Je me suis arrêtée plus tôt que prévu sur ce chapitre mais sinon il aurait été trèèès long et surtout il serait arrivé trèèèèèèèès tard. Je me serai encore fait lynchée par Zod'a et ses comparses, ce qui, dans l'absolu comme dans la relativité, ne me tente qu'à moitié. Pour ne pas dire pas du tout. En tout cas, j'espère qu'il vous plaira. Je vous tiens au courant pour le suivant (comme d'hab) qui devrait bouger un peu. Sur ce, bonne lecture.

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Chapitre 44

Cure-dents et rince-doigts

Ils étaient arrivés à Port-Royal. Le trajet n'avait pas été long mais il avait semblé durer des heures pour la jeune fille. Et maintenant, elle était au bord de la crise de nerfs, à s'habiller en vitesse avec l'aide de Doris. Enfin parée et apprêtée, elle sortit sur le pont. Wulfran l'attendait, tout aussi tendu.

« - Tu es vraiment superbe vêtue comme ça, la complimenta-t-il.

- Te moque pas de moi, répliqua-t-elle vertement.

- Hey ! je ne me moque pas, c'était sincère ! pas la peine d'être aussi agressive.

- Désolée… je suis stressée, à un point que je n'imaginais pas possible. Je voulais pas être désagréable.

- Pas grave. Mmmh, t'es prête ? on va pas tarder à amarrer.

- Je veux pas… » murmura Ambre d'une toute petite voix.

Wulfran se tourna vers elle. Elle était verdâtre.

« - Oulah ! inspire un grand coup, ça ira mieux après. Et prends un air méprisant, là ça va pas du tout.

- J'ai un peu du mal là tout de suite… je flippe. On fait demi-tour ? on abandonne ? hein dis dis !

- Mais nan, mais nan, tout va bien se passer. Déjà, imagine que tous les gens sont des doubles de moi, ça t'aidera pour être méprisante.

- Faut que j'ai un air amoureux et que dans le même temps je mette ta tête sur tous ceux qu'on croise pour me mettre dans l'ambiance ? tu crois pas que y'a un soucis ?

- Vu que madame Smith te draguait ouvertement, on peut supposer qu'elle n'était pas une grande fan de son mari. Donc mon idée marche.

- Mouais.

- Fais ce que tu veux, du temps que tu fais illusion dès que ton pied touche le quai.

- Je sens que ça va être horrible…

- Je suis là. Doris est là. Mon père est là aussi, pas loin. T'inquiètes, tout ira bien, tenta de la rassurer Wulfran.

- Si seulement je pouvais te croire…

- Arrête ça. Il est temps d'y aller. »

En effet, les amarres venaient d'être fixées et la passerelle touchait terre. Wulfran lui offrit son bras. Ambre avala sa salive, prit une profonde inspiration et posa sa main sur le bras de son compagnon. Puis tous deux descendirent du navire.

Le jeu venait de commencer.

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Le temps qu'on décharge leurs bagages, une calèche arrivait.

« - N'oublie pas, souffla Ambre à Wulfran. Moi en premier et tu m'offres la main pour monter.

- T'inquiètes, je m'en souvenais. »

L'attelage s'arrêta devant eux dans un nuage de poussière. Le valet descendit et donna des ordres pour charger les malles. Cela fait, il ouvrit la porte de la voiture et s'inclina respectueusement. Wulfran s'avança et tendit gracieusement sa main pour qu'Ambre puisse y prendre appui puis la suivit d'un bond souple. Une fois assise, Ambre aperçut Doris. Elle semblait un peu perdue mais essayait de garder contenance. Elle réussit à croiser son regard et lui fit un signe discret pour lui indiquer l'arrière de la voiture. La mère des jumeaux comprit aussitôt.

Une fois toutes les portières fermées, le valet aida Doris à monter à côté de lui, à l'arrière du véhicule et siffla pour indiquer au cochet qu'ils pouvaient y aller.

Le fouet claqua dans l'air et la voiture s'ébranla.

Ambre et Wulfran étaient assis côte à côte. Ils restèrent silencieux. Ils n'échangèrent qu'un regard d'encouragement mutuel. Peu de temps après, ils stoppèrent. On vint leur ouvrir et, par la portière, ils purent voir où ils se trouvaient.

« - C'est la maison du gouverneur, souffla Ambre à l'intention de Wulfran lorsqu'elle lui passa devant pour descendre.

- On loge ici tu crois ?

- Je n'en sais foutrement rien. »

Un domestique sortit précipitamment de la grande demeure et s'inclina respectueusement devant eux.

« - Si madame et monsieur veulent bien me suivre, je vais leur montrer leurs appartements. »

Wulfran s'apprêta à répondre un « merci mon brave », mais Ambre le devança : elle fit signe au valet de les escorter, d'une façon si hautaine et dédaigneuse que le jeune pirate en fut lui-même bluffé.

D'une démarche royale, Ambre suivit leur guide et Wulfran tenta de faire de son mieux pour l'imiter et masquer sa démarche de marin. Dans un dédale de couloirs, ils furent finalement menés devant une grande porte de chêne, décorée d'arabesques évoquées par des alignements de clous. Le domestique sortit de sa poche une grande clef en cuivre et la glissa dans la serrure. Après deux claquements, il ouvrit en grand la double porte et s'inclina de nouveau, les invitant à entrer. Ambre ne le regarda même pas et pénétra d'un pas impérieux. Elle jeta un regard autour d'elle, faisant le tour du propriétaire.

Puis elle pivota sur ses talons.

« - Ça ira, merci.

- Bien madame. Une dernière chose madame.

- Oui ?

- Le gouverneur vous demande si vous voulez prendre le thé avec lui. »

Ambre se sentit trembler mais réussit à reprendre contenance. Elle espéra que son trouble était passé inaperçu.

« - Avec le plus grand plaisir.

- Je vous laisse le temps de vous rafraîchir. Je reviendrais vous chercher dans une heure, lui dit le domestique.

- C'est parfait, répondit Wulfran.

- Je fais monter vos affaires à l'instant. »

Le valet salua encore une fois et prit congé en fermant les portes.

Wulfran se tourna vers Ambre et attendit que les pas dans le couloir disparaissent.

« - Qu'y a-t-il ?

- De quoi ? demanda Ambre.

- T'as tiré une sale gueule quand il nous a dit d'aller prendre le thé.

- N… nan rien. Je te le dirai plus tard si besoin. Là on n'a pas le temps.

J'espère que sa fille est morte. Ça ferait trop de personnes avec Norrington qui m'ont déjà vue.

- Tu me caches quelque chose.

- Tout à fait.

- Tu m'énerves. Enfin… »

Le pirate traversa la pièce et se laissa tomber sur le lit. Ambre hésita puis vint s'asseoir à côté de lui.

« - Au moins, fit Wulfran avec un petit sourire, même si on se fait arrêter dans l'heure qui suit, j'aurais profité du lit. Je veux le même ! »

Doris arriva quelques minutes plus tard, en tête des bagages. Une fois les domestiques congédiés, ils purent parler sans se soucier d'être entendus.

« - Tiens Ambre, cette robe-là devrait aller, conseilla Doris en tendant le vêtement à la jeune fille.

- Merci.

- Besoin d'aide pour t'habiller ? s'enquit Wulfran d'un ton pervers. Ou pour te déshabiller ?

- Wulfran ! arrête ça, » le menaça Doris.

Le jeune homme leva les mains en signe d'apaisement mais ne put s'empêcher de rire.

« - Cesse de te moquer et pense plutôt à te changer aussi, lui intima Ambre.

- Parce que moi aussi ?

- Si je te le dis.

- Mais ces vêtements sont propres ! on les a mis juste avant d'arriver ! se plaignit Wulfran.

- Il est pas censé le savoir, répliqua Doris. Alors rentre un peu plus dans ton rôle et va te changer. »

Il soupira comme si le monde pesait sur ses épaules et fouilla dans sa malle pour en sortir une nouvelle tenue.

« - Un vrai gamin, » se moqua Ambre.

Parés et apprêtés convenablement, Ambre et Wulfran abandonnèrent Doris lorsqu'un nouveau domestique vint les chercher. Après un nouveau parcours dans un labyrinthe de couloirs et d'escaliers, ils pénétrèrent dans un petit salon. Ambre poussa un profond soupir intérieur. Le gouverneur était seul.

Il se leva à leur arrivée et les accueillit à bras ouverts.

« - Vous voilà enfin ! nous commencions à nous inquiéter !

- Notre bateau a pris de retard, expliqua Wulfran. Une vraie baleine sur l'océan. Un tonneau avec une voile avancerait plus vite. »

Ambre se mordit la lèvre devant l'entrée en matière de Wulfran. Heureusement, le gouverneur éclata de rire et les invita à s'asseoir. Une domestique apporta à ce moment un plateau d'argent supportant une théière de porcelaine peinte de petites fleurs colorées et trois tasses assorties. Elle posa le tout sur la table basse entre le gouverneur et les deux pirates et s'en fut aussi discrètement qu'elle était venue.

« - Eh bien ! encore un peu et vous ratiez la fête ! s'esclaffa le gouverneur en versant le thé.

- Ce qui aurait été fort dommage. Nous avons si peu l'occasion de nous amuser en Floride.

- Je doute que Port-Royal offre autant de distractions qu'à la cours d'Angleterre mais nous faisons de notre mieux. »

La conversation prit un tour anodin, à parler de tout et de rien. Wulfran excellait à ce jeu. Il détournait habilement la conversation lorsque ses connaissances venaient à manquer ou trouvait le moyen de passer le relais à Ambre. Leur hôte était assez drôle, riait facilement et ne semblait pas prompt à se vexer d'une erreur de protocole, au contraire. Les deux pirates se détendirent et se sentirent plus en confiance pour la suite. Si tout le monde était comme ce politicien vieillissant, leur intégration en serait d'autant facilitée.

« - Ouh ! sursauta le gouverneur en regardant la pendule.

- Qu'y a-t-il ? demanda Ambre en le regardant avec ses grands yeux de biche.

- J'aurais presque oublié ! il y a le procès d'un pirate dans moins d'une heure, auquel je dois absolument assister. Les obligations de gouverneur, vous comprenez.

- Bien sûr.

- Voulez-vous venir ? cette engeance assiège nos côtes et nos mers depuis trop longtemps et il est temps de faire un exemple heu… exemplaire ! »

Ambre et Wulfran échangèrent un rapide regard de concertation. Ambre était indécise. Elle savait qu'il était plus correct de venir, mais elle n'était pas sûre de supporter de voir un confrère finir au bout d'une corde.

« - Qu'en penses-tu, mon amour ? demanda Wulfran en lui prenant délicatement la main.

- … ce serait avec plaisir, répondit-elle finalement.

Au pire, je pourrais toujours feindre un malaise.

- Allons-y alors. John ? John ! »

Un valet arriva précipitamment et s'inclina à l'entrée du petit salon.

« - Faites préparer l'attelage, nous allons au fort.

- Il est déjà prêt, monsieur.

- Ah ? très bien. Suivez-moi je vous prie, » fit-il à l'intention du couple de faux aristocrates.

Le trajet fut plus long que pour venir du port, la prison se trouvant de l'autre côté de la baie par rapport à la maison du gouverneur. L'attelage pénétra dans la cour de la prison, bondée par la populace venue assister au procès. Les chevaux se frayèrent un passage de force et parvinrent jusqu'à l'estrade où se tenait déjà Norrington. La voiture s'arrêta juste devant. Le gouverneur descendit en premier et salua Norrington. Wulfran prit ses obligations à cœur, descendit lestement la marche de la voiture et tendit sa main à Ambre pour l'aider à sortir. Le cœur de la jeune fille battait à tout rompre. Le moment de vérité arrivait plus tôt que prévu. Si Norrington la reconnaissait maintenant, elle était perdue. Et Wulfran aussi, par la même occasion.

Ils montèrent sur l'estrade et se retrouvèrent devant Norrington. Le gouverneur revint à eux, tout sourire, pour les présenter dans les règles.

« - Commodore, je vous présente les Smith, venus de Floride. Calvin et Abigail. » Ambre tenait toujours sa main posée sur celle de Wulfran et, une fois devant Norrington, le salua d'une révérence parfaite.

Sous le charme, Norrington eut l'audace de lui faire un baisemain.

« - Charmé, madame.

- Moi de même Commodore.

- Excusez-moi d'être aussi direct mais… ne nous serions-nous pas déjà rencontrés ?

- Je ne pense pas, » répondit Ambre dont le cœur venait de manquer un battement. Voire deux.

Norrington eut un petit rire d'excuse et les invita à prendre place. Ambre se plaça près du bord de l'estrade, derrière Wulfran pour qu'on la voie le moins possible. Elle commençait à souffler en pensant que finalement, ça allait bien se passer lorsqu'Elizabeth Swan arriva.

« - Désolée père, je suis en retard.

- Ce n'est rien. Puis-je te présenter Calvin et Abigail Smith ? »

Non !

Père et fille traversèrent l'estrade pour venir saluer leurs invités. Ambre nota qu'Elizabeth avait l'air soucieuse et, bien qu'elle observa un levé de sourcil surpris chez la jeune Swan, il n'y eut aucun accro.

Soudain, les tambours résonnèrent dans l'enceinte de la cour fortifiée. Une dizaine de gardes traversèrent la foule, entourant le condamné. Ambre eut un hoquet lorsqu'elle le reconnut et agrippa le bras de Wulfran par pur réflexe. Il sursauta et abaissa vers Ambre un regard inquiet. Ses yeux de miel trahissaient un profond malaise et une douleur insondable.

Il ne put lui poser de question : Norrington se tournait vers eux et leur expliquait déjà.

« - C'est Jack Sparrow. Un pirate. Ses crimes sont trop nombreux pour être dénombrés. Ce n'est pas un des capitaines pirates les plus actifs et cruels, mais j'espère que sa tête ne manquera pas de désorganiser ces criminels.

- Comment l'avez-vous attrapé ? demanda Ambre, en reprenant un masque de dignité froide, sans toutefois lâcher Jack du regard, qui montait sur la potence d'un air décontracté.

- C'est une longue histoire. Je vous la raconterai ce soir si vous le désirez.

- Avec plaisir, » répondit Ambre d'une voix atone, toujours accaparée par le pirate.

Norrington ne sembla pas s'en formaliser. Après tout, cette jeune femme n'avait jamais rencontré de bandit et il était normal qu'elle puisse en être fascinée et effrayée. Quant à lui, Wulfran bouillait intérieurement. Son visage demeurait impassible mais il n'avait qu'une envie : pendre ce pirate lui-même.

Les tambours se firent plus lents. Jack Sparrow se tenait devant sa corde. Il avait les mains liées devant lui. Il jeta un regard autour de lui et se gratta distraitement le nez. Son regard tomba sur l'estrade et croisa celui d'Ambre. Ses yeux s'arrondirent de surprise, d'autant plus lorsqu'il découvrit également Wulfran. Heureusement, il ne s'arrêta pas sur eux et poursuivit jusqu'à Norrington, à qui il fit un grand sourire. Le Commodore lui envoya un regard noir puis fit un signe au juge qu'il pouvait commencer.

Jack soupira et reporta son attention sur sa corde pendant une seconde, la tête penchée sur la gauche, d'un air abattu.

L'officier en charge de lire les chefs d'accusation commença d'une voix forte.

« - Jack Sparrow ! La cour proclame… »

Ambre vit les lèvres de Jack bouger et sourit lorsqu'elle devina ce qu'il murmurait pour lui-même.

« - Capitaine. Capitaine Jack Sparrow.

- … pour avoir sciemment commis des crimes contre la couronne, poursuivit l'officier. Les dits crimes étant divers et nombreux et de sinistres natures. Le plus insigne d'entre eux étant cité ci-après : piraterie, contrebande, falsification de lettre de marque et…

- C'est injuste ! » s'exclama Elizabeth.

Son père se tourna vers elle. Il se sentait mal pour elle, mais se devait de se montrer ferme.

« - Le commodore Norrington y est tenu par la loi. Comme nous le sommes tous. »

Pendant ce temps, le juge poursuivait sa liste d'accusations.

« - … s'est fait passer pour un officier de la marine royale anglaise, pour un officier de la marine royale espagnole, et pour un ecclésiastique de l'église d'Angleterre. »

A l'évocation de ce dernier crime, Jack se mit à rire tout seul, suite à la remontée de vieux souvenirs. Il se tourna vers le bourreau, tout joyeux, comme pour partager cette bonne blague, mais le masque rébarbatif de ce dernier le refroidit. Son sourire fondit et il reporta son attention devant lui, à sa corde.

« - … avoir appréhendé des paquebots de complaisance, incendies volontaires, enlèvements, pillages, braconnage, brigandage, maraude, dépravations, déprédations et troubles à l'ordre public. Et pour ces crimes, vous avez été condamné à être ce jour pendu haut et court jusqu'à ce que mort s'ensuive ! Puisse Dieu avoir pitié de votre âme. »

Ambre avala difficilement sa salive et baissa le regard. Elle faillit s'étouffer lorsque celui-ci se posa sur William Turner qui s'avançait vers leur estrade. Il ne leur adressa qu'un bref signe de tête comme salut avant de ne s'intéresser qu'aux personnes qu'il connaissait.

« - Gouverneur Swan, Commodore, Elizabeth. » Il prononça ce nom avec beaucoup plus de chaleur que le permettait la bienséance. Il poursuivit, uniquement à son intention. « J'aurais dû vous le dire chaque jour depuis le premier jour : je vous aime. »

Et il s'en fut.

Wulfran en fut estomaqué. Cette déclaration ne pouvait être plus simple et pourtant, il avait dû falloir à Will un certain courage pour oser venir jusque-là.

Le roulement de tambours le rappela à l'ordre. Le bourreau passait la corde autour du cou de Jack lorsqu'un mouvement sur sa droite attira son attention. Un volatile fortement coloré venait de s'envoler. A ce moment-là, tout s'accéléra : William Turner traversa la foule avec beaucoup trop de violence pour être normal, Elizabeth Swan eut un instant de flottement avant de déclarer qu'elle ne pouvait plus respirer et tomba en arrière, évanouie.

« - Elizabeth ! » fit son père en ôtant son chapeau pour l'éventer.

Alertés, tous les hommes présents sur l'estrade se retournèrent vers elle, dont Norrington qui s'apprêtait à donner des ordres pour arrêter le jeune Turner.

« - Poussez-vous ! » rugit Will au milieu de la foule au moment où le bourreau faisait son œuvre et poussait le levier déclenchant le mécanisme de la potence.

Une épée vola et vint se ficher dans la trappe qui venait de s'abaisser, juste sous les pieds de Jack Sparrow. Ambre hoqueta de soulagement lorsqu'elle vit que cela lui servait de marche et lui évitait de finir étrangler. Norrington bondit en direction de la potence pour intervenir, suivi par plusieurs de ses hommes les plus proches. Will escala l'escalier de la potence et fit face au bourreau. Entre eux deux dépassait Jack, en équilibre précaire sur son épée.

Will dégaina une autre épée et attaqua. Le bourreau l'attendait avec sa hache et le combat s'engagea. Ils tournèrent autour de Jack en se portant attaque sur attaque. Soudain, un violent coup du bourreau lui fit perdre l'équilibre et son épée. Mais l'exécuteur, emporté par son élan, vint planter sa hache dans le poteau qui soutenait la corde et la trancha net. Libéré, Jack tomba à terre. Il se releva d'un bond et trancha ses liens sur l'épée qui l'avait soutenue jusque-là.

Norrington arrivait juste avec ses hommes et ils auraient été perdus si Will n'avait pas poussé violemment le bourreau sur leurs poursuivants. L'imposant homme, presque aussi immense que Korp, mit du temps à se relever et à libérer le commodore et ses hommes de sa masse corporelle. Ces précieuses secondes, Jack et Will les utilisèrent pour tendre entre eux la corde qui pendait toujours au cou du pirate. Courant vers le bord de la cour qui surplombait la mer, ils firent tomber les soldats en les fauchant avec la corde. Ils réussirent à esquiver plusieurs attaques et à s'éloigner de plus en plus, à la grande joie d'Ambre.

Malheureusement les gardes étaient nombreux et les entourèrent rapidement.

Will baissa son arme, Jack derrière lui, vaincus.

Norrington les rejoignit d'un pas rapide. Elizabeth et son père n'avaient pas attendu et l'avaient suivi. Ambre et Wulfran firent de même sans une seconde d'hésitation.

Une fois devant les deux fugitifs, le Commodore leur adressa un regard vainqueur mais néanmoins déçu.

« - Je me doutais bien que nous aurions à souffrir d'une tentative d'évasion intempestive. Mais pas de votre part, » ajouta-t-il en plantant son regard dans celui de Will.

Derrière lui arriva le gouverneur Swan. Celui-ci regarda également le jeune Turner avec une profonde déception.

« - En regagnant Port-Royal, je vous ai accordé ma clémence, dit le gouverneur. C'est ainsi que vous me remerciez ? en vous associant à cet homme ? c'est un pirate !

- Et un homme de bien ! répliqua Will. Si aujourd'hui le bourreau reçoit deux paires de bottes grâce à moi, qu'il en soit ainsi. Au moins je mourrai la conscience tranquille.

- Vous oubliez votre place, Turner, grinça Norrington.

- Elle est ici, répondit Will. Entre vous et Jack. »

Ambre vit Elizabeth hésiter pendant une seconde puis venir se placer aux côtés du forgeron.

« - Comme la mienne !

- Elizabeth… commença Norrington.

- Baissez tous vos armes, ordonna le gouverneur. Par tous les saints ! baissez vos armes.

- C'est donc vers cet homme que balance votre cœur ? » demanda Norrington d'une voix plaintive.

Elizabeth acquiesça tout d'abord, apeurée d'oser l'avouer.

« - En effet, » finit-elle par dire.

Il y eut un silence gêné.

Jack regardait par terre, ne sachant trop que faire lorsqu'il aperçut le perroquet qui s'envolait du rempart. Il se redressa soudain et recula de deux pas.

« - Bien ! je dois dire que tout cela me semble, heu… très plaisant ! dit-il en faisant le tour du groupe pour venir jusqu'au gouverneur. Je crois qu'on a fait des progrès spectaculaires, » lui souffla-t-il dans le nez, provoquant là une grimace de dégoût. « Spirituels, écuméniques, dramatico-… »

Il se déplaça vers Norrington et fit de même, penché sur lui pour être le plus près possible de son visage.

« - Et je veux que tu saches que je t'ai toujours soutenu l'ami, continua-t-il. C'est pas des blagues. »

Puis il fit demi-tour et passa derrière Elizabeth. Elle échangeait avec Will un regard langoureux et il ne put s'empêcher d'en rajouter une couche. Quitte à finir pendu…

« - Elizabeth, ça n'aurait jamais marché entre nous chérie. J'en suis navré, » finit-il avec un air vraiment attristé et s'éloigna encore de deux pas.

Il se retourna une dernière fois, pour s'adresser au jeune homme cette fois.

« - Will, le chapeau… magnifique ! »

Sur ce dernier commentaire, il fit deux nouvelles enjambées en direction du parapet. Les gardes le suivirent et il s'écarta d'un bond jusqu'à buter contre le rempart.

« - Mes amis ! que ce jour reste dans vos mémoires comme celui où vous avez failli… »

Et il bascula dans le vide.

Ambre voulut bondir en avant mais Wulfran la retint.

« - Ne sois pas stupide ! siffla-t-il à son oreille. Nous faire prendre ne l'aidera pas à échapper à la potence. »

Ambre leva les yeux vers lui. Inutile. Voilà comment elle se sentait.

Il exerça une légère pression sur son bras, signe de son soutien.

J'espère qu'il est mort dans sa chute, l'abruti.

« - Quel idiot ! il ne pourra pas échapper à la corde, remarqua un sous-officier avec un sourire ravi, penché par-dessus le rempart lorsqu'il vit réapparaître Jack Sparrow à la surface.

- Bateau en vue ! » rugit un des soldats.

Le sourire du sous-officier s'évanouit lorsqu'il vit un navire aux voiles noires se rapprocher de la côte. Il se tourna vers Norrington.

« - Vous avez un plan ? demanda-t-il en se rendant compte de son erreur. Commodore ? » redemanda-t-il devant le silence de Norrington.

Le commodore restait silencieux, incapable de donner un ordre, en proie à l'indécision. Le gouverneur se tenait légèrement en retrait. Il sourit pour lui-même et lui fournit la réponse qu'il cherchait.

« - Peut-être que… dans les rares occasions où la poursuite d'une juste cause impose un acte de piraterie, la piraterie elle-même peut devenir une juste cause… »

Norrington sourit en approuvant inconsciemment puis reprit son masque d'officier.

« - Monsieur Turner ? »

Will, qui se tenait à distance avec Elizabeth, fut rappelé à ses obligations. Il se retourna vers Norrington mais sentit sa dulcinée qui le retenait par le bras. Il lui fit face et dut affronter son angoisse et la peur de le perdre. Il se rapprocha d'elle.

« - Je vais assumer les conséquences de mes actes.

- C'est bien brave, ça, murmura Wulfran, mais c'est pas ça qui va le sauver. Je serais lui, je sauterai avec la fille.

- Aucun noblesse d'âme, je le savais, » le taquina Ambre.

Pendant ce bref échange, Will avait rejoint Norrington, même si Elizabeth avait eu du mal à le laisser partir, comme si rester à ses côtés aurait pu le sauver.

Le commodore dégaina son épée sous le nez de Will et en regarda la lame.

« - C'est une épée magnifique. Je souhaite que l'homme qui l'a forgée fasse preuve d'autant de précision et de dévotion dans tous les aspects de sa vie.

- Merci, » répondit simplement Will.

Un autre silence suivit, de soulagement pour certains et d'incertitude pour d'autres.

Wulfran se pencha doucement vers Ambre et lui murmura à l'oreille.

« - Tu crois que ce sont parce qu'ils sont riches et puissants qu'ils peuvent se permettre de sortir des débilités pareilles ? »

Ambre sourit.

Les soldats firent demi-tour, suivant leur Commodore, lorsque le sous-officier se permit de rappeler son capitaine.

« - Commodore ! que devient Sparrow ? »

Norrington se tourna vers lui et hésita. Finalement, après un imperceptible haussement d'épaules, il répondit.

« - Je crois qu'on peut se permettre de lui laisser une journée d'avance… »

Il repartit. Ambre hésita à suivre le mouvement pour vérifier que le capitaine Sparrow arrive bien à regagner son navire, mais lorsqu'elle se retourna vers la mer, Will et Elizabeth échangeaient un long baiser, sous le regard bienveillant mais peut-être un peu pervers du gouverneur.

« - On devrait suivre Norrington, lui murmura Wulfran à l'oreille.

- Tu as raison.

- Allez viens, » fit-il en la prenant possessivement par la taille.

Ne t'inquiètes pas, ton tour viendra. Mais ça ne sera pas Sparrow qui te tiendra dans ses bras. Je peux te le jurer.

o-O-o-O-o

Le retour se fit dans une ambiance tout à fait différente. Elizabeth rêvait, le menton posé sur sa main, accoudée à la fenêtre de la voiture. Son père lui posait tout un tas de questions auxquelles elle ne répondait qu'une fois sur deux, perdue dans ses pensées.

Ambre et Wulfran restaient silencieux. Ils attendaient impatiemment de retourner dans leurs appartements pour parler de ce qui venait de se passer.

A peine la voiture arrêtée qu'Elizabeth en sautait. Son père allait la suivre lorsqu'il se rappela ses bonnes manières. Il aida Ambre à descendre puis attendit que Wulfran en ait fait autant pour s'excuser.

« - Je vous prie de m'excuser de vous abandonner ainsi, je dois aller superviser les derniers détails du bal de ce soir. J'espère que le Commodore Norrington sera d'humeur. Il devait épouser ma fille vous comprenez…

- Je vous en prie, répondit Ambre avec son sourire le plus charmeur. Nous saurons retrouver notre route jusqu'à notre chambre.

- Oh non ! je vous fais appeler quelqu'un. »

Le temps d'attendre le valet et de retraverser la demeure, Ambre aurait eu le temps de faire un pull en tricot. Lorsque enfin ils furent de nouveau seuls, Ambre ne put s'empêcher d'exprimer son soulagement.

« - Mon dieu ce que j'ai eu peur ! quand j'ai vu Jack là-bas… tu n'imagines pas.

- Je n'imagine pas, j'ai vu, répliqua Wulfran assez froidement.

- Hein ?

- Ne t'inquiètes pas, les autres étaient trop préoccupés par la performance d'actrice d'Elizabeth pour prêter attention à toi. »

Ambre ne répondit pas. Elle alla s'asseoir sur le lit et entreprit d'enlever ses chaussures. Wulfran se tourna vers elle. Il se mordilla la lèvre inférieure, hésitant.

« - Il y a quelque chose entre toi et Jack Sparrow ? » se décida-t-il finalement.

La pirate leva les yeux vers lui.

« - Comment ça ?

- Réponds-moi franchement.

- Non, il n'y a rien. Si ce n'est que c'est moi qui l'ai aidé à trouver un équipage, à s'embarquer avec Turner pour qu'ils puissent retrouver Elizabeth enlevée par Barbossa. Au moment où j'étais sur son navire.

- Hein ?

- Laisse tomber. Je fatigue.

- Attends. Tu veux dire que, en plus de Norrington, la Swan t'a aussi déjà vue ?

- C'est ça.

- Tu pouvais pas me le dire ?

- Comment voulais-tu que je sache qu'elle serait là ? quoique j'aurais dû m'en douter. J'ai su ce qui était arrivé à Barbossa. Mais j'espérais qu'elle serait morte. De même que Will. Mais lui ne devrait pas être là ce soir.

- Hein ? le forgeron niaiseux aussi ? tu te fous de moi ?

- Ola, ola ! les interrompit Doris en rentrant. Que se passe-t-il ici ?

- Rien, répondirent les deux pirates en cœur d'un air maussade pour l'un, furieux pour l'autre.

- Si c'est rien alors Ambre tu peux venir avec moi. Il n'est pas trop tôt pour commencer à te préparer pour ce soir. »

Le soupir qu'Ambre poussa fut tellement dramatique que Wulfran explosa de rire, oubliant pour quelques secondes les nouveaux problèmes qu'il venait d'apprendre. Il alla jusqu'à elle, la remit ses pieds d'un geste, l'embrassa sur le front et la poussa vers Doris.

« - Aller ! motive-toi ! »

o-O-o-O-o

Seule à barboter dans son bain, Ambre se savonnait d'un air pensif. Et parfois, sa main s'égarait sur son front, là où Wulfran avait déposé un baiser. C'était bien la première fois qu'il faisait ça. Il l'avait fait avec un tel naturel que s'en était profondément déconcertant.

« - Pas encore fini ? »

La voix de Doris la fit sursauter et elle sortit de ses pensées.

« - Non. Je profite.

- Tu vas finir toute fripée.

- Tant pis.

- Et il faut encore te laver les cheveux, » marmonna sa mère adoptive en soupirant. Elle attrapa une bouteille d'un produit jaunâtre et remonta ses manches.

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Enfin propre et sèche, Doris la fit passer à la phase « habillage ». Ambre fut envahie d'un profond désespoir quand elle vit tout ce qu'elle allait devoir enfiler. Bas, jupons, corset, gants et robe. En plusieurs parties la robe.

« - Un peu de courage ! Après, il ne reste que la coiffure. »

Mon royaume contre un pantalon !

Une heure plus tard, Wulfran venait toquer à la porte.

« - Dépêchez-vous un peu, je dois aussi me préparer moi !

- Bientôt fini, répondit Doris, une aiguille entre les dents. Cette mèche… là. Là, voilà. Parfait. C'est fini. Qu'en penses-tu ? »

Ambre se regarda dans la glace. Brune, élégamment maquillée, dans une robe somptueuse, les cheveux remontés sur la nuque, maintenus par un diadème d'argent et des perles, avec quelques mèches délibérément échappées du chignon. Le résultat était étonnant.

« - Ce… ce n'est pas moi, fit Ambre.

- Ça tombe bien, tu es censée être Abigail Smith. Tu lui ressembles au moins ?

- Je ne suis pas sa jumelle, mais pour des gens qui ne l'ont jamais vue, ça devrait passer.

- Dites les filles, y'en a marre, j'entre.

- Heyyy ! protesta Ambre lorsqu'il ouvrit la porte.

- Wooh !

- Quoi ? fit Ambre, hargneuse.

- Nan rien, juste que… la dernière fois, tu étais magnifique, là… y'a même plus de mots pour décrire. »

Ambre ne put s'empêcher de rosir sous le compliment.

« - Heuuu… tiens, fit Wulfran en venant vers elle. T'as oublié ça, dit-il en lui tendant un poignard.

- Merci. »

Sans plus de cérémonie, Ambre mit le pied sur une chaise, retroussa sa robe jusqu'à mi-cuisse et y attacha le poignard.

« - Arrête de la regarder comme ça… murmura Doris sans que Ambre puisse l'entendre.

- Oh ! fit la jeune fille en redressant la tête. T'as pas vu l'au…

- … y'a aucune raison que je ne me rince pas l'œil, se défendit Wulfran. Désolée Doris. »

Ambre lui lança un regard noir.

« - T'as pas vu le deuxième ? j'en ai un autre pareil…

- Je pensais que t'en aurais besoin que d'un.

- On n'est jamais trop prudent.

- Je vais te le chercher. Tu peux me préparer un bain Doris ?

- Je suis peut-être votre domestique, mais seulement quand il y a un témoin.

- S'il te plait, la supplia-t-il du regard.

- D'accord. Va vite. »

o-O-o-O-o

Un domestique venait de frapper à la porte. Doris alla ouvrir. Wulfran quitta la salle de bain, en train d'enfiler sa chemise.

« - Le gouverneur vous attend dans le grand salon.

- Je finis de m'habiller et nous arrivons.

- Je vous attends, monsieur. »

Enfin prêts, Ambre et Wulfran descendirent à la suite du valet. Ce dernier s'inclina après avoir ouvert la porte du salon. Ambre serra la main qu'elle avait posée sur le bras de Wulfran, en tant que digne épouse. La dernière phase du plan s'ouvrait sur une salle remplie de couleurs, de musique et d'éclats de conversation.

Wulfran se pencha légèrement vers Ambre.

« - On fonce dans le tas et on voit où ça nous mène ou bien on est censé avoir un itinéraire précis ?

- Je crois bien qu'on a un itinéraire précis, mais je ne sais pas du tout ce que nous sommes censés faire là tout de suite.

- C'est toi qui es censée tout savoir, j'te rappelle.

- Tais-toi, tu me stresses. »

Ils avaient avancé de quelques pas en même temps qu'ils parlaient. Sur leur droite s'ouvrait une arche donnant sur un autre salon. Dans ce dernier se trouvait le gouverneur Swann. Les apercevant, il ouvrit grand les bras et se dirigea vers eux.

« - Chers amis, vous arrivez à temps. Venez que je vous présente. »

Ambre et Wulfran le suivirent gracieusement et supportèrent en silence d'être menés d'un individu à l'autre. Une succession de noms, de visages, de petites réflexions amusantes, d'anecdotes et de rires. La jeune fille avait l'impression de retomber dans son enfance, à subir à nouveau les fêtes qu'organisait sa mère, toujours à s'éterniser. Heureusement, cette fois-ci elle n'était pas seule. Elle était impressionnée de voir comment Wulfran arrivait à rentrer dans son rôle.

Il avait changé les sujets de ses piques mordantes et amusait son monde, tout en gardant une attitude hautaine et légèrement supérieure.

D'un autre côté, quand on y pense, il a toujours eu cette expression.

Petit péteux va. Mais bon, vu l'homme que c'est, il pourrait presque se le permettre. Beau, intelligent, marrant, un dieu avec une épée à la main… si seulement…

« - Abigail ? ma chérie ? murmura Wulfran.

- Hein ? fut tout ce que Ambre trouva à répondre, perdue qu'elle était dans ses pensées.

- Le Commodore Norrington nous rejoindra plus tard, expliquait le gouverneur. Il doit s'occuper de ce pirate, Jack Sparrow.

- Pourquoi n'avoir pas lancé tout de suite ses hommes à sa poursuite ? demanda Ambre, reprenant pied dans la conversation.

- Ce… forban ne mérite guère d'attentions. Le Commodore le rattrapera sans peine. Et puis, ce n'est pas le pirate le plus dangereux qui rode dans ses eaux. Et de loin.

- Oh ! hoqueta une petite femme, sur la gauche d'Ambre. Et lequel est-ce ?

- Ils sont trop nombreux, hélas, répondit le gouverneur. Mais je pourrais déjà vous citer Jack Rackam, Barbe noire ou encore celui qu'on nomme le terrible pirate Roberts. Ils ont fait plus de victimes à eux seuls que tous les autres pirates réunis.

- Mon dieu ! fit la femme en planquant une main horrifiée devant sa bouche.

- Ne vous en faites pas, nous allons bientôt avoir de nouveaux moyens pour contrer ces bandits. Ce n'est plus qu'une question de temps. »

Wulfran vit Ambre frémir et se rapprocha d'elle. Il passa une main derrière son dos et posa sa main sur sa hanche dans un geste qui se voulait rassurant.

« - Et quels sont donc ces nouveaux moyens ? s'enquit innocemment Wulfran.

- Vous devriez demander ça au Commodore. Il s'aura mieux vous renseigner que moi, » répondit leur hôte en riant.

Avant que Wulfran ou sa charmante compagne n'aient pu insister, un serviteur entra dans le petit salon. Il s'inclina respectueusement devant l'assistance et déclara d'une voix forte et claire.

« - Le dîner est servi. »

Le visage du gouverneur s'éclaira d'un immense sourire ravi.

« - Enfin ! venez, venez, » s'exclama-t-il en offrant son bras à Ambre avec enthousiasme.

La pirate l'accepta avec élégance et Wulfran suivit le mouvement d'un air amusé.

La salle à manger dans laquelle on les conduisit était immense, de forme rectangulaire. Les murs avaient été repeints récemment et les tableaux et les tapisseries ressortaient vivement sur la peinture blanche. Une large cheminée de marbre dressait son imposante masse au milieu du mur le plus long. Sur le mur opposé s'ouvrait une arche, fermée par une porte de chêne par laquelle s'échappait un flot continu de serveurs, tous vêtus d'un costume blanc et bleu, leurs boutons de cuivre brillant à la lumière des chandeliers.

« - Ah te voilà enfin ! » s'exclama le gouverneur en apercevant sa fille.

Elizabeth venait de rentrer dans la salle à manger et avait brillé par son absence précédente, ce qui était loin d'avoir déplu à Ambre. Elle mourrait d'angoisse qu'elle la reconnaisse. Doris avait beau lui dire qu'elle était méconnaissable, elle était terriblement inquiète.

« - Si madame veut bien prendre place… » lui dit respectueusement un domestique en lui tirant sa chaise, et par là même de ses pensées.

Ambre s'installa sur son siège recouvert d'un tissu fleuri et au dossier artistiquement sculpté sans prêter plus d'attentions qu'il n'en fallait au domestique puis s'intéressa au plan de table. Wulfran était installé en face d'elle, à côté du gouverneur, lui-même à côté du Commodore Norrington. Quant à elle, elle était installée à côté de la duchesse de Longton et de…

« - Bonsoir, » lui dit Elizabeth en s'asseyant à sa droite.

Ambre ne put qu'esquisser un faible signe de tête, à court de mots.

O bordel !

Et le comble fut lorsque Will Turner prit place à côté de sa fiancée.

La totale.

Ambre lança un regard désespéré à Wulfran avant de se perdre dans la contemplation des motifs floraux de son assiette en porcelaine. Le jeune homme ne comprit pas immédiatement pourquoi Ambre était d'un coup si mal à l'aise mais il pouvait difficilement lui demander ce qui n'allait pas.

Il ricana discrètement tout seul à cette pensée. Le gouverneur le regarda avec des yeux étonnés et il se racla la gorge en reprenant un air sérieux, espérant faire passer son rire pour une quinte de toux. En relevant les yeux, il croisa le regard d'Ambre, fortement interrogatif. Il lui fit silencieusement signe de laisser tomber. Ambre haussa doucement les épaules et se concentra sur ce qui se passait autour d'elle.

Will et Elizabeth échangeaient des paroles à voix basse et ne prêtait guère attention à elle. Norrington les regardait d'un air digne mais profondément triste, tandis que le gouverneur commençait à discuter avec Wulfran.

Bien. S'ils ont tous l'esprit occupé par… leurs problèmes personnels, y'a moins de risques qu'ils se souviennent de moi.

Une cloche tinta délicatement, prévenant ainsi les personnes réunies que le repas allait être servi. Le défilé de serviteurs portant les plateaux de victuailles commença. Cela rappela douloureusement à Ambre son enfance dans le manoir familial et elle perdit le fil des conversations, submergée de souvenirs plus ou moins heureux.

« - Vous plaisez-vous en Floride ? »

Ambre tourna soudainement la tête vers celle qui lui avait posé la question.

« - Pardon ? fit-elle. Ah. La Floride. C'est… différent de l'Angleterre. On manque cruellement de tout ce qui fait le charme du monde civilisé mais au moins a-t-on un climat tout à fait remarquable. »

Elizabeth rit gentiment à cette plaisanterie. Mais alors que Ambre se détournait pour écouter la conversation de l'autre côté de la table, entre Wulfran, le gouverneur et Norrington, une remarque d'Elizabeth lui fit courir un frisson glacé le long de sa colonne.

« - Vous avez des yeux étonnants.

- N'est-ce pas ? répondit Ambre d'une voix qu'elle espérait calme et claire.

- Je jurerai avoir déjà vu cette couleur.

- Elle n'est pourtant pas fréquente, intervint Wulfran en souriant innocemment.

- En effet. Mais je suis incapable de me souvenir de qui… »

Norrington, curieux, comme la plupart des gens qui avaient entendu leur conversation, se tourna vers l'objet de leur intérêt.

Le cœur d'Ambre manqua plusieurs battements et repartit difficilement, d'un rythme plus erratique que jamais. Même son abordage le plus dangereux et risqué ne lui avait pas fait cet effet là. Ce qui s'en rapprochait le plus était quand elle était seule avec Wulfran.

Ambre prit une inspiration et se força à revenir au calme.

Eh cocotte, reviens sur terre. C'est pas le moment de perdre les pédales.

Le regard insistant du Commodore Norrington faillit la faire s'évanouir.

Mon dieu. La potence m'attend.

« - C'est vrai qu'ils sont vraiment… cela me rappelle quelque chose également mais impossible de dire quoi, dit-il.

- Je vais finir par croire que cette couleur d'yeux n'est pas si rare et que je l'ai épousée pour rien, » plaisanta Wulfran.

Le gouverneur se mit à rire joyeusement, bientôt rejoint par ses voisins. Ambre se détendit insensiblement. Elle coupa un morceau de sa viande et la porta à sa bouche. Tout en mâchant, elle promena son regard autour d'elle. Elle accrocha immédiatement celui d'Elizabeth. Le visage de la jeune fille était tranquille mais trahissait une réflexion intense. Si le sujet était clos pour tout le monde, la fille du gouverneur, elle, n'en avait pas terminé. Comme une chanson qui résonne dans la tête, elle n'aurait de cesse de chercher son origine pour avoir l'esprit tranquille.

Je suis… dans la merde.

L'image d'une corde se balançant doucement au vent se fixa sur sa rétine et elle déglutit avec beaucoup de difficulté. Elle regarda son assiette avec dépit.

Pour une fois qu'on peut manger comme des rois, voilà que j'ai l'estomac complètement plombé. C'est pô juste.

Ils en arrivaient au dessert lorsque Wulfran réussit enfin à aborder un sujet qui leur tenait à cœur : la piraterie et ce que Norrington prévoyait de faire. Tout le repas, les deux pirates avaient dû faire preuve de patience. Wulfran avait joué son rôle à la perfection, s'imprégnant parfaitement de son personnage. Ambre l'avait vu hésiter pour les couverts mais il avait très discrètement regardé ses voisins en buvant un verre de vin avant de les imiter. Il avait esquivé toutes les questions un peu trop pointues avec habileté et répondait avec humour et distinction.

Quant à elle, Ambre avait fait jouer la discrétion. Depuis l'épisode où tous avaient noté la couleur fort remarquable de ses yeux, elle essayait de ne pas trop se faire remarquer. Elle ajoutait un détail de temps à autre, plaçait une petite pique par-ci par-là et riait aux plaisanteries. Toutefois, elle surprit à plusieurs reprises le regard suspicieux de la fille du gouverneur. Elle tâchait de garder un air neutre à chaque fois mais son angoisse de se faire prendre grandissait à mesure que le repas avançait.

« - Et donc vous envisagez de porter un grand coup à tous ces bandits ? demanda Wulfran.

- Un grand coup non. Nous renforçons les mesures que nous avons établies il y a de cela quelques années. Plus de patrouilles, plus de navires pour patrouiller, de meilleurs armements, des hommes plus entraînés. De nouveaux contrôles également sur les navires marchands, dont certains passent par les îles pirates pour éviter les taxes. Lorsque nous serons suffisamment équipés, nous attaquerons Tortuga et les autres villes pirates. Si ces forbans ne trouvent plus de points d'attache, ils disparaitront d'eux-mêmes et se feront capturer. Mais nous n'en sommes pas encore là. D'ici deux-trois ans peut-être lorsque nous aurons de nouveaux navires.

- Enfin. Pour l'instant, plein de petites mesures qui leur rendront la vie impossible.

- C'est ça. Tout cela de façon à ce qu'ils renoncent d'eux-mêmes à la piraterie.

- N'avez-vous pas peur, les interrompit Ambre, que tant qu'il y aura de grands pirates, enfin des pirates craints et respectés, vos mesures soient inefficaces ?

- Vous voulez dire que l'appel de la piraterie sera toujours plus fort que la menace ? demanda Elizabeth.

- Oui : la promesse d'une vie meilleure, malgré les risques que cela comporte.

- La piraterie n'est pas la panacée, la contredit gentiment le gouverneur. C'est une vie dure qui n'amène que très rarement la richesse.

- Au moins ont-ils la liberté, » répliqua sa fille.

Ambre avait encore la bouche ouverte pour dire la même chose et vit que Wulfran regardait Elizabeth avec des yeux ronds. Il se reprit très vite néanmoins et fit une rapide grimace de reproche à Ambre pour qu'elle reprenne son masque d'impassibilité aristocratique.

« - Ce n'est pas parce que le seul pirate que vous avez rencontré avait un brin d'honneur et qu'il vous a aidés que tous les autres sont comme ça, répliqua Norrington. Ce sont des êtres cruels, n'ayant aucun respect pour les lois et les autres. Ils sont une menace pour la société et même pour leurs propres hommes. Combien y a-t-il de capitaines qui règnent par la terreur ?

- Barbe-noir le premier, renchérit le gouverneur.

- C'est vrai, en convint Wulfran en hochant légèrement la tête.

- Ce n'est pas le seul, ajouta Ambre. J'ai entendu dire que le terrible pirate Roberts avait menacé son quartier-maître de lui arracher sa jambe de bois pour en faire des cure-dents parce que le quart de service n'obéissait pas assez vite. »

Wulfran retint de justesse un éclat de rire à ce souvenir. C'était son quart qui était dans la voilure. Et comme d'habitude, il se prenait la tête avec Ambre, cette fois-là sur la façon de déferler les voiles. Les jumeaux étaient venus soutenir la jeune fille puis Arthur s'en était mêlé. Vincent était arrivé et s'était mis à beugler qu'ils étaient insupportables et que le navire n'avançait plus.

Roberts était sorti et, exaspéré de voir que c'était encore eux, avait rugi à Trévor de remettre de l'ordre, s'il ne voulait pas voir sa jambe de bois arrachée et transformée en cure-dents. La menace qui était tombée sur le quartier-maître était tellement comique qu'ils s'étaient tous effondrés de rire sur les vergues.

Pendant les trois jours suivants, ils n'avaient rien trouvé de mieux à faire que se promener partout avec un cure-dent et le mâchouiller avec ostentation devant Trévor jusqu'à ce que leur capitaine les menace de les perforer minutieusement dans chaque articulation avec leurs bouts de bois. Avec réticence, ils les avaient rangés dans une boîte commune placée à la vue de tous dans le dortoir pour ne pas oublier cette journée mémorable.

« - Est-ce vrai ? je n'avais jamais entendu cette anecdote, fit Norrington. Où l'avez-vous entendue ?

- Je ne saurai vous dire, répondit Ambre avec une totale innocence. Je me souviens juste du fait.

- Etonnant. Nous n'avons généralement aucune information sur ce pirate.

- Mis à part ces deux terribles pirates qu'il a sous ses ordres, marmonna le gouverneur.

- Ah oui, acquiesça le commodore. Comment les appelle-t-on déjà ? le Serpent-dragon et le Corbeau ? quelque chose du genre… »

Si Ambre avait pu partir à l'instant en sifflotant l'air de rien, la tête en l'air à regarder les moulures du plafond, elle l'aurait fait.

« - Ah oui ces deux-là. Sans doute deux brutes sanguinaires sans aucune éducation, fit le gouverneur avec mépris. Uniquement intéressés par le sang et l'appât du gain. Ce sont contre ceux-là que le Commodore renforce ses mesures. On ne peut laisser circuler en toute impunité de pareils criminels.

- Vous avez raison, » confirma Wulfran en prenant son verre de vin avec toute la grâce dont il était capable, mêlée de mépris pour tout ce qui n'était pas de sa condition. « Deux brutes sanguinaires sans aucune éducation. »

Ambre masqua un sourire en s'essuyant délicatement les lèvres avec sa serviette.

Des serviteurs apparurent subitement pour enlever leurs assiettes à dessert tandis que d'autres arrivaient avec des rince-doigts.

La jeune fille eut un hoquet. Elle n'avait jamais appris à son comparse ce qu'était ce bol en argent qui venait après le dessert. Elle espérait ardemment qu'il en devine l'utilité toute seule, mais étant donné le sens très développé de l'hygiène chez les pirates, elle en doutait un peu.

Un domestique posa le bol remplit d'eau chaude devant Wulfran avant de se tourner vers le gouverneur. Le jeune homme regarda son bol d'un air intrigué puis haussa imperceptiblement les épaules. Ambre le vit prendre le récipient à deux mains et le soulever, comme pour le porter à ses lèvres. Affolée, elle donna un violent coup de pied dans le tibia en face d'elle.

Le gouverneur poussa un cri de douleur sonore et renversa son rince-doigts sur ses genoux. La pirate se mordit la lèvre d'un air horrifié avant de croiser le regard interrogateur de Wulfran. Tous les regards se tournèrent vers elle.

« - Je suis désolée, je… je ne pensais pas que…

- Ce n'est rien mon enfant, l'excusa le gouverneur avec la tête de l'homme qui n'en pense pas un traître mot.

- Ma femme a toujours eu des problèmes de circulation dans les jambes et a la… mauvaise habitude de les détendre. Je ne me risque plus à exposer les miennes sous une table lorsqu'elle est en face… expliqua Wulfran avec une moue ironique.

- Je suis sûre que tout le monde est ra-vi d'entendre mes problèmes de santé, » gronda-t-elle entre ses dents, tout en se rinçant les doigts avec ostentation.

Wulfran lui répondit de son plus charmant sourire. Et finalement décida, après l'exemple d'Ambre, que ce bol ne contenait pas de la soupe très limpide parfumée au jasmin.

o-O-o-O-o

Et voilà, un chapitre de plus pour cette grande aventure qui franchement, est bien plus longue que ce que j'avais prévu au départ (genre je pensais qu'en 200 pages ça serait torché. La blague.)

La fin est pas terrible, je l'ai déjà dit mais c'est pas grave. Au moins, je vous laisse pas sur un passage horrible où vous m'auriez harcelée jusqu'à ce que je me suicide ou que j'écrive la suite.

Et pour l'information de certaines, ça y est, j'ai fini de découper des vaches en morceaux. Je ne rêverai plus de douche à partir de 16h, c'est merveilleux. On va pouvoir penser à autre chose. Genre à la suite, sans faire trop dans le gore… ^^