Et un nouveau chapitre, complet, rabiboché (enfin) avec, comme d'hab, n'importe quoi (début spécialement pour Zod'a (j'avais prévenu) hé hé).

Bonne lecture !

o-O-o

Chapitre 43

Fin des préparatifs

L'Ecumeur plongea abruptement entre deux vagues et grimpa bravement sur le mur d'eau suivant. Le choc et le grincement de la coque en réveilla plus d'un. Avec des grognements mécontents, la plupart des pirates se retournèrent dans leur hamac et se rendormirent. Les jumeaux, réveillés eux-aussi, préférèrent se parler à voix basse.

« - J'ai hâte d'arriver, dit doucement Fred.

- Et moi donc !

- J'espère que Wulfran ne lui aura rien fait…

- Je craindrais plus pour lui. T'as vu comme il la regarde depuis qu'elle est revenue à bord ?

- J'ai vu. Le pire, c'est que ça m'étonne même pas.

- En parlant de ça, fit George, j'ai fait un rêve stupide.

- Ah ? » répondit Fred, intéressé.

Les rêves de son jumeau étaient toujours étourdissants de bêtise.

« - On était à Tortuga et Ambre et Wulfran étaient partis négocier.

- Et… ?

- Sauf que, va savoir pourquoi, nos prises, bah, c'était du poisson.

- Hein ?

- Ouais. Et ils se sont mis à marchander sec avec le gars et tout, sauf qu'il en avait rien à foutre. Evidemment. Nos deux tourtereaux ont donc été proprement mis à la porte. Et sur le trajet du retour, ils ont commencé à se rejeter la faute.

- Normal.

- Normal ouais. Et ça a commencé à partir en cacahuètes, ça gueulait et tout et puis Wulfran en a eu marre. Pour la faire taire, il s'est jeté dessus. Sauvagement. Et…

- … et il l'a embrassée comme une brute, puis l'a entraînée dans une ruelle, l'a plaquée contre un mur et lui a fait l'amour comme une bête ? compléta son frère, pour le taquiner.

- Ouais, répondit George.

- Vrai ?

- Non. Mais il l'a embrassée quand même.

- Et ?

- Rien. Ça m'a tellement perturbé que je me suis réveillé.

- Tu fais des rêves bizarres tu sais ?

- Je sais, » soupira George.

Les deux frères retombèrent dans le silence. Fred se renfonça dans son oreiller puis un sourire pervers éclaira son visage.

« - Tu crois que c'était un rêve prémonitoire ? »

o-O-o

A plusieurs lieues de là, le soleil dardait ses rayons à travers la fenêtre de la chambre d'Ambre et Wulfran. Pour fuir la lumière qui se faisait de plus en plus vive, Ambre se retourna et plongea son visage dans les ténèbres les plus proches. Fort chatouillantes ténèbres. Elle ouvrit les yeux et fut surprise de découvrir que son nouvel oreiller était composé des cheveux de son voisin. Elle se redressa sur un coude, tandis qu'un petit sourire triste s'affichait sur ses lèvres.

Wulfran ouvrit les yeux à ce moment et son regard rencontra celui de la jeune fille.

« - Qu'as-tu à sourire comme ça ?

- Hein ? fit Ambre, rien, rien du tout.

- Mens pas, tu vires toute rouge.

- Rien, j'te dis, répéta-t-elle, butée.

- Arrête ça ou j'invente quelque chose d'encore pire. Et vu ta réaction, ça va pas être dur.

- Rien. J'me disais juste qu'on allait partir aujourd'hui et que… et que rien en fait.

- Ça va te manquer, hein avoue.

- P't're bien…

- Je t'avouerais bien la même chose mais je préfère ne rien dire, » lui dit Wulfran en lui écartant délicatement une mèche de cheveux blancs pour mieux voir son visage.

Ambre se raidit imperceptiblement mais Wulfran vit très bien ses pupilles se dilater et soupira intérieurement.

Bah c'est pas gagné.

« - Faut qu'on se bouge si on veut pas être en retard pour notre dernier jour de boulot, » fit Ambre d'une voix faible en se levant.

Wulfran acquiesça et attrapa son pantalon posé sur le dossier de la chaise voisine. Il l'enfila prestement puis se leva lorsqu'il vit Ambre s'emmêler dans ses bandes de tissu. Il la rejoignit et les lui prit des mains.

« - Dernier jour que je fais ça.

- Heureusement.

- Pourquoi dis-tu ça ? je vais être triste. Je ne pourrais plus te mettre mal à l'aise et me rincer l'œil…

- Justement. Pour ça.

- Hé hé. »

Alors qu'il finissait son dernier tour et commençait le nœud, une envie brusque le saisit. Il se rapprocha d'un pas. La nuque d'Ambre s'offrait à lui et, alors qu'il se penchait pour y déposer un baiser, Ambre prit une inspiration.

« - Dis… tu étais amoureux de Thérèse ? » demanda-t-elle.

Wulfran fut brisé dans son élan et la maudit. Il se reconcentra sur le nœud.

« - Non. J'ai couché avec mais c'est tout. Pourquoi ?

- Curiosité.

- Rien que ça ?

- Oui.

- Menteuse.

- T'as fini ?

- Tu contournes le sujet…

- Oui. Parce que je t'ai répondu et que si cette réponse ne te convient pas, c'est du pareil au même.

- De mauvaise humeur de si bon matin, c'est si agréable.

- T'as qu'à pas me mettre de mauvaise humeur, » répliqua Ambre en se baissant pour prendre sa chemise.

Wulfran grinça des dents mais resta calme. Il n'avait pas envie de se disputer et ils étaient assez à cran depuis deux jours sans avoir à en rajouter une couche. La phase finale du plan de son père approchait et il commençait sérieusement à douter de leurs chances de réussite.

o-O-o

Ils arrivèrent en silence à la demeure des Smith. Ils se dirigèrent vers les écuries, d'où leur parvenaient des bribes de conversation. Ils entrèrent dans le long bâtiment où ils virent madame Smith et le frère de l'aubergiste. Ces derniers se tournèrent vers les nouveaux arrivants.

Ambre et Wulfran se concertèrent du regard et le jeune homme prit les devants. Il se dirigea vers la femme et s'inclina.

« - Bonjour, madame. »

Celle-ci se retourna vers le palefrenier et lui fit signe de partir. Il la salua d'un signe de tête et s'en fut à d'autres tâches.

« - Oui ? fit-elle en reportant son attention sur Wulfran.

- Nous venons prendre congé.

- Et pour quelles raisons ?

- Familiales madame.

- Je croyais que vous n'aviez plus de famille.

- Si, un oncle, qui vient de perdre son fils, mentit le jeune homme avec aplomb. Il a besoin de nous pour tenir sa ferme. Nous partons ce soir.

- C'est triste. Bien. Si je ne peux rien faire pour vous garder… aller voir l'intendant, il vous paiera vos gages. Et passez voir mon mari. Il voulait vous parler.

- Oui madame. »

Il la salua et fit demi-tour. Ambre lui emboîta le pas lorsque madame Smith le rappela.

« - William ? restez, je vous prie.

- On se rejoint à l'entrée dès qu'on a fini, » lui murmura Wulfran en lui posant une main sur l'épaule, puis s'en fut.

Ambre le regarda partir avec une pointe d'appréhension.

« - Oui madame ? fit-elle en se composant un masque de neutre sympathie.

- Venez ici. »

Ambre la rejoignit et elles se mirent à faire quelques pas.

« - Y'a-t-il une chance que je parvienne à vous faire rester ? demanda madame Smith.

- Pardon ?

- Votre oncle a-t-il réellement besoin de deux personnes ? il n'avait qu'un fils…

- Je… heu…

- Je comprendrais que vous ne vouliez pas quitter votre frère mais… il ne pourra pas toujours rester avec vous. Vous allez vivre deux vies différentes, alors pourquoi ne pas commencer maintenant ?

- …

- Je vous paierais le double.

- Pourquoi moi madame ? fit Ambre, perplexe.

- Vous faites bien votre travail.

- … je ne suis pas irremplaçable. »

La petite femme s'arrêta et planta son regard dans celui de la jeune pirate.

« - Avez-vous déjà connu une femme ?

- Hein ? » couina Ambre qui sentait la panique poindre en elle.

Madame Smith posa ses mains sur la poitrine d'Ambre et se rapprocha d'elle, à une distance beaucoup trop faible pour entrer encore dans la définition du raisonnable.

« - Etes-vous sûr de ne pas vouloir rester ? » lui susurra-t-elle à l'oreille.

Alors là, plutôt deux fois qu'une !

Ambre lui attrapa les poignets et les écarta d'elle et recula d'un pas pour mettre le plus de distance entre elles.

« - Madame, je…

- Quoi ! je ne te plais pas, c'est ça ?

- Je… je n'ai pas dit ça, c'est… c'est que… ce n'est pas raisonnable. Quelqu'un…

- Nous partons ce soir pour Port-Royal. Je serais de retour dans deux ou trois semaines. Cela te laissera du temps pour décider de ce que tu veux faire… j'espère que tu feras le bon choix. »

Elle conclut en déposant un baiser au coin des lèvres d'Ambre, complètement interdite.

Je vais vomir.

Enfin libre, Ambre fuit vers la sortie le plus calmement possible. Dès qu'elle fut hors de vue, elle accéléra l'allure et quitta le domaine. Elle marcha un peu sur la route avant de se rappeler qu'elle devait attendre Wulfran. A contrecœur, nauséeuse, elle revint sur ses pas et s'assit en tailleur sur un rocher, impatiente que le jeune homme la rejoigne.

Elle attendit un long moment avant qu'il ne daigne réapparaitre. Il était tout transpirant et respirait encore comme un bœuf.

« - Désolé, dit-il, ce con a voulu refaire une partie d'escrime et j'ai pas réussi à refuser poliment. Et toi ça a été ?

- Nan… souffla Ambre.

- Ça va pas ? t'es toute verte…

- Elle m'a draguée.

- Quoi ?

- Je déconne pas. C'était horrible. Je sais comment rembarrer un mec, mais une femme !

- C'est facile pourtant, fit Wulfran qui se retenait à grand peine de ne pas éclater de rire.

- Moque-toi. J'en ai encore envie de vomir.

- Elle t'a embrassée ?

- …

- Elle t'a embrassée !

- Tais-toi. » répliqua Ambre, désespérée.

Wulfran était hilare, au bord de la crise d'asphyxie tellement il riait. Ambre démarra, voulant mettre le plus de distance possible entre elle, cette maison et cette nymphomane. Wulfran la suivit, toujours mort de rire.

« - Eh, prends les choses du bon côté, arriva-t-il à dire entre deux hoquets de rire.

- De quoi ?

- Ton déguisement a vachement bien marché ! »

Et il explosa encore plus, à un point tel qu'Ambre n'arrivait plus à lui en vouloir et le rejoignit dans son fou rire.

o-O-o

De retour à l'auberge, à peine passé le seuil que la tenancière leur sauta dessus. Elle s'adressa directement à Wulfran, ignorant totalement Ambre qui eut une nouvelle fois envie de l'étrangler.

« - Il y a quelqu'un qui est venu pour vous. Enfin je pense parce qu'il cherchait un homme et une femme mais la description qu'il a faite vous ressemblait trait pour trait. Je lui ai dit que cela pouvait être vous… »

Ambre se crispa et elle put voir qu'il en était de même pour Wulfran.

« - Qui était-ce ?

- Un certain Arthur. Il n'a pas voulu m'en dire plus et a dit qu'il repasserait plus tard. Vous le connaissez ?

- Peut-être. S'il revient, pouvez-vous venir nous prévenir ?

- Mais avec plaisir, répondit l'aubergiste, toute mielleuse.

- Je vous en serais gré, la remercia Wulfran de son sourire le plus charmeur. Tu viens ? » fit-il à l'intention d'Ambre.

Quelques instants plus tard, ils étaient de retour dans leur chambre.

A peine la porte fut-elle fermée que Wulfran se retourna vers Ambre.

« - Tu penses que c'est Arthur ? notre Arthur ?

- Possible. Mais j'en doute. Ça ne fait pas partie du plan de Roberts.

- Il a très bien pu changer…

- Tu crois ? demanda Ambre, sceptique.

- Je n'en sais rien…

- De toute façon, ça ne sert à rien de s'en préoccuper maintenant. Dans tous les cas, on s'en va ce soir et nos sacs ne vont pas se faire tout seul.

- Mais dans dix minutes, on se reposera la question… la taquina Wulfran.

- Et ben on verra ça dans dix minutes ! »

Une fois leurs affaires rangées, ils se posèrent sur le lit, Ambre assise en tailleur comme à son habitude, Wulfran allongé, les bras croisés derrière la tête.

« - Si jamais c'est pas Arthur et que le plan n'a pas changé, comment va-t-on tuer les Smith ? s'enquit Ambre après un long moment de silence.

- Je ne sais pas, soupira Wulfran.

- Je ne veux pas retourner là-bas, geignit Ambre.

- A cause de l'autre nymphomane ? »

Ambre hocha la tête et Wulfran éclata de rire. Il lui mit un coup de coude dans les côtes.

« - Allez ! c'est pas la fin du monde ! et puis…

- Attention à ce que tu vas dire, prévint Ambre.

- … on a la preuve que tu peux attirer quelqu'un. Juste que c'est pas tout à fait le bon sexe…

- Wulfran, avertit Ambre, menaçante.

- … quoique je suis sûr que tu peux t'en accommoder. Elle te plait pas la… »

Le coussin le frappa de plein fouet, sans qu'il put l'éviter. Ambre essaya de l'étouffer en marmonnant un « je t'avais prévenu » vengeur. Le pirate lui arracha son arme des mains et l'envoya valser de l'autre côté de la chambre. Il planta son regard dans celui de la jeune fille. Derrière sa fureur brillait une lueur malicieuse. Ambre n'eut pas le temps de regretter son geste qu'il se jeta sauvagement sur elle. Il attrapa l'autre oreiller, lui tenant les poignets de l'autre main.

« - Tu veux jouer à ça hein ?

- J'ai changé d'avis. On voit comment on tue les autres ?

- Bien essayé… »

Ambre se débattit et réussit à arracher une de ses mains à l'étreinte d'acier qui la maintenait emprisonnée. Elle essaya de repousser Wulfran qui la tenait toujours, prêt à passer à l'attaque avec son coussin. Un coup sec frappé à la porte interrompit leur bataille. Ambre et Wulfran s'immobilisèrent et échangèrent un regard. Ils cessèrent leur jeu et se relevèrent. La jeune fille lui fit signe d'aller ouvrir avant de remettre de l'ordre dans sa tenue, un brin débraillée suite à leur bataille de coussins avortée.

Wulfran se déplaça comme un chat jusque la porte et l'entrouvrit. Lorsqu'il découvrit qui se tenait sur le seuil, il l'ouvrit en grand.

« - Arthur ! mais que… »

Arthur ne le laissa pas finir sa phrase et entra dans la chambre.

« - Désolé d'arriver comme ça, mais c'est urgent.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Ambre.

- … Ambre ? c'est toi ? s'étonna Arthur.

- Oui c'est elle, l'interrompit Wulfran. Qu'y a-t-il de si urgent que tu viennes en personne ici ?

- Il y a un changement de programme. On voulait arriver plus tôt mais le temps nous a fait prendre du retard. Vous n'avez pas encore… vous ne vous êtes pas encore « débarrassé » des Smith ? demanda-t-il, inquiet.

- Non. On n'allait pas tarder, on réfléchissait encore à un plan. »

Arthur poussa un profond soupir de soulagement et se laissa tomber sur le lit.

« - Pourquoi ? quel est le plan maintenant ? s'enquit Ambre en s'asseyant à côté de lui.

- On est tous au courant du plan. Les hommes de Ronan ont entendu la conversation entre Roberts et leur capitaine. L'histoire a été portée devant la juridiction de Tortuga.

- QUOI ? s'écrièrent Ambre et Wulfran d'une même voix.

- Ouais, j'te le fais pas dire. Tu n'imagines pas comment on a réagi quand on a appris ce que Roberts tramait dans notre dos à tous.

- Que s'est-il passé ? qu'est-il arrivé à mon père ?

- Rien. Il a expliqué son point de vue et tout devant nous tous. Certains ont refusé sa vision des choses mais dans l'ensemble, on est tous d'accord pour conclure que la piraterie va à sa perte. Et que quelque chose doit être fait. Beaucoup n'ont pas apprécié sa façon d'agir dans l'ombre mais…

- Mais quoi ? fit Ambre, profondément inquiète.

- Il n'a rien eu à payer. Beaucoup lui en veulent mais comprennent pourquoi il a agi ainsi. Il a dû expliquer son dernier plan, celui dans lequel vous êtes impliqués.

- Et… ?

- Tout Tortuga a voté. Et ça doit aller jusqu'au bout.

- Alors pourquoi être venu nous prévenir ?

- Il y a quand même quelques changements dans le plan original, expliqua Arthur. Et le premier changement est de ne pas tuer les Smith. Pour ça que j'avais très peur d'arriver en retard. Surtout que j'aurais eu du mal à vous trouver en ne cherchant qu'un couple. J'ai eu une illumination en pensant que Ambre aurait pu se faire passer pour un garçon, après la description que m'a faite l'aubergiste. »

Wulfran acquiesça d'un discret signe de tête.

« - Que doit-on faire alors ? demanda Ambre.

- On est venu vous chercher : l'Ecumeur nous attend dans la même crique où il vous a laissés. Les Smith vont prendre leur navire mais il fera une petite escale à Tortuga où on les retiendra prisonniers. Si ça tourne mal, beaucoup de gens pensent qu'on pourra utiliser leur lien avec la famille royale pour faire un marché.

- Notre attaque sera donc… comment dire, chercha Wulfran… « signée » ? Norrigton et tout le bataclan sauront qui attaquera ?

- Non. C'est une précaution si jamais il le découvre. Si tout se passe bien, on éliminera les Smith. En tout cas, c'est ce que j'ai compris. »

Ambre et Wulfran échangèrent un long regard. Puis le pirate poussa un soupir.

« - Prends tes affaires. Il est temps de décoller. »

Ambre attrapa son sac et le jeta sur son épaule. Elle franchit le seuil de la chambre sur les talons d'Arthur sans se retourner. Wulfran les suivit d'un pas lourd. Il posa son sac à terre contre le chambranle de la porte et tira le panneau de bois. Il hésita une seconde avant de claquer la porte. Juste un dernier regard à ce qui avait été leur repère pendant un mois, à lui et à Ambre.

Seuls, à partager une nouvelle intimité.

Quand aurai-je de nouveau l'occasion de me retrouver seul comme ça avec elle ?

Il tourna la clef dans la serrure et reprit son bagage. Il se retourna et vit Ambre qui l'attendait en haut des marches.

« - Tu viens ? on a toute la suite à préparer…

- La suite ? ah oui… oublie ça. Je fatigue. »

J'avais oublié qu'on serait de nouveau seuls à Port-Royal. Mari et femme. Hé hé.

o-O-o

Les retrouvailles avec les jumeaux furent larmoyantes mais heureusement de courte durée. Ambre et Wulfran furent immédiatement appelés dans la cabine de leur capitaine à peine eurent-ils mis un pied sur le pont.

« - Alors ? comment cela s'est-il passé ? leur demanda Roberts.

- Mieux qu'on aurait pu l'espérer, répondit son fils.

- Racontez-moi. »

Ambre et Wulfran lui firent un rapport le plus détaillé possible et lorsqu'ils eurent fini, leur capitaine les félicita pour leur travail. Puis il prit un air solennel.

« - Arthur vous a raconté ?

- Oui.

- Bien. Nous devrons arriver à Tortuga d'ici quelques jours. Là-bas, vous irez voir Doris, c'est elle qui s'occupe de vous faire vos… « costumes de scène ». On partira le plus tôt possible après ça, après s'être assurés que la supercherie peut marcher. Je ne veux pas risquer vos vies inutilement.

- Oui capitaine.

- En attendant, Trévor et Korp se sont arrangés pour réduire vos tâches encore plus drastiquement. Vous aurez libre accès à ma cabine pour vous perfectionner.

- Vous êtes sérieux ? » ne put s'empêcher de s'exclamer Ambre.

Le regard que lui lança Roberts lui fit ravaler sa langue et fit doucement rire Wulfran.

« - C'est bon, j'en ai fini avec vous, vous pouvez y aller.

- Et… on peut raconter ce qu'on veut ? demanda Ambre.

- Maintenant oui. Malheureusement. Ou heureusement. Je ne saurai dire pour l'instant. »

De retour dans leur dortoir, Ambre fut de nouveau agressée par les jumeaux et elle et Wulfran durent de nouveau raconter leur histoire. Et cette fois, ils ne purent cacher les détails inintéressants pour leur capitaine. Comme la cuite phénoménale d'Ambre ou le fait qu'elle s'était faite draguée par Mme Smith pendant tout le temps où elle avait travaillé là-bas.

Alors qu'ils riaient tous, Fred s'assit sur le hamac à côté de Wulfran.

« - Alors ? t'as réussi à tenir un mois avec elle ?

- Nan. Dès le troisième jour, je lui ai arraché les vêtements et on a baisé comme des bêtes tous les soirs.

- … tu sais que ton humour commence à devenir pire que le notre ?

- Il l'était déjà tu sais, répliqua Wulfran.

- Pas dans cette veine-là…

- Il faut un début à tout. Et je me le permets maintenant que je la supporte, fit Wulfran en désignant la jeune pirate d'un mouvement du menton.

- Tu ne la supportes pas, tu l'apprécies. Voire plus. Avoue-le.

- Jamais je ne ferai une chose pareille et tu le sais.

- Je ne le dirai à personne. Promis.

- Merci. »

Fred le fixa quelques secondes, à observer Ambre pendant qu'elle regardait ailleurs, puis se leva et retrouva son frère.

« - Je lui laisse moins de deux mois avant de lui dire qu'il l'aime, murmura-t-il à l'oreille de George.

- Deux mois seulement ? je dirais au moins quatre. »

Les jumeaux échangèrent un regard qui en disait long.

« - Dix doublons que j'ai raison.

- Tenu. »

o-O-o

Le retour jusqu'à Tortuga se passa rapidement et sans heurt. Ambre et Wulfran se retrouvaient dans la cabine de leur capitaine pour fignoler leur apprentissage. Roberts venait de temps en temps les aider dans la mesure de ses moyens.

Et quand finalement les falaises blanches de la petite île se dessinèrent dans la brume du matin, ils étaient au bord de la crise de nerfs. Encore, lorsqu'ils avaient à faire avec leurs tâches chez les Smith, ce travail fastidieux leur paraissait moins pénible mais là, enfermés la majeure partie du temps, les deux pirates en avaient vraiment marre.

Une heure plus tard, ils aidaient à amarrer le navire, trop pressés d'en descendre et de se changer les idées. La passerelle touchait terre qu'ils étaient déjà en haut. Mais la voix de Roberts les rappela.

Désespérés, ils rejoignirent leur capitaine.

« - Chez Doris, tout de suite. Sans arrêt par une taverne. On ne sait pas de combien de temps on dispose. Il faudra partir dès que Ronan arrivera.

- Oui capitaine, » répondirent-ils ensemble, d'une voix lasse.

Ce dernier ordre avait laissé le temps aux autres pirates de gagner la passerelle et ils durent attendre leur tour pour descendre dans la cohue des marins heureux de toucher terre.

Une fois sur le quai, Ambre et Wulfran s'éloignèrent de quelques pas.

« - On s'arrête quand même pour prendre un verre ? proposa Wulfran. Je meurs de soif.

- C'est tentant mais…

- Ça t'arrive de désobéir ?

- A Roberts ? très rarement.

- Tu devrais.

- Ouais, mais là non.

- T'es chiante comme fille.

- Je sais.

- Qu'est-ce que vous faites ? demanda George en les rejoignant avec son frère.

- On doit aller voir Doris, expliqua Ambre.

- Un p'tit verre avant ? proposa Fred.

- Roberts nous a spécifiés de pas traîner…

- Rabat-joie, souffla Wulfran.

- Ok. Bah on se rejoint à la maison, fit George. P'tre qu'on prendra une bouteille de rhum à ramener pour célébrer votre retour, votre départ pour Port-Royal… n'importe quoi à fêter quoi.

- Ça serait gentil.

- A toute ! les salua Fred en prenant la direction des tavernes.

- Bande de veinards, marmonna Ambre.

- C'est toi qui l'a voulu, lui rappela sadiquement Wulfran.

- Merci de le rappeler. On y va ?

- Ouais. Tu veux que je prenne ton sac ? » demanda le jeune homme après un temps d'arrêt.

Ambre se tourna vers lui et le regarda avec ses magnifiques yeux de miel où se reflétaient une intense surprise et de la méfiance.

« - Ce sont mes cours de galanterie qui t'ont retourné le cerveau ?

- Hein ? nan. Nan. J'essayais juste d'être gentil.

- Arrête ça, ça me fait peur. »

Wulfran se mit à rire et suivit Ambre qui prenait le chemin de sa maison.

« - Tu sais, j'ai changé, faudra bien que tu le comprennes.

- Le comprendre, oui, l'accepter, ça… on verra.

- Que veux-tu dire par là ? lui demanda Wulfran en la rattrapant en trois grandes enjambées.

- Après tout ce que tu m'as fait, je suis désolée mais… j'ai du mal à te faire confiance.

- Je peux te le jurer, je… je suis vraiment désolé pour tout ce que j'ai pu te faire mais…

- Arrête. Arrête s'il te plait. Je ne suis pas prête pour ça. »

Wulfran l'arrêta par le bras et la regarda bien en face, mais Ambre fuyait ses yeux d'acier. Il soupira.

« - Ambre, s'il te plait.

- Quoi ? » fit-elle d'une voix étranglée en acceptant de lui rendre son regard.

Elle avait les larmes aux yeux.

- Eeeh, je…

- Tais-toi. Tu me… raaah ! je sais plus où j'en suis. Tu as changé. Trop et trop vite. Je ne sais pas à quoi je peux croire. Pas après tout ce qui s'est passé. Toi… Thérèse… comment veux-tu que…

- Schhh calme-toi. Je te jure que je ne te veux plus de mal. J'ai appris à te connaître. Oui tu me gonfles, tu peux être parfaitement chiante mais tu es une personne géniale aussi. Je peux pas me le cacher plus longtemps. »

Une larme coula sur la joue de la pirate. Wulfran hésita à l'effacer d'un doigt. C'était peut-être le moment idéal. Mais avant qu'il se décide, Ambre remettait son sac d'aplomb sur son épaule.

« - Je te laisse le bénéfice du doute pour l'instant. Mais c'est tout. Laisse-moi du temps et peut-être que oui, un jour je te ferais confiance. »

Wulfran ravala sa salive et par la même occasion tout ce qu'il aurait voulu lui crier, tout ce qui faisait que son estomac se changeait en plomb dès qu'il la voyait. Ils reprirent leur route en silence, côte à côte mais étrangement solitaires, plongés dans leurs pensées.

Doris les accueillit à bras ouverts, avec force baisers de bienvenue et de petits rires joyeux.

« - Entrez vite ! entrez ! allez poser vos affaires dans la chambre pendant que je vous prépare quelque chose à manger.

- C'est gentil Doris mais, t'inquiètes, on peut très bien se faire du thé tous seuls…

- Que nenni ! allez, je m'occupe de tout. Et quand vous aurez fini, il faudra commencer les essayages. J'ai pratiquement fini. »

Littéralement expulsés de la cuisine, Ambre et Wulfran gagnèrent la chambre commune aux jumeaux et à la pirate. Ils bazardèrent leurs sacs à côté de la porte et Ambre nota immédiatement la présence d'un matelas surnuméraire.

« - Ne me dis pas que…

- Que quoi ? s'enquit Wulfran.

- Que tu dors ici.

- Voyons chérie, n'oublie pas que nous sommes mariés.

- Dans tes rêves.

- Hé hé.

- Je vais aider Doris.

- Je viens avec toi.

- Te sens pas obligé…

- Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça, » la taquina Wulfran.

Lorsqu'ils entrèrent dans la petite cuisine-salle à manger, la mère des jumeaux finissaient de mettre les tasses sur la table, à côté d'une théière fumante.

« - Tenez, mangez ça pendant que je vais chercher vos habits.

- Merci, » remercia Wulfran.

Un quart d'heure plus tard, les essayages battaient leur plein. Ambre avait dû renoncer à aller dans une pièce voisine : Doris faisait des allers-retours entre eux deux et ne voulait pas s'amuser à courir dans toute la maison. La pudeur d'Ambre n'était plus une excuse du fait qu'elle vivait avec des pirates et avait vécu pendant un mois avec Wulfran. Qui, de plus, l'avait aidée à s'habiller tous les matins.

Ambre avait cédé sous ce dernier argument et grommelait dans sa barbe pendant que Wulfran se moquait ouvertement d'elle. Une tape assenée sur l'arrière de son crâne par Doris le rappela à l'ordre et les retouches purent vraiment être appliquées.

« - Comme tu es maigre ! se plaignit Doris en contemplant le dos d'Ambre. Que te donne-t-il à manger sur ce rafiot ?

- Mais nan… se défendit Ambre.

- Elle est juste musclée. Pas un pet de graisse c'est tout, enchaîna Wulfran. Magnifique quoi !

- Si tu le dis… on va dire que je ne suis pas une fine connaisseuse de ce qui plait dans ce domaine, ajouta-t-elle avec un clin d'œil.

- Doris ! s'exclama Ambre tandis que Wulfran rougissait légèrement, mal à l'aise.

- Oh les jeunes… »

Deux heures plus tard, Doris les remercia et leur dit qu'elle finirait les retouches sans eux, mais qu'ils ne s'éloignent pas trop, au cas où elle ait besoin d'eux. Les deux pirates s'empressèrent de quitter la maison.

« - Tu me supportes encore un peu ou je vais à la recherche d'Arthur ? demanda Wulfran une fois dehors.

- Comme tu veux. En tout cas, je vais voir si je retrouve les jumeaux au Grain de Sable.

- Je te suis. Le rhum est bon là-bas. Et pas cher.

- Surtout quand tu es avec moi, hein ?

- J'ai essayé de faire du charme au patron aussi, mais bizarrement, ça marche beaucoup moins bien.

- Sans blague !

- A un doublon la blague, ça fait…

- Ah nan. Tais-toi. Trop entendue celle-là. »

A la taverne, ils retrouvèrent non seulement les jumeaux mais aussi tout le reste de la bande. L'alcool coula à flots et c'est complètement ivres qu'ils se séparèrent et que le quatuor retourna chez Doris. Ils montèrent se coucher en titubant et s'affalèrent respectivement dans leur lit où Morphée les attendait avec impatience.

Le lendemain matin, Ambre, couchée sur le ventre, un bras pendant du lit, la tête enfouie dans l'oreiller, se réveilla douloureusement à cause de rires sournois, qu'elle identifia comme provenant des jumeaux.

« - Quôa encore ? croassa-t-elle d'une voix pâteuse.

- Je viens de gagner un pari, lui répondit cérémonieusement Fred.

- Hein ? qu'est-ce que tu racontes encore ? ronchonna Ambre en se retournant pour les regarder en face.

- Nous avions décidé du moment où Wul…

- AAAAH ! mais qu'est-ce qu'il fout là ?

- Gniiiinh ? grogna Wulfran en ouvrant un œil.

- Qu'est-ce que tu fous dans mon lit ? rugit Ambre.

- Hein ? dans ton… bah j'en sais rien.

- Si tu me sors que tu es somnambule, je te frappe !

- Comment ça tu savais pas qu'il était là ? l'interrogea George.

- C'est ce que je dis ! je me réveille et pouf pouf je me retrouve avec Wuwu à côté de moi !

- Wuwu t'emmerde. Et ne sais pas comment il est arrivé là, répliqua le concerné.

- Il ne sait pas comment il est arrivé là. T'as tout faux, dit George à son frère. Rends-moi mes dix doublons.

- 'tain fait chier ! ronchonna Fred.

- Quels dix doublons ? enchaîna Ambre, soupçonneuse.

- Nan rien, laisse tomber.

- Si si, dis, ordonna la jeune fille, menaçante.

- C'est rien. Occupons-nous plutôt de savoir comment Wulfran est arrivé dans ton lit.

- J'ai bien une petite idée… fit le pirate.

- Laquelle ? gronda Ambre.

- Bah j'suis sorti pisser cette nuit. Et dans le noir après… surtout bourré et après tout ce temps avec toi… l'habitude quoi. Ou sinon je suis tombé dans le premier lit sous la main.

- Ou alors tu avais besoin d'une peluche, se moqua Fred vexé de n'avoir pas gagné son pari. Môsieur Wulfran a peur du noir qu'il ne peut pas dormir tout seul…

- Mais va chier !

- Hey ! sois poli !

- Bah m'agresse pas alors !

- Les enfants, ça suffit ! les coupa Ambre en se levant. Vous êtes vraiment pénibles.

- Si t'avais pas remarqué qu'il avait dormi avec toi aussi… » fit George.

Cette remarque particulièrement stupide les fit sourire et leur dispute tomba dans l'oubli. Surtout que l'odeur d'un petit déjeuner venait leur taquiner les narines.

Les essayages reprirent de plus belle. Le problème des tenues de Wulfran fut plus vite réglé que celui des robes d'Ambre. Rendu à la liberté, il disparut en ville avec Arthur et les jumeaux, non sans avoir adressé à Ambre un de ses rires sadiques avant de fuir.

Lorsque le dernier point fut posé, Doris et Ambre poussèrent un profond soupir de soulagement.

« - Je n'en pouvais plus, confessa Ambre. J'ai horreur d'essayer des vêtements. Même si je suis une fille…

- Ça doit être ça que de vivre entourée d'hommes. En tout cas, je ne suis pas fâchée d'avoir fini.

- Tu m'étonnes. Ça a dû te demander un travail de fou !

- Oui. Mais c'était amusant. Tu es magnifique, dit-elle en se relevant.

- Ne dis pas n'importe quoi, répondit Ambre en rosissant légèrement.

- Tu verras… par contre, il faut voir ce qu'on peut faire avec ces cheveux. Il faut trouver une teinture et un moyen de les coiffer.

- Nooooon, » gémit Ambre, en proie avec le désespoir le plus total.

Deux heures plus tard, Ambre était parée de la tête aux pieds. Coiffée, maquillée, habillée.

C'est la dernière fois que je sers de poupée à Doris.

Ambre essaya de prendre une profonde inspiration avec son corset mais n'y parvint pas.

« - C'est une horreur ce truc ! je sais pas comment je vais faire pour m'habiller une fois sur place !

- C'est un vrai problème, j'y ai pensé, répondit Doris.

- Ouais. J'avais une gouvernante qui m'aidait dans le temps… alors là, il m'en faudrait une demi-douzaine !

- Je vais demander à Roberts si je peux venir avec vous.

- Pardon ? s'écria Ambre, sûre d'avoir mal entendu.

- Je suis sérieuse ma chérie. Vous ne pourrez pas emmener les domestiques des Smith…

- Mais… ça va être très dangereux ! je vais pas te laisser venir avec nous !

- Tu ne peux y aller seule de toute façon, ou tout tombera à l'eau.

- Mais…

- Il n'y a pas de mais. Je vais aller voir Roberts tout de suite. On va voir ce qu'on peut faire.

- Mais…

- Aller, maintenant qu'on sait faire, il est temps de te libérer de tout ça.

- Oui, c'est mieux ou je vais mourir. Surtout si les autres me voient comme ç…

- Oh la vache ! s'exclama Fred en entrant dans la cuisine. Eh les gars ! venez voir ça !

- Oh naaaan, » gémit Ambre en levant les yeux au ciel.

Les garçons entrèrent en trombe dans la cuisine pour voir ce qui avait bien pu émouvoir ainsi Fred. Ils en restèrent coits.

« - Arrêtez de me regarder comme ça, c'est… gênant, leur lança Ambre d'une voix sèche.

- Tu es magnifique Ambre, lui dit George.

- Mais nan.

- Si si, la contredit Wulfran. Même moi j'en suis baba.

- Encore un mot et je vais me pendre.

- Ouuuh ! fit Arthur, le dernier à rentrer dans la petite pièce. J'ai bien fait de faire un détour !

- Raaah ! rugit Ambre en tournant les talons.

- Bah quoi ? qu'est-ce que j'ai dit ? demanda Arthur, perplexe.

- C'est rien, le rassura Fred. Nos misérables yeux d'humains ont osé se poser sur sa magnificence. Ça l'a vexée.

- Ouais bah… très chère, fit-il en se tournant vers Doris qui ramassait ses affaires de couture. La mère de cette charmante déesse accepterait-elle de me donner sa main ?

- Plait-il ? grinça Wulfran.

- Je doute que je puisse décider à sa place, répondit Doris en souriant. Mais si tu veux braver sa colère, je t'en prie, va lui poser la question.

- Ouh la non, je ne suis pas assez fou ! se récria Arthur en riant.

- Servez-vous dans la cuisine, je vais l'aider à se débarrasser de sa… « divinité » puis j'irais voir votre capitaine : il y a un dernier souci à régler. »

Doris revient quelques heures plus tard. Ambre et George étaient en train de préparer à manger, tandis que Wulfran et Fred mettaient la table.

« - Alors ? s'enquit Ambre, à peine eut-elle accrocher son manteau.

- Je viens avec vous.

- Quoi ? s'écrièrent les jumeaux.

- Il n'est pas question d'essayer de m'en dissuader, les prévint-elle.

- Mais… intervint Wulfran. Ça va être très dangereux. Et si nous sommes démasqués…

- Vous ne serez pas démasqués. Et si c'est le cas, j'irais me réfugier chez un vieux monsieur. Tu le connais Ambre…

- Libnik ?

- Oui c'est ça.

- Mais, mamaaan…

- Il n'y a pas de mais ! j'irais avec Ambre, un point c'est tout. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas me rendre utile moi aussi. »

George s'apprêtait à argumenter mais sa mère le fit taire d'un geste sec.

« - Au fait, on part demain matin. Ronan est arrivé il y a moins d'une heure avec les Smith à son bord. Ils ont été constitués prisonniers et vont être déménagés demain matin dans une des plus belles propriétés de l'île. Sous haute surveillance bien sûr, mais il faut qu'ils soient bien traités.

- Demain ? répéta Ambre qui sentit son estomac se contracter douloureusement.

- Oui. Et pas de sortie ce soir. Beaucoup de monde vous en voudraient si vous arriviez à Port-Royal avec des relents de gueule de bois… »

o-O-o

Ambre dormit très mal cette nuit-là. Après s'être retournée dans tous les sens et avoir froissé ses draps à un point tel qu'ils n'étaient plus reconnaissables, elle se redressa sur son lit. Son regard croisa celui de Wulfran, parfaitement réveillé lui aussi.

« - Peur du noir ? le taquina-t-elle.

- Crétinasse. T'es pas la seule à angoisser.

- T'abuses. T'aurais pu continuer à te taire et j'aurai continué à croire que tu étais un abruti inconscient du danger qu'on allait courir.

- Désolé de te décevoir. Ça te dit d'aller faire un tour ? demanda-t-il après un temps de silence.

- Si ça me permet de dormir après, pourquoi pas. »

Elle se leva et enfila un pantalon. Wulfran fit de même et ils sortirent le plus silencieusement possible. Les ronflements continus des jumeaux leur montrèrent qu'ils pouvaient partir tranquille.

Ils franchirent le seuil et s'interrogèrent sur la direction à prendre.

« - Les falaises ? proposa Wulfran. Une bonne petite marche, ça devrait bien nous crever un peu. »

Ambre approuva de la tête.

Ils ne mirent pas longtemps à gagner les falaises. La mer en dessous d'eux venait se fracasser contre les rochers et projetait parfois jusqu'à eux quelques fragments d'écume. Ils s'assirent sur la roche, désormais froide d'avoir été si longtemps délaissée par le soleil.

« - Quelle heure est-il penses-tu ? demanda Ambre.

- Broaf. Il doit rester deux heures avant l'aube.

- On va être en forme demain tiens !

- Sans doute. Quoiqu'on pourra dormir sur le trajet. On aura pas besoin de crapahuter dans le gréement. Pour une fois, on se fera conduire.

- Ça va faire bizarre.

- Ouais.

- T'angoisses pas trop pour la suite ? murmura Ambre après une seconde de silence. Tu crois qu'on va pouvoir faire illusion ?

- J'en sais rien. C'est à toi de me le dire : c'est toi l'aristocrate.

- Arrête avec ça !

- Assume cette part de toi un peu et vois comment elle peut être utile !

- Mouais. »

Wulfran soupira et se rapprocha d'elle jusqu'à ce que leurs genoux se touchent. Il souleva une mèche de cheveux et les replaça derrière son oreille pour voir ses yeux dans la pénombre.

« - Tu n'imagines pas à quel point ça me fait bizarre de te voir avec les cheveux noirs.

- Heureusement qu'on ne croise pas de miroirs à tous les coins de rue. Ça m'a choquée quand j'ai vu le résultat tout à l'heure…

- Le résultat en entier était vraiment bluffant.

- Te moque pas, commença à s'énerver la jeune fille.

- Je ne me moque pas. Au contraire… »

Ambre croisa son regard. Ses yeux gris resplendissaient sous la lumière lunaire avec une rare intensité.

« - Ambre, je…

- Oui ? »

Il détourna le regard et baissa la tête.

Inquiète par ce changement subit, Ambre avança doucement une main pour lui toucher l'épaule.

« - Eh Wulfran… »

Le regard qu'il tourna vers elle fit courir un frisson le long de sa colonne vertébrale et elle suspendit sa respiration sans s'en rendre compte, soufflée par ce qu'elle pouvait lire dans ses yeux d'acier. Il attrapa son poignet avant qu'elle ait pu ramener sa main dans son giron.

« - Je… »

Ambre avait cet air apeuré de biche prête à fuir. Il sentait sa main trembler légèrement à l'intérieur de la sienne. Il ferma les yeux une longue seconde et prit une inspiration.

« - Je crois qu'il est temps de rentrer, » murmura-t-il.

Il l'aida à se relever, la tenant toujours par le poignet. Il n'avait pas envie de le lâcher. Cette envie de la tenir contre lui lui lacérait le ventre, y laissant de vives brûlures et il maudit son manque de courage. Plus que tout au monde, il ne voulait perdre ce qu'il avait enfin réussir à construire avec elle. Ce pas de plus vers elle l'éloignerait sans doute à jamais. Jamais elle ne voudrait ça. Elle ne pouvait pas le vouloir.

« - T'es sûr que ça va ? lui demanda-t-elle, inquiète.

- Ouais. Ouais ça va. Juste… je balise vraiment en fait. Je me repose vraiment sur toi et voir que… que tu as peur… je suis désolé.

Que je suis bon en mensonge, je me ferais presque peur.

- Il faut y croire. Ça va aller. Ton père sera là pour nous récupérer au besoin. Avec le navire le plus rapide de la mer des Caraïbes. Ça ira.

- Ouais. Ça ira, » répéta-t-il en lui relâchant la main à contrecœur.

Il s'éloigna de quelques pas sur le sentier qui les avait amenés jusque là. Il entendit Ambre qui courait pour le rattraper et soudain, il sentit une pression sur son avant-bras. Il s'arrêta et regarda. La main d'Ambre s'était posée sur lui, de la façon la plus douce qu'il aurait pu imaginer. Et en suivant cette main, il remonta jusqu'au visage de la jeune fille. Elle le regardait toujours avec un peu d'inquiétude mais surtout de la compassion.

« - J'en reviens pas de te rassurer sur le truc que je sens le moins au monde, sourit-elle.

- Merci. »

La main d'Ambre glissait doucement. Elle allait repartir au côté de la jeune fille, loin de lui. Avant d'avoir pu réfléchir, il l'avait rattrapée et la serrait doucement, comme un trésor.

Il se sentit un peu con de n'avoir pu réfléchir avant d'agir et se maudissait déjà. Mais Ambre lui adressa un sourire moqueur et reprit leur marche, mais sans le lâcher. Elle le tira un peu pour le faire revenir dans ce monde et ils se rentrèrent doucement, sans échanger un mot.

Au grand dam de Wulfran, à la première embardée du chemin, Ambre l'abandonna pour chercher à tâtons des prises sur les arbres et autres, pour éviter de se retrouver le nez dans la poussière. Son estomac lui joua de nouveau des tours, plus cruel que jamais et le poussait à la rejoindre, à prendre son courage à deux mains et tout lui dire. Mais son cynisme intervint heureusement et le sauva d'une fin lamentablement fleur bleue. Il avait passé le stade de l'adolescent pré-pubère, tout excité par ses hormones. Il se devait d'arrêter ça tout de suite, avant de perdre définitivement la tête. Ils devaient accomplir une mission et ce n'était vraiment pas le moment de rajouter ses soucis de cœur au problème. Surtout si c'était à sens unique.

Il est temps de redevenir le Wulfran agaçant et sadique. L'amoureux transit, très peu pour moi !

o-O-o

Lorsque les jumeaux les réveillèrent, ils eurent l'impression de s'être couchés à peine quelques instants auparavant. Ce qui était sans doute le cas.

« - Allez, debout vous deux ! la marée n'attend pas !

- On arrive, grogna Wulfran en se retournant dans son oreiller.

- Lève-toi ou on emploie les grands moyens. »

A ces mots, Ambre ouvrit complètement les yeux et fit un effort pour passer en position assise.

« - Je suis levée, je suis levée ! »

Fred et George ricanèrent. Wulfran, après une réflexion rapide, se dit que ce n'était sans doute pas une menace en l'air. Et qu'il n'avait pas envie de l'expérimenter.

Il se leva.

Moins d'une heure plus tard, Ambre, Wulfran et Doris se tenaient sur le pont du navire de Ronan. Alors qu'on montait leurs malles, les Smith firent leur apparition sur le pont. Ils étaient encadrés par trois pirates solidement charpentés, tous munis d'une épée. La femme hurlait qu'ils auraient affaire au roi, qu'ils devaient les relâcher sur le champ, qu'on les attendait et que leur absence ferait grand bruit, etc. Ses récriminations cessèrent net lorsque son regard tomba sur Ambre et Wulfran. Son mari suivit son regard et pâlit subitement.

« - Vous ! »

Ambre et Wulfran se retournèrent vers eux. Le jeune pirate leur adressa un sourire innocent et les salua comme s'ils étaient de vieux amis, tandis qu'Ambre regardait par terre en rougissant comme une pivoine.

« - Que… qui… qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? bégaya monsieur Smith.

- Nous nous ennuyons fortement. On n'a jamais été à un bal… celui-là avait l'air charmant alors…

- Wulfran ! »

Le rappel à l'ordre de son père le fit taire. Roberts monta sur le navire et fit un signe autoritaire aux gardiens des Smith pour qu'ils continuent leur besogne et les emmènent loin d'eux.

« - Désolé papa, s'excusa Wulfran, tout confus.

- Crétin de fils ! un jour peut-être sauras-tu te taire !

- Un jour peut-être…

- Grmmmbl. Bref ! je suis venu vous souhaitez bonne chance. On sera dans une petite crique à l'ouest de Port-Royal, cachée par des falaises. En cas de besoin évidemment.

- Bien.

- Et ne vous faites pas tuer hein.

- T'inquiètes, tout ira bien.

- Si quelque chose se passe mal, vous laissez tout tomber et vous revenez, c'est compris.

- Oui capitaine, répondit Ambre.

- Bien… bon courage les enfants. A bientôt.

Les enfants ?

Ambre vit Roberts hésiter puis il craqua et prit son fils dans les bras dans une dernière étreinte.

« - Reviens-moi, lui ordonna-t-il au creux de l'oreille, suffisamment distinctement pour que Ambre comprenne le sens de son murmure.

- Ne t'inquiètes pas, papa.

- Et prends soin d'Ambre aussi.

- T'inquiètes. »

Roberts relâcha son fils. Il passa une main dans la chevelure d'Ambre, noire comme l'ébène, faisant ressortir ses yeux jaunes. Sa main arriva jusque sous son menton. Il lui releva la tête pour la regarder droit dans les yeux.

« - Pas d'imprudence hein ?

- Non mon capitaine, » répondit-elle d'une voix émue.

Les adieux prirent fin. Roberts salua Doris d'un signe de tête. Il serra la main de Ronan et leur souhaita une dernière fois bonne chance puis descendit sur le quai.

Ronan lança ses ordres et ils jetèrent les amarres. Le lourd navire marchand s'éloigna doucement et gagna la haute mer en direction de Port-Royal. Ambre et Wulfran restèrent sur le pont jusqu'à ce que le port de Tortuga disparaisse de leur vue. Ils gagnèrent ensuite leur cabine pour se reposer puis se préparer. Le voyage serait court. Leurs vies et celles de tous leurs compatriotes allaient changer irrémédiablement dès lors que le navire de Ronan pénètrerait dans les eaux du port de Port-Royal.

o-O-o

ouais je sais, je suis cruelle d'arrêter là. Mais bon. Il faut bien le faire un jour. La suite arrivera, un jour aussi. J'attends depuis des lustres de l'écrire celui-là et j'espère que j'arriverais à être à la hauteur de mes attentes. Donc voilà.

Affectueusement vôtre,

Archange