Je suis très fière.
J'ai réussi à pondre un chapitre avant les vacances. Ça m'épate.
J'avoue quand même qu'on m'a un peu agressée pour qu'il arrive vite : Elizz (qui a occulté le « peut-être » quand je lui ai dit que le chapitre 24 arriverait, je me cite, « peut-être avant les vacances »…) et Melitta qui arrive avec les yeux larmoyants du Chat Potté en me suppliant de le finir pour le week-end dernier. Je suis peut-être méchante et sadique mais je ne voulais pas leur mort sur ma pauvre petite conscience. Elle est trop fragile…
Bref, le voilà quoi. Le chapitre 24.
Chapitre 24 :
Pas ma virilité !
Wulfran se réveilla en sursaut. Abruti par la chaleur qui régnait dans la cale, il s'était assoupi. Ce fut le cri de la vigie qui le tira des bras de Morphée. Le « navire en vue » qui leur parvint était assourdi et difficilement reconnaissable mais l'excitation du pirate qui l'avait hurlé se percevait parfaitement. Les pieds des pirates tambourinèrent au-dessus de leurs têtes. Leurs cris de joie et d'anticipation parvenaient à Ambre et Wulfran mais les laissaient clairement en dehors de l'agitation générale.
« - On dirait bien qu'ils vont s'amuser sans nous… remarqua la jeune fille, plus pour elle-même que pour Wulfran.
- Mouais, grogna-t-il. Et si nous on reste ici pendant que les autres s'amusent, c'est encore de ta faute !
- T'as fini de toujours m'accuser de tout ce qui ne tourne pas rond ? s'emporta Ambre.
- Non. Ça me défoule.
- Ça te défoulera peut-être moins lorsque tu te seras pris une paire de baffes.
- Je te rappelle que je ne suis plus attaché et que, si je le voulais, je pourrais t'étrangler sans effort.
- Je suis septique quant au « sans effort », répliqua Ambre.
- Tu admets donc que je puis t'étrangler.
- Si tu n'en étais pas capable, tu aurais du soucis à te faire.
- Si je suis ton raisonnement, je te suis donc supérieur.
- Si pour toi le muscle est supérieur à l'intelligence, alors oui, tu m'es supérieur.
Sale gamine ! toujours réponse à tout !
- Alors ? le taquina Ambre, pas de réplique spirituelle ? »
Sans préavis, Wulfran se jeta sur elle dans la ferme intention de serrer ses mains autour de son cou jusqu'à ce qu'il n'y ai plus un seul souffle d'air qui franchisse les lèvres de la jeune fille. Ambre ne put esquiver l'assaut mais réussit néanmoins à s'en protéger : elle leva le pied qui rencontra le bas-ventre de Wulfran. Le coup arrêta net ses envies de meurtres.
« - Aoutch ! fit-il, le souffle coupé.
- Ça t'apprendra.
- Espèce de… commença-t-il.
- Non, tais-toi. Tu vas encore te retrouver à court d'insultes à me jeter à la figure.
- Tu crois ça ?
- J'en suis même intimement persuadée, » confirma Ambre.
Korp hurla ses ordres. Le pont vibra sous les coups de pieds donnés en cadence par les pirates.
« - Pourquoi faut-il qu'ils fassent autant de bruit ? demanda Wulfran pour changer de sujet.
- Ça impressionne.
- Je me permet d'en douter.
- Tu fais bien ce que tu veux, je m'en tamponne l'oreille avec une babouche. »
Y aurait-il une corde avec un nœud coulant dans le coin ? pas pour moi. Pour elle.
Wulfran hésita à lui sauter dessus par surprise mais il ne voulait pas se risquer à devenir soprano. C'était déjà passé trop près lors de son précédent assaut.
Beaucoup trop près.
Il resta donc assis à remâcher sa colère.
Ce faisant, ils entendirent la voix de son père qui donnait ses ordres, les pirates répondre avec enthousiasme et vaquer à leurs tâches. Ambre et Wulfran soupirèrent en même temps.
« - Tu penses qu'il y a un espoir pour qu'ils viennent nous chercher ? murmura le jeune homme.
- Je ne pense pas. Connaissant ton père… »
Wulfran grogna mais ne releva pas.
« - On est pourtant connus… avança Wulfran.
- Roberts sait que les autres s'en sortiront sans nous, répondit Ambre.
- Normal que l'on puisse s'en sortir sans ton aide…
- Qu'est-ce que tu insinues encore ? gronda Ambre.
- Que tu ne sais pas te battre.
- Tu ne m'as jamais vue ! comment peux-tu en juger ?
- Ça me paraît logique. Comment un honnête marin pourrait-il avoir peur en voyant devant lui une nabote avec une épée. Ou plutôt un poignard. Je doute que tu puisses soulever quelque chose d'aussi lourd.
- Là ! vraiment ! tu tombes dans la démesure ! s'emporta Ambre.
- Je tombe dans quoi ? bégaya Wulfran.
- Tu verras la prochaine fois qu'on attaquera ! c'est toi qui reculeras devant moi !
- Ouais, ouais… la prochaine fois. Autant dire jamais.
- Que veux-tu dire ?
- Que tu vas reporter ça à chaque fois. Je ne te verrais jamais te battre. Tu auras toujours une bonne excuse pour ne pas prendre part aux festivités.
- Tu voudrais que je fasse quoi ? que j'y aille là maintenant tout de suite ?
- Oui. Ça me semble une bonne idée, répondit Wulfran. Plus vite je te vois mourir et mieux je me porterais.
- Je te rappelle qu'on est enfermés ici ! répliqua Ambre.
- Aucune porte ne te résiste, dois-je te le rappeler ?
- On va se faire défoncer la gueule par ton père s'il nous voit avec les autres !
- Je lui dirais que c'est de ma faute.
- Je refuse, trancha Ambre d'une voix qui interdisait toute contradiction.
- Tu te dégonfles, lui dit Wulfran.
- Non. J'évite juste que mon séjour aux fers ne se voit prolongé de deux semaines !
- Tu te dégonfles.
- Je te répète que non, répéta la jeune fille.
- Alors avoue que le serpent-dragon n'est qu'un gigantesque canular !
- Pourquoi dirais-je une chose pareille ?
- Parce que c'est la vérité.
- Tu ne m'en crois pas capable ?
- En toute sincérité, non.
- Alors tu es un invraisemblable débile affublé d'un crétinisme profond à faire peur.
- J'avoue que tu me déçois un peu dans les insultes. Je m'attendais à mieux, la taquina Wulfran.
- Je crois que tu n'imagines pas à quel point je m'en contrefous ! répliqua vertement Ambre.
- J'imagine.
- Tu es certainement loin du compte !
- Tu as fini de m'agresser ? s'emporta Wulfran.
- Non.
- 'tain t'es chiante !
- Heureuse que tu le remarques enfin ! répliqua la jeune fille dont la compagnie de Wulfran commençait sérieusement à exaspérer.
- On a dévié du sujet, remarqua Wulfran.
- T'as fait ça tout seul. Et puis il n'y avait pas vraiment de conversation.
- Tu ne veux pas me dire qui est le véritable serpent-dragon ?
- Tu connais beaucoup de gens dans cet équipage qui ont un tatouage comme le mien ? le coupa-t-elle froidement.
- Ça ne veut absolument rien dire.
- … »
Ambre se détourna de lui et regarda vers le coin le plus sombre de la cale.
C'est assez grand pour y mettre son cadavre ? c'est le seul endroit où la vue de son corps ne choquerait pas ma vue sensible…
« - Tu dis plus rien ? continua Wulfran.
- Ça n'en vaut pas la peine.
- Y'a pas à dire… je ne comprendrais jamais pourquoi mon père a accepté de te prendre à son bord. A moins qu'il ne soit complètement débile, ce… »
Ambre se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Elle le déséquilibra et ils tombèrent à la renverse. Ambre lui mit un genou sur la poitrine, juste sous le sternum, un pied prêt à faire des ravages dans ses parties génitales. La jeune fille s'était saisie d'une des chaînes de métal qui les maintenaient encore quelques heures auparavant et l'appliqua sur le cou de Wulfran.
Le jeune homme la regarda avec des yeux ronds qui se réduisirent rapidement à deux fentes sous l'effet de la haine.
« - Qu'est- ce que… commença-t-il, la voix rendue rauque par la pression qu'Ambre appliquait sur sa gorge.
- Ne-dis-plus-jamais-de-mal-de-Roberts-en-ma-présence. Elle détacha chaque mot pour être sûre qu'ils entrent bien dans la petite tête de son ennemi.
- …
- Est-ce que c'est clair ? »
Wulfran la fixa dans ses yeux d'or. Il prononça avec dégoût.
« - Qu'est-ce que tu viens de dire ?
- Ne m'oblige pas à répéter.
- Je t'interdis de parler de mon père comme ça ! »
Il lui saisit les poignets d'un geste brusque. Ambre serra un peu plus sur la chaîne mais n'osa pas aller jusqu'au bout de son geste. Roberts lui en voudrait éternellement et ça, elle ne pouvait pas l'accepter. Wulfran vit qu'elle n'oserait jamais l'étrangler et en profita pour la repousser durement. Les rôles s'inversèrent. Il se retrouva assis sur son ventre pendant qu'elle se débattait comme une folle, le giflant et le griffant tant qu'elle le pouvait.
Wulfran mit quelques minutes avant de se rendre maître de la situation. Il réussit à maintenir les deux poignets d'Ambre dans une main.
Mais pourquoi ai-je des poignets aussi fins ?!?
Mais même comme cela, il avait du mal à la contrôler. Elle se débattait tellement qu'il n'arrivait même pas à la frapper convenablement.
Bordel ! elle peut pas se laisser faire, non ?
Le jeune homme arracha la chaîne des mains d'Ambre et essaya de l'étrangler, comme elle l'avait fait quelques instants auparavant. Là encore, comme elle précédemment, il ne put finir ce qu'il avait commencé.
Mon père va me tuer…
Ambre réussit soudain à libérer sa main droite et le frappa durement à la pommette gauche. Wulfran laissa choir la chaîne de métal pour pouvoir la rouer de coups.
Je ne peux peut-être pas la tuer mais ça ne va pas l'empêcher de souffrir !
Sous la grêle de coups qui vint heurter ses flancs, Ambre ne put guère protester. Wulfran n'essuya que quelques griffures et coups de poings, qui le firent sourire durement.
« - Alors ? on fait moins la maligne, maintenant ! »
Ambre libéra son genou gauche et lui en assena un coup dans le ventre. Le choc fut tel que Wulfran en eut le souffle coupé. Ambre enchaîna les coups et, la bouche emplie de son propre sang, elle se permit même de ricaner.
Ils continuèrent ainsi, affalés l'un sur l'autre en train de se donner coup sur coup, jusqu'à ce que la voix claire et forte des jumeaux ne leur parviennent soudain. Trop occupés à se battre, ils n'avaient pas remarqué le soudain silence qui s'était imposé sur le pont.
« - Pleutres !
- Périssez ! car voici venir le terrible Serpent-dragon.
- Et l'invincible Corbeau !
- La mort va fondre sur vous… »
Ambre et Wulfran n'entendirent pas le commentaire de Grégoire « vous en faites un peu trop, là… »
Ils cessèrent de faire pleuvoir les coups, horrifiés.
« - Ils vont pourrir ma réputation ! s'écria Wulfran, épouvanté.
- Et la mienne alors ! fit Ambre, tout aussi paniquée.
- Je refuse catégoriquement que ces imbéciles anéantissent ce que j'ai mis cinq ans à construire.
- Cinq ans ? railla Ambre avec un sourire sadique et sanglant. Tu parles d'un bretteur hors pair !
- Je suppose qu'il ne t'a fallu que deux jours pour prouver à tous que tu ne saurais jamais tenir une épée… répliqua Wulfran.
- On t'a déjà dit que tu étais pénible ?
- Ouvre la porte ! ordonna Wulfran en ignorant son commentaire acerbe.
- Non, répondit Ambre.
- Ça t'amuse de voir ces olibrius s'amuser avec moi ?
- Ils s'amusent aussi avec ma réputation, remarqua sombrement Ambre.
- Tu n'as pas de réputation. Je sais que t'as peur. Tu pourras te planquer dans le dortoir ou rester ici. Maintenant, ouvre la porte.
- Non. Je ne tiens pas à ce que ton père me trucide s'ils nous voient dehors.
- Ce n'est que ça ?! je lui dirais que c'est moi qui t'ai forcé à le crocheter la serrure, si ça peut te rassurer ! je te le jure.
- …
- A L'ASSAUUUUUUUUUUUT ! hurlèrent en chœur les jumeaux.
- Passe-moi ta ceinture, dit Ambre terrifiée par les dégâts que pouvaient faire les jumeaux.
- A la bonne heure ! » s'exclama Wulfran en débouclant joyeusement la dite ceinture.
La jeune fille s'en saisit d'un geste brusque et fila vers la porte. En deux temps trois mouvements, ils étaient libres. Ils se précipitèrent dans l'escalier et débouchèrent sur le pont comme des furies. Les festivités venaient juste de commencer. Les grappins sifflaient entre les voiles et retombaient avec un fracas métallique. Les marins tentaient de rejeter l'assaut à coups de feu et en jouant du sabre mais les pirates arrivaient néanmoins à prendre pied sur le pont de leur navire.
Les jumeaux attaquaient déjà, à la tête de leur petit groupe, en criant à qui voulaient l'entendre qu'ils ne feraient aucun quartier, qu'ils voulaient du sang et autre ineptie du même genre.
« - Je vais les tuer, grogna Ambre.
- Je t'aiderais avec plaisir, » dit Wulfran.
Ambre ne répondit pas. Son regard glissa jusqu'au poste de pilotage. Roberts supervisait la bataille et ne regardait pas dans leur direction.
Pour une fois, j'ai de la chance !
Elle traversa le pont à toute vitesse, ses longs cheveux blancs flottant derrière elle, et fila dans le dortoir. Wulfran la regarda disparaître avant de la suivre.
Je savais bien qu'elle irait se planquer.
Poule mouillée…
Lorsqu'il arriva à son tour dans le dortoir, Ambre avait enfilé une chemise de lin ocre suffisamment transparente dans le dos pour que son tatouage soit visible. Doris avait naturellement veillé à ce que le reste ne soit pas indécent. Ambre pouvait donc sortir sans risque de faire tourner les têtes.
Je dois avouer que son tatouage est pas mal…
Wulfran se rendit vers son hamac et fouilla dans ses affaires pour retrouver son épée et son poignard que Grégoire devait lui avoir rangés. Il passa son arme à sa ceinture et glissa son poignard dans sa gaine.
« - C'est le Chat Noir qui te l'a fait ? demanda-t-il à le jeune fille.
- Oui, répondit-elle en glissant ses deux dagues dans sa ceinture.
- T'as dû morfler…
- Tu tentes la conversation civilisée ?
- J'attend juste de voir si tu fais semblant de te préparer…
- … »
Ambre leva les yeux vers le plafond dans une expression de pure lassitude et attacha son épée de façon à ce qu'elle pende le long de sa jambe gauche. Elle se saisit ensuite de son katana et se l'attacha dans le dos.
« - Tu peux m'expliquer pourquoi tu as besoin de deux épées ? demanda Wulfran.
- Je change quand je m'ennuie.
- … quand tu t'ennuies. »
Ambre se tourna vers lui et le regarda droit dans les yeux.
« - Oui. Quand je m'ennuie. »
Là-dessus, elle prit un ruban orangé, le coinça entre ses lèvres et entreprit de nouer ses cheveux blancs en une longue tresse. Cela fait, elle l'attacha avec le bout de tissu.
« - Prêt ?
- Depuis dix minutes environ, répliqua Wulfran.
- Alors vas-y au lieu de m'attendre.
- Je veux être sûr que…
- Je sais. Que je vais aller me faire tuer. J'ai compris. Mais ne sois pas trop déçu si je m'en sors vivante. »
Elle lui avait dit ça avec un air méprisant. Wulfran lui rendit un regard noir de haine et se contint difficilement. Il décrispa un à un les doigts de la garde de son épée et la laissa retomber contre sa jambe.
Ambre le regarda faire sans ciller puis, lorsqu'il fut redevenu maître de lui-même, elle lui tourna le dos et grimpa les escaliers dans la ferme intention d'aller récupérer sa place de Serpent-dragon. Wulfran la suivit, les lèvres serrées.
Grrr… sale gamine !
Dès qu'elle fut sur le pont, Ambre fut tout de suite plus tendue. Elle jetait de fréquents coups d'œil à son capitaine et avançait le plus discrètement possible, comme un fauve qui part en chasse.
Roberts va nous tuer… Roberts va nous tuer…
Elle tressaillait dès qu'elle le voyait sur le point de se retourner et de les découvrir, elle et Wulfran, à un endroit où ils n'avaient strictement rien à faire. La jeune fille se rendit de l'autre côté du pont, à l'opposé de la bataille, et chercha un grappin. Wulfran, qui la suivait toujours, ne put s'empêcher d'émettre un commentaire douteux.
« - Tu cherches encore à t'esquiver ?
- Aide-moi à trouver un grappin au lieu de débiter des conneries.
- Y'en un plein de l'autre côté… tu cherches à gagner du temps ?
- Non, mais je tiens à faire une entrée fracassante. Faut bien que je sois à la hauteur de ma réputation… »
Wulfran ricana. Il jeta un coup d'œil circulaire et dénicha un grappin dans un recoin, caché sous un tas de cordes. Il alla le chercher et le tendit à la jeune fille.
« - Merci bien, lui dit-elle.
- Oh mais de rien. Tu n'imagines pas le plaisir que ça m'a fait. »
Ambre lui adressa un regard profondément agacé et lui arracha le grappin des mains. Il émit un petit rire.
« - Alors ? comment vas-tu faire maintenant pour éviter d'y aller ? j'avoue que pour l'instant, tu t'es pas mal débrouillée, même si ça n'a pas suffi… »
Ambre poussa un soupir à fendre l'âme.
« - Pourquoi ? Mais pourquoi faut-il que j'hérite d'un pareil débile ?!?
- C'est de moi dont tu causes si désobligeamment ?
- De qui d'autre ? »
Elle lui tourna le dos et se dirigea vers le grand mât, non sans jeter un coup d'œil à son capitaine. Il était absorbé par les combats et ne regardait pas dans leur direction. Ambre agrippa un cordage et se hissa dans les haubans à la force du poignet. De là, elle gagna la vergue qui soutenait le grand hunier, la deuxième voile en partant du pont.
En bas, les combats faisaient rage et elle mit quelques instants à repérer les jumeaux qui se battaient aux côtés de Takashi. Après s'être vanté comme ils l'avaient fait, ils se retrouvaient confrontés à de nombreux marins bien déterminés à régler son compte au Serpent-dragon et au Corbeau.
Pourquoi un corbeau ? c'est un mauvais présage, certes mais quand même… il aurait pu trouver plus glorieux. Ça m'étonne de lui qu'il n'ai pas trouvé de surnom gonflant son ego de façon démesurée…
« - Alors ? t'y vas ? » lui souffla Wulfran avec son sourire le plus charmeur.
Ambre baissa les yeux vers cet être qui l'importunait de plus en plus. Ses yeux de miel étaient aussi froids qu'un iceberg.
Une de mes dagues peut-elle se planter malencontreusement dans sa gorge ? ça passerait facilement pour un accident, non ?
La jeune fille vérifia que ses armes étaient bien en place et prit une profonde inspiration avant de s'élancer. Légère et souple, elle fila le long de la vergue, le grappin tournoyant au bout de sa corde. Elle le projeta dans les airs. Celui-ci atterrit dans les haubans du navire d'en face et s'y accrocha. Ambre enroula la corde autour de ses poignets et se lança dans le vide. Elle passa en hurlant au-dessus des marins et des pirates qui levèrent la tête, surpris. Elle se laissa entraîner comme un pendule et arriva de l'autre côté du navire.
Je me disais aussi qu'elle allait pas sauter comme ça au milieu de la bataille…
Ambre poursuivit son vol jusqu'à ce que, comme un balancier, elle ne revienne en arrière. Elle se remonta un peu, délia ses poignets et, à quelques mètres des jumeaux, elle lâcha tout. Vive comme un serpent, elle dégaina son katana et son épée et, emportée par son élan, elle tomba sur les deux marins les plus proches des jumeaux. Ses lames brillèrent et, en un instant, furent rouge de sang. Trois cadavres s'effondrèrent.
…
Dites moi que je rêve !
« - Ambre ! s'exclama Fred en s'essuyant le front d'un revers de main. Qu'est-ce tu fais là ?
- Les explications pour plus tard, répondit-elle en enfonçant son katana dans le ventre d'un marin qui avait tenté de l'attaquer par derrière.
- Mais… tenta George.
- Je ne peux accepter que vous pourrissiez mon nom sans ma permission… »
A peine avait-elle dit ses mots qu'un matelot découvrit l'immense tatouage qui lui couvrait le dos. Le léger tissu ne cachait aucun détail, tel un simple voile de brume.
« - N… non… ne me dites pas que c'est une fille ! bégaya-t-il, surpris et un effrayé par la démonstration de force de la jeune fille.
- Ça t'étonne ? » s'enquit-elle en se tournant vers lui.
Le sourire mauvais et vicieux qui étirait ses lèvres le fit reculer d'un pas.
« - Vous allez voir ce que peut faire une fille… » gronda-t-elle.
Son épée prit une position menaçante. Le marin leva la sienne pour parer le coup qui allait venir. Il ne vit juste pas le bon. Le katana fit un aller simple qui l'envoya dans l'autre monde. Ambre ne s'arrêta pas en si bon chemin. Elle s'élança dans le tas, donnant coup sur coup, esquivant les assauts, vive et souple comme un chat, même si son visage se tordait parfois d'une grimace de douleur : les coups que lui avait donnés Wulfran la faisaient bien plus souffrir que ce qu'elle avait imaginé. Mais même malgré cela, elle était d'une efficacité redoutable. Elle analysait toutes les situations à l'avance. Elle devinait chaque combat. Elle prévoyait le corps à corps qui l'empêcherait de se servir de sa longue épée et, à peine quelques secondes avant le combat, elle rengainait son arme et sortait une de ses dagues dans la seconde. La rapidité avec laquelle elle effectuait ses changements d'armes était impressionnante.
Trois ans de travail acharné quand même…
Cette furie aux cheveux blancs de neige et aux pétillants yeux d'ambre n'impressionna donc pas que les marins. Wulfran la regardait se battre, vert de rage. Sa haine l'empêchait d'avoir une seule pensée cohérente.
Emporté par sa colère, il traversa le pont de l'Ecumeur, se saisit d'un grappin, le lança dans les haubans de l'autre navire et s'élança. Il tenait la corde d'une main et de l'autre, dégaina son épée. Il atterrit sur le pont avec un bruit sourd et bouscula les pirates qui lui barraient la route pour se rendre en première ligne. Il jeta un coup d'œil à Ambre. Elle se trouvait à une quinzaine de mètres de lui et avançait régulièrement, laissant son comptant de cadavres derrière elle.
Il grogna, accéléra le pas et déboucha sur la ligne de front. Ligne qu'il enfonça allègrement, en direction de la jeune fille.
Je refuse de me faire supplanter par cette sale gamine !
Son épée fit un carnage. Il ne se déplaçait pas avec la même grâce que la jeune fille mais ses gestes furieux ne manquaient pas d'élégance. Malgré son visage impassible, tous ressentait la fureur qui émanait de sa personne. Les marins étaient terrifiés et se battaient avec l'énergie du désespoir. Leur résistance donnaient du fil à retordre aux pirates qui avaient dû mal à prendre l'avantage. Mais cela, ni Ambre ni Wulfran ne s'en apercevaient. Ils étaient si concentrés l'un sur l'autre pour se dépasser qu'ils ne se rendaient même plus compte de ce qui les entouraient.
Wulfran réussit à rejoindre la jeune fille. Il n'avait suivi aucune tactique, à part celle consistant à tuer tous ceux qui se dresseraient en travers de son chemin. Ambre, elle, inconsciemment, suivait la méthode que Roberts avait mis au point. Le fils de Roberts déréglait tout et gênait les pirates, mais il n'en avait cure. Il ne désirait plus que rejoindre la jeune fille pour…
Pour quoi au juste ?
Je peux pas la tuer comme ça… y'a trop de témoins…
Il reprit soudain conscience de la réalité. Et surtout de son père qui hurlait des ordres les concernant, elle et lui.
Il enfonça son arme dans le corps du marin le plus proche. Le cri d'agonie de sa victime ne l'empêcha pas d'entendre l'ordre de son père : se battre aux côtés d'Ambre, ensemble, pour repousser les derniers résistants vers le gaillard d'avant pour les y acculer. A ce moment-là, la victoire leur serait assurée.
Me battre avec elle ? jamais !
C'était ce qu'il aurait crié si ce n'avait pas été un ordre de son père. Et de son capitaine.
Il attrapa Ambre par le bras et la tira à lui. Surprise, elle baissa sa garde. Un homme voulut saisir l'occasion de régler son compte à la jeune fille mais Wulfran lui trancha la gorge d'un coup vif. Ambre trébucha lorsque le corps sanglant lui chut dessus et tomba dans les bras de Wulfran.
« - Tu sais que ce n'est pas le meilleur endroit où tomber ? mon épée aurait très bien pu te transpercer de part en part… chuchota Wulfran d'une voix douce.
- Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? demanda Ambre, le souffle court.
- J'ai été surpris. Mais la prochaine fois, je ne me raterais pas. Je te le promet.
- Pourquoi est-ce que tu m'as chopé le bras ? demanda Ambre en se redressant et en lançant un coup de taille à un nouvel adversaire.
- Mon père veut qu'on se batte ensemble pour les repousser vers le gaillard d'avant. »
Ambre mit quelques secondes avant de répondre.
« - Bien. Allons-y.
- Tu ne protestes pas ? s'étonna Wulfran.
- Non. C'est le meilleur moyen pour mettre un terme à cette bataille rapidement. »
Wulfran ricana.
« - Tu admets donc que je suis un excellent escrimeur ?
- Il n'y a que toi pour nier l'évidence ! »
Sale gamine.
Les deux jeunes gens se mirent côte à côte, se débarrassèrent de leurs adversaires respectifs et se mirent en devoir de repousser les marins survivants vers l'avant du vaisseau. Les jumeaux et Takashi les suivirent, assurant leurs arrières.
Au bout de quelques passes d'armes, Ambre et Wulfran s'accordèrent sur le même rythme. Après s'être observés, ils devinaient les coups que l'autre allait porter et lui laissait le champ libre ou surveillait ses arrières. Leur efficacité en fut doublée.
Les pirates de l'Ecumeur, voyant cela, redoublèrent de vigueur. Les marins qui se battaient jusque là comme des damnés pour repousser les pirates, abandonnèrent tout espoir. Ce fut donc aisément que les forbans les acculèrent sur le gaillard d'avant et leur firent jeter les armes.
La bataille était terminée.
Les forbans s'empressèrent d'inspecter l'intérieur du vaisseau. Ils en firent sortir des passagers terrorisés, des coffres remplis d'argenterie et d'autres denrées coûteuses.
Ambre et Wulfran étaient hors d'haleine mais heureux d'avoir garanti le succès à leur équipage. Mais leur joie fut de courte durée. A peine furent-il revenus sur le pont de l'Ecumeur qu'ils furent arrêtés par leur capitaine.
« - Pouvez-vous me dire ce que vous faites ici ? » gronda-t-il, menaçant.
Ambre et Wulfran échangèrent un regard et, dans un ensemble parfait, ils désignèrent les jumeaux, occupés à transporter un lourd coffre.
« - C'est de leur faute, » dit simplement Ambre.
Wulfran approuva vigoureusement du bonnet.
Roberts les dévisagea suspicieusement mais les deux jeunes gens qu'il avait devant lui ne laissaient paraître aucune expression.
« - Comment êtes-vous sortis ? demanda simplement Roberts, sans les quitter des yeux.
- Ambre est particulièrement douée avec les portes, dit Wulfran.
- C'est moi ou c'est un compliment ? fit la jeune fille avec un sourire malicieux.
- Ce n'est pas un compliment de dire que tu t'entends bien avec les portes. C'est juste un fait.
- Ça suffit vous deux ! rugit Roberts. Comment avez-vous fait ?
- J'ai crocheté les serrures, avoua Ambre.
- Et pour quelle raison je te prie ?
- Fred et George allaient pourrir notre réputation… répondit Wulfran.
- Il fallait bien qu'on fasse quelque chose…
- Ça ne te ressemble pas, dit Roberts à la jeune fille.
- Il m'a cherché aussi, dit Ambre en indiquant son voisin du menton.
- Je m'en doute, vu l'état dans lequel tu te trouves, » répliqua Roberts en lorgnant sur ses bleus et hématomes.
Ambre piqua un fard sous l'examen de son capitaine. Wulfran les regarda tour à tour, s'empêchant de penser.
« - En tout cas, poursuivit Roberts, vous vous en êtes bien sortis. Je pense que vous allez remettre ça la prochaine fois.
- Comment ça, remettre ça ? demanda Wulfran qui voulait ne pas comprendre.
- Vous battre ensemble, bien entendu !
- Hein ? s'étrangla Ambre.
- Vous les avez terrifiés et en plus de ça, vous avez remotivé nos homme. C'est une raison tout à fait valable pour…
- Uniquement en cas de besoin, l'interrompit Ambre. Je ne tiens pas aux incidents fâcheux… »
Elle avait bien insisté sur l'indicent. Wulfran ricana.
« - En effet, sait-on jamais… »
Roberts les fixa tous les deux intensément. Ambre et Wulfran regrettèrent leurs paroles instantanément et baissèrent honteusement les yeux sur les bottes rouges de sang.
« - Un seul incident de ce genre et je vous débarque dans le premier port venu. Et je suis sérieux. Je refuse ce genre de comportement sur mon navire, qu'ils viennent ou non de mes meilleurs escrimeurs. »
Roberts tourna les talons et s'en fut surveiller le pillage.
Ambre et Wulfran échangèrent un regard et poussèrent un profond soupir.
« - Eh bien ! je crois que ce n'est pas encore aujourd'hui que je vais me débarrasser de toi, dit Wulfran avec un sourire moqueur.
- En effet.
- Qu'est-ce qu'on fait ?
- Toi tu fais ce que tu veux. »
Disant cela, Ambre le laissa en plan pour aller aider les jumeaux et Takashi qui luttaient à porter de lourds rouleaux de tissus. Wulfran fit de même avec un moment de retard. Il alla rejoindre Grégoire, désirant oublier cette scène et ce qu'elle impliquait.
Roberts ne les avaient pas renvoyés aux fers. Les deux jeunes gens lui en étaient reconnaissants.
Et puis, mis à part les menaces de leur capitaine, cette sortie avait eu du bon. Tous les pirates les regardaient d'un œil neuf. Il faut dire aussi qu'ils s'étaient surpassés durant cet assaut. Ils ne maniaient plus leurs armes : ils les sentaient, faisaient corps avec elles. Pourtant, Ambre et Wulfran ne se respectaient toujours pas, même s'ils devaient reconnaître à l'autre un certain talent à manier le sabre.
Et qu'ils aient gagné ce nouveau respect ne les dispensaient pas des menus travaux de post abordage.
« - Ambre ! appela Jean-Baptiste.
- Oui ? répondit l'intéressée.
- On a besoin de toi ici.
- J'arrive. »
Elle délaissa ce qu'elle était en train de faire, c'est-à-dire ranger leurs prises dans les cales, et remonta sur le pont.
« - Tu t'occupes des blessés ?
- Y'en a beaucoup ?
- Une demi douzaine.
- Bien bien bien, fit Ambre avec un air de profonde lassitude. Où est la pharmacie ?
- A côté du mât d'artimon, répondit Jean-baptiste. Je te laisse te débrouiller pour l'instant. Je reviens dans quelques instants. »
Il hésita pourtant à laisser Ambre seule avec les blessés. Elle était si amochée à cause de Wulfran que c'était elle qui aurait eu besoin de soin.
« - Vas-y, lui ordonna-t-elle gentiment. Je ne souffre pas autant qu'on pourrait le croire… »
Jean-Baptiste hocha la tête, lui adressa un sourire d'excuse et s'en fut.
La jeune fille poussa un soupir et s'en fut jouer les infirmières. Elle sortit les fioles, regarda attentivement les étiquettes avant de faire son choix et prépara des décoctions à base de bananier pour les plaies. Elle repéra le flacon contenant les extraits de quinquina, au cas où un des pirates ne soit déjà sujet à de fortes fièvres sous l'effet de ses blessures. Quand elle eut fini, elle se leva avec sa mixture et se dirigea vers le premier blessé qu'elle rencontra.
« - Fais voir ton épaule, » ordonna-t-elle, repérant la large tache de sang qui colorait le vêtement.
Le pirate obéit de bonne grâce. Il eut néanmoins une grimace de douleur au moment de retirer sa chemise. Ambre s'accroupit à côté de lui et examina la plaie. Elle était nette et peu profonde.
Cool ! pas besoin de recoudre !
La jeune fille prit un chiffon propre et humide et nettoya la blessure. Elle la banda ensuite avec soin et passa au suivant.
Pendant ce temps, Wulfran faisait l'inventaire de leur butin. Il avait l'œil et il ne lui fallait guère de temps pour séparer ce qui avait de la valeur de la pacotille. Mais, le feu de la bataille passé, le coup de mousquet qu'il s'était pris dans le bras gauche le cuisait de plus en plus. Il avait hésité à se rendre auprès de Jean-Baptiste, le médecin du bord, pour qu'il lui enlève la balle, mais lorsqu'il avait vu que c'était Ambre qui donnait les soins, il avait vite laissé tomber.
On verra bien tout à l'heure…
Evidemment, Wulfran n'avait pas compté sur ses camarades qui, voyant le sang qui imbibait sa chemise, lui crièrent d'arrêter et d'aller se faire recoudre. Il eut beau protester, il dut se résoudre à aller voir Ambre. Que peut-on répondre à l'argument « mais comment on va faire dans les batailles sans toi ? » ?
Je n'allais quand même pas m'abaisser à dire que y'aurait toujours Ambre !
Le ténébreux jeune homme se mit en bout de file, espérant que Jean-Baptiste arriverait avant qu'Ambre n'ait eu le temps de le charcuter à plaisir.
« - Ah naaan ! » gémit Ambre lorsqu'elle aperçut Wulfran.
Pourquoi faut-il qu'il soit blessé ?! il en avait pas déjà assez de se battre avec moi qu'il se sente obligé de se faire recoudre par mes doigts de fée ?
Elle se mit également à espérer que Jean-Baptiste arrive au plus vite pour la relayer, ou au moins prendre en charge une partie des blessés. Mais c'était sans compter sur leur malchance respective. Et les jumeaux qui faisaient exprès de retenir Jean-Baptiste.
« - On est vache quand même, chuchota Fred à son frère.
- Meuuuuuh non. Ou alors juste un peu.
- Un tout petit peu… »
Et ils ricanèrent bêtement, un même sourire malicieux sur leur deux visages identiques.
« - Alors ? on ne sait plus éviter les balles ? le railla Ambre.
- Balle que j'ai dû prendre à ta place.
- Tu risques ta vie pour sauver la mienne ? c'est gentil, ça. Mais rassure-toi, je ne ferais pas la même chose pour toi !
- Ce n'est pas ce que je voulais dire ! s'emporta Wulfran, exaspéré par cette jeune fille qui trouvait la phrase pour le rembarrer.
- C'était si joliment dit pourtant ! le taquina Ambre.
- Tu veux pas la fermer un peu ? cracha-t-il.
- Si tu veux que je t'agrandisse le trou de ton bras alors, oui, je peux la fermer.
- Du chantage ?
- Non. Juste une menace si tu n'arrêtes pas de me faire chier, répliqua la jeune fille froidement.
- Je ne vois pas la nuance.
- Cherche mieux et tu la verras ! Maintenant, fais voir ton bras, que je te charcute un peu.
- Un geste déplacé et je te tranche la gorge, » la menaça-t-il en mettant son couteau de marin bien en évidence.
Avec une attitude d'un naturel à faire peur, Ambre lui prit le couteau des mains et le balança derrière elle. Wulfran n'avait rien vu venir.
« - 'tain… commença-t-il en s'apprêtant à se lever pour aller chercher son arme.
- Tût tût tût. Bouge pas. Tu iras chercher ton joujou lorsque j'aurais fini. »
Disant cela, elle le repoussa sans ménagement contre le bastingage. Wulfran se rassit par terre en grognant.
« - Qu'est-ce que tu dis ? ricana la jeune fille.
- Tais-toi et soigne-moi ça ! »
Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à la cerner ? pourquoi elle arrive toujours à me surprendre ? ça en devient exaspérant !
Ou plus exactement, c'est de plus en plus exaspérant !
Ambre lui ordonna d'enlever sa chemise. Wulfran ricana en sortant une feinte minable.
« - Pourquoi ? ne serais-tu pas un brin vicelarde ? »
Il ne reçut pour toute réponse qu'un regard noir empli d'exaspération et de pitié.
Mon dieu ! mais où va-t-il chercher ses vannes ?
Wulfran se renfrogna. Ambre poussa un soupir.
« - Ta chemise, » rappela-t-elle.
Wulfran la regarda dans les yeux et enleva son vêtement.
Pense ce que tu veux mais après le coup de la ceinture, je me méfie.
Il la laissa examiner son bras en analysant le moindre de ses mouvements. Ambre ne s'en offusqua pas et fit comme si de rien n'était. Elle nettoya la plaie avec un chiffon propre et grimaça lorsqu'elle vit que la balle n'était pas ressortie.
« - Quoi ? grinça Wulfran devant l'expression de la jeune fille.
- Tiens, dit Ambre en lui tendant une de ses dagues.
- Pour quoi faire ? répondit-il en prenant la dague de sa main valide.
- Mors-la. 'va falloir que je retire la balle.
- T'es gentille mais j'ai pas besoin de ça, répliqua-t-il en rendant son arme à la jeune fille.
- Grande gueule. »
Wulfran eut un sourire narquois mais au fond de lui, il commençait à regretter de ne pas avoir accepter la dague pour crisper ses mâchoires dessus.
Pourquoi faut-il toujours que je fasse le malin ?
Surtout avec elle, lorsqu'elle est en position de force ?
Elle va faire un carnage juste pour le plaisir de me voir hurler !
Ambre et lui échangèrent un regard puis la jeune fille se mit en devoir de récupérer la balle de mousquet. Elle prit une longue pince, la lava soigneusement avant de la plonger dans le trou sanguinolent. Wulfran grimaça et Ambre retint les excuses qui lui vinrent instantanément. Elle continua néanmoins en avançant le plus délicatement possible. Elle jetait de fréquents coups d'œil à Wulfran et le voyait contracter les mâchoires. Ses muscles saillaient sous sa barbe de trois jours et ne se détendaient que rarement.
Wulfran surprit un de ces regards et prononça en hachant les mots.
« - Je ne te ferais pas le plaisir de gémir…
- Si je voulais te voir te tordre de douleur à mes pieds, ça serait fait depuis longtemps. »
Disant cela, elle appuya très légèrement la pince sur un des côtés de la blessure. Wulfran étouffa un gémissement de douleur et lui envoya un regard noir, auquel Ambre répondit par un « tu vois ? » narquois.
Au bout de ce qui parut des heures au pauvre Wulfran, Ambre réussit à atteindre la balle sans faire trop de dégâts.
« - Attention, le prévint-elle d'une voix rendue sifflante par la concentration, ça va faire mal.
- Ah ? parce que ça ne faisait pas mal avant ?
- Serre les dents au lieu de débiter des conneries. »
Wulfran obéit. Il commençait à comprendre comment fonctionnait Ambre et quand il fallait la prendre au pied de la lettre.
Il lui aura fallu le temps !
« - T'es prêt ? demanda-t-elle en lui jetant un rapide coup d'œil.
- Je peux répondre non ? »
Ambre attrapa la balle avec une dextérité étonnante mais les deux bords de la pince, au moment où ils entrèrent en contact avec la chair à vif, arrachèrent un cri de douleur au jeune homme. Ambre assura sa prise sur la bille de métal et l'extirpa d'un coup.
Wulfran se plia en deux mais pas un son ne franchit ses lèvres.
« - Ça va ? s'enquit la jeune fille, véritablement soucieuse.
- On va dire que oui, répondit Wulfran qui n'avait même plus la force de lui envoyer une pique.
- Tant mieux, dit Ambre en laissant tomber la balle sur le pont. Eh ! ne t'en vas pas tout de suite ! s'écria-t-elle lorsqu'elle le vit se relever.
- Bah ?! pourquoi ?
- Laisse-moi te désinfecter ça et faire un bandage. Je ne tiens pas à me faire engueuler si tu chopes la gangrène… »
Wulfran se rassit et lui retendit son bras endolori.
« - S'ils sont pas mignons tous les deux, dit Fred à son frère.
- Je trouve aussi.
- Certes, certes, approuva Jean-Baptiste. Mais vous croyez pas que c'est risqué de les laisser comme ça tous les deux ? ils risquent pas de s'étriper ?
- Ambre sait se défendre, répondit George en se grattant le menton d'une main distraite.
- Je craindrais plus pour ce pauvre Wulfran… »
Les jumeaux et Jean-Baptiste s'esclaffèrent.
Finalement, quand il eut repris son souffle, Jean-Baptiste dit aux jumeaux.
« - Faites tout de même attention à ce que vous faites. Vous jouez risqué.
- C'est ça qui est amusant, répliqua Fred.
- Ne t'en fais donc pas tant, compléta son frère, on sait ce qu'on fait. Quand ils se seront rendus compte l'un comme l'autre qu'ils ne sont pas si détestables, ils arrêteront peut-être de se battre.
- J'ai peur que cela n'aille plus loin qu'une simple haine… soupira le médecin de bord.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda George.
- Que ce n'est pas l'autre qu'ils détestent mais ce qu'il représente.
- Pour Roberts ?
- Entre autre. Et surtout ça, confirma Jean-Baptiste.
- Tu veux dire qu'ils sont jaloux l'un de l'autre en plus de se détester ? fit Fred, sincèrement surpris.
- C'est ce que je pense, dit Jean-Baptiste. Mais après… tu connais mes talents de psychanalyste ! »
Les jumeaux restèrent songeurs alors que leur compagnon retournait auprès d'Ambre pour l'aider dans sa tâche. Tâche qui était en fait la sienne. Mais c'est tellement mieux de trouver quelqu'un pour faire le sale boulot à sa place !
Dans les jours qui suivirent, Ambre et Wulfran ne s'adressèrent pas la parole, hormis concernant le strict nécessaire, et encore. La jeune fille changeait son bandage lorsqu'elle ne pouvait faire autrement, c'est-à-dire lorsque Jean-Baptiste s'occupait des autres blessés. Cela arrivait un peu trop souvent à son goût, et au goût de Wulfran, mais les jumeaux eurent tôt fait de trouver un mensonge crédible pour qu'ils n'aient pas trop de soupçons. Jean-Baptiste avait accepté de jouer le jeu, jusqu'à voir si ça dégénérait ou non.
Il comprenait l'intention des jumeaux de faire leur possible pour que leur petite protégée et le fils de Roberts s'entendent mieux et que la vie soit plus agréable pour tout le monde sur l'Ecumeur, sans leur petite guerre intestine, mais il craignait que cela ne fasse éclater l'orage qui couvait depuis trop longtemps déjà. Les deux jeunes gens se jalousaient et rien ne s'arrangerait tant qu'ils ne verraient pas que rien ne changeait du côté de Roberts. Leur capitaine serait toujours le même et se comporterait toujours de la même façon envers eux. Il n'en favoriserait aucun.
« - Tu peux pas faire ça avec un peu plus de douceur ? se plaignit Wulfran alors que Ambre lui changeait une nouvelle fois son bandage.
- Je n'accepte aucune réclamation, je pensais que tu l'avais compris.
- Cela ne m'empêche pas de me plaindre.
- Ce qui bien dommage, répliqua la jeune fille en nouant le bout de tissu de façon à ce qu'il ne descende pas le long du bras de Wulfran.
- T'as fini ?
- Oui, on peut y aller. »
Ils se relevèrent et s'en allèrent rejoindre leurs collègues pour prendre la relève.
La tempête faisait rage en cette fin d'après-midi de septembre. Le navire plongeait dans les creux et ressurgissait au somment d'une vague, faisant jaillir des gerbes d'écume. Les voiles trempées claquaient sombrement sous les attaques forcenées du vent.
« - 'tain ! j'en ai marre de ce temps pourri ! râla Wulfran en courbant la tête pour se protéger de la pluie cinglante que rabattait les rafales de vent.
- Pareil, » répondit simplement Ambre.
Ils rejoignirent Grégoire, Takashi et les jumeaux qui plaisantaient gaiement malgré le ciel menaçant.
« - Alors ? ils roucoulent bien les deux tourtereaux ? » ricana George.
Le pauvre se retrouva soudain avec deux lames qui lui chatouillèrent la gorge.
« - Je te prierais de ne pas m'insulter, gronda Wulfran, les yeux réduits à deux simples fentes.
- Ah ça va hein ! je rigolais juste…
- Ce genre de blagues n'amusent que toi, fit Ambre, toute aussi menaçante que Wulfran.
- Non, c'est pas vrai, intervint Fred. Ça m'amuse aussi. »
Ambre lui jeta un regard noir et rengaina sa dague. Wulfran retira doucement sa lame du cou de George, sans le quitter des yeux. George déglutit difficilement lorsqu'il rencontra le regard brûlant de haine du fils de Roberts.
« - Encore un coup comme ça et mon arme ne s'arrêtera pas…
- Je… je n'en doute pas, fit George en essayant de masquer au mieux la peur que lui causait cet individu.
- Touche à un seul cheveux de mon George… »
Ambre laissa sa menace en suspens.
« - Ton George ?
- Oui. Le mien. J'ai marqué mon nom dessus. De même que sur Fred. S'il y a une personne qui a le droit de les tuer, c'est moi. Compris ? »
Wulfran ricana en les toisant avec mépris et s'éloigna.
Ambre n'attendit pas qu'il soit hors de portée de voix pour soupirer bruyamment.
« - Comme je supporte pas ce mec ! mais vraiment pas. C'est viscéral. Epidermique. Je peux pas.
- Même avec un petit effort ? la taquina Takashi.
- Même avec un énorme, je ne pourrais pas ne serait-ce que le tolérer.
- Pourtant… c'est ce que tu fais depuis qu'il est là…
- J'ai juste très bien fait semblant. Mais je crois qu'il est temps de passer aux choses sérieuses… »
Tu ne vas pas rester très longtemps sur ce navire, c'est moi qui te le dis ! Aussi vrai que je m'appelle Ambre…
« - Assez rêvassé ! beugla Trévor. Au boulot ! et que ça saute ! »
Les forbans se jetèrent dans les haubans, les escaladèrent en deux temps trois mouvements et prirent leur position dans la mâture.
Roberts rugit de réduire la voilure : le vent s'engouffrait dans les voiles et le vaisseau penchait dangereusement par à-coup, presque à se coucher sur le flanc. La hantise de tout marin.
L'Ecumeur avait déjà bravé des tempêtes pire que celle-ci mais il devait avant tout sa survie aux marins qui manœuvraient dans sa mâture. Wulfran, Ambre et les autres travaillaient à toute vitesse, courant sur les vergues glissantes, au risque de se casser le cou. Ils remontaient les voiles, faisaient pivoter les vergues, dépliaient les voiles, ajustaient la longueur, faisaient de même avec la vergue du dessus, et ce pendant des heures.
A l'approche du crépuscule, le vent avait redoublé d'ardeur. Les hommes du quart d'Ambre étaient éreintés. Leurs gestes se faisaient plus lents, perdaient en précision et en efficacité. Ambre avait tous les muscles des épaules raidis et les bleus qui lui couvraient encore le corps n'arrangeaient rien. Elle effectuait son travail en silence, comme les autres. Elle et Wulfran avaient renoncé à s'envoyer des vacheries, tout entier concentrés sur les manœuvres à accomplir s'ils voulaient sortir vivants de cet enfer aquatique.
« - Quand est-ce qu'ils nous relaient ? gémit Ambre. J'en peux plus…
- Ils ne devraient plus tarder, répondit Fred, aussi épuisé qu'elle.
- Comment ça t'es fatigué ? » la railla Wulfran, son éternel sourire narquois sur les lèvres.
Ce sourire ne le quittait plus lorsqu'il parlait à Ambre. C'était une des seules expressions qu'elle lui connaissait.
« - Vas-y, fous-toi de ma gueule !
- Tu me donnes l'autorisation ? c'est gentil. Mais je n'en avais pas besoin…
- Mais ta gueule ! s'emporta Ambre, enragée.
L'état d'épuisement dans lequel elle se trouvait eu raison d'elle. La haine qu'elle portait au fils de Roberts jaillit d'un coup, comme une lame de fond, incontrôlable. La jeune fille se retint de le frapper, serra les poings et reprit sa tâche, les dents serrées. Elle était toute à sa colère. Ses mains tremblaient d'indignation et de frustration de ne pouvoir le tuer et elle ne faisait plus attention à ce qu'elle faisait.
Une brusque rafale de vent la surprit et lui fit perdre l'équilibre.
Ambre n'eut même pas le temps de s'imaginer gisant sur le pont dans une mare de sang écarlate qu'elle était hissée en sécurité sur la vergue.
« - Alors ? tu m'admires tellement que tu veux m'imiter dans mes moindres faits et gestes ? »
Wulfran tenait encore le bras de la jeune fille.
Oooh naaaaaaaan !?!
Pourquoi ? mais pourquoi ???
« - Qu'est-ce tu veux. Il n'y a pas une grande variété d'accident à bord d'un navire. On en a vite fait le tour, dit Ambre en lui lançant un regard noir qui n'intimida nullement son sauveur. Wulfran s'en amusa même. Il poussa même le bouchon un peu plus loin, un sourire moqueur sur les lèvres.
« - Tu ne devrais pas t'énerver comme ça contre moi, susurra-t-il en la maintenant plaquée contre lui. C'est mauvais pour ta tension… »
Il la regardait dans les yeux, le visage à quelques centimètres du sien. Mais s'il espérait la mettre mal à l'aise, ce fut peine perdue. Ambre le repoussa durement, le regard plus froid que la calotte polaire.
« - Touches-moi encore une fois et tu te retrouves eunuque !
Ah non ! pas ma virilité !
- Ne m'agresse pas comme ça, se défendit Wulfran. Je t'ai quand même sauvé la vie…
- J'aurais pu me la sauver toute seule ! rétorqua Ambre, ayant l'impression d'être une petite fille butée qui refuse la vérité par pur caprice.
- Je me permet d'en douter, ricana sadiquement Wulfran.
- Tant mieux pour toi.
- Eh bien disons que c'était pour la dernière fois. J'aurais presque pu m'en vouloir si tu n'avais pas réussi à te sauver toute seule comme une grande.
- Tu ne me devais rien. Je te l'ai dit, je n'ai fait ça que par intérêt pour moi.
- Dans ce cas… » fit Wulfran en la repoussant dans le vide.
Ambre, surprise par cette réaction inattendue, chuta dans le vide.
Wulfran ne voulait pas la faire tomber. Juste faire semblant. Pour plaisanter. Il n'avait pas prévu, même penser, qu'elle puisse réellement tomber. Ce n'était pas possible. Pourtant, il voyait la jeune fille qui chutait du haut de la vergue soutenant le grand perroquet. Son visage paraissait calme, comme si elle était prête à affronter la mort, mais la panique et la peur qu'il lut dans son regard le persuada du contraire. Mû par un réflexe irréfléchi, il lui attrapa la jambe.
Au moment où ses pieds dérapaient de la poutre de bois, Ambre vit dans les yeux gris de Wulfran un mélange de surprise et d'horreur. De l'incompréhension aussi. Puis elle le vit se jeter en avant. Il lui saisit la jambe, juste au-dessus de la cheville. Sa chute ne s'arrêta qu'une fraction de seconde. Wulfran ne put la remonter : il ne réussit qu'à choir avec elle.
« - Merde ! » jura-t-il.
Le fils de Roberts essaya d'attraper une voile, tout en tenant la jambe de Ambre de son autre main. Mais la toile humide lui glissait entre les doigts et il n'arriva pas à stopper leur course. De son côté, Ambre faisait de même. Elle eut plus de chance, ayant ses deux mains de libre. Elle agrippa le bas du grand hunier de toute ses forces, revint à la verticale mais le poids de Wulfran, toujours accroché à ses pieds, lui fit lâcher prise. Entraînés par leur mouvement de pendule, ils atterrirent dans les haubans. Wulfran les atteignit le premier, tenta de s'y accrocher mais Ambre lui arriva dessus avec violence. Avec un « outch » de douleur, il relâcha sa prise sur les cordages et ils retombèrent. De trois mètres. Sur le pont.
Ambre se retrouva allongée sur le dos, avant de recevoir le ténébreux jeune homme sur le ventre. Le choc lui coupa la respiration et elle ne put hurler de douleur. Wulfran, lui, n'eut pas à se plaindre, s'étant reçu sur la jeune fille autrement plus agréable que le dur pont de bois, même si le genou de Ambre avait encore failli porter atteinte à ses parties génitales.
Décidément, vivre avec elle n'est pas de tout repos et encore moins sans risque !
« - Ça va ? demanda Wulfran, le souffle court.
- Ça… ça ira mieux lorsque tu te seras poussé de ma cage thoracique…
- Dois-je en déduire que tu n'as rien de cassé ?
- Tu plaisantes ? je suis brisée !
- Sérieusement.
- Je… je ne crois pas, répondit la jeune fille en découvrant le regard sincèrement inquiet de Wulfran.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? rugit la voix de stentor de Korp.
- Je… heu… nous… bégaya Wulfran en se remettant péniblement debout.
- Je suis toute ouie, dit le second, les sourcils froncés.
- Eh bien… poursuivit Wulfran.
Un mensonge ! vite !
- Ambre ? demanda l'imposant second. Que s'est-il passé ?
- Heu… commença celle-ci en lançant un regard interrogateur à Wulfran. Celui-ci ne tourna pas les yeux vers elle et déclara, sans laisser à la jeune fille le temps d'ajouter un mot.
- C'est de ma faute…
- Tu ne m'apprends rien. C'est toujours de votre faute. »
Le navire plongea dans un creux en même temps qu'une déferlante balayait le pont. Ambre, toujours à terre, fut surprise par la vague qui s'abattit sur le pont. En un instant, elle fut engloutie dans l'eau sombre. Elle essaya de se relever mais elle ne trouvait plus le pont sous ses pieds. Elle se crut perdue, déjà emmenée loin du navire, perdue au milieu de l'océan, lorsque le courant la propulsa contre le bastingage. Ses mains cherchèrent désespérément une prise à laquelle se raccrocher. Elle serait passée par dessus bord si des mains puissantes ne l'avaient pas fermement retenue. Les mains la tractèrent et la sortirent de l'eau, à moitié inconsciente.
« - Doucement ma belle, dit Korp en la remettant sur ses pieds. Reste avec nous tu veux ? »
Ambre recracha de l'eau de mer en s'accrochant au bras du second. Ses jambes ne la portaient plus. Sa chute et l'océan qui faisait des siennes avait eu raison d'elle. Elle n'aspirait plus qu'à aller se coucher. Mais Korp ne l'entendait pas comme ça.
« - Alors ? insista-t-il, le fixant tour à tour d'un air autoritaire.
- Je l'ai pouss…, commença Wulfran à contre-cœur, quand la jeune fille l'interrompit et finit à sa place.
- On a perdu l'équilibre. On était trop près et à cause du vent, quand il a perdu l'équilibre, il m'a percuté et… et voilà quoi.
- C'est vrai. Je l'ai poussée. Sans faire exprès, confirma Wulfran en reprenant la phrase qu'il avait commencée pour que Korp n'ai pas trop de soupçons sur la version d'Ambre.
- Je vous crois, dit Korp en retenant Ambre lorsqu'une deuxième déferlante s'effondra sur le pont de l'Ecumeur. Allez. C'est l'heure de la relève. Et après une chute pareille, je doute que vous soyez en forme. Je m'étonne même que vous soyez encore vivants.
- Ça m'étonne aussi, avoua Ambre, un petit sourire éclairant son visage. C'est pas qu'il est lourd mais… si. Il est lourd, dit-elle, toujours accrochée au bras du second, en désignant Wulfran du menton.
- Ça va ? s'enquit Korp, inquiet de la faiblesse d'Ambre.
- Oui. J'ai simplement dû me cogner la tête en tombant…
- Ça ira mieux demain… tiens Wulfran, dit le second en lui collant Ambre dans les bras, je te la confie.
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, avança Wulfran qui n'avait aucune envie de se charger d'Ambre, même ne serait-ce que pour la descendre dans leur dortoir.
- Tu n'as pas le choix, c'est un ordre. Et balance-la par dessus bord et je t'assure que tu ne tarderas pas à la rejoindre. Est-ce clair ? » menaça Korp, le regard plongé dans les yeux d'acier du jeune homme.
Wulfran ne répondit pas. Cela n'aurait fait qu'envenimer les choses. Il soupira et passa un bras autour de la taille de la jeune fille. Celle-ci se dégagea vivement et s'écarta de lui. Un éclair de douleur traversa ses yeux couleur de miel mais elle leva la tête, droite et fière, malgré son teint livide.
« - C'est bon, déclara-t-elle tout en pensant le contraire. Les chocs successifs qu'elle avait subis l'avaient bien plus amochée qu'elle ne voulait l'admettre.
- Ne dis pas de bêtise. Vu ta gueule, tu ne me feras pas croire que tu pètes la forme.
- Je te conseille de ne pas m'énerver ou je te claque le beignet ! répliqua la jeune fille, fatiguée de cet imbécile qui s'acharnait à la martyriser.
- Pardon ? s'étouffa Wulfran, mort de rire à cause de l'expression insolite qu'elle venait de trouver.
- Rôôh ! mais tais-toi donc ! » gémit Ambre en s'éloignant de deux pas.
Sa cheville la lança affreusement et elle crut s'évanouir.
« - C'est pas vrai ça, se moqua Wulfran en la rattrapant avant qu'elle ne s'écroule à terre.
- Je… je t'ai dit que j'avais pas besoin d'aide, souffla Ambre d'une voix faible.
- Tu ne me feras pas croire ça.
- Ok. Je n'ai pas besoin de ton aide.
- Ça, je veux bien le croire. Mais je vais me faire taper par Korp s'il te voit boiter au milieu des déferlantes… »
Ambre ne répondit rien. Il avait raison.
Wulfran la regarda dans les yeux et, avec un sourire moqueur, lui murmura :
« - C'est bon ? t'as ravalé ta fierté ?
- Va te faire foutre. »
Il se mit à rire et passa un bras autour de sa taille pour la soutenir. Ambre se fit violence pour ne pas le repousser encore un fois et rentrer en rampant dans le dortoir. Ils firent quelque pas et Ambre se retint de ne pas gémir de douleur. Sa cheville lui faisait souffrir le martyre. Wulfran ne s'en aperçut pas, il faisait attention à garder l'équilibre sur le pont mouvant. La tempête faisait toujours rage et il n'était pas fâché d'aller se coucher.
Une nouvelle vague balaya le pont avec une rare violence. Ambre et Wulfran se retrouvèrent catapultés contre le bastingage. Le fils de Roberts agrippa vivement un cordage, resserra son emprise sur la taille de Ambre et fit face à la seconde vague.
Le navire plongeait et remontait sur les montagnes d'eau. Il glissait quelques instants sur la crête d'une vague avant de replonger. La coque grinçait mais les pirates avaient confiance. L'Ecumeur ne les lâcheraient pas comme ça.
Puis, tout à fait hors de propos, alors qu'une nouvelle vague venait de tenter de les emporter, Wulfran déclara :
« - Merci de m'avoir couvert tout à l'heure… je ne me voyais pas refaire un séjour aux fers.
- Je n'allais pas te laisser te faire engueuler pour une tentative de meurtre involontaire… ricana Ambre.
- …
- Et maintenant, tu as vraiment une dette envers moi. »
Wulfran lui jeta un regard interdit.
« - Je n'avais aucun intérêt à faire ça, expliqua la jeune fille.
- Il va falloir que je te redoive ça alors…
- Il semble bien. »
Mais je ne t'en laisserais pas l'occasion.
Je vais même tout faire pour que tu accumules les dettes que tu auras envers moi. Tu es comme ton père, tu as ta fierté. A force, être mon débiteur te pèsera. Et tu quitteras l'Ecumeur de ton plein gré.
Mouhahaha ! je suis diabolique !
« - On va pouvoir y aller, dit Wulfran. Mais on n'aura pas beaucoup de temps avant la prochaine. Tu peux courir ?
- J'en doute…
- 'tain ! tu fais chier ! »
Ambre ricana.
« - Ça t'étonne ?
- Non, mais là, j'avoue, ça m'ennuie. »
Le pont fut de nouveau la proie d'une déferlante qui manqua les propulser de l'autre côté du bastingage. Ambre avait à peine rouvert les yeux que Wulfran l'avait prise dans ses bras et courait vers la porte menant aux ponts inférieurs.
Nom d'une méduse à moustache ! mais que fait-il ?
« - Eh ! s'écria-t-elle.
- Tais-toi et ne gigote pas ! » lui ordonna Wulfran, concentré à ne pas glisser et à atteindre la porte avant qu'une nouvelle attaque de l'océan ne leur soit portée.
Ambre se tut et s'accrocha aux larges épaules de Wulfran.
Ils atteignirent leur salut au moment où une trombe d'eau se déversait sur le pont. Ambre fit tourner la poignée et Wulfran, sans s'arrêter, s'engouffra dans le navire. Evidemment, il avait oublié l'escalier qui venait juste derrière la porte et dans lequel ils dégringolèrent en hurlant comme des damnés. Bob déboucha de la cambuse et les retrouva pelle-mêle au pied des marches.
« - Et bien ? que se passe-t-il ?
- Ambre s'est fait mal, répondit simplement Wulfran.
- C'est de sa faute, compléta la jeune fille.
- Tu veux que j'aille chercher Jean-Baptiste ? demanda le cuistot.
- Non, pas la peine. C'est gentil. »
Là-dessus, les jumeaux, Grégoire, Takashi et les autres arrivèrent à leur tour.
« - Ça va ? s'écrièrent les jumeaux et Grégoire en se précipitant sur Ambre et Wulfran.
- On a vu que vous étiez vivants, dit George, mais Korp nous avait interdit de descendre avant que les autres n'arrivent…
- C'est pas grave, répondit la jeune fille.
- Et qu'est-ce qui t'a pris de la pousser ? rugit Fred en attrapant Wulfran par le col de sa chemise trempée. Il était vert de rage, les traits crispés par la fureur.
- Laisse-le, » s'écria vivement Ambre en voulant se mettre debout pour les séparer. Elle gémit à mi-parcours et se rassit par terre.
Fred abandonna immédiatement Wulfran qui retomba lourdement sur le sol, pour se précipiter auprès de sa petite protégée. Celle-ci lui fit comprendre que ce n'était pas grave mais il n'en crut pas un mot.
« - Holà ! qu'est-ce que c'est que cet attroupement ? s'exclama le quartier-maître. Dégagez le passage ! »
Grégoire, Takashi et les jumeaux s'écartèrent, laissant les deux autres assis par terre. Wulfran se leva péniblement et aida Ambre à faire de même.
« - Ça te fais une dette de plus, mon lapin, lui susurra-t-elle de façon à ce que lui seul l'entende.
- J'aurais très bien pu me débarrasser de lui…
- Crois pas ça. Il peut être féroce lorsqu'il s'agit de moi… et contre George et Takashi en plus…
- Mouais.
- Donc deux dettes. Je retiens… » lui murmura-t-elle avec un clin d'œil complice.
Elle rejoignit Takashi et les jumeaux qui la prirent en charge jusqu'au dortoir. Wulfran la regarda s'éloigner, l'œil noir. Grégoire s'approcha de lui et, voyant qu'il ne lui prêtait pas d'attention, lui agita une main calleuse devant les yeux. Wulfran cligna des paupières et se tourna vers son ami.
« - A quoi tu pensais ? lui demanda Grégoire.
- A rien, » répondit Wulfran, le visage fermé.
Ne crois, petite fille, que tu vas me tenir en ton pouvoir avec deux petites dettes de rien du tout…
Grégoire le dévisagea un instant, sachant pertinemment que son ami pensait à cette demoiselle aux cheveux blancs et aux yeux couleur de miel, contrairement à ce qu'il voulait bien admettre.
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Je leur en fais voir de toutes les couleurs. Je suis méchante hein ?
On m'avait demandé de les faire se battre ensemble pour que la petite Ambrichounette montre de quoi elle était capable à ce grand dadais de Wuflran, alors vilà. C'était prévu mais peut-être pas dans ce chapitre-là. Mais comme je ne prévois pas grand-chose de toute façon, que ça soit dans ce chapitre-là ou dans un autre…
Pourtant, chose surprenante, je sais à peu près ce que je vais mettre dans le chapitre suivant. Il ne devrait donc pas (A PRIORI) mettre trop longtemps à arriver.
Allez, je vais encore poser la même question : il vous a plu ?
Si vous voyez des trucs que je peux améliorer, dites-le moi, si vous avez des questions aussi… (laissez vos adresses mail quand vous laissez des rewiews, comme ça je peux répondre… c'est mieux non ?)
Bazoux à tous qui me suivez depuis le début (je suppose que si vous en êtes là, c'est que vous avez lu le début…). La suite de mes passionnantes aventures personnelles pas intéressantes au prochain chapitre !
Archange
