Ah ! mais que voilà donc ?!

Mais oui, vous ne rêvez pas, c'est bien LE chapitre 25 !

Vous n'y croyez pas, hein ? à vrai dire, moi non plus. J'ai encore brodé et j'ai pas réussi à tout mettre ce que je devais mettre dans ce chapitre. J'vais encore me faire taper : y'a un passage, fortement débile et traumatisant (qui a fallu me valoir un aller simple au paradis tellement je rigolais dans ma voiture avec une copine…) passage qui doit y être écrit depuis au moins trois ou quatre chapitre et que j'ai toujours pas réussi à caser. Dans le prochain, peut-être.

Et maintenant, vous allez me dire que vous voulez le chapitre 26. Avant même de lire le 25.

C'était pas très intelligent de ma part. J'vais encore me faire taper par les millions de lecteurs qui attendent la suite avec ferveur… °s'y croit un peu trop°

Bref, je vais voir ce que je peux faire pour ces vacances. Y'a déjà celui-là, ce qui est déjà pas mal. Je suis donc navrée de décevoir Magicluz en lui annonçant qu'il y peu de chance qu'il y ai un chapitre au début des vacances, un au milieu et un à la fin…

Et pour répondre à Maryn qui me demande comment faire pour voir les illustrations, je répond que mon esclave personnel a quasi abandonné la construction de mon site, construction que je suis incapable de reprendre. Par contre, j'ai trouvé un site où on peut poster des dessins du temps que ce ne sont pas de vulgaires copies (ça tombe bien, ce n'en sont pas). Je me suis inscrite sur ce site. Problème, j'ai pas trouvé le mode d'emploi. °bouseuse°. Il faut donc que j'agresse une copine, copine qui s'est barrée à Bordeaux (loin de chez moi par définition) et qui vient seulement de rentrer. Donc, à priori, lorsque je la crise, elle m'explique tout, je poste les dessins sur ce site, je met le lien dans ma bio et voilà.

Bon. °regarde les bêtises qu'elle a marqué°, je vais m'arrêter là…

Chapitre 25 :

Entorse et gueulantes

Ambre poussa un gémissement inhumain. Jean-Baptiste venait de lui annoncer qu'elle avait une entorse de la cheville et avait fait de son mieux pour réparer tout ça. Elle en aurait néanmoins pour un moment. Elle n'avait rien dit au second ni au quartier-maître, espérant qu'il ne remarquerait rien et qu'elle pourrait continuer à manœuvrer avec les autres. Et là, alors qu'elle descendait en boitant dans le dortoir accompagnée de Fred et George, elle découvrait l'ampleur d'un nouveau désastre.

« - Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta George en se tournant vers elle.

- Ma couverture.

- Quoi ta couverture ? dit Fred, en ne voyant pas du tout où la jeune fille voulait en venir.

- Je l'avais mise à sécher.

- Et… ?

- Et elle est pas restée gentiment là où je l'avais mise. Cette conne est tombée.

- Et alors ? poursuivit George, perplexe.

- T'as vu les vagues qui se sont fracassées sur le pont ? tu penses vraiment que l'eau allait gentiment restée dehors ? non ! c'est trempé par terre ! et qui dit trempé par terre dit couverture trempée par terre !

- Aaah ! fit Fred, qui venait enfin de comprendre le soucis d'Ambre.

- Je compatis, fit la voix doucereuse de Wulfran derrière eux.

- Je me contrefous de ta compassion, rugit Ambre. C'est pas ça qui va faire sécher ma couverture !

- Hé ! hé ! fit le fils de Roberts en s'éloignant, un sourire réjoui sur le visage.

- Enfoiré, » grogna Ambre.

La jeune fille s'avança en boitant au milieu du dortoir, récupéra sa couverture trempée et se dirigea droit vers son hamac, tenant la-dite couverture du point des doigts, loin devant elle pour ne pas rentrer en contact avec cette chose glacée et dégoulinante. Wulfran était déjà étendu dans le sien, toujours souriant, les bras repliés derrière la tête. Ambre balança sa couverture au pied de son hamac, soupira bruyamment et s'assit sur son lit. Les jumeaux et Takashi gagnèrent leur plumard respectif avec satisfaction.

Pendant que les jumeaux se débarrassaient de leurs vêtement trempés, Ambre lança un regard envieux vers leurs couvertures. Fred le surprit.

« - Je t'adore mais là, tu rêves.

- Je ne pensais pas à ça… répondit Ambre.

- A quoi alors ? »

Ambre le fixa droit dans les yeux avec un air suppliant. Fred mit quelques instants avant de comprendre ce qu'elle voulait.

« - Ah. Je vois. Mais la réponse est non.

- S'te plait ! s'te plait ! s'te plait ! » fit-elle, avec les yeux larmoyants de Bambi.

Fred ne put résister longtemps devant ses yeux de chien battu.

« - T'es vraiment chiante, tu sais ? soupira-t-il. Et que ça ne devienne pas une habitude. »

La jeune fille en aurait presque battu des mains comme une gamine si elle n'avait senti le regard curieux de Wulfran sur sa nuque. Malgré sa cheville en piteux état et la présence permanente de Wulfran, c'est avec un sourire réjoui qu'elle prit une chemise à peu près sèche dans ses affaires. Elle tourna le dos à Wulfran pour qu'il n'ait que son dos à voir. Et son tatouage qui lui rappellerait qui elle était. Elle se changea rapidement et fila vers le lit de Fred.

Il va quand même pas lui passer son lit !

Je sais qu'ils l'aiment, mais y'a des limites !

« - Attend une minute, Ambrichounette, » lui dit Fred.

Le jumeau posa ses vêtements en hauteur, le plus à l'abri possible de l'eau qui s'infiltrait un peu partout. Cela fait, il s'installa confortablement. Ambre n'attendit pas un instant de plus et se glissa dans son hamac.

Wulfran la regarda les yeux ronds.

J'hallucine ! elle les mène vraiment par le bout du nez ! ils font tout ce qu'elle veut !

« - Tu es jaloux ? lui susurra Grégoire en découvrant l'expression de son ami. Tu aimerais être à la place de Fred ?

- Jamais ! plutôt mourir !

- T'es étrange comme mec. Je sais que tu la détestes mais quand même ! moi, ça me déplairait pas… dit Grégoire aussi bas que possible pour ne pas être entendu d'Ambre et des jumeaux.

- C'est plutôt toi qui est étrange, » rétorqua Wulfran, vexé par le commentaire de son ami.

Grégoire ricana et se coucha à son tour.

Wulfran, qui s'était redressé sur un coude pour voir ce qu'allait faire la jeune fille, se relaissa tomber au fond de son hamac. Il remonta sa couverture jusqu'au menton et regarda le plafond sur lequel couraient des filets d'eau sombre. Dehors, la tempête faisait toujours rage.

C'est vrai qu'une présence féminine ne serait pas des plus désagréables.

Je me demande ce que Thérèse peut bien faire en ce moment.

Et ce qu'elle mijote aussi. Faudra que je lui demande quand je la verrai.

Il ferma les yeux, n'écoutant que les grincements du navire, les vagues s'écrasant avec force contre la coque. Mais ses pensées dérivèrent une nouvelle fois sur la jeune fille aux cheveux blancs.

Elle aussi elle mijote quelque chose. Mais quoi ?

Avec son esprit tordu, je peux m'attendre au pire.

Wulfran repoussa un mèche rebelle qui lui chatouillait le bout du nez.

J'espère que Grégoire ne pense pas sérieusement ce qu'il dit.

Lui et Ambre… beeuuuh !

Il se tourna sur le côté et abaissa le rebord de son hamac pour voir ce que faisait la jeune fille. D'après ce qu'il pouvait en juger, elle dormait profondément, lovée contre le torse de Fred. Celui-ci s'amusait avec une mèche de chevaux blancs, un bras protecteur passé autour des épaules de Ambre. Il avait beau râler, il était bien content qu'elle soit là, contre lui.

Wulfran relâcha la pression sur la toile de son hamac et se remit sur le dos en soupirant. Les yeux grands ouverts, il regarda le plafond, s'efforçant de ne penser à rien, et surtout pas à Ambre. Elle lui avait déjà trop pris la tête dans la journée.

Ambre entendit Wulfran se retourner une nouvelle fois.

Encore un qui n'arrive pas à dormir…

En effet, elle avait beau être épuisée, elle n'avait pas sommeil. Son esprit vagabondait ici et là. Surtout là pour être honnête. Elle retournait sa nouvelle situation dans tous les sens pour trouver le meilleur moyen d'utiliser son avantage pour se débarrasser de Wulfran, mais n'en tirait aucun résultat satisfaisant.

Elle poussa un soupir.

« - Quelque chose qui va pas ? chuchota doucement Fred.

- Non, rien, répondit-elle en levant vers lui ses grands yeux de miel.

- Tu mens très mal, dit-il en lui chatouillant le nez avec la mèche de cheveux qu'il tenait dans la main.

- Je sais. J'ai pas encore rattrapé mes maîtres… »

Fred émit un doux rire qui arracha un sourire à Ambre.

La jeune fille reposa la tête contre la poitrine de Fred.

Malgré l'épaisseur de la chemise du jumeau, elle pouvait sentir son odeur. Elle lui rappelait les soirs à Tortuga où ils dormaient tous ensemble, en tas dans la chambre des jumeaux. Elle aimait cette odeur. Rassurante, pas trop forte, mélange de transpiration d'homme, de chanvre et d'embruns. Elle l'aurait reconnue entre mille.

Apaisée, elle se blottit un peu plus contre lui et Morphée ne tarda plus à venir les chercher pour les emmener dans le mondes des rêves.

« - Allez ! debout là-dedans ! » rugit Trévor en pénétrant dans le dortoir.

Tous les pirates endormis se réveillèrent en sursaut, les yeux mis clos, la langue pâteuse. Seule Ambre réussit à rester endormie. Elle était trop bien pour avoir envie de se réveiller. Une caresse délicate sur la joue lui fit ouvrir les yeux.

« - Tu te lèves ? demanda Fred avec un tendre sourire.

- Je peux répondre par la négative ?

- Je crains que ce ne soit une mauvaise réponse pour notre cher Trévor.

- C'est triste.

- Je trouve aussi. Je serais bien aussi rester à faire la grasse matinée… surtout que tu es une bouillotte très agréable. »

Ambre quitta à regrets la personne sur qui elle avait si bien dormi et posa les pieds sur le parquet glacé et humide.

« - Y'a des fois où je me dis que se lever est un acte inhumain et cruel.

- Pour une fois, grogna Wulfran, je suis d'accord avec toi. »

Il avait les cheveux en désordre, la chemise froissée et les marques des plis de sa couverture imprimées sur la joue. Il avait l'air si heureux de se lever que Ambre ne put s'empêcher de rire.

« - Qu'est-ce qui te fait rire ? grinça-t-il en lui jetant un regard mauvais.

- Tu devrais voir ta tête…

- La tienne n'est pas mal non plus…

- Commencez pas à vous battre, intervint Trévor. Et dépêchez-vous. Vous commencez dans vingt minutes. »

Le quartier-maître les laissa et continua son inspection pour réveiller ceux ce qui n'en avaient aucune envie. Les autres s'habillèrent en silence et gagnèrent la cambuse. Bob leur avait préparé sa spécialité : des haricots au lard.

Ça m'aurait étonnée aussi.

Ambre se laissa tomber sur le long banc de chêne qui longeait un des murs de la cambuse. Bob posa devant elle une assiette fumante qu'elle attaqua avidement. Les jumeaux s'installèrent à côté et furent servis de même. Quand ils furent à peu près rassasiés, ils baissèrent de régime dans le maniement de leur cuillère en bois et discutèrent tranquillement.

« - Alors ? t'as bien dormi ? demanda Grégoire à la jeune fille.

- Très bien. Mis à part les rêves débiles…

- Dans le genre… ?

- Genre y'avait une mère-grand qui apparaissait subitement dans les nuages et qui me criait « Le chaperon ! sers-toi du chaperon ! ».

- Ah ouais… sympa comme rêve.

- Parfaitement stupide.

- Et toi ? demanda Grégoire à Fred. Bien dormi avec ta peluche grandeur nature ?

- Pas terrible… dit Fred avec un petit sourire coquin.

- Je suis pas si lourde, quand même !

- Oh ! juste un peu ! la taquina Fred.

- Je confirme, dit Wulfran.

- Comment tu sais ça, toi ? s'étonna Takashi.

- Cette conne s'est fait mal et c'est moi qui ait dû la ramener. Hier. Tu te souviens ?

- Toujours est-il, coupa Grégoire, que si ça t'ennuie, Fred, je serais ravie de l'accueillir… »

Ambre et Wulfran s'étouffèrent simultanément avec leur dernière bouchée de gruau.

« - Ça va, je disais ça pour rigoler… »

Fred et George lui jetèrent tout de même un regard soupçonneux.

« - Vous devriez y aller, intervint Bob, ou Trévor va encore se fâcher. »

Cela mit fin à cette conversation qui devenait gênant pour la jeune fille.

Les pirates finirent leur assiette en vitesse et se levèrent. Les pieds des bancs raclèrent le sol avec un vacarme assourdissant, accompagné du bruit des assiettes qu'on empilait à la va-vite. Les forbans sortirent de la cambuse et montèrent sur le pont où le quartier-maître les attendait déjà.

Le temps s'était calmé. La mer était redevenue aussi calme qu'un lac et une petite brise fraîche gonflait les voiles. Ambre arriva la dernière, s'efforçant de ne pas boiter. Ce fut peine perdue. A chaque pas qu'elle faisait, elle grimaçait de douleur, ce qui n'échappa à Trévor.

« - Qu'est-ce que tu t'es fait ?

- C'est hier, lorsqu'on est tombé… mais c'est rien. Rien du tout.

- Ben voyons ! Tu tiens à peine debout. Pas question que tu montes là-haut. »

Ambre ne put masquer son mécontentement.

« - Je ne tiens pas à ce que tu te mettes en danger ou que tu mettes les autres en danger, dit Trévor, catégorique. Tu ne remonteras dans les haubans que lorsque ta cheville sera définitivement guérie. Est-ce assez clair ?

- Très clair, » fit Ambre, l'air sombre.

Le quartier-maître se tourna vers les autres et donna ses ordres. Les pirates se dispersèrent ensuite comme une nuée d'insectes. Trévor se retourna vers la jeune fille.

« - Il y a des voiles à recoudre, des armes à aiguiser… il ne manque pas d'occupations. »

Ambre hocha la tête, priant pour que sa cheville se rétablisse vite. Cela l'énervait de ne pouvoir monter dans la mâture avec les autres. Elle était clouée sur le pont et elle enrageait.

Tout ça à cause de ce…

Elle leva les yeux et rencontra son regard goguenard. Une bouffée de colère l'envahit.

Tu vas voir mon bonhomme. Tu vas voir…

Puis, détournant les yeux, elle alla chercher les épées dans le râtelier et une pierre à aiguiser et passa ses nerfs sur le tranchant des lames. A la fin de la journée, toutes les épées étaient aussi tranchantes que des lames de rasoirs.

Les jours suivants s'écoulèrent dans la même monotonie. Sa cheville la faisait toujours souffrir et Trévor refusait catégoriquement qu'elle retourne avec les autres. Elle avait tellement insisté qu'il avait accepté qu'elle monte dans la hune, tout en haut du grand mât. Ambre n'aurait jamais imaginé qu'elle puisse être aussi heureuse de monter là-haut. Même si les pirates lui demandaient d'y emmener sa guitare.

Les premiers temps, elle eut un peu de mal à grimper là-haut, s'aidant d'un pied et d'une main, l'autre tenant fermement son instrument. Au bout de quelques fois, elle se débrouillait comme un chef et allait quasiment aussi vite que les autres qui pourtant avaient leurs quatre membres en parfait état de marche.

Mais ce qu'elle craignait le plus arriva au bout d'une petite semaine. Alors qu'elle était juchée en haut du grand mât, en train de gratter les cordes de sa guitare, elle aperçut un navire au loin. Elle posa sa main à plat sur les cordes pour faire mourir les derniers sons de sa chanson et prit sa longue-vue. Il ne lui fallut guère de temps pour identifier le vaisseau et le pavillon.

« - Goélette anglaise à tribord ! » cria-t-elle.

Ce fut la cohue. Les pirates surgissaient des niveaux inférieurs du navire et se précipitaient à tribord. La jeune fille vit son cabine débouler hors de sa cabine et se précipiter sur le gaillard d'arrière. Il plaça un œil derrière l'oculaire de sa longue vue et fouilla l'horizon à la recherche du bateau qu'Ambre avait repéré. Quand il l'eut déniché, il analysa rapidement la situation puis donna ses ordres.

Les pirates devraient rattraper leur proie avant la fin de l'après-midi.

La poursuite commença tandis qu'Ambre reprenait son instrument à cordes, la mort dans l'âme.

L'Ecumeur rattrapa sa cible en à peine quelques heures. De plus, la goélette ne s'était rendue compte que trop tard qu'elle était poursuivie par des pirates et n'avait plus aucun espoir de fuite. Ambre regardait les pirates se préparer en-dessous d'elle, le cœur serré.

Les jumeaux plaisantaient en échangeant quelques passes d'arme, tandis que Grégoire et Wulfran parlaient avec animation, accoudés au bastingage. Elle était trop haut pour pouvoir entendre ce qu'ils disaient mais pouvait néanmoins les observer. Grégoire, d'après son sourire coquin et ses yeux réjouis, devait plaisanter sur leurs futures réjouissances. Wulfran, quant à lui, avait le visage fermé, mais elle pouvait lire dans ses yeux métalliques l'impatience, l'envie de la bataille.

Ambre soupira profondément. Elle aurait certainement dans été dans le même état si elle n'avait été bloquée là, à cause de son entorse.

Entorse due à cet abruti qui se la pète !

Nan mais regardez-moi ça ! quel tête de bêcheur !

Wulfran leva les yeux et accrocha son regard. Il lui adressa son sourire le plus moqueur. Ambre répondit par un regard glacial et détourna les yeux pour se consacrer à l'étude de la goélette. Le fils de Roberts ricana tout bas et reprit sa conversation avec Grégoire.

Ambre ne voulait pas l'admettre, mais elle était horriblement vexée de ne pouvoir prendre part aux combats. Et surtout que Wulfran soit le seul à recevoir tous les honneurs. Elle grogna et joua un nouveau morceau, pour passer le temps.

Quand la goélette fut à portée de voix, Ambre entama une marche funèbre, histoire de finir de terroriser les pauvres marins. Leur proie tenta de virer de bord pour fuir ses assaillants mais l'Ecumeur la balaya à coups de canons. Les canonniers visaient les mâts pour les rompre et ainsi immobiliser le navire. Le mât d'artimon de la goélette se rompit avec fracas et s'effondra sur le pont de son navire. De nombreux marins se retrouvèrent coincés sous les voiles et Ambre rit de ses formes qui s'agitaient en tous sens sous la toile à la recherche d'une sortie.

Après l'avoir abondamment canonné, les pirates de l'Ecumeur passèrent à l'attaque. Les grappins sifflèrent dans l'air saturé de poudre, suivis des pirates eux-mêmes, l'épée à la main. Ambre vit Wulfran s'élancer gaiement, l'épée au clair, suivi de Grégoire. Les deux atterrirent sur le pont ennemi et commencèrent à trancher les chairs et à faire tomber les cadavres.

La jeune fille crispa les mâchoires et se concentra un peu plus sur sa musique. Rien de tel qu'une bonne marche funèbre pour accompagner ses envies meurtrières. Tout en jouant, son regard se promena sur le pont de son navire. Roberts était comme toujours à l'arrière, supervisant la bataille, droit et fier. Elle suivit son regard. Evidemment, il regardait son fils. Ambre ressentit une bouffée de jalousie lui gonfler la poitrine. Elle eut beau se dire que c'était normal, qu'un père s'intéressait toujours à ses enfants, elle n'arrivait pas à se défaire de ce sentiment qui lui brûlait les entrailles.

Soudain, un cri qu'elle identifia comme provenant d'un des jumeaux retentit. Elle les chercha immédiatement des yeux. Ils étaient dans les premières lignes et George venait de recevoir un coup d'épée dans le bras. Ce n'était certainement pas grave mais la blessure saignait abondamment et imbibait déjà sa chemise.

Ambre sentit son sang se mettre à bouillir.

Pas touchez ! pas touchez mes jumeaux !

A moi ! à moi ! à moi ! à moi !

Takashi attrapa George par le bras et le tira en arrière pour prendre sa place. Mais il ne put enfoncer la ligne ennemie. En quelques instants, la situation s'était figée. Les pirates tenaient une ligne bien nette et occupaient la moitié du pont de la goélette. Le problème était que ces marins n'étaient pas stupides. Ils s'étaient immédiatement regroupés devant l'entrée des cabines et en interdisaient l'accès aux forbans. Leur capitaine se tenait sur le gaillard d'arrière, hurlant ses ordres et ses encouragements.

Les forbans continuaient à se battre mais la ligne de front ne bougeait plus.

Ambre jeta un coup d'œil à son capitaine qui se triturait la barbiche à la recherche d'une solution. Si ces marins faisaient traîner les choses, il risquait d'y avoir de nombreuses pertes des deux côtés. Et Roberts s'y refusait. Il préférait perdre un navire et la promesse d'un beau butin plutôt que ses hommes.

Les marins avaient également analysé la situation et se relayaient pour tenir les pirates à distance. Certains se permettaient même quelques plaisanteries pour montrer aux pirates qu'ils n'avaient pas forcément l'avantage et qu'ils ne perdaient pas courage de les repousser.

« - Décidément, le terrible pirate Roberts n'est plus ce qu'il était, cria l'un des marins. Même pas foutu de venir à bout de simples matelots ! »

Ses collègues ricanèrent pendant que les pirates enrageaient de ne pas arriver à en venir à bout. A chaque fois que les marins en rajoutaient, cela accroissait leur fureur. Chaque pique lancée à leur capitaine les touchait personnellement.

Ambre se mordit la lèvre inférieure presque jusqu'au sang. La manœuvre des marins lui sauta au visage.

Ils veulent les pousser à bout pour qu'ils fassent un faux pas !

Encore un peu et ce sont eux qui vont prendre le dessus !

La jeune fille reprit sa guitare et se mit à jouer le morceau qu'Arthur avait composé pour l'équipage. Elle espérait qu'ils ne cèderaient pas à leur colère, qu'ils reprendraient confiance en eux, suffisamment pour faire craquer ses marins prétentieux.

Sa musique ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Les pirates comprirent immédiatement le message qu'elle voulait faire passer. Ils arrêtèrent d'attaquer tête baissée et mirent instinctivement un nouveau plan d'attaque, aidé par Roberts qui lançait ses ordres d'une voix dure.

Plusieurs jurons retentirent dans les rangs des marins. L'homme qu'Ambre identifia comme étant le second de la goélette leva les yeux vers le grand mât de l'Ecumeur et la découvrit, caressant les cordes de son instrument.

« - Regardez-moi ça ! maintenant, les pirates emmènent des catins pour leur jouer des petits airs pendant les abordages ! si c'est pas mignon ?!

- J'm'en vais te la faire taire moi, la catin ! » grogna un grand marin aux yeux vairons.

Il leva son mousquet en direction de la jeune fille qui blêmit et visa.

Un coup de feu détonna, suivi dans la seconde par un deuxième. Ambre crut sa dernière heure arrivée mais fut surprise de ne pas ressentir la déchirure de la balle dans ses chairs. Au contraire, elle vit celui qui la menaçait se faire faucher par deux balles. La première derrière l'oreille, la deuxième dans la poitrine. Et les deux projectiles ne provenaient pas de la même direction. Ambre regarda en-dessous d'elle et vit Roberts qui pointait encore son arme fumante. Vu sa position, il n'avait pu atteindre que la poitrine de son agresseur. Son regard fila dans l'autre direction.

Son cœur manqua un battement quand elle découvrit un Wulfran furibond, debout sur le bastingage, une main accrochée à un cordage tandis que l'autre tenait son mousquet pointé sur le cadavre. Il lui jeta un bref regard et lui fit un clin d'œil accompagné d'un sourire pervers. Puis il se retourna vers les marins qui avaient les yeux braqués sur ce démon au regard d'acier.

« - La catin est à moi, annonça-t-il d'une voix glaciale. Si quelqu'un a le droit de la tuer, c'est moi. Sa mort m'appartient. Est-ce que c'est clair ? »

Silence.

Ragaillardi par la présence de ce fou ténébreux parmi eux, les pirates repartirent à l'attaque.

L'Ecumeur s'éloigna gracieusement dans la nuit, éclairé par un croissant de lune et par le feu de joie léchant la carcasse calcinée de la goélette.

Le butin récolté avait récompensé les pirates du mal qu'ils avaient eu à l'obtenir. A part les blessés installés dans le dortoir et les hommes du groupe de quart désigné pour prendre la suite dans les haubans, tous les pirates étaient réunis dans la cambuse. Il y était un peu à l'étroit mais peu importait. Roberts leur avait permis de taper dans la réserve de rhum. Avec des limites tout de même. Il fallait que ses hommes soient en état de travailler le lendemain.

Pendant qu'Ambre descendait son verre, Wulfran s'installa à côté d'elle.

« - Je crois que tu peux réduire mes dettes…

- Pas si sûre, répliqua-t-elle en portant son verre à ses lèvres.

- Et quel argument vas-tu encore trouver ? railla-t-il.

- Je te signale que Roberts a tiré aussi. Tu aurais pu aussi bien ne rien faire.

- Mais je l'ai fait.

- En m'insultant.

- Quand est-ce que j'ai fait ça ? s'étonna faussement Wulfran.

- Je ne suis la catin de personne, encore moins la tienne et ma mort, comme ma vie, m'appartienne. A moi.

- Aaah ! je t'ai vexée en disant ça ? tu m'en vois navré !

- Ben tiens. Tu es aussi désolé que je suis nonne ! »

Grégoire s'installa à coté d'elle et lui souffla à l'oreille.

« - S'il t'embête, sors une excuse, style…

- Lâche-moi, tu me gonfles ? fit Ambre, souriante.

- Ou je suis vraiment désolé, poursuivit Grégoire, mais faut que j'aille en Charente repeindre une moissonneuse, ou j'dois renverser du chocolat sur un champ de blé pour faire des chocapics… ou encore…

- Arf ! fit Wulfran avec dégoût. J'me casse. »

Il se leva et sortit de la cambuse sans jeter un regard en arrière.

Qu'il drague mais pas sous mon nez !

Grégoire et Ambre le suivirent des yeux pendant qu'il traversait la cambuse.

« - Ah ouais, dit Grégoire, les yeux ronds. Ça aussi, ça marche bien…

- … » fit Ambre, aussi perplexe que lui.

Ambre et Grégoire échangèrent un regard avant d'éclater de rire à n'en plus pouvoir s'arrêter. Bob leur resservit une rasade de rhum avec un sourire.

« - Vous dormirez mieux comme ça ! »

Les deux jeunes gens restèrent encore un long moment après que la plupart des autres soient partis se coucher. Ils discutèrent de tout et de rien, de choses dont ils n'auraient jamais parlées en présence de Wulfran ou des jumeaux jusque tard dans la nuit avant d'aller se coucher, épuisés mais le cœur plus léger.

L'Ecumeur continua son périple sur la mer des Caraïbes, flânant au gré des courants marins. Il rencontra deux beaux navires marchands qu'il mit aisément à sac. Pendant les deux assauts, Ambre se tint en haut du grand mât, sa guitare dans les mains, à contempler le massacre.

Elle en était horriblement frustrée.

Foutue cheville !

Surtout que Wulfran prenait une importance qui lui mettait les nerfs en pelote. Les pirates tuaient aussi leur comptant de marins mais Wulfran se détachait clairement d'eux. Il partait toujours le premier, décapitait une tête le premier et entraînait les autres dans sa danse macabre.

Foutu Wulfran !

Et elle restait impuissante, sur son perchoir. Wulfran lui envoyait fréquemment un sourire ou un clin d'œil vainqueur, savourant de la voir inutile. Et surtout de la voir ronger son frein en attendant de pouvoir repartir à l'assaut.

Cette situation ne pouvait pas passer inaperçue au regard d'aigle du capitaine de l'Ecumeur.

« - Ambre ! descend ! » ordonna-t-il soudain, délaissant pour un instant la bataille qui faisait rage à quelques mètres à peine.

Surprise, la jeune fille répondit d'un simple hochement de tête. Elle posa sa guitare de façon à pouvoir la récupérer lorsqu'elle serait dans les haubans et passa une jambe par-dessus la barrière de bois. Elle posa son pied valide sur l'échelle de corde, s'accrocha d'une main, attrapa son instrument de l'autre et descendit rapidement, son autre pied ballottant dans le vide.

Elle atterrit sur le pont avec une grimace de douleur lorsque son pied abîmé toucha le sol. Elle réprima la douleur et rejoignit son capitaine, clopin-clopant.

« - Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, curieuse de savoir ce que lui voulait son capitaine.

- Tu ne fais rien d'intéressant là-haut alors… je me suis dit que tu pourrais apprendre quelques petites choses utiles ici.

- C'est gentil de penser à moi.

- Je ne tiens pas à ce que tu redeviennes insupportable… insinua Roberts avec un clin d'œil coquin.

- Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, fit Ambre, sachant pertinemment où il voulait en venir.

- Regarde plutôt ce qui se passe en face, » la réprimanda gentiment Roberts.

Ambre obéit. Elle tenta d'analyser la bataille mais elle ne vit qu'un immense échange de passes d'arme sans cohérence.

« - Alors ? demanda Roberts.

- Baaah… commença Ambre. Pas grand chose, en fait.

- Mais encore. »

Ambre émit un petit rire et tourna vers lui son regard de miel.

« - Que suis-je sensée voir à part des gens qui s'étripent ? »

Ce fut au tour de Roberts de ricaner.

« - Tu ne vois pas la cohérence ? ce qu'on devrait faire pour gagner plus vite ?

- Pas trop, non… je dois encore trop être dans la logique « tranchons le plus de têtes possible »…

- Il faut savoir changer de point de vue, des fois… souffla Roberts en chargeant son mousquet.

- Apprenez-moi, répondit Ambre en accrochant son regard sombre.

- Pourquoi es-tu ici, à ton avis ? répliqua-t-il avec un sourire.

Il visa soigneusement un marin particulièrement mauvais qui venait déjà de faire tomber deux pirates sous les coups redoublés de sa lame. Il pressa la détente et la balle vint se ficher dans le cœur de l'homme qui s'effondra sur le pont maculé de sang, avec dans les yeux une lueur de surprise.

Au moins un qui n'aurait pas eu le temps d'avoir peur de la mort.

Roberts rechargea son arme, prêt à protéger ses hommes. Et pendant que ses yeux perçants scrutaient et analysaient la situation, il entreprit d'expliquer à la demoiselle comment mener un assaut.

Wulfran était furieux. Pour une fois qu'il avait réussi à se débarrasser de la sale gamine et qu'il pouvait charger tout seul et faire son malin devant son père, celui-ci apprenait à Ambre les secrets du commandement d'un navire pirate. Il avait espéré montrer à son père qu'ils n'avaient pas besoin d'elle maintenant qu'il était là. Il se débrouillait aussi bien qu'elle, si ce n'est mieux, et lui n'avait pas besoin de tatouage pour asseoir sa réputation. On le prenait au sérieux dès qu'on le voyait.

Et maintenant…

Cette fille était vraiment horripilante à toujours trouver un moyen pour s'incruster sur ce navire.

Wulfran ravala sa colère ou plutôt la passa sur les marins qui se dressaient devant lui.

« - Tu vois ? fit Roberts, il faut compter sur le caractère de tous. Mon fils, par exemple. Quand il s'énerve, comme maintenant, je ne sais même pas pourquoi, il part tout seul devant, sans plus se préoccuper de rien. Il faut savoir comment tu peux t'en accommoder pour réussir au mieux ton attaque. »

Disant cela, Roberts hurla quelques ordres. Son second les transmit et les pirates s'organisèrent autrement.

Pour un œil non averti, il n'y aurait pas eu de changement flagrant. Même pour Ambre qui connaissait pourtant son milieu, il n'était pas aisé de voir les changements qui avaient eu lieu. En se battant, elle se serait peut-être rendue compte que quelque chose avait changé, mais elle ne se serait pas posé la question de savoir pourquoi. Elle aurait été trop occupée à se battre.

« - Tu commences à comprendre ? » demanda Roberts.

Ambre hocha la tête, fascinée. Elle n'aurait jamais cru qu'il y avait tant de chose à faire à surveiller les assauts. Roberts rit doucement.

« - Je ne pensais pas que ça t'intéresserait autant !

- A vrai dire, moi non plus. »

Roberts continua à rire et reprit ses explications.

Wulfran arpenta le pont couvert de sang, examinant rapidement les cadavres à la recherche d'objets de valeur. Son épée pendait à son côté et se balançait doucement au rythme de ses pas. Ils s'étaient bien battus et avaient eu raison du navire marchand en peu de temps et sans à avoir à déplorer trop de morts. Pourtant cette prise ne le mettait pas d'humeur joyeuse, contrairement aux autres pirates. Voir son père et Ambre plaisanter et travailler ensemble lui avait donné des haut-le-cœur.

Faut vraiment que je me débarrasse de cette fille !

Je ne vais plus pouvoir la supporter longtemps.

Les forbans finirent de mettre à sac le marchand. Ambre soupira en faisant l'inventaire du butin.

Qui c'est qui va devoir négocier tout ça pendant que les autres se bourrent la gueule ? c'est bibi !

« - Korp ! on met le cap sur Tortuga ! » ordonna Roberts, un sourire aux lèvres.

Les pirates accueillirent la nouvelle avec des cris de joie et des rires. Seule Ambre eut une sinistre pensée.

Ah naaaan ! pas le PGCD !

L'Ecumeur changea de cap, laissant derrière lui la carcasse calcinée du navire marchand. L'imposant bâtiment fila droit devant lui, fendant allègrement les vagues comme s'il était lui-même heureux de retourner au port.

L'aube était à peine levée. Un épais brouillard cachait l'île de la Tortue, même si les pirates pouvaient parfois apercevoir un bout de côte déchiquetée dans les lambeaux cotonneux de la brume.

Ambre était assise sur le bastingage, appliquée à masser sa cheville avec une pommade confectionnée par Jean-Baptiste à son attention. Ses longs cheveux voltigeaient autour de son visage, portés par la douce brise marine. Le peu de lumière présente teintait toute chose de gris et d'ombres. Les voiles étaient perlées de rosée qui scintillait en captant un mince rayon de lumière. La jeune fille aimait cette heure de la journée, où les rêves peuvent encore être réels.

Elle s'était levée la première ce matin-là pour savourer ce moment dans la solitude. Depuis que Wulfran était avec elle, et dans son groupe de quart qui plus est, elle n'avait guère eu de moments tranquilles, des instants où elle se sente en paix.

« - Plus que quelques heures et on sera arrivé, » dit une voix derrière elle.

Ambre se retourna et tomba nez à nez avec Wulfran. Elle fit aussitôt la moue.

« - Tu pouvais pas rester couché, non ? grogna-t-elle, mécontente.

- Tu n'es pas la seule à vouloir profiter de l'aube.

- D'ordinaire, si.

- Si on ne variait pas un peu, ça ne serait pas drôle. Une vie monotone n'est pas marrante…

- Cette vie-là me convient parfaitement.

- Celle-ci ou celle d'avant mon arrivée ? susurra-t-il mielleusement.

- Pourquoi pauses-tu la question alors que tu connais très bien la réponse ? rétorqua Ambre, mauvaise.

- Juste histoire de remuer le couteau dans la plaie.

- Il n'y a pas de plaie. Il n'y a que toi pour en avoir une !

- Tu mens très mal. »

Ambre ne se donna pas la peine de trouver une réplique cinglante et spirituelle à lui lancer. Wulfran enjamba souplement le bastingage et s'assit à côté d'elle. La jeune fille lui jeta un regard agacé.

« - Ce navire est grand. Pourquoi faut-il que tu te mettes juste à côté de moi ?

- Pour mieux t'embêter, mon enfant.

- Mfff, fit Ambre en levant les yeux au ciel.

- Et je ne suis pas juste à côté de toi. Je suis à côté de toi. C'est pas pareil.

- Je ne vois pas la nuance. Ta présence m'importune dans tous les cas.

- Tu ne vois pas la nuance ? souffla Wulfran avec un sourire pervers. Je vais te montrer. C'est ça, juste à côté. »

Disant cela, il se rapprocha d'Ambre à s'en coller. Il passa sa jambe derrière son dos et mit un bras autour de ses épaules. Lorsque la jeune fille tourna vers lui un regard légèrement surpris mais surtout furieux, il lui adressa un sourire enjôleur.

« - C'est ça, que j'appelle juste à côté.

- Moi, j'appelle ça danger mortel pour celui qui s'y frotte. Toi, en l'occurrence.

- Avec une cheville foutue, je tiens à dire que tu ne me fais pas peur.

- Mais tu crèves de frousse quand elle est en état de marche ?

- Je n'ai pas dit ça.

- Ça paraissait sous-entendu, pourtant, se moqua Ambre.

- Il n'y a que toi pour voir des sous-entendus là où il n'y en a pas ! rétorqua Wulfran.

- Peut-être. Tu te recules maintenant ? cette proximité me donne des envies de meurtre sur ta précieuse personne…

- Et si j'ai pas envie ? ricana Wulfran.

- Je te châtre. »

Wulfran blêmit. Ce fut au tour d'Ambre de rire.

« - Je vais finir par croire que tu en veux vraiment… » insinua-t-il en la détaillant des pieds à la tête sans vergogne.

Ambre piqua un fard sous l'effet de la colère.

« - Plutôt mourir !

- Rassure-toi ! je n'y tiens pas non plus. Tu n'es pas du tout mon genre.

- Tu m'en vois rassurée. Maintenant…

- Quoi maintenant, » demanda Wulfran qui n'avait toujours pas bougé.

Ambre le repoussa durement. Comme il ne s'y attendait pas, le jeune homme partit à la renverse. Il s'étala sur le pont sans douceur.

« - Et ne te plains pas, lui dit Ambre en souriant méchamment. Tu es encore entier

- Hin ! hin ! très drôle!

- Je sais, je sais... répondit Ambre en prenant un air flatté.

- T'es exaspérante, murmura Wulfran plus pour lui-même qu'à l'adresse de la jeune fille.

- Venant de toi, je prend ça pour un compliment. »

Wulfran se releva, épousseta sa chemise ocre jaune et se rassit à côté d'Ambre.

« - Tu en veux encore ? s'étonna la jeune fille.

- Non. Je me venge juste, » dit-il en essayant de la pousser.

Ambre lui attrapa les poignets d'un geste vif.

« - Ce genre de choses ne marche qu'avec toi. Pas la peine de te ridiculiser…

- Va te faire foutre.

- Pas avec toi, en tout cas ! » répliqua-t-elle vertement en lui relâchant les poignets.

Wulfran grogna mais ne tenta plus rien. Il resta cependant assis sur le bastingage, près d'Ambre, parce qu'il refusait de lui faire le plaisir de la laisser seule. Elle allait devoir supporter sa présence jusqu'au port de Tortuga. Ambre tourna vers lui son regard de miel, l'examina un instant et rit doucement.

« - Pourquoi tu rigoles ? gronda-t-il.

- Oh ! pour rien.

- Mais bien sûr ! et moi je suis la sœur du Pape.

- Je me disais aussi qu'il y avait un air de famille. Et que tu étais très efféminé. »

Les deux jeunes gens continuèrent ainsi à se charrier jusqu'à ce l'Ecumeur pénètre majestueusement dans le port de Tortuga, accueilli par un concert de cris de mouettes.

Doris serra ses chers enfants contre son cœur à les étouffer.

« - 'man ! gémit Fred en tentant de s'écarter de l'étreinte maternelle.

- Vous m'avez manqué ! souffla la mère des jumeaux entre les baisers dont elle les couvrait.

- Toi aussi, mais…

- Pas tes élans de tendresse en public, finit Fred pour son frère.

- Rôôôôh ! » les gourmanda-t-elle, les joues rouges.

Ambre réussit à s'échapper et s'écarta de quelques pas pour reprendre son souffle.

Merde ! elle aurait dû serrer plus fort ! moi qui espérait me débarrasser de la sale gamine pour de bon sans être impliqué dans sa mort…

Wulfran rejeta son baluchon sur son épaule droite et descendit les quelques mètres qui le séparaient du quai. Il jeta un dernier regard vers l'Ecumeur avant de partir rejoindre une taverne lorsqu'il vit Ambre qui s'excusait auprès de Doris. Il s'arrêta et prêta l'oreille à ce qu'il se disait dans le groupe voisin.

« - … je vois, dit Doris, visiblement déçue. Tu nous rejoins quand tu as fini ?

- Oui, répondit Ambre. Je vais essayer de faire vite.

- Pas trop quand même, fit Fred. Ça serait dommage de ne pas faire tout le bénéfice possible… »

Wulfran ne comprenait pas du tout de quoi ils parlaient. Mais l'idée que cela puisse avoir un rapport avec l'Ecumeur ou son père lui était insupportable. Il décida d'en avoir le cœur net.

« - Attend-moi là, dit-il à Grégoire, j'en ai pour une minute.

- Oui maître, » répondit l'intéressé en lui faisant une courbette ironique.

Wulfran rit de bon cœur et remonta la passerelle à pas pressés. Il traversa le pont quasiment déserté et se rendit aux appartements de son père. Il frappa deux coups secs au panneau de bois. La réponse de Roberts ne fut pas longue.

« - Entrez, » dit-il de sa voix grave.

Wulfran fit jouer la poignée et pénétra dans l'antre de son père. Elle n'avait pas changé. Depuis qu'il était môme, il l'avait toujours vue comme ça. Des baies vitrées à l'arrière et la mer à l'infini, un grand lit dans un coin avec des couvertures froissées et repoussées en tas au pied du lit, un solide bureau de bois fixé au plancher de chêne où traînaient de nombreuses cartes, un compas, des règles, un nocturlabe pour déterminer l'heure de la nuit, le moment de la marée haute ou encore la latitude. Il y avait également de longues étagères qui occupaient tout un pan de mur. Les livres qui s'y trouvaient avaient certaines de leurs pages rendues illisibles par l'humidité et les tempêtes, mais ils avaient leur place dans ce monde.

« - Que veux-tu ? demanda Roberts, tirant son fils de sa rêverie. Tu n'es pas encore parti te réchauffer le gosier dans une taverne avec Grégoire ?

- Pas encore. J'avais une petite chose à te demander.

- Et qui est ?

- C'est à propos d'Ambre… commença Wulfran en fixant son père dans les yeux.

- Je m'en serais douté. Tu ne viens que quand tu as un problème à son propos…

- Est-ce un reproche ?

- Pas encore, mais ça pourrait le devenir si tu continues de la sorte.

- Bien. La prochaine fois, je viendrais te parler de la pluie et du beau temps. »

Roberts sourit. Un peu tristement.

« - Que voulais-tu me dire ?

- Est-ce qu'elle… fait quelque chose en dehors du respectable métier de pirate ?

- Oui. Elle négocie nos prises.

- Elle… QUOI ? s'étouffa Wulfran sous l'effet de la surprise.

- Elle est plus douée que moi dans ce domaine.

- Mais pourquoi ?

- Je viens de te le dire. Elle est douée. On n'a jamais fait autant de profit depuis qu'elle est là.

- Mais quand même… »

Roberts eut une mimique amusée devant le désarroi de son fils. Wulfran s'était mis à triturer son pendentif en forme de corbeau, ce qu'il faisait depuis toujours dès que quelque chose le contrariait. Le jeune homme fit un effort sur lui-même pour contenir sa colère. Il se tourna vers Roberts et déglutit péniblement avant de dire.

« - En fait ça ne me surprend pas. Dès qu'on parle chiffons, les filles… tout de suite… »

Roberts eut du mal à retenir un sourire moqueur.

« - Je crois… poursuivit Wulfran, que je vais y aller. Avant de me rendre davantage ridicule.

- Fais, fais, répondit Roberts qui n'arrivait plus à s'empêcher de rire.

- Père indigne, le charria Wulfran.

- Un peu de respect s'il te plait.

- Je sais pas si tu le mérites…

- Mais si, mais si. En cherchant bien… »

Wulfran se mit à rire doucement. Il fixa son père dans ses yeux sombres et laissa un temps de silence avant de reprendre.

« - Je vais y aller. Grégoire va finir par ne plus m'attendre.

- Bien, bien. Amuse-toi bien.

- Ne t'inquiète pas pour ça… »

Wulfran salua son père d'un bref signe de tête et quitta la pièce. Il s'arrêta quelques instants sur le pont et regarda vers le ciel. Un mouette passa devant le soleil et fit glisser son ombre sur les voiles. Un sourire diabolique naquit sur les lèvres sèches du ténébreux jeune homme. Ses yeux étincelèrent brièvement de sa nouvelle idée et il quitta le navire. Sur le quai, Grégoire l'attendait toujours, son sac posé à ses pieds.

« - J'ai un truc à faire. On se rejoint à l'auberge du Grain de sable ?

- Qu'est-ce que tu vas faire ? s'enquit Grégoire.

- T'occupes.

- Ambre ? »

Wulfran se tourna vers son ami. La lueur machiavélique qui brillait dans son regard finit de persuader Grégoire qu'il avait vu juste. Il soupira.

« - Fais comme tu veux. Mais va pas te plaindre après !

- Je sais ce que je fais, répliqua Wulfran.

- Mouais, » fit Grégoire, septique.

Wulfran n'ajouta rien et partit sur les traces d'Ambre. Il savait où elle était allée. Son père l'avait emmené avant elle. Cette pensée lui meurtrit le cœur. C'était le bon temps où le monde ne tournait pas encore autour d'Ambre. Son monde.

Sale gamine.

Il accéléra le pas. S'il se dépêchait, il arriverait peu de temps après qu'elle se soit installée. Avec sa cheville, elle ne pouvait aller bien vite.

Wulfran parcourut sans les voir les nombreuses ruelles encombrées de gens. Il sinuait entre les mères portant leur dernier né, les marchands qui faisaient rouler des tonneaux de bière ou de rhum, les pirates déjà ivres, les putains. Le sol était boueux à force d'être remué par ces centaines de pieds et en devenait glissant. Heureusement pour lui, Wulfran avait le pied leste et agile, et pas seulement pour donner des coups.

Il bouscula un grand bonhomme dont le torse nu était recouvert de tatouages, lui fit léger signe d'excuse et poursuivit son chemin. L'homme tenta de l'arrêter mais Wulfran se dégagea d'un geste souple et lui jeta un regard mauvais et méprisant. L'homme voulut le rattraper pour lui chercher querelle, mais un marchand passa entre eux et Wulfran en profita pour partir. Cet homme ne lui faisait pas peur mais le tuer prendrait au moins cinq minutes. En plus des cris et de l'affolement que cela créerait, il perdrait bien un quart d'heure. Il n'avait pas que ça à faire.

« - Bien le bonjour, belle demoiselle, l'accueillit le PGCD avec un regard libidineux et une voix trop suave.

- Bonjour, monsieur Labeillye, répondit Ambre en essayant de ne pas paraître trop froide.

- Le capitaine Roberts n'est pas avec vous ?

- Non. Il me laisse travailler seule maintenant.

- Ah. »

Il avait l'air ravi de cette nouvelle. Ambre l'était beaucoup moins à l'idée de rester au moins vingt minutes avec ce pervers obèse.

« - Je vous en prie, installez-vous donc, dit l'homme en lui présentant un canapé recouvert de velours bordeaux.

- Merci, » fit Ambre en s'asseyant gracieusement.

Le PGCD ne la quittait pas des yeux et cet examen l'exaspérait au plus haut point. Elle se força néanmoins à lui offrir son sourire le plus radieux.

« - Alors comme ça, Roberts vous délègue cette lourde responsabilité ?

- Oui.

- J'espère que vous ne le décevrez pas. Il serait dommage de ne vous octroyer que le travail d'un pirate…

- Etre pirate me convient parfaitement. Si Roberts décide de reprendre ses affaires, je ne serais pas déçue.

- Moi, par contre, je serais sans aucun doute chagrinée de ne plus jouir de votre compagnie. »

Ambre déglutit en serrant fort les mâchoires. Elle l'aurait bien égorgé sur le champ comme on saigne un porc. Mais comme son oncle Pierre le lui avait appris il y a bien longtemps, les choses utiles ne sont pas forcément agréables. Ambre plaqua donc sur son visage un sourire innocent et candide.

« - On commence ?

- Seriez-vous pressée ? »

Ambre ne répondit pas à cette question. Elle n'aurait pu s'empêcher de dire quelque chose de désagréable. Elle sortit d'une de ses amples poches quelques échantillons qu'elle posa sur la table puis se cala confortablement dans son canapé en croisant ses longues jambes.

« - Alors ? que me proposez-vous pour les tissus ? » demanda-t-elle, un air mutin masquant ses pensées sous-jacentes.

Quitte à subir ses propositions douteuses, autant que ça serve mes intérêts.

Monsieur Labeillye se pencha sur la table basse et prit dans ses doigts boudinés un morceau de tissu. Il le retourna dans tous les sens, caressant la texture du bout des doigts pour en tâter la finesse. Il mit quelques instants avant de se décider sur un prix.

C'était à peine plus bas que ce qu'elle comptait en réalité lui demander. Soit il avait la tête ailleurs, ce dont elle doutait, soit il avait une tactique qu'elle ne connaissait pas, soit il avait décidé de lui faire un cadeau.

Pour être sûr que Roberts me laisse toujours en charge de ses affaires ?

Pour avoir un petit cadeau ?

Dans tous les cas, mon bonhomme, je vais te plumer et tu garderas tes sales pattes adipeuses loin de moi.

Ambre lui fit un petit sourire contraint, comme si elle s'apprêtait à gronder un enfant.

« - Si peu ? allons bon. »

Le PGCD eut l'air un peu surpris mais se reprit bien vite. Il augmenta quelque peu la somme qu'il proposait et Ambre accepta. Elle nota soigneusement le prix dans son cahier. Cela fait, elle s'enfonça à nouveau dans le moelleux de son siège. Elle passa négligemment une jambe par-dessus un des accoudoirs, dans une pose qu'elle voulait décontractée et sûre d'elle. Elle vit le regard du PGCD s'attarder sur ses formes et se retint de le gifler.

« - Vou… voulez-vous un peu de vin ?

- Volontiers. »

Monsieur Labeillye s'empressa d'appeler une domestique pour qu'elle aille chercher un peu de son meilleur cru. La servante revint quelques minutes plu tard avec un plateau en argent sur lequel reposait une carafe du même métal et deux coupes de cristal ciselées d'or. Elle adressa un sourire accueillant à la jeune fille et posa la carafe et les verres sur la table basse qui séparait Ambre de son revendeur.

Bénie soit cette table !

Une fois la domestique partie, le PGCD servit le vin puis reprit son examen en invitant Ambre à prendre son verre. Les lèvres de la jeune fille effleurèrent le liquide rougeâtre.

Miam !

Monsieur Labeillye fit une offre, assez généreuse mais qui ne convint pas à Ambre. Elle appliqua la même technique qu'à sa précédente escale, celle qui avait fait si peur à Roberts. Le PGCD tomba dans le panneau et elle s'en réjouit. Un petit sourire victorieux éclaira son visage avant d'être caché à nouveau sous son masque de jeune fille prude.

Il le pigeonna facilement sur un autre article et s'apprêtait à continuer, maintenant qu'elle était bien lancée, lorsque la domestique frappa à la porte du salon. Le revendeur reposa le sachet d'épices qu'il avait à la main et se tourna vers la porte.

« - Qu'y a-t-il ?

- Un certain Wulfran est là, monsieur. »

Ambre se mordit la lèvre inférieure.

Ah non ! pas lui.

- Qui ça ?

- Il dit être le fils du capitaine Roberts, dit la servante.

- Ah oui, fit le PGCD en se frappant le front de la paume de sa main comme pour remettre ses idées en place. Faites-le entrer.

- Bien monsieur, » répondit la domestique en disparaissant.

Elle revint un instant plus tard, suivie de Wulfran qui marchait la tête haute, droit et fier.

Péteux, va !

Le gros bonhomme se leva à son arrivée et s'avança vers lui, les bras ouverts, comme s'il accueillait un ami de longue date. Ambre se ré-installa immédiatement de façon plus convenable. Elle ne voulait pas que Wulfran croit qu'elle faisait du charme à ce pervers. Même si c'était la cas.

Il serait capable de se faire de fausses idées ou de faire courir des rumeurs pour lui porter atteinte.

« - Bienvenue dans ma demeure, l'accueillit Labeillye sans un penser un traître mot.

- Merci, répondit simplement Wulfran.

- Que puis-je faire pour vous ? s'enquit son hôte avec un air obséquieux.

- Je venais simplement assister la demoiselle ici présente.

Il vient quoi ?!?

- Je vous en prie, » fit le PGCD en lui faisant signe de s'asseoir à côté de la jeune fille.

Wulfran ne se fit pas prier deux fois. Il s'assit gracieusement et jeta un coup d'oeil à Ambre. Celle-ci le regardait furieusement.

« - Qu'est-ce que tu fous ici ? gronda-t-elle entre ses dents en se penchant vers lui de façon à ce qu'il soit le seul à l'entendre.

- Je suis venu t'aider.

- Je t'ai déjà dit que je n'avais pas besoin de ton aide !

- Vous vous connaissez ? » demanda monsieur Labeillye pour commencer un semblant de conversation.

Ambre et Wulfran s'écartèrent vivement l'un de l'autre.

« - Nous sommes sur le même bateau, répondit Wulfran.

- Ah. »

Visiblement, la présence de Wulfran le gênait.

« - Je vous en prie, reprenons, dit Ambre qui espérait que le bénéfice de ses jolies jambes ne soit pas perdu par l'arrivée impromptue de Wulfran.

- Ou… oui, répondit le PGCD.

- Ne vous gênez pas pour moi, » fit le fils de Roberts en s'adossant confortablement contre le dossier du canapé.

L'esprit d'Ambre tournait à toute allure. Que pouvait bien faire Wulfran ici ? Roberts l'avait-il réellement envoyé pour l'aider ? ou ne cherchait-il pas à la faire descendre dans l'estime de son capitaine ? toutes sortes de questions qui l'empêchaient de réfléchir convenablement.

Ambre n'entendit la proposition de monsieur Labeillye que la deuxième ou troisième fois qu'il la répétait.

« - Hein ? fit-elle, arrachée soudainement à ses pensées.

- Seize doublons par pièce, répéta une nouvelle fois le revendeur.

- Non. Pas moins de vingt, répondit la jeune fille.

- Dix-huit.

- Vingt, persista la jeune fille.

- Dix-neuf.

- Vingt.

- Bien. Vingt doublons, mais vous y allez fort. »

Ambre lui adressa son plus charmant sourire auquel il ne put rien répondre. Elle nota ensuite le chiffre convenu dans son cahier. Elle fouilla ensuite dans sa poche et en sortit un papier qu'elle tendit à son revendeur. Il y avait dessus le nombre et la qualité très détaillée des objets de valeur qu'elle n'avait pu emmener dans ses poches. Chandeliers en argent massif, argenterie, livres reliés ou autres.

Leur hôte se plongea attentivement dans l'étude de la liste, réfléchissant aux divers prix qu'il pourrait proposer pour faire un maximum de bénéfice. Ambre se tint silencieuse pendant ce temps. Dans son esprit, elle retourna une fois de plus la tactique qu'elle avait mise au point avant de venir, mise au point précisément pour ces objets.

Wulfran, quant à lui, s'ennuyait ferme. Il avait pensé s'incruster et prendre l'affaire en main, laissant la pauvre Ambre en dehors du coup. Mais le revendeur ne s'intéressait qu'à elle.

Vieux pervers !

Après quelques instants de silence, le PGCD releva les yeux de la liste.

« - Il y a bien quelques objets qui pourraient m'intéresser.

- Lesquels ? » demanda simplement Ambre.

Elle ne s'inquiéta pas de ne pas tout lui vendre. Il y avait d'autres revendeurs à Tortuga qu'elle irait voir dans quelques jours, après s'être reposée.

Le gros bonhomme lui montra sur la liste ce qui l'intéressait. Wulfran se pencha par-dessus l'épaule de la jeune fille pour arriver à voir. Il sourit pour lui-même. Il se souvenait parfaitement de ces objets. Il allait pouvoir entrer dans leur jeu.

« - Je vois, fit la jeune fille. Je peux vous céder ces chandeliers pour trente-six doublons. »

C'était beaucoup trop mais elle avait vu l'étincelle qui avait brillé fugitivement dans le regard de son interlocuteur, ainsi que son doigt boudiné qui était passé trop rapidement, comme si ces chandeliers n'avaient pas d'importance.

Le revendeur eut un hoquet de surprise devant ce prix exorbitant et s'apprêtait à protester lorsque Wulfran intervint.

« - T'es pas un peu folle, Ambre ?

- De quoi je me mêle ? répliqua celle-ci, en se rendant compte que Wulfran allait réduire son plan en charpie.

- Ces chandeliers ne valent pas plus d'une trentaine de doublons !

- En effet, dit le PGCD, je trouve aussi que c'est excessif. Je vous en offre vingt-cinq. Cela me paraît raisonnable. »

Ambre jeta un regard furibond à Wulfran qui répondit par un sourire narquois.

Je vais t'apprendre ton métier, ma petite !

La jeune fille réussit à se contenir et son visage reprit une expression neutre, à défaut d'être candide.

« - Vous avez raison, j'ai peut-être un petit peu exagéré…

- Un petit peu ? se moqua Wulfran.

- Mais vingt-cinq doublons me paraissent cette fois bien insuffisants, poursuivit-elle en ignorant l'intervention de Wulfran.

- Certes, compléta Wulfran.

- Vingt-six, alors ? proposa le PGCD qui comptait déjà le bénéfice qu'il pourrait en tirer.

- Trente et un, marchanda Ambre.

- Vous exagérez !

- Vous aussi, répondit calmement Ambre qui tentait de reprendre le contrôle de la situation.

- Vingt-huit me semblent convenir, intervint Wulfran posément.

- Vingt-sept, dit le PGCD en se tournant vers Wulfran.

- C'est d'accord, » conclut le fils de Roberts et prenant le cahier.

Ambre se retint de hurler un « NON ! » strident et de lui arracher le cahier des mains. Elle resta assise, les poings serrés.

Mais quel con ! c'est pas possible d'être aussi débile !

Wulfran nota l'accord dans le livre de comptes de Roberts. Son écriture fine et sèche tranchait à côté de celle d'Ambre, plus douce et souple.

« - Passons à la suite, voulez-vous ? demanda froidement Ambre.

- Avec plaisir, » répondit le PGCD.

Le petit homme était ravi. Il avait obtenu ces chandeliers à un prix correct. Il en aurait bien donné moins mais ce n'était rien à côté de ce que la jeune fille aurait pu lui extorquer et il le savait. Il allait flatter le fils de Roberts, moins expérimenté, il verrait bien ce que ça donnerait.

« - Les couverts en argent… commença le PGCD.

- Belles pièces, dit Wulfran.

- En effet, compléta Ambre. C'est pourquoi j'en…

- … demanderais dix-huit doublons, la coupa Wulfran.

- Non ! s'écria Ambre.

- Pardon ? firent Wulfran et le revendeur en se retournant vers elle.

- Vingt doublons. Pas dix-huit. Pardonnez-lui, dit-elle en désignant Wulfran de la main, il ne s'y connaît pas encore très bien.

- Je m'y connaît parfaitement, répliqua Wulfran, vexé.

- Pour évaluer la marchandise peut-être, mais pas en affaires. »

Wulfran s'apprêta à rétorquer quelque chose de méchant mais se retint. A la place, il l'ignora ostensiblement et reprit.

« - Dix-huit doublons.

- Seize, fit le PGCD.

- Dix-sept, marchanda Wulfran.

- Va pour dix-sept doublons, s'exclama le PGCD, tout heureux de s'en tirer à si bon compte.

Wulfran nota la somme dans le cahier et jeta un regard ulcéré à Ambre qu'elle lui rendit en triple.

Un autre article passa sous son nez, à un prix qu'elle aurait aisément pu augmenter. Exaspérée, elle arracha la feuille des mains de monsieur Labeillye, avant que Wulfran ne poursuive son carnage.

« - Je suis navrée, mais je crois que ce sera tout pour aujourd'hui.

- Comment cela ? s'étonna le petit homme.

- Il n'est pas possible de travailler avec des amateurs.

- Qui est-ce que tu traites d'amateur ? s'exclama Wulfran en tournant vers elle un regard assassin.

- A ton avis ?

- Tu n'admets pas que je prenne ta place, c'est ça ?

- Ce n'est pas le moment pour une scène de jalousie, les arrêta le PGCD.

- Je vous prie de m'excuser, dit Ambre sans en penser un mot.

- Bien sûr. Mais ne partez pas tout de suite. Finissons nos affaires, je vous en prie.

- Je regrette, mais cela ne va pas être possible avec cet individu dans les parages, cracha-t-elle.

- Ambre ! gronda Wulfran. Arrête un peu ton cirque !

- Je crois qu'il a raison, dit le PGCD. Si vous ne voulez pas négocier vos prises, laissez Wulfran s'en charger.

- Hors de question ! rétorqua Ambre, catégorique.

- Oh que si ! » la contredit Wulfran, les yeux brillants d'une lueur mauvaise.

Il quitta le canapé sur lequel il était avachi et s'avança vers elle. Sans lui laisser le temps de protester, il l'attrapa et la jeta sur son épaule comme un vulgaire sac de patates. Sourd aux vociférations de la jeune fille, il gagna la sortie et la déposa sans ménagement sur le seuil.

Surprise d'être si soudainement relâchée, Ambre perdit l'équilibre et tomba sur les fesses, dans les quelques marches qui menaient à la demeure de leur revendeur. Wulfran accrocha son regard furieux.

« - On dirait bien que tu n'es pas irremplaçable, finalement. »

Disant cela, il claqua la porte et regagna le salon où l'attendait monsieur Labeillye.

« - Pauvre con dégénéré ! grogna-t-elle pour elle-même en se relevant.

- Ça va mademoiselle ? s'écria la domestique en se précipitant à ses côtés.

- Oui, oui. Ne vous en faites pas.

- Que s'est-il passé ? j'ai vu monsieur Wulfran qui…

- Qui se débarrassait de moi. Mais dites-lui bien lorsqu'il ressortira, fier comme un jeune coq, que c'est lui qui porte le chapeau et qui se l'ai enfoncé sur le crâne. Il devrait comprendre.

- Que voulez-vous dire par là ? demanda la domestique, perplexe.

- Qu'il va se faire démolir par son père et que pour une fois, ce ne sera pas de ma faute. »

La domestique sourit et l'aida à remettre de l'ordre dans ses vêtements.

« - Merci bien, la remercia Ambre, un peu calmée grâce à la considération que lui portait la servante.

- Je vous en prie, répondit la jeune fille, toujours souriante. C'est une joie de vous aider. »

La domestique rosit, honteuse de ses propres paroles.

« - Pourquoi dites-vous ça ? s'étonna Ambre.

- Vous êtes un peu la femme que toutes les filles ici voudraient être… vous êtes admirée ici…

- Mais pourquoi donc ? demanda Ambre pour qui cette idée était invraisemblable.

- Vous ne voyez pas ? vous êtes une des rares femmes à sortir de l'ordinaire… vous êtes… vous êtes si courageuse !

- …

- Peu de femmes ont réussi à devenir pirates. C'est un monde si fermé… et pourtant, vous, vous y êtes ancrée.

- Je n'y suis pas pour grand chose, dit Ambre en riant. Sans Roberts, je ne serais pas ce que je suis. C'est surtout grâce à lui…

- Vous y êtes pour beaucoup. Croyez-le.

- Je n'en suis pas si sûre… »

Soudain, une clochette fit retentir son doux carillon. La domestique se retourna vers la source du bruit.

« - Monsieur Labeillye m'appelle. Je dois y retourner… au revoir ! »

La servante la salua d'un geste, tourna bride et partit en courant, laissant Ambre seule sur le seuil, un peu surprise par ces soudaines révélations. La jeune fille se détourna de la maison sans regret. Après tout, si Wulfran n'en faisait qu'à sa tête, ce n'était pas de sa faute. Elle remonta le chemin de sable en direction de la petite ville pirate, dans la ferme intention de retrouver les jumeaux et de faire le tour des tavernes.

Alors ? qu'en avez-vous pensé ?

Moi, je me suis bien marrée en l'écrivant et mon père m'a pris pour une folle.

Tant pis. Comme ça il verra la réalité en face : il a une fille un peu beaucoup demeurée.

Laissez des rewiews, commentaires, tout ce que vous voulez (même les critiques négatives, je prend pour m'améliorer… (sauf peut-être sur l'orthographe (y'a Saskia Malfoy qui corrige derrière), là il faudrait que je reprenne toutes mes conjugaisons, trop fatigant)), mais peut-être pas jusqu'à saturer le site quand même (tu m'as fait trop rire Maryn avec le site qui veux plus de tes rewiews sur le chapitre 24 !).

Hésitez pas à pourrir ma boîte mails (virus refusés)

Vilà vilà.

Sur ce, je vous laisse, j'dois faire mon sac pour rentrer à ma maison.

Bazoux

Archange qui fait son possible pour le délai de poste.