Je sais, j'ai encore tardé à poster mais que voulez-vous, je suis toujours à la masse.

Je me suis encore amusée sur nos deux… tourtereaux ? hu hu hu. Enfin bref, vous allez bien voir. Bonne lecture !

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Chapitre 41

Floride mon amie

Deux jours qu'ils avaient pris la mer. Deux jours qu'Ambre se rongeait les sangs. Elle n'aurait jamais dû accepter cette idée farfelue. Premièrement, parce que c'était une folie, et deuxièmement, parce qu'elle devrait travailler avec Wulfran. C'était surtout le deuxièmement qui lui posait problème. Le seul point réconfortant était qu'elle pourrait s'amuser avec lui. Il devrait bien l'écouter pour apprendre ce qu'il devrait savoir et elle comptait bien lui rendre la tâche difficile.

Elle émit un petit rire à cette pensée.

« - Qu'est-ce qui te rend si joyeuse ? la perspective de passer un mois en tête à tête avec moi ? lui demanda Wulfran à côté d'elle.

- Tu n'imagines pas. J'en frémis littéralement de bonheur, » répliqua-t-elle vertement en finissant de détacher son nœud d'un coup sec.

Elle se redressa et se déplaça sur la vergue avec l'agilité d'un chat. Arrivée à la hauteur de Wulfran, elle lui fit signe de se pousser.

« - Une minute, grogna-t-il, j'ai pas fini. »

Il finit de défaire le nœud qui retenait la voile et celle-ci acheva de se déplier gracieusement et se gonfla sous le vent. Le jeune homme se remit debout et vit le sourire narquois de la jeune fille.

« - Qu'est-ce qu'il y a encore ?

- Oh rien, fit-elle innocemment.

- Tu ne me feras jamais croire ça.

- Je n'y comptais pas vraiment.

- Qu'est-ce qu'il y a ? insista-t-il en se rapprochant d'elle, menaçant.

- Rien. Maintenant, écarte-toi, maintenant que tu as enfin fini, qu'on puisse descendre.

- Oh oh ! fit Wulfran qui venait enfin de comprendre. Tu sais que…

- Ne dis rien ou je te rendrais la vie infernale pour le mois qui va suivre…

- Tu me la rendras infernale de toute manière.

- Je peux être pire qu'infernale. »

Wulfran fit mine de réfléchir quelques secondes et finit par se convaincre qu'elle avait sans doute raison. Et dans le doute, mieux valait ne pas le vérifier. Il gagna les échelles de cordes, suivi par la jeune fille et ils descendirent sans hâte sur le pont.

La mer était calme, le soleil étincelait sur ses eaux turquoises et une bonne brise soufflait. Une journée parfaite pour naviguer. La dernière voile fut déferlée avec un claquement sec et l'Ecumeur fila sur les flots, glissant à toute vitesse sur la surface de l'eau, laissant dans son sillage des vagues brisées et un océan d'écume. Ambre gagna le gaillard d'avant et s'installa agilement sur le bastingage à côté de la figure de proue. Wulfran la rejoignit et s'accouda à côté d'elle. Le vent de leur course folle faisait voler leurs cheveux en arrière et un sourire ravi s'épanouit sur le beau visage d'Ambre. Puis elle se tourna vers le pirate, une expression amusée sur les lèvres.

« - A ton avis, combien de temps avant que Korp ne gueule parce qu'on ne fout rien ? demanda-t-elle.

- Approximativement dix secondes. Voire quinze.

- Trente pour ma part.

- Enjeu ?

- Pas d'idée, répondit Ambre.

- … tu joueras la femme soumise le jour J ?

- Rêve !

- Trouve quelque chose, sinon c'est ça. Et vite, je sens qu'il arrive…

- Tu ne me proposes rien si moi je gagne, ça compte pas.

- Tu ne gagneras pas…

- WULFRAN ! AMBRE ! mais qu'est-ce que vous foutez ?? rugit la voix de Korp, debout et furieux au milieu du pont.

- Tu vois ? fit un Wulfran hilare.

- Rien à foutre, j'ai refusé.

- Neuneuneu, je conteste.

- Je refuse, un point c'est tout.

- DITES DONC !!! » hurla le second de toute la force de ses poumons.

Les deux pirates se hâtèrent de quitter le bastingage et vinrent trouver le second, tels deux chiens de chasse bien dressés.

« - On n'avait plus rien à faire… commença Ambre.

- Bah je vous ai trouvé autre chose, » répliqua froidement Korp.

Il essayait de paraître furieux mais un léger sourire faisait trembler sa lèvre supérieure. Ambre et Wulfran se tendirent instantanément. Quoiqu'il ait pu leur trouver, ils n'allaient pas s'amuser.

« - Le pont avant se fait singulièrement sale… je crois qu'un brin de récurage ne lui ferait pas de mal.

- Hein ? protesta Wulfran. Mais il a été briqué juste avant d'arriver à Tortuga, ça sert à...

- Ordre du capitaine. Je sais pas ce que vous lui avez fait, mais faut croire qu'il a pas apprécié, » ajouta-t-il avec un sourire pervers.

Wulfran s'apprêta à protester vertement de son innocence mais Ambre lui prit le bras et le serra doucement pour le faire taire. Le pirate ravala les paroles cinglantes qui lui piquaient le bout de la langue et hocha sèchement la tête. Korp éclata de rire.

« - Eh beh ! Ambre qui parvient te faire obéir ! j'aurais jamais pensé vivre assez vieux pour voir ça ! »

Wulfran serra les poings mais n'en rajouta pas. Ambre pinça les lèvres pour ne pas rire également et l'entraîna avec elle chercher ce qu'il leur fallait pour nettoyer le gaillard d'avant.

Une fois le matériel rassemblé, un seau d'eau de mer posé à leurs pieds et leurs manches retroussées, Wulfran lui demanda à voix basse.

« - Pourquoi t'as pas râlé ?

- Réfléchis. Ton père veut qu'on commence déjà à… travailler. On a moins d'un mois et…

- Je sais. Mais on aurait pu faire ça ailleurs, dans sa cabine, aux dortoirs ou…

- Ton père a un sens de l'humour assez spécial…

- Ça doit être ça. »

Ambre plongea sa brosse dure dans le seau et commença à frotter les planches de bois. Wulfran suivit son exemple. La jeune fille se redressa au bout de quelques minutes et repoussa ses cheveux dans son dos avant de les nouer en un chignon lâche avec un lien de cuir.

« - En fait, commença-t-elle en interrompant son geste sous le regard attentif de Wulfran, il ne veut sans doute pas attirer l'attention sur nous. Si on avait du temps libre…

- J'avais compris. Mais il aurait pu nous trouver une occupation plus intéressante. Ton explication sur l'humour pourri me semble répondre à ça aussi…

- Certes.

- Tu paries sur quoi pour demain ? lui demanda-t-il en s'asseyant carrément par terre et délaissant sa brosse.

- Epluchage de patates ?

- Ou recoudre des voiles.

- On parie quoi ?

- Tu veux vraiment parier ? demanda Wulfran avec un sourire déplaisant, une lueur de pur vice brillant dans ses yeux gris.

- Vu l'idée tordue qui doit traîner dans ton cerveau, je vais dire non.

- Tu m'en vois fort déçu.

- Je n'en doute pas. »

Ambre reprit sa brosse et se remit à frotter machinalement. Wulfran, lui, n'en fit rien. Intriguée, Ambre leva les yeux vers lui. Wulfran ne put s'empêcher de se dire que, définitivement, elle en avait de très beaux, ce qui lui fit oublier momentanément ce qu'il voulait lui dire. Ayant perdu son envie de sarcasme dans cet échange de regards, il opta pour le sérieux.

« - Alors ? qu'est-ce que je dois savoir pour rester en vie dans ce monde froufrouteux qui était le tien ?

- Oulah… je ne sais pas par quoi commencer.

- Bah on est bien parti.

- Ça va être un carnage.

- Ne sois pas si défaitiste.

- Juste réaliste. On est vraiment mal barré.

- Ça ne doit pas être si dur que ça…

- Tu dois déjà tout changer dans ton attitude. Ton maintien, les gestes que tu as… la démarche de marin va être le pire. Et s'il n'y avait que ça !

- Essaie de trouver un point par où commencer, on verra au fur et à mesure. »

Ambre essuya la sueur qui lui coulait dans les yeux d'un revers de main. Elle réfléchit quelques instants avant de commencer.

« - On va commencer par le commencement… » dit-elle en essayant de se remémorer ce que ses frères avaient commencé par apprendre dans leur jeune âge.

Une fois qu'elle eut trouvé par quoi débuter la leçon, ce fut tout de suite plus facile. Elle frottait mécaniquement le pont tout en expliquant à Wulfran pourquoi savoir chasser était si important et était donc un sujet de conversation de prédilection avec certaines personnes. Le jeune homme essayait de comprendre la logique et de retenir ce qu'elle lui disait du mieux qu'il pouvait et s'interrompait souvent dans sa tâche première de nettoyage pour mieux suivre ses paroles. Il l'interrompait souvent et Ambre lui répondait de son mieux.

Elle cherchait souvent dans ses souvenirs pour se rappeler ce qu'on lui avait dit de la cours d'Angleterre et elle se maudit d'avoir si souvent « oublié » ses leçons d'histoire avec son précepteur.

Au bout de deux heures, le gaillard d'avant était immaculé et Wulfran avait fait un vague tour d'horizon sur ce qu'il était censé savoir en tant que fils de la noblesse. Ils se relevèrent péniblement et s'étirèrent avec force craquements d'articulations et vidèrent leurs seaux d'eaux sales par-dessus bord. Ils allèrent ranger leurs affaires sans se presser, les muscles endoloris.

Korp apparut soudain, un sourire mauvais aux lèvres.

« - J'ai eu une super idée…

- Je crains le pire, gémit Ambre.

- Tu peux, ricana le gigantesque second.

- Notre quart est bientôt fini… commença Wulfran, espérant qu'il leur donnerait quartier libre.

- Bientôt seulement, répondit-il, brisant les espoirs des deux pirates.

- Que doit-on faire ? marmonna Ambre, vaincue et épuisée d'avance.

- Tu es trop petite pour occuper le nid-de-pie toute seule. Wulfran va venir te tenir compagnie…

- Hein ? mais vous voulez ma mort ! s'exclama Wulfran.

- Pourquoi vous me faîtes ça ? geignit Ambre.

- Notre capitaine a décidé de vous faire passer du temps ensemble. Il en a marre de vos éternelles chamailleries…

- On va finir à fond de cale pour s'être étripés ! il a donc oublié à quel point on a été insupportables la dernière fois ? » rétorqua Ambre, exaspérée.

Korp ricana sadiquement et les deux autres eurent un frisson dans le dos.

« - Il a aussi dit que si cela arrivait, poursuivit Korp, vous en profiteriez pour mieux vous connaître. L'atmosphère confinée, la pénombre ambiante… quoi de plus romantique ? je précise que ce sont ses mots exacts.

- Je vais le tuer, gronda Wulfran.

- Il a aussi dit que si tu disais ça, il me fallait te rappeler qu'il manie l'épée aussi bien que toi, voire mieux.

- Ok, ok, on y va, » fit-il, vaincu.

Dépités, Ambre et Wulfran se dirigèrent chacun vers une échelle de corde attachée au grand mât et grimpèrent jusqu'au nid-de-pie sans enthousiasme. Ambre arriva la première et enjamba le fragile garde-corps. Elle se fit toute petite lorsque Wulfran arriva pour lui laisser de la place. Debout sur un pied et agrippé au mât, il cherchait désespérément assez de place pour s'installer.

« - Quelle idée à la con ! grogna-t-il.

- J'te le fais pas dire : pourquoi a-t-il fallu qu'il ait cette forme-là ? sur d'autres bateaux, le nid-de-pie fait le tour du mât, pas simplement la moitié !

- Sans doute parce que mon père avait prévu ça de longue date. Un rêve prémonitoire bien avant ton arrivée…

- On a p't'être simplement pas de chance.

- C'est plus que probable, répondit Wulfran, toujours en équilibre précaire. Pousse-toi vers l'avant, j'vais me mettre derrière toi.

- Plait-il ? fit Ambre d'une voix aiguë. C'est hors de question.

- Tu préfères être sur mes genoux ? répliqua Wulfran, irrité.

- J'vais me mettre sur la rambarde…

- Et tu vas te péter la gueule. Arrête de râler, ça ne m'amuse pas plus que toi.

- Je suis sûre que tu mens.

- Tu as raison, je m'amuse de ton embarras.

- Je ne suis pas embarrassée ! je refuse juste de te savoir derrière moi !

- Pourtant, pendant les abordages, ça te rassure plus qu'autre chose…

- Tu es loin. C'est pas pareil.

- Arrête de discuter un peu et obéis, » trancha-t-il en lui donnant un petit coup de pied pour qu'elle s'avance.

A contre-cœur, marmonnant des imprécations contre Roberts et contre le dieu qui s'acharnait contre elle, Ambre obtempéra. Wulfran soupira de soulagement lorsqu'il put enfin s'installer dans une position moins instable, même si celle-ci avait ses inconvénients. Il passa une jambe de chaque côté d'Ambre et les fit pendre dans le vide, à côté des siennes. La jeune fille se tenait le plus loin possible de lui, les bras croisés sur le garde-corps et le menton posé dessus.

Wulfran émit un petit rire sardonique.

« - Si as une idée pour nous venger de mon père, hésite pas à m'en faire part.

- Là, pour l'instant, je cherche un moyen de descendre de là avant la fin de notre quart…

- Tu as raison, c'est plus urgent.

- J'ai toujours raison. Même quand j'ai tort.

- Logique. Bon dis-moi, y'a un truc que j'ai pas compris.

- Lequel ?

- Pourquoi est-ce que tu ne regrettes pas d'être… devenue ce que tu es ?

- Regretter ? répéta Ambre en se dévissant le cou pour le dévisager. Comment regretter cette existence confinée, cadrée et sans aucune échappatoire ? ça me paraît évident.

- Pas pour moi. Je ne vois pas ce qu'il y a de si terrible là-dedans. Vivre richement, évoluer dans les milieux les plus culturels et être au courant de tout, ça doit être palpitant ! comment as-tu fait pour te satisfaire d'une vie de pirate moyen ?

- C'est moi qui ais choisi cette vie. Ça fait toute la différence.

- Comment ça ? demanda Wulfran, interloqué et visiblement perplexe.

- Il n'y a aucun code de conduite et…

- Bien sûr que si il y en a ! toute la vie d'un pirate est codifiée. On n'a pas inventé le code de la piraterie pour rien…

- C'est juste un guide de vie.

- Mais si tu ne le suis pas, tu es montré du doigt par tout le monde. Regarde Henry Jones par exemple : la façon dont il a pris le pouvoir sur son navire n'a pas du tout été appréciée.

- Disons alors que cette vie me convient mieux, de même que ses codes. Au moins, ils sont justes et logiques.

- Je ne comprends toujours pas comment tu as pu renoncer à une vie de privilèges et de richesse pour cette vie-là, lui dit Wulfran, buté.

- Ma famille n'était pas riche. Là était le soucis d'ailleurs. Et les privilèges sont bien moins nombreux que les devoirs. Tu n'imagines pas combien cette vie peut être étouffante.

- Je ne vois pas en quoi chasser, boire, manger et discuter politique peut avoir d'étouffant.

- Parce que tu ne peux pas chasser, boire, manger et discuter sans respecter une multitude de règles. Ne pas rire de ses propres blagues, faire attention à tes moindres paroles pour ne pas laisser le moindre sous-entendus, surtout politiques, avoir une répartie à toute épreuve pour éviter le ridicule, même si je ne me fais pas de soucis pour toi pour ce dernier point, et encore un tas d'autres trucs du même genre. Tu n'imagines pas dans quel coup fourré tu vas te mettre. Peut-être que comme nous serons à la Jamaïque, les règles seront moins strictes, mais pour nous qui venons de la cours, on ne va pas nous rater.

- Alors dis-moi exactement comment se déroule une de ces discussions, et ce que je devrais faire. Tu ne voudrais pas qu'on foire cette ultime tentative de nous débarrasser de Norrington, » lui demanda Wulfran.

Ambre poussa un profond soupir et reporta son attention sur les vagues étincelantes qui s'étendaient à l'infini devant elle. Elle resta silencieuse un moment puis se laissa tomber contre Wulfran. D'abord surpris, il lui ménagea une place entre ses bras.

« - Vraiment sans gêne, tu sais ? ricana-t-il.

- Si je dois t'expliquer ça, autant que je sois bien installée, on va en avoir pour longtemps. Et surveille l'horizon, j'ai la flemme.

- Que dalle. Tu bosses aussi. Mais vas-y, je t'écoute. »

Ambre resta songeuse un instant avant de trouver un exemple pour commencer son explication.

******

Sur le gaillard d'arrière, Roberts jetait de fréquents coups d'œil en haut du grand mât tout en tenant la roue. Heureusement que l'océan est grand et la circulation peu dense.

Il avait failli éclater de rire lorsqu'il avait découvert comment Ambre et Wulfran s'étaient arrangés pour s'installer confortablement. Il n'en avait pas espéré tant.

De là où il se trouvait, il n'entendait pas ce qu'ils disaient mais il voyait les gestes d'Ambre pour tenter d'expliquer quelque chose à son fils. Au moins avaient-ils compris ce qu'il voulait qu'ils fassent et, comble du bonheur, ils avaient réussi à mettre leur animosité de côté pour accomplir leur mission.

« - Au moins, s'ils ne réussissent pas, tout n'aura pas été perdu, » murmura-t-il pour lui-même.

*******

Deux jours s'écoulèrent dans cette nouvelle monotonie. Dès que les tâches habituelles étaient faites, Korp se hâtait d'en trouver une autre pour les deux jeunes pirates. Une autre qui ne demandait pas une habilité sensationnelle et qui pouvait les maintenir à l'écart des autres pour qu'ils puissent discuter sans être interrompus et sans susciter de questions pour l'intérêt soudain de Wulfran sur l'ancienne vie d'Ambre, ainsi que sur le fait qu'Ambre répondait à ses questions.

Les jumeaux, cependant, se posaient des questions. Ce n'était pas les seuls : Vincent, Takashi et Arthur se demandaient également pourquoi Ambre et Wulfran étaient tenus à l'écart une partie du temps mais ils avaient l'intelligence de ne pas chercher à comprendre en allant interroger Korp. Embêter les deux intéressés étaient beaucoup plus discret, et surtout plus amusant.

Fred et George interrogèrent la jeune fille au moment où ils allaient se coucher, mais n'ayant récolté qu'un « je vous raconterais tout plus tard », ils se rabattirent sur Wulfran.

« - Je ne vous dirais rien.

- Allez, sois sympa ! se plaignit Fred.

- Je n'ai pas à l'être.

- C'est pas une raison. Allez ! dis-nous pourquoi vous êtes toujours tous les deux en ce moment !

- Non.

- Dis-le ou je t'assure que je fais circuler la rumeur que tu as demandé à ton père qu'il fasse ça pour te retrouver seul avec Ambre pour pouvoir la séduire, » le menaça George.

Wulfran hésita. Il se tourna vers Ambre pour lui demander son avis. Elle fit la moue.

« - Je vous dirais tout quand on s'arrêtera la prochaine fois. Promis.

- Pourquoi pas maintenant ? demanda George.

- Devine tout seul comme un grand, se moqua Wulfran.

- Je vois. »

George échangea un long regard avec son frère et ils poussèrent tous les deux un soupir théâtral.

« - Je crains qu'on ne doive prendre notre mal en patience.

- Vous voilà enfin raisonnables, répondit Ambre avec un sourire cynique.

- Gnagnagna ! » répliqua George en lui faisant une grimace tandis que Fred lui tirait la langue.

**********

Le dernier soir arriva enfin et révéla aux yeux des pirates les côtes verdoyantes de la Floride. D'après les indications de Ronan, la propriété de la nièce du roi se trouvait au sud-ouest de la Floride à côté d'un petit village en pleine extension. Le capitaine corrigea son cape et appela un de ses hommes pour barrer à sa place.

Une fois la roue de l'Ecumeur entre d'autres mains compétentes, Roberts descendit du gaillard d'arrière et emprunta l'escalier descendant dans les entrailles de son navire. Il ne s'arrêta pas à la cambuse comme certains auraient pu le penser et poursuivit jusqu'aux dortoirs. Il passa rapidement la porte et attendit quelques instants que ses yeux s'habituent à l'obscurité. Il passa son regard sur les différents hamacs occupés pour trouver les personnes qui l'intéressaient. Ses yeux passèrent sans le reconnaître sur son fils, emmêlé dans ses couvertures, couché sur le ventre, un bras par-dessus le bord de sa couche et frôlant le parquet au gré des balancements du navire. Puis, un hamac plus loin, il repéra une tache plus claire qui ne pouvait être que la chevelure de neige de la jeune fille et se dirigea vers elle.

Ambre dormait profondément, le visage paisible reposant sur un bras, l'autre posé près de sa tête, ses cheveux étalés derrière elle. Des jambes fines dépassaient de sous les couvertures, l'une d'elle pendait dans le vide, faisant pencher dangereusement le hamac.

Roberts s'approcha doucement et hésita sur la façon de la réveiller. Il opta pour la manière douce et la secoua doucement par l'épaule. Ambre se dégagea en grognant.

« - Nan… pas tout de suite… marmonna-t-elle.

- Ambre, réveille-toi. »

Son esprit encore embrumé par les vapeurs du sommeil perçut malgré tout que cette voix qui l'appelait n'était pas associée habituellement au réveil à bord de l'Ecumeur. Elle se retourna doucement et parvint avec beaucoup de difficultés à faire le point sur le visage penché au-dessus d'elle.

« - Capitaine ?

- Lève-toi, habille-toi et rejoins-moi dans ma cabine. Avec Wulfran. Et dépêchez-vous, on arrive bientôt. »

Ambre le regarda disparaître, perplexe puis bailla à s'en décrocher la mâchoire. Elle bascula son autre jambe par-dessus le bord de son hamac et passa en position assise. Elle s'étira avec un grognement puis se leva. Elle se dirigea d'une démarche endormie jusqu'au lit de Wulfran et s'assit lourdement sur le bord. Le brusque mouvement qui en résulta le fit sursauter. Il se retourna vers Ambre, une expression meurtrière gravée sur le visage. Elle le fit taire d'un geste.

« - Ton père veut nous voir. »

Wulfran ravala ses insultes et lui fit un signe de tête signifiant qu'il avait saisi. Mais Ambre ne bougea pas. Elle ne le regardait pas mais Wulfran put deviner à son expression à quoi elle pensait. Il l'attrapa par la taille et la fit tomber à côté de lui. Au moment où elle s'apprêtait à crier pour protester, il lui plaqua une main sur la bouche.

« - Ne gueule pas ou tu vas réveiller tout le monde. Et je pense qu'ils t'en voudront énormément, » lui susurra-t-il à l'oreille.

Ambre passa ses doigts sous les siens et retira sa main d'un mouvement sec.

« - Ils m'en voudront peut-être mais en tout cas beaucoup moins qu'à toi : c'est toi qui cherches la bagarre.

- Peut-être. Mais je n'ai pas envie de le savoir.

- Alors lâche-moi.

- Aie confiance. On peut le faire, » lui dit-il, soudain sérieux.

Ambre mit quelques secondes avant de comprendre de quoi il parlait. Elle se détendit insensiblement et laissa son regard se perdre dans les ténèbres devant elle. Elle sentait Wulfran derrière elle, son souffle qui se perdait dans son cou, attendant qu'elle reprenne la parole.

« - C'est une folie.

- Pour ça que ça peut marcher.

- Je suis on ne peut plus sceptique.

- Arrête d'avoir peur ou je vais me voir dans l'obligation de te prendre dans mes bras pour te consoler. »

Wulfran regretta ses paroles à peine eut-il le temps de les dire, même s'il les avait prononcé sur le ton de la rigolade. Ce n'était pas le genre de blagues auxquelles il l'avait habituée. Ça aurait plus été le genre des jumeaux.

Et le pire, c'est que je serais capable de le faire pour de vrai.

Mon dieu, je l'ai déjà fait.

« - Ignoble chantage. »

Ambre était pareille à elle-même, elle ne semblait pas avoir perçu le trouble qui avait envahi Wulfran l'instant d'avant. Rasséréné, il lui donna un coup sec du plat de la main sur la hanche.

« - Allez, lève-toi ou mon père va râler. »

Ambre se leva avec grâce et Wulfran remarqua seulement qu'elle n'était vêtue que d'une chemise empruntée à l'un des jumeaux. Il ferma les yeux et se massa les tempes avec force alors que des pensées mal venues trottaient dans son esprit.

Faut vraiment que je me trouve une fille. Là, ça va plus du tout.

Une fois dignement vêtus, Ambre et Wulfran quittèrent le dortoir sur la pointe des pieds. Ils avaient trop souvent réveillé leurs camarades de quart pour commencer à hésiter sur l'intérêt de le refaire.

Roberts les attendait dans sa cabine, assis sur son fauteuil les jambes croisées. Il leva à peine les yeux de ce qu'il était en train de faire, leur indiquant d'un vague geste de s'approcher et de se taire. Lorsqu'il eut fini d'écrire sur son parchemin, il fronça les sourcils, le relut puis daigna enfin les regarder.

« - Un soucis mon capitaine ? demanda Wulfran.

- A part vous deux, non. »

Les deux pirates se renfrognèrent et leur capitaine éclata de rire.

« - Je plaisante. C'était pour vous prévenir que nous arriverons bientôt à destination.

- Ah. »

Ambre sentit son estomac faire un bond et retomber lourdement. Wulfran lui jeta un rapide coup d'œil. Il n'avait jamais vu la jeune fille aussi anxieuse et cela n'était pas pour le rassurer. Mais si Roberts remarqua également l'état d'esprit de la jeune fille, il n'en montra rien.

« - Vous allez avoir besoin d'argent pour votre… séjour. J'espère que vous en aurez assez, leur dit Roberts en posant devant eux une bourse rebondie.

- S'il nous en reste, on te ramène la monnaie ? le taquina Wulfran.

- Evidemment, répondit son père le plus sérieusement du monde. Voici aussi les indications pour aller chez eux. Il faut que vous sachiez à quoi ils ressemblent pour les imiter au mieux.

- C'est tout ? demanda Ambre.

- C'est suffisant. »

Ambre acquiesça sobrement, les entrailles nouées. Wulfran prit la bourse que son père lui tendait et le salua de la tête.

« - Bon courage, leur dit simplement Roberts.

- Merci. »

Ambre avait déjà atteint la porte, l'ouvrit et sortit. Wulfran et son père échangèrent un regard.

« - Veille à ce qu'il ne lui arrive rien. Si tu vois que c'est impossible, renoncez. Je viendrais vous chercher à Port-Royal le jour du bal, dans une des criques enfoncées entre les falaises en partant vers l'est. Toute la nuit s'il le faut.

- Ok.

- J'insiste. Si y'a le moindre doute, vous laissez tomber.

- C'est elle qui te fait douter ainsi ?

- En partie. Je ne l'ai jamais vue comme ça.

- On n'a jamais tenté aussi risqué aussi, faut le dire.

- Je sais.

- T'en fais pas, on fera attention.

- J'y compte bien. »

Ils se regardèrent encore quelques instants en silence puis Wulfran salua son père d'un léger signe de tête et sortit à son tour.

*********

Les côtes de la Floride se dessinaient petit à petit dans la brume du matin alors que l'Ecumeur s'en approchait toutes voiles dehors. Les pirates couraient dans les haubans pour réduire la voilure et éviter un massacre sur les récifs. Ambre et Wulfran étaient réveillés depuis un moment. Ils avaient travaillé au début de leur quart puis Korp leur avait dégotté un peu de temps libre pour qu'ils puissent préparer leurs affaires. Désormais, ils attendaient accoudés au bastingage que le navire jette l'ancre dans une crique. Fred et George s'étaient installés à côté de la jeune fille et la taquinaient, dans une veine tentative pour la dérider. Ils étaient même en train de se demander s'ils n'allaient pas lui jouer une parodie de tragédie grecque mais Vincent et Takashi le leur interdirent fermement, à peine cette idée fut-elle formulée. Ils grognèrent de mécontentement et cherchèrent une autre idée aussi stupide.

« - Tu vas où au fait ? demanda Takashi à la jeune fille.

- En face.

- Mais encore ?

- Après, j'irais un peu plus à l'ouest. Visiter les plantations de coton.

- Hun hun.

- En fait, c'est un mensonge, intervint Wulfran.

- Je m'en doutais un peu, répondit le petit japonais.

- Elle va voir une sorcière. Pour étudier et devenir une sorcière à son tour. C'est ce que doivent faire toutes les filles avec des cheveux comme ça.

- Aaah. Et elle va étudier quoi ?

- Métamorphose. Pot…

- Met ta morphose ? le coupa l'asiatique. C'est quoi une morphose ?

- Une morph… ? »

Ambre éclata de rire, bientôt rejointe par les jumeaux, Vincent et Wulfran. Takashi, quant à lui, ne comprenait pas ce qui provoquait cette hilarité, même s'il se doutait qu'il en était la cause et se mit à rire aussi, gagné par le fou rire général. Les larmes aux yeux, Ambre dut s'asseoir, dos au bastingage en se tenant les côtes.

« - Bah t'auras mis le temps ! lui dit Vincent.

- A… à quoi ? bégaya Ambre, le souffle court.

- Tu boudes depuis qu'on est parti. Si ça te plaisait pas de revenir avec nous, t'aurais pu rester à Tortuga.

- Dis-le si t'as trouvé un homme là-bas et que tu veux fonder une famille… poursuivit Fred, l'air de rien.

- On t'en voudra pas. On adorerait avoir des minies Ambre partout, » acheva son frère.

Ambre fit semblant de vomir.

« - Des gosses ? beuuuh. L'horreur.

- Moi, la question que je me pose, ajouta Wulfran, ça serait plutôt avec qui. Je plains le pauvre bougre.

- Bah alors on te plaint, répliqua Fred, en essayant de garder son sérieux.

- Même ivre mort, je ne finirais jamais dans son lit.

- Ha hum ! fit George en se raclant la gorge. Tu es vraiment sûr de ça ? »

Il laissa Wulfran chercher dans ses souvenirs jusqu'à ce qu'apparaissent sur son visage les premiers signes de la compréhension. Et de la colère. Wulfran grinça des dents et lança aux jumeaux un regard noir alors que les souvenirs de la soirée où ils avaient rencontré Henry Jones pour la première fois revenaient à la surface. Lui et Ambre avaient très mal fini et Fred et George en avaient lâchement profité pour les mettre dans le même lit, dans une auberge miteuse de Tortuga.

« - J'avais dit que je me vengerais…

- Et un jour tu le feras, finit Fred.

- On y croit, » le railla George avec un sourire narquois.

Il poussa soudain un cri de douleur lorsqu'Ambre le frappa violemment derrière le genou. Il se tourna vers elle, perplexe. Elle lui adressa un regard venimeux.

« - Je l'aiderais dans sa vengeance, vu qu'elle est tout ce qu'il y a de plus commune.

- Mon dieu que j'ai peur !

- Tu devrais. »

Le visage de George s'éclaira d'un sourire mélancolique, comme s'il n'avait pas entendu ce genre de blagues depuis des lustres, puis il se laissa glisser le long du bastingage pour s'asseoir à côté de la jeune fille.

« - Tu ne veux vraiment pas nous dire où vous allez et ce que vous allez faire ?

- On ne peut pas, répondit Wulfran.

- Crois-moi, si je le pouvais, je vous le dirais.

- C'est dangereux ?

- Pas plus que de rester ici à pirater, » éluda Ambre en évitant le regard du jumeau.

George poussa un soupir mais n'insista pas. Il jeta un regard interrogateur à son frère. Ce dernier haussa les épaules. Takashi surprit cet échange et poussa un grognement misérable. Ambre se tourna vers lui et devina à son expression à quoi il pensait.

« - Ne t'en fais pas. On reviendra. Et à ce moment-là, on vous expliquera tout.

- Si vous revenez, marmonna Vincent.

- Ne sois pas si défaitiste, le sermonna Wulfran. Jamais je n'irais risquer ma vie voyons ! je suis trop précieux pour…

- Y'a pas si longtemps, tu aurais certainement dit « jamais je ne partirais seul avec Ambre ». Du coup, permet-moi de douter de ce genre d'affirmations, » l'interrompit Vincent.

Mouché pour le coup, Wulfran ne répondit rien. Heureusement pour lui, Korp vint les trouver à ce moment précis.

« - Venez vous deux. Il est temps de préparer votre barque. »

Il attendit impatiemment qu'Ambre fasse la bise à chacun, s'attardant un peu plus pour les jumeaux, tandis que Wulfran se contentait d'une brève poignée de mains. Lorsque Fred eut fini d'ébouriffer sa chevelure de neige, Korp attrapa le sac de la jeune fille et le lui lança. Elle le reçut en pleine poitrine en poussant un grognement d'ours blessé. Elle attendit que le gigantesque second lui tourne le dos et que Wulfran lui prenne le pas pour lui tirer la langue d'un air outré. Takashi ricana avec Vincent et Fred et George tentèrent d'étouffer un rire fort peu discret. La jeune fille s retourna vers eux et leur fit un sourire rayonnant avant de se précipiter derrière Korp et Wulfran.

*******

La proue de leur embarcation fendait les vagues avec régularité sous la poussée des deux jeunes gens et du second. La barque arriva près de la plage de la crique et Wulfran sauta à l'eau. Il prit leurs affaires et se dirigea vers l'étendue de sable blanc. Ambre regarda l'eau écumante et frissonna. Avec un sursaut de courage, elle passa les jambes par-dessus bord et se laissa tomber dans la mer. L'eau lui arriva immédiatement à la taille et elle maudit Korp intérieurement de ne pas avoir voulu aller plus loin.

Alors que le second s'éloignait avec énergie à grands coups de rames, Wulfran vint aider Ambre qui luttait à rejoindre le rivage. Elle tenait un sac à bout de bras au-dessus de sa tête et ses vêtements alourdis par l'eau de mer gênaient chacun de ses mouvements. Le jeune homme lui passa un bras autour de la taille pour la soutenir mais à peine eurent-ils atteint le sable qu'Ambre se dégagea.

Elle lui adressa un signe de tête pour le remercier mais ne poussa pas plus loin la politesse. Wulfran ne pipa mot. Il se contenta de prendre ses sacs et de les jeter sur son épaule puis il tendit les siens à la jeune fille.

« - Allons-y. On a beau avoir un plan pour aller jusqu'à je ne sais plus comment s'appelle ce bled, je sens qu'on va se perdre et qu'on va mettre trois plombes.

- Pessimiste.

- On verra si je le suis vraiment quand on aura trouvé où dormir. Aller, on y va. »

Ambre poussa un soupir en regardant Korp atteindre le navire puis tourna les talons et suivit Wulfran qui avait trouvé un sentier qui semblait partir vers l'intérieur des terres.

Plus moyen de faire marche arrière…

**********

Ils marchaient depuis une petite demi-heure lorsqu'Ambre s'arrêta soudain. Le pirate se tourna vers elle, un air agacé étirant ses lèvres.

« - Ne me dis pas que tu es déjà fatiguée ?

- Non, je suis juste trempée et l'eau de mer, ça gratte, surtout avec ce genre de pantalons. Et je te rappelle que les marins au féminin, ça n'existe pas en temps normal. Si on croise des gens et que je suis toujours dans cette tenue, je t'assure qu'on ne passera pas très longtemps inaperçus.

- C'est pas faux. Mais il me semble que tu n'as pas de robe dans tes affaires. Ou le contraire serait fortement étonnant.

- Bah sois étonné et passe moi le sac vert.

- Celui-là ? c'est celui que mon père nous a passé, avec les affaires qui nous seront utiles et… et il a pensé à tout, finit-il d'un air grognon. Tiens, » fit-il en lui lançant le sac.

Ambre l'attrapa au vol et éclata de rire devant sa mine déconfite. Toujours souriante, elle sortit du bagage la même robe qu'elle avait portée lorsqu'elle était allée à Port-Royal voir un ami de Roberts. Elle eut un moment de doute, une main à mi-chemin du premier bouton de sa chemise, et regarda autour d'elle à la recherche d'un arbre derrière lequel se cacher.

Ce fut au tour de Wulfran de se moquer.

« - Allons, pas de fausse pudeur entre nous. Ça n'est quand même pas comme si je ne te voyais jamais…

- Tu te rappelles ce que j'ai dis la fois où tu as dormi chez nous ?

- Heu…

- Bah pareil.

- J'me souviens pas. »

La jeune femme leva les yeux au ciel en poussant un soupir exaspéré.

« - Laisse tomber, répliqua-t-elle d'un ton sans réplique. D'ailleurs, cela dit en passant, il faudrait toi aussi que tu te changes.

- Pourquoi ?

- Parce que tu ressembles à un pirate.

- Autant que n'importe quel marin, rétorqua Wulfran.

- Je te rappelle qu'on doit passer environ un mois ici, que les gens vont nous voir ensemble pendant tout ce temps et, excuse-moi si ça ne te semble pas évident, mais il faut que…

- Je vois, trancha Wulfran. Mon père ne t'a pas dit comment on pouvait se démerder ?

- Non. C'est à nous de voir. Et j'avoue que je sèche un peu. Comment veux-tu que les gens ne se posent pas de questions si on reste ici aussi longtemps, sans chercher de travail ni rien ? juste à espionner monsieur et madame machin ! roooh que ce plan est foireux ! » gémit-elle en se laissant tomber par terre, la tête entre les mains.

Wulfran se mordilla la lèvre inférieure, indécis. Finalement, il posa ses affaires et vint s'asseoir aux côtés de la jeune fille.

« - C'est vrai que c'est le bordel.

- Tu comptes me remonter le moral comme ça ?

- Non, je faisais juste une remarque constructive.

- Je crois qu'on n'a pas le même concept du « constructif ».

- Sans doute que non. Mais en attendant, je crois que je viens d'avoir une idée.

- J'espère qu'elle est bien parce que moi je suis à sec. A part bien sûr faire demi-tour et rejoindre le navire à la nage.

- Laisse tomber la robe et déguise-toi plutôt en homme. Tu pourras toujours passer pour un ado, mon p'tit frère ou qu'importe.

- Je ne vois pas l'intérêt, en plus du risque de me faire démasquer.

- On pourra travailler ensemble, se faire embaucher n'importe où, sans qu'on ait besoin d'inventer une histoire quelconque de marin qui emmène sa femme avec lui dans tous les bleds à la recherche d'un nid d'amour.

- Tu vas me faire vomir.

- Tais-toi et écoute. Deux marins qui cherchent du boulot, n'importe lequel… on doit pouvoir se faire embaucher chez ces gens. Ou au moins faire semblant de chercher du travail n'importe où. Qu'on ne nous voit pas dans la journée paraîtra tout à fait normal. Tu me suis ?

- … oui.

- Qu'en dis-tu ?

- Que c'est sans doute mieux que ce qu'on avait avant, c'est-à-dire rien.

- Je prends ça pour un accord. Maintenant, reste plus qu'à te faire ressembler à un mousse. Ça ne devrait pas être trop difficile, tu en as toutes les capacités.

- Va mourir, » répliqua Ambre en lui donnant une tape sur l'arrière du crâne.

Wulfran ricana sadiquement et se releva prestement avant de subir une nouvelle attaque. Ambre lui lança un regard incendiaire ce qui le fit redoubler d'hilarité. Il se tourna vers elle et lui tendit une main pour l'aider à se relever, main qu'elle regarda avec un mélange d'appréhension et d'écœurement.

« - Alors ? on fait comme ça ? »

Ambre regarda la main tendue encore l'espace d'une seconde puis la saisit délicatement.

« - Ouais, murmura-t-elle avec dépit. On fait comme ça. »

Wulfran la releva avec facilité, avec même un peu trop d'entrain et Ambre, surprise, vint se cogner contre lui. Il la rattrapa aisément et elle lui décocha un regard mécontent. Il affichait son sourire goguenard, la tenant toujours avec légèreté, le temps qu'elle trouve où poser ses pieds pour assurer son équilibre.

« - Tu te sens obligé de faire ça ?

- Quoi ça ? répondit Wulfran innocemment.

- Je te trouve bien collant ces derniers temps. Et vu la gueule que tu tires, y'a de quoi devenir soupçonneux.

- Soupçonneux sur quoi ? fit-il, soudain inquiet.

- Je ne sais pas quel coup foireux tu me prépares mais…

- Ah ça !

- Tu pensais à autre chose ?

- Hein ? nan. Du tout.

- Mouais.

- Revenons-en plutôt au coup foireux.

- Qui est ?

- Ta… transformation en homme. Je sens que ça va être très drôle. »

Ambre le regarda par en-dessous, une expression indéchiffrable sur le visage. Wulfran se dit que, finalement, son idée risquait d'être foireuse, mais pas seulement pour la jeune fille.

Il se composa rapidement un rictus ironique pour tenter de masquer son doute, s'éloigna de deux pas et examina la jeune fille de la tête aux pieds avec un air d'expert. Il se caressa le bouc d'un air songeur et Ambre ne put s'empêcher de secouer la tête en souriant devant ses idioties. Imperturbable, Wulfran s'avança et lui tourna autour, faisant mine de réfléchir intensément.

« - Le plus dur, ça va être de…

- … de ?

- De masquer ces seins. Parce que t'as beau être petite, finalement, eux ne le sont pas tant que ça.

- … plaît-il ? » fit Ambre, sûre d'avoir mal compris.

Mais l'expression satisfaite de Wulfran la persuada que son ouïe n'avait pas souffert des multiples canonnades qu'elle avait endurées depuis son intégration dans la piraterie.

« - Mon dieu que t'es con.

- Je sais. Mais avoue que c'est un problème réel. T'as déjà vu un homme avec de la poitrine ?

- Je ne relèverais pas.

- Dommage. Bon. Passons aux choses sérieuses. T'as quoi dans tes affaires ?

- Celles que j'ai habituellement.

- Parfait. Par contre, y'a un autre truc qui cloche.

- Qui est ?

- Tes cheveux. T'as déjà vu quelqu'un avec une touffasse pareille ?

- Si tu comptes que je les coupe, c'est mort.

- Va falloir te trouver un chapeau. Je crois que j'ai ce qu'il faut. »

Il se mit à fouiller dans un de ses sacs et en sortit un couvre-chef d'allure misérable. Un espèce de bout de chiffon verdâtre distendu, avec une visière bouffée aux mites. Ambre le prit du bout des doigts et le fit tourner entre ses mains, un air de plus en plus sceptique s'affichant sur son visage. Elle releva les yeux de son examen pour rencontrer les yeux métalliques de Wulfran.

« - Tu comptes vraiment me faire porter ça ? et c'est quoi ce truc ?

- Je portais ça quand j'étais mousse. Si tu planques tes cheveux dans le fond, ça devrait le faire.

- Et tu gardes habituellement ce genre de trucs avec toi ?

- Heeem… nan.

- Si tu me dis que tu avais prévu le coup, je pense que…

- Ne me tortures pas, je te prie. Je fais ça pour ton bien.

- Tu l'avais prévu. Je vais te tuer, gronda-t-elle.

- C'est mieux que d'être déguisée en fille, protesta-t-il.

- Mais je suis une fille, au cas où tu l'avais pas remarqué !

- Je sais mais… juste en apparence en fait. Avec quelques côtés relous aussi mais…

- Tais-toi, le coupa-t-elle d'un ton sec. T'as d'autres trucs du même genre ?

- Ouais. Ce que je portais à l'époque aussi. T'as la taille d'un gamin de 15 ans, ça devrait le faire. »

Ambre prit une profonde inspiration pour tenter de se calmer et ne pas lui sauter à la gorge.

« - Envoie. »

Wulfran lui envoya son sac qu'elle rattrapa au vol.

« - J'aurais dû me douter que tu me préparais quelque chose quand j'ai vu ce sac en plus…

- Tu aurais pu te douter de quelque chose mais tu n'aurais jamais imaginé à quel point tu n'allais pas apprécier. Ça te gêne si on te fait passer pour me petit frère ? ajouta-t-il avec un grand sourire innocent.

- Pas du tout. On va juste penser que je suis le fils du facteur, mais c'est pas grave. »

Wulfran explosa de rire et Ambre ne put s'empêcher de rire aussi.

« - Comment tu fais pour sortir des âneries pareilles à chacune de mes vannes ? demanda-t-il entre deux hoquets de rire.

- Je suis trop douée, c'est tout. »

Wulfran ricana.

« - Bon aller, assez perdu de temps. Fais-moi disparaitre cette poitrine magnifique que je puisse t'appeler Bernard. »

Ambre se retourna vers lui d'un coup sec et le regarda avec des yeux ronds. Elle ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises sans prononcer un son, comme un poisson sorti de l'eau, pour finalement laisser échapper un gémissement plaintif.

« - Comment veux-tu m'appeler ?? demanda-t-elle en plissant les paupières jusqu'à ce que ses yeux soient réduits à deux fines fentes.

- Tu tiques sur le « Bernard » ? j'étais persuadé que ça serait plutôt autre chose qui aurait attiré ton attention…

- Aussi mais… « Bernard » ? tu veux ma mort ?

- Bah oui. Tu ne le savais pas encore ?

- Trouve autre chose.

- J'adoooore Bernard. Je pense que ça va rester.

- Non. Si tu m'appelles comme ça, je te jure que…

- Que pourras-tu me faire ?

- A toi, beaucoup de choses. Et je peux aussi faire capoter cette mission à la scrogneugneu. Et tant pis pour Roberts.

- Tout ça pour un nom ?

- Tout ça pour un nom.

- T'es pas drôle.

- Je sais. Mais je te signale que ce qu'on fait là n'est pas drôle.

- Mais on peut le rendre amusant.

- Pas à mes dépends.

- Mais c'est ce qui est amusant justement ! » protesta Wulfran, faussement consterné par le manque de compréhension de la jeune fille.

Le regard noir qu'Ambre lui lança le persuada de revenir un minimum vers le sérieux.

« - Comment tu veux t'appeler ?

- J'en sais rien. Mais pas Bernard.

- Pfff.

- J'en sais rien. William, répondit-elle en pensant au forgeron de Port-Royal.

- William. Ça marche. Moi je reste sur Wulfran. Ça évitera que tu commettes un impair.

- Tu me sous-estimes.

- Oh que non. Aie ! fit-il lorsque le pied de la pirate rencontra son tibia sans crier gare. Tu pourrais prévenir !

- Oh non. Ça perdrait tout son charme sinon, répliqua-t-elle avec un sourire vicieux.

- Va te changer derrière un buisson qu'on puisse continuer au lieu de me frapper sans raison.

- Hé hé. »

Ambre saisit le sac contenant les vieilles affaires de Wulfran, puis, après un instant d'hésitation, prit le sien aussi et s'enfonça sous le couvert des arbres qui bordaient le chemin.

Dix minutes plus tard, Wulfran s'était confortablement installé contre un tronc lisse et ses doigts pianotaient furieusement sur son genou. Il poussa un énième soupir.

« - Bordel, mais qu'est-ce qu'elle fout ? » marmonna-t-il dans sa barbe, au bord de la crise d'exaspération.

Comme en réponse à son impatience, la voix d'Ambre lui parvint de derrière le rideau d'arbres.

« - Heuuu… Wulfran, j'ai besoin d'aide.

- De l'aide ? pour te changer ? t'as perdu tes deux mains gauches que t'as besoin de moi ?

- Arrête de râler et viens. »

Maugréant dans sa barbe, Wulfran se leva de mauvaise grâce.

« - T'es où ? demanda-t-il après s'être avancé de quelques mètres sous les arbres.

- Là. »

Il la chercha des yeux quelques instants avant de la repérer. Elle se tenait de dos, les mains entortillées dans un amas de tissu blanc.

« - Qu'est-ce que tu essaies de faire exactement ? demanda-t-il en faisant disparaître la distance qui les séparait en quelques grandes enjambées.

- J'essaie de faire disparaitre ma magnifique poitrine mais j'ai un peu de mal.

- Et tu n'as mis que 10 minutes pour m'appeler ? ta fierté n'est pas aussi forte que je le pensais. A moins que tu ne rêves de t'exposer nue sous mes yeux…

- Va mourir.

- Si je fais ça, tu ne pourras pas te faire passer pour un mousse.

- Je n'en aurais pas besoin surtout.

- Pas faux. Bon, que faut-il que je fasse ?

- J'essaie de me… comment dire…

- Comprimer les seins avec une bande de tissus ?

- Voilà.

- Et tu as besoin de moi ? tu dois vraiment lutter pour faire appel à moi.

- Tu es la seule personne à qui je puisse m'adresser présentement. Pour mon plus grand malheur. »

Wulfran ricana. Toujours souriant, il la fit tourner face à lui. Surprise, Ambre faillit lâcher le tissu.

« - Zut. J'ai raté mon coup, fit-il, déçu tandis qu'elle le foudroyait du regard.

- Si tu fais le moindre commentaire… » siffla-t-elle avec hargne.

Il se contenta de sourire et reprit plus sérieusement.

« - Retourne-toi et enlève tout ça qu'on recommence. »

Il vit ses épaules se contracter tandis qu'elle se mordait la lèvre inférieure puis elle poussa un faible soupir et obtempéra. Elle dénoua sa malheureuse tentative et lui tendit le ruban de tissu en tendant son bras derrière elle, l'autre plaqué maladroitement sa poitrine dans un ultime geste de pudeur.

« - Merci, fit-il en prenant le tissu. Et enlève ton bras de là que je ne te déguise pas en manchot… »

Un frisson parcourut la colonne d'Ambre, qui ne passa pas inaperçu aux yeux de Wulfran.

« - Je t'ai déjà vue, tu sais.

- Je sais, » répondit-elle sèchement.

Elle resta immobile encore quelques instants avant de laisser doucement retomber son bras. Elle s'attendit à une remarque de Wulfran mais il s'abstint de tout commentaire. Il déplia la bande de tissu et la fit passer sous les aisselles de la jeune fille. Il l'appliqua sur les seins de la jeune fille et la tendit avant de la faire repasser dans son dos. Il refit un autre tour, puis un autre, serrant un maximum en faisant attention toutefois à ne pas l'empêcher de respirer.

Ambre était toute tendue et respirait par à-coups. Wulfran, quant à lui, ne faisait pas le fier non plus. Ces mains tremblaient quelque peu et il s'emmêlait les doigts dans le ruban.

Bordel. Mais que cette fille soit maudite.

« - Ça sert à quoi ce truc à la base ?

- Du matériel de premier secours. Au cas où tu te coupes une main avec ton épée.

- Je vois. Du matériel qui a failli être inutile donc.

- Failli seulement. Tu as bientôt fini ?

- Encore un tour et c'est bon. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais resta le problème du nœud.

« - Ça va faire moche si je fais un nœud. Ça va se voir.

- Ça tiendra pas sans non plus. Coince les extrémités entre deux bandes en les serrant bien, lui conseilla-t-elle après un instant de réflexion. Si ça tient pas, on le verra tout de suite et on aura le temps de changer avant d'arriver.

- Nan mais dis-le tout de suite si tu veux que je te tripote plus.

- Tais-toi.

- Hé hé.

- Tu es troooop aaaah ! »

Ambre se raidit soudain lorsque les doigts de Wulfran se glissèrent sous son bandage pour tenter de passer une des extrémités entre deux bandes.

« - Mais préviens quand tu fais un truc pareil ! gronda-t-elle avec rage.

- Je savais bien que je te faisais de l'effet…

- Tu as surtout les doigts gelés !

- Tu disais rien tout à l'heure.

- Tout à l'heure, je m'y attendais. Là non.

- Ouais, ouais, ouais. C'est ce qu'on dit.

- T'as fini ? demanda-t-elle d'un ton glacial.

- Une seconde… voilà c'est bon. J'espère que ça va tenir : tu es franchement désagréable quand on t'aide. »

Ambre se retourna violemment et le foudroya de ses yeux de miel.

« - Ouaaaah. Encore un peu et y'a des éclairs qui vont sortir de tes orbites !

- Raaah que tu m'énerves ! » fit-elle en levant les bras au ciel.

Exaspérée, elle se retourna et chercha ses vêtements éparpillés sur le sol. Elle prit une des vieilles chemises de Wulfran et l'enfila prestement. Elle était usée mais en bon état, un brin trop grande pour elle ce qui l'arrangeait car elle masquait le reste de ses formes. Elle rangea le reste dans son sac avec des gestes brusques sous le regard amusé de Wulfran.

« - Tu sais, pendant un moment, j'ai vraiment cru que je te faisais de l'effet… dit-il pour la taquiner.

- Si tu as cru ça, c'est vraiment que tu es encore plus con que je ne le pensais, répliqua-t-elle sèchement. Tu m'as juste permis de passer au niveau supérieur du « mal à l'aise ». Ce qui est déjà pas mal en soi.

- Certes.

- On y va maintenant ? fit-elle avec impatience.

- C'est toi que j'attendais tu sais ?

- Je sais, » répondit-elle d'un ton adoucie en enfonçant sur son crâne la casquette usée de Wulfran.

Le pirate l'invita à prendre la tête d'une révérence et Ambre poussa un soupir amusé avant de se mettre en route.

Le jeune homme mit quelques secondes avant de la suivre et récupérer ses affaires restées sur le chemin. Une drôle de sensation, beaucoup trop proche de la déception, lui contractait l'estomac. Il avait beau tenter de refuser de l'admettre, il aurait aimé que la jeune fille ait une autre réaction face à sa dernière boutade.

Une pensée ridicule de vengeance lui traversa l'esprit. Si elle le faisait tourner en bourrique, et bien…

Je m'en fous. Je l'appellerais Brendon !

*******

Et voilà, un chapitre de plus, avec un Wulfran qui commence à perdre la tête à cause d'une certaine donzelle… hu hu hu que je suis méchante. Malgré tous ceux qui me demandent désespérément le bisou, je fais durer sadiquement. Niek niek niek.

Hésitez pas à laisser vos commentaires et à la prochaine (que j'espère rapide ^^).