Et un chapitre 30 !

Je sais, ça fait un moment que vous l'attendiez mais… hé ! j'ai déjà réussi à le pondre avant les vacances de Pâques, c'est déjà pas mal.

Et puis j'ai dû regarder pirates des Caraïbes pour regarder les lieux, les noms et tout et tout. Ça prend du temps (même si c'est pas forcément désagréable…). Je sais, c'est que des excuses lamentables mais je fais ce que je peux pour les poster le plus vite possible (surtout, ne pas dire que j'en ai écrit plus de la moitié en une demi-journée).

Bref. Je vous laisse lire.

OooOooOooO

Chapitre 30 :

Rencontres inattendues

Wulfran était furieux. Il tournait en rond comme un lion en cage depuis le matin. Les jumeaux étaient dans le même état que lui, mais pas pour les mêmes raisons. Le fils de Roberts se moquait royalement de ce qui pouvait arriver à la jeune fille. Ce qui l'énervait au plus haut point, c'était que son père lui ait confié une mission à propos de laquelle il ne savait rien.

Et le pire de tout, c'était qu'il n'avait toujours pas eu l'occasion de voir son père.

« - Calme-toi, lui intima Thérèse, agacée de le voir dans tous ses états.

- Me calmer ? tu voudrais que je me calme ?

- Oui, c'est ce que je veux.

- Je…

- Tais-toi ! le coupa-t-elle. Tu devrais te réjouir au contraire que ce soit elle et pas un autre qui y soit allé.

- C'est le fait que mon père l'ait choisie qui m'énerve, justement ! grinça Wulfran, tout en montrant à la blondinette comment elle devait procéder pour refaire un certain nœud.

- Mais c'est parce qu'elle sait toujours trop de choses qu'il l'a choisie ! répliqua Thérèse.

- Comment ça ? s'étonna Wulfran.

- Elle m'a raconté comment vous aviez surpris certaines conversations privées…

- Ah oui… » se souvint brutalement le ténébreux jeune homme.

Son regard se fit soudain lointain tandis que ses pensées remontaient le cours de ses souvenirs jusqu'à trouver ceux qui étaient intéressants. Et il comprit alors que son père se servait d'Ambre parce qu'elle était une des rares à reconnaître les soucis que Norrington lui causait.

Mais je suis au courant aussi !

Il soupira bruyamment, ce qui lui valut un regard noir de la part de Thérèse. La jeune fille reposa ce qu'elle était en train de faire et plongea son regard de glace dans celui du jeune homme.

« - Tu en sais autant qu'elle, c'est mais ! si tu réfléchissais un peu plus souvent, tu comprendrais que si ton père l'a envoyée elle c'est qu'il préfère la perdre elle plutôt que son cher fils !

- Certes mais… elle est capable de se débrouiller pour continuer à servir mon père comme ça, comme elle le fais en marchandant nos prises, et… je n'ai aucune envie qu'elle devienne plus…

- Importante que toi ? aucun risque. Et sache que personne n'est irremplaçable. Elle moins qu'un autre.

- A ce propos, pourquoi est-ce que tu es toujours gentille avec elle ? demanda Wulfran.

- Je ne vois pas le rapport avec la conversation précédente.

- On s'en fout, coupa Wulfran, répond à ma question.

- Pour la simple raison que, si je me la met à dos maintenant, je ne ferais pas long feu sur ce navire, ni sur aucun autre d'ailleurs. Je vais attendre d'en savoir un peu plus et d'être un pirate modèle avant de me faire jeter de ce navire.

- Comment ça, te faire jeter ?

- Parce que je pense qu'elle est suffisamment intelligente, une fois qu'elle m'aura percée à jour, pour me faire descendre dans l'estime de tout le monde. Je ne resterais pas longtemps sur l'Ecumeur après ça.

- Mouais. Tu n'as peut-être pas tort pour ça mais…

- Mais ? poursuivit Thérèse.

- Tu m'as menti.

- Comment cela ? s'étonna la blondinette.

- Tu m'as dit que tu m'en débarrasserais quand tu monterais à bord.

- J'ai dit ça. Mais je n'ai pas dit quand. Sois patient mon poussin.

- Je ne suis pas ton poussin.

- Tu as une chemise jaune. »

Que puis-je répondre à une observation aussi débile ?

Alors qu'il s'apprêtait à lui poser une nouvelle question, Roberts sortit de sa cabine où il était resté enfermé pendant près d'une heure avec Korp.

« - Je te laisse cinq minutes, déclara Wulfran à la blondinette.

- Où tu vas ? lui demanda celle-ci.

- Demander quelques trucs à mon père maintenant que celui-ci est sorti de son trou.

- Mais t'es loin d'avoir fini ton quart ! protesta Thérèse. Tu vas te faire tuer par Trévor !

- Meuh non. »

Wulfran ne laissa pas le temps à la jeune fille d'ajouter un seul petit mot, fut-il gentil, et s'élança dans les haubans. Il passa rapidement devant la vergue sur laquelle travaillaient les jumeaux et Takashi. Les trois compagnons d'Ambre le regardèrent descendre avec une lueur d'intérêt dans leurs regards sombres mais Wulfran ne leur prêta pas attention.

Le jeune homme sauta lestement sur le pont puis ses yeux de métal balayèrent l'espace à la recherche de son paternel. Roberts s'était rendu sur le gaillard d'avant d'où il observait l'horizon, l'air pensif. Wulfran repéra le quartier-maître alors que celui-ci descendait dans les ponts inférieurs du navire sans un regard en arrière. Le jeune homme esquissa un sourire.

Pour une fois que la chance me sourit…

Wulfran se précipita sur le gaillard d'avant, ralentit un peu l'allure au moment d'arriver près de son père.

« - Puis-je te parler une minute ? demanda le jeune homme.

- Tu ne devrais pas être en train de travailler en ce moment même ? répondit Roberts en se retournant vers son fils.

- Si mais… pourquoi Ambre est-elle descendue à terre cette nuit ? »

Roberts contempla son fils avec une certaine surprise puis son visage revêtit son masque d'impassibilité.

Quoi ?! c'est lui qui se plaint d'habitude parce que je tourne trop autour du pot et que je n'en viens pas directement au fait !

« - Tu ne t'en doutes pas ? demanda simplement Roberts.

- Bin… j'entrevois plusieurs possibilités mais j'aurais besoin de quelques renseignements supplémentaires pour trancher. »

Le capitaine de l'Ecumeur soupira. Ses yeux noirs dérivèrent sur l'océan et finalement, Roberts s'avachit pesamment sur le bastingage, près de la figure de proue, là où Ambre aimait travailler. Il tapota doucement le bastingage du plat de la main, invitant ainsi son fils à venir près de lui.

Obéissant, Wulfran vint s'accouder à côté de son père.

« - Ambre est partie à Port-Royale pour aller me chercher des informations.

- C'est ce que tu faisais dans chaque île où on s'est arrêté ces derniers temps, c'est ça ?

- En effet.

- Alors pourquoi n'y es-tu pas aller cette fois ? s'étonna Wulfran.

- Parce que mon portrait est placardé sur tous les murs. Et je ne tiens pas particulièrement à être pendu. Je ne pouvais pas t'y envoyer pour la même raison.

- Tu veux dire que je suis aussi recherché ?

- Je veux dire qu'on a la même tête, corrigea Roberts.

Dommage.

- Mais Ambre aussi est connue, non ? c'est ton terrible Serpent-Dragon… fit Wulfran avec mépris.

- On commence à la connaître mais uniquement dans le monde de la piraterie. Les marins la voient toujours comme un monstrueux bonhomme qui se nourrit du sang de ses victimes.

- Mais y'a toujours un risque qu'on la reconnaisse… poursuivit Wulfran.

- Minime.

- Peut-être pas aussi minime que ça, rétorqua le ténébreux jeune homme. Y'a pas mal de marchands qui viennent mouiller à Tortuga ou ailleurs pour éviter de payer certaines taxes… et il se peut que eux la reconnaissent.

- Mais qui les croira ? il leur faudrait convaincre Norrington que cette petite gamine d'à peine vingt ans est une dangereuse machine à tuer. Et pour prouver leurs dires, ils devraient avouer qu'ils font du commerce avec des pirates. Ça n'est pas dans leurs intérêts…

- Mouais, grogna Wulfran. Admettons. Mais imaginons qu'elle soit attrapée et pendue. Tu aurais perdu, même si cela me fait mal de l'avouer, un de tes meilleurs… hommes, ricana-t-il.

- Ça m'embêterais, admit Roberts.

- Si tu es conscient de ce risque, alors pourquoi l'as-tu envoyé elle ? et pas un autre pirate quelconque dont la mort ne chagrinerait personne ?

- Parce qu'elle est déjà au courant de beaucoup de choses. Comme toi, ajouta Roberts avant que son fils n'ait pu râler.

- Tu parles de cette campagne menée par Norrington ?

- Oui.

- Elle nous concerne tous. Et tous sont au courant. Alors pourquoi Ambre ?

- Pour plusieurs raisons, répondit le capitaine de l'Ecumeur.

- Qui sont ?

- Premièrement parce que, même si tout le monde est au courant, nous ne sommes que très peu à prendre ça au tragique. Beaucoup pensent que, Jack, moi et quelques autres, sommes fous de nous inquiéter comme ça. Que nous essuierons cette mauvaise passe comme nous l'avons toujours fait, que tout va redevenir comme avant sans que l'on n'est rien besoin de faire.

- Ils n'ont peut-être pas tort… commença Wulfran.

- Tu crois ? répliqua Roberts. Que peut-il se passer si on se retrouve avec toute une flotte armée et organisée toujours collée à nos basques ? ne va pas croire qu'ils ignorent l'existence de Tortuga et des autres villes pirates. Ils ne les situent peut-être pas toutes mais… imagine qu'ils prennent d'assaut nos villes et nous pourchassent le reste du temps. Combien de temps penses-tu qu'on…

- Je vois, l'interrompit son fils. Et tu penses qu'expliquer ton point de vue à l'équipage ne te fera passer que pour un con ?

- Je n'aurais pas employé cette formulation, mais oui. Je pense qu'ils me prendraient pour un débile fini.

- Korp et Trévor sont au courant et sont d'accord avec toi ?

- Oui, mais comme moi, ils seraient pendus à peine entrés dans Port-Royale.

- Mouais. Mais je suppose que Fred et George, Takashi ou bien même Grégoire étaient des candidats potentiels… alors pourquoi Ambre ? demanda Wulfran, qui ne voulait pas comprendre le choix de son père.

- J'avais dit que j'avais plusieurs raisons de l'avoir choisie. Si je l'ai envoyée à ma place, c'est aussi parce que j'ai confiance en elle.

- Pas dans les jumeaux ?

- Si mais… j'ai confiance en cette teigne aux cheveux blancs pour me rapporter ce que je veux savoir et même plus. Elle sait se démerder et…

- Je vois, le coupa froidement Wulfran.

- Excuse-moi, dit Roberts.

- Pourquoi ? s'étonna le jeune homme en tournant vers son père deux yeux gris arrondis par la surprise.

- De faire son éloge alors que tu ne la supportes pas. »

Wulfran haussa les épaules et reporta son attention sur la ligne d'horizon sur laquelle se dessinait vaguement la silhouette d'un navire. Marchand ou ennemi, la vigie n'avait su le dire.

« - Broâf ! fit Wulfran. Tu sais, maintenant…

- Tu la supportes enfin ?

- Je n'ai pas dit ça. Et ne le dirais sans doute jamais. Ce que je veux dire, c'est que je comprend… un peu… pourquoi tu t'intéresses à elle. Elle a quand même… certains intérêts. Enfin… pas pour moi mais… 'fin. Tu m'as compris.

- Oui, répondit Roberts en essayant de ne pas rire.

Vas-y, fous-toi de moi en plus !

- Je… je vais retourner bosser, dit Wulfran.

- Je t'en prie, » répondit Roberts qui se retenait de plus en plus difficilement pour ne pas éclater de rire. Il n'y parvint pas. Wulfran avait à peine fait deux pas que le capitaine de l'Ecumeur se mit à glousser.

Le jeune homme se retourna, le regard noir. Les épaules de son père tressautaient à chaque éclat de rire plus ou moins retenus.

« - Rââââh ! râla Wulfran en levant les yeux aux ciel. Pour une fois que j'essayais d'être presque gentil ! »

Roberts ne put en supporter davantage et laissa libre cours à son fou rire. Excédé, son fils fit demi-tour et regagna la mâture. Et du haut du mât de misaine, il pouvait encore voir son père écroulé de rire sur le bastingage.

« - Qu'est-ce que tu lui as dit de si drôle ? lui cria Fred de la vergue d'au-dessous.

- Rien, » marmonna Wulfran en se concentrant furieusement sur son travail.

Sacrebleu ! même quand elle est pas là, elle arrive à me faire passer pour un con !

Sale gamine.

Ambre était un peu perdue. Cela faisait très longtemps qu'elle n'avait pas mis les pieds dans une ville digne de ce nom. Port-Royale n'était pas ce qu'on peut appeler une grande cité mais elle n'avait rien à voir avec Tortuga ou les autres cités pirates.

Mais le plus étrange, ce n'était pas la taille de la ville. C'était le fait que tous les gens qu'elle croisait n'étaient pas des pirates. Des femmes radieuses avec leurs enfants qui allaient faire quelques courses, des hommes impeccablement rasés et sans épées à la ceinture… voilà qui avait de quoi la surprendre après tout ce temps passé auprès des pirates.

La jeune fille ajusta son foulard autour de sa tête et tourna dans une rue sur sa droite. Quelques centaines de mètre plus loin, elle se retrouva dans des quartiers insalubres où catins, détrousseurs et marins ivres se côtoyaient dans une atmosphère légèrement inquiétante.

Je pense… que je n'ai pas pris la bonne direction.

Malgré ça, elle se sentit tout de suite plus à l'aise. Il lui arrivait souvent de traîner dans ce genre d'endroits avec les jumeaux, lorsqu'ils voulaient faire des économies en ne dépensant pas toute leur paie en rhum de qualité dans une taverne bien tenue.

Ambre s'arrêta et promena ses yeux de miel autour d'elle. Elle repéra la prison, sorte d'immense tour accrochée à la falaise, grâce aux pirates pendus devant l'entrée où un petit écriteau miteux prévenait « pirates, ye be warned ». Elle eut une petite pensée pour ses compatriotes qui croupissaient dans ces geôles puis fit demi-tour. La jeune fille parvint sur une large place sur laquelle se dressait un petit marché. Des petites vieilles courbées sur leur panier en osier farfouillaient dans les étalages de fruits et légumes. Elle s'approcha de l'une d'elle, celle qui lui semblait la plus myope, et lui tapota doucement sur l'épaule. La brave femme sursauta et se retourna d'un bloc vers Ambre.

« - Excusez-moi de vous avoir effrayée, s'excusa la jeune fille avec son plus charmant sourire.

- Y'a pas de mal.

- Sauriez-vous où se trouve la rue de l'Arbre sec ? je cherche monsieur Libnik…

- Ooh ! répondit la petite vieille avec un grand sourire édenté. C'est tout simple ! vous prenez la première rue, là en face, vous remontez la rue et vous prenez la troisième à gauche. C'est la grande maison, avec un toit en ardoise, juste après la forge de monsieur Brown.

- Bien. Je vous remercie, dit Ambre avec douceur.

- Pas de quoi, ma jeune demoiselle.

- Passez une bonne journée, la salua Ambre avant de s'éloigner sans se presser.

- Vous aussi ! » répondit la vieille avant d'attraper violemment un poireau avant que sa voisine ne le fasse.

Ambre prit la direction que la vieille lui avait indiquée. Elle arriva en peu de temps dans la rue de l'Arbre sec, en passant entre des arcades qui ménageaient un passage sous une maison de pierre grise. Elle s'avança dans la rue de terre battue d'une démarche élégante, quoiqu'un peu crispée.

J'espère que je n'ai pas trop l'allure chaloupée de tout bon marin…

La jeune fille passa devant la forge dont aucun bruit ne sortait. Un peu surprise, elle poursuivit néanmoins son chemin. Elle s'arrêta et leva le nez pour regarder les toits et en découvrit plusieurs qui correspondaient à celui de Libnik. Profondément ennuyée, Ambre soupira bruyamment.

« - Vous cherchez quelque chose ? » lui demanda une voix masculine totalement inconnue.

Ambre se retourna brusquement et se trouva nez à nez avec un bel inconnu.

« - Heu… oui. Je cherche la demeure de monsieur Libnik.

- C'est celle-ci, » lui indiqua le jeune homme.

Ambre se détacha difficilement de sa contemplation du regard noisette de son sauveur pour se retourner vers la maison qu'il lui montrait.

« - Mais il n'est pas là pour le moment, l'informa l'homme.

- Ah ?

Voilà qui n'arrange pas mes affaires.

- Et savez-vous quand est-ce qu'il rentrera ?

- Je pense qu'il est simplement sorti faire un tour ou quelques courses. Il ne devrait pas en avoir pour longtemps.

- Je vois, répondit Ambre, dépitée.

- Vous pouvez attendre avec moi si vous le voulez, l'invita le jeune homme. Je n'ai personne à qui parler pendant que je travaille… »

Il avait l'air tout intimidé et mal à l'aise de lui avoir proposé ça. Ambre se rappela soudain qu'il n'était peut-être pas des plus recommandé pour une jeune fille seule de rester seule avec un parfait inconnu. Cela ferait jaser. Mais après tout, qu'en avait-elle à faire ? elle ne comptait pas s'établir ici.

« - J'en serais ravie, répondit Ambre avec son plus charmant sourire. Je ne suis pas d'ici et je ne connais pas du tout la ville… »

Le jeune homme lui répondit d'un grand sourire un peu tremblant puis se dirigea vers la forge en l'invitant à le suivre.

« - Vous êtes forgeron ? s'étonna Ambre.

- Apprenti, seulement… répondit-il d'un air sombre.

- Il faut toujours en passer par là… dit Ambre.

- C'est mieux quand on a un maître qui… »

Le jeune homme s'interrompit brusquement et rougit quelque peu. Il eut un sourire d'excuse et ouvrit la porte grinçante. Il précéda Ambre dans la pièce sombre, alla chercher une chaise qui traînait dans un coin et l'épousseta rapidement d'un revers de manche.

Ambre faillit l'interrompre en lui disant qu'elle préférait attendre près de la porte pour ne pas rater celui qu'elle était venue voir mais se retint. Elle n'avait pas assez l'air d'une fermière pour s'asseoir dans la poussière.

« - Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle lorsqu'il lui tendit la chaise.

- Will Turner, répondit-il avec un sourire.

Et quel sourire !

- Et vous ? poursuivit-il.

- Ambre.

- Ravi de vous rencontrer, dit-il en la saluant gracieusement.

- Moi de même, » répondit Ambre en s'asseyant sur la chaise.

Tout d'un coup, un ronflement sonore retentit dans la pièce, qui fit sursauter Ambre. La jeune fille se retourna pour déterminer la source de ce bruit. Elle découvrit alors un gros bonhomme avachi sur une chaise, mal rasé, la tête renversé en arrière et serrant contre sa bedaine proéminente une bouteille d'alcool.

Ambre sourit lorsqu'elle reconnut l'odeur fruité du rhum.

Roberts a raison lorsqu'il parle de l'odorat sur-développé des pirates…

La jeune fille se retourna vers Will et lui jeta un regard interrogatif. Celui-ci parut gêné.

« - Mon… maître, dit-il avec une légère expression de dégoût qu'il n'arriva pas à masquer entièrement.

- Qui vous apprend des tas de choses utiles, à ce que je vois…

- Heureusement que j'apprend assez bien dans la solitude… » insinua-t-il à voix basse.

Ambre lui sourit. Puis elle promena son regard autour d'elle pour connaître son nouvel environnement. Son regard accrocha les épées fixées sur un poteau.

« - Est-ce vous ou votre maître qui forgez ces lames ?

- C'est moi.

- C'est du beau travail… enfin… se rattrapa-t-elle, pour ce que je m'y connais ! »

Vas-y ma fille ! continues comme ça et tu finis à la potence !

Ambre et Will continuèrent à discuter de tout et de rien puis, au fur et à mesure que le mur de timidité et de réserve dressé entre eux s'émiettait, le jeune homme se dévoila un peu plus. Il avait été recueilli ici grâce à la fille du gouverneur, lorsque son navire avait été attaqué par des pirates. Avec ce qu'il lui indiqua d'après ses maigres souvenirs, elle y reconnut la patte de Barbossa.

Eh beh ! il a eu de la chance de ne pas y être resté !

Ambre ne put lui rendre la pareille : vu l'animosité qu'il montrait à l'égard des pirates, elle n'allait pas lui dire qu'elle les comprenait et encore moins qu'elle en était une. Et moins elle en disait, moins elle risquait de se compromettre en commettant une bourde.

Bien deux heures s'étaient écoulées depuis qu'elle était arrivée à Port-Royale. Elle était toujours assise sur sa chaise poussiéreuse, à attendre que le temps passe : Will ne lui parlait plus que par intermittence, tout occupé à forger la garde d'une épée. Elle allait être magnifique. Pour le futur commodore Norrington, lui avait-il dit.

Voilà qui est intéressant…

Et donc, pendant qu'il tapait comme un damné sur le fer rougeoyant et que son maître ronflait comme un bienheureux, Ambre s'ennuyait de pied ferme. Cela faisait trop longtemps qu'elle était à bord de l'Ecumeur avec son incorruptible quartier-maître pour qu'elle se sente à l'aise lorsqu'elle ne faisait rien. Elle aurait pu continuer à lui faire la conversation mais, gaffeuse comme elle l'était, elle risquait de se fourvoyer elle-même. Et comme elle était à cours de mensonges et de belles histoires, elle avait préféré se taire.

Le regard perdu entre les fentes des planches mal jointives de la porte, elle espionnait les allées et venues des gens. Ses yeux d'or se posèrent un bref instant sur un vieil homme, assez petit et maigrelet, courbé en deux sur sa canne, puis elle reporta son attention sur l'entrée de la rue.

Quelques instants à peine plus tard, elle entendit un voix de serviteur servile qui accueillait le retour de son maître.

« - Déjà de retour ? »

Ambre se redressa sur sa chaise.

Ah bah ! c'est pas trop tôt ! avec un peu de pot, c'est le bon.

Elle attendit que la porte se referme pour se lever. Elle épousseta le devant de sa robe et réajusta son foulard sur ses cheveux. Le jeune homme avait remarqué son nouveau dynamisme et l'observait du coin de l'homme, non sans cesser de taper sur sa lame qui émettait des étincelles de protestation.

« - Vous vous en allez ? demanda-t-il en lui jetant un bref regard avant de reporter son attention sur son œuvre.

- Oui. Je crois qu'il vient d'arriver…

Mais ne va pas croire que je pars sans regret.

La vue de ton charmant postérieur va me manquer…

- Bien… répondit-il, ne sachant visiblement pas quoi dire.

- Merci de m'avoir accueillie, dit Ambre avec un sourire charmeur.

- Tout le plaisir était pour moi, dit Will en repoussant une mèche de cheveux collés par la sueur. C'est plus agréable de passer le temps à deux… même si ma conversation n'était pas des plus extraordinaires ! ajouta-t-il en riant.

Son sourire est absolument char-mant.

- Le travail avant tout, je connais ça.

- La prochaine fois que vous venez à Tortuga, et que vous vous ennuyez, passez me voir !

- Je n'y manquerais pas. »

Après un dernier échange de sourire, radieux pour Ambre, la jeune fille quitta la forge et remonta la rue en direction de la demeure de ce monsieur Libnik. Au fur et à mesure qu'elle approchait de la large porte de bois, son cœur cogna de plus en fort dans sa poitrine, comme s'il voulait en sortir. Elle avala sa salive mais sa gorge resta sèche.

La jeune fille ralentit le pas lorsqu'elle arriva au bas des quelques marches qui menaient jusqu'à la porte. Elle prit une profonde inspiration avant de gravir l'escalier de pierre et frappa deux coups secs au battant de bois. Elle entendit des pas pressés qui venaient vers elle et la porte s'ouvrit sur un homme d'une trentaine d'années, assez grand et fin comme un roseau. Il avait un visage émacié et des pommettes hautes. Il était rasé de près et sa tenue était impeccable. Ambre se sentit un peu mal venue dans sa robe ocre, avec son allure de paysanne.

« - Heu… monsieur Libnik est-il là ? demanda-t-elle.

- Cela dépend pour qui, répondit l'homme d'un ton glacial en la toisant avec mépris.

- Je suis… heu…

Raah ! Roberts ne m'avait pas dit que j'aurais à convaincre son majordome à la con ! je peux pas prendre le risque de lui dire que je suis envoyée par le terrible pirate Roberts, même s'il se peut qu'il soit au courant.

- Oui ? vous êtes ? railla le majordome avec un sourire ironique.

- Je…écoutez, soupira-t-elle en le regardant dans les yeux, je viens de très loin. Je peux pas simplement le voir ? j'ai des informations confidentielles à lui transmettre…

- Quel genre d'informations ?

- Que y'a son grand-oncle du côté germain qui vient de mourir après s'être occupé du fils illégitime du frère de Libnik ! déclara-t-elle de but en blanc sans quitter des yeux ce bonhomme rachitique et arrogant.

- Monsieur Libnik n'a pas de frère.

- Je le sais bien ! je viens de vous dire que c'était confidentiel ! ce que j'ai à raconter à monsieur Libnik ne vous regarde aucunement.

- Je crains fort demoiselle que vous n'ayez alors fait tout ce chemin pour rien, » grinça le majordome.

L'homme s'apprêtait à refermer la porte sans qu'Ambre ait pu ajouter un mot lorsqu'une voix rouillée leur parvint.

« - Qui est-ce, Bernard ?

- Une mendiante, répondit le majordome.

- Hein ? s'écria Ambre.

- Vous savez bien que je ne donne pas l'aumône, dit monsieur Libnik du bout du couloir.

- Oui, monsieur, » fit obséquieusement le majordome.

Ah non, mon bonhomme ! tu ne m'auras pas comme ça !

Enervée, Ambre donna un bon coup d'épaule dans la porte avant que le serviteur ait pu la fermer. Le bonhomme, qui ne s'attendait pas à pareil attaque venant d'une pauvre paysanne, fut propulsé en arrière. Il atterrit lourdement contre le mur puis glissa à terre. Sans lui accorder un regard, la jeune fille pénétra dans la maison et avança droit devant elle, la tête haute. Soudain, un visage ridée apparut sur sa droite. Elle sursauta, surprise par cette apparition inattendue.

« - Qui êtes-vous ? demanda le petit vieux qu'elle avait aperçu de la forge.

- Je suis…

- Personne ! » rugit le domestique qui peinait à se remettre debout.

Ambre se pencha brusquement vers le petit vieux et lui chuchota à l'oreille de façon à ce qu'il soit le seul à l'entendre.

« - Je viens de la part de Roberts… »

Elle ne put rien dire de plus : le majordome était arrivée sur elle et l'avait empoignée par la nuque et la tirait en arrière. Ambre poussa un cri de douleur et tenta de se dérober, mais l'homme la tenait avec une poigne de fer.

Comment quelqu'un de si gringalet peut-il avoir autant de force ?

Le majordome allait la mettre proprement à la porte lorsque le petit vieux avança d'un pas en s'aidant de sa canne.

« - De quel Roberts parlez-vous ?

- Eh bien… commença Ambre, pouvez-vous dire à votre chien de me lâcher ?

- Bernard, lâchez-la. »

L'homme obéit à contre-cœur. Ambre se redressa et massa son cou endolori. Après avoir jeté un regard meurtrier sur le dénommé Bernard, elle s'avança vers monsieur Libnik.

« - Puis-je vous parler en privé ? demanda-t-elle.

- Venez, » répondit le petit vieux en retournant dans la pièce qu'il venait de quitter.

Ambre l'y suivit. Elle pénétra dans un large bureau, dont les murs étaient recouverts de bois lambrissés. Des étagères couvraient tout un pan de mur, recouvertes de livres, de liasses de papiers et de bibelots divers. Il y avait aussi un certain nombre de commodes dont les tiroirs débordaient de papiers plus ou moins froissés. Devant la fenêtre était un installé un imposant bureau de bois, recouvert d'un amas d'objets hétéroclites, tout comme le fauteuil qui se trouvait derrière.

« - Vous excuserez le chantier, dit le vieil homme en faisant le tour de son bureau. Asseyez-vous, je vous prie. »

Ambre chercha une chaise du regard. Elle en dénicha une sous un amoncellement de papiers et de livres, près d'une large table basse en bois sculptée, elle aussi embarrassée d'un tas de livres abîmés, ouverts pour certains à des pages craquelées. Elle débarrassa la chaise de tout ce qui l'encombrait et la porta jusqu'au bureau du vieil homme. Elle s'y assit avec grâce et attendit que Libnik en fasse autant.

Le vieillard enleva les parchemins qui trônaient sur son fauteuil recouvert d'un tissu vert d'eau, les posa par terre et s'assit à son tour. Il posa ses coudes sur son bureau, joignit les mains et y posa son menton sur lequel traînassaient quelques poils blancs au milieu d'un réseau de rides.

« -Je vous écoute, dit-il. De quel Roberts me parlez-vous ? j'en connais un certain nombre… »

Ambre se retourna pour vérifier qu'ils étaient bien seuls. Malheureusement, Bernard se tenait devant la porte, les bras croisés sur sa poitrine.

« - Bernard est au courant de toutes mes affaires, lui avoua Libnik pour l'inciter à parler.

- Toutes ?

- Absolument.

- Même celles qui sont… comment dire… Ambre baissa la voix, pas vraiment en regard avec la loi ?

- Vous venez donc de la part du terrible pirate Roberts ? fit le vieil homme, une lueur d'intérêt venant de s'allumer dans ses yeux bleu pâle.

- Heu… oui.

- C'est surprenant.

- Quoi donc ?

- Qu'il ne soit pas venu en personne. Quoique… vu ce qui se passe dehors, il aurait été trop dangereux pour lui de venir jusqu'ici. Mais envoyer une fille… vous êtes pirate ?

- Oui, répondit simplement Ambre.

- Vous êtes cette gamine qu'il a récupérée y'a plusieurs années ? demanda la voix de Bernard derrière elle.

- Heu… commença Ambre qui ne savait pas très bien comment elle devait réagir à la remarque de Bernard. Oui, c'est moi.

- Il avait recueilli une gamine ? s'étonna le vieillard. Ça ne m'étonne pas. Il est trop sentimental. Mais ce qui m'étonne, c'est qu'il vous ait gardé à bord. Parce que c'est bien le cas, n'est-ce pas ?

- Comment le savez-vous ?

- Je vois mal Roberts trimbaler une fille depuis Tortuga rien que pour me porter un message.

C'est d'une logique imperturbable.

- Mais peu importe, coupa le vieil homme. Qu'est-ce que Roberts veut me faire savoir par l'intermédiaire d'une aussi charmante pirate ?

- En fait, c'est plutôt lui qui voudrait connaître quelque chose.

- Ça m'aurait étonné aussi, grommela Libnik. Et que me veut-il, ce vieux loup de mer ? »

Ambre resta silencieuse en se mordillant la lèvre inférieure. Monsieur Libnik dut comprendre ce qui la gênait car il ordonna soudain :

« - Bernard ! allez préparer du thé.

- Bien monsieur, » marmonna le majordome avant de vider les lieux à contre-cœur.

L'homme sortit en maugréant et referma la porte quelque peu sèchement. Le vieil homme reporta son attention sur la jeune fille.

« - Je vous écoute demoiselle.

- Eh bien… vous avez certainement entendu parler de cette chasse aux pirates organisée par Norrington.

- Oui. Et c'est cela qui inquiète votre capitaine ?

- Oui. Il a envisagé le pire scénario possible et cherche des solutions. Il voudrait en connaître le maximum sur Norrington et ses projets.

- Je vois, je vois, » dit Libnik en s'adossant au large dossier de son fauteuil. Il se gratta distraitement le bout de son nez aquilin, les yeux baissés sur un point indistinct de son bureau. « Que voulez-vous savoir ? demanda-t-il finalement.

- Bin… quel armement il possède, quels sont ses bateaux de guerre, leurs équipages, leur moral, la voilure, …

- Stop ! une question à la fois, s'il vous plait, la coupa Libnik avec un sourire bienveillant.

- Excusez-moi, dit Ambre en rosissant.

- Bien. Mais je crois que je ne vais pas pouvoir répondre à toutes vos questions. Je ne m'y connais guère en navire. Il vaudrait mieux que vous demandiez à Bernard.

- Pourquoi ? enfin… je veux dire que…

- Bernard est un pirate, disons… à la retraite.

- Ah.

- Et connaissant Roberts, je pense qu'il est déjà au courant de ce genre de petits détails. Mais si vous voulez, vous pourrez demander à Bernard. Il est certainement mieux informé que moi sur ce sujet.

- C'est possible en effet que mon capitaine soit déjà au courant de pas mal de choses, répondit Ambre, mais je suppose que vous devez connaître autre chose qui puisse l'intéresser ? sinon, il ne m'aurait jamais envoyée ici… »

Après quelques minutes de silence, il plongea son regard dans celui de miel de la jeune fille. Il prit une inspiration avant de commencer.

« - Je connais bien quelques petites anecdotes sur Norrington mais je ne suis pas sûr qu'elles puissent servir Roberts.

- Dites toujours, dit Ambre.

- Alors… commença Libnik, d'après les ragots qui me sont venus aux oreilles, Norrington serait amoureux de la fille du gouverneur, fort charmante je dois dire. Mais je ne crois pas que ça soit réciproque…

- Huuum… je ne vois pas comment nous pourrions nous servir de ça mais… avec l'imagination débordante de certains membres de l'équipage, on devrait peut-être pouvoir s'en dépatouiller. Autre chose ?

- Heu… je ne sais… ah oui ! cela me revient ! J'ai appris que Norrington allait être promu. Commodore Norrington. Ça sonne plutôt bien, non ?

Mouais.

Et puis je le savais déjà. Brave petit Will.

- La cérémonie aura lieu dans environ deux mois, ici même.

Voilà qui est plus intéressant.

- Vous ne connaissez pas la date exacte ?

- Non. Je ne crois pas qu'elle soit fixée. Mais je peux toujours me débrouiller pour faire parvenir la date exacte à voir capitaine. »

Parfait.

Ambre poursuivit son interrogatoire. Le vieil homme lui raconta des anecdotes sur Port-Royale avec humour, mais elle ne vit rien qui pourrait les servir. Elle apprit cependant que Norrington avait du mal à s'organiser, qu'il manquait de fonds et d'appui de sa majesté, mais que cette situation n'allait certainement pas durer.

Alors que monsieur Libnik racontait, au grand dépit d'Ambre, comment il voyait son voisin le jeune forgeron dépérir d'amour pour la belle Elizabeth, Bernard pénétra dans la pièce et déposa un lourd plateau supportant une théière d'argent et deux tasses au milieux des papiers qui traînaient sur le bureau.

« - Merci Bernard. »

Le majordome répondit d'un grognement et s'apprêtait à quitter la pièce lorsque Libnik le rappela.

« - Bernard ! je crois que j'ai raconté tout ce que je pouvais à cette jeune demoiselle.

- Faut-il que je la mette à la porte ? demanda l'homme maigrelet avec un sourire ravi.

- Non, pas tout de suite. Je pense qu'elle va avoir besoin de ton aide.

- Hein ? se récria-t-il, horrifié.

- Vous êtes sûr que… protesta faiblement Ambre.

- Que je n'ai plus rien à dire sur Norrington ? oui, j'en suis sûr. Mais croyez bien que j'en suis navré, répondit Libnik avec un sourire charmeur et ridé.

- Je vous remercie en tout cas, le salua la jeune fille en se levant.

- Tout le plaisir était pour moi. »

Ambre se laissa raccompagner jusqu'à l'ancien pirate par le petit vieux qui se servit d'elle comme d'une canne. La jeune fille s'arrêta soudain et demanda avec un air innocent.

« - Puis-je vous poser une question ?

- Bien sûr. Mais rien ne dit que je vais y répondre, répondit monsieur Libnik avec un clin d'œil.

- Pourquoi aidez-vous les pirates ?

- Parce que je traite avec eux. Je n'en ai pas l'air mais… il m'arrive fréquemment de frauder en passant par les ports pirates, si vous voyez ce que je veux dire… cela m'ennuierait donc fortement que mon petit commerce prenne fin. Et cela m'ennuierait aussi de voir Roberts se balancer au bout d'une corde…

- Je vois, murmura Ambre alors qu'un frisson glacé lui courut sur l'échine à la simple pensée qu'un jour, son capitaine puisse monter à la potence.

- Je te la confie, » dit le vieil homme en abandonnant Ambre en face du majordome qui la toisait avec mépris.

L'homme ne répondit pas. Il se contenta juste de pousser un grognement mécontent. Mais avant qu'il n'emmène Ambre, Libnik demanda en examinant Ambre.

« - Avant de devenir pirate, vous n'étiez pas une simple paysanne, n'est-ce pas ?

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? s'étonna Ambre.

- Vous ne ressemblez pas à une paysanne, ni même à une pirate. Même si j'ai peu de points de comparaison dans ce domaine, puisque je ne connais aucune femme pirate… aristocratie française, peut-être ?

- … oui, répondit Ambre, mal à l'aise. Comment avez-vous deviné ?

- Je vous l'ai dit, vous n'avez pas le maintien d'une paysanne.

- Et pour le française ?

- Vous avez un léger accent. »

Ambre ne répondit rien. Elle n'avait rien à ajouter. Pas même une réplique spirituelle.

Bernard, qui en avait assez d'imiter un lampadaire, s'excusa auprès de son employeur puis ordonna à la jeune fille de le suivre et ils quittèrent le bureau de monsieur Libnik.

Eh ! j'ai même pas pris mon thé !

Ambre et Bernard n'échangèrent pas un mot avant d'arriver dans la cuisine. Le majordome tira une chaise et la présenta à la jeune fille. Celle-ci s'assit en silence et attendit. Bernard ouvrit un placard et en sortit deux verres, puis il se dirigea vers une bar et y dénicha une bouteille de rhum. Il posa le tout sur la table et s'assit à son tour en face de la jeune fille. Il déboucha la bouteille et Ambre sourit en entendant le « plop » caractéristique.

Le majordome lui servit un généreux verre et fit de même pour lui. Le parfum fruité de l'alcool vint chatouiller les narines de la jeune fille. Elle prit son verre sous le regard attentif de Bernard et le vida en quelques longues gorgées puis reposa son verre sur la table.

L'homme la regarda avec des yeux ronds, même s'il essayait tant bien que mal de cacher son ahurissement.

« - Je vis avec des pirates, lui rappela Ambre.

- Je sais mais… je ne pensais pas que tu puisses avoir les mêmes habitudes qu'eux, dit-il en la tutoyant sans gêne. Ambre ne s'en formalisa pas outre mesure. C'était un pirate après tout.

- Comme beaucoup de gens, répondit la jeune fille. Mais ce n'est pas parce que j'ai l'air de rien que je ne suis rien.

- Mouais, fit-il, sceptique. Que veux-tu savoir exactement ? demanda Bernard pour en revenir à ce qui les intéressait.

- Monsieur Libnik m'a dit que vous étiez certainement au courant en ce qui concerne l'armement de Norrington, des bateaux qu'il possède et… ce genre de choses. »

Bernard se cala contre le dossier de sa chaise et passa un bras négligent par-dessus le dossier. Il eut un sourire arrogant lorsqu'il dit :

« - Ouais. Je suis au courant de pas mal de choses… »

Même s'il était arrogant au possible, Bernard était une vraie mine de renseignements. Le problème était qu'il ne les lâchait pas facilement. Il s'amusait avec elle, à voir comment elle formulait ses questions pour être sûre qu'il n'omettrait pas un détail qui put l'intéresser. Ambre mit bien deux heures pour lui soutirer tout ce qu'elle désirait savoir. Heureusement que le rhum vint l'aider dans cette pénible tâche : la bouteille avait perdu plus des deux tiers de son contenu lorsqu'elle se leva enfin pour prendre congé.

« - Eh bien… merci pour les renseignements, » dit-elle avec un sourire un peu forcé.

Bernard poussa un grognement pour toute réponse. Elle haussa les épaules et gagna la sortie. Lorsqu'elle passa devant la porte du bureau de Libnik, elle frappa et passa la tête dans l'entrebâillement.

« - Vous avez obtenu ce que vous vouliez savoir ? demanda le petit vieux lorsqu'il vit pointer ses cheveux blancs.

- Oui, merci bien.

- Passez le bonjour à Roberts lorsque vous le reverrez.

- Je n'y manquerais pas. Au revoir.

- Au revoir. »

Sur ces banalités d'usage, Ambre finit de remonter le long couloir et ouvrit la porte d'entrée. Elle fut éblouie par le soleil éclatant et cligna plusieurs fois des paupières, le temps de s'habituer à cette soudaine lumière. D'après la position de l'astre dans le ciel, il devait être un peu plus de deux heures.

Elle referma la porte avec précaution et prit le chemin du retour à pas rapides. A la sortie de la rue de l'Arbre sec, elle s'arrêta soudain. Elle avait encore du temps devant elle. Et quant à passer du temps à ne rien faire, autant faire un tour d'inspection de la ville de Norrington. Savait-on jamais, cela pourrait lui servir un jour. La jeune fille prit donc la première rue sur sa droite et regarda tout autour d'elle avec attention.

Son œil averti nota tout de suite les tavernes qui pourraient se révéler intéressantes. A la cinquième auberge ainsi répertoriée, elle se dit qu'il était peut-être temps de passer à des choses plus sérieuses. Elle décida donc de prendre toutes les ruelles qui montaient et se retrouva après quelques dix minutes de marche en haut de Port-Royale. De là, elle pouvait voir toute la ville. Eblouie par le soleil, elle porta sa main en visière et examina ce qui s'étendait à ses pieds. Le port étalait ses rangées de bateaux de pêche, ainsi que deux ou trois navires marchands qui s'étaient arrêtés là pour affaire. L'Intrépide dressait fièrement sa mâture vers le ciel et se balançait gracieusement au rythme des vagues. Sur sa droite se dressait fièrement une forteresse de pierre grise, qui observait les allées et venues des bateaux du haut de sa falaise. Le rempart dégringolait vers la ville et disparaissait peu avant d'atteindre les premières maisons.

A l'opposé, à l'ombre d'un immense pic rocheux, s'agrippait un imposant bâtiment, également de pierre grise. Les remparts renaissaient à la dernière jetée du port et venait se fixer sur le mur circulaire de la construction. Au nombre de gardes qui se promenaient sur la muraille, Ambre devina qu'il s'agissait de la prison de Port-Royale, dans laquelle devaient certainement pourrir quelques pirates malchanceux, à moins qu'ils n'aient déjà été pendus sans jugement.

La jeune fille enleva son foulard bouton-d'or, le coinça entre ses lèvres et entreprit de se recoiffer. Avec le vent, de nombreuses mèches s'étaient échappées de son chignon et venaient lui chatouiller le nez. Elle attrapa donc son opulente chevelure de neige et fit une longue torsade qu'elle enroula en chignon. Elle noua le tout avec un lien de cuir puis remit son foulard.

« - Vous avez les cheveux blancs ? » lui demanda une voix inconnue.

La jeune fille, qui croyait être seule, fit un sursaut assez impressionnant et se tourna brusquement vers le nouvel arrivant, comme un animal acculé.

« - Oh ! désolé de vous avoir effrayée ! s'excusa l'homme avec un sourire contrit.

- Ce… ce n'est rien, » répondit Ambre en détaillant son interlocuteur.

Il avait assez fier allure, avec sa tenue bien soignée, comme le reste de sa mise d'ailleurs. Mais sa veste à galons d'or, le foulard blanc soigneusement enroulé autour de son cou et la façon de se tenir bien droit avec les mains croisées dans le dos le désignait pour être quelqu'un d'assez haut gradé dans la marine.

Son visage long était encadré par des boucles grises et couronné d'un chapeau à plumes blanches et brodé d'or, ce qui ne l'arrangeait pas particulièrement. Ambre nota tout de suite la présence d'une longue épée à son côté. Bien qu'elle soit bien entretenue, l'usure de la garde et du bord du fourreau montrait que l'arme ne datait pas d'hier et qu'elle avait souvent servi. Peut-être même servait-elle encore.

« - Puis-je vous aider ? demanda l'homme.

- Nn… non. Je regardais juste le… décor… balbutia Ambre, mal à l'aise devant cette représentation vivante de l'autorité.

- Belle cité, n'est-ce pas ?

- Oui, répondit simplement la jeune fille.

- Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas ? demanda l'homme en la regardant dans les yeux.

- Comment le savez-vous ? répliqua Ambre en essayant de maîtriser le tremblement de sa voix.

Roberts m'a dit que le serpent-dragon n'était toujours pas connu réellement… il ne peut pas savoir que je suis une pirate… il ne peut pas…

- Je ne vous avais jamais vu auparavant… commença l'homme.

- Connaissez-cous tous les gens vivants à Port-Royal et dans ses environs ? » répondit Ambre avec un sourire enjôleur.

Vite ! trouver une excuse pour mettre les voiles !

L'homme se mit à rire gaiement. La jeune fille le regarda discrètement du coin de l'œil.

« - En effet, je ne connais pas tous les gens de ma ville mais…

- De votre ville ? répéta Ambre.

- Vous ne savez pas qui je suis ? s'étonna l'homme.

- Je ne suis pas d'ici, répondit Ambre en lui adressant un sourire espiègle.

- Je m'appelle James Norrington. C'est moi qui suis chargé de la protection des navires dans ses…

- C'est vous ? » ne put s'empêcher de s'exclamer la jeune fille, trop surprise pour se taire.

Norrington eut un sourire gêné. Il se gratta la joue en regardant vers le port, mal à l'aise. Pour finir, il changea habilement de conversation.

« - Pourquoi êtes-vous venue à Port-Royal, si cela n'est pas indiscret ?

- Je suis venue voir de la famille… dit Ambre en espérant qu'il n'allait pas lui en demander plus.

- Ah ? Qui est-ce ?

Et merde !

- Je ne pense pas que vous connaissiez. Mon oncle est un marin qui voyage sur… je ne sais plus le nom du bateau, mais… il devait faire escale ces jours-ci ici et j'étais venue le voir. »

Norrington eut soudain l'air songeur. Il y avait en effet quelques bateaux qui devaient arriver à Port-Royale ces derniers jours mais qui n'étaient jamais arrivés à bon port.

« - Maudits pirates ! grommela-t-il pour lui-même.

- Vous dites ? demanda la jeune fille qui avait deviné quel était l'objet de son juron.

- Rien d'important.

- Qu'est-ce que le bâtiment là-bas ? » demanda Ambre en indiquant la construction de pierre accrochée à son piton rocheux.

Norrington fut ravi d'obtenir cette diversion et sauta sur l'occasion, comme l'espérait la jeune fille.

« - C'est la prison.

J'avais raison.

- Si grande ?

- Non. Les geôles sont situées au troisième étage. Vous voyez cette petite fenêtre, là-bas ? à côté du buisson vert sur la falaise…

- Il y a six buissons verts.

- Celui qui a une grande branche qui tombe en faisant une sorte de Z…

- Ça serait pas plutôt un S ?

- Ça dépend d'où on part…

- Parce qu'il y a deux buissons en forme de S…

- Celui qui a une fenêtre à côté.

- Ah. Ça y est ! je la voie ! … et alors ?

- C'est l'étage où se trouvent les prisonniers, répondit Norrington.

- Et à quoi sert le reste ? s'enquit Ambre, curieuse.

- Au-dessus, il y a… une sorte de grenier.

- Vous y entreposez l'armement ?

- Entre autre… répondit évasivement Norrington.

- Et ailleurs ?

- Il y a quelques logements de gardes, une cuisine… enfin, ce qu'il faut pour s'occuper des hommes qui travaillent là-bas.

- Ce n'est pas plutôt dans cette forteresse, là-bas ? dit Ambre en pointant de l'index l'autre construction fortifiée, de l'autre côté de la prison.

- C'est le fortin. C'est là qu'il y a les quartiers des officiers, ainsi que la majorité des soldats. Pourquoi ces questions ?

- N'ai-je pas le droit de m'interroger sur la protection dont bénéficient Port-Royale et le gouverneur de la Jamaïque ?

- Je n'ai rien contre, répondit Norrington en retroussant le coin de ses lèvres en un demi-sourire sympathique. C'est juste que je m'étonne qu'une jeune femme comme vous puisse s'intéresser à ces choses. »

Matcho, va !

Lorsqu'il comprit qu'Ambre n'avait pas apprécié sa remarque, même si elle tentait de rester impassible, Norrington reprit brusquement.

« - Je m'excuse si je vous ai froissée. Ce n'était pas dans mon intention.

- Ce n'est rien, » répondit Ambre.

Elle laissa un long temps de silence avant de reprendre.

« - J'ai entendu dire que vous meniez la vie dure aux pirates. Puis-je en savoir un peu plus ? »

A peine avait-elle prononcé ces mots qu'une boule dure se contracta dans son estomac. Peut-être avait-il entendu dire qu'il existait une jeune femme pirate, assez dangereuse, et que celle-ci avait les cheveux blancs… si c'était le cas, n'allait-il pas faire le rapprochement entre cette pirate qui semait chaos et destruction et cette jeune fille habillée d'une robe ocre avec des allures d'aristocrate déguisée en paysanne, comme l'avait fait remarqué monsieur Libnik ?

Ambre eut le temps de se poser une bonne dizaine de fois la question « est-ce que je fuis discrètement en courant ? » avant que Norrington ne reprenne la parole.

« - Je ne sais si… »

Ambre retint son souffle.

« - Si je peux me permettre de vous inviter, je vous expliquerais en quoi mon travail consiste…

- …

- Ne prenez pas cela pour… heu… Il avala et reprit plus calmement. Comme je n'ai pas souvent l'occasion de parler de cela, je me ferais une joie de vous l'expliquer en détail, mais…

- Cela me ferait plaisir, le coupa Ambre qui ne croyait pas en sa chance.

- Je… à chaque fois que je commence à parler de ça, on change de sujet. Les gens ont peur des pirates et… c'est un peu un sujet tabou.

- Pourtant, ce n'est pas en restant silencieux que l'on va régler les problèmes.

- Je vois que vous me comprenez, dit Norrington avec un sourire radieux. Voulez-vous que je vous invite à prendre le thé, même si cela n'est pas… ?

- Convenable ? je ne me soucie guère des convenances et vous semblez être un homme d'honneur. J'accepte avec joie. »

Eh comment ! c'est Roberts qui va être ravi !

James Norrington, futur commodore, offrit donc son bras à la jeune fille et dignement, ils prirent la direction du fortin. Ambre se mordilla la lèvre inférieure tout le long du chemin, anxieuse, pendant que Norrington lui racontait quelques anecdotes sur la ville, à chaque fois qu'une maison ou une personne lui faisait penser à quelque chose.

Je crois que les gens me font trop facilement confiance.

Il ne leur fallut guère de temps pour arriver jusqu'au fortin. Là, les gardes saluèrent solennellement Norrington à chaque fois qu'ils le croisaient. Ils durent s'étonner de la présence de la jeune fille mais ils n'en firent pas part à Norrington.

Aah ! le respect des subalternes !

Le curieux couple arriva enfin à l'autre bout du fortin et montèrent un escalier.

« - Voilà. C'est ici, dit Norrington en se tournant vers la jeune fille.

- C'est ici que vous logez ? demanda Ambre en retirant son bras de celui du futur commodore.

- Oui. C'est un peu simple mais on y est bien. Je vais demandez à ce que l'on nous amène du thé. »

Il sortit une clef d'une poche de sa veste et ouvrit la porte de sa demeure. Il ouvrit grand la porte et invita Ambre à entrer. Norrington la dirigea vers une petite terrasse qui surplombait une cour intérieure où des soldats effectuaient des exercices sous l'œil vigilant de leur lieutenant. Ambre s'assit sur une simple chaise en bois en pensant qu'elle venait peut-être de se jeter dans la gueule du loup. Mais Norrington ne semblait pas faire de rapprochement. Il s'assit en face d'elle et, peu de temps après, un garde arriva chargé d'un plateau sur lequel trônaient une théière et tout un assortiment de gâteaux. L'estomac de la jeune fille se dénoua d'un coup.

Au moins, je ne mourrais pas le ventre vide !

Alors qu'Ambre attaquait ce festin inattendu, Norrington commença ses explications. La jeune fille posa quelques questions un peu naïvement mais qui menèrent son interlocuteur là où elle voulait l'amener. Elle apprit ainsi l'armement exacte de ses navires, quelques uns de ses projets et d'autres petites choses qui intéresseraient fortement Roberts.

Même si, au départ, Norrington avait l'air un peu coincé, il était intarissable dès qu'il s'agissait de « coincer et mener à l'échafaud ces démons malodorants qui ruinaient le commerce », comme il disait.

Puis soudain, alors qu'il lui resservait une quatrième tasse de thé, un soldat déboucha sur la terrasse et fit une révérence hâtive.

« - Monsieur !

- Oui ? fit Norrington en se relevant.

- On a signalé avoir vu le vaisseau du terrible pirate Roberts à quelques miles au sud-est !

- Qui l'a vu ? demanda Norrington, soudain beaucoup plus grave.

- Un marchand qui vient d'arriver au port. Ils ont eu une peur bleue mais l'Ecumeur n'a pas donné l'air de vouloir les attaquer…

- Faites charger l'Intercepteur et qu'il soit près à prendre la mer dans trois heures ! ordonna Norrington.

- Bien, monsieur, » répondit le soldat avant de tourner les talons.

Norrington tourna un visage inquiet vers la jeune fille.

« - Je vais devoir vous laisser.

- Je comprend. Et puis, d'après les dires de votre homme, il est possible que mon oncle soit arrivé par ce bateau…

- Je vous raccompagne.

- Merci beaucoup. »

Ambre se leva avec élégance et suivit Norrington qui la raccompagna jusqu'à l'entrée du fortin. Son front était barré d'un pli soucieux lorsqu'il l'abandonna là.

« - Je suis navré que cette discussion ne puisse aller se prolonger mais…

- Je comprend, » répondit Ambre pour couper court.

Il se faisait tard et, si jamais l'Ecumeur était pris en chasse, il ne l'attendrait pas éternellement. Ambre remercia Norrington chaleureusement et prit la tangente, tandis que le futur commodore vaquait à ses obligations.

La jeune fille passa par les quais. Elle y jeta un rapide coup d'œil pour vérifier certaines choses que lui avait confiées Norrington puis pressa le pas et repartit vers la sortie est de la ville. Avec une chance incroyable, elle y arriva en moins de dix minutes et sans se perdre.

Si la chance, c'est comme tout le reste et que ça s'use, surtout si on s'en sert beaucoup, je suis mal barrée.

Elle passa devant les gardes sans leur accorder un regard et suivit la route à pas pressés.

Le soleil déclinait sur l'horizon. Elle était à moins d'un mile de la ville et elle en avait encore pour deux bonnes heures de marche. Elle ne serait jamais à temps au rendez-vous et elle les mettait tous en danger si elle les faisait attendre.

Ambre éructa un juron qui aurait même fait pâlir un des membres de l'équipage de l'Ecumeur. Elle regarda autour d'elle. Personne. En quelques gestes rapides et précis, elle noua son foulard autour du crâne pour éviter qu'il ne s'envole et d'avoir à le remettre en place tout le temps, prit le devant de sa robe dans la main et partit en courant.

Heureusement pour elle, la vie à bord de l'Ecumeur l'avait endurcie et elle put maintenir un bon rythme de course sur une longue distance. Elle se remettait à marcher lorsqu'elle apercevait des gens au loin, ou lorsqu'elle était à bout de souffle. Puis, dès que ses jambes le lui permettaient, elle repartait à vive allure.

Le ciel se faisait de plus en plus sombre et elle était littéralement épuisée. Mais elle se força à continuer. Elle passa en courant devant le champ qu'elle avait traversé à l'allée et stoppa net une centaine de mètres plus loin. Elle revint sur ses pas puis enjamba la barrière et poursuivit sa route sans fléchir. Elle écrasa sans pitié le maïs qui commençait à pousser, fit peur à des vaches squelettiques qui ruminaient paisiblement avant que cette énergumène ne débouche dans leur champ, sauta la barrière de bois et atterrit lourdement de l'autre côté.

Ambre s'appuya quelques instants contre le tronc d'un arbre mort. Le sang battait sourdement à ses tempes, tandis que son cœur essayait de battre un record de vitesse. Ses poumons la brûlait toujours lorsqu'elle repartit, le pas de plus en plus lourd. Il ne lui fallut pas plus d'un quart d'heure pour atteindre la plage mais cela lui parut durer des heures.

J'aurais dû voler un cheval. Ou un âne.

Même une vache. Quelque chose qui court à ma place !

Au bord de l'évanouissement, le souffle court, courbée en deux et les mains appuyées sur ses genoux pour tenter de retrouver une respiration normale, la jeune fille leva difficilement le regard et le promena autour d'elle. Elle n'était pas arrivée au même endroit que le matin mais elle ne devait pas en être loin. Ses yeux de miel se portèrent sur l'océan à la recherche de son navire. Elle le repéra bientôt, à moins de deux cents mètres d'elle.

Son cœur manqua quelques battements dans sa poitrine. L'Ecumeur lui présentait la poupe et elle vit avec effarement les pirates déployer les voiles.

« - Non… gémit-elle. Non… NOOOOOOON ! » hurla-t-elle.

Mais ce ne fut qu'un faible cri qui sortit de sa poitrine. Elle fit un nouvel essai, un peu plus concluant que le premier mais qui ne porta pas jusqu'au navire. Sans perdre une minute de plus, et sans réfléchir, Ambre se précipita dans l'eau.

Sa robe fut vite imbibée et gêna ses mouvements mais, sous le coup de l'adrénaline, de la peur d'être abandonnée là, la jeune fille n'en eut cure. Elle poursuivit vaillamment sa nage, espérant de toutes ses forces qu'elle aurait atteint l'Ecumeur avant qu'il n'ait levé l'ancre.

La peur lui noua le ventre lorsqu'elle entendit la chaîne rouillée qui remontait le long de la coque, hissant derrière elle la lourde ancre. Elle poussa un cri désespéré, battit des pieds pour sortir au maximum de l'eau et agita les bras comme une damnée, sans cesser de hurler.

Lorsqu'elle vit que son cirque n'y faisait rien, elle continua à nager vers le navire. Mais elle était épuisée et sa robe lui paraissait de plus en plus lourde. Et, au fur et à mesure que son allure faiblissait, l'Ecumeur s'éloignait un peu plus d'elle. Désespérée, elle hurla à nouveau en agitant les bras avant de retomber lourdement dans l'eau, accompagnée d'une gerbe d'eau.

« - Eh ! fit Wulfran en suspendant son mouvement.

- Quoi ? lui demanda Fred avec agressivité.

- Vous n'avez rien entendu ? demanda Wulfran en se tournant vers la plage.

- Non, répondit sèchement Fred. Arrête de nous torturer. C'est déjà suffisamment pénible de repartir sans elle alors… »

Fred s'interrompit net. Lui aussi venait d'entendre quelque chose. Plus une plainte qu'un véritable cri. Wulfran et les jumeaux se retournèrent tous vers la plage et cherchèrent la jeune fille des yeux. La lune s'était levée et éclairait le monde d'une pâle lumière fantomatique.

« - Tu vois quelque chose ? demanda George.

- Non, répondit lugubrement son frère.

- Si ! fit Wulfran, triomphant.

- Où ça ? s'écrièrent les jumeaux en même temps.

- Dans l'eau, à moins de cent mètres. »

Fred et George ne mirent que quelques secondes avant de la repérer à leur tour.

« - Elle est pas en train de se noyer ? demanda Wulfran, aux anges.

- Nan mais elle n'en est pas loin. Faut aller la chercher ! s'exclama Fred.

- Je vous laisse y aller, répondit Wulfran. J'ai pas envie de me mouiller. »

Fred et George échangèrent un regard.

« - On sait pas nager.

- Ah non ! répliqua Wulfran. Je refuse de…

- Ne discute pas ! on a pas le temps de trouver quelqu'un d'autre pour…

- Ça va, ça va, l'interrompit le fils de Roberts. J'y vais.

- Dépêche-toi ! si elle se noie avant que t'arrives, je t'en tiendrais pour personnellement responsable ! » le menaça George.

Ouh que j'ai peur !

Wulfran se contenta de répliquer en pensée. Il n'avait pas envie de batailler et surtout, cela l'ennuierait qu'Ambre finisse noyée. Elle avait quelques petites explications à lui fournir.

Un coin sombre de son esprit lui dit qu'il aimerait mieux la voir morte mais il fit taire cette petite voix. Il était trop tard maintenant. Et son père risquait fort de… il ne préférait pas savoir ce que son père lui ferait s'il la laissait mourir alors qu'il aurait pu intervenir.

« - Dites-leur de faire demi-tour et de nous attendre, » ordonna-t-il aux jumeaux avant d'ôter sa chemise jaune poussin qu'il leur jeta à la figure avec hargne. Puis il leur tourna le dos et gagna le bout de la vergue. Il ne se donna pas le temps de réfléchir pour ne pas avoir à hésiter et plongea du haut de la vergue.

Lorsqu'il entra dans l'eau, il faillit relâcher tout l'air de ses poumons.

Gnah ! elle est 'tain de froide !

Wulfran nagea sous l'eau sur quelques brasses et ressortit en projetant une gerbe d'éclaboussures. Il s'essuya les yeux, repéra la jeune fille qui luttait toujours pour rejoindre l'Ecumeur et nagea vers elle avec vigueur. Il lui fallut moins d'une minute pour l'atteindre. Ambre, quant à elle, ne l'aperçut que quand il fut à quelques mètres d'elle.

« - Qu'est-ce que… commença-t-elle d'une voix faiblarde.

- Je viens t'aider, qu'est-ce que tu crois !

- C'est… gentil. »

Wulfran ne trouva rien à répondre. Il arriva jusqu'à elle et la prit par le col.

« - Eh ! protesta-t-elle.

- Quoi ? grogna Wulfran.

- Ça va pas être possible comme ça. J'vais boire la tasse si tu me tires comme ça.

- Au moins ça te fera taire, répliqua-t-il avec un sourire mauvais, quoiqu'un rien espiègle.

- C'est toi qu'il faudrait faire taire !

- Eh ! eh ! allé, accroche-toi à mes épaules et démerde-toi comme tu peux pour nager.

- Bien chef, répondit Ambre en obtempérant.

- Ah. Je savais bien que tu finirais par reconnaître mon autorité, » ricana-t-il.

Ainsi remorquée, Ambre entreprit de nager du mieux qu'elle put mais se fut surtout à Wulfran qu'elle dut son retour jusqu'au navire. L'Ecumeur avait mis en panne et attendait que ses deux membres d'équipage aient rejoint le pont.

Lorsqu'ils atteignirent la coque, Ambre et Wulfran durent la longer jusqu'à trouver l'échelle qui permettait de monter à bord.

« - Passe d'abord, lui dit Wulfran en aidant la jeune fille à grimper sur les premières marches.

- Quelle galanterie.

- Encore une remarque de ce genre et je vais finir par croire que tu n'es pas si fatiguée que ça !

- Qui t'a dit que j'étais fatiguée ?

- Ta gueule. »

Ambre ignora la remarque et grimpa les petites marches avec raideur. Après un dernier effort épuisant et une demi-douzaine de remarques de la part de Wulfran, Ambre parvint sur le pont.

Soulagée, elle s'appuya lourdement contre le bastingage. Peu de temps après elle, Wulfran sauta lestement sur le pont.

« - Heu… Ambre ?

- Hein ? fit-elle en tournant vers le jeune homme un regard épuisé.

- Tu devrais descendre et te changer…

- Pourquoi ? ça te choque de me voir en robe ?

- Pas spécialement. C'est une tenue que tu n'aurais jamais dû quitter mais…

- Quoi ? grogna-t-elle méchamment.

- Mouillée comme t'es, c'est un peu… indécent. »

Les yeux de miel d'Ambre quittèrent ceux de métal du jeune homme pour examiner sa tenue. Le tissu ocre de la robe, totalement trempé, la couvrait comme une seconde peau. Avec quelques plis en plus. La jeune fille piqua un fard.

« - T'es pas mal foutue, tu sais ? » la taquina Wulfran.

Elle lui jeta un regard noir et s'apprêta à lui sortir que ce n'était pas son cas lorsque quelques sifflements admiratifs se firent entendre.

« - Merde ! » jura-t-elle.

Elle qui s'était toujours gardée de trop en montrer à ses collègues pour ne pas les exciter, la voilà qui s'exhibait dans toute sa splendeur, dans une robe mouillée qui en suggérait plus que si elle était nue.

Wulfran, qui voyait venir les ennuis, se plaça devant elle en deux grandes enjambées.

« - Je te porte jusqu'en bas, et toi tu te roules en boule, histoire qu'on en voie le moins possible. Je ne tiens pas à voir une émeute sur ce pont à cause de toi. »

Ambre opina du bonnet. Elle ne tenait pas particulièrement à être au centre de l'émeute.

Elle ne s'était jamais sentie aussi démunie, sans arme et sans habit masculin. Elle ferma les yeux un bref instant et sentit les bras musculeux de Wulfran passer dans son dos et sous ses cuisses. Elle croisa les bras sur sa poitrine et se pelotonna contre le torse nu du jeune homme. Celui-ci se mit en marche vers l'escalier qui descendait à l'intérieur du navire et elle ferma les yeux.

Wulfran ne se sentait pas du tout à l'aise avec son fardeau. La robe mouillée d'Ambre lui donnait l'impression qu'elle ne portait rien du tout. Et c'est une drôle d'impression que de tenir serré contre soi la personne que l'on déteste le plus, surtout lorsque cette personne est nue.

Sale gamine ! elle fait tout pour me déstabiliser !

Soudain, un homme surgit devant eux. Wulfran sursauta, manquant de lâcher son chargement.

« - Papa ?!

- Je t'ai déjà dit de m'appeler capitaine. Qu'est-ce que tu fais ? demanda Roberts en remarquant seulement ce que tenait son fils.

- J'évite une émeute.

- Comment ça ? » s'enquit Roberts.

Wulfran souleva un bras de la jeune fille, dévoilant ses charmes mouillés. Ambre poussa un grognement de protestation et Wulfran relâcha son bras.

« - Je vois. Mais je pense qu'elle sait se défendre.

- Tout à fait. A moitié endormie contre une bonne partie de l'équipage, surtout après un mois en mer avec quelques pauses sans argent de poche, si tu vois ce que je veux dire, répliqua Wulfran.

- Et qu'est-ce que tu vas en faire ?

- La mettre à l'ombre. Cette satanée lune éclaire un peu trop.

- Envoie-la moi lorsqu'elle se sera changée.

- 'kay. »

Roberts poursuivit son chemin vers l'arrière du vaisseau et redonna l'ordre de déferler les voiles. Les pirates obéirent sans rechigner. Wulfran, quant à lui, poursuivit sa route et déboucha dans le quartier de l'équipage. Il y avait quelques hommes qui dormaient, les autres étaient dans la cambuse.

Voilà qui m'arrange. Ou plutôt qui arrange nos affaires.

J'vais pas bien. J'commence à me faire du soucis pour elle.

Pour elle ? ou pour mon père ? parce qu'il ne supporterait pas de la voir maltraitée ?

Wulfran secoua la tête, comme pour chasser ses pensées. Il n'avait pas envie de réfléchir sur ce point, ni sur aucun autre d'ailleurs et il devait encore se débarrasser de son fardeau.

« - Eh ! Ambre ! c'est bon, tu peux descendre, » chuchota-t-il.

Pas de réponse.

Wulfran se pencha vers le visage de la jeune fille.

J'hallucine. Elle dort.

Avec un soupir, il se dirigea vers son hamac et l'y déposa en douceur. Lorsqu'il s'en rendit compte, il faillit la reprendre et la balancer durement dans son lit. Cette pensée le fit sourire étrangement. Puis il prit sa couverture et l'étendit sur elle pour cacher ce qu'il y avait à cacher, c'est-à-dire toute sa charmante personne.

Cela fait, il gagna son propre hamac. Il farfouilla dedans et en sortit son sac de marin où se trouvaient ses vêtements. Il en sortit un pantalon, presque sec. Les marques de la dernière tempête n'avaient pas toutes disparues. Il se changea rapidement et s'apprêta à remonter sur le pont aider les autres lorsqu'un froissement de tissu mouillé le fit se retourner.

Il s'attendait à se retrouver face à une paire d'yeux dorés mais non. Ambre avait juste bougé dans son lit.

Raah ! mais elle le fait exprès ?

Espèce d'exhibitionniste !

Le jeune homme revint vers elle et remonta la couverture jusque sous son menton. Il resta penché au-dessus d'elle quelques secondes, se demandant ce qu'il devait faire. La laisser dans ses vêtements mouillés au risque qu'elle attire l'œil des pirates ou bien la laisser telle quelle. Et elle risquait aussi d'attraper froid.

Je deviens con et trop gentil.

Wulfran la secoua durement par l'épaule. Ambre ouvrit difficilement les yeux.

« - Quoi ?

- Tu devrais te changer. Tu vas choper la crève. Ou un pirate dans ton lit. »

Ambre le regarda dans les yeux puis soupira.

« - C'est bien la première fois que tu as raison. »

Elle s'extirpa de son lit avec une grimace de douleur. Des courbatures commençaient déjà à la faire souffrir. Wulfran détourna le regard. Mais avant qu'il ait pu se demander pourquoi est-ce qu'il restait là à attendre qu'elle ait fini, Ambre avait déjà retiré sa robe. Elle farfouilla dans ses affaires jusqu'à dénicher une chemise large et un pantalon bouffant. Elle enfila le tout les yeux à moitié fermés. Alors qu'elle tentait de démêler ses cheveux blancs, elle demanda à Wulfran.

« - Roberts veut me voir maintenant ?

- Oui. Mais dors. »

Wulfran se retourna vers elle. Ils restèrent quelques instants à se regarder dans les yeux sans prononcer le moindre mot puis le jeune homme prit la direction de l'escalier menant au pont. Ambre l'attrapa par le bras alors qu'il passait à sa portée. Wulfran se tourna vers elle et la fixa dans les yeux, la dominant de deux bonnes têtes, et essaya de lui adresser son regard froid et ironique. Sans succès.

« - Merci, » dit-elle simplement.

Le jeune homme renonça totalement à être méprisant. Il aurait le temps de le faire le lendemain.

« - On va dire que tu aurais fait la même chose pour moi.

- On va dire…

- Va dormir. J'ai pas envie de me taper le double du boulot demain parce que Madame sera trop fatiguée. J'vais dire à mon père que tu lui raconteras tout demain.

- Dis-lui aussi qu'on risque aussi d'avoir Norrington sur l'Intercepteur sur le dos… vous avez été vu tout à l'heure et il va nous prendre en chasse. »

Disant cela, Ambre lui adressa un sourire reconnaissant. Wulfran détourna ses yeux gris. Il n'aimait pas cette situation et avait hâte qu'elle se termine. La jeune fille relâcha son emprise sur son bras mais il resta immobile quelques instants. Il se retourna vers elle et lui dit avec un sourire mi-figue mi-raisin :

« - Tu devrais peut-être rester à terre la prochaine fois… tu ferais fortune.

- Hors de ma vue, scélérat ! » répliqua Ambre vertement, quoique avec un regard amusé.

Wulfran partit en ricanant, laissant la jeune fille seule avec sa fatigue. Ambre se recoucha avec bonheur et s'endormit en quelques minutes, avec la vision du regard gris de Wulfran, ni méchant ni méprisant.

OooOooOooO

Il vous a plu?

Wuwu et Ambrichounette… y sont mignons hein ? mouhahahaha ! vous allez pouvoir vous faire des idées. (et faites m'en part ! °tout un art de dire « laisser des rewiews »°) Je suis diabolique.

Bon. Passons aux choses moins réjouissantes. Comme ceux qui se sont donnés la peine de lire ma bio le savent (très français la phrase, hein ?), je suis en prépa. Ce qui signifie beaucoup de boulot (beurk) et concours à la fin de l'année. Mais comme les prépas sont vachement étranges comme gens, ils n'ont pas la même notion de fin d'année. Genre mes concours commencent dans cinq semaines. Et avant, je révise. Donc pas de vacances de Pâques pour Bibi (bouhouhou) et donc certainement pas de chapitre 31.

Après mes trois semaines de concours, je pourrais peut-être en écrire un (mais comme j'ai qu'un week-end avant de réviser pour les oraux, faut pas trop espérer). Et donc, bah… je sais pas quand j'aurais le temps de toucher mon ordi pour le plaisir. Ce qui fait que je ne sais pas quand arrivera le chapitre suivant. Dans le pire des cas, donc c'est pour juillet. Vous voilà prévenus. Désolée.

Bazouilles quand même !

archange