Mouhahaha ! un chapitre 29 !

Comment ça vous vous y attendiez ?!

certes. Après le 28, le 29. logique.

Bon, je vous laisse lire.

OOOOOOOOOOOooooOOOOOOOOOOO

Chapitre 29 :

Délégation de pouvoir

Thérèse n'avait pas été affectée dans leur groupe de quart, au grand désespoir d'Ambre, mais surtout de Wulfran.

Comment va-t-elle faire pour me débarrasser de cette diablesse ?

Mais heureusement, le quart cinq dans lequel se trouvait désormais la blondinette croisait souvent ses heures avec celui d'Ambre et de Wulfran. Les deux ennemis s'arrangeaient toujours pour lui donner un coup de main ou lui refiler quelques tuyaux pour les travaux qu'elle était en train de faire. Ils s'étaient bien fait chopés une ou deux fois par Trévor qui les avait durement réprimandés parce qu'ils ne faisaient pas leur boulot et que s'ils n'en avaient pas assez, il pouvait toujours leur en trouver. Ambre et Wulfran avaient rapidement disparus mais étaient revenus voir leur amie dès qu'ils l'avaient pu. Mais jamais en même temps, cela va sans dire.

Alors qu'ils avaient quitté Tortuga depuis quelques jours déjà et qu'ils se dirigeaient au nord-est, vers Calcos Island, Roberts ordonna de faire demi-tour et de partir vers les îles Cayman et la Jamaïque. Ambre devina sans peine qu'il voulait en savoir plus sur ce qui s'y passait en ce moment et où en était la campagne anti-pirates de Norrington. Et rien ne vaut une observation directe plutôt que les « on dit ».

L'équipage, bien qu'il ne comprit pas la logique de cet ordre, obéit sans dire un mot.

La jeune fille détendit un cordage, en resserra un autre, en même temps que ses compagnons, et la vergue soutenant le cacatois du mât de misaine pivota en grinçant sous le vent. La voile se gonfla, attrapant le maximum de vent, et le bateau vit une embardée. Ambre entendit Roberts jurer à la barre.

C'est lui qui l'a voulu.

Ambre comprenait bien l'inquiétude de son capitaine mais elle ne voyait pas pourquoi, s'il craignait tant Norrington, il allait se jeter dans la gueule du loup. En effet, rares étaient les pirates qui allaient écumer près de la Jamaïque. La mer était infestée des navires de combat de sa majesté et il valait mieux ne pas s'y frotter. La jeune fille s'essuya le front, déjà recouvert d'une fine couche de sueur malgré la fraîcheur de l'air matinal. Lorsqu'elle finirait son quart, elle irait voir son capitaine et lui tirerait les vers du nez.

« - Ambre ? » l'appela discrètement Thérèse.

La jeune fille baissa les yeux. Ses cheveux de neige s'amusèrent à lui boucher la vue, avec l'aide malicieuse du vent marin.

« - Hé ! hé ! se moqua Wulfran lorsqu'il la vit se débattre avec son abondante chevelure.

- Qu'est-ce que t'as encore ? grogna Ambre méchamment.

- Je me moque de ton admirable perruque de vieillarde.

- Je préfère mes cheveux de vieille que tes espèces de rastas crados et toutes emmêlées ! » répliqua-t-elle vertement.

Wulfran passa la main dans ses cheveux d'ébène. Ses doigts se coincèrent au milieu des mèches piquetées de perles et de nœuds.

« - Mouais… » marmonna-t-il.

Ambre ricana sadiquement. Mais un nouvel appel de Thérèse lui fit renoncer à envoyer une nouvelle pique à son cher collègue de travail. La jeune fille regarda autour d'elle à la recherche du quartier-maître. Elle le dénicha sur le gaillard d'arrière en grande discussion avec son capitaine. Vive comme un serpent, elle se précipita dans les haubans et descendit sur le pont. Elle alla droit sur Thérèse, tout en gardant un œil sur Trévor.

« - Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Ambre.

- Comment tu te démerdes avec ça ? geignit Thérèse en montrant un tas d'armes disparates à ses pieds.

- Ah… fit Ambre. Nettoyage et aiguisage.

- Et comment je m'y prend ?

- On ne t'a rien dit ?

- Non, grogna la blondinette. Trévor s'est lâchement barré avant que j'ai pu lui poser la moindre question.

- Ça ne m'étonne pas de lui. Mais c'est assez simple. Il suffit juste de prendre le coup de main. Commence par les épées, commença Ambre en joignant le geste à la parole. C'est le plus simple. Tu dois d'abord les… »

La jeune fille interrompit soudainement ses explications. Trévor venait par ici. Il était en train d'engueuler d'autres pirates, pour garder la forme, et il serait bientôt là. Et Ambre n'avait aucune envie de se faire passer un savon.

« - Heuuuu… je crois qu'il est temps pour moi de fuir.

- Lâche ! » la taquina Thérèse.

Ambre fila prestement et rejoignit les jumeaux.

« - Alors ? tu fuis devant l'autorité maintenant ? lui dit Wulfran avec un sourire moqueur.

- Tu fais pareil je te signale, » rétorqua-t-elle.

Wulfran leva les yeux aux ciel, exaspéré par cette créature qui avait une réplique à tout. Ambre ricana en lui adressant un regard amusé.

« - Arrête de l'emmerder comme ça tout le temps, lui dit Fred.

- Bah pourquoi ? se récria la jeune fille.

- Ça va te retomber sur le coin du nez un de ces jours.

- Parfaitement ! » déclara Wulfran d'un ton hautain.

Ambre le toisa de haut en bas froidement, comme s'il ne s'était agi que d'un vulgaire insecte.

« - Me regarde pas comme ça, marmonna Wulfran.

- Pourquoi ? je te met mal à l'aise ?

- Tu fais surtout ressortir mes envies de meurtre.

- Je suis morte de peur, ironisa la jeune fille.

- Tu ferais mieux. Je peux être un garçon violent.

- Tu ne fais pas le poids face à moi.

- Je te prouve le contraire quand tu veux, répliqua Wulfran.

- Je n'attend que ça.

- Et bien, allons-y et tu…

- Arrêtez vous deux ! les coupa Grégoire. Vous êtes pénibles et là on avance pas. Travaillez, et en silence.

- Oui môman, » répondit Ambre avec un sourire malicieux.

Wulfran ne répondit rien, cela n'en valait pas la peine. Il se remit à travailler, les lèvres closes sur une pique acide qu'il gardait bien au chaud pour plus tard. Ambre fit de même mais elle garda un œil alerte sur les allées et venues de son capitaine. Celui-ci retourna dans sa cabine peu de temps avant qu'ils finissent leur quart.

Maintenant, y'a plus qu'à espérer qu'il n'en sorte pas avant que j'ai fini.

« - Pourquoi tu souris comme ça ? demanda George à la jeune fille.

- Je ne souris pas, répondit-elle en faisant redescendre le coin de ses lèvres en une expression neutre.

- Elle fantasme sur mon père, » déclara Wulfran sans préambule.

Les jumeaux et Takashi tournèrent la tête vers le ténébreux jeune homme.

« - Qu'est-ce qui te fais dire ça ? s'enquit Fred.

- Parce qu'elle ne l'a pas quitté des yeux depuis tout à l'heure.

- C'est exact, dit Ambre pas gênée le moins du monde.

- Que tu fantasmes sur Roberts ? demanda Takashi.

- Non. Que je le regarde depuis tout à l'heure.

- Et pourquoi ? dit Wulfran d'un ton sec.

- Parce que cela ne te regarde pas, » trancha la jeune fille.

Mais avant que Wulfran ait pu lui poser une nouvelle question, Trévor rugit du pont.

« - C'est la relève. Le quart six redescend et le huit prend la suite. »

Ambre poussa un petit cri de contentement et se redressa d'un bond. Elle s'étira comme un chat au soleil, un large sourire sur le visage.

« - Navrée, mais vous n'aurez pas le fin mot de l'histoire. »

Et disant cela, elle gagna les haubans à grands pas et entreprit la descente. Elle croisa des pirates du quart huit qui la saluèrent chaleureusement et elle répondit aimablement. De bonne humeur, elle traversa le pont en direction de la poupe. Elle s'arrêta devant la porte de son capitaine, remit un peu d'ordre dans ses cheveux et ses vêtements et frappa deux coups secs.

« - Entrez, » répondit la voix grave de Roberts.

Ambre ne se fit pas attendre. Elle tourna la poignée et entra vivement dans la vaste cabine. Roberts leva un regard surpris devant la nouvelle arrivante.

« - Que me vaut cette visite impromptue ?

- Pour assouvir mon insatiable curiosité.

- Ce n'est que ça. Qu'as-tu encore découvert comme secret dont je détienne la clé ? »

Alors qu'Ambre allait lui expliquer la raison de sa venue, quelqu'un frappa à la porte. Roberts détourna son attention de la jeune fille et permit au nouveau visiteur d'entrer. Wulfran ouvrit la porte de chêne et pénétra dans la pièce. Ambre lui jeta un regard exaspéré.

« - Que veux-tu ? demanda Roberts qui se doutait bien que son fils ne venait que pour savoir ce que voulait la jeune fille.

- Je voulais te demander un conseil, répondit Wulfran.

- Quel conseil ?

- Je… je te dirais ça après, dit le jeune homme qui inventait au fur et à mesure. Laisse Ambre expliquer son problème, on verra ça après.

- Tu deviens galant ? se moqua son père.

- Elle était là avant, se justifia Wulfran.

- Mouais, marmonna Roberts. Que me voulais-tu Ambre ?

- C'est une question d'ordre privé. »

Roberts plongea son regard dans celui de miel. Il poussa un soupir.

« - Wulfran, va attendre dehors.

- Plaît-il ?

- Tu m'as parfaitement compris.

- Tu n'écouteras pas ce que j'ai à dire, siffla Ambre en lui jetant un regard noir.

- Comme si ça m'intéressait ! répliqua Wulfran.

- Dans ce cas, cela ne te gênera pas d'aller dehors en attendant que j'en finisse avec elle, » dit Roberts.

Wulfran regarda son père et la jeune fille tour à tour. Il savait qu'il n'aurait pas le dernier mot. Il ne lui restait plus qu'à écouter à la porte. D'une démarche raidie par la colère, le jeune homme quitta la cabine de son père.

« - Je t'écoute, dit Roberts en incitant la jeune fille à commencer.

- Eh bien… » commença Ambre.

Elle s'interrompit lorsqu'elle vit son capitaine se lever silencieusement et traverser la pièce en faisant bien attention de ne pas faire craquer le plancher.

« - Je me disais que… » poursuivit-elle en cherchant ses mots. Son vocabulaire avait disparu, remplacé par son incompréhension. Mais que faisait son capitaine ? Il marchait maintenant sur la pointe des pieds et ne semblant pas du tout attentif à ce qu'elle racontait.

Pour finir, la jeune fille arrêta tout bonnement de parler et regarda son capitaine. Celui-ci avait atteint la porte. Il l'ouvrit brusquement.

Ambre faillit éclater de rire lorsqu'elle vit Wulfran encore dans sa position d'écoute, la tête tournée de façon à ce que son oreille soit la plus proche possible du battant de bois.

« - Tu m'expliques ce que tu fais ? demanda Roberts qui n'avait aucunement envie de rire.

- Suis-je obligé de répondre ? répondit Wulfran.

- Sais-tu que tu pourrais prendre dix jours aux fers ?

- …

- Et que certains capitaines t'auraient simplement pendu haut et court ?

- …

- Dégage.

- Bien, mon capitaine, » répondit Wulfran, penaud.

Roberts claqua la porte au nez de son fils. Il ne bougea pas de devant la porte jusqu'à ce qu'il entende les pas de Wulfran décroître.

« - Je t'écoute, dit Roberts en se retournant vers Ambre.

- Bien… heu…

- Va droit au but, cela nous fera gagner du temps, soupira Roberts en retournant s'installer confortablement dans son fauteuil.

- Pourquoi avez-vous fait demi-tour ?

- Comment ça ?

- Aller vers les îles Cayman. C'est pour voir ce que fabrique Norrington ?

- … »

Roberts planta son regard sombre dans les yeux de la jeune fille. Ambre le surprendrait toujours.

« - Comment sais-tu ça ?

- Vous savez qu'on laisse traîner nos oreilles partout, comme certains autres que je ne citerais pas.

- Je sais ça. Et vous étiez aussi peu discrets.

- Mouais, » marmonna Ambre lorsque des souvenirs désagréables lui revinrent en mémoire.

Roberts ricana. Il n'arrivait pas souvent à mettre la jeune fille dans une position d'embarras et, quand il y arrivait, il en était ravi.

« - Mais… mais vous ne croyez pas que c'est dangereux d'aller pirater dans ces eaux ? poursuivit la jeune fille.

- Si, bien sûr, répondit son capitaine. Mais j'ai besoin de savoir ce qui se trame exactement.

- Mais… tenta la jeune fille.

- Ne t'en fais donc pas tant. Je vais voir à ce qu'on n'attaque pas ou très peu pour éviter d'attirer l'attention. J'ai besoin de savoir quel armement ils ont, le nombre de navires… ce qui va me prendre un certain temps, alors autant éviter de nous les mettre à dos tout de suite et passer un mois avec Norrington aux fesses.

- Est-ce si important ? il ne se sont pas montrés très agressifs…

- Certes, ils se sont contentés de nous pourchasser de temps en temps. Mais ne vont-ils pas lancer une véritable offensive un de ces jours ?

- Si temps qu'ils passent un jour à ce stade, remarqua Ambre. Nous sommes nombreux dans ces eaux. Et même bien organisés, je doute qu'ils…

- Beaucoup pensent comme toi mais… ne soit pas si sûre de toi, l'interrompit Roberts. Nous sommes peut-être plus nombreux mais… il n'y a aucune cohésion entre nous. Certains capitaines se détestent et seraient prêts à se vendre entre eux.

- Tous les pirates ne comprennent-ils pas qu'il en va peut-être de notre survie ?

- Non. J'ai essayé, tu le sais. Ou tu t'en doutes. Tes oreilles sont un peu trop aiguisées et dans les recoins où ne les attend pas… la taquina Roberts.

- Mais que cela nous apportera-t-il de savoir quand est-ce que Norrington va passer à l'action si, de toute façon nous ne serons jamais prêts à lui résister ?

- A savoir quand est-ce qu'il faudra se ranger, » soupira Roberts.

Ambre encaissa difficilement le choc.

« - Vous… vous pensez vraiment arrêter un jour la piraterie ?

- J'ai beau me dire que c'est sans doute la meilleure chose à faire, je n'arrive pas à m'en convaincre.

- Vous ne pouvez pas arrêter ! s'emporta Ambre. Que dira-t-on de vous plus tard ? le plus terrible des pirates a finalement pris peur et est parti se terrer dans sa plantation de bananes ?

- C'est pour ça que je n'arrive pas à m'en convaincre. Mais mon rôle de capitaine est de penser à mes hommes. Je ne tiens pas à vous emmener tous vers une mort certaine.

- C'est peut-être à nous de choisir, non ? répliqua Ambre.

- Je… je ne sais pas, » répondit Roberts d'une voix cassée. Il détourna son regard par la fenêtre. L'Ecumeur laissait une large sillon d'écume dans son sillage. L'eau turquoise miroitait sous le soleil d'hiver.

Les deux restèrent silencieux un long moment.

« - De toute façon, on n'en est pas encore là, soupira Ambre.

- Mais on le sera sans doute bientôt.

- Le mieux serait de nous débarrasser de ceux qui nous gênent.

- Nous débarrassez de tous ces empêcheurs de tourner en rond ?

- Seulement ceux qui sont en haut de la hiérarchie. Si on vous tuait par exemple, comment est-ce qu'on réagirait ? il y aurait sans doute des dissensions, des querelles, des meurtres jusqu'à ce qu'un nouveau capitaine arrive à se hisser à la barre et à prendre le commandement. Et même là, il y aura toujours des complots, des intrigues et son lot d'assassinats jusqu'à ce que ce nouveau capitaine impose sa loi. Je pense que ça serait pareil si on se débarrassait des personnes au commandement.

- J'y avais déjà pensé, répondit Roberts.

- Mais ?

- Mais je ne vois pas comment on peut assassiner discrètement Norrington ou un de ses collègues.

- J'avoue que là, comme ça, je ne vois pas, soupira Ambre. Vous n'avez pas un assassin libre dans les prochains jours ?

- Un tueur à gages ? aucun ne voudra prendre un tel risque. »

Ambre étouffa soudain un bâillement à s'en décrocher la mâchoire.

« - Tu devrais aller te reposer. Te torturer la cervelle alors qu'elle tourne à vide ne me sera pas d'une grande aide.

- Surtout que Wuwu va finir par se faire des idées… le taquina Ambre.

- Ne l'appelle pas Wuwu, s'il te plait.

- Bien reçu.

- Bien reçu qui ?

- Bien reçu, mon capitaine, répéta la jeune fille.

- Tu peux y aller. Je t'appellerais si j'ai besoin de ton avis.

- Mon avis ? s'étonna Ambre.

- Tu es une des rares personnes à être au courant de ce problème.

- Tout le monde sait pour cette campagne anti-pirates.

- En surface seulement. Sors maintenant ou les jumeaux vont me faire une crise de jalousie.

- Bien mon capitaine. »

La jeune fille gagna la sortie, laissant son capitaine penché sur ses cartes, le front barré d'un pli soucieux.

Ambre descendit directement dans la cambuse. Elle ne fut pas surprise de tous les retrouver, même Wulfran. Elle s'installa entre Fred et Takashi, en face de Wulfran.

« - Alors ? tu n'as plus de conseil à demander à ton père ?

- Ta gueule, » gronda-t-il avant d'avaler une bouchée de son gruau.

Ambre ricana puis se tourna vers le cuistot.

« - Tu me sers la même chose ?

- Avec plaisir, princesse, répondit Bob.

- Princesse… se moqua Wulfran.

- Je ne relèverais pas.

- Mais il a peut-être pas tort, renchérit Grégoire. Elle est plus noble que toi.

- Comment ça ? demanda Wulfran.

- L'aristocratie, mon vieux. Avec ses comtes, ses ducs, ses châteaux… répondit Grégoire.

- Son vin, son foie gras… poursuivit George.

- Ses soirées interminables, ses robes en dentelle aux corsets trop serrés, les phrases toutes faites… continua Ambre d'un ton las. Y'a rien de mieux que ce qu'on peut trouver ici.

- T'as pas dû tomber dans la bonne famille, risqua Takashi.

- En effet.

- C'est plutôt sa famille qui a pas hérité de la bonne fille, marmonna Wulfran en mâchouillant un bout de pomme de terre.

- Et toi Wulfran ? répliqua la jeune fille.

- Quoi moi ?

- Tu viens d'où ? tu t'amuses à critiquer mais je suppose qu'il y a aussi matière à rire chez toi…

- Tu oserais critiquer mon père devant cette noble assemblée ?

- Oh non, répondit Ambre, jamais je n'oserais. Et puis de toute façon, Roberts n'a pas eu de chance, il n'a juste pas hérité du bon fils. »

Wulfran regarda la jeune fille d'un air furieux. Celle-ci le toisait d'un air moqueur, les yeux brillants d'amusement.

« - Qu'y a-t-il, Wuwu ? poursuivit-elle avec un sourire faussement contrit. Tu n'apprécies pas tes propres blagues ?

- Ne le charrie pas comme ça ou il va finir par se vexer, » dit une voix étrangement familière.

Ambre se retourna vers le nouveau venu. Ou plutôt la nouvelle venue.

Thérèse poussa Takashi avec douceur et s'assit à côté d'Ambre. Wulfran lui lança un regard furieux auquel la blondinette répondit d'un sourire énigmatique.

« - Ça va ? tu t'en es sortie tout à l'heure ? s'enquit la jeune fille en repoussant son abondante chevelure blanche dans son dos.

- J'ai eu du mal mais j'y suis arrivée. Il va falloir trouver un moyen de déjouer la surveillance de notre charmant quartier-maître.

- N'espère pas trop là-dessus, la prévint Fred. Il a beau être borgne, rien ne lui échappe. Surtout pas les tires au flanc, ajouta-t-il avec un sourire en coin.

- Je ne suis pas une tire-au-flanc ! répliqua sèchement Thérèse. Juste que je ne connais pas encore tout ce que je dois faire. »

Ambre se mit à rire, accompagnée de George.

« - Quoi ? gronda Thérèse.

- Il te charrie, répondit Wulfran, également amusé que la blondinette ait pris aussi facilement la mouche.

- Excuse-moi, dit Fred. Promis je ne le ferais plus.

- Je n'en crois pas un mot, rétorqua Thérèse, vexée.

- Et tu aurais bien raison, répondit Ambre en enfournant une énorme cuillerée de son gruau de patates au lard.

- Rah ! grogna Fred. C'est pas gentil ce que tu viens de faire là! Elle va se méfier maintenant.

- Je ne suis pas sensée être gentille, répliqua la jeune fille en plongeant ses yeux de miel dans le regard sombre de son jumeau préféré.

- Tu ne me feras pas croire ça.

- Moi j'en suis persuadé, dit Wulfran.

- Et pourquoi ? s'enquit aimablement Ambre.

- Parce que si tu étais vraiment gentille, tu serais partie depuis longtemps.

- Manque de pot pour toi, je suis méchante.

- La vie est ainsi faite, » conclut Takashi avec philosophie.

Comme toujours, Wulfran ne put rien ajouter de sarcastique ou de cruel : Bob arriva derrière Thérèse et posa devant elle un bol fumant rempli de leur pitance habituelle.

« - Bon appétit, » dit le cuistot en retournant derrière ses fourneaux.

Thérèse prit sa cuillère et touilla sa bouillie avec dégoût.

« - On a droit à ça tous les jours ?

- Pendant des mois, confirma George.

- Mais t'en fais pas : on s'habitue, dit Grégoire.

- J'espère bien, gémit-elle d'un air désespéré, ce qui fit rire Ambre.

- Tu n'as pas honte de te moquer d'elle comme ça ? la réprimanda vertement Wulfran.

- Non. Ça me fait rire parce que je me reconnais y'a quelques années.

- Tu as fait cette tête-là y'a pas si longtemps… la taquina Fred.

- C'est possible, dit Ambre.

- C'est même certain, répondit Takashi en repoussant son écuelle vide au centre de la table de bois.

- NAVIRE A TRIBORD ! » rugit un pirate qui entra en trombe dans la cambuse.

Thérèse blêmit. Sa cuillère glissa de sa main et retomba avec un bruit sourd sur la table où elle laissa une tache huileuse. Sa réaction passa inaperçue dans l'excitation générale qui suivit cette déclaration, sauf aux yeux dorés d'Ambre. La jeune fille lui donna un petit coup de coude.

« - Ne t'en fais pas, lui murmura-t-elle.

- Ne pas m'en faire ! t'en as de bonnes !

- Je ne pense pas qu'on attaque ce navire…

- Pourquoi donc ?

- Je le sais, c'est tout. »

Thérèse n'en demanda pas plus. Savoir qu'elle ne participerait pas à un abordage ce jour-là la rassurait amplement et elle n'en avait pas besoin de plus. Elle remercia Ambre d'un petit sourire néanmoins inquiet puis se leva et suivit le mouvement ascendant.

Mais les paroles d'Ambre n'avaient pas échappé à l'oreille affûtée de Wulfran. Le ténébreux jeune homme attendit que tous soient montés sur le pont pour se lever. Ambre était la dernière à grimper l'étroit escalier aux marches usées et blanchies par la chaleur et le sel. Elle n'aimait pas être bousculée. Et aussi, elle ne voulait pas tenter le Diable en laissant son postérieur devant le nez de ses collègues qui grimperaient les marches derrière elle.

La jeune fille montait donc tranquillement, derrière la masse de pirates sur-excités, lorsqu'elle fut soudain happée par une poigne puissante qui manqua la faire chuter en arrière. Ambre réussit à retrouver son équilibre et s'en réjouit vivement lorsqu'elle se rendit compte qu'elle n'aurait pas à tomber dans les bras de Wulfran. Elle se dégagea vivement et lui cracha.

« - Nan mais qu'est-ce qui te prend ?

- J'ai à te parler.

- Moi pas. »

Elle essaya de poursuivre sa montée mais Wulfran l'en empêcha durement. Il l'attrapa par la taille et malgré ses vives protestations et ses grognements de chat furieux, il la redescendit dans la cambuse. La pièce était vide : Bob était aussi monté sur le pont, aussi impatient que ses camarades.

Parfait.

Wulfran reposa sa prise sur le plancher. Ambre se retint de le gifler. Elle prit une profonde inspiration avant de planter son regard furieux dans les yeux gris du jeune homme.

« - Qu'est-ce que tu me veux, encore ? gronda-t-elle entre ses dents serrées.

- Pourquoi as-tu dit à Thérèse qu'on n'attaquerait pas ce maudit rafiot ? ce n'était pas pour la rassurer. Je sais quand tu mens.

- Bin tiens ! tu sais quand je mens maintenant ?

- Oui, au moins pour ces choses-là. Alors ?

- C'était pour la rassurer.

- Répond à ma question.

- J'y ai répondu.

- Arrête de te foutre de moi ! rugit Wulfran.

- Je n'ai rien à te dire ! beugla Ambre, furibonde.

- Dis-moi pourquoi !

- Je n'ai pas à répondre de mes paroles à un abruti comme toi !

- Dis-moi !

- Non !

- Répond-moi ! pourquoi ? ça a un rapport avec ce que vous racontiez, toi et mon père ?

- T'es parano !

- Répond-moi !

- Mais fais marcher tes méninges un peu, répliqua Ambre, ulcérée.

- Répond-moi !

- 'tain mais t'es véritablement con ! la réponse est sous ton nez !

- Je le sais bien, puisque TU es sous mon nez ! »

Sous le coup de la fureur, Ambre dégaina une de ses dagues et la plaça sous la gorge de Wulfran.

« - Tu m'énerves. Laisse-moi sortir ou je t'assure que je te transperce, du nombril jusqu'au nez ! » gronda-t-elle en lui piquant le bout de son appendice nasal avec la pointe de sa deuxième dague.

Wulfran roula des yeux.

« - Nan mais tu comptes me faire peur avec ces éplucheur à patates ?

- Je peux t'éplucher autre chose si tu continues à me taper sur le système !

- Répond à ma question ! dit Wulfran en ignorant délibérément la menace.

- Je t'ai dit de réfléchir ! tu ne me feras pas croire que tu as moins de cervelle qu'un poisson volant !

- A bon ? comme ça, tu m'octroies un semblant d'intelligence ? »

Ambre lui jeta un regard agacé puis elle le repoussa soudainement avec violence. Surpris, Wulfran partit à la renverse. Il se rattrapa comme il le put à la table derrière lui mais il était trop tard pour tirer les vers du nez de la jeune fille. Ambre était déjà dans l'escalier, ses dagues soigneusement rangées dans sa ceinture. Elle grimpa les marches quatre à quatre du pas furieux de l'éléphant déchaîné.

Quelle grâce et quelle élégance !

Wulfran se releva et lissa le devant de sa chemise jaune. Il se passa la main sur la gorge où un mince filet de sang coulait de la petite entaille qu'Ambre lui avait laissé en souvenir.

Sale bête !

Vivement que Thérèse se mette à la dresser !

Alors qu'il montait à son tour sur le pont, son esprit revint sur ce qu'avait dit Ambre. S'ils n'attaquaient pas ce navire, c'était parce qu'il y avait une raison valable. Mais laquelle ? Il passa une main lasse dans ses cheveux noirs. Cette sale gamine ne pouvait-elle donc pas tout simplement lui dire ce qu'il voulait savoir ? Wulfran secoua la tête. Il savait que, même s'il insistait lourdement ou qu'il la menaçait, elle ne lui dirait rien.

Sale gamine !

Il gagna le gaillard d'avant où la plupart des pirates étaient rassemblés. Mais il avait beau être grand, même sur la pointe des pieds, il ne voyait pas ce qui se passait à l'horizon. Le jeune homme grimpa lestement sur les haubans d'où il put admirer la vue. Au loin se dessinait la silhouette d'un paisible navire marchand de gros tonnage. Il n'avait aucune chance d'échapper à l'Ecumeur, même s'il avait beaucoup d'avance. Les pirates le savaient et l'excitation était à son comble.

Wulfran fut le premier à se rendre compte que l'Ecumeur ne changeait pas sa route.

Mais comment… comment cette sale garce pouvait-elle le savoir ?

Petit à petit, les cris d'impatience se muèrent en murmures interrogatifs puis les questions se transformèrent en colère. Les pirates se tournèrent tous vers le gaillard d'arrière où Roberts tenait fermement la barre. Ils quittèrent le bastingage pour s'amasser sous le poste de pilotage. Wulfran resta légèrement en retrait, le visage impassible. Il repéra Ambre, Thérèse, Takashi, Grégoire et les jumeaux rassemblés sur le côté, derrière la masse des pirates. Il se retint de rejoindre son ami. Ils étaient capables de croire qu'il poursuivait Ambre. Ce qui n'était pas totalement faux. Même s'il avait du mal à l'admettre, il aimait lui balancer des méchancetés à longueur de temps. Wulfran reprit le contrôle du cours de ses pensées et les concentra sur son père.

Roberts avait donné la barre à Korp et s'était avancé jusqu'à la balustrade qui surplombait le pont.

« - Navré de ne vous prévenir que maintenant, mais si nous sommes dans ces eaux, ce n'est pas pour prendre d'assaut tous les navires que nous croiserons.

- Ah bon ? fit un pirate, sarcastique. J'aurais juré que nous étions des pirates pourtant. J'ai dû mal comprendre…

- Ces eaux sont trop dangereuses pour que nous puissions y exercer notre art.

- Auriez-vous peur ? » ricana un autre pirate.

Wulfran sentit une bouffée de colère l'envahir. Quel était le misérable qui avait osé traité son père de pleutre ? Il allait lui faire regretter d'être né.

« - Désolé de vous décevoir, mais non. Je ne tremble pas de frayeur à être ici.

- Pourquoi devrait-on avoir peur ? » s'enquit Thérèse dans un souffle.

Ambre se pencha vers elle et lui murmura.

« - Ces eaux sont patrouillées par des navires de guerre qui ont pour objectif de débarrasser les Caraïbes de l'engeance que nous représentons.

- Si c'est si dangereux, pourquoi sommes-nous là ?

- Je ne sais pas, » mentit Ambre.

Pendant ce temps-là, Roberts poursuivit ses explications.

« - Je compte rester par ici quelques temps et, si nous voulons avoir la paix, il vaut mieux éviter d'avoir toute l'armada derrière le train. Et pour ça, il vaut mieux éviter de taquiner les marchands.

- Et pourquoi voulez-vous rester ici alors ? demanda un pirate massif au torse nu et basané.

- Vous le saurez en temps voulu, répondit simplement Roberts.

- Donc on va rester là sans rien faire ? à regarder passer nos proies ?

- En effet. Mais ne vous en faites pas, nous ne resterons pas éternellement ici. Et puis ce ne sont pas ces pauvres marchands de vanille et de tabac qui auraient fait notre fortune. »

Roberts se tut. Ses hommes comprirent qu'il ne donnerait pas d'autres explications.

Les pirates n'étaient pas convaincus mais ils sentaient bien qu'il y avait quelque chose dans l'air. Leur capitaine ne ferait pas une chose pareille à la légère. Ils ne protesteraient donc pas, sauf si cela durait trop longtemps.

« - Vous êtes le capitaine… » dit un forban, laissant ainsi entendre qu'il acceptait cet ordre, à condition que cela ne dure pas indéfiniment.

Roberts pencha légèrement la tête, en guise de remerciement. Au moins, il n'aurait pas à imposer sa décision par la force.

« - Retournez au boulot ! » beugla Korp pour couvrir les murmures incessants des pirates qui avaient succédés aux paroles de Roberts.

Les pirates s'éparpillèrent. Le quart huit retourna dans la mâture, tandis que le quart d'Ambre et celui de Thérèse retournaient dans la cambuse y finir leur repas. L'atmosphère festive qui était née du futur abordage retomba, remplacée par les hypothèses plus ou moins farfelues des forbans qui essayaient de comprendre ce que cherchait leur capitaine.

Ambre rit sous cape en en entendant certaines, telle que kidnapper la fille unique du gouverneur de la Jamaïque pour demander une rançon exubérante.

« - Il paraît qu'elle est charmante cette gamine… dit un des pirates.

- Elle s'intéresse beaucoup à nous, à ce qu'on dit.

- Voilà qui doit faire d'elle la honte de la famille. Encore une aristo qui croit que la piraterie est un monde pour elle… dit Wulfran en s'incrustant dans la conversation. Il avait prononcé ces paroles d'une voix suffisamment forte pour qu'Ambre les entende.

- N'espère pas que je vais me vexer, répondit Ambre en se faisant resservir des patates au lard.

- Il serait anormal de te vexer pour ça, reprit Wulfran.

- Et pourquoi donc ? s'enquit Ambre sans lever le nez de sa pitance.

- Parce qu'on n'a pas à se vexer de la vérité.

- J'aurais dû me douter que tu sortirais un truc de ce genre. C'est bien digne de toi, ça tiens ! »

Wulfran émit un ricanement grinçant, mais Ambre n'en avait cure. Les insultes et les bas commentaires de Wulfran lui passaient à vingt milles au-dessus désormais. Ou, plus exactement, c'est ce qu'elle essayait de se dire. Elle n'aimait pas lui faire plaisir en se prenant à son jeu. Même si, au bout du compte, elle aimait elle aussi lui chercher des noises.

Cela faisait maintenant deux semaine que l'Ecumeur rôdait entre la Jamaïque, Cuba et les îles Cayman. Il s'était arrêté plusieurs fois dans de toutes petites îles. Roberts avait ordonné que ces hommes soient là le lendemain pour la marée de l'après-midi. Il serait intransigeant là-dessus. Ceux qui ne seraient pas là au moment du départ seraient abandonnés sur place, jusqu'au moment où l'Ecumeur repasserait par là.

Et pendant que les pirates s'égayaient à terre, Roberts disparaissait et on ne le voyait revenir que tard le soir ou bien le lendemain matin. Ambre et les jumeaux tentèrent une fois de le suivre mais Roberts ne fut pas dupe. Lorsqu'il repéra qu'il était suivi, il tourna au premier croisement qu'il rencontra et s'arrêta derrière le mur de la bâtisse. Il tira son épée et attendit que ceux qui l'avaient pris en filature tournent dans la ruelle sombre.

Vif comme un chat, il plaça sa lame sous le menton de la jeune fille.

« - Que… que ? bégaya Roberts en retirant son épée de la gorge d'Ambre.

- Heu… commença celle-ci, cherchant une raison valable de suivre la même direction que lui.

- Vous me suiviez ?

- Naaan ! jamais, se défendit Fred avec beaucoup de crédibilité.

- On cherchait une taverne pour dépenser les sous que nous n'avons pas encore gagnés… acheva George.

- Je vois… marmonna Roberts en les fixant d'un regard mauvais.

- Mais sinon, j'avoue qu'on aurait bien aimé savoir où vous alliez comme ça… dit la jeune fille qui savait que leur mensonge n'avait pas pris et que, tant qu'à faire, elle n'avait rien à perdre à demander à venir avec lui.

- Navré ma petite, mais c'est confidentiel. Maintenant, allez vous trouver une occupation plus saine : je ne sais pas si la prochaine fois j'arriverais à arrêter ma lame à temps…

- La vieillesse… » soupira Fred d'un ton mélo-dramatique.

Roberts ne se vexa pas. Il avait depuis longtemps appris à prendre au troisième degré les plaisanteries des jumeaux.

Cette aventure s'arrêta là. Ambre et ses compagnons n'essayèrent plus de savoir ce que faisait Roberts. Et puis Ambre savait que, peut-être, Roberts lui dirait tout en temps et en heure. C'est lui-même qui lui avait avoué qu'il aurait peut-être besoin de ses conseils.

Leur périple se poursuivit ainsi pendant près d'un mois. Roberts faisait halte assez souvent dans divers ports de petites envergures et seulement lorsque les vaisseaux de la flotte royale n'y étaient pas. Ils en croisèrent quelques uns mais l'Ecumeur était suffisamment rapide pour les semer.

Puis un matin, Korp alla chercher la jeune fille. Il ne se donna pas la peine de monter tout en haut du mât pour aller dénicher la jeune fille dans le nid de pies. Il se contenta de l'appeler de vive voix du pont, à quelques trente mètres en-dessous de lui.

« - AMBRE ! le capitaine veut te voir !

- J'arrive ! » répondit-elle de la cime du navire.

Ambre reposa sa guitare qu'on l'avait obligée à prendre et la cala dans un coin, et, quand elle fut sûre que son instrument ne risquait pas de dégringoler, elle amorça la descente. Lorsqu'elle passa devant la vergue où se travaillaient le fils de Roberts, son regard croisa le sien. Elle n'arriva pas à déterminer ce qu'il ressentait. Colère, haine, jalousie, surprise ?

Lorsqu'ils entendirent que Roberts la faisait mander dans sa cabine, quelques pirates sifflèrent et lui lancèrent quelques piques obscènes qu'elle ignora royalement. La jeune fille descendit du grand mât la tête haute puis gagna l'arrière du bâtiment. Elle frappa à la porte et entra sans attendre de réponse, tant elle était surexcitée de connaître enfin ce que faisait Roberts à chaque fois qu'ils s'arrêtaient dans un port.

« - Tu aurais pu attendre que je te dise d'entrer, la réprimanda son capitaine.

- Désolée.

- Je t'offre un verre ?

- Non merci. Les autres vont être jaloux.

- Ah oui. L'odorat sur-développé des pirates en mal de rhum… plaisanta Roberts.

- Que me vouliez-vous ? demanda Ambre, n'y tenant plus.

- Nous allons nous arrêter à Port-Royale.

- Hein ? manqua de s'étouffer la jeune fille.

- Pas à Port-Royale même. Mais j'ai quelqu'un à voir là-bas. Et on m'a dit que j'y suis recherché. Il y a mon portrait placardé sur tous les murs.

- C'est embêtant, ça…

- En effet. Et je me vois mal y envoyer Trévor ou Korp. Même s'ils sont au courant, ils sont eux aussi trop connus. Je ne veux pas risquer de les perdre.

- Pourquoi pas Wulfran ?

- Il a la même tête que moi. Et de plus, il n'est pas au courant. Enfin… pas de tout.

- Moi non plus, remarqua Ambre.

- Non mais tu vas l'être.

- Pourquoi ? fit la jeune fille, aux anges.

- Parce que j'ai demandé à un collègue, lorsque nous étions à Leogane, comment était connu le Serpent-Dragon.

- Et ?

- Tu es toujours un mastodonte, de quasi deux mètres de haut, terrifiant rien que par l'aspect. Y'a même des variantes : tu aurais les cheveux rouges du sang de tes innombrables victimes et ton épée est aussi longue que… que… je ne me souviens plus de la comparaison mais c'était assez flatteur.

- Vous voulez donc que j'y aille à votre place parce que personne ne risque de me reconnaître et que je suis déjà à moitié au courant ?

- Voilà, c'est ça.

- C'est un ordre, je présume ? j'peux pas refuser ?

- En effet.

- D'accord, mais ne comptez pas sur moi pour faire dans le bénévolat…

- Tu es devenue trop piratesque.

- Je prends ça pour un compliment.

- Très bien, soupira Roberts, tu auras une prime de risque.

Donc ça, c'est fait.

- Quand est-ce que vous me déposez ? demanda Ambre.

- Demain matin. Ou dans la nuit, si le vent se maintient.

- Vous ne craignez pas de briser la coque contre des récifs en approchant de Port-Royale ?

- C'est bientôt la pleine lune, nous devrions avoir suffisamment de lumière. Et puis, je connais bien cette région.

- Très bien. Que faut-il que je sache ?

- Viens par là, que je t'explique tout d'abord où est-ce que je te dépose. »

Ambre s'avança et se pencha par-dessus l'épaule de son capitaine, au-dessus de la carte de la mer des Caraïbes. Roberts dessina un cercle fictif avec son doigt dans le bleu de la mer, entre Leogane et la Jamaïque.

« - Nous sommes quelque part par là, lui indiqua-t-il. On arrivera tôt demain sur cette côte. J'espère pendant la nuit, ça nous évitera d'être vus. On te laisse là et tu pars joyeusement à pattes jusqu'à Port-Royale. Tu devrais en avoir pour deux ou trois heures.

- C'est pas allé et retour, je suppose ?

- Une petite marche ne te fera pas de mal. Bon. Une fois que tu arrives à Port-Royale, tu vas aller voir un certain monsieur Libnik.

- En voilà un nom à coucher dehors, marmonna Ambre.

- Je me passe de tes commentaires.

- Pardon.

- Il habite dans le centre ville, rue de l'arbre sec, je crois. Y'a une forge à côté. Au pire demande, il est assez connu et il a une réputation d'honnête marchand.

- Vous avez des amis marchands ?

- Oui. Ça date d'il y a… très longtemps.

- Que dois-je lui demander ?

- Ce qu'il sait sur Norrington, sur ce qui se passe à Port-Royale, tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec ce qui nous intéresse.

- Bien, répondit Ambre. Et je rentre comment ?

- On viendra te chercher à la nuit. Attend-nous au même endroit.

- Hu, hu, fit-elle en guise d'approbation.

- Bien. Finis ton quart et va te coucher.

- Oui mon capitaine.

- Ah ! autre chose avant que tu t'en ailles. Il va falloir te trouver des vêtements corrects. Demande à Trévor s'il sait si on a des vêtements féminins dans la cale. Sinon, tu devras te déguiser en homme. Demande aux jumeaux de t'aider, je sais qu'ils sont plus ou moins au courant. File maintenant.

- Bien mon capitaine. »

Ambre se redressa, fit craquer ses lombaires puis salua son capitaine et quitta la pièce chaleureuse. Sur le pont, elle fut éblouie par le soleil qui se réverbérait sur les flots mouvants. Il lui fallut quelques secondes avant que ses yeux ne se déshabituent de la pénombre de la cabine de son capitaine. Puis elle retourna dans le nid de pies d'où elle devait surveiller l'horizon. Roberts avait confié sa longue vue à ceux qui prenaient place en haut du grand mât pour qu'ils puissent distinguer s'il s'agissait d'un navire marchand ou bien d'un bâtiment de guerre.

Alors qu'elle grimpait lestement dans les haubans, elle croisa de nouveau les yeux de métal de Wulfran. Elle y lut toutes les questions qu'il aurait aimé lui poser. Ambre haussa les épaules pour lui signifier qu'elle ne pouvait rien lui dire et continua son ascension. La jeune fille enjamba gracieusement la rambarde et s'assit en tailleur, comme toujours. Elle reprit sa guitare et gratouilla les cordes d'un air distrait.

Un sourire rêveur naquit sur ses lèvres desséchées. Elle allait sortir de la routine du simple pirate et participer plus activement au travail secret de Roberts. Elle allait enfin lui être plus utile qu'en simple Serpent-Dragon.

Et Wulfran n'y pourra rien.

Mouhahahaha !

« - Debout ! ordonna sèchement une voix familière.

- Nyy ? fit Ambre d'une voix pâteuse.

- Tais-toi et lève-toi en silence, » poursuivit la voix aussi bas que possible.

Ambre ouvrit difficilement un œil qu'elle tourna vers son interlocuteur. C'était Korp.

« - Qu'est-ce kya ? demanda-t-elle, toujours endormie.

- C'est l'heure.

- De quoi ? dit Ambre qui n'arrivait toujours pas à remettre de l'ordre dans ses pensées.

- Port-Royale, Libnik. Ça te rappelle quelque chose ? gronda le second.

- Oooh ! fit Ambre qui émergeait enfin. J'arrive.

- Tu ferais bien, » répliqua Korp en baissant la voix pour ne pas réveiller les autres.

Ambre rejeta sa couverture, s'étira en baillant puis se leva sous le regard exaspéré du second.

« - Active-toi un peu.

- J'me dépêche, j'me dépêche…

- Mouais, » grogna Korp.

Ambre tourna le dos à l'imposant second qui était obligé de se tenir courbé pour ne pas se cogner la tête contre les poutres du plafond, et retira sa large chemise. Elle fouilla dans son sac de toile pour en sortir une robe toute simple, dans les tons jaune-ocre. Elle l'enfila prestement, chaussa des escarpins un brin trop grand pour elle et se saisit d'un tissu de même couleur que sa robe pour couvrir ses cheveux si elle voyait qu'elle pouvait être reconnue. Lorsqu'elle fut prête, elle se retourna vers Korp qui prit silencieusement la direction de la sortie. Elle lui emboîta le pas quand soudain une main l'agrippa vigoureusement par le poignet.

Ambre retint un cri de surprise et se retourna vers le fils de Roberts.

Qui d'autre ?

« - Ça devient une habitude chez toi ! grogna-t-elle à voix basse.

- Où vas-tu encore ? gronda-t-il d'une voix rauque de n'avoir pas servi depuis le moment où il s'était couché.

- Shuuut ! siffla Ambre en posant un doigt fin sur ses lèvres.

- Non, tu ne t'en iras pas comme ça… » dit-il en élevant la voix.

Ambre lui plaqua vivement une main sur la bouche pour le faire taire et se pencha vers lui. Elle lui souffla à l'oreille aussi doucement que possible.

« - Tais-toi et rendors-toi si tu ne veux pas te faire engueuler par ton père. Si tu as des questions, pose les lui directement. Moi, je n'ai rien à te dire.

- Mais… protesta-t-il sous les doigts de la jeune fille.

- Rendors-toi, » ordonna la voix de Korp, revenu sur ses pas.

Ambre relâcha la pression qu'elle exerçait sur la bouche de Wulfran et se redressa. Ils échangèrent un long regard puis, avec un soupir, Wulfran se retourna dans son lit et remonta les couvertures sur lui.

Brave petit. Pour une fois qu'il comprend quelque chose et qu'il ne râle pas !

Cette fois, Ambre put sortir sans encombre. Il faisait encore nuit. Sous le large croissant de lune se découpait nettement la côte sableuse de la Jamaïque. Sur le pont ne se trouvaient que Trévor, Korp et Roberts. Le quart qui se trouvait dans la mâture y était depuis quelques heures déjà et les hommes étaient fatigués. Lorsque la relève viendrait, ils iraient directement se coucher, sans parler du départ discret de la jeune fille. C'était en tout cas ce que Roberts espérait. Dans le cas contraire, il n'aurait plus qu'à inventer une histoire plus ou moins crédible.

« - Tu es prête ? demanda Roberts à Ambre en la détaillant des pieds à la tête.

- Oui.

- Ça fait bizarre, murmura-t-il.

- De quoi ?

- Te voir en robe, répondit Korp à la place de son capitaine.

- C'est certainement plus étrange pour moi que pour vous…

- Tu as pourtant déjà porté ce genre de choses il fut un temps, se moqua Trévor.

- Il fut un temps… y'a très longtemps, dit Ambre avec un sourire.

- Allons-y, » ordonna Roberts à voix basse.

Ils avaient déjà mis un canot à la mer pendant qu'elle se préparait. Ils n'eurent qu'à descendre l'échelle incrustée dans la coque du navire. Une fois installés dans la petite barque, ils se saisirent tous des rames et se mirent à pagayer en rythme vers la plage.

Quelques dix minutes plus tard, ils arrivèrent en bordure de la plage. Korp et Roberts sautèrent à l'eau pour tirer l'embarcation au sec sur le sable, pour qu'Ambre n'ait pas à mouiller sa robe.

Qu'ils sont attentionnés !

Les grains de sable crissèrent furieusement contre le fond du canot et Ambre sauta lestement hors de la barque. Trévor en sortit également, quoique plus lentement du fait de sa jambe de bois.

Les quatre se réunirent à quelques mètres de la limite d'échouement des vagues. Roberts et Korp soufflaient encore fort d'avoir tiré la barque et ses deux passagers sur la plage. Le capitaine de l'Ecumeur plongea son regard dans celui de son Serpent-Dragon.

« - Tu as intérêt à nous revenir vivante et entière, la menaça-t-il gentiment.

- C'est gentil de vous inquiéter pour moi, répondit Ambre avec un sourire quelque peu inquiet.

- On ne s'inquiète pas pour toi personnellement, on veut juste que tu nous ramènes les informations qu'on veut et que tu restes entière, parce qu'un Serpent-Dragon unijambiste n'a aucun intérêt, se moqua Korp.

- Ne fais pas trop de bêtises, dit le quartier-maître en administrant à la jeune fille une puissante claque dans le dos.

- Teuuh ! fit Ambre sous le choc.

- Tsss ! pas costaud ces petites bêtes, ricana Korp en croisant les bras sur son imposante poitrail.

- Même endroit ce soir, c'est bien compris ? demanda Roberts.

- Oui mon capitaine, répondit Ambre, docile.

- J'espère qu'on ne sera pas trop en retard.

- Moi non plus, dit Ambre.

- Bien, vas-y maintenant, ordonna Roberts. Il va bientôt être l'heure du changement de quart.

- Remonte un peu dans la forêt, lui conseilla Trévor, à ma connaissance, il y a une route qui va vers Port-Royale.

- Compris, » répondit Ambre.

Les trois hommes adressèrent encore quelques conseils à la jeune fille puis regagnèrent leur embarcation. Korp et Roberts poussèrent la barque et sautèrent dedans alors qu'ils avaient de l'eau jusqu'à la taille. Ils récupèrent les rames et repartirent vers l'Ecumeur, après avoir jeté un dernier regard à Ambre qui n'avait toujours pas bougé.

Lorsqu'ils furent suffisamment loin, Ambre fit demi-tour et s'engouffra sous l'ombre des palmiers. Alors qu'elle marchait d'un bon pas, elle entreprit de rassembler ses abondants cheveux blancs et les noua en un chignon serré. Elle attacha son foulard sur sa tête pour masquer le mieux possible son étrange couleur de cheveux. Elle espérait qu'à la lumière du soleil, son châle jaune lui donnerait des reflets blonds.

Sinon bah…

Il lui fallut moins d'une demi-heure pour sortir de cette forêt clairsemée. Elle traversa un champ d'herbe rase dans lequel paissaient quelques vaches puis poursuivit à travers des champs cultivés.

Je crains que les informations de Trévor ne soient pas à jour…

Le ciel, du gris, passa au rose orangé avant que le soleil ne montre son disque éblouissant.

Le bas de sa robe était trempé de rosée lorsqu'elle atteignit enfin la route de terre battue. La jeune fille s'arrêta quelques instants pour se reposer.

Maintenant… à droite ou à gauche ?

Ambre réfléchit un instant. Elle revit la carte sur laquelle Roberts était penché. Elle était arrivée au sud-est de l'île. Elle devait donc partir à gauche pour tomber sur Port-Royale.

J'espère que je ne me plante pas. Je n'ai pas envie de faire le tour de l'île !

Ambre prit donc à gauche et repartit d'un bon pas. Ses souliers lui faisaient mal aux pieds et elle se promit de faire une crise à Roberts en rentrant, rien que pour redevenir pendant un petit moment l'Ambre insupportable qu'il avait connue.

Mouhahaha !

La jeune fille se fit dépasser deux heures après le lever du soleil par un chariot tiré par un cheval de trait couvert de sueur. Elle interpella le conducteur et lui demanda si elle était encore loin de Port-Royale. Il lui répondit avec un accent épouvantable. Il lui apprit néanmoins qu'elle n'en avait plus que pour une bonne heure de marche.

Au moins, je suis dans la bonne direction.

« - Mais ma p'tite dème ! vous voulez p't'être que j'vous prénne avec môa ?

- Heuuu… vous allez aussi à Port-Royale ?

- 'v'demment ! j'vais y vendre d'bois d'chauffage ! montez ! ça s'ra mieux qu'de marcher !

- J'accepte avec plaisir, » répondit Ambre en se hissant à côté du conducteur.

Le vieil homme lui fit un peu plus de place et épousseta le banc de bois.

« - Merci, dit Ambre avec un sourire reconnaissant.

- Pas d'quoé ! allé ! hu cocotte ! » répondit le paysan en faisant claquer son fouet.

Le cheval se remit pesamment en route.

Le vieillard, ravi d'avoir de la compagnie, lui demanda ce qu'elle venait faire à Port-Royale, d'où elle venait et un tas d'autres choses plus ou moins indiscrètes. Au début, Ambre se débrouilla assez bien. Elle allait voir de la famille et elle venait d'un village de l'autre côté de l'île, dont le nom l'avait marquée lorsqu'elle avait regardé la carte de Roberts. Puis, lorsque le vieux posa des questions trop pointues, comme ce que faisait ces parents, si elle était mariée, parce p't'être qu'il connaîtrait son mari parce qu'il avait des amis de longue date dans le soi-disant village qu'elle habitait, Ambre détourna habilement la conversation.

Elle le fit parler du temps, contre lequel les paysans sont toujours mécontents. Trop sec, trop d'eau. Et je me souviens il y a cinquante ans, et patati et patata.

Le vieil homme n'avait toujours pas cessé ses jérémiades lorsqu'ils arrivèrent en vue de Port-Royale. Il s'arrêta à l'entrée de la ville. Il lui indiqua le chemin qu'elle devait suivre dans son incompréhensible patois et la salua avec effusion. Après un dernier signe de la main, Ambre entra dans le port d'attache de Norrington.

oooooo ooooooO

Alalala !

Qu'est-ce que je leur fait faire à ces pauvres petits ! qu'est-ce que je m'amuse !

Mouhahaha je suis diabolique !

Et sinon, vous en avez pensé quoi ? parce que si je suis la seule à m'amuser, c'est moins drôle !

° ° ° ° °

autre chose avant que je retourne travailler. Comme les parutions sont pas très régulières, si y'en a qui veulent que je les prévienne quand je publie un nouveau chapitre au lieu de regarder tous les mois, dites-le. Moi, ça me coûte rien.

Voili voilou !

Bazouilles à tous

Archange