Vous voyez ça ? un chapitre 28 ! et vous savez ce que j'ai dû faire pour le finir ? passer les maths à la trappe. C'est pas bien. Mais ça se comprend très bien si on considère cette magnifique déclamation d'horreur : « dahaaaa ! matière satanique !!! » joliment dit par Captain Ana.

Je sais que j'ai un peu tarder pour l'écrire mais j'aurais pu faire pire (genre 6 mois) alors ne vous plaignez pas ! là. Bon. Nan mais.

Allez, j'arrête de déblatérer des bêtises. Il est bientôt 6h30 et je vais bientôt devoir aller manger. Et oui. Que voulez-vous. La cantine au lycée, c'est tôt pour que les honnêtes gens qui y travaillent puissent rentrer chez eux avant 7h30… j'aime mon lycée.

Voilà qui était pour ma vie. Maintenant je vous laisse juge de ce nouveau déballement de débilités.

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Chapitre 28 :

Un peu plus de féminité

D'un pas tranquille, quoique toujours boitillant pour certaine, Ambre et Wulfran remontèrent les ruelles tortueuses de Tortuga. Ils ne parlèrent pas, pour éviter de s'étriper à nouveau sur un sujet de désaccord qui leur aurait valu de se faire engueuler par les pirates endormis. Les deux ennemis parvinrent sans encombre sur la petite place sur laquelle chantait toujours la fontaine couverte de mousse. Le soleil n'allait pas tarder à se lever derrière l'épaisse couche nuageuse qui flottait au-dessus de l'océan.

« - On dirait bien que tu as fait un bout de chemin inutile, se moqua Ambre lorsqu'ils arrivèrent devant la maison de Doris.

- Je ne dirais pas ça, répondit Wulfran.

- Et que dirais-tu ? s'enquit Ambre avec un sourire malicieux.

- Que j'ai fait une promenade de santé.

- En ma compagnie ? personne ne croira ça.

- Je me fous de ce que les autres pensent. Ce qui m'intéresse, c'est que ce soit toi qui y crois. »

La jeune fille chercha la note de méchanceté dans la voix de Wulfran, mais elle eut beau fouiller, elle ne la dénicha pas.

« - Ma présence t'est bénéfique ? 'va falloir que je t'évite encore plus alors !

- On peut voir ça comme ça…

- C'est une manière subtile de me dire de dégager de l'Ecumeur ? demanda mielleusement la jeune fille.

- Mmmh… oui, répondit Wulfran.

- Je sens que je vais devoir devenir gentille avec toi… susurra Ambre. Je te verrais peut-être mourir plus vite comme ça.

- Et mon père sera content.

- C'est parfait. On fait comme ça alors ? » conclut Ambre en riant.

Wulfran ne put s'empêcher de rire aussi devant la bêtise de la chose. La jeune fille le regarda du coin de l'œil. Malgré la pénombre ambiante, elle devinait sans peine les yeux gris de Wulfran, pétillants de leur machiavélisme habituel. Au moins de ce côté-là, il n'avait pas changé. Elle avait peut-être rêvé, tout à l'heure, lorsqu'ils étaient assis ensemble sur leur promontoire rocheux.

Ambre chassa ses pensées, agacée. Elle n'avait plus envie de penser, et encore moins au fils de Roberts. Et le plus simple pour commencer serait de se débarrasser de lui.

« - Bonne nuit ! dit-elle brusquement, sans aucune transition. Je ne te raccompagne pas, tu es un grand garçon. »

Là-dessus, elle le planta là et rentra rejoindre son lit douillet et son épaisse couette de plumes.

Wulfran resta un instant interloqué. Il n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche pour ajouter un mot que la porte se refermait déjà sur la jeune fille.

Un sourire satisfait s'étira sur ses lèvres fines.

Au moins, je n'aurais pas à me forcer à lui souhaiter une bonne nuit !

Amusé, il se passa une main dans les cheveux. Il jeta un dernier regard à la porte de chêne, comme s'il s'attendait à voir Ambre resurgir, puis fit demi-tour. Il replongea serein dans les ténèbres du dédale de rues de la ville. Sa main chercha son pendentif en forme de corbeau, dont la peinture noire commençait à s'écailler par endroit. Il fit jouer l'objet entre ses longs doigts et laissa ses pensées dériver sur la meilleure façon de faire souffrir cette chipie aux cheveux blancs.

Ambre claqua la porte derrière elle, soulagée d'être enfin débarrassée de cet inopportun. Elle donna un tour de clef et s'avança dans la cuisine en traînant les pieds. Elle était épuisée. La fatigue qu'elle avait ignorée jusque là reprenait ses droits. Elle étouffa un bâillement derrière sa main tout en s'appuyant contre un mur. Elle jeta un regard par la fenêtre et vit le fils de Roberts disparaître dans une ruelle.

Avec un haussement d'épaules fatigué, elle se débarrassa de son sabre, toujours passé dans son dos puis laissa tomber sa veste contre le mur, défit la boucle de sa ceinture qui retenait son épée et laissa choir le tout sur son manteau de cuir. Elle s'étira comme un chat et bailla à s'en décrocher la mâchoire. Les yeux mi-clos, la jeune fille se dirigea vers l'escalier et gravit quelques marches. Les grincements de celles-ci lui rappelèrent qu'elle avait oublié d'enlever ses bottes.

Avec un soupir, elle fit demi-tour, ôta ses chausses les yeux fermés, les bazarda d'un geste mou contre un mur et reprit le chemin de sa chambre.

« - Tu ne crois pas que tu oublies encore quelque chose ? »

Ambre se retourna lentement.

« - Non, répondit-elle d'une voix pâteuse. Les explications seront pour demain.

- Nous sommes demain, répliqua George.

- Tu oublies le décalage horaire. »

Pas de rire.

Shit !

Ambre soupira. Le jumeau chercha à accrocher son regard mais Ambre regardait obstinément ses pieds. George se mit à pianoter nerveusement sur la table de la cuisine à laquelle il était assis. La jeune fille poussa un nouveau soupir. De résignation cette fois-ci. Elle releva ses yeux de miel et les plongea dans ceux de son ami.

« - Je te raconte tout demain. Promis.

- Dis-moi au moins ce que Wulfran foutait avec toi.

- Rien.

- Comment ça rien ? gronda George, en s'arquant sur sa chaise.

- Rien comme rien. Je suis partie me promener sur la plage et je suis tombée sur lui par hasard.

- Par hasard ?

- Pénible hasard, j'en conviens. »

George émit un grognement dubitatif.

Ambre s'accouda lourdement sur la rampe de l'escalier.

« - Ecoute. Il n'y a rien entre lui et moi, si c'est ça qui te tracasse. Il me hait, je le hais, rien n'a changé. Crois-moi. »

George et Ambre se fixèrent longuement, les yeux dans les yeux. Le jumeau fut le premier à détourner le regard.

« - Désolé, murmura-t-il.

- Y'a pas de quoi, répondit la jeune fille d'une voix douce. Et c'est plutôt à moi de m'excuser pour vous faire tourner en bourrique ! »

George émit un faible ricanement, sans la moindre trace de joie.

« - Bonne nuit, dit Ambre avec un sourire attendri.

- Bonne nuit. »

Ambre se redressa avec raideur et finit de grimper l'escalier. Elle fila dans la chambre qu'elle partageait avec les jumeaux et Takashi et se laissa tomber comme une masse sur son lit, sans prendre la peine de se déshabiller.

Des murmures incessants vinrent perturber les rêves de la jeune fille. Elle grogna et se retourna dans son lit, dans l'espoir de poursuivre son rêve. Elle y était bien, assise en tailleur à côté de la figure de proue de l'Ecumeur, avec ce vent vivifiant qui gonflait les voiles avec bonheur.

« - Je crois qu'elle se réveille, murmura une voix qu'elle n'avait pas envie d'identifier.

- Ça serait pas trop tôt ! »

Ambre releva sa couverture et s'enfuit dessous.

'peuvent pas me laisser dormir, ces abrutis ?

Une main la secoua soudain sans ménagement. La jeune fille rejeta ses couvertures violemment et adressa un regard noir à celui qui osait interrompre son sommeil sacré. Mais Fred n'eut cure de ce personnage furibond, aux cheveux en broussaille et aux yeux encore rougis par le sommeil.

« - Il est midi passé, dit-il à la jeune fille qui le fixait toujours d'un air mauvais.

- Et qu'est-ce que j'en ai à foutre ? gronda-t-elle.

- Qu'il est l'heure de manger.

- Pas faim !

- Ne dis pas ça ou maman va se vexer.

- Dis-lui que j'ai trop bu et que je peux rien avaler.

- C'est pas bien de mentir. Surtout à Doris, répondit Fred avec un sourire malicieux.

- T'as fini de toujours trouver un contre-argument ?! répliqua vertement Ambre.

- Allez, lève-toi.

- Pas envie, » marmonna Ambre en s'enfouissant au plus profond de ses draps.

Fred arracha ses couvertures sans aucune pitié et les projeta au loin.

« - Eeeh !

- Lève-toi.

- 'tain, vous êtes chiants !

- Mais tu nous aimes comme ça.

- Non. Je vous aime malgré ça. »

Avec un soupir bruyant, Ambre se redressa sur son lit. Elle s'y assit en tailleur, comme à son habitude, et s'étira de tout son long. Elle se leva en marmonnant pour elle seule les tortures qu'elle ferait subir aux jumeaux la prochaine fois qu'ils oseraient la réveiller. Elle lissa sa chemise d'un revers de main, passa une main dans ses cheveux de neige pour les arranger quelque peu puis sortit de la pièce. Les jumeaux la suivirent en silence. Takashi fermait la marche en se grattant distraitement l'oreille droite.

La jeune fille se servit un verre de lait et prit un morceau de pain puis s'installa à la table de la cuisine. Ses trois compères s'installèrent en face d'elle et la fixèrent avec intensité. Ambre, qui portait un premier bout de pain à sa bouche, dut le reposer et entreprendre de tout raconter, et en détails, si elle voulait avoir la paix.

« - Eh bah voilà ! s'exclama Fred. C'était pas si difficile que ça, si ?

- Non mais c'était pénible, » répondit Ambre qui put enfin se mettre à déjeuner tranquillement.

Les jumeaux s'esclaffèrent, tandis que Takashi se contentait d'un sourire complice.

La jeune fille descendit son verre de lait en trois longues gorgées, rota et se leva.

« - Je vous ai assez vu pour la journée, dit-elle en allant chercher sa veste de cuir.

- Tu vas où ?

- Là où vous ne penserez pas à venir me chercher.

- Dans le lit de Wulfran ? » la taquina Takashi.

Ambre décida de ne pas mal le prendre mais d'en rire. Toujours souriante, elle sortit de la maison. Elle avait besoin de se dégourdir les jambes. Mais quelle ne fut sa surprise de croiser Thérèse qui sortait juste de la maison close. Elle se dirigea droit sur son amie, un grand sourire aux lèvres.

« - Ça va ? s'enquit-elle.

- Très bien, et toi ? répondit Thérèse selon les banalités d'usage.

- On pourrait faire pire. Qu'est-ce que tu faisais ?

- Je m'apprêtais à aller faire un tour.

- Moi de même, fit Ambre en enfouissant frileusement ses mains dans ses poches.

- Fais pas bien chaud aujourd'hui…

- En effet… tu veux qu'on aille se réchauffer ? à la pointe de l'épée ?

- J'allais te le proposer…dit Thérèse en riant. Je vais chercher de quoi me changer.

- Et moi les épées. On se retrouve comme d'habitude, sur la plage ?

- Ok. »

Les deux jeunes femmes se séparèrent.

Ambre attendait déjà depuis quelques minutes en se balançant d'un pied sur l'autre pour se réchauffer lorsque Thérèse descendit gracieusement le sentier de chèvre qui menait à la petite crique où elles avaient l'habitude de se retrouver.

« - T'en as mis du temps ! l'apostropha Ambre.

- J'ai dû aider Doris. »

Ambre n'ajouta rien. Elle regarda son amie arriver jusqu'à elle en tenant le devant de sa robe d'une main et un baluchon de l'autre.

« - Tu comptes te battre dans cette tenue ? la taquina Ambre.

- Je n'ai pas eu le temps de me changer non plus. Et puis… Doris m'aurait posé plein de question si elle m'avait vu comme ça.

- Et j'aurais eu droit à ma part en rentrant ce soir. C'est mieux que tu te changes là en effet. »

Thérèse déposa son paquet à un endroit sec et en sortit un pantalon usé, ainsi qu'une chemise de coton et un chandail en laine. Elle se changea rapidement puis alla ranger sa robe au pied d'un rocher, loin de la limite d'échouement des vagues. Lorsqu'elle fut prête, elle revint se mettre en face d'Ambre.

« - On commence ?

- On commence, » répondit Ambre en lui tendant une épée.

Les deux jeunes femmes se mirent en garde, prêtes à croiser le fer.

« - Je te préviens, je tiens pas forcément très bien debout, l'avertit la jeune fille aux cheveux blancs avec un sourire d'excuse.

- Et pourquoi donc ?

- Je me suis tordue le pied et… et j'ai toujours mal. Je boite plus trop mais…

- Je vais faire attention alors.

- Tu es trop bonne avec moi.

- T'aurais pas dû me le dire, se plaignit Thérèse.

- Pourquoi ça ? s'étonna Ambre en baissant sa garde.

- Parce que comme ça, j'aurais eu l'illusion d'être plus douée que toi ! »

Et Thérèse s'élança d'un bond sur son adversaire. Ambre eut tout juste le temps de faire un écart pour l'éviter. La blondinette se retourna d'un bloc et se fendit, rapide comme un serpent. Ambre para le coup en écartant la lame de Thérèse et se rapprocha d'un pas. Vive, fidèle à sa réputation, elle plaça son arme sous la gorge de son amie.

« - Tu es morte. »

Thérèse se redressa et rejeta ses cheveux en arrière.

« - Comment fais-tu ?

- Je profite des espaces que tu laisses. En te fendant comme tu l'as fait, une fois qu'on a écarté ta lame, il n'y a aucune difficulté à te transpercer.

- Ça m'énerve ! je faisais pas des erreurs comme ça la dernière fois !

- C'est normal, la rassura Ambre. Ça fait un long moment qu'on n'est pas descendus à Tortuga. Et je doute que tu ais trouvé un bretteur avec lequel t'entraîner. Ça va te revenir.

- J'espère bien, » grogna Thérèse.

Les jeunes filles reprirent leur jeu. Thérèse mit une petite demi-heure pour retrouver ses réflexes. Pendant ce temps-là, Ambre lui prodiguait conseils et encouragements. Ce laps de temps écoulé, elles purent réellement s'amuser. Elles se tournaient autour, feintaient, se fendaient, donnaient des coups de taille ou d'estoc, coups qu'elles se portaient de plus en plus violemment, emportées par leur frénésie guerrière. Ambre s'appuyait le moins possible sur sa cheville blessée, ce qui l'obligeait à maintenir un nouvel équilibre plus que précaire, nouveau défi qui l'amusait au plus haut point.

Ambre et Thérèse poursuivirent sur le même rythme pendant un long moment. Et malgré la froideur de l'air, elles furent vite en sueur et haletantes. Dans leurs yeux brillaient la même exaltation. Après une courte pause pendant laquelle elles n'échangèrent pas un mot, elles se remirent à ferrailler de plus belle. La cheville d'Ambre la faisait souffrir mais pas au point d'arrêter de combattre. Thérèse, quant à elle, se battait de toutes ses forces, usant de ruses qu'Ambre ne devinait qu'à la dernière seconde.

Elles ne faisaient attention à rien d'autre qu'à elles-mêmes. Le monde aurait pu se déchirer subitement, Tortuga prendre feu ou une tempête se déchaîner subitement qu'elles n'auraient pas posé leurs armes.

Cette après-midi là, Roberts avait décidé de sortir se promener, pour se remettre les idées en place. Il n'avait toujours pas digéré la nouvelle que son fils adoré et son Ambre chérie allaient se marier. Et qu'il allait bientôt être grand-père.

Il n'en avait pas dit un mot à Trévor et à Korp. C'était au-dessus de ses forces, pour une raison qu'il ne s'expliquait pas.

Le terrible pirate Roberts avait laissé son navire aux soins de son second, le chargeant de résoudre les problèmes qui pouvaient se présenter et ce, jusqu'à ce qu'il revienne. Korp avait maugréé des paroles incompréhensibles puis avait accepté de mauvaise grâce. L'imposant second s'était accoudé sur le gaillard d'arrière et avait regardé son capitaine suivre la langue de sable blanc et disparaître derrière la falaise.

Roberts marchait d'un pas vif, autant pour se réchauffer que parce qu'il détestait marcher lentement. Il longea la plage jusqu'à se retrouver bloqué par la falaise, gigantesque bloc de calcaire blanc qui le surplombait de toute sa hauteur. Le capitaine de l'Ecumeur grogna dans sa courte barbe. Il n'avait aucune envie de faire demi-tour. Il entreprit de chercher un sentier par lequel il pourrait poursuivre sa promenade. Il en dénicha un, entre les ronces et la salsepareille, que les chèvres sauvages qui peuplaient cette petite île avaient dû creuser dans la roche après d'innombrables passages.

En se disant qu'il n'était qu'un vieux fou, Roberts se hissa à la force du poignet sur un rocher pour éviter l'amas de plantes épineuses et grimpa le long de ce sentier sinueux, s'aidant des mains autant que de ses pieds. Il arriva en sueur au sommet de la falaise, pas fâché d'y être enfin. Il s'essuya le front d'un revers de manche, reprit haleine et regarda la plage qu'il venait de quitter, un léger sourire aux lèvres.

« - Complètement barge… » se murmura-t-il.

Puis il reprit son cheminement dans la campagne de l'île de la Tortue.

Une demi-heure plus tard, alors qu'il se reposait contre le tronc d'un palmier, il entendit le bruit caractéristique de deux épées s'entrechoquant avec violence, apporté au gré du vent. Intrigué, il se releva et se dirigea vers la source de ce grabuge. Il arriva bientôt au-dessus d'une petite crique, enserrée entre deux hautes falaises. Des arbres avaient réussi à pousser sur une partie de la falaise, malgré les violentes tempêtes de printemps, et qui lui cachaient les combattants.

Roberts jeta un regard circulaire autour de lui, à la recherche d'un chemin descendant près de la mer. Il découvrit bien vite un autre sentier aussi étroit et mal tracé que celui qu'il avait emprunté précédemment. Même s'il n'avait guère envie de recommencer une partie d'escalade, sa curiosité prit le dessus. De sa souple démarche de félin, il amorça la descente.

Les deux jeunes filles abaissèrent leurs épées, épuisées. Elles se permettaient quelques minutes de repos, agrémentées de quelques conseils pratiques.

Pendant qu'Ambre se désaltérait à sa gourde, Thérèse fit quelques moulinets avec sa lame. La jeune fille aux cheveux blancs, le goulot de sa gourde toujours à la bouche, fit glisser ses yeux sur son amie, évaluant ses progrès.

« - Fais attention à la façon dont tu tiens ton épée, » la gourmanda Ambre.

Thérèse affirma sa prise, guettant une approbation de son maître d'armes qui ne se fit pas attendre.

« - C'est mieux. T'en veux ? demanda Ambre en agitant sa gourde.

- Non merci. On continue ?

- A ton service. »

Ambre balança joyeusement sa gourde près de sa veste en cuir et dégaina son épée avec grâce. Elle eut à peine le temps de se mettre en garde que Thérèse lui sautait déjà dessus, tel un fauve affamé. Leur combat reprit de plus belle, toute fatigue oubliée.

Guidé par les chocs des épées l'une contre l'autre, Roberts longea la falaise. Il buta soudain sur ce qu'il identifia tout d'abord comme un tas de chiffons. Mais à y regarder de plus près, ce tas de tissu était en fait une robe. Usée et rapiécée par endroits mais indubitablement une robe. De plus en plus intrigué, il poursuivit sa route et parvint sans peine dans le renfoncement de la crique où se tenaient les deux femmes.

Le capitaine de l'Ecumeur mit quelques secondes avant de reprendre ses esprits face au spectacle auquel il assistait. Les deux femmes qui se battaient devant lui étaient impressionnantes. Leurs lames volaient dans l'air à une vitesse folle, ne s'arrêtant que lorsqu'elles rencontraient leur adversaire. Mais les épées n'étaient pas les seules à se déplacer à une vélocité hors du commun. Les deux jeunes filles se déplaçaient sans bruit, se fendaient, se pliaient, sautaient, bondissaient subitement, dans un enchevêtrement de cheveux blonds et blancs.

Ambre fut la première à repérer l'intrus. Et quelle ne fut sa stupeur de découvrir qu'il s'agissait de son capitaine ! l'attention de la jeune fille se détourna quelques secondes de son adversaire qui, profitant de l'occasion, bondit en avant. Ambre para maladroitement, fut obligée de reculer et par-là de s'appuyer trop fortement sur son pied invalide. Elle gémit de douleur et prit de la distance en sautant à cloche-pied avant que Thérèse ne l'attaqua de nouveau.

La jeune fille blonde, enthousiasmée par son succès, revint à la charge avec une vigueur retrouvée. Ambre déjoua son attaque et, d'un souple mouvement du poignet, elle entortilla sa lame autour de l'épée de Thérèse et la fit sauter de sa main. L'arme fit quelques tours sur elle-même avant d'aller se ficher dans le sable, quelques mètres plus loin.

« - Ouah ! s'exclama Thérèse. Comment t'as fait ça ?

- C'est ma botte secrète… » sourit Ambre.

Voyant que la jeune fille aux yeux de miel n'était pas dans son état normal, un peu pâle et hagarde, Thérèse fronça les sourcils en une expression inquiète.

« - Y'a quelque chose qui va pas ? »

Pour toute réponse, Ambre désigna quelque chose par-dessus l'épaule de son amie. La blondinette se retourna et étouffa un cri. Devant elles se tenait un Roberts ahuri, la bouche entrouverte et les yeux arrondis par la stupeur. Il ouvrit la bouche plusieurs fois sans émettre le moindre son, puis, quand il eut récupéré suffisamment ses esprits, il demanda à l'adresse de Thérèse :

« - Qui êtes-vous ? »

La question semblait tellement hors de propos qu'Ambre manqua partir d'un grand éclat de rire. Elle se retint néanmoins, de risque de vexer son capitaine.

« - Thérèse Desnoix, » répondit la blondinette en inclinant légèrement la tête, comme un simulacre de révérence.

Roberts la dévisagea un instant, le visage impénétrable. Il lui fallut un certain temps pour que ce nom lui rappelle quelque chose. Puis un souvenir lui revint. C'était le jour où il avait accepté de prendre Wulfran à son bord. La jeune fille aux yeux de miel était arrivée, le visage transfiguré par le désespoir, et lui avait demandé s'il acceptait de prendre son amie à son bord. Son amie, cette dénommée Thérèse.

S'il avait su comment elle se battait, il aurait peut-être hésité. Mais maintenant que les choses s'étaient calmées entre Ambre et Wulfran, plus que calmées d'ailleurs s'ils parlaient déjà de mariage, il pouvait réfléchir à prendre Thérèse à bord de l'Ecumeur. Ses hommes l'accepteraient sans doute assez facilement. Certes, c'était une femme, mais comme les pirates avaient déjà admis Ambre parmi eux, il ne devrait point y avoir trop de soucis pour celle-ci.

Roberts se tourna alors vers Ambre, le regard brillant.

« - Je suppose que cette demoiselle ici présente doit son savoir à l'épée grâce à toi…

- Heu… en effet, balbutia Ambre, méfiante.

- Et que c'est cette personne que tu voulais me faire admettre à bord de mon navire ? »

Thérèse se tourna brusquement vers Ambre, les yeux arrondis de stupeur, la bouche ouverte. Elle murmura de façon à ce qu'Ambre soit la seule à entendre :

« - Tu lui avais demandé ? »

Ambre hocha la tête e, après un dernier regard échangé avec son amie, elle reporta son attention sur son capitaine.

« - Oui, c'était elle. »

Roberts resta silencieux quelques instants, ses yeux sombres se posant successivement sur l'une puis sur l'autre des deux femmes.

« - La première fois où tu me l'as demandé, les circonstances n'étaient pas forcément appropriées. Mais aujourd'hui… je vais voir. Si tu es toujours d'accord pour devenir pirate, bien entendu, ajouta-t-il pour Thérèse qui s'empressa d'acquiescer. Mais n'espérez pas trop. Je ne suis pas sûr de convaincre mes hommes… »

Le capitaine de l'Ecumeur les salua d'un gracieux signe de tête et tourna les talons pour repartir d'où il était venu, laissant les deux jeunes filles dans un état proche de l'hébétement.

Il leur fallut quelques secondes avant de réaliser ce qui venait de se passer. Plus soudain ce fut l'explosion. Thérèse se tourna brusquement vers Ambre, le regard brûlant de colère.

« - Tu lui a demandé ! »

C'était loin d'être une question et Ambre fut suffisamment intelligente pour le comprendre.

« - Ce n'était ce que tu voulais ?

- Là n'est pas la question !

- Bah un peu quand même… se défendit la jeune fille aux cheveux blancs en resserrant d'instinct sa prise sur la garde de son épée.

- Pourquoi as-tu fait ça ? rugit Thérèse.

- Parce que je croyais que tu voulais venir avec nous. Tu me l'avais dit, dit Ambre d'une voix plaintive.

- Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

- Je ne voulais pas que tu sois déçue s'il refusait. Ce qui a été le cas d'ailleurs…

- Et qui le sera peut-être encore, » soupira la blondinette, sa colère soudain retombée.

Ambre ne trouva rien à répondre. La détresse de son amie était flagrante. Thérèse avait beau faire la fière, affichait un doux sourire en toute circonstance, elle haïssait sa vie. Elle rêvait d'une existence où elle aurait pu diriger sa vie comme elle l'entendait.

La jeune pirate ne pouvait rien dire : elle aussi avait rêvé de s'échapper de son carcan d'aristocratique. Elle y avait échappé. Certes, pas de la manière qu'elle avait imaginée, mais le résultat était le même. Elle était libre. Elle soupira.

« - Si je ne t'ai rien dit, c'était pour ne pas te laisser de faux espoirs.

- Des fois, la vérité sur son avenir est préférable.

- Ce cas-là en fait-il partie ? ne m'en aurais-tu pas voulu d'avoir brisé tes espoirs ? »

Thérèse resta silencieuse, les bras croisés sur sa poitrine. Elle fixait l'océan d'un regard vague. Ambre n'osait pas bouger et ne pipait mot. Finalement, la jeune fille blonde se retourna et posa ses yeux bleu pâle sur la femme pirate.

« - Oublions ça tu veux ? »

Ambre approuva du bonnet.

Thérèse se remit en garde et, avec un sourire triste, elle plaisanta :

« - Mais tu as intérêt à être la première à m'apprendre la bonne nouvelle !

- Bien sûr ! sauf si Roberts t'annonce la nouvelle lui-même ! »

Les deux jeunes femmes se remirent à ferrailler durement, pour évacuer leur trop plein d'énergie mais surtout pour se vider l'esprit.

Roberts cherchait son fils. Tout d'abord pour lui demander s'il connaissait cette Thérèse Desnoix et avoir son avis sur la présence d'un éventuel nouveau membre féminin, mais surtout pour lui demander depuis quand lui et sa chère Ambre en étaient passés aux choses sérieuses. Sans qu'il ne voit rien venir.

Cette histoire de mariage le turlupinait. Ambre n'allait quand même pas s'installer sur la terre ferme pour élever toute une tripotée de marmots. Cela ne le dérangeait pas d'être grand-père, au contraire, mais il se voyait mal perdre un de ses meilleurs éléments.

« - Et si Wulfran part avec elle ? » pensa-t-il soudain, alarmé. En perdre deux d'un coup ? voilà qui était plutôt difficile à accepter.

Roberts accéléra encore le pas. Il pensait savoir où se trouvait son machiavélique rejeton mais avait hâte d'y être. Il n'aimait pas rester dans l'ignorance.

Au bout d'une vingtaine de minutes de marche forcée, le capitaine de l'Ecumeur parvint de l'autre côté de la petite ville de Tortuga et repartit dans la campagne environnante. Encore quelques dizaine de minutes et il parviendrait au rocher sur lequel son fils avait l'habitude de se réfugier quand il était petit.

Il était là. Assis, les jambes croisées et les coudes appuyés sur ses genoux, le regard perdu sur l'océan. S'il n'y avait eu le vent qui jouait dans ses mèches sombres, on aurait cru voir avoir à faire à une statue.

« - Wulfran ? » appela Roberts.

Son fils chercha l'origine de l'appel. Quand il reconnut son père en bas de son rocher, il sourit et se leva. Avec grâce, il sauta au bas de son promontoire. Il épousseta ses vêtements poussiéreux puis posa ses yeux gris sur son père.

« - Que me vaut cette visite inopinée ?

- Le besoin d'un conseil. Et quelques réponses à mes questions.

- Je t'écoute.

- Discutons sur le chemin du retour. Sauf si tu comptes rester là jusqu'au crépuscule.

- Non. Allons-y. Je tâcherais de réfléchir en marchant.

- C'est quelque chose d'horriblement difficile n'est-ce pas ?

- Oui. C'est fou ce que c'est dur de faire deux choses en même temps. Surtout deux choses aussi différentes : marcher et faire fonctionner sa cervelle.

- Je suis un père indigne pour te faire subir ça.

- Ouais. »

Roberts se mit à rire, puis se mit en route. Wulfran le rattrapa en deux grandes enjambées et se cala sur sa vitesse. Son père ne tourna pas autour du pot et rentra directement dans le vif du sujet.

« - Connais-tu une certaine Thérèse Desnoix ?

- Thérèse ? bien sûr ! pourquoi cette question ?

- D'où vient-elle ?

- Elle travaille à la maison close de Doris.

- Une catin ? grinça Roberts. Voilà qui ne va pas arranger les choses… marmonna-t-il pour lui-même.

- Quelles choses ne vont pas s'arranger ?

- Eh bien… en me promenant sur la plage tout à l'heure…

- Tu te promenais ? toi ? l'interrompit Wulfran, hilare.

- Oui. Ça m'arrive. Je ne passe pas mon temps à être sérieux et à chercher à faire le meilleur profit possible.

- On apprend des choses tous les jours. Continue, veux-tu ?

- Je disais donc qu'en me promenant, je suis tombé sur Ambre et Thérèse. »

Wulfran poussa un grognement de mépris à l'évocation de la jeune fille aux allures de vieillarde. Roberts sourit pour lui-même. Visiblement, son fils jouait toujours la comédie pour qu'on ne découvre pas sa relation avec Ambre.

« - Ambre apprenait à cette Thérèse à manier l'épée… et, aussi surprenant que cela paraisse, elle ne se débrouillait pas mal du tout.

- Ça ne m'étonne pas d'elle, tiens, » grommela Wulfran en comprenant enfin en quoi Thérèse se servait d'Ambre.

Roberts eut l'air surpris mais ne dit rien.

Père et fils firent quelques pas en silence avant que Wulfran ne demande :

« - Et tu voudrais la prendre à bord de l'Ecumeur, c'est ça ?

- … oui. Enfin… je ne sais pas. Si elle est aussi pénible qu'Ambre, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

- Tu peux toujours la débarquer tu sais, si elle t'ennuie. Ça lui fera certainement plaisir.

- Arrête avec ça, veux-tu ? le gourmanda Roberts. Je ne tiens pas à me débarrasser de vous maintenant.

- De nous ? s'étonna Wulfran.

- Oui, de vous. Ça m'ennuierait de me retrouver sans mes meilleurs pirates… »

Wulfran ne releva pas. Il était rare que son père lui fasse des compliments. Et même s'il devait les partager avec la sale gamine, ça lui faisait toujours plaisir.

« - Mais ce n'est pas le fait d'avoir une deuxième Ambre qui m'inquiète le plus, soupira Roberts.

- Ah ? moi je ne vois rien de pire, répondit Wulfran avec son éternel sourire moqueur.

- Arrête un peu.

- Je m'excuse platement.

- Sans en penser un mot, répliqua Roberts avec un sourire.

- 'faut pas trop m'en demander non plus. Mais bref ! quel est exactement ton problème ? Thérèse est loin de ressembler à Ambre, ce qui n'est pas pour me déplaire.

- Ce qui m'ennuie, c'est d'amener une femme à bord. Ça porte malheur.

- Ne va pas me dire que tu crois ces inepties ?! s'emporta Wulfran, choqué que son père puisse adhérer à ces stupides superstitions de marins.

- Non. Mais la plupart des hommes le croient.

- Me dis pas qu'ils n'ont pas remarqué Ambre !

- C'est différent. On l'a récupérée dans des circonstances, disons… particulières. Et elle était encore jeune à l'époque. Avec un caractère presque docile…

- La belle époque en somme, le charria le jeune homme.

- On peut dire ça comme ça. Toujours est-il que je doute qu'ils le prennent aussi bien avec cette Thérèse. J'ai peur qu'elle nous crée plus de problèmes qu'autre chose.

- Alors pourquoi veux-tu t'encombrer de cette fille ? »

Roberts hésita un bref instant puis lâcha d'un ton qu'il voulait neutre.

« - Parce qu'Ambre me l'a demandé. Il y a longtemps. »

Wulfran manqua de s'étouffer avec sa propre salive.

Roberts fit semblant de ne pas y prêter attention et poursuivit.

« - C'était le jour où je t'ai pris à bord de l'Ecumeur. »

Wulfran rattrapa au dernier moment des paroles qu'ils auraient regrettées et fit marcher son machiavélisme à plein régime. Si la sale gamine avait demandé à ce que Roberts prenne Thérèse avec eux ce jour-là, c'était certainement pour ne pas rester en rad. Compenser l'arrivée d'un ennemi par celle d'une amie. Manque de pot, le capitaine de l'Ecumeur avait refusé.

Bien fait ! sale gamine !

Mais aujourd'hui, tout était différent. Il voulait la séduire pour la faire souffrir. Et s'il l'aidait à faire monter Thérèse sur l'Ecumeur, elle lui en serait peut-être reconnaissante. Après ça, Thérèse risquait de devenir désagréable au possible avec elle puisqu'elle aurait atteint son but. La pauvre petite aux yeux de miel serait alors très malheureuse. Et peut-être plus atteignable.

Quant à lui, la venue de Thérèse ne le dérangeait pas plus que ça. Au contraire. Elle était presque aussi dure que lui, avec un esprit aussi fourbe. Ça ne lui ferait pas de mal de concevoir des complots diaboliques. En cela, Grégoire ne pouvait pas l'aider : il était trop gentil.

Mouhahaha ! que c'est diabolique !

Je m'aime.

« - Je ne pense pas que Thérèse soit un problème. Si c'est une amie d'Ambre, les hommes la respecteront. Enfin… je l'espère. Et puis ça tourne mal, je serais là aussi.

- Pourquoi ? demanda Roberts.

- Parce que Thérèse est aussi mon amie. »

Roberts se renfrogna. Ce n'était visiblement pas la réponse qu'il attendait. Son fils allait-il enfin lui avouer sa liaison avec Ambre ?

Ils continuèrent à avancer sans ajouter un mot.

Ce fut Wulfran qui rompit le silence.

« - Que vas-tu faire alors ? demanda-t-il impatiemment.

- Pour être franc, je ne sais pas encore. Cette petite m'a beaucoup impressionné, j'en conviens mais… j'hésite encore. J'ai peur de faire une bêtise.

- N'hésite pas. Ou je vais finir par croire que j'ai un père trouillard.

- Ou réfléchi.

- Trop réfléchi. »

Roberts éclata de rire et son fils le rejoignit.

Ils changèrent de sujet et discutèrent gaiement jusqu'à atteindre les premières maisons de Tortuga. Wulfran s'arrêta devant un croisement et se tourna vers son père.

« - Je crois qu'on se sépare ici.

- Où vas-tu ?

- Là où tu ne peux aller à ma place… répondit Wulfran avec un sourire vicieux.

- Je ne veux même pas savoir, répliqua Roberts en remettant son chapeau en place. Sur ce… »

Il salua son fils en inclinant légèrement son couvre-chef et prit la ruelle qui descendait vers le port. Le ténébreux jeune homme attendit qu'il eut disparu au coin d'une rue pour partir en courant dans la direction opposée.

Roberts s'arrêta dans une ruelle, plus très loin du port, et se frappa le front du plat de la main.

« - J'ai oublié de lui parler d'Ambre ! quel benêt je fais ! »

Et pendant que son père se flagellait mentalement, Wulfran traversa la petite ville à perdre haleine jusqu'à atteindre la petite place sur laquelle donnaient la demeure de Doris et la maison close où il pensait trouver Thérèse. Il avait le cœur qui battait à tout rompre, surexcité par le plan qu'il venait de concocter.

Il se dirigea droit vers le bâtisse au crépi écaillé, sans ralentir l'allure. Essoufflé, il s'arrêta sur le seuil, lissa ses vêtements d'un revers de main et frappa, sans attendre que son souffle ait repris un rythme convenable. Ce fut Doris qui vint lui ouvrir.

« - Oh ! mon cher petit ! comment vas-tu.

- Aussi bien que faire se peut. Thérèse est-elle là ?

- Elle vient de rentrer, répondit la mère des jumeaux qui ne parvint pas à masquer sa désapprobation. Mais elle est dans un état déplorable. Toute crottée. Tu devrais revenir dans un moment. Ce soir par exemple… insinua-t-elle.

- Mais j'ai besoin de la voir maintenant. C'est urgent. J'ai un conseil à lui demander, ajouta-t-il vivement avant que Doris n'ait pu dire quoi que ce soit de plus.

- Bien, soupira-t-elle. Elle est en haut. Je ne te montre pas le chemin.

- Merci, Doris. Tu es un amour, » dit-il avec un grand sourire de gamin à qui on vient d'offrir une sucette.

Il posa une bise sonore sur la joue rose et rondouillarde de Doris et franchit le seuil à pas pressés. Il grimpa les escaliers quatre à quatre, longea un couloir dans lequel ses pas s'étouffaient sur l'épais tapis rouge et arriva devant la porte de la chambre de Thérèse. Il frappa et entra sans attendre de réponse.

« - Eeeeeh ! rugit Thérèse lorsque Wulfran surgit aussi soudainement qu'un diable dans sa boîte.

- Thérèse ! j'ai besoin de toi !

- Ouais bah pas maintenant ! répliqua-t-elle.

- Si maintenant. Et ne discute pas. »

La blondinette se retourna vers son interlocuteur et lui lança son regard le plus meurtrier.

« - J'espère que ça en vaut la peine, grogna-t-elle hargneusement.

- Ne t'en fais pas pour ça. »

Wulfran alla chercher la seule chaise de la pièce et la traîna sous la fenêtre. Il s'y assis à l'envers et croisa ses bras sur le dossier. Thérèse le suivit des yeux pendant sa manœuvre, aussi muette qu'une tombe, en tout aussi sinistre.

« - Alors ? j'attend, annonça-t-elle froidement.

- Ouvre bien tes oreilles alors, » répondit-il avec un sourire jusqu'aux oreilles.

Et il lui expliqua son plan. Son idée de séduire Ambre pour la laisser au désespoir lorsqu'il la quitterait. Et l'aide que Thérèse pourrait lui offrir si elle devait monter à bord de l'Ecumeur. Ambre quitterait alors à tout jamais le navire de son père. Son navire. En échange, il lui permettrait de rester à bord et veillerait à ce qu'elle soit bien traitée. Son père avait raison : une catin à bord d'un navire sur lequel tous les hommes sont privés de tendresse féminine pendant plusieurs mois ne leur amènerait que des problèmes.

Lorsqu'il eut fini, Wulfran fixa Thérèse avec intensité, les yeux pétillants. La jeune femme resta silencieuse quelques instants avant de lâcher brutalement.

« - C'est ça ta super idée ? draguer Ambre ? je savais que tu ne pouvais la supporter mais à ce point-là…

- Justement ! c'est ça qui est génial ! c'est brillant ! brillant ! du génie à l'état pur !

- Couché ! ordonna-t-elle pour calmer l'emballement de Wulfran qui levait déjà les bras au ciel en attendant d'être touché par la grâce divine.

- Quoi ? répondit Wulfran en lui lançant un regard interrogateur.

- C'est débile.

- Quoi ? explosa-t-il.

- Parfaitement. Jamais ça ne marchera.

- Et pourquoi cela ?

- Parce que c'est Ambre. Jamais elle ne te cédera. Ne serait-ce que par fierté. Alors de là à tomber amoureuse…

- Mais… tenta-t-il pitoyablement.

- Oublie ça. Dois-je te rappeler qu'elle te hais aussi ?

- Ouais. Et alors ?

- Si elle s'aperçoit que tu deviens gentil avec elle, tu crois qu'elle va faire quoi ?

- J'en sais rien. Je suis pas dans sa tête.

- Et bien tu devrais ! rétorqua Thérèse, furieuse. Et puis gaffeur comme tu l'es, cette chère petite tête blanche aurait tôt fait de découvrir ce que tu mijotes. Et elle est suffisamment intelligente pour que ça parvienne aux oreilles de ton père sans qu'elle ne soit impliquée en rien !

- Grmfl.

- Quoi ? demanda sèchement Thérèse.

- Rien. Je marmonnais ma mauvaise humeur. »

Thérèse s'assit sur son lit avec un soupir. Elle plongea son regard bleu glace dans celui de métal de Wulfran. Sa voix se fit plus douce.

« - Sincèrement. Tu y croyais vraiment ?

- … non. »

Wulfran posa son front sur ses avant-bras et ferma les yeux, déprimé.

« - Mais j'en ai vraiment marre de cette sale gamine. Vraiment. »

Le silence s'installa entre eux deux.

Le ténébreux jeune homme entendit un froissement de tissu accompagné des couinements du lit puis des pas légers qui s'approchaient de lui. Une main douce lui effleura l'épaule. Il leva les yeux vers Thérèse. Elle avait le visage dur, le regard déterminé et froid.

« - Si je monte sur l'Ecumeur, tu as ma parole que je ferais ce que je pourrais pour qu'Ambre te cède la place. »

Wulfran soupira.

« - J'espère que ça sera suffisant. Je ne tiendrais pas une année de plus avec cette énergumène ! »

Quelques jours après cet incident, Roberts réunissait ses hommes, prêt à repartir écumer la mer des Caraïbes. Il se tenait accoudé au bastingage qui surplombait le pont de son navire et surveillait ses hommes d'un œil alerte. Son second, Korp, monta jusqu'à lui à pas guillerets.

« - Ils ont fini de ranger les vivres dans la cale. Il ne reste que l'eau et la nourriture vivante.

- Parfait, » répondit Roberts au rapport de son bras droit.

Korp se laissa tomber lourdement à côté de son capitaine.

« - Alors comme ça vous avez décidé d'embarquer une nouvelle Ambre ? »

Roberts se redressa et tourna un regard surpris vers son ami.

« - Comment sais-tu ça ?

- Je vous ai croisé alors que vous discutiez avec Wulfran et je n'ai pas pu m'empêcher de laisser traîner mes oreilles par là… répondit le gigantesque bonhomme avec un franc sourire. Ne vous en faites pas, je n'ai rien dit.

- Je vois, dit froidement Roberts, soulagé que la nouvelle n'ait pas déjà fait le tour de Tortuga.

- Et pourquoi ?

- Parce que. Comme tu l'as dit toi-même, elle est comme Ambre.

- Pas aussi pénible, j'espère.

- On la dressera, répliqua le capitaine de l'Ecumeur en riant. En tout cas, poursuivit-il, elle n'est pas loin de se battre aussi bien qu'elle.

- Alors là, c'était l'argument décisif. Encore deux trois comme ça et on pourra bientôt être payé à ne rien faire, juste à les regarder se démerder sans nous.

- Tout le but de la manœuvre.

- C'est Wulfran qui va être jaloux.

- Penses-tu ! il fera partie de ceux qui bosseront pendant que nous on prendra l'apéro ! »

Puis une pensée revint soudain sur le devant de la scène dans l'esprit de Roberts.

« - D'ailleurs, en parlant de ceux-là, tu ne trouves pas que Wulfran et Ambre ont un comportement étrange en ce moment ?

- Plus que d'habitude ? demanda Korp. Non, pas vraiment. Pourquoi ?

- Parce que moi aussi, j'ai laissé traîner mes oreilles là où elles n'auraient pas dû être… »

Korp leva un sourcil intéressé. Il fit un signe de tête, invitant ainsi son capitaine à poursuivre.

« - C'était le deuxième jour après notre arrivée et, je les ai croisés qui allaient ensemble.

- Déjà, ça c'est pas normal. Qu'ils soient proches sur un bateau, je dis pas, mais sur une île ! je sais que c'est pas très grand mais de là à se balader ensemble !

- C'est pour ça que je me suis arrêté. Et là, je les ai entendu parler de mariage, ou plus exactement de leur lune de miel. Et je crois même qu'Ambre est enceinte.

- Quoi ? »

Le mastodonte appelé Korp, lui qui se vantait de n'avoir peur de rien et d'être un dur à cuir venait de manquer s'étouffer et avait même pâli sous le choc.

« - Ça m'a fait le même effet.

- Mais… si elle est enceinte… elle risque d'arrêter la piraterie, de s'installer à terre et… et… enceinte ? de Wulfran ? naaan ! ce n'est pas possible.

- C'est pour ça que je te demande si tu n'avais rien remarqué de spécial.

- Bah maintenant qu'on en parle… et sous la lumière de ces nouveaux évènements…

- Quoi ? demanda avidement Roberts.

- Bin… la dernière fois, alors qu'on allait arriver à Tortuga, je les ai vus tous les deux, ensemble, assis sur le bastingage. Il était super tôt, y'avait quasiment personne sur le pont et ils discutaient paisiblement. Wulfran avait même passé sa jambe derrière son dos pour être plus près d'elle, un bras autour de ses épaules… elle l'a repoussé assez rapidement mais maintenant, je me demande si ce n'était pas pour qu'on ne les voie pas ainsi… »

Roberts et lui échangèrent un regard troublé, imaginant ce qui se passerait si Ambre et Wulfran venaient à quitter le navire pour s'installer sur la terre ferme. Et alors qu'ils en étaient au paroxysme de leur imagination, les deux intéressés firent leur apparition sur le pont, suivis des jumeaux et de Takashi.

« - C'est un hasard qu'ils arrivent ensemble, n'est-ce pas ? murmura Roberts.

- Simple coïncidence, confirma Korp sans en penser un traître mot.

- Je veux en avoir le cœur net, grogna Roberts.

- Et comment ? tu vas leur poser directement la question ? »

Korp était si intrigué qu'il en avait même oublié le vouvoiement d'usage qu'il tenait à son capitaine.

« - Cela me semble une excellente idée. »

Roberts ne laissa pas le temps à son second d'ajouter un mot ou un commencement d'objection et aboya.

« - Ambre ! Wulfran ! venez ici ! »

Les deux jeunes gens se regardèrent, surpris, se demandant ce qu'ils avaient bien pu faire. Ambre marmonna entre ses dents.

« - Qu'est-ce que t'as encore fait ?

- Je te retourne la question. »

Ils échangèrent un regard lourd de haine et se rendirent jusqu'au gaillard d'arrière, sans cesser de se jeter des regards noirs. Voyant cet échange de civilités silencieuses, Korp émit soudain son scepticisme.

« - Finalement, soit ils jouent très bien la comédie, soit ils se détestent toujours autant.

- Tu ne vas pas me croire, mais j'aimerais que ce soit la deuxième solution, » répondit Roberts.

Ambre et Wulfran arrivèrent devant leur capitaine et s'arrêtèrent devant lui, les bras croisés dans le dos, attendant ses ordres. Roberts prit une profonde inspiration avant de commencer.

« - Alors… comme ça vous… hem. »

Les deux ennemis échangèrent un coup d'œil interrogatif puis reportèrent leur attention sur Roberts.

« - Est-ce que vous envisageriez d'arrêter la piraterie pour fonder une famille ? »

Ambre et Wulfran ouvrirent des yeux ronds comme des billes, clignèrent deux fois des paupières comme un hibou puis se regardèrent sans comprendre. Puis finalement Ambre répondit d'une voix hésitante.

« - Bah… j'dois dire que j'en sais rien. Je me vois mal me mettre à élever des bambins… et rester à terre. Peut-être un jour mais… »

Visiblement, elle n'avait pas saisi l'allusion de Roberts mais seulement pris la question dans un sens plus large : fonder une famille avec Wulfran ne lui aurait même pas traversé l'esprit.

De même, Wulfran n'avait pas vu où son père voulait en venir exactement. Il se contenta d'afficher un sourire narquois et poussa un grognement méprisant à l'adresse de la jeune fille. Celle-ci lui répondit d'un regard noir.

« - Mais je dois dire que je vois parfaitement Wuwu en fermier… dit-elle avec un sourire mauvais.

- Wuwu ? répéta Roberts, surpris d'entendre Ambre appeler son fils par un surnom qui pourrait passer pour affectif si l'on a l'esprit affaibli.

- Ne m'appelle pas comme ça, Ambrichounette, » répliqua le ténébreux jeune homme à charge de revanche.

Ambre fit la moue en entendant ce surnom honni.

Korp regardait tour à tour le garçon et la jeune fille, ne sachant vraiment plus quoi penser. Roberts avait l'air tout aussi perdu mais il persévéra néanmoins.

« - Nan mais… ça va bien vous arriver non ?

- Non, répondit Wulfran, catégorique. Je refuse d'avoir une descendance. Et surtout de m'en occuper. J'aime pas les gosses.

- Admettons, fit Roberts, agacé, mais si elle tombe enceinte, que feras-tu ?

- J'en sais rien. Et puis je ne vois pas l'intérêt de me poser la question, il n'y a pas de elle et elle n'est pas enceinte.

- Comment ça ? s'étrangla Roberts. Ambre n'est pas enceinte ?

- Hein ? firent Ambre et Wulfran simultanément en affichant des têtes de demeurés.

- Mais je… vous… bégaya leur capitaine, définitivement déboussolé.

- Je comprend plus rien, » souffla Ambre.

La jeune fille lança un regard d'appel à l'aide à l'imposant second. Le visage de celui-ci se fendait d'un immense sourire hilare au fur et à mesure que la compréhension se peignait sur ses traits. Puis il finit par éclater de rire. Roberts lui jeta un regard lourd de reproches qui lui fit ravaler son excès de gaieté. Le capitaine de l'Ecumeur se retourna vers ses deux éléments perturbateurs.

« - Vous ne comptez pas vous marier si je comprend bien.

- Non ! s'écrièrent Ambre et Wulfran d'une même voix.

- Et Ambre n'est pas enceinte.

- De lui ? s'exclama Ambre en fixant Wulfran avec un air horrifié. Dieu m'en préserve !

- T'en fais pas, je serais le premier à t'en préserver. Plutôt mourir que de te toucher ! répliqua vertement Wulfran

- Alors pourquoi la dernière fois que je vous ai vus, les interrompit Roberts d'une voix dure, vous étiez ensemble à vous promener dans les rues de Tortuga à parler de lune de miel et du fait qu'Ambre pouvait être enceinte ?

- Le… le lendemain de notre arrivée ? demanda Ambre timidement.

- Je crois bien, répondit froidement Roberts, qui attendait une explication claire et précise.

- Aaaaaaaaah ! » firent Ambre et Wulfran qui comprenaient enfin ce que leur capitaine avait surpris comme conversation.

Ils échangèrent un regard gêné puis Ambre haussa les épaules.

« - Démerde-toi. Après tout, c'était ton idée.

- Que que quoi ? » rugit Wulfran.

Mais Ambre avait déjà pris la poudre d'escampette. Le jeune homme s'apprêta à la suivre pour lui expliquer sa façon de penser mais son père le retint par l'épaule d'une main ferme.

« - Une minute jeune homme. On n'en a pas fini.

- Mais…

- Laisse Ambre pour le moment.

- Mais j'vois pas pourquoi je serais le seul à m'expliquer ! protesta Wulfran, furieux.

- Parce que. Vous connaissant, vous allez disparaître et je n'aurais pas le fin mot de l'histoire.

- Mais…

- J'écoute. »

Wulfran poussa un soupir à fendre l'âme. Il dévisagea tour à tour son père puis le second avant de lâcher brutalement.

« - Peut-on avoir une conversation en privé ? »

Roberts regarda son second qui le suppliait du regard de le laisser assister à l'entretien.

« - Tu sais que je lui raconterais tout après, non ? » se moqua Roberts.

Korp éclata de rire pendant que Wulfran se renfrognait.

Sale garce !

Le jeune homme commença alors à raconter ce pour quoi ils en étaient venus, avec Ambre, à inventer cette histoire de mariage. La farce des jumeaux fit beaucoup rire Korp et Roberts au grand mécontentement de Wulfran.

Aucune compassion !

Il avoua que leur vengeance avait avorté parce qu'Ambre n'avait pas pu aller jusqu'au bout.

« - Ça se comprend, vu comme elle peut pas te sentir… » commenta Korp.

Roberts lui jeta un regard noir. Le second haussa les épaules d'un air je m'en foutiste. Roberts soupira mais n'ajouta rien. Son second avait raison.

Thérèse est peut-être dans le bon finalement… aucune chance de la séduire si elle me hais autant.

Mais au moment où Roberts voulut en savoir plus, Thérèse fit son apparition sur le quai. Elle avait revêtu des vêtements d'homme qui, sans la mettre réellement en valeur, laissait deviner des formes avantageuses. Ambre y reconnut tout de suite la main de Doris et eut un instant d'effroi.

'me dites pas que ça fait pareil sur moi ?!

Elle croisa les bras sur sa poitrine et observa du coin de l'œil les réactions de ses collègues. Ceux qui étaient les plus près du bord donnant sur le quai avaient arrêté ce qu'ils étaient en train de faire et observaient la nouvelle arrivante.

Thérèse avançait avec une grâce innée dans des vêtements pourtant nouveaux pour elle, comme si son environnement et surtout le regard des autres ne l'atteignaient pas. Ambre, pendant un instant, en fut jalouse. Elle n'avait jamais été aussi à l'aise lors de son arrivée à bord de l'Ecumeur. Elle était toute gauche, se sentait comme un poids mort alors que Thérèse avait l'air d'avoir toujours vécu ainsi.

La jeune fille aux cheveux blancs chassa ces pensées lorsque la blondinette s'arrêta devant la passerelle. Ambre la vit balayer le pont du regard puis ses yeux bleu pâle se posèrent sur elle. Elles se sourirent.

Ambre eut l'impression que Thérèse piochait dans ce sourire amical suffisamment de force pour monter à bord de l'Ecumeur. Même si Roberts avait accepté de la prendre à bord, elle ne savait pas comment le reste de l'équipage allait prendre la nouvelle.

Lorsque Thérèse eut mis un pied sur le pont, le silence se fit. Tous tournèrent un regard hostile vers la jeune fille. Si elle se sentit perturbée par cette accueil, elle n'en montra rien. Comme elle ne disait rien, les pirates se tournèrent vers leur capitaine. Roberts laissa la question qu'il posait à son fils en suspens et posa les yeux sur sa nouvelle recrue. Celle-ci avait posé son lourd sac de marin à ses pieds et attendait les ordres de Roberts.

Roberts s'avança jusqu'à la balustrade qui surplombait le pont et y posa ses mains à plat. Ses yeux sombres balayèrent rapidement ses hommes massés en dessous de lui. Même s'il avait la bouche sèche, il ne prit pas la peine de s'éclaircir la gorge. Les pirates auraient pu prendre ça comme de la peur, signe incontestable qu'il n'était peut-être plus apte à les diriger s'il avait besoin de l'accord de ses hommes, s'il ne se contentait pas d'ordonner et d'imposer sa loi. Roberts ne voulait pas laisser la moindre trace de ses doutes à ses hommes, surtout pour un sujet aussi sensible.

« - Messieurs, déclara-t-il d'une voix forte. Madame, ajouta-t-il en adressant un léger sourire à Ambre, je vous présente Thérèse, votre nouvelle camarade. »

Un silence surpris suivit cette déclaration inattendue mais fut bientôt balayé par les grognements de protestation des pirates. Le capitaine de l'Ecumeur leva une main autoritaire pour ramener le silence. Il l'obtint sans qu'il eut besoin d'élever la voix.

Wulfran ressentit un élan d'admiration pour son père. Il sourit lorsqu'il se rendit compte qu'il venait de penser comme tous les petits enfants. Moi un jour, je serais comme papa !

« - Je sais que cela vous paraît exagéré de ma part de vous imposer une femme à bord, poursuivit Roberts, mais…

- Ça porte malheur ! » rugit un pirate mal rasé.

Ambre chercha dans la foule celui qui avait osé proférer une ânerie pareille et le découvrit bientôt, les mains posés sur ses hanches, la poitrine bombée et arborant un tatouage formant deux épées croisées sur son avant-bras. Elle poussa un grognement méprisant. Elle n'avait jamais particulièrement aimé ce bonhomme trop imbu de lui-même. Il avait été un de ceux qui n'avaient pas voulu garder cette petite aristocrate aux allures de vieillarde mais s'était incliné devant la volonté de son capitaine. Heureusement pour elle, leurs quarts ne se recoupaient jamais et ils n'avaient pas à travailler ensemble. Mais bon. Comme marin, elle n'avait rien à lui reprocher.

Elle n'avait qu'à espérer qu'il ne ranimerait pas d'anciennes superstitions que sa présence avait éradiquées.

Roberts posa son regard sombre sur celui qui avait pris la parole.

« - Ambre nous a-t-elle porté malheur jusqu'ici ? » demanda-t-il.

La jeune fille ricana pendant que Wulfran fut tenté de hurler un « oui ! » comme un damné.

Le pirate ne trouva rien à répondre. Même si, lui aussi, n'appréciait pas la jeune fille, il ne pouvait rien dire quant à ses qualités de marins.

« - Il se trouve que j'ai vu cette jeune dame se battre, continua le capitaine de l'Ecumeur, et qu'elle vaut largement la majeur partie d'entre vous. Et même si elle ne s'y connaît pas encore en navigation, nous serons certainement bien content de l'avoir à côté de nous lors des abordages. »

Nouvelles protestations qui laissèrent de marbre le capitaine de l'Ecumeur. Il réclama une nouvelle fois le silence et l'obtint en quelques instants.

« - Je sais que cela ne vous plaît guère, qu'une femme n'a rien n'a faire sur un navire… »

Ambre se renfrogna et Fred lui lança un coup de coude dans les côtes pour la taquiner.

« - Tu entends ça ? tu n'as rien à faire ici.

- Je ne relèverais pas quelque chose d'aussi bas, » répliqua la jeune fille en prenant un air hautain.

Les jumeaux et elle se mirent à rire doucement puis reportèrent leur attention sur leur capitaine.

« - … ce n'est qu'une prise à l'essai, conclut Roberts.

- Merde ! j'ai raté un bout du discours ! grogna Ambre.

- C'est si important ? demanda Takashi. Tu as ce que tu voulais, non ?

- Oui mais les discours de Roberts sont très instructifs. C'est là que je trouve comment faire pour embobiner les jumeaux… »

Takashi éclata de rire.

Puis la voix puissant de Korp couvrit le vacarme qui avait pris possession du pont.

« - Le quart numéro six dans la voilure, le sept pour lever les amarres. »

Le bruit s'apaisa quelque peu tandis que les pirates vaquaient à leurs tâches. Ambre, Takashi et les jumeaux s'apprêtaient à monter sur le mât de misaine lorsque la jeune fille aperçut son amie, toujours immobile à la même place. Elle ne savait visiblement pas quoi faire. Ni Roberts, ni Korp ne lui avaient expliqué dans quel quart elle travaillerait ni ce qu'elle devrait faire exactement au début pour ne pas gêner les autres pirates.

Mais avant que la jeune fille aux yeux de miel n'ait fait un pas vers elle, Wulfran se trouvait déjà devant la blondinette. Thérèse lui adressa un sourire reconnaissant. Le ténébreux jeune homme pris son sac et le balança lestement sur son épaule. Il l'invita à le suivre et ils descendirent dans le dortoir.

Ambre serra les dents.

Dieu qu'il m'énerve !

« - Allez, viens ! lui dit George en la saisissant par l'épaule. Il va pas te la manger… »

Ambre les suivit avec réticence.

Peu après, Thérèse et Wulfran refaisaient leur apparition sur le pont. Le jeune homme lui indiqua où se trouvait Trévor et s'en vint les rejoindre. Il grimpa agilement dans la mâture et vint leur prêter main-forte. Ambre poussa un soupir agacé lorsqu'elle vit qu'il venait les aider.

« - Il y a d'autres voiles à déplier tu sais, grogna Fred.

- Vous êtes les moins nombreux, » répondit Wulfran d'un ton neutre.

Ambre jeta un regard autour d'elle. C'était vrai. Toutes les autres vergues soutenaient plus de pirates que la leur.

Qu'importe !

« - C'est normal, dit-elle, on est les meilleurs de ce quart.

- C'est parce que je suis avec vous.

- Tu contribues donc volontairement à la popularité d'Ambre ? se moqua Takashi.

- … je n'avais pas vu les choses sous cet angle.

- Disons que c'est toi qui profite de sa réputation pour améliorer la tienne alors… » poursuivit George avec un sourire moqueur.

Le visage de Wulfran se ferma, ses yeux se firent durs lorsqu'il répliqua glacialement.

« - Ne m'insulte pas. »

Ambre éclata d'un rire joyeux.

« - C'est tout ce que tu trouves à répondre ? ne m'insulte pas ?

- Mais ta gueule ! répondit Wulfran, exaspéré.

- Décidément, les séjours à terre n'améliorent pas ton esprit ! le taquina Ambre.

- 'tain ! beugla-t-il. Ça fait à peine dix minutes qu'on est parti et tu commences déjà ?

- Je ne commence rien du tout. Et ça ne fait que six minutes et demies.

- Quoi ? demanda Wulfran en haussant un sourcil interrogateur.

- Ça se voit à la course du soleil, » poursuivit Ambre en levant les yeux vers l'astre lumineux.

Wulfran leva aussi le nez pour regarder le soleil.

Ambre sourit malicieusement.

Mais quel benêt !

Lorsqu'il comprit qu'Ambre se foutait joyeusement de lui, Wulfran manqua se jeter sur elle pour l'étrangler. Au lieu de ça, il prit une profonde inspiration pour contenir sa colère. Mais la jeune fille n'était pas pressée de le laisser en paix.

« - Et puis… ce n'est pas de ma faute si tu es si susceptible.

- Puisque tu me connais si bien, pourquoi est-ce que tu dépasses toujours les bornes ? gronda Wulfran en ses dents serrées.

- Je ne te connais pas bien. Et puis j'essaie juste d'avoir une conversation civilisée. Est-ce de ma faute si tu prends toujours la mouche ? répliqua Ambre.

- Tu as une drôle de conception de la civilité.

- Je ne veux pas connaître ta conception, coupa Takashi. Je crains qu'elle ne soit trop… wulfranisée.

- Joli mot ! commenta George.

- Je vois que tu as bien saisi le truc ! ajouta Fred, tout fier de son élève.

- Vous êtes infernaux… gémit Wulfran en réajustant un cordage.

- On prend ça pour un compliment, » dit Fred.

Wulfran poussa un tel soupir qu'Ambre eut presque pitié pour lui. Elle sourit pour elle-même et se retourna. Elle entraperçut entre les voiles blanches les contours de la ville pirate qui, bientôt, aurait disparu. La jeune fille écarta une mèche de cheveux blancs qui lui chatouillait la joue et laissa son regard glisser sur le gaillard d'arrière. Derrière la roue que tenait fermement Korp se tenaient Roberts et Thérèse. Le capitaine lui expliquait sans doute ce qu'il attendait d'elle, et ce à quoi elle devrait faire attention en tant que femme et autres choses, mais la jeune femme était captivée par sa ville qui disparaissait peu à peu, en même temps que son ancienne vie.

Les yeux d'Ambre pétillèrent. Avec elles deux, la mer des Caraïbes allait trouver ses maîtres !

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Voili voilou !

je m'excuse pour les fôte d'ortografe... mais bon. on se refait plus hein?

Je sais pas quand la suite arrivera, et ce pour plusieurs raisons. Mon concours approche à grand pas (genre dans deux mois) et je sais pas encore ce que je vais mettre dans le chapitre 29.

Sinon bah, comme d'hab, vous pouvez(devez) laisser vos commentaires (le zoil bouton « submit a rewiew » en bas à gauche…).

Y'a mon site enfin disponible(merkiiiiiii Darks !!), avec l'adresse dans ma bio (en bas, pour ceux qui ont la flemme de la chercher dans tout mon bordel). Ça ressemble à pirate.anges.noirs.qqch. Et venez sur le forum, si vous avez un trop de temps libre et des choses (in)intéressantes à raconter !