homme un vertige tel que sa vue se brouilla d'un coup, ne laissant place qu'à un néant noir. Ce vertige ne dura qu'une demi-seconde mais ce fut suffisant pour qu'il perde l'équilibre. Son pied dérapa sur la vergue et il tomba en arrière. Il se raccrocha in extremis. D'une main aux cordages qui servaient à replier les voiles, l'autre était solidement cramponnée au bras d'Ambre. La jeune fille, dès qu'elle avait vu le regard de Wulfran se faire trouble, avait eu un réflexe fulgurant. A peine avait-il commencé à perdre l'équilibre qu'elle lui avait saisi le poignet.
Mais pourquoi ai-je des réflexes aussi stupides ! je pouvais pas le laisser tomber, non ?
Ambre était maintenant penchée en avant, retenant Wulfran d'une main et s'accrochant de l'autre au cordage qui courait le long du grand mât.
« - Remonte, fit-elle dans un souffle, la respiration hachée. Vite ! »
Wulfran se hissa sur la poutre de bois qui soutenait la voile, toujours accroché au bras de la jeune fille.
Je n'arrive pas à croire que ce soit elle qui…
Il arriva enfin sur la vergue où il s'assit, essoufflé. Ambre se laissa tomber à côté de lui. Elle était hors d'haleine. Entre deux respirations saccadées, elle lui demanda :
« - T'as envisagé un régime ?
- J'ai commencé ce matin, figure-toi ! répliqua Wulfran.
- C'est bien ce qu'il me semblait. »
Ambre se releva et, sans ajouter un mot, elle passa devant George en faisant bien attention de ne pas tomber et mit le pied dans l'échelle de corde. Elle descendit rapidement et sauta sur le pont. Grégoire, George et Wulfran la regardèrent partir sans comprendre. Il la virent descendre dans le navire.
« - Mais qu'est-ce qu'elle fait ? grogna Wulfran. C'est pas le moment de glander !
- Je sais pas, » répondit George, sincère.
Quelques minutes plus tard, elle était de retour. Elle repassa devant George et s'arrêta à côté de Wulfran. Elle sortit de sa poche un gros morceau de pain accompagné d'un morceau de lard et tendit le tout à Wulfran. Il la regarda avec des yeux ronds.
« - Rassure-toi, j'ai pas trouvé le cyanure, dit-elle.
- Ah !
- Et t'as intérêt à manger jusqu'à la dernière miette.
- Tu essaies d'être gentille avec moi ou quoi ? fit Wulfran, hargneux.
- Non. Je ne fais ça que par intérêt pour moi. Je ne veux pas que ce genre d'incidents stupides se renouvellent. J'ai des réflexes stupides comme tu as pu le remarquer. J'aurais pu tomber avec toi. Ta mort ne me dérange aucunement mais la mienne, si.
- Je vois.
- Maintenant que t'as compris, tu manges. Et en silence ! »
Et pendant que Grégoire, George et elle finissait de remonter la voile, Wulfran avala avidement sa pitance.
« - J'en reviens pas que tu ais fait ça, murmura George à son amie.
- Moi non plus, répondit-elle aussi doucement. Surtout que j'ai dû aller voler ça dans la réserve de Bob.
- Tu ne lui as rien demandé ? il t'aurais tout donné pourtant…
- Je sais mais il était pas là… 'doit être en train de dormir. »
George se mit à rire doucement.
« - Pourquoi tu rigoles ? lui demanda Ambre.
- Oh pour rien… »
Menteur !
Cet incident passa inaperçu au sein de l'équipage. Même si ce genre d'accidents n'était pas rares, Wulfran ne voulait pas que tout le monde soit au courant. Et il voulait encore moins que ses collègues apprennent que c'était Ambre qui l'avait empêché de devenir une crêpe sur le pont immaculé de l'Ecumeur.
Même s'il ne l'avouerait jamais, il était très reconnaissant envers George et la sale gamine pour avoir tenu leurs langues. Il n'empêchait que cela lui restait en travers de la gorge.
Ça ne pouvait pas être Grégoire ? non ?
Non. Il avait fallu que ce soit la sale gamine qui soit venue à son aide.
Mais pourquoi ? POURQUOI ?
Mais à part ce petit écart par rapport à la vie quotidienne, rien ne changea. Enfin… une chose changea quand même. Ambre et Wulfran prenaient exactement leurs repas en même temps et la jeune fille s'assurait qu'il avait avalé un minimum de sucre pour la journée. Avec quelques commentaires méchants, cela va sans dire. Wulfran ne répondait à aucune de ses attaques mais ses idées de meurtre étaient de plus en plus présentes.
Un beau matin Takashi, Ambre et les jumeaux, en ayant marre de leurs ordinaires pommes de terre au lard, se remirent à la pêche. Ils étaient tous assis sur le bastingage, à tribord, une canne à pêche improvisée dans les mains. Grégoire vint papoter avec les jumeaux et Ambre. Depuis leur soirée dans la cambuse à nettoyer les dégâts des jumeaux, ils en venaient souvent à se raconter des histoires et à parler pendant leur quart. Wulfran n'appréciait pas du tout de voir son seul ami pactiser avec les jumeaux et la sale gamine. Ça aurait fait trop plaisir à Ambre qu'il se retrouve tout seul. Il suivit donc Grégoire et se retrouva assis entre Grégoire et la jeune fille. Cette place ne lui convenait pas du tout, ses pulsions meurtrières revenant au galop, mais il n'en montra rien. C'est avec un visage impassible qu'il se joignit au groupe.
Bien digne de son père, celui-là !
Au bout de dix minutes, Grégoire alla lui aussi se fabriquer une canne à pêche. Wulfran lui demanda s'il pouvait lui apporter de quoi faire de même.
Je ne vais quand même pas rester là sans rien faire.
Au moins faire semblant de m'absorber dans cette passionnante occupation qu'est la pêche.
Quelques minutes plus tard, Grégoire revint avec tout le matériel nécessaire. De la ficelle, deux épées et des hameçons taillés dans du bois. Il se ré-installa sur la bastingage et tenta de faire un nœud autour de son hameçon. Il s'y prit à plusieurs reprises et, voyant que les jumeaux rigolaient en le regardant faire, il grogna.
« - Comment vous-avez fait ce satané nœud ?
- On n'a pas fait de nœud, répondirent les jumeaux avec un grand sourire.
- Ah bon ? et ça tient par la grâce du Saint Esprit ?
- Non. C'est juste que les doigts de fée appartiennent à la demoiselle ici présente, dit Fred en indiquant Ambre du menton.
- Tout s'explique !
- Elémentaire, mon cher Watson !
- Ambre ? demanda Grégoire avec son sourire le plus charmeur. Tu peux me faire ce nœud s'il te plaît ?
- Donne, » répondit la jeune fille en tendant la main.
Grégoire lui refila gracieusement son hameçon et son fils. En deux tours de doigts, le tout était relié. Elle lui rendit le tout avec un sourire.
« - Merci bien, gente dame, » fit Grégoire, lui rendant son sourire.
Ah non dites-moi que je rêve !
Il va pas se mettre à draguer la sale gamine quand même !
Il n'a donc aucun respect pour moi ?
Les doigts de Wulfran se raidirent sous la colère. Il n'arrivait déjà pas à se débrouiller avec son fil avant mais désormais, c'était peine perdue. Aucune chance d'arriver à accrocher son hameçon au bout de son fils.
« - Allez donne, dit Ambre en lui prenant ses affaires des mains.
- Mais…
- Voilà. »
Wulfran se retrouva avec une canne à pêche fonctionnelle. Son regard alla de celle-ci à Ambre qui le fixait avec un sourire goguenard.
Grmfl ! sale gamine !
Si elles avaient eu une vie propre, ses mains se seraient empressées de saisir la garde de son poignard et de trancher le cou de la jeune fille. Au lieu de ça, elles accrochèrent un asticot au bout de l'hameçon et lança sa ligne à la mer.
Les jeunes gens n'avaient guère de mal à trouver de quoi appâter les poissons. Il y avait souvent des réserves qui pourrissaient et les mouches s'empressaient de pondre dedans. Ça mettait Bob en rogne mais cela arrangeait les pêcheurs qui n'avaient donc pas besoin de voler du pain.
Grégoire, qui s'était emmêlé dans sa ligne, réussit finalement à s'en dépêtrer et la lança à l'eau avec joie. Il se tourna vers la jeune fille.
« - Qu'est-ce qu'on ferait sans toi ! » s'exclama-t-il.
Wulfran se mordit la lèvre pour ne pas laisser sortir toutes les remarques désobligeantes qui lui venaient à l'esprit. Il jeta un coup d'œil en coin à la jeune fille qui ne le remarqua pas.
« - Si tu commences les flatteries pour que je reprise tes chaussettes, c'est peine perdue. D'autres ont déjà essayé avant toi, répliqua Ambre en désignant les jumeaux et Takashi qui ricanèrent bêtement.
- Loin de moi cette idée, se défendit Grégoire.
- T'es con, lui dit Wulfran. Elle est bonne qu'à ça.
- Moi au moins, je sais faire quelque chose, répliqua la jeune fille sans daigner lever les yeux sur Wulfran.
- Excellent ! fit-il. Ça ressemble un peu à une blague, mais en pas drôle !
- Tu sais ce que c'est qu'une blague ? s'étonna Ambre. Toi ? la personne la plus dénuée de sens de l'humour que je connaisse ?
-Tu ne me connais pas.
- Et heureusement pour ma santé mentale.
'tain ! elle peut pas arrêter d'avoir réponse à tout !
- Quand on pense comme un gamin de cinq ans, rétorqua Wulfran, je crois qu'on n'a pas à s'en faire pour sa santé mentale…
- Tu parles pour toi ? c'est bien de pouvoir prendre du recul sur soi comme ça… je t'admire. »
Hé ! hé ! hé ! qu'est-ce que je m'amuse…
Les mains de Wulfran se crispèrent convulsivement sur sa canne à pêche. Heureusement, le bouchon de liège accroché à la ligne de Wulfran s'enfonça soudain, ce qui attira l'attention de tout le monde. Wulfran soupira intérieurement de soulagement.
Sale gamine.
Wulfran tira sur sa ligne et ramena un poisson obèse. Il lui décrocha l'hameçon de la bouche et allait le balancer dans la bassine prévue à cet effet lorsque Ambre dit.
« - Voilà une bête bien assortie à ton ego, dis donc !
- Voilà qui me rassure ! répliqua-t-il. Si tu avais choisi une baleine ou quelque chose du même genre, je me serais vexé mais là…
- Je ne parlais pas pour la taille, sauf si on considère que ta prise est une miniature… échelle 1/100 000… non, je voulais juste montrer que ce poisson était aussi gluant et nauséabond que toi. »
BLARM !
Le coup était parti tout seul. Ambre porta la main à sa joue qui commençait à rougir tandis que Wulfran contemplait son arme. Le poisson gigotait encore faiblement. Wulfran n'y était pas allé de main morte et le choc, s'il n'avait pas tué la pauvre bête, l'avait assommé bien comme il faut. Il n'avait pas mérité ça. Sa seule erreur avait d'avoir été pêché au mauvais moment et de s'être retrouvé au milieu d'une querelle qui ne le concernait pas.
« - Espèce de… » grogna Ambre à Wulfran en le fixant d'un regard mauvais.
Elle ne finit pas son insulte. Son poing le fit à sa place et frappa le fils de Roberts dans la mâchoire. Wulfran, qui n'avait pas eu le réflexe d'éviter l'assaut, reçut le coup de plein fouet, ce qui le fit basculer en arrière. Heureusement, il tomba sur Grégoire qui l'empêcha de finir à l'eau. Wulfran se redressa dignement en se massant délicatement la mâchoire.
« - Ah ! ah ! pathétique, ricana-t-il en se mordant l'intérieur de la joue pour ne pas gémir.
C'est qu'elle frappe fort pour une sale gamine !
- Alors on va voir si ça, ça fait plus d'effet ! » gronda-t-elle.
En disant cela, elle lui assena une gifle monumentale qui le fit vaciller.
'tain c'est malin ! j'ai mal à la main maintenant !
La claque fit un tel bruit que plusieurs pirates arrêtèrent leurs tâches pour voir ce qui se passait. Ils retinrent leur souffle lorsqu'ils découvrirent que Wulfran et Ambre en étaient passés aux mains. Wulfran porta la main à son visage si durement frappé qu'on pouvait toujours y voir la marque des doigts de la jeune fille. Il lança un regard haineux à Ambre et celui qu'elle lui adressa en retour n'avait rien à lui envier.
Ils ne pipaient mot, ni l'un ni l'autre. Le calme avant la tempête.
Je l'étripe ou bien je trouve un autre moment pour lui faire sa fête tout en ne me retrouvant pas aux fers ?
Ambre ne laissa pas à Wulfran le loisir de réfléchir plus longtemps. Elle n'avait plus qu'une envie : lui faire bouffer sa barbiche avec son poisson, le tout sans assaisonnement. Ou avec un peu d'arsenic si elle trouvait. Sa main fit un aller bruyant, accompagné d'un revers tout aussi peu discret.
« - Ça, c'est pour toutes les fois où je n'ai rien répondu et où tu aurais dû te prendre ma main dans la gueule. »
Wulfran lui décocha un crochet du droit, qu'elle ne réussit pas à éviter totalement. Elle reçut le coup sur le haut de la pommette gauche au lieu du nez. Ambre se vengea immédiatement, Wulfran riposta jusqu'à ce que ça dégénère véritablement. Les jumeaux et Grégoire essayèrent de les arrêter mais c'était peine perdue. A chaque fois qu'ils réussissaient à les éloigner de plus de cinquante centimètres l'un de l'autre, ils se débattaient comme des beaux diables et se rejetaient l'un sur l'autre.
Ambre et Wulfran étaient par terre sur le pont, l'un sur l'autre, à se donner coup sur coup. Dans le ventre, les côtes, les dents, les points sensibles, quand ils ne se tiraient pas les cheveux et n'essayaient pas de mordre. Ambre recevait parfois un coup de poisson que Wulfran tenait toujours à la main lorsqu'ils avaient commencé à se battre. Heureusement, le gigantesque second arriva sur le lieu de la scène au moment où Wulfran dégainait son couteau de marin pour percer un second nombril à la jeune fille. Korp se jeta sur lui pour l'empêcher de faire du mal à Ambre et tenta de les séparer. Mais malgré sa force de gorille, il fallut que Grégoire, Takashi et les jumeaux viennent l'aider.
Il fallut ensuite que les jumeaux retiennent Ambre et que Grégoire et Takashi fassent de même avec Wulfran. Pour plus de sécurité, Korp se plaça entre eux deux.
« - NAN MAIS VOUS ALLEZ PAS BIEN ? » beugla le second.
Ni la jeune fille ni le fils de Roberts ne répondirent. Ils étaient encore trop occupés à se jeter des regards noirs. Korp reprit.
« - Mais qu'est-ce qu'il vous a pris ? »
Pas de réponse.
Agacé, le second interrogea Fred du regard.
« - Ils s'insultaient gentiment comme d'hab mais… là… ça a dégénéré.
- Je suppose que ça devait bien arriver une fois, » grogna Roberts qui venait de sortir de sa cabine, ameuté par le raffut qui régnait sur le pont de son navire.
Le capitaine de l'Ecumeur fixa les deux fautifs en silence et soupira. Ils ne s'étaient pas loupés. Le violet des yeux au beurre noir commençait déjà à apparaître. Wulfran avait l'arcade sourcilière explosée, Ambre la lèvre inférieure fendue. Roberts n'osait même pas imaginer comment se trouvait le reste de leurs corps.
« - Je suppose que le fait que vous m'ayez déçu ne vous intéresse pas. »
A cette accusation, Ambre leva vers lui ses yeux de miel. Ils étaient remplis d'incompréhension mais surtout de douleur. Décevoir son capitaine était la dernière chose qu'elle voulait faire. Mais si Roberts ne remarqua pas ce regard désespéré, il ne manqua pas à Wulfran.
Fallait y réfléchir avant de me foutre sur la gueule.
« - Korp, dit Roberts d'une voix ferme. Fous-les à fond de cale.
- Hein ! s'écrièrent Wulfran et Ambre dans un parfait ensemble.
- Bi… bien, mon capitaine, répondit le second, un peu surpris par cet ordre si soudain.
- Vous ne croyez quand même pas que je vais laisser passer ça ? demanda Roberts aux deux fauteurs de troubles.
- Bah… commença Wulfran.
- Je ne tolère aucune bagarre sur le pont de mon navire. Je pensais pourtant que c'était assez clair. »
Roberts fit un petit signe de tête à son second.
« - Venez vous deux, » dit Korp à Ambre et Wulfran.
Grégoire et Takashi s'apprêtaient à lâcher leur monstre lorsqu'ils le sentirent se tendre, prêt à ressauter sur la jeune fille. Ils resserrèrent instantanément leurs prises.
« - On vous les descend ? demanda Takashi.
- Je veux bien, » répondit le second.
Les jumeaux se regardèrent. Ils ne savaient pas vraiment quoi faire. Obéir à leur supérieur et mettre leur Ambrichounette de force à fond de cale ou bien… il n'y avait guère d'autre choix. Ambre sentit que quelque chose n'allait pas.
« - Promis, je ne lui saute pas dessus. »
Fred et George relâchèrent leurs prises sur la jeune fille. Celle-ci suivit Korp sans rechigner. Les jumeaux préférèrent néanmoins l'accompagner. Au cas où elle ne tienne pas sa promesse et attaque sauvagement Wulfran. Arrivés dans la cales où ils enfermaient leurs prisonniers quand il y en avait et les pirates désobéissants, Korp poussa Ambre au fond. Il lui attacha un fer à chaque poignet puis demanda à Grégoire et Takashi d'apporter l'autre énergumène. Il l'attacha à son tour. Quand il eut fini, Korp se releva et se cogna la tête contre les poutres basses. Il grogna puis demanda à Ambre et Wulfran qui tiraient une tête de six pieds de long.
« - Donnez-moi vos couteaux. Je ne veux pas voir de cadavres la prochaine fois que je descendrais.
- Pourtant, je suis sûr que le sien serait merveilleux. Le grisâtre de son teint de morte irait bien avec ses cheveux.
- Certainement, mais les cadavres, ça pue, ça pourrit, ça cause des infections, des maladies et tout ce qu'on ne veut pas. Et comme je ne sais pas combien de temps vous resterez ici, tu risques de ne pas aimer la compagnie de son cadavre. »
Wulfran soupira pendant qu'Ambre ricanait méchamment.
« - Bon, vos couteaux. Ça vient ? répéta Korp.
- Tiens, le voilà, » dit Ambre en lui tendant le sien, le même qui avait sauvé Roberts des années auparavant. Elle sortit également ses deux dagues aux manches d'ivoire.
Wulfran retira le sien de sa poche et le lança à Grégoire.
« - Met-le moi de côté.
- Pas de problème, » répondit son ami.
Korp jeta un coup d'œil à Wulfran mais le visage du jeune homme était impénétrable. Pas moyen de savoir s'il essayait de le tester en donnant son couteau à Grégoire et non pas à lui comme il l'avait demandé. Le second haussa les épaules et sortit, suivi de Grégoire, Takashi et des jumeaux.
La porte de chêne claqua puis la clef grinça dans la serrure.
Il sait qu'on ira pas loin attachés ?
Les pas de leurs compagnons s'évanouirent dans l'escalier. Ne resta plus que les vagues qui s'échouaient contre la coque.
Ambre et Wulfran étaient à moins d'un mètre l'un de l'autre mais, attachés comme ils l'étaient, ils ne pouvaient se frapper à coups de poings. Ils pouvaient toujours se donner des coups de pieds au besoin mais il n'y aurait pas de mort, à peine quelques bleus de plus.
Ils restèrent silencieux un long moment en se lançant des coups d'œil mauvais. Les coups qu'ils avaient reçus commençaient à les faire méchamment souffrir mais ils n'en montraient rien. Pour rien au monde, ils n'allaient faire ce plaisir à l'autre.
« - Tout ça, c'est de ta faute, attaqua Wulfran d'une voix mauvaise.
- Bin tiens ! tu me rappelles qui a lancé le premier coup ? répliqua Ambre.
- Tu l'as cherché ! se défendit le jeune homme.
- Toi aussi. Et ne le nie pas. »
Silence.
Qu'est-ce que la communication est aisée avec ce type !
Encore faudrait-il vouloir communiquer avec.
« - Pourquoi faut-il que tu sois aussi chiante ?
- Pourquoi faut-il que tu sois aussi… frigide !
- Frigide ! s'étrangla Wulfran.
- Parfaitement. Je ne crois pas t'avoir déjà vu te servir de tes muscles buccaux autrement que pour manger !
- Que veux-tu que je fasse d'autre avec ? rétorqua-t-il froidement.
- Sourire.
- C'est ça.
Cause toujours, tu m'intéresses.
- Ça t'arrive de t'amuser ? demanda Ambre.
- Oui, » répondit Wulfran en lui envoyant son poisson dans la gueule.
Même morte, la pauvre bête n'était pas en paix.
« - Tu ne trouves pas ça drôle ? poursuivit-il avec un sourire sadique.
- Hilarant, » dit Ambre avec une grimace de dégoût, en rejetant loin d'elle le cadavre du poisson.
Pourquoi cet abruti l'a-t-il amené avec lui ?
Il pouvait pas le laisser sur le pont, non ?
Le silence retomba, à peine entrecoupé par quelques piques blessantes. Ils ne tentèrent qu'une fois d'avoir une discussion civilisée alors que Ambre entrelaçait un ruban dans les cheveux qu'elle était en train de tresser, ruban qui traînait dans une de ses poches depuis un moment déjà.
« - Tu fais quoi ? demanda Wulfran en se moquant royalement de la réponse.
- Quelque chose, répondit Ambre qui n'avait guère envie de parler à cet individu qu'était le fils de Roberts.
- Ah. C'est déjà bien, se moqua-t-il.
- Et toi ? répliqua la jeune fille.
- Moi ? rien.
- Chacun son truc. »
Cuisant échec.
Moi qui espérais apprendre quelque chose d'utile et m'en servir contre elle…
La journée s'écoula sans autre incident. Contrairement à ce que craignait Roberts, Ambre et Wulfran se tinrent tranquilles. Ce n'était pas comme la fois où il avait enfermé Ambre et les jumeaux.
« - Peut-être qu'ils sont passés aux choses plus sérieuses, » dit Korp avec un sourire pervers à l'adresse son capitaine alors que celui-ci avait l'air plus que songeur.
C'était loin d'être le cas. Ambre et Wulfran n'échangeaient pas une parole. Leur seule communication était leurs échanges de regards furieux et haineux, lancés au dessus du cadavre du poisson.
La chaleur était à son comble dans les cales. En plus de cela, l'humidité permanente qui y régnait rendait l'atmosphère encore plus étouffante. La colère des deux jeune gens en ressortait grandie. Et comme si cela ne suffisait pas, suivant les lois de Mère Nature, le poisson commença à se décomposer. Au début, l'odeur de poisson qui leur chatouillait les narines n'était déjà pas des plus agréables mais maintenant, la chair en décomposition était insoutenable. Les mouches ne tardèrent pas à folâtrer et à bourdonner autour d'eux.
Ambre ramena ses jambes contre elle et les enserra de ses bras. Elle posa la tête sur ses genoux et essaya de ne plus penser à rien, ce qui n'est guère facile avec un Wulfran à moins d'un mètre d'elle.
« - 'tain ! jura-t-il en agitant la main brusquement devant lui pour chasser les insectes. Y'a plus de mouches que j'ai d'amis !
- J'aurais pourtant juré que tu avais un bon anti-mouches ! » répliqua-t-elle.
Wulfran mis quelques secondes avant de comprendre. Il rugit, rouge de colère.
« - Je te pisse à l'arrêt !
- Préviens-moi quand tu chieras en marchant.
- T'en as pas marre de m'agresser tout le temps ? demanda Wulfran, exaspéré qu'elle ai toujours réponse à tout.
- Non. Et je me permet de dire que c'est toi qui m'agresses tout le temps. Ta simple présence m'agresse.
- Je te retourne le compliment.
- Bon alors maintenant que t'as compris le problème, tu vas me faire le plaisir de retourner sur le Grand Fourbe ! » s'écria-t-elle d'un coup.
Ambre regretta ses paroles au moment même où elle les prononçait.
Pourquoi je ne réfléchis jamais avant de parler ?
« - C'est donc ça le problème ? dit Wulfran d'une voix soudain doucereuse. Tu sais que tu peux partir aussi ? je peux demander à Jack qu'il te prenne à son bord si tu veux… ça ne le gênera pas. Mon père sait que je peux pas te blairer mais il veut que je me contrôle… il trouve que ta présence m'est bénéfique…
Je savais que je n'aurais jamais dû aborder le sujet.
- Mais si toi, tu ne peux vraiment pas me supporter, continua Wulfran, je vais demander à mon père qu'il…
- Arrête, trancha la jeune fille. Je crois que tu n'as pas clairement compris.
- Je fais ça pour ton bien. Tu serais bien mieux sur un autre navire…
- Je préfèrerais mourir mille fois plutôt que de quitter l'Ecumeur, le coupa Ambre, énervée.
- Qu'est-ce qui t'attache tellement à ce bâtiment ? s'enquit Wulfran, perplexe.
- Tu ne pourrais pas comprendre.
- Je suis sûr que si.
- Quand on a un cœur aussi sec que le tien, j'en doute.
- C'est pour une histoire d'amour ? je peux aussi demander à mon père qu'il…
- Mon dieu qu'il est con, soupira Ambre pour elle-même.
- Plaît-il ?
- T'es horriblement con, répéta la jeune fille en le regardant droit dans les yeux.
- Je persiste à dire que tu serais bien plus heureuse sur un autre navire.
- Tu te soucis de mon bonheur maintenant ? et qu'est-ce qui te donne la prétention de savoir ce qui pourrait me faire plaisir ?
- Je me contrefous de ton bonheur. Je ne m'intéresse qu'au mien.
- J'aurais jamais deviné, fit-elle, sarcastique.
- Et t'es pas sensée être la bonne âme de ce navire et faire tout ce que tu peux pour que tes collègues soient heureux ? tu pourrais pas faire pareil pour moi ? mon père en serait certainement ravi…
- Qui est-ce qui t'as mis une idée pareille dans la tête ? je bosse sur ce navire, au même titre que les autres !
- Pas de traitement de faveur ? l'interrompit Wulfran. Laisse-moi rire !
- Et bah rigole !
- Et comment as-tu fais pour rester en vie pendant toutes ces années ? t'es restée à recoudre des chaussettes pendant les assauts ?
- Je vais te repriser les tripes, ça va être vite vu ! » rugit Ambre, furieuse en essayant de se remettre debout.
Ses fers l'en empêchèrent et elle dut se résoudre à se rasseoir parmi les puces.
« - Tu sais que tu es terrifiante ? » ricana Wulfran.
Ambre prit appui sur les coudes et lui balança son pied dans le nez. Wulfran évita le coup de justesse mais se cogna la tête contre la coque, derrière lui. Ce fut au tour de Ambre de ricaner sadiquement.
« - Tu vas voir… » menaça le fils de Roberts.
Heureusement pour Ambre, Bob descendit l'escalier à ce moment précis. Il fit tourner la clef dans la serrure et pénétra dans leur geôle. Il eut une grimace de dégoût.
« - Pouah ! ça pue ici ! dit le cuistot en retroussant le nez.
- C'est de sa faute ! dirent Ambre et Wulfran à l'unisson en se désignant l'un l'autre.
- Je vous apporte à manger.
- Tu sais quand on pourra sortir ? demanda Ambre à son ami.
- Korp n'avait pas l'air de bien savoir, dit-il avec un sourire d'excuse. Je t'ai rajouté des morceaux de lard en plus… chuchota-t-il à la jeune fille. Je sais que tu aimes ça. Et j'ai un quignon de pain frais en plus…
- T'es un amour, lui répondit Ambre avec son sourire le plus charmeur.
- Et pour moi ? pas de favoritisme ?
- Désolé, dit Bob à Wulfran, mais non. »
Il se détourna de Wulfran et tendit un bol fumant à sa petite protégée, puis il donna le sien au fils de Roberts.
« - Tu peux nous débarrasser de cette chose pourrissante ? demanda Ambre avec des yeux suppliants.
- Aaaah ! c'était ça qui puait ! dit Bob en découvrant la carcasse bouffée par les mouches.
- C'est Wulfran qui voulait emmener un souvenir de sa première partie de pêche avec nous… »
L'intéressé grogna mais ne daigna pas lever les yeux de sa pitance.
« - Je vous laisse, les hommes de Jean-Baptiste ne vont pas tarder à descendre manger. Ils vont encore râler si je ne suis pas là, » dit Bob en prenant précautionneusement la queue du poisson entre le pouce et l'index. Il fit un dernier sourire à Ambre et repartit en tenant le poisson crevé le plus loin possible devant lui.
Ambre et Wulfran se retrouvèrent de nouveau seuls. Ambre plongea sa cuillère dans son gruau bien plus appétissant que celui de Wulfran.
'sont tous ligués contre moi sur ce rafiot !
« - Tu ne veux vraiment pas que je demande à mon père pour qu'il… »
Wulfran s'arrêta net. Ambre avait levé son assiette et était prête à la lui lancer à la tête.
« - Encore un mot de ce genre et tu pourras plus jamais mâcher une salade, menaça-t-elle.
- Pourquoi ? tu as peur de céder à la tentation ? la taquina Wulfran.
- Scrgn ! fit Ambre en se retenant au dernier moment de lui lancer son assiette au visage. Tu as de la chance : je n'aime pas le gaspillage.
- Hin ! hin ! j'aurais pourtant bien voulu voir ta tête quand tu aurais vu tout ce que ce bon Bob t'avait mijoté traîner dans la paille.
- Pas dans la paille mais sur ta gueule. Contrairement aux apparences, je sais viser. J'aurais peut-être regretté mon geste après coup et crever la dalle, mais je suis sûre que ça m'aurait soulagée. »
Disant cela, Ambre se détourna de lui et se mit à manger. Wulfran lui lança un regard d'envie mais ne se plaignit pas. Il avait trop de fierté pour cela.
La nuit était tombée mais, même si elle avait amené quelque fraîcheur sur le pont de l'Ecumeur, les cales étaient toujours aussi étouffantes. Ambre et Wulfran ne faisaient pas un geste déplacé pour ne pas brasser l'air déjà trop chaud. Autrement dit, ils ne bougeaient pas. Ils transpiraient à grosses gouttes malgré cela. Et pour arranger le tout, quelle que soit la position dans laquelle ils se mettaient, ils étaient toujours inconfortablement installés.
Saletés de fers !
Et en plus, ça gratte !
« - La prochaine fois qu'on essaie de se tuer, fais-moi penser à ce que ce soit loin de mon père et en hiver, grogna Wulfran.
- J'y penserais, ne t'en fais pas, » répondit Ambre en s'essuyant le front d'un revers de bras.
La pellicule de sueur qui recouvrit son avant-bras la fit soupirer profondément.
Ouh la oui ! j'y penserais !
La sueur et le cliquetis de ses chaînes fit soudain germer une idée saugrenue dans l'esprit de la jeune fille. Elle eut un petit sourire rempli d'espoir.
« - Pourquoi tu souris comme ça ? cracha Wulfran. Il n'y a rien de réjouissant à être ici !
- Surtout que c'est pas ta compagnie qui m'amuse le plus, » répliqua la jeune fille sans lever les yeux vers son interlocuteur. Elle était trop absorbée à examiner ses poignets avec attention.
Je suis peut-être une personne maudite mais une personne avec des poignets d'une rare finesse !
« - Prions pour que ça marche ! » murmura-t-elle pour elle même.
Elle s'essuya de nouveau le front mais cette fois en passant son bras le plus près possible de ses poignets. Wulfran l'observait avec attention. Visiblement, il n'avait aucune idée de ce qu'elle avait derrière la tête.
Ça y est ! elle a perdu la raison !
Enfin… le peu qu'elle ai jamais pu avoir.
Ambre faisait glisser ses fers autour de ses poignets. Au bout de deux aller et retour, avec la sueur, ils roulaient parfaitement. Elle entreprit ensuite de faire passer ses mains moites au travers de l'anneau que formaient ses fers. Wulfran ricana.
« - Si tu penses que tu vas y arriver, tu te mets le doigt dans l'œil jusqu'au coude !
- La dernière fois que je me suis retrouvée ici, ils m'ont quand même mis les fers aux pieds parce que j'avais les mains trop petites. Korp a dû oublier ce détail…
- Tu t'es déjà retrouvée aux fers ? s'étonna Wulfran. Pour quelles raisons ? »
La jeune fille ne répondit rien. Elle était bien trop occupée à tenter de se libérer. Elle tendit sa main de façon à ce qu'elle soit la moins volumineuse possible et tira de l'autre sur ses menottes de métal. Après quelques efforts et un « han » sonore, le bracelet de fer glissa sur sa main et tomba à terre.
« - Dahaa ! » fit Ambre, victorieuse.
Wulfran la regarda avec des yeux ronds. Il n'en croyait pas ses yeux.
« - Alors ? tu disais ? » se moqua Ambre avec un air suffisant.
Wulfran se renfrogna. Puis la jeune fille se mit à la tâche pour libérer son autre main. Elle fit comme pour la précédente et au bout de quelques minutes, le second bracelet tomba au sol avec un bruit métallique.
« - Aaaaah ! je me sens mieux.
- Peut-être mais ça ne va pas t'avancer à grand chose. Je te rappelle qu'on est enfermé ici et qu'on n'a pas la clef.
- Tu crois ça ? demanda-t-elle avec un ton tel qu'elle réussit à le faire douter.
- Eh bas vas-y ! montre-moi ton talent pour ouvrir les portes ! »
Ambre se leva et se dirigea vers lui. Il la regarda venir sans bouger.
« - Tu permets ? lui demanda-t-elle en se baissant à ça hauteur et en s'attaquant à son pantalon.
- EEEEEEH ! protesta-t-il vivement en lui attrapant les poignets. Pas toucher ! pas toucher ! pas touche !
- Je vais pas te violer, j'ai juste besoin de ta ceinture, » lui expliqua-t-elle comme si cela allait de soi.
Wulfran n'avait pas l'air convaincu. Il fixa la jeune fille dans ses yeux d'ambre un bon moment avant de lui relâcher les mains tout doucement.
« - Ok, mais c'est moi qui l'enlève.
- A la bonne heure ! dit Ambre en éclatant d'un rire cristallin.
- Tiens, lui dit Wulfran en lui tendant sa ceinture.
- Merci beaucoup.
- Un conseil : ne l'abîme pas. La moindre griffure sur le cuir et je t'écorche vive. C'est clair ? »
Ambre ne se donna pas la peine de répondre. Il n'avait besoin d'aucune excuse pour la tuer. Juste d'une bonne occasion.
La jeune fille se dirigea vers la porte. Elle se pencha au niveau de la serrure et entreprit de la faire jouer. Elle se servait pour cela de la tige métallique qui se glissait dans les trous de la ceinture pour la maintenir fermée. Elle grogna à plusieurs reprises lors de ses échecs successifs. A chaque fois, Wulfran ricana sadiquement. Puis soudain un déclic sonore se fit entendre.
« - Yahaaa ! j'suis la plus forte ! » s'écria Ambre, toute heureuse de son exploit.
J'hallucine ! elle a réussi !
Ambre revint vers lui et laissa tomber sa ceinture sur lui. Il la rattrapa au vol non sans cesser de la regarder.
« - Je te remercie, lui dit-elle avec un sourire machiavélique.
- Pas de quoi. »
Ambre tourna les talons et se dirigea vers la porte. Elle l'avait à peine ouverte que Wulfran s'écriait :
« - Attend !
- Quoi ? fit-elle, impatiente de sortir.
- Tu vas pas me laisser là quand même ! protesta Wulfran.
- Qu'est-ce qui m'en empêche ? répliqua-t-elle.
- C'est… c'est…
- Eh oui ! il n'y a aucune raison. Amuse-toi bien pendant que je vais prendre l'air ! dit-elle en franchissant le seuil.
- Si tu me laisses là, je hurle et je rameute tout le monde.
- Tu ne rameuteras personne. Ils penseront juste qu'on est en train de s'insulter ou de se battre. Ils ne vont pas se déplacer pour si peu.
- …
- Je t'avais dit qu'il n'y avait aucune raison. Maintenant, si tu le permets… »
Elle fit un pas vers l'escalier lorsque Wulfran la rappela.
« - Ambre ! attend !
- Quoi encore ?
- Libère-moi. S'il te plait. »
La supplication avait eu beaucoup de mal à franchir ses lèvres mais elle était sortie. La jeune fille le fixa dans les yeux un long moment sans dire un mot. Wulfran ne détourna pas le regard. Finalement, Ambre soupira et revint près de lui.
« - Fais voir ta ceinture et tes poignets. »
Je vais pas bien moi.
Faut que j'aille me faire psychanalyser.
Wulfran fit ce qu'elle lui demandait. La jeune fille s'assit à ses côtés, rejeta ses cheveux blancs derrière son épaule et saisit une des mains calleuses du pirate. Avec la ceinture, comme pour la porte, elle tenta de crocheter la serrure. C'était beaucoup plus difficile que pour la porte. La serrure était beaucoup plus petite et le bâton métallique trop épais. La jeune fille se mit à transpirer à grosses gouttes. Elle faisait craquer les articulations de ses épaules par moment avant de se concentrer à nouveau sur les fers de Wulfran. Il lui fallut dix minutes pour venir à bout du premier. Elle souffla quelques instants avant de se mettre au deuxième.
« - Comment se fait-il que tu saches crocheter les serrures ? demanda Wulfran alors qu'elle était penchée sur son bras.
- Il y a beaucoup de caves à vins à piller à Tortuga. Et la plupart sont fermées à clef.
- Je vois, dit Wulfran.
- On fait de sacrées économies.
- Je n'en doute pas. Il va falloir que tu m'apprennes. »
Ambre leva immédiatement les yeux pour les plonger dans ceux du jeune homme.
« - Tu peux répéter ?
- Non. Oublie ce que j'ai dit. C'est sorti tout seul.
- Si t'es gentil, je l'apprendrais à Grégoire… »
En voilà une riche idée !
Le deuxième fer s'ouvrit soudain.
Ambre se remit debout pendant que Wulfran se massait les poignets.
« - Voilà. J'espère que tu ne profiteras pas de l'occasion pour tenter de me balancer par dessus bord, dit la jeune fille.
- On va essayer mais je ne garantis rien. Essaie juste de ne pas être trop chiante.
- Je ne garantis rien non plus. On y va ?
- On y va. »
Et les deux jeunes gens sortirent de leur prison. Ils grimpèrent l'escalier aussi silencieusement que possible, Ambre devant. Elle connaissait chaque marche grinçante et indiquait à Wulfran où il pouvait marcher sans risque. Ça aurait été dommage de rameuter tous les pirates maintenant alors qu'ils étaient si près de sortir. Au bout de quelques minutes, ils sortirent la tête de la trappe menant aux cales. Elle débouchait juste derrière le mât de misaine. Ambre inspecta les haubans. Ce n'était pas le moment de se faire repérer.
« - Où on va ? lui chuchota Wulfran.
- Sur le gaillard d'avant. Dans l'ombre de la voile de foc, on devrait à peu près passer inaperçus. »
Wulfran acquiesça. Il n'avait aucune envie de rester avec la jeune fille mais il devait s'y résoudre. Il ne pouvait pas aller réveiller Grégoire ou aller voir son père. Il devait faire comme elle : se cacher. Et l'endroit qu'elle proposait était le plus indiqué.
« - On peut y aller, » murmura-t-elle lorsqu'elle fut sûre qu'aucun pirate ne pouvait les voir.
Elle monta les dernières marches, suivie de Wulfran et, sans un mot, elle disparut dans les ombres des voiles. Elle volait d'une flaque d'ombre à l'autre aussi gracieusement et silencieusement qu'une plume dans le vent et arriva finalement près de la figure de proue. La voile de foc était largement dépliée et son ombre s'étendait sur plus de la moitié du gaillard d'avant. Aux aguets, Ambre dressa l'oreille pour voir si quelqu'un les avait repérés. Les rares conversations qu'elle put surprendre ne lui montrèrent aucun signe qu'ils aient pu être vus. Rassurée, elle alla jusqu'au bastingage et s'y assit en tailleur, à côté de la figure de proue, comme à son habitude. Elle respira à pleins poumons l'air du large, autrement plus alléchant que les odeurs de moisissures des cales. Wulfran la contempla quelques minutes, déchiré. C'était l'occasion rêvée. Il n'avait qu'à la pousser. Elle tomberait avec un faible plouf. Les pirates entendraient peut-être un bruit mais ils ne verraient rien. Et pendant qu'ils essayeraient de découvrir ce qui avait pu tomber, il pourrait aisément retourner dans les cales, remettre ses fers et faire comme si de rien n'était. La sale gamine aurait très bien pu se libérer toute seule et le laisser là. Elle avait d'ailleurs failli le faire. C'était la chose la plus logique qu'elle aurait pu faire. Il n'aurait aucun mal à faire croire à sa version des faits. S'ils y réfléchissaient, il verraient que le fait qu'elle ait pu le libérer était hautement improbable. Et pourtant, elle l'avait fait. Et c'était ce qui retenait son geste.
J'ai une dette envers elle…
…
Mais je suis un pirate ! 'sont rares ceux qui payent leurs dettes ou qui ont eu l'intention de les payer.
Je ne lui dois rien ! je ne lui ai rien demandé !
… c'est fou comme je me ment bien.
« - Si tu comptes me balancer à l'eau, je te jure que j'aurais le temps de hurler et de t'accuser. »
Cela acheva de décider le jeune homme. Il vint s'installer à côté d'Ambre. Le vent leur fouettait le visage. Après l'immobilité de l'air des cales, ils avaient l'impression de revivre. La lune faisait scintiller d'argent l'écume des vagues. Ils contemplèrent l'océan en silence. Ils n'osaient pas parler de peur de se faire remarquer, encore fallait-il qu'ils aient envie de communiquer. Mais au moins, la tension entre eux avaient régressé. Leurs pulsions meurtrières n'étaient plus qu'à l'état de braises et non plus un feu ardent.
La nuit, si elle ne fut pas des plus agréables, ne fut pas non plus horrible. Les deux jeunes gens restèrent assis là jusqu'à l'aube, à regarder l'océan. Quand le navire commença à céder ses teintes de gris pour reprendre ses couleurs vives, Ambre et Wulfran rentrèrent à contre-cœur dans leur prison. Ambre referma la porte mais ils ne remirent pas leurs fers. Ils n'auraient qu'à faire semblant de les avoir au moment où quelqu'un viendrait. Puis ils se préparèrent à passer une nouvelle journée dans l'air étouffant de la cale.
O°O°O°O°O°O°O°O
Vilà!
Qu'est-ce que je fais pas subir à mes deux petits pirates! Mouhahahaha ! je suis trop sadique et diabolique !
N'hésitez toujours pas à m'envoyer vos avis, comme ça je vois ce que vous en pensez et ce que je pourrais améliorer, ainsi que ceux qui lisent cette histoire.
Kiss
Archange
