Vous n'y croyez pas ? bah moi non plus. Mais le fait est là, j'aurais réussi à pondre un nouveau chapitre en un temps record (en considérant cette dernière année…). Et malheureusement pour vous, comme il est écrit vite, ça signifie que j'ai aimé l'écrire. Autrement dit, humour stupide le retour. Hu hu.

Bonne lecture !

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Chapitre 40

Nouveau plan

Wulfran eut l'impression qu'il venait de fermer les yeux lorsqu'un objet non identifié lui atterrit sur la tête. Il sursauta violemment dans son lit. Un éclat de rire enfantin lui rappela où il se trouvait. Il souleva le coussin et le posa doucement de côté en regardant Ambre d'un air méchant. Nullement impressionnée, elle lui fit un grand sourire candide qui fit s'évaporer sa mauvaise humeur.

« - Allez, debout grand paresseux, le taquina George.

- Quelle heure est-il ? grogna Wulfran, mal réveillé.

- Pas loin de midi.

- Et comme on crève la dalle, on s'est permis de troubler le sommeil de sa majesté.

- Vous avez eu raison, dit Wulfran en se levant.

- Ai-je mal entendu ? fit Fred en se curant l'oreille avec l'auriculaire.

- T'es sûr que c'est pas toi qui t'es fait agressé hier soir ? ricana George.

- Arrêtez un peu, c'est pas drôle, les somma Ambre.

- Tu le défends ?

- Je ne fais qu'énoncer une vérité. Et maintenant, si vous voulez bien sortir, j'aimerais m'habiller, dit-elle d'un ton sans réplique en leur désignant la porte.

- Tu sais qu'on te voit chaque jour sur l'Ecumeur ? fit Wulfran, une lueur lubrique dans le regard.

- Sur l'Ecumeur, je n'ai pas le choix. Là si. Donc dehors.

- Et si j'ai pas envie ?

- Je t'en met une et je te fous dehors. »

Les jumeaux ricanèrent en sortant. Wulfran se leva en poussant un soupir. Il s'étira lentement avec ostentation pour la faire enrager, tous les muscles de son torse jouant sous sa peau. Ambre le gratifia d'un regard noir et se mit à taper du pied d'un air agacé, mais se surprit à laisser son regard traîner sur ses muscles saillants.

« - Ok, j'arrête, » s'excusa Wulfran avec un sourire.

Il attrapa sa chemise et l'enfila prestement puis sortit de la chambre.

Quelques minutes plus tard, Ambre rejoignit les garçons dans la cuisine. Il lui avait servi un grand bol de café noir et du pain frais trônait sur la table. Elle tira une chaise vers elle et s'y laissa tomber. Alors qu'il la regardait s'installer, la tartine de Fred suspendit sa route à trois centimètres de sa bouche un bref instant puis finit sa course.

« - Quoi ? demanda Ambre.

- Tu as une sale tête, répondit Wulfran. La chambre était pas super éclairée mais là…

- Le violet ne te va pas du tout au teint, ajouta George.

- Je crains que je ne doive le garder encore quelques temps, malheureusement, répondit Ambre d'un air morose.

- Ça passera au jaune et vert après. Tu sera super mignonne, dit Wulfran en rigolant.

- C'est déjà heureux que tu n'ais que ça. Wulfran nous a résumé ce qui s'est passé pendant que tu cherchais quelle chemise mettre avec quel pantalon… » dit Fred.

Sa remarque récolta un regard incendiaire puis Ambre s'intéressa à son bol de café.

« - Il faudra aller chercher le cadavre de Henry Jones, dit George. Ou au moins prévenir qu'il est là-bas et ce qui s'est passé.

- Pourquoi ne pas le laisser pourrir ? il n'a que ce qu'il mérite, gronda Ambre en reposant son bol avec plus de force qu'elle ne l'aurait voulu.

- Pour que tous sachent ce qu'il est devenu. Il était devenu capitaine quand même. Ses hommes doivent savoir ce qu'il en est pour en élire un autre.

- Et si ce que tu dis est vrai, il y en a qui cherchent Wulfran. Si leur chef est mort, ils cesseront.

- Mais ça ne va pas nous attirer des ennuis ? fit Ambre, inquiète.

- Vous aviez le droit de vous défendre. Et puis… s'il y a un problème, tu mets tout sur le dos de Wulfran, plaisanta Fred.

- Merci pour moi, » ronchonna l'intéressé en croquant dans sa tartine.

Ainsi en décidèrent-ils. Le petit déjeuner fini, ils débarrassèrent la table puis les jumeaux et Wulfran disparurent vers l'Ecumeur pour discuter du problème avec Roberts, tandis que Ambre était accaparée par une Doris complètement bouleversée et dut déployer des efforts de persuasion pour lui faire comprendre que ce n'était rien, qu'il y avait eu juste plus de peur que de mal. Avec un visage à moitié défiguré, ce ne fut pas chose facile.

Les garçons revinrent quelques heures plus tard avec Roberts et un juge. Ils voulaient entendre la version de la jeune fille pour pouvoir conclure. Elle leur expliqua, à partir du moment où ils avaient trouvé Thérèse morte. Elle passa sous silence le fait qu'elle avait mystifié tout le monde et mentionna juste le fait que Henry Jones l'avait confondue avec elle-même.

Le juge nota sa déclaration et leur dit que d'après les faits, c'était leur version qui tenait le mieux la route. En l'absence de preuves complémentaires, ils étaient libres d'aller où bon leur semblait. Elle se sentit libérée, de même que Wulfran. La loi qui régnait à Tortuga était certes minime mais elle cherchait à maintenir l'ordre et, lorsque c'était possible, les meurtriers et les voleurs étaient jugés, bien que les investigations soient relativement limitées par manque de personnel.

Après avoir salué tout le monde, le juge, un homme long et fin avec une moustache taillée avec soin, se leva et sortit. La cuisine était rendue exiguë étant donné le nombre de personnes qui se serraient dans la petite pièce.

« - Y'a pas à dire, je suis soulagé, fit Wulfran.

- De quoi ? rétorqua Ambre. Il n'a pas encore été voir l'équipage de Henry Jones.

- Il y allait. Et puis, c'est pas comme si je craignais quelque chose, ajouta-t-il d'un air suffisant.

- Crétin, lui répliqua Fred en lui donnant un coup de poing dans l'épaule.

- Je te permet pas ! se défendit Wulfran.

- Comme si ça servait à quelque chose, ricana George.

- C'est vrai, dit Wulfran en se levant. Bon, je vais vous laisser. Ambre n'a plus de raison de me retenir en votre compagnie donc…

- C'est ça, du vent. Et bon débarras, » grogna Ambre, vexée.

Wulfran émit un petit rire puis attrapa sa ceinture qu'il boucla et vérifia que son épée était pendait correctement à son côté. Il serra la main des jumeaux, fit une bise à Doris, hésita puis fit de même avec Ambre. Si elle fut surprise, elle n'en montra rien. Roberts, accoudé au plan de travail de la cuisine, suivit la scène avec intérêt. Finalement, une relation correcte entre Ambre et Wulfran n'était pas à désespérer.

« - On lèvera l'ancre dans trois jours à la première marée, fit Roberts alors qu'il suivait son fils. Ça te laissera le temps de te remettre, fit-il à l'adresse d'Ambre.

- Merci mon capitaine. »

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Même s'ils l'avaient voulu, l'histoire de Henry Jones n'aurait pas pu passer sous silence. Wulfran se retrouva harcelé dans la rue par de complets inconnus qui voulaient sa version des faits. Ambre, quant à elle, resta cloîtrée chez Doris pour ne pas avoir à faire avec ces gens.

Puis le soleil se leva le troisième jour. Ambre et les jumeaux partirent aux premières lueurs du jour, leur sac jeté négligemment sur l'épaule, pour rejoindre leur navire. A cette heure, ils ne risquaient pas de rencontrer âme qui vive, mis à part leurs compagnons de bord.

Sur le quai, un brouhaha commençait à monter. Tous les hommes se retrouvaient en même temps et se bousculaient pour monter, tout en se racontant leurs aventures vécues pendant ces quelques jours à terre. Le trio s'approcha et attendit son tour pour emprunter la passerelle bondée. Ambre suscita quelques remarques avec sa lèvre fendue et son œil au beurre noir mais le regard qu'elle leur lança les dissuada de venir lui demander de plus amples informations.

« - Alors ? bien remise ? » lui demanda quelqu'un derrière elle.

Ambre se retourna, un air furibond sur le visage, pour envoyer cueillir des pâquerettes l'importun mais se reprit lorsqu'elle découvrit Roberts accompagné de son fils. Elle hocha la tête, la bouche sèche d'avoir retenu sa remarque acerbe dûment préparée.

« - Prête à re-naviguer avec nous ? demanda Wulfran.

- Le « nous » te comprend-il dans le lot ? répliqua-t-elle innocemment.

- C'est ainsi que tu accueilles ton sauveur ? fit le jeune homme, faussement outragé.

- Pour tout ce que tu m'as fait, j'estime que nous sommes quittes. Je peux donc t'accueillir comme je veux. »

Roberts tenta d'étouffer un rire peu discret en le faisant passer pour une quinte de toux qui ne trompa personne. Wulfran le lorgna de ses yeux gris d'un air mécontent. Ambre éclata de rire, bientôt suivie des jumeaux. Wulfran marmonna dans sa barbe, grincheux.

« - Allons, ne fais pas cette tête-là, tu vas nous porter la poisse pour le reste du voyage ! intervint Arthur, fraîchement levé, les cheveux encore embroussaillés et les yeux rouges, qui venait de les rejoindre.

- Eh bah dis donc ! encore un peu et tu restais ici, le taquina George.

- Meuh non, ne dis pas de bêtise. Jamais je ne raterais la marée du matin.

- C'est ce qu'on dit jusqu'au jour où on reste en rad sur le quai… se moqua Fred.

- Tu contestes mon sens inné du départ ? s'offensa Arthur.

- Je ne le conteste pas vu que je considère qu'il n'a jamais existé.

- Tu me paieras cette infamie ! »

Ambre rit de leurs idioties, de même que Roberts et Wulfran. Cela les occupa jusqu'à ce que la passerelle se libère pour leur permettre de monter à bord. Au moment où les jeunes descendaient le rude escalier menant aux quartiers de l'équipage, laissant Roberts gagner sa cabine, un homme, petit et bedonnant, arriva en courant.

« - Capitaine Roberts ! capitaine Roberts ! »

Alertés par le ton alarmé de l'homme, Ambre, Wulfran et les jumeaux déposèrent leurs sacs dans l'escalier et remontèrent les marches quatre à quatre. Roberts les avait déjà devancé et accueillait leur visiteur.

« - Qu'y a-t-il de si pressé pour vous faire courir de si bon matin ? demanda Roberts.

- Je suis en… » l'homme prit une profonde inspiration pour tenter de reprendre son souffle. « Envoyé par le capitaine du Lion Vert. Il dit qu'il a quelque chose de très important à vous montrer. Et que ceci ne peut pas attendre votre prochaine escale.

- Ronan ? c'est Ronan qui vous envoie ?

- Lui-même. »

Roberts prit un air étonné et songeur. Il ne tarda pas à faire son choix. Il appela Korp de sa voix de ténor et l'imposant pirate arriva aussi vite qu'il le put.

« - Oui mon capitaine ?

- On remet le départ à la prochaine marée, voire à celle d'après si Ronan me retient plus longtemps que prévu.

- Un contretemps ?

- Oui. Je reviens dès que je peux. Présente mes excuses aux hommes et ouvre un fût de rhum de ma réserve personnelle. Mais veille à ce qu'ils ne soient pas complètement ivres.

- Bien mon capitaine. »

Roberts se détourna de son second et invita le petit homme à ouvrir la voie. Wulfran remonta de quelques marches pour observer ce qui se passait. Ambre, surprise de ne pas l'entendre descendre derrière elle se retourna et le vit arrêté en haut des marches. Curieuse, elle fit marche arrière.

« - Que se passe-t-il ?

- Mon père vient de quitter le navire de toute urgence.

- Pourquoi ?

- Je n'en sais absolument rien. C'est toi qui est au courant de ses petites cachotteries d'habitude, » ajouta-t-il avec aigreur.

Ambre ne répondit pas. Elle ne voyait pas quoi lui dire et un silence tendu s'installa entre eux. Elle haussa les épaules et redescendit l'escalier. Wulfran la regarda disparaître dans la pénombre.

« - Ce que je peux avoir comme tact des fois, c'est effarant, » marmonna-t-il pour lui-même.

Grognant contre lui-même, le jeune homme descendit d'un pas lourd l'étroit escalier aux marches usées. Il poussa la porte du dortoir et laissa ses yeux s'habituer à l'obscurité. Les jumeaux avaient déjà fini d'installer leurs affaires et empêchaient Ambre de les imiter. Exaspérée par leurs enfantillages, elle leur balança son sac. Georges esquiva de justesse et son frère reçut le colis dans la poitrine. Il accusa le coup en poussant un grognement de douleur mais afficha un sourire ravi.

« - Je crois que nous avons réussi à la pousser à bout, dit Georges.

- Je suis sûr qu'on peut faire pire, » ricana Fred.

Ce coup-ci, ils durent éviter le hamac de la jeune fille qu'elle avait décroché d'un geste pour s'en servir comme d'une arme, poussant un rugissement digne d'un lion. Wulfran l'attrapa par la taille et lui ravit son bien avec facilité.

« - Attention, tu vas finir par te faire mal, la taquina-t-il.

- Ne t'en mêle pas, gronda la jeune fille en se débattant.

- Que je le veuille ou non, je suis toujours mêlé à tes histoires.

- Ça, c'est parce que tu es un fouineur né, répliqua Fred.

- Entiché de cette grognasse, » ajouta Georges.

Wulfran fronça les sourcils d'un air menaçant. Il relâcha la prise qu'il avait sur Ambre et lui rendit son hamac sans lâcher Georges des yeux. Il gronda entre ses dents et Ambre émit un ricanement de pur sadisme.

« - Je crois qu'il est temps de nous débarrasser de ces deux abrutis en puissance, une bonne fois pour toute.

- Pour la première fois de ma vie, je suis d'accord avec toi, » dit Ambre avec un rictus mauvais.

Les jumeaux échangèrent un regard puis se ruèrent à l'assaut.

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Pendant que l'Ecumeur subissait la pire attaque intestine de sa carrière, Roberts entrait dans la cabine du capitaine du Lion Vert. Ronan était assis à son bureau et tripotait une lettre cachetée avec nervosité. Lorsqu'il remarqua son invité, il se leva immédiatement et donna l'accolade à son ami de longue date.

« - Roberts ! comment vas-tu ? lui demanda Ronan avec un grand sourire.

- Pour le mieux. Et toi même ?

- Bien, bien. »

Le capitaine du Lion Vert était un homme grand et fin. Il avait des gestes gracieux mais qui ne masquaient en rien sa force sous jacente. Dans la fleur de l'âge, il avait un beau visage, qu'une longue cicatrice sur la joue ne déparait en rien. Il avait de longs cheveux blonds bouclés noués en un long catogan et des yeux gris bleu. Un homme qui lui avait souvent fait concurrence au niveau des femmes. Roberts réprima un petit sourire à ces souvenirs de jeunesse.

Devant l'air soucieux de son ami, il se reprit bien vite.

« - Tu m'as fait venir en catastrophe alors que je m'apprêtais à lever l'ancre. Qu'avais-tu de si urgent à me dire ?

- C'est… c'est un peu délicat. »

Roberts le regarda faire les cents pas dans sa petite cabine, la mine anxieuse.

« - Je… raaah, je ne sais pas comment…

- C'est si grave que ça ?

- Non mais… je ne sais pas si… »

Ronan s'interrompit encore une fois et se retourna d'un bloc. Il toisa le capitaine de l'Ecumeur, pesant le pour et le contre de s'exprimer avec sincérité. Après quelques secondes de silence, il baissa les yeux en poussant un soupir vaincu. Il releva le regard et le fixa sur celui de Roberts qui n'avait pas bronché.

« - Tu essaies de te débarrasser de Norrington, n'est-ce pas ? »

Roberts ouvrit des yeux ronds sous le coup de la surprise. Il s'attendait à tout, sauf à ça. Ronan n'était pas un vrai pirate. Il l'avait été mais il avait finalement décidé de rentrer dans le droit chemin. Il faisait désormais du commerce entre l'Angleterre et ses colonies dans les Caraïbes, ainsi que du transport de courrier, mais il s'arrêtait toujours dans les îles pirates pour y vendre certaines de ses marchandises, mais surtout pour éviter de payer les taxes d'amarrage et de déchargement. Il en profitait pour informer ses anciens compères des nouvelles du monde extérieur et donner quelques informations sur les prochains départs et itinéraires de navires marchands concurrents autour d'un verre de rhum.

« - Je suis au courant, reprit-il comme s'il n'avait pas vu le mouvement de surprise de Roberts, parce que nous avons les mêmes connaissances. A Port-Royal notamment…

- Libnik ? »

Ronan hocha gravement la tête.

« - Le vieil homme commence à devenir sénile, grogna Roberts, furieux.

- Ne le blâme pas, il a pensé que je pourrais t'être utile.

- Et c'est le cas ? demanda Roberts, la voix vibrante de colère contenue.

- Je ne t'aurais pas fait venir si ce n'était pas le cas, répliqua-t-il avec un sourire amusé. Et calme-toi. Libnik ne m'aurait rien dit s'il n'avait pas jugé utile de le faire. Norrington est l'affaire de tout le monde, même si tu es le seul à agir. »

Roberts poussa un grognement irrité puis alla chercher une chaise et s'installa confortablement devant le bureau de Ronan. Ce dernier ricana, alla chercher une bouteille de vin et deux verres et disposa le tout sur son bureau avant de s'y asseoir. Il versa le liquide rouge dans les coupes de cristal et tendit son verre à son invité. Roberts le prit, en huma le bouquet et en prit une gorgée.

« - Calmé ? » lui demanda Ronan, tout sourire.

Roberts acquiesça sèchement.

« - Je t'écoute.

- Voilà. Je suis allé à Port-Royal il n'y a pas une semaine. La ville a étrangement été attaquée par Barbossa, à en croire les témoignages. Norrington est parti à leur poursuite parce qu'ils avaient enlevé la fille du gouverneur.

- J'ai su ça ouais, marmonna Roberts, avec la soudaine envie d'étrangler Ambre pour avoir osé lui cacher ce détail. A lui et à Barbossa.

- Il ne leur a pas fallu énormément de temps pour les retrouver et…

- Norrington les a retrouvés ? s'exclama le capitaine d l'Ecumeur, manquant renverser son verre.

- Oui, oui. Il en a profité pour récupérer leur trésor. Il y en avait pour une petite fortune. Heureusement que Barbossa est mort, il n'aurait pas supporté de voir sa fortune aux mains de Norrington et du gouverneur. Ni d'être jugé puis pendu pour piraterie et autres délits associés, ajouta Ronan d'un air songeur.

- Ba… Barbossa est mort ? bégaya le pirate, qui avala de travers et faillit s'étouffer avec son vin.

- Oui. A peine la malédiction levée si j'ai bien compris. Mais le pire, ce n'est pas ça. »

Roberts regarda son ami d'un air soupçonneux, puis son verre. Il hésita puis le reposa délicatement sur le bureau puis croisa ses mains sur son ventre en attendant la suite, dans une attitude beaucoup plus prudente.

« - Norrington a attrapé tout l'équipage du Black Pearl, embarqué le trésor, récupéré la fille du gouverneur qu'il compte bien épouser si j'ai bien suivi et est rentré à Port-Royal où il recevra tous les honneurs. Ce qui est étrange par contre, c'est que le Black Pearl a disparu. Et… ça ne va pas ? »

En effet, Roberts était livide. Ses mains s'étaient crispées sur les accoudoirs et ses articulations avaient blanchi tellement il y mettait de force. Ronan leva les mains en signe d'apaisement, inquiet et se hâta de poursuivre.

« - Attends, ne panique pas ! j'ai une bonne nouvelle dans tout ça !

- J'imagine difficilement laquelle. Je ne pouvais pas imaginer pire… dit Roberts d'une voix blanche.

- Je sais, je comprends bien mais… Norrington va devoir fêter ça. Il a déjà prévu une fête. Tout le gratin sera là, ainsi que des petits seigneurs peu connus. C'est l'occasion parfaite !

- Je ne vois pas en quoi Norrington dansant la gigue puisse constituer une occasion parfaite, rétorqua le sombre pirate avec froideur.

- La garde sera diminuée ou en tout cas beaucoup moins vigilante : ils ne pourront pas surveiller tous ces gens qui vont aller et venir. Un assassin pourrait facilement se faufiler jusqu'à Norrington et lui régler son compte ! et un assassinat dans de telles circonstances les désorganisera ! on pourra peut-être même envoyer une délégation au roi, pour lui montrer que nous ne nous laisserons pas exterminer et que toutes ses tentatives dans ce sens sont vouées à l'échec !

- Ne t'excite pas trop, le modéra Roberts. Je doute que le roi et ses conseillers se laissent si facilement intimider.

- De toute façon, ils nous pourchassent. On ne perd rien à essayer !

- Si, accélérer notre extermination.

- C'est déjà fait depuis que tu as commencé à t'opposer à lui.

- Jamais de façon directe.

- Toi peut-être mais l'attaque de Port-Royal était loin d'être indirecte, si tu vois ce que je veux dire… »

Roberts tomba dans un silence songeur. Ronan avait raison. Les choses s'étaient accélérées et pas dans le bon sens.

« - On est déjà allé trop loin. On n'a plus rien à perdre à tenter le Diable… murmura Ronan en reprenant son verre et en le vidant d'un trait. Et puis… j'avais une idée pour rester dans… l'indirect.

- Ah ? fit Roberts en adressant un regard perçant à son ami.

- Je t'ai dit qu'il y aurait des personnes… peu connues… voire inconnues. Et il me semble que tu as dans ton équipage une jeune personne avec suffisamment d'éducation pour faire illusion une demi-journée. D'après ce qu'on raconte, bien entendu.

- Si les ragots se mettent à être véridiques, plus rien ne va ! » répondit le capitaine de l'Ecumeur avec un grand sourire, tandis que toutes les implications du plan de Ronan faisaient leur chemin dans son esprit.

- Cette attaque pourrait très bien être commanditée par n'importe qui. Quelles sont les chances que Norrington, enfin un de ses collègues, je doute que de sa tombe, il cherche à comprendre qui l'a assassiné, comprennent que ce sont des pirates qui lui ont fait la peau ?

- Suffisamment faible pour que ça vaille la peine de tenter le coup, répondit Roberts, un air songeur envahissant peu à peu son visage étroit.

- Attend, je n'ai pas fini, fit Ronan en souriant de toutes ses dents.

- J'ai peur… se moqua Roberts.

- Tu peux : c'est moi qui suis chargé de porter une grande partie des lettres d'invitation à tous ces nobliaux de province. J'en connais d'ailleurs certains et je vois donc lesquels seraient les plus adaptés à être remplacer…

- Oh oooh ! là tu m'intéresses.

- Et, comble du bonheur pour toi, il y a la nièce de la tante du Roi et son mari qui viennent de faire la traversée pour s'installer dans les Caraïbes, dans une grande propriété de la Floride. Ils ne sont quasiment jamais sortis et personne ne les connaît. Enfin je crois.

- Pourquoi se sont-ils installés ici ? demanda Roberts avec curiosité.

- Parce qu'ils ont déplu au roi. »

Roberts éclata d'un rire joyeux. Toujours hilare, il reprit son verre de vin et en but une longue gorgée puis se cala plus confortablement dans son fauteuil.

« - Je dois être cocu pour avoir une veine pareille ! s'exclama-t-il joyeusement.

- Tu es célibataire depuis un certain moment je crois savoir…

- Là n'est pas la question. Quand ce bal doit-il avoir lieu ?

- Dans un peu moins d'un mois. Ça laisse à tes sbires le temps de se préparer. Pendant ce temps-là, moi, je vais prévenir ces gens et je leur propose de revenir les chercher, vu que je serais dans la région à ce moment-là.

- Pourquoi vas-tu leur porter leur invitation ? fit Roberts, surpris. Ne serait-il pas plus simple de ne pas les prévenir justement.

- Ce genre de nouvelles se promènent vite. S'ils ne reçoivent pas leur invitation, ça va faire un scandale et j'en connais quelques-uns qui vont être surpris de les voir le jour J à Port-Royal.

- Je vois…

- Donc je leur donne leur lettre et je reviens les chercher. On fera juste un petit crochet par ici où on fera un petit échange.

- Tu ne comptes pas récupérer les vrais un jour, rassure-moi.

- Pourquoi ça ? demanda Ronan, avec un air d'incompréhension.

- Si on les libère, on saura alors qui a commandité l'attaque. Et je ne sais pas dans quelle mesure tu as confiance dans ton équipage.

- En effet. Comment veux-tu procéder ?

- Je ne sais pas. On peaufinera le plan quand on en aura un valable. »

Ronan acquiesça. Il se resservit un verre et, après un instant d'hésitation, fit de même avec celui de Roberts, même s'il ne l'avait pas encore vidé. Roberts but quelques gorgées puis reposa sa coupe sur le bureau encombré de cartes. Il leva les yeux vers son ami et demanda.

« - Tu les as déjà vus ?

- Qui ça ?

- La nièce et son mari.

- Non. Ils devraient être assez jeunes, ce qui devrait t'arranger. Par contre, je ne sais pas très bien comment ils sont. J'ai ouïe dire que la nièce du roi était une assez belle brune. J'ai rencontré son mari une fois. Un grand con prétentieux qui regarde tout de haut. Il est assez grand, brun… pas mal fait…

- Quel âge ? la fille, on va devoir faire avec Ambre, mais pour son mari, j'ai plus de choix.

- Heuu… je verrais bien quelqu'un parmi tes hommes mais je ne suis pas sûr que…

- Dis toujours. Du temps que c'est quelqu'un en qui je puisse avoir confiance…

- Bah… je dirais bien ton fils. Avec une fine moustache et il pourrait faire illusion. Il a à peu près le même âge et la même carrure.

- Mon fils… répéta Roberts, les sourcils tellement froncés qu'ils formaient une ligne compacte au-dessus de ses yeux sombres.

- Je sais que tu ne veux sans doute pas risquer sa vie mais c'est celui qui…

- Je ne me soucie pas de sa vie ! enfin si. Mais… bref ! lui demander, à lui et à Ambre, de se faire passer pour un couple… ils vont m'étrangler, acheva-t-il piteusement.

- Ils ne se supportent toujours pas ?

- Ça allait mieux jusqu'à il y a deux jours. Ça a dégénéré avec la mort de leur amie, Thérèse.

- Elle est morte ? je ne savais pas. »

Roberts fit un geste de la main pour écarter le sujet. Il prit une profonde inspiration et poussa un soupir à fendre l'âme. Il se leva, finit son verre d'un trait et le reposa sans douceur sur la table. Il se dirigea vers la porte puis se retourna vers son ami.

« - Je reviens : je vais dire à mon équipage que nous ne partirons que demain matin et chercher les deux… si on leur explique ensemble, peut-être qu'on arrivera à les convaincre.

- Un dernier verre pour prendre du courage ?

- C'est pas de refus. »

-O—o—O—o—O-

Dans le brouhaha qui suivit l'annonce de leur capitaine reportant le départ au lendemain, les jumeaux saisirent Ambre chacun par une épaule et l'entraînèrent à leur suite. Déjà énervée par le fait que Wulfran s'était retournée contre elle au cours de la bataille dans le dortoir et qu'ils l'avaient tous désignée comme coupable lorsque Korp était arrivé en rugissant de colère, elle se raidit et se concentra pour ne pas leur arracher les yeux.

« - Tu restes avec nous.

- Je sais marcher toute seule, répliqua Ambre en essayant de leur échapper.

- Oui. Et tu sais même courir toute seule, mais on n'a aucune envie de te courir derrière, répondit George avec amusement.

- On ne sait pas encore où en est l'histoire Henry Jones. Sait-on jamais que ses hommes décident de prendre sa suite…

- Et Wulfran ne sera pas toujours là pour te sauver la mise… »

Ambre retint un hurlement de rage, ce qui fit rire aux éclats Fred et George.

« - Bon, que va-t-on faire ce soir ? demanda Fred avec bonne humeur.

- Déjà, me lâcher, que je puisse faire…

- Ah non, tu ne feras rien. Excepté ce qu'on te permettra de faire.

- Comptez là-dessus, tiens… grogna Ambre.

- AMBRE ! appela une voix derrière eux.

- Qu'est-ce qu'il me veut encore ? marmonna la jeune fille en se retournant vers Wulfran.

- Viens, lui dit-il de l'autre côté du pont en lui faisant signe de le rejoindre.

- C'est cela oui, » répondit-elle en lui tournant délibérément le dos.

D'un commun accord, les jumeaux resserrèrent leur prise sur ses épaules. Ambre s'arrêta en grommelant des imprécations, prête à exploser.

« - Tût tût tût, fit George. On n'a pas dit que tu pouvais y aller.

- Vous vouliez descendre y'a pas deux minutes.

- On a changé d'avis. On pense qu'aller voir Wulfran est…

- Oh putain, que vous êtes soûlants ! s'exclama Ambre en levant les yeux au ciel, exaspérée.

- Merci beaucoup, » la remercièrent en chœur Fred et George.

Ils la conduisirent jusqu'à Wulfran qui attendait accoudé au bastingage, ses jambes croisées dans une attitude décontractée, un sourire moqueur accroché aux lèvres.

« - On te la laisse pour 30 000 doublons, » déclara Fred, l'air le plus sérieux du monde.

Ambre manqua s'étouffer, de rage et de surprise, et lança un regard assassin au jumeau, tandis que l'autre tentait tant bien que mal de garder son sérieux. Wulfran, quant à lui, détailla Ambre de la tête aux pieds, sans quitter son sourire suffisant.

« - 30 000 doublons ? à qui voulez-vous faire croire qu'elle les vaut ? regardez-la : elle est petite et rachitique. Et les cheveux blancs, ça fait peur aux enfants. 5 000, et encore, je suis généreux. »

Ambre fulminait. Elle serra les points, se retenant à grand peine de ne pas lui sauter à la gorge. Ravi d'arriver à la mettre dans tous ses états, Wulfran poursuivit avec un sourire goguenard.

« - Je suis sûr qu'elle a la rage en plus. Je ne serais pas étonné de la voir la bave aux lèvres dans moins de trois minutes. Y'a qu'à la voir : elle m'a pas encore attaqué mais…

- Tu as raison, convint George d'un air désolé. Trop agressive… »

Ambre serra convulsivement les mâchoires, comme pour se retenir de leur hurler des injures. Le pire, c'était qu'elle était de bonne humeur le matin même.

« - Bon, c'est pas le tout mais mon père veut nous voir. Tout de suite.

- Pourquoi ? demanda Ambre, sentant sa colère se tasser suffisamment pour qu'elle puisse réagir avec lucidité.

- Je ne sais pas. On le saura bien assez tôt, crois-moi, répondit Wulfran. Allez, viens. »

George esquissa un geste vers Ambre et échangea un regard avec son frère. Le jeune pirate surprit leur échange silencieux.

« - Ne vous en faites pas, je vous la ramènerais tout à l'heure.

- Je n'ai pas besoin d'être…

- Fais-nous plaisir, Ambre, » supplièrent les jumeaux avec un regard implorant.

Ambre leva les yeux au ciel et devança Wulfran vers la cabine de leur capitaine. Elle attendit qu'il soit à un pas derrière elle pour frapper. Roberts répondit dans l'instant et elle entra vivement, sans tenir la porte pour le pirate. Celui-ci sourit, amusé et referma le lourd panneau de chêne avec précaution et s'avança dans la pièce. Roberts était debout devant son bureau. Il n'attendit pas que l'un ou l'autre ouvre la bouche et déclara.

« - J'ai besoin de vous deux. Mais ne restons pas ici. Venez. »

Ambre et Wulfran échangèrent un regard surpris mais ne dirent rien. Ils laissèrent Roberts prendre la tête de leur petite expédition et le suivirent. Ils quittèrent le navire et longèrent le quai jusqu'à son autre extrémité d'un pas rapide sans que nulle parole ne soit échangée. Roberts ne ralentit même pas le pas lorsqu'il s'engagea sur la passerelle du Lion Vert. Les deux jeunes gens le suivirent avec appréhension.

« - As-tu la moindre idée de ce qu'il nous veut ? demanda Ambre alors que leur capitaine venait d'entrer dans la grande cabine sur le château du navire, leur laissant la porte ouverte.

- Non. Et c'est bien ce qui me fait peur. »

Wulfran lui fit signe de passer d'abord et Ambre eut un sourire narquois.

« - Y'a bien que dans ces situations-là que tu deviens galant. »

Le cerveau du jeune homme mit quelques secondes à assimiler l'attaque au terme desquelles il arbora son éternel sourire moqueur.

« - Je ne vais tout de même pas risquer ma vie alors que tu peux me servir de bouclier.

- J'espère que ton père t'a entendu, murmura-t-elle en passant la porte. J'adorerais le voir te remonter les bretelles…

- Je ne sais pas ce que mon fils t'a dit comme méchancetés, mais en tout cas, toi, je t'ai entendue ! » répliqua Roberts, faussement mécontent.

Ambre eut le bon goût de piquer un fard tandis que Wulfran éclatait de rire. La jeune fille le foudroya du regard mais depuis le temps, ses regards noirs avaient perdu de leur efficacité. Leur capitaine les rappela à l'ordre en s'éclaircissant sèchement la gorge. Les deux jeunes gens se turent immédiatement et se tinrent droits, prêts à obéir.

« - Tu les as bien dressés, remarqua Ronan en souriant.

- Ils font semblant, malheureusement.

- Tu leur a expliqué en route ?

- Tu as entendu des hurlements sur le chemin ?

- Non, fit Ronan, perplexe.

- Donc je ne leur en ai pas encore parlé. »

Ronan éclata de rire tandis que Ambre et Wulfran échangeaient un regard angoissé.

« - Tu nous sers un petit verre pour nous donner du courage ? » demanda Roberts d'un ton léger.

Cette fois-ci, Ambre et Wulfran partagèrent un regard effrayé. Ambre s'entortilla une mèche de cheveux autour des doigts tandis que Wulfran se mettait à jouer avec la poignée de son épée avec fébrilité.

« - Ne faites pas cette tête-là, leur intima Ronan.

- Pourrait-on savoir ce… ce que vous nous voulez exactement ? fit Ambre avec une voix étrangement haut-perchée.

- Eh bien… commença Ronan.

- On a besoin de vous deux pour vous faire passer pour la nièce du roi et son mari et aller au bal que donne Norrington le mois prochain et vous en débarrassez, » déclara Roberts d'une traite avant de vider son verre cul sec.

Même un sourd aurait entendu une mouche voler dans le silence qui s'ensuivit. Puis un « QUOI ?? » rugi par deux voix explosa dans la cabine.

« - Mais… mais…

- Vous vous moquez de nous ? rugit Wulfran.

- Comment Diable voulez-vous que…

- Silence ! » tonna la voix de Ronan.

Ambre et Wulfran se turent dans un parfait accord avant de reprendre une position d'attente.

« - Voilà qui est mieux. Laissez-nous vous expliquer.

- Ça serait mieux, ouais, » marmonna Wulfran, les sourcils froncés.

Un regard furieux de son père lui fit regretter ses paroles et il arbora un air plus soumis qui arracha un sourire à la jeune pirate.

Ronan poussa un soupir avant de reprendre.

« - J'ai ici des lettres. Les lettres d'invitation qu'envoie Norrington. Il a arrêté l'équipage du Black Pearl, de même que le capitaine Jack Sparrow et…

- Quoi ? l'interrompit Ambre, le visage défait. Le Black Pearl et Sparrow ? mais comment ?

- Peu après l'attaque de Port-Royal. Je ne connais pas tous les détails, mais y'a un civil qui s'est engagé avec Sparrow pour aller chercher la fille du gouverneur enlevée par Barbossa. Je ne sais pas comment ça s'est passé mais, au final, Barbossa a été tué, son équipage emprisonné, de même que Sparrow mais Dieu sait comment, son équipage s'est fait la malle avec le Black Pearl. Pour fêter ça, Norrington donne une grande fête, avec en entrée, pendaison de tout ce beau monde, puis l'annonce officielle de son mariage avec Elizabeth Swann, la fille du gouverneur. »

Ambre avait pâli au fur et à mesure que les paroles de Ronan s'imprimaient dans son esprit. C'était de sa faute si Barbossa avait péri et si son équipage s'était fait prendre. Elle ne leur avait pas dit que la fille qu'il pensait être née Turner était en fait la fille du Gouverneur. Et elle avait aussi aidé Jack Sparrow à se constituer un équipage pour les poursuivre avec le beau Will. Il serait resté à terre qu'il ne lui serait rien arrivé. Et Will… que lui était-il arrivé ? allait-il être pendu lui aussi pour s'être encanaillé avec des pirates ?

« - Barbossa est mort vous dites ? fit Wulfran à côté d'elle. Mais je croyais qu'il était… oh Ambre ça va pas ? t'es toute blanche…

- Je… je… »

Elle leva vers Roberts un regard désespéré. Celui-ci n'avait pas prévu ça. Il jeta un rapide coup d'œil à Ronan puis reporta son attention sur Ambre : il lui fit un imperceptible signe qu'elle fut la seule à déceler. Roberts espéra de tout cœur qu'elle ait compris.

« - Jack Sparrow va être pendu lui aussi ? demanda Ambre d'une voix tremblante, les larmes aux yeux.

- Malheureusement oui. Pourquoi, vous le connaissiez ? » l'interrogea le capitaine du Lion Vert avec sollicitude.

Ambre acquiesça et détourna le regard. Derrière la masse de cheveux qui lui pendaient devant le visage, elle perçut Roberts qui cligna lentement des yeux en baissant la tête en signe d'approbation. Définitivement, si Ronan devait savoir quelque chose sur le lien de Roberts avec l'attaque de Port-Royal, c'était à lui de lui dire.

« - Oui.

- Tu… connais Sparrow ? » fit Wulfran en appuyant sur le mot.

Ambre décela tout de suite le sous-entendu et lui répliqua d'une voix acerbe.

« - Tu sais, Wulfran, il n'y a que toi pour me croire pucelle… »

Roberts ricana tandis que Wulfran, ne sachant quoi répondre, se contenta de la foudroyer du regard. Ronan poussa un soupir avant de reprendre.

« - Je suis désolé pour vous. On peut toujours espérer qu'il s'évade mais…

- Ambre, je suis désolée de ne pas te laisser de temps pour déprimer mais j'ai besoin de toi, » poursuivit Roberts.

La jeune fille se redressa et tenta de se composer une expression neutre, presque avec succès. En revanche, Wulfran sentait naître en lui une colère que ne pouvait pas expliquer entièrement son manque de répartie et devait se concentrer pour ne pas la laisser éclater.

« - Cette fête est une aubaine, reprit Ronan.

- Je ne vois pas en quoi, grogna Wulfran. On peut difficilement faire pire pour nous…

- Ça sera une occasion parfaite de nous débarrasser de Norrington. C'est pour cela qu'on a besoin de vous.

- Ça ne marchera jamais, dit Ambre qui avait déjà saisi l'essentiel du plan. Ce sont des personnalités trop connues. Il y aura certainement quelqu'un qui connaîtra là-bas la nièce du roi ! on sera arrêté avant même d'avoir pu franchir les portes !

- Je suppose que vous y avez pensé, dit Wulfran. Pourquoi est-ce que ça marcherait ?

- D'après Ronan, ils viennent à peine d'arriver ici. En disgrâce. Ils ne sortent pas de leur propriété de Floride.

- En un mois, qui sait qui ils peuvent rencontrer ! s'exclama Ambre. C'est trop risqué.

- Si on ne prend aucun risque, rien ne changera, répliqua Wulfran, décidé à la contredire.

- Ton fils a raison, dit Ronan. « Qui ne tente rien n'a rien… ». Ça vaut le coup d'essayer.

- Je persiste à dire que c'est une folie.

- Je ne peux t'y obliger, fit Roberts, mais…

- Dommage que Thérèse soit morte, » siffla Wulfran.

Ambre ne put s'empêcher de pousser un grognement méprisant.

« - Thérèse en nièce du roi. On aurait tout vu.

- Justement. C'est pour ça qu'on a tellement besoin de toi, intervint Ronan. Tu es celle ici qui connaît le mieux ce monde. Tu ne feras pas d'erreur de protocole et Wulfran n'en fera pas non plus si tu lui apprends…

- J'ai quitté les robes quand j'avais treize ans… persifla Ambre. Les mœurs ont sans doute évolué et même, à la base je suis française. Je ne connais rien des manières de la cours d'Angleterre.

- Tu restes celle qui s'y connaît le mieux, lui dit Roberts.

- Et celle qui s'y connaît le mieux dit que c'est une folie, répondit Ambre, catégorique en croisant les bras sur sa poitrine.

- Dis-le tout de suite que tu meurs de trouille. Ou plutôt que tu ne veux pas assister à la pendaison de ton cher et tendre… »

Ambre leva les yeux au ciel en même temps que Roberts beuglait un « WULFRAN ! » furibond et que Ronan remarquait avec humour « ah ouais, je vois ce que tu voulais dire… ».

La jeune fille s'adressa à son capitaine sans prêter la moindre attention à Wulfran.

« - Etes-vous sûr que ça puisse marcher ?

- Non, mais d'après ce qu'on sait, il y a de bonnes chances.

- Vous oubliez que j'ai déjà rencontré Norrington…

- Ça fait un moment. Il a eu d'autres soucis en tête. Et puis… tu seras brune.

- Brune ?

- Je suis sûr que Doris saura te trouver une teinture. Et puis comme tu l'as fait si judicieusement remarqué, tu n'es jamais en robe.

- Je l'étais quand je l'ai vu.

- Pas ce genre de robe. »

Wulfran ricana alors qu'un souvenir lubrique lui revenait à l'esprit. Ambre lui jeta un regard exaspéré avant de reporter son attention sur son capitaine qui lui adressa un regard suppliant. La jeune fille ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Lorsqu'elle les rouvrit, Roberts sut qu'il avait gagné.

« - Si vous pensez vraiment que le jeu en vaut la chandelle…

- Ça le vaut.

- Je persiste à croire que c'est une folie.

- « Sans un grain de folie, il n'est point d'homme raisonnable », cita Ronan avec douceur.

- Ce plan est tout sauf raisonnable, marmonna Ambre.

- Quel est-il d'ailleurs ce plan exactement ? demanda Wulfran.

- Vous allez nous aider à le préparer, répondit Roberts. Après tout, c'est vous qui allez vous en charger. »

Ronan se leva de son siège et se dirigea vers une armoire aux portes de bois finement ouvragées. Il en sortit deux verres et une nouvelle bouteille. Il désigna deux sièges aux jeunes pirates et les invita à les rejoindre autour de son bureau. Une fois installés et le vin servi, la discussion put réellement commencer.

-O—o—O—o—O-

Midi était depuis longtemps passé lorsqu'ils descendirent enfin la passerelle du Lion Vert. Ils avaient convenu que Roberts déposerait immédiatement Ambre et Wulfran en Floride. Là, ils observeraient les habitudes de leurs futures victimes pour les imiter au mieux possible et Ambre apprendrait à Wulfran ce qu'il lui faudrait savoir pour ne pas se faire jeter dehors comme un mal-propre.

Comme Ronan était chargé de venir chercher le couple pour le ramener en Jamaïque, ce serait à ce moment-là qu'ils agiraient pour prendre leur place. Ronan avait protesté en disant qu'il pouvait éviter un voyage à Roberts en emmenant avec lui les deux jeunes gens en même temps qu'il irait donner leur invitation au couple en sursis. Il était inutile que Roberts prenne des risques en allant aussi près de ces côtes, ce à quoi l'intéressé avait répondu que l'équipage de Ronan ne devait pas voir Ambre et Wulfran en pirates puis en personnes de cours sans éveiller les soupçons.

Ambre avait rajouté en ricanant un « qui ne risque rien n'a rien », ce qui fit sourire Wulfran et se renfrogner Ronan.

Après un échange de poignées de mains, que Ambre trouva trop appuyée à son passage, Ronan et les membres de l'Ecumeur se séparèrent. Alors qu'ils suivaient Roberts en direction de leur navire, leur capitaine se retourna vers eux.

« - Je vous laisse rentrer au navire, j'ai quelques courses à faire pour préparer votre… excursion floridienne. »

Plantés là, Ambre et Wulfran se regardèrent et haussèrent les épaules d'un même mouvement. Leur capitaine faisait bien ce qu'il voulait, ce n'était pas eux qui pourraient l'en empêcher. Sans se presser, ils continuèrent leur marche en direction de l'Ecumeur.

Le silence qui s'était installé après le départ de Roberts ne dura pas longtemps.

« - C'est vrai que tu connais Jack Sparrow ? » demanda subitement Wulfran.

Ambre se tourna vers lui et le sonda de ses magnifiques yeux, son sourire naissant les faisant pétiller de malice.

« - Pourquoi est-ce que ça t'intéresse ?

- Je suis curieux. Et puis… il faut bien que je le prévienne des risques qu'il prend.

- Que de prévenance !

- N'est-ce pas ? ça me perdra.

- Sans aucun doute.

- … tu n'as pas répondu, rappela Wulfran.

- Parce que ça ne te regarde pas.

- Dis-moi.

- Non.

- Dis-moi ou j'en parle aux jumeaux. Et j'en rajoute. Genre tu t'es évanouie et tu t'es mise à pleurer et…

- Ignoble chantage ! s'écria Ambre. Comment oses-tu ?

-Tu oublies qui je suis… susurra-t-il à son oreille.

- Ton père te tuera si tu fais ça.

- Il n'en saura rien.

- Si parce que je lui dirais.

- Tu ne pourras pas. Pas avec les jumeaux qui voudront tout savoir sur cette aventure.

- Qui te dit qu'ils n'en savent rien ?

- Parce que je saurais au courant aussi…

- Prétentieux.

- Si peu. Alors ?

- J'ai dit ça parce que ton père ne voulait pas que Ronan soit au courant que je suis partie avec Barbossa, expliqua Ambre avec un soupir.

- Donc c'est faux ? »

La jeune fille lui décocha un sourire charmeur.

« - Peut-être que oui, peut-être que non…

- Tu es exaspérante.

- Je sais.

- Tu le connais au moins, Sparrow ?

- Oui. »

Ils retombèrent dans le silence. Ambre parce qu'elle ne comptait rien lui dire de plus à ce sujet, Wulfran parce qu'il savait que c'était peine perdue d'insister.

L'Ecumeur se dessina au bout du quai et Wulfran ralentit insensiblement le pas.

« - Tu sais pourquoi Ronan voulait absolument nous emmener ? lui demanda-t-il.

- Non. Et je dois dire que je ne suis pas fâchée qu'on y aille avec Roberts. J'ai hâte de repartir en mer avec vous. Enfin… tu n'es pas inclus dans le « vous » mais je ferais comme si pour ne pas te vexer…

- Que de gentillesse.

- Et toi, tu sais pourquoi ? »

Wulfran ricana. Il adopta un air de conspirateur, ses yeux gris brillant d'un éclat neuf. Il passa un bras autour des épaules de la jeune fille et se pencha vers elle pour lui chuchoter à l'oreille.

« - Tu n'as pas remarqué ?

- Remarqué quoi ? et enlève ton bras, j'ai aucune envie de le porter…

- Après ton cinéma de veuve éplorée… »

Wulfran laissa un temps de suspens pour la faire réagir.

« - Et bien quoi ? demanda-t-elle hargneusement.

- Il serait absolument ravi de te consoler.

- Mais bien sûr ! et moi je suis le pape.

- Je me disais bien que tu étais pucelle. »

Ambre s'arrêta et se passa une main sur les yeux, d'un air de grande lassitude.

« - Je crois que tu n'imagines pas à quel point tu peux être pénible, lui dit-elle en relevant les yeux vers lui.

- Vu ta tête, j'en ai un vague aperçu. Mais il te plaît pas Ronan ? ajouta-t-il en la faisant repartir, son bras toujours autour de ses épaules qu'elle avait décidé de supporter sans broncher.

- Je suis fiancée à Jack Sparrow, ne l'oublie pas, trancha-t-elle froidement.

- Et après sa mort, tu comptes rester veuve éternellement ?

- Si ça me permet de te faire taire, oui.

- Tu serais prête à ça… pour ça ?? fit Wulfran, sidéré, stoppé net.

Ambre s'arrêta à son tour et fit mine de réfléchir.

« - Peut-être pas. Je ne souhaite pas ton silence à ce point-là.

- Me voilà rassuré. »

Ambre émit un grognement méprisant qui fit rire Wulfran.

« - Mais méfie-toi de Ronan quand même, je ne plaisantais pas.

- Je suis une grande fille, répliqua-t-elle. Je sais me défendre toute seule. Et enlève ton bras, j'ai pas envie de subir des remarques désopilantes de la part de Fred et George.

- Tu en auras de toute façon.

- Mais pas sur ce sujet-là, répondit-elle en mettant un pied sur la passerelle de l'Ecumeur.

- Tu as raison. Je risquerais d'y avoir droit aussi et… et j'ai pas envie.

- Comme c'est étonnant ! »

Une fois sur le pont, Ambre s'écarta de lui de quelques pas, distance minimale de bienséance et de sécurité, ce que n'avait pas permis l'étroite passerelle. Wulfran ricana et, alors que Ambre commençait à descendre les marches menant à leur dortoir, il ne put s'en empêcher.

« - Tu sais quoi ? j'ai hâte.

- J'aimerais bien savoir pourquoi, répondit Ambre en lui jetant un regard incisif.

- La dernière fois que je t'ai vue en robe, tu étais… très sexy. »

Ambre piqua un fard à ce souvenir. Elle avait plongé pour rejoindre l'Ecumeur après s'être rendue à Port-Royal voir un vieillard dénommé Libnik. Et elle serait bien rentrée dix pieds sous terre ensuite lorsqu'elle s'était rendue compte – dans les bras de Wulfran évidemment – que sa robe était devenue très transparente.

« - N'espère pas, dit-elle d'un ton qui charriait des glaçons. Ces robes-là ne deviennent jamais comme ça. Tu peux juste espérer qu'elles m'empêcheront de respirer.

- C'est déjà une consolation, » ricana-t-il.

Son rire stoppa net lorsque la botte de cuir d'Ambre le percuta violemment dans l'œil.

-O—o—O—o—O-

Et voilà donc un chapitre de plus de cette histoire parfaitement… pas de qualificatif assez fort et multiadjectival, donc je m'abstiendrais. ^^

Il se ferait presque tard, je m'en vais donc vaquer à d'autres occupations (genre dormir) et vous laisse aux vôtres.

A bientôt j'espère (pour vous, niek niek) !