Voui, voui, je sais ce que vous allez dire. Franchement, plus ça va et plus on attend. Ce qui n'est pas entièrement faux. Pour ne pas dire entièrement vrai.
Enfin, toujours est-il que les études, ça prend du temps et que j'ai également eu… quelques petits soucis familiaux dirons-nous, qui n'ont pas aidé à écrire. Mais bon. On fait avec. La preuve, j'ai fini le chapitre 37. et avant les vacances de Noël. Un autre miracle.
Je sais pas si j'aurais le temps d'en écrire un autre pendant les dites vacances mais au moins, je le commencerais. Bon bon bon. Je me tais et vous laisse lire.
—O—o—O—o—O—o—O—
Chapitre 37
Progrès en vue ?
Jack Sparrow l'avait mise dans une belle situation. Comment faire pour lui recruter un équipage sans qu'on fasse de lien entre elle et le séduisant pirate ?
Séduisant. Mais qu'est-ce que j'ai à le trouver séduisant ? il me fout dans la merde et je ne pense qu'à la couleur de ses yeux. En quoi savoir qu'ils ressemblent à deux lacs sombres dans lesquels je me refuse à me noyer va-t-il m'aider présentement, hein ?
Ambre poussa un grognement mécontent en poursuivant sa route. Elle marchait au milieu de la rue, sans se préoccuper des autres, retournant encore et encore le problème dans son esprit, dans l'espoir d'avoir une idée lumineuse.
Un groupe d'ivrognes beuglant dépassa la jeune fille sans qu'elle n'y fasse attention. Ce ne fut que lorsque le dernier la percuta après avoir trébuché qu'elle revint sur terre.
« - Tu ne peux pas faire attention ! rugit-elle, hargneuse.
- Pa… pardon.
- Tu peux pas regarder où je marche nan ? même si t'as plus les yeux en face des trous, ça doit être possible !
- Je… je… bégaya l'homme en écarquillant des yeux ronds comme des billes.
- Quoi ? gronda Ambre, dont la mauvaise humeur enflait comme un incendie de forêt.
- Vous êtes Ambre, de l'Ecumeur ?
- Oui, et alors ? ça vous pardonne de bousculer les gens ?
- Non, c'est juste que… » poursuivit l'homme, visiblement désespéré, « vous, vous avez un navire. Personne ne vous en fera descendre. Et pourtant, vous n'êtes qu'une femme ! c'est injuste ! »
Je l'égorge tout de suite ou je fais durer son agonie ?
L'homme baissa la tête en poussant un profond soupir désespéré.
« - On nous a viré, moi et mes compagnons de toujours ! maudit soit cet Henry Jones ! gronda-t-il.
Henry Jones ? un nom qui me dit vaguement quelque chose…
- Qu'a-t-il fait ? demanda Ambre, la curiosité titillée.
- Il a mené une mutinerie pour prendre le pouvoir. La majeur partie de l'équipage était pour lui. Nous étions contre le fait qu'il soit capitaine, pleurnicha-t-il. Et… et voilà. Débarqués. Que vais-je devenir ? j'ai une femme et trois enfants… » gémit-il.
Ambre ne put s'empêcher d'avoir un sourire éclatant qu'elle essaya tant bien que mal de dissimuler. Il est en général mal vu de sourire au malheur des gens.
« - Vous n'êtes pas maudits, s'entendit-elle dire, non sans rire sous cape à la pensée des os flageolants des marins du Black Pearl.
- Ah ? fit le pirate, une lueur d'espoir dans ses yeux brillants.
- J'ai entendu dire qu'il y avait un pirate qui recherchait un équipage. Il fait passer une… audition à la taverne du lion d'or. Allez tenter votre chance là-bas.
- Oh merci ! comment puis-je vous remercier ? s'exclama-t-il en prenant ses mains dans les siennes.
En ne me crachant pas ton haleine d'alcoolique dans le nez.
- En prévenant vos amis qui ont perdu leur vaisseau en même temps que vous. »
L'homme rit, provoquant ainsi une grimace chez Ambre suite à l'inhalation de l'haleine putride de son interlocuteur. Puis il partit en courant, d'un pas mal assuré mais assurément guilleret. La jeune pirate le regarda disparaître au coin d'une ruelle avant de reprendre sa route d'un pas lent. Finalement, remplir sa part de marché pour Jack Sparrow ne serait pas très difficile. Encore une petite chose et cela devrait être bon.
Enfin… je l'espère.
La pirate rallongea son chemin menant à son lit pour s'arrêter à la taverne du Grain de Sable. Elle y connaissait le gérant. Elle entra avec un grand sourire. Le tavernier l'accueillit avec bonne humour en lui ouvrant grand les bras.
« - Ambre ! s'exclama-t-il. Ça faisait longtemps que l'on ne t'avait pas vue !
- En effet.
- J'en déduis que ta blessure va mieux ?
- Oui. Ça fait un moment mais… Doris ne voulait pas me laisser sortir, » lui confia-t-elle sur le ton du secret.
Il éclata de rire puis lui servit une chope de bière qu'il fit glisser sur le comptoir à son intention.
« - Merci, » dit-elle avec son sourire le plus charmeur avant de plonger les lèvres dans la mousse onctueuse.
Elle but quelques longues gorgées avant de demander innocemment.
« - J'ai entendu dire des marins qu'un certain Jack Sparrow recrutait un équipage à la taverne du lion d'or.
- Tu veux quitter l'Ecumeur ?
- Non. Je voulais juste savoir ce que tu savais sur lui. Son nom ne m'est pas inconnu mais…
- Ah, fit le tavernier en éclatant de rire. Toujours aussi curieuse ! »
Ambre prit une expression contrite, ce qui fit redoubler l'hilarité du barman.
« - Jack Sparrow est un sacré coquin. Il a l'air tout déboussolé, un peu fou, ce qu'il est sans doute, mais méfie-toi de lui. Il est plus sournois qu'il n'en a l'air. Il ne fera que ce qui compte pour lui, en manipulant les autres. Les gens ne sont que des instruments entre ses mains.
- Un vrai pirate en somme.
- En effet.
- Mais comment se fait-il qu'il soit sans équipage ? un pirate comme lui ne devrait pas être… sur le marché.
- Il a fait une erreur.
- Laquelle ? demanda Ambre, sa curiosité piquée au vif.
- Il a fait confiance à son second. Barbossa.
- Barbossa, le capitaine maudit ? c'était son second ? »
L'aubergiste opina du chef en essayant une chope d'étain avec un chiffon jaunâtre d'un air distrait, ravi d'avoir un auditoire attentif. Même si celui-ci n'est composé que d'une seule personne.
« - Barbossa a organisé une mutinerie, à ce que j'ai entendu dire. Et Jack s'est vu destitué. Mais j'avoue que je croyais qu'il était mort.
- Au moins a-t-il évité la malédiction, répondit Ambre, ce qui causa l'hilarité du tavernier. Bah quoi ? demanda-t-elle lorsque l'accès de rire de son interlocuteur se fut réduit à quelques hoquets mal maîtrisés.
- C'est une légende ! Barbossa n'a jamais été maudit ! Il a sans doute coulé avec son équipage, peu de temps après s'être débarrassé de Sparrow. Et quelques marins ivres ont vu un vaisseau avec des voiles noires dans le lointain et on en fait un conte pour enfants. Je te croyais plus maligne que ça ! »
Ambre eut un sourire d'excuse.
« - Je sais, je peux être très naïve. Mais moins que les marins qui croient que les femmes portent malheur à bord, au même titre que le lapin…
- Le… la bête aux grandes oreilles porte vraiment malheur. Les femmes… ça doit dépendre desquelles. Tu es une exception notoire.
- Le lapin…
- Ne prononce pas ce nom ! ça porte malheur !
- Ça ne porte pas malheur, il bouffe le chanvre ! rien d'autre ! c'est juste dangereux d'en avoir un à bord : on aurait l'air con avec des cordes bouffées. »
Le tavernier balaya l'air d'un grand geste du bras, comme pour chasser ce sujet.
« - Parlons d'autre chose, tu veux ? fit-il avec un air suppliant mêlé d'exaspération.
- Je ne vais pas tarder à y aller, de toute façon. Mais tu peux parler de Sparrow à ceux qui cherchent un équipage ? j'aime bien les rencontres de pirates en mer.
- Il va vous faire de la concurrence, remarqua l'homme ventru, de retour sur ses verres.
- Ça dépend de l'équipage qu'il trouvera. Et puis la mer est vaste.
- C'est ce qu'on dit quand on est jeune. Tu verras plus tard.
- C'est ça. On comprend tout lorsqu'on a soixante ans, répondit-elle en riant.
- Mais avoue, avant de partir…
- De quoi donc ?
- Il t'a tapé dans l'œil ce Sparrow, hein ? chuchota-t-il avec un sourire moqueur.
- Voyons ! répliqua Ambre d'un air faussement outré. Tu sais bien que mon cœur ne bat que pour Wulfran ! »
Le gros homme éclata de rire.
« - Nan, j'avoue que Sparrow a l'air… intéressant.
- Allez file ! sinon Doris va te tanner le cuir pour rentrer à des heures aussi indues ! »
Ambre salua son ami de la main en franchissant le seuil de la taverne. Elle leva le nez vers le ciel où les étoiles étaient déjà apparues. La lune promenait son croissant sur l'horizon.
Un pirate intéressant… et à surveiller.
—O—o—O—o—O—o—O—
Bien qu'il ne soit pas de quart, Wulfran se tenait sur le pont, comme la grande partie des pirates dans le même cas que lui : Tortuga était en vue. Donc pas question de dormir.
Le jeune homme se tenait assis sur le bastingage, près de la figure de proue. La place qu'Ambre affectionnait. Mais lui était bien incapable de s'y tenir en tailleur. Après trois essais infructueux où il avait manqué passer par-dessus bord, il s'en était tenu à rester assis normalement.
On a pas idée de s'asseoir comme ça.
Et d'y arriver en plus.
De toute façon, une femme ne devrait pas s'asseoir comme ça.
« - Songeur ? »
Celui qui avait interrompu le cours de ses pensées s'installa à côté de lui. Wulfran tourna ses yeux gris vers le nouvel arrivant.
« - Ça arrive à des gens très bien, tu sais, » répondit Wulfran avec un sourire en coin tout ce qu'il y a de plus moqueur.
Arthur rit à sa plaisanterie, sa bonne humeur au beau fixe.
« - Ça a été long, hein ? » fit-il avec un regard entendu.
Wulfran garda le silence quelques instants. Il savait pertinemment de quoi, ou plus exactement de qui Arthur voulait parler. Après un soupir, il rétorqua.
« - Tu sais très bien ce que je pense d'elle.
- Ce n'est pas une réponse à ma question.
- C'est la seule que j'ai à te proposer.
- Avoue quand même que c'est très différent lorsqu'elle est pas là.
- C'est enfin calme, répliqua le jeune homme, dont la mauvaise humeur gagnait en intensité.
- Trop, non ?
- Arrête. Tu ne me feras pas dire ce que tu as envie de m'entendre dire.
- Ton honneur avant tout c'est ça ?
- Parfaitement. Et même. Je ne trouve pas que l'ambiance soit plombée par son départ. Elle peut bien rester à terre pour le restant de ses jours, ça me convient.
- Si tu le dis, » répondit Arthur, aussi convaincu que s'il lui avait expliqué que les renards étaient végétaliens.
Wulfran poussa un grognement mécontent.
« - Tu veux pas qu'on arrête de parler de cette fille ? chaque fois qu'on aborde le sujet, ça m'énerve.
- Ça t'énerve parce que quelque part, j'ai raison.
- Dans tes rêves. Ça m'énerve parce que j'en ai marre que vous pensiez tous que je puisse l'apprécier. Ça ne se voit pas assez qu'elle m'insupporte ? qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que vous le compreniez ?
- Si je te répond, tu vas me passer ton épée en travers du gosier… répondit Arthur en étouffant un éclat de rire.
- Je te promet que je… c'est quoi ça ? fit Wulfran en pointant du doigt un long bâtiment qui longeait la côte de l'île, dans les courants favorables avant de prendre au large.
- Un navire. Je pensais que depuis le temps, tu arriverais à en reconnaître un, » répondit avec humour un Fred mal rasé qui venait d'arriver.
Depuis le départ de la jeune fille, et comme tous ces jeunes hommes se trouvaient dans le même quart, ils en étaient venus à plus s'apprécier. Et même à s'apprécier tout court. Même si les jumeaux continuaient de charrier le fils du capitaine avec la même intensité. Les vieilles habitudes ont la vie dure !
« - Arrête cinq secondes, rétorqua Wulfran, ne daignant même pas tourner la tête vers le grand gaillard aux yeux pétillants de malice.
- Tu nous tends des perches si énormes ! comment veux-tu qu'on ne réagisse pas ? » répondit George, un sourire fendu jusqu'aux oreilles.
Wulfran ignora la remarque.
« - Vous connaissez ce navire ? j'ai l'impression de l'avoir déjà vu, mais…
- A moi, en tout cas, il ne me dit rien, répondit Arthur.
- Tu as raison, fit George. Cette silhouette ne m'est pas inconnue. Mais je suis bien incapable de te dire à qui appartient ce vaisseau. Ni même lequel c'est.
- Ça, c'est parce que t'as la vue aussi perçante que celle d'une taupe, se moqua son frère. On verra mieux quand on sera plus près. Parce que si l'un d'entre vous arrive à distinguer le pavillon ou la figure de proue d'ici… chapeau bas. »
Devant l'évidence de la chose, nul n'ajouta rien. Et c'est dans le silence qu'ils laissèrent l'Ecumeur poursuivre sa route vers le port de Tortuga, tout en se rapprochant de l'énigmatique navire.
—O—o—O—o—O—o—O—
Ambre s'était installée sur le sommet de la falaise qui regardait les navires quitter la crique abritée du port de Tortuga. Curieuse, elle voulait voir à quoi ressemblait l'équipage de ce Jack Sparrow. Et comme elle ne désirait aucunement rencontrer un certain William Turner, elle avait évité les quais, de même que la partie de la ville trop associée au port.
De là où elle était, elle voyait toute la baie de Tortuga, ainsi que l'ouverture sur le large. Si le terrain n'avait pas été si rocailleux et glissant, les pirates y auraient bâti une tour de guet pour surveiller les allées et venues des différents navires. Bien que ce fut une communauté pirate relativement importante, elle n'était pas à l'abri d'une attaque en force de l'un ou l'autre royaume européen en quête de terres et de sécurité pour sa marine marchande.
Un envol de mouettes, tout de battements d'ailes anarchiques et de criailleries, la fit sursauter. Elle tourna la tête dans la direction de leur départ et vit un perroquet bleu qui la regardait en penchant la tête sur le côté.
Soit ces mouettes sont très connes, soit ce perroquet est en fait un monstre sanguinaire assoiffé de sang.
La jeune fille n'eut pas le temps de s'appesantir plus longtemps sur cette question existentielle : en contre bas, loin sur la gauche de son champ de vision, une voile de foc blanche apparut, cachant en partie la figure de proue, une tête de lion gueule béante recouverte de dorures. Puis l'Interceptor apparut en entier, toute sa voilure déferlée, prêt à prendre le large. Sa coque effilée, l'état de voiles et du navire en général en faisait une terrible bête de course.
Presque qu'aussi bonne que le Black Pearl. Et sans doute que l'Ecumeur.
Elle se releva et sauta de rocher en rocher, au risque de se rompre le cou, pour aller le plus bas possible. Le soleil tapait fort sur les roches calcaire, éblouissant les yeux. Les marins éviteraient sans doute de regarder dans sa direction, mais, dans le doute, elle avait revêtu des habits clairs. Ses cheveux étaient noués en une longue et épaisse tresse attachée en chignon et cachée par un foulard ocre.
J'vais finir par les teindre.
Elle sauta sur le rocher qui avait attiré son attention avec grâce. Le roc offrait une petite terrasse étroite d'où elle pouvait observer la route maritime. Sur sa gauche s'élevait un pic rocheux aux formes biscornues qui la dissimulait aux regards de l'Interceptor. Le navire gracieux passa en-dessous d'elle. Les pirates s'agitaient mollement sur le pont, comme si cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pris la mer.
Ce qui est sans doute le cas.
Elle reconnut Will, l'air angoissé, qui gardait toutefois une expressions sceptique et fatiguée sur les traits.
Je comprend aussi qu'il n'ait guère confiance en ces pirates. Sa belle est en compagnie de féroces loups de mer et lui va tenter de la sauver avec un équipage de hannetons.
Comment Jack Sparrow espère-t-il faire ? je sais qu'il a l'air timbré mais quand même ! de là à… ça cache quelque chose.
Le jeune Turner se tenait à côté de Jack Sparrow, sur le gaillard d'arrière. Ce dernier avait l'air on ne peut plus heureux. Fièrement dressé, une main sur la roue et le regard porté loin devant lui, il arborait un petit sourire satisfait.
Intriguée, mais frustrée de ne pouvoir apporter de réponses à ce comportement étrange, Ambre reporta son attention sur le reste de l'équipage. Elle reconnut quelques-uns de ses membres. Gibbs, en train de boire une petite gorgée de rhum, Ana-Maria qui donnait des ordres, Cotton et son perroquet. Il y avait aussi un nain et d'autres encore dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence mais qu'elle n'aurait jamais engagé, même à l'essai. S'ils pouvaient devenir de bons marins, la jeune fille doutait qu'ils puissent devenir de redoutables guerriers. Trop vieux pour la plupart, et d'autres avec des handicaps physiques qui les feraient mourir au premier abordage.
…
Bonne chance, Will.
—O—o—O—o—O—o—O—
Le mystérieux navire avançait régulièrement, fendant les vagues avec une grâce et une souplesse que peu de bâtiments pouvaient se vanter d'avoir. Wulfran était silencieux, assis sur le bastingage à l'avant de l'Ecumeur, pour bien observer le nouveau venu. Son silence avait gagné les autres et les rares conversations qui régnaient sur le pont du navire de Roberts ne donnaient aucunement l'impression qu'ils rentraient au port.
Intrigué par le calme surnaturel qui avait envahi son pont, Roberts délaissa ses cartes. Il repoussa son fauteuil d'un geste fatigué. Le bois grinça sur le parquet usé par les nombreux passages des pirates convoqués dans sa cabine. Le sourire qui avait émergé à cette pensée sur sa face burinée par le soleil retomba aussitôt. Il y en avait un qui n'était pas venu depuis un long moment. Une pour être exact.
Le capitaine de l'Ecumeur n'avait aucune nouvelle de sa petite protégée. Ce qui était parfaitement normal, vu les conditions dans lesquelles elle était partie. Mais cela ne l'empêchait pas de s'inquiéter. De se demander s'il n'avait pas fait une bêtise en l'envoyant à Port-Royal.
Roberts poussa un profond soupir. Ce qui est fait est fait. Il n'avait plus lieu de s'en inquiéter, il ne pouvait plus rien y changer. Mais c'est le cœur lourd qu'il traversa sa spacieuse cabine et en ouvrit la porte. Le soleil éclatant l'obligea à plisser les yeux et il lui fallut quelques minutes pour que sa vue s'habitue à cette luminosité. La silhouette inhabituelle qui se dessina en face de lui le fit froncer les sourcils. Le capitaine traversa le pont à grands pas et s'arrêta à côté de son fils.
« - Tu connais ce navire ?
- J'allais te poser la même question, » répondit Wulfran qui ne se retourna pas vers son paternel, toute son attention fixée sur le long et gracieux vaisseau.
A l'avant du bâtiment inconnu, deux hommes apparurent. Le premier, un pirate de toute évidence, d'après sa tenue et ses cheveux emmêlés de perles, leur fit signe. Roberts répondit d'un signe de tête puis donna l'ordre de ferler les voiles. En face, le navire opéra la même manœuvre et les deux vaisseaux s'immobilisèrent l'un près de l'autre.
Le pirate délaissa la proue de son navire pour venir se poster contre le bastingage, au milieu du pont. Roberts fit de même et laissa apparaître une expression de surprise vite maîtrisée lorsqu'il reconnut Jack Sparrow. Puis ses yeux se posèrent sur le jeune homme au visage fermé et légèrement désespéré qui se tenait derrière le capitaine pirate. Un visage inconnu, sans l'être totalement.
« - Bien le bonjour, capitaine Roberts, » le salua Jack.
Le jeune homme posté à sa droite, légèrement en retrait, esquissa une grimace de franche surprise mêlée de mépris mais resta toutefois silencieux.
« - Que nous vaut ce retour d'entre les morts ? demanda Roberts en guise de salut.
- Une quête d'amour ! ce jeune… homme, dit Jack en désignant Will Turner, a perdu sa dulcinée, enlevée par le terrible Barbossa.
- Les pirates font dans la délivrance d'otages maintenant ? railla Roberts.
- Parce que vous trouvez que tuer des innocents est de meilleur ton ? » répliqua Will, rouge de fureur.
Roberts lui jeta un regard qui aurait refroidi même les glaces polaires. Will Turner ravala sa langue et se tint muet. Le capitaine Sparrow le regarda un instant, pour s'assurer qu'il ne serait plus interrompu par les exclamations outrées de son compagnon, puis reporta son attention sur le capitaine de l'Ecumeur.
« - Vous n'auriez pas vu passer le Black Pearl et son équipage ? s'enquit Jack.
- Navré mais non. Je ne le croise que rarement dans ces eaux. Mais puis-je savoir quelle charmante demoiselle Barbossa a-t-il enlevée ?
- Je… commença Jack, qui cherchait comment tourner sa phrase pour envoyer paître le terrible pirate Roberts sans toutefois se le mettre à dos.
- Elizabeth Swann, la fille du gouverneur ! » répondit le second, Gibbs, pressé de faire remonter l'estime de son équipage auprès de Roberts, après l'aveu de Jack comme quoi ils courraient après le grand amour d'un jeunot. « Un otage de choix que Barbossa ne mérite pas.
- Oh vraiment ? fit Roberts en haussant les sourcils de surprise. Quelle belle prise. Si je n'entretenais pas quelques relations d'amitié avec Barbossa, je me serais lancé dans la course à l'héritière. Je vous souhaite bonne chance, messieurs. »
Congédiés. Sparrow le comprit aisément. Il devina également qu'il n'apprendrait rien de plus du terrible pirate Roberts et que s'il persistait à lui tenir la jambe, il risquait de le regretter. Jack s'inclina avec toute la grâce d'un singe ivre mort dans un au revoir tout aussi ridicule, tout en foudroyant Gibbs du regard. Ce dernier eut le bon ton de prendre l'air coupable. Le quartier-maître donna ses ordres et les voiles blanches de l'Interceptor se déployèrent en ondulant gaiement dans la brise marine. Sur l'Ecumeur, des ordres similaires furent donnés et les deux vaisseaux s'éloignèrent l'un de l'autre, d'abord lentement, puis de plus en plus vite.
« - Ça va papa ? demanda Wulfran, soudain inquiet devant l'expression soucieuse de son père.
- Non, répondit-il sobrement. Non. Ça ne va pas du tout.
- Tu te fais du soucis pour elle, c'est ça ? fit le ténébreux jeune homme en fronçant les sourcils de fureur contenue.
- Pour elle ? oui. Et pour nous tous. Pour nous tous, » répéta-t-il plus doucement, ses yeux sombres perdus sur les contreforts des falaises de l'île de la Tortue.
—O—o—O—o—O—o—O—
Ambre était aux anges. Devant ses yeux se dessinait enfin la silhouette tant espérée depuis des jours. Celle de son navire. Toujours perchée sur son rocher, elle attendit en piétinant d'impatience que ses compagnons de toujours soient à portée de voix.
Lorsque l'Ecumeur pointa sa proue à une centaine de mètres d'elle, elle se redressa de toute sa petite taille et agita les bras comme une forcenée en hurlant. Les jumeaux furent les premiers à l'apercevoir et ne tardèrent pas à répondre à ses gestes ridicules en en faisant de pires, tout en poussant des cris grotesques.
Attiré par ce remue-ménage, Wulfran chercha de ses yeux d'acier la raison de tout ce tohu-bohu. Il poussa un grognement exaspéré puis leva les yeux au ciel en marmonnant quelque chose se rapprochant assez de « je le savais ». Puis le reste de l'équipage la reconnut et la salua chaleureusement.
Enfin, au milieu des rires et des cris, résonnèrent les inévitables paris de qui arrivera le premier au port. Ambre les regarda du haut de son caillou, sérieuse et sûre d'elle, puis partit d'un grand éclat de rire avant d'escalader son rocher pour atteindre le haut de la falaise et de se mettre à courir. Sur l'eau, le quartier-maître donnait ses ordres pour déferler les voiles tout en restant dans les limites de la sécurité mais fut devancé par les pirates surexcités déjà en place sur les vergues. L'Ecumeur fit un bond sur l'eau et fendit les flots gaiement vers le port et de gaies retrouvailles.
« - Nan mais elle pouvait pas plonger au lieu de faire tout ce cirque ? Plus vite elle est là, plus vite ça se calme… » grogna Wulfran pour lui-même.
Malheureusement pour lui, ses paroles furent entendues par Arthur et les jumeaux. Comme on ne refait pas toute une vie de sarcasmes et de vannes stupides, le ténébreux jeune homme fut immédiatement la cible des remarques de ses compères.
« - Un plongeon ? tu voulais qu'elle… plonge ? demanda Fred, faussement outré.
- Mais qui es-tu pour vouloir une chose pareille ? renchérit son frère.
- Ne nous dis pas que c'est sa mort.
- Avoue que tu voulais la voir là tout de suite, le taquina Arthur.
- Pour la prendre dans tes bras… fit Fred en lui fourrant son coude dans les côtes, tout en lui faisant un clin d'œil complice.
- Parce que tu ne peux pas attendre d'arriver au port.
- C'est vrai que ça fait plus d'un mois qu'on ne l'a pas vue cette petite… dit Arthur.
- Comme ça a dû être long ! » compatit George avant d'exploser de rire.
Son éclat de gaieté gagna les deux autres qui ne purent s'empêcher de partir dans ce fou rire. Seul Wulfran resta de marbre. Puis il eut un sourire mauvais. Il regarda ses amis et laissa tomber innocemment :
« - Lorsqu'on sera marié avec trois enfants, vous ne pourrez plus rire là-dessus. Quel calme ça sera !
- Plaît-il ? fit Fred après une seconde, avant de faire mine de se déboucher l'oreille droite avec son petit doigt.
- Trois enfants ? seulement ? répliqua Arthur à peine le fils de Roberts eut prononcé cette terrible phrase, nullement déconcerté. Je serais toi, la pauvre bichette, je la laisserais pas en paix…. Moi, une gazelle pareille…
- Souviens-toi de qui tu parles, le refroidit George, soudain beaucoup plus sérieux.
- Moi je reste quand même sur le fait qu'il a parlé de mariage, rappela Fred. Qu'en déduit-on ?
- Qu'il faut trouver un prêtre ? répondit bêtement son frère.
- Qu'il a beaucoup mûri ? tenta Arthur. Parce que faire des blagues sur lui ET sur Ambre, le tout en même temps, hein, bon, ça demande beaucoup de travail sur soi.
- Mais surtout, que ça vous fait pas taire, rétorqua Wulfran, fatigué de leurs jacasseries incessantes. C'était une idée stupide de croire que faire une blague sur moi et Ambre pourrait vous clouer le clapet pendant ne serait-ce que cinq brèves minutes. »
Les trois autres éclatèrent de rire. Wulfran secoua la tête d'un air désespéré, ses mèches noires venant voltiger devant son visage et masquer ses yeux luisant d'incertitude.
—O—o—O—o—O—o—O—
L'Ecumeur était amarré depuis dix bonnes minutes lorsque la jeune pirate arriva enfin sur les quais. En marchant. Dès qu'ils l'aperçurent, les jumeaux la huèrent d'être si mauvaise joueuse, bientôt suivis par une bonne partie de l'équipage, ce qui arracha un petit rire satisfait au fils de Roberts. Mais lorsque Ambre fit mine de faire demi-tour, vexée, Fred et George se hâtèrent de lui courir derrière. Arthur, Takashi et Vincent ne furent pas long à suivre le mouvement, juste le temps d'ajuster leur sac de marin sur l'épaule. D'autres pirates jetèrent leur sac à terre et les dépassèrent en courant pour être les premiers à saluer leur compagne disparue, avant de rejoindre l'atmosphère enfumée des tavernes du port.
Ambre reçut George sur le dos et manqua s'écrouler dans la boue qui recouvrait le fond de la ruelle qu'elle avait empruntée.
« - Tu m'as manqué ! fit-il en l'embrassant dans le cou.
- Oh ! rêve de mes nuits ! te revoilà enfin ! » s'exclama Fred en poussant son frère pour avoir Ambre rien que pour lui. Il la fit tourner dans les airs en riant aux éclats.
Les larmes aux yeux, Ambre s'accrocha à ses épaules musclées et fourra la tête dans son cou.
« - Vous m'avez trop manqué ! vous imaginez pas !
- On en a une vague idée, répondit Fred qui lui fourra la main dans les cheveux et les ébouriffa affectueusement.
- Si tu savais comme on s'est fait chier !
- On a même été obligé de… »
Fred ne put finir sa phrase : une dizaine de pirates de l'Ecumeur arrivèrent en furie et arrachèrent Ambre des bras des jumeaux. Sa tête avait à peine eut le temps de finir de tourner suite à ces embrassades quelques peu mouvementées que le reste de ses amis arriva. Les pirates, après quelques paroles amicales et ravis de voir que leur partenaire allait beaucoup mieux que quand ils l'avaient laissée, reprirent le chemin en sens inverse pour aller récupérer leurs affaires et laissèrent la place aux nouveaux arrivants.
« - Eh bah dis donc ! t'as meilleure mine que la dernière fois ! la félicita Arthur en la prenant dans ses bras pour lui déposer un baiser sur la joue.
- Rappelle-toi ce qu'on a dit tout à l'heure, gronda froidement George à son intention.
- De quoi ? demanda Ambre alors qu'Arthur riait gaiement, un brin mal à l'aise.
- N'essaie pas de comprendre ce qui est hors de ta portée, répliqua une voix qui n'avait rien d'inconnu.
- Wuwu ! fit-elle, en affichant la joie la plus fausse de son répertoire.
- Appelle-moi encore une fois comme ça et je te laisse sécher au soleil, accrochée par le nombril à un hameçon pour requin.
- Je t'ai connu plus inventif, le taquina Vincent en embrassant à son tour la jeune pirate.
- Un mois que je ne l'ai pas vue. J'aurais presque perdu mon talent pour lancer des piques.
- Tu n'as jamais eu ce talent mon cher, rétorqua Ambre.
- Oh mon dieu. C'est effrayant de voir à quel point tu ne m'as pas manqué !
- Et si on allait fêter ces retrouvailles dans un bar autour de quelques chopines ? proposa Fred avant que ça dégénère.
- Pourquoi pas, répondit Arthur.
- Je crains que cela ne doive attendre, fit Wulfran avec un sourire pervers. Il se tourna vers la jeune fille. Ne va pas croire que je suis venu pour voir comment tu allais. J'aimerais mieux mourir que faire ça. Mais le capitaine veut te voir. Tout de suite. De toute façon, je pense que depuis le temps que tu es ici, toutes tes économies doivent être épuisées, alcoolique que tu es.
- 'bruti ! » l'insulta Ambre. Se retournant vers les autres, elle ajouta. « Ne m'attendez pas. Je vous rejoins au Grain de Sable dès que j'ai fini.
- Ça marche, répondirent en chœur les jumeaux, ce qui arracha un sourire à la jeune fille.
- A tout à l'heure ! »
Ils la saluèrent, d'un signe de tête ou de main, tous sauf Wulfran, puis firent demi-tour pour remonter la rue tandis qu'Ambre se dirigeait vers son navire.
Un juron la fit se retourner. Wulfran bougonnait. Au milieu des éclats de rire moqueurs, elle décrypta un « oublié mon sac ». Ambre sourit.
« - Toujours pas de tête, hein ?
- Ta gueule ! répliqua-t-il de mauvaise humeur.
- C'est pour mieux rester avec toi, expliqua Fred en riant.
- Mais ta gueule ! » beugla Wulfran au jumeau, ce qui déclencha l'hilarité de tous les autres.
Le ténébreux jeune homme rejoignit la pirate et ils poursuivirent leur chemin ensemble. Alors que les ricanements des autres diminuaient d'intensité au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient, Ambre demanda.
« - Où est Thérèse ? demanda Ambre.
- Elle est restée sur l'Ecumeur. Elle ne descendra que demain. C'est son tour de rester pour garder le navire.
- Bien bien. Tu sais ce qu'il me veut ? s'enquit-elle après une seconde de silence.
- Qui ça ?
- Le pape ! à ton avis benêt ? ton père !
- Calme-toi vite sinon tu vas t'en prendre une.
- Ouuuh que de menaces ! je suis terrifiée ! » fit Ambre en prenant l'air prête à prendre la fuite, comme si un monstre sorti des enfers s'apprêtait à l'attaquer. Wulfran ne put s'empêcher de rire. « Tu rigoles à une de mes blagues ? aurais-tu acquis un quelconque sens de l'humour pendant mon absence ?
- Arrête, tu vas me faire rougir.
- Hé hé. Wulfran rouge de confusion. Ma place sur l'Ecumeur pour voir ça.
- Fais gaffe que je ne te prenne au mot.
- C'est ton père qui a mot au chapitre. C'est con pour toi.
- En effet. Sinon tu ne serais déjà plus là pour me parler. Je t'aurais abandonnée sur une île déserte depuis très très trèèès longtemps. »
Ambre lui lança son poing dans l'épaule avec un sourire en coin.
« - Dernière méchanceté pour aujourd'hui. Saoule-toi bien cette nuit !
- T'en fais pas pour moi, je devrais y arriver. »
Les deux jeunes gens se séparèrent sur le pont, Wulfran filant vers les quartiers de l'équipage tandis qu'Ambre prenait la direction de la cabine du capitaine, toute heureuse de revoir enfin le terrible pirate Roberts. Car, certes moins que les remarques des jumeaux, c'était sa voix assurée lançant ses ordres qui lui avait le plus manqué.
—O—o—O—o—O—o—O—
« - Comment ça tu ne lui as rien dit ? »
La voix de Roberts n'était pas loin de lui déchirer les tympans.
Ambre et son capitaine étaient descendus dans les cales pour inspecter le butin. Maintenant qu'ils étaient à Tortuga, Ambre allait pouvoir reprendre ses activités de vendeuse. Mais pour cela, il lui fallait voir ce que l'Ecumeur avait à proposer. Mais c'était surtout une excuse pour Roberts pour aller aux nouvelles loin des oreilles indiscrètes.
Et celles-ci étaient loin d'être à son goût, comme en attestaient les tympans douloureux de la jeune fille.
« - Que vouliez-vous que je fasse ?
- Que tu lui dises que c'était la fille du gouverneur ! ça me paraît évident ! pourquoi ne lui as-tu pas dit ?
- Il ne m'aurait pas crue.
- Bin tiens ! et même ! pour quoi n'as-tu pas essayé ?
- Je… je, bégaya Ambre, tétanisée par la colère de son capitaine.
- Avec la fille du gouverneur à son bord, Norrington va se jeter à ses trousses. Et Barbossa ne sera pas prévenu ! comment veux-tu qu'il résiste aux forces de tout Port-Royal ? heureusement qu'il est maudit, ajouta-t-il d'une voix à peine moins douce.
- Ju… justement. C'est une des raisons pour laquelle je ne lui ai rien dit.
- Et pourquoi ça ? rugit Roberts, le visage rouge de fureur.
- Il ne m'aurait pas cru parce qu'il aurait refusé de croire. Tout comme son équipage d'ailleurs. Elle était celle qui devait lever leur malédiction. Elle avait le nom qu'il fallait et le médaillon.
- Quel médaillon ? la coupa Roberts, sa voix vibrant d'un espoir renaissant.
- Un médaillon en or, avec un crâne gravé dessus. Je ne sais pas à quoi il correspond exactement mais…
- Moi si, » fit sèchement Roberts avant de prendre l'air songeur.
Ambre n'osa pas reprendre la parole. Elle n'avait jamais vu son capitaine comme ça et se jura que ce serait la première et la dernière fois.
Au bout de très longues secondes de silence pesant, Roberts tourna son regard noir vers la jeune fille qui se sentit rapetisser sur place.
« - Tu as presque de la chance.
Ah ?
Ambre resta immobile, la respiration coupée, en attendant que son capitaine daigne lui expliquer en quoi elle avait de la veine. Et dans le cas où il se mettrait subitement à penser à autre chose, sa transformation en statue la ferait peut-être passée inaperçue.
L'espoir me fait vivre.
Malheureusement pour elle, Roberts était loin d'être sénile.
« - Si mon estimable collègue croit régler son histoire de malédiction, il va se rendre à l'île de la Muerta.
- C'est où ça ? ne put s'empêcher de demander Ambre, qui se flagella intérieurement pour avoir osé élever la voix, alors qu'elle était déjà dans une position relativement critique.
- C'est justement ce qui fait que je ne vais pas t'enfermer dans la cale pendant six mois. Personne, à part lui, ne sait où se trouve cette île.
- Donc, il est hors de portée de Norrington, résuma Ambre, son estomac se décontractant soudain avec bonheur.
- Pour l'instant, répondit froidement Roberts.
- … ne pourrait-on pas se mettre en route demain ? je sais dans quelle direction ils sont allés. Si jamais Norrington le pourchasse, on pourra l'aider…
- J'ai promis une semaine à mes hommes. Impossible de leur faire reprendre la mer tout de suite. »
Ambre hocha silencieusement la tête. Elle aurait tué son capitaine s'il lui avait fait ce coup-là, même s'il avait d'excellentes excuses.
Roberts jeta un coup d'œil autour de lui.
« - C'est bon, tu as mémorisé ?
- Pardon ? demanda Ambre, en cherchant désespérément un lien avec Barbossa.
- Pour le butin, fit son capitaine en embrassant d'un ample geste des bras la totalité de la pagaille régnant dans la cale.
- Oooh. Oui. C'est bon, ça devrait le faire.
- Bien. Prends le chemin de la sortie alors. Ta journée est loin d'être finie. »
Ambre s'exécuta avec empressement, Roberts sur ses talons.
Alors qu'ils allaient émerger sur le pont baigné de flaques de lumière, Roberts lui dit d'une voix beaucoup plus douce, toute pointe de colère évanouie.
« - Tu n'as pas pu t'empêcher de devenir son amie, hein ? »
Ambre s'immobilisa, un pied levé puis le reposa doucement avant de se retourner avec lenteur vers son capitaine.
« - Je… je suis désolée, répondit bêtement Ambre, qui se sentait bien plus coupable qu'elle ne voulait l'admettre.
- Tu ne peux pas t'empêcher de tenter de sauver toutes les personnes qui croisent ton chemin. J'aurais dû le savoir.
- Mais toujours est-il que. Combattre Norrington et la menace qu'il représente est plus important qu'une futile histoire d'amitié. J'aurais dû…
- On n'a pas toujours le sens des priorités lorsque… lorsqu'on est plongé dans le problème, la coupa Roberts.
- C'est moi ou est-ce que vous me cherchez des excuses ? fit Ambre, avec un sourire un peu timide, bien que sa malice habituelle transparaisse sur ses traits.
- Si tu préfères, je peux t'enfermer dans la moiteur putride de la cale…
- Je me suis jurée la première fois que j'y suis allée que ça serait la dernière.
- Sage décision. Aller. Finis de monter. Je n'ai pas envie de finir ma journée dans cet escalier. »
Ambre se dirigeait vers la passerelle quand Roberts la rappela.
« - Oui capitaine ?
- Une dernière chose. Suis-moi dans ma cabine. »
Sachant qu'il était plus que déraisonnable de désobéir ou, encore pire, de faire une tentative d'humour graveleuse, Ambre obtempéra sans attendre. Et en silence. Une fois que la porte de chêne se fut refermée sur les deux personnages, Roberts fila vers son bureau. Tandis qu'il fouillait dans un de ses tiroirs, en en sortant moult feuilles, cartes, flacons d'encre, cahier en tout genre, un jeu de cartes, un dé à coudre et une plume d'oie, il lui expliqua d'une voix calme que le butin trônant dans la cale serait pour parti revendu à un autre contact que le PGCD, comme Ambre persistait à l'appeler.
« - Tu devras le rencontrer dans une taverne du port. Le Barberousse, si tu vois où c'est.
- Je vois, répondit Ambre.
- Il y a une arrière salle, séparée par un rideau. Bertrand se trouve là en général. Je lui ai fait parvenir un message. Il t'attendra ce soir.
- C'est à lui que vous vendez l'argenterie et autres bijoux ? je ne les vends que très rarement au PGCD et je ne les retrouve que rarement dans la cale quand je passe y faire un tour.
- Je me disais aussi qu'un tel détail ne pouvait pas être passé inaperçu. Surtout pas par toi.
- Je n'ai pas posé la question pour éviter de me faire rembarrer, précisa Ambre.
- Tu as bien fait. Le mot de passe pour Bertrand…
- Bertrand comment ? juste Bertrand ?
- Bertrand Tavernier. Mais ce n'est pas important.
- Pardon.
- Je disais donc, pour commencer les négociations et pour qu'il soit sûr que tu viens de ma part ; le gars est assez parano, le mot de passe c'est « bordi bordabouse ».
- Plait-il ? fit Ambre en se creusant l'oreille droite avec son auriculaire.
- Tu as parfaitement compris. Tiens, fit-il après avoir finalement trouvé un petit carnet relié de cuir. Ces transactions sont à consigner dans ce carnet.
- Bien. »
Ambre rangea le cahier dans une des poches de son ample pantalon couleur de sable.
« - C'est tout ? demanda-t-elle en relevant la tête.
- Oui. Tu peux y aller.
- Une dernière question. Pourquoi avoir un autre acheteur pour les bijoux ?
- Parce qu'il me fait de bien meilleurs prix. Et s'il préfère ne pas être connu, c'est parce que ses entrepôts sont très mal gardés et qu'il ne tient pas à ce qu'on sache qu'il y dépose des objets de valeurs. Mais surtout parce que Labeillye est très… jaloux si l'on peut dire. Il est capable de refuser de commercer avec moi s'il l'apprend. Je compte sur toi donc.
- Je vais faire au mieux.
- J'y compte bien. »
—O—o—O—o—O—o—O—
Ambre se reposait au sommet d'une falaise surplombant le port de Tortuga. Elle s'était trouvée un rocher creusé par la pluie, créant ainsi une large cuvette lisse qu'elle avait mise à profit. Allongée de tout son long, les bras écartés du corps en étoile de mer, les jambes pendantes dans le vide, elle regardait rêveusement les nuages défiler au-dessus d'elle, bercée par le fracas des vagues qui s'écrasaient en contrebas. Le soleil avait agréablement réchauffé le calcaire et la fit soupirer d'aise.
Un léger sourire aux lèvres, elle attendait que l'astre éblouissant commence à teinter l'horizon de rouge et de pourpre. Elle avait fini de négocier avec le PGCD à peine une heure plus tôt. Comme toujours, la vue de ses jolies jambes le rendait beaucoup moins attentif. Et comme toujours, elle en avait profité pour lui extorquer le maximum de ce Roberts comptait lui vendre. Il ne lui restait plus qu'à négocier avec ce Bertrand. Une légère boule d'anxiété lui tordait l'estomac. Celle-ci était toujours présente lorsqu'elle ne connaissait pas d'avance les faiblesses des gens. Mais c'était ce qui rendait cette tâche aussi amusante.
Des bruits de bottes se firent entendre mais elle ne tourna même pas la tête.
Beaucoup trop fatigant.
Elle saurait bien assez tôt qui venait troubler sa retraite.
« - Ton escapade t'a-t-elle ramolli le cerveau que tu ne te préoccupes même pas de qui vient ? Mais suis-je bête ! Tu as toujours été un mollusque.
- Le mollusque que je suis n'a aucune raison de s'intéresser à l'abruti qui vient squatter son rocher, trancha-t-elle, ses yeux d'or se tournant à peine pour dévisager Wulfran avant de repartir dans la voûte céleste.
- Tu devrais pourtant.
- Il y a tellement de choses que je devrais faire… mais celle-ci n'en fait pas partie. Qu'est-ce que tu me veux ?
- Savoir ce qui s'est passé.
- Je ne rend de comptes qu'à ton père. Si tu veux savoir quelque chose, demande-le lui directement. Je n'ai pas à te répondre.
- Arrête avec ça, » lui répondit Wulfran en s'asseyant à côté d'elle.
Ambre nota avec un sourire qu'il s'était mis en tailleur.
« - C'est pas toi qui trouvais cette position absolument inconfortable ?
- Tu prends toute la place. J'ai pas trop le choix. Et je n'ai jamais dit ça : j'ai juste dit que je ne comprenais pas comment tu faisais pour t'asseoir comme ça sur le bastingage. Ou à tout autre endroit ne dépassant pas les 20cm2. »
Ambre émit un petit ricanement, le regard toujours rivé sur les nuages, masses cotonneuses aux formes biscornues. Wulfran lui tira la manche comme un gamin.
« - Dis-moi.
- Que veux-tu que je te dise ? tu sais pourquoi je suis partie.
- Comment ça s'est passé ?
- Plus mal que bien.
- Tu pourrais être plus précise ? demanda sèchement Wulfran, énervé par le manque de détails prodigués par la jeune femme.
- Norrington est toujours vivant, comme tu n'aurais pas tardé à le savoir. Barbossa détient la clé pour lever sa malédiction et nous laisse tomber pour quelques temps. Et nous on reste ici avant de reprendre la mer dans une situation qui n'aura pas ou prou évolué d'un iota. »
Wulfran garda le silence, ruminant ce qu'elle venait de lui révéler. Il sonda son visage avec attention. Pour qui ne la connaissait pas, Ambre aurait paru rêveuse, détachée de toute chose. Mais pour lui, il y avait cette petite lueur triste dans ses yeux de miel. Elle n'avait pas réussi à réaliser ce que Roberts lui avait confié. Et il savait que c'était la chose qui comptait le plus pour elle. Rendre service à celui qui avait changé sa vie d'une façon si radicale.
Contre toute attente, Wulfran eut un élan de compassion envers la jeune pirate. Il en fut d'ailleurs le premier surpris.
« - Tu m'as manqué, tu sais ? ça m'arrache le cœur de le dire mais… un mois sans toi à qui balancer des vannes… »
Ambre tourna son regard vers lui et posa sur son visage ses deux yeux jaunes. Wulfran sourit, une légère rougeur colorant ses joues. Elle ravala non sans difficultés une remarque ironique et parvint à prendre un sourire sincère.
« - J'aimerais dire « moi pas », mais ça serait un mensonge. Et le pire, c'est que la vérité est moins crédible que le mensonge.
- C'est dur à dire, hein ? la taquina gentiment Wulfran en lui donnant un léger coup de poing dans l'épaule.
- Plus qu'on ne pourrait le croire. Qui aurait cru que je puisse dire ça un jour ?
- Et moi donc ! »
Ambre éclata de rire, suivie de près par le ténébreux jeune homme.
Il leur fallut un certain temps pour se calmer et, les côtes douloureuses d'avoir trop ri, ils sombrèrent dans le silence.
Wulfran détendit ses jambes et, après un instant de réflexion, s'allongea à côté d'Ambre. La jeune fille avait pris la meilleure place mais la bosse rocheuse qui lui rentrait dans l'omoplate ne le gênait pas outre mesure.
« - Tu sais si mon père va te redemander quelque chose ? »
Ambre mit quelques secondes avant de répondre dans un soupir.
« - Nan. Je ne sais pas. Je ne sais même pas s'il va retenter quelque chose.
- Je ne le vois pas s'arrêter comme ça, remarqua Wulfran.
- Moi non plus. Mais… mais je ne vois pas ce qu'il peut faire. Une attaque directe serait la pire chose à faire.
- Pourquoi donc ? une fois débarrassés de Norrington… qu'importe le moyen, pourvu qu'il meure. Plus de Norrington, plus de campagne anti-pirates menée avec une franche aversion pour nos nobles personnes.
- Je n'en suis pas si sûre : qui sait qui le roi d'Angleterre enverrait pour le remplacer, et qui sait ce qu'il fera ? une action drastique contre tous les pirates ?
- De toute façon, si nous ne faisons rien, c'est ce que Norrington fera.
- Je suis d'accord, mais je pense que ça précipitera les choses.
- Comment ça ? demanda le jeune homme, perplexe.
- Norrington n'a pas carte blanche. Le roi ne lui donne pas tous les moyens qu'il désire et dont il a besoin. Il lui faut du temps pour l'obtenir. Si jamais on s'attaque directement à lui, dans une action déclarée, le roi prendra des mesures et ce, rapidement. Ce qui prendrait plusieurs années avec Norrington en prendra beaucoup moins dans l'autre cas.
- Je… je suis d'accord. Mais, ce que je ne comprend pas, c'est pourquoi tu ne l'as pas dit à mon père ?
- Parce que cela ne m'a frappé que récemment, répondit doucement Ambre. Je crains déjà que l'attaque de Barbossa ne précipite les choses. Ou pas. Ça va dépendre de si les gens vont considérer que Barbossa fait partie des pirates « conventionnels » dirons-nous ou bien si c'est sa malédiction qui a provoqué tout ça.
- Et puis… Norrington n'est pas mort. Si tu as raison, le temps que ses plaintes fassent effet auprès de l'administration royale…
- Ouais. Norrington n'est pas mort… » répéta Ambre, absente.
Wulfran lui mit un coup de coude dans les côtes, assez durement pour lui arracher un grognement. Avant que la jeune fille puisse se venger d'une quelconque manière, il lui dit assez durement.
« - Réjouis-toi au lieu de pleurnicher sur ton sort. Tu n'as peut-être pas réussi ce que mon père t'a demandé de faire, mais c'est pour le mieux ! lorsqu'il s'en rendra compte, il te fera sauter en l'air en riant comme un père dont la fille se marie ! … et à ce moment-là, j'irais me pendre. »
Ambre se remit à rire, d'un vrai rire clair et joyeux, sans aucune trace de tristesse. Wulfran fronça les sourcils d'un air faussement contrarié.
« - Quand je pense que je suis en train de remonter le moral d'une fille que je ne supporte pas…
- Peut-être que tu commences même à m'apprécier, répliqua-t-elle. Ça fait presque une heure que tu es là et il n'y a encore pas la moindre trace de sang.
- Plutôt mourir que d'admettre une chose pareille !
- Pareil pour moi. D'ailleurs, je vais m'en aller. Ton excès de présence me rend nauséeuse. »
Wulfran haussa un sourcil à son adresse alors qu'elle se redressait sur son séant. La pirate croisa son regard et son visage s'illumina d'un sourire taquin.
« - Je plaisantais. Mais ça n'empêche pas qu'il faut que j'y aille.
- Rendez-vous galant ?
- C'est à peu près ça, » répondit Ambre en arrangeant ses cheveux d'une manière typiquement féminine, retrouvant pour quelques secondes ses gestes maniérés de jeune noble.
Le ténébreux jeune homme renifla ostensiblement et Ambre crut discerner dans son marmonnement un « pauvre bougre » qui la fit sourire.
Toujours lui-même, pas de soucis de ce côté.
Avec peut-être un brin de mieux. Sait-on jamais que pirater ensemble devienne agréable et que ni l'un ni l'autre n'ait besoin de quitter le pont du navire.
—O—o—O—o—O—o—O—
Et un chapitre qui nous rapproche de la fin (on y croit).
Des commentaires ? comme toujours n'hésitez pas, même si c'est pour me dire que ça devient trop lent, un peu trop cucul, tout ça tout ça.
