19h02. 31 décembre.
J'y croyais pas, mais oui, j'aurais réussi à écrire mon chapitre 45 avant 2011. Wonderfull, je suis trop forte, je m'aime.
Je vous laisse lire, j'ai la flemme de débiter tout un flot de conneries que personne ne lira (Zod'a exceptée sans doute ^^).
Ah, et désolée pour le titre gnangnan, je trouvai rien.
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Chapitre 45
L'envol de l'ange
La salle de bal dans laquelle ils furent guidés après le repas était de taille modeste par rapport à celles qu'Ambre avait pu visiter lorsqu'elle était jeune, mais elle était néanmoins somptueuse. Les murs étaient blancs, recouverts de miroirs, de tentures et de tableaux. Le plafond s'élevait à une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, tout en arches croisées, avec de fines moulures et sculptures sur les piliers. Le plafond lui-même était peint à l'image du ciel, avec quelques petits chérubins voletant en jouant de la musique ou en égrenant des fleurs derrière eux.
Voyant que sa compagne levait les yeux et ne prêtait nulle attention à ce qui se passait autour d'elle, Wulfran se pencha à son oreille.
« - Ne me dis pas que tu veux installer ça chez toi quand même. C'est vieillot.
- Ça n'irait pas dans la cabine de ton père, répliqua-t-elle.
- Pardon ? Wulfran commença à gronder. Jamais tu ne…
- Calme-toi, c'était une blague. Et tu vas attirer l'attention. Souris et tais-toi. »
Wulfran reprit difficilement une expression neutre, vexé de s'être fait réprimandé.
« - Où est-on censé aller ? demanda Wulfran.
- Je ne sais pas. Voir le gouverneur et les autres sans doute.
- Tu as une idée pour arriver jusqu'à Norrington ?
- Pas vraiment. En lui parlant de piraterie peut-être. Il a dit qu'il me raconterait l'histoire de ce qui l'a conduit à attraper Jack Sparrow. Je peux peut-être en profiter…
- Mouais. Mais si tu l'emmènes à l'écart, ça risque de faire jaser.
- Sans doute. Surtout qu'il va me falloir attraper mon poignard en soulevant mes jupes, tout en étant discrète. C'est un détail auquel je n'avais pas pensé.
- Pas faux. En tout cas, il faut tout d'abord l'éloigner des autres et si possible le faire sortir.
- On avisera. Tout d'abord, il faut continuer à faire illusion encore un peu. »
Wulfran lui offrit son bras et ils traversèrent la pièce jusqu'au gouverneur. Ambre salua de nouveau tout le monde d'une petite révérence accompagnée d'un sourire innocent. Elizabeth lui rendit la pareille mais son regard conservait cet éclat d'intérêt.
Pire qu'un roquet cette fille.
La pirate afficha un sourire candide et promena son regard autour d'elle à la recherche de Norrington. Le Commodore était en compagnie d'un lord dont elle avait oublié le nom, voire même l'existence, et paraissait s'ennuyer profondément.
Soudain, des notes s'égrenèrent au sortir d'un violoncelle. La mélodie fut reprise au violon et piano et la musique emplit la salle. Le visage du gouverneur se fendit d'un large sourire.
« - Ah ! que le bal commence ! s'exclama-t-il joyeusement. Aller, en piste ma chérie, » ajouta-t-il doucement à l'adresse de sa fille.
Elizabeth se tourna vers Will. Ambre le vit faire la grimace.
« - Je… je ne sais pas très bien danser, » murmura-t-il à l'oreille de sa dulcinée.
Elizabeth se tourna alors vers Ambre pour obtenir de l'aide.
« - Auriez-vous l'amabilité d'ouvrir le bal avec nous ? »
La jeune pirate ne voyait pas comment refuser. Avant même qu'elle n'ait pu ouvrir la bouche pour gagner du temps en rappelant qu'elle avait quelques problèmes de circulation dans les jambes, Wulfran la prenait par la taille.
« - Allons viens ma chérie. Nous ne pouvons décemment laisser ce jeune homme visiblement terrorisé se retrouver tout seul sur la piste de danse. »
Will Turner le foudroya du regard, tandis qu'Ambre le regardait d'un air interloqué.
Il veut ma mort ?
Wulfran la poussa doucement mais fermement vers le centre de la piste, accompagné de Will et Elizabeth. Il posa une main sur sa hanche, prit sa petite main dans la sienne et lui adressa un sourire conquérant.
« - Aie l'air de t'amuser, ne prends pas cette mine boudeuse, lui murmura-t-il sans cesser de sourire.
- Ça marcherait mieux si tu ne m'avais pas emmenée là… répliqua Ambre vertement.
- Arrête de râler et applique-toi. Je ne tiens pas à avoir l'air ridicule. »
Ambre s'apprêta à lui rétorquer méchamment que si quelqu'un devait avoir l'air ridicule, ça n'allait certainement pas être elle, mais l'orchestre, en voyant deux couples sur la piste de danse, attaqua un morceau entraînant. Wulfran exerça une légère pression sur sa main pour lui signifier le départ et l'emmena avec lui.
Ambre poussa un soupir et se laissa guider. Il était de toute façon trop tard pour essayer de le dissuader. A côté d'eux, Will Turner faisait de son mieux pour suivre le rythme rapide de la musique sans marcher sur les pieds d'Elizabeth. Son regard croisa celui de la jeune femme. Les yeux de la fille du gouverneur semblèrent la transpercer et voir en elle beaucoup plus que ce qu'elle aurait voulu montrer. Elle avala péniblement sa salive.
« - Quelque chose ne va pas ? lui demanda doucement Wulfran.
- Je la sens mal…
- T'en occupes pas pour l'instant. Autant profiter de la fête avant de passer aux choses sérieuses. »
Ambre arrêta d'observer à la sauvette autour d'elle pour reporter son attention sur Wulfran. Il avait l'air détendu, insouciant. Comment faisait-il pour se couper aussi aisément de leur mission, ça, elle n'en savait strictement rien, mais elle décida d'en faire autant. Ou du moins d'essayer.
Wulfran la sentit se détendre sous ses doigts. Elle tourna son visage vers lui et il ne la lâcha plus du regard. Il la rapprocha insensiblement de lui, jusqu'à sentir l'odeur de ses cheveux, en partie masquée par celle de la teinture que Doris avait utilisée. Leur mission lui semblait bien loin et le chant des violons lui faisait enfin comprendre ce que la musique et la danse pouvaient avoir de romantique. Ses doigts se crispèrent un instant sur la robe d'Ambre avant de jouer délicatement avec une décoration en dentelle.
Ce que je ne donnerais pas pour qu'on soit ailleurs…
Il fit gracieusement virevolter Ambre et la réceptionna avec élégance. Il sourit. Sa compagne avait enfin fait céder ses dernières barrières et commençait réellement à s'amuser. A côté d'eux, Will et Elizabeth faisaient bien pâle figure. Le jeune homme paraissait bien pataud par rapport à sa cavalière, contraste encore accentué par leurs voisins. Ambre volait littéralement entre les bras de Wulfran et affichait un sourire ravi.
Lorsque le morceau prit fin, le seul qui parut franchement soulagé fut Will Turner. Il s'excusa auprès de sa cavalière d'avoir été un si piètre compagnon. Elizabeth lui répondit d'un sourire avant de se retourner vers Ambre et Wulfran. Son regard était plus inquisiteur que jamais. Ambre se sentait défaillir intérieurement et chercha le regard de Wulfran.
« - Eh bien, tu m'as surpris : je ne pensais pas que tu pouvais marcher autrement que comme un marin et encore moins danser, fit-elle en essayant de penser à autre chose.
- J'ai eu un excellent maître, » répondit-il sans relever la pique. Au contraire, il déposa un baiser rapide sur sa tempe.
Ambre tressaillit mais ne dit rien.
Ce n'était pas comme si elle pouvait se le permettre, ici et maintenant.
Tandis que l'orchestre entamait un nouveau morceau et que d'autres couples prenaient place sur la piste, les deux pirates et Will et Elizabeth retournèrent vers le gouverneur. Celui-ci les accueillit en applaudissant.
« - Bonté divine. J'ai rarement vu couple plus assorti, complimenta-t-il Ambre et Wulfran.
- Merci.
- Tu étais magnifique aussi ma fille. »
Elizabeth remercia son père d'un gracieux signe de tête.
« - Vous étiez un peu… tendue au début, remarqua le gouverneur à l'adresse d'Ambre.
- Problème de circulation, rappela insidieusement Wulfran.
- C'est cela, confirma Ambre d'une voix qui charriait des glaçons.
- Ah oui c'est vrai ! fit Will. En tout cas, ça a l'air de passer assez vite.
- Ça va, lui dit Ambre en espérant qu'ils changeraient de sujet assez vite.
- Vous faites vraiment un couple charmant, que ce soit dans la danse ou… ailleurs, » ajouta Elizabeth en jetant à Ambre un regard d'une certitude déconcertante.
La pirate sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Elle en était sûre maintenant, elle savait. Elle sentit son cœur commencer à accélérer, comme s'il voulait tester ses limites. Elle fit tourner ses pensées à une vitesse folle, les soupesa, les recoupa, les tortura pour trouver une solution à leur impasse.
Son rythme cardiaque manqua douloureusement quelques battements lorsqu'elle vit Norrington traverser la pièce pour venir jusqu'à eux. Wulfran pivota sur ses talons pour l'accueillir et lancer la discussion. Sur les pirates, évidemment. Pour captiver Norrington et l'emmener à part, autant choisir un sujet qu'il maîtrisait et sur lequel il pouvait répondre sans crainte d'avoir l'air ridicule ou d'agacer son interlocuteur.
Elle le vit l'inviter à prendre un verre et s'éloigner en compagnie du Commodore.
« - Ça ne va pas ? lui demanda Elizabeth.
- Hein ? oh pardon. Ce n'est rien, un léger vertige.
- Vous devriez vous asseoir. Venez avec moi. Will ? tu peux aller chercher un verre d'eau s'il te plait ?
- Bien sûr. Je reviens. »
La fille du gouverneur l'entraîna à l'écart, dans une pièce solitaire. Ambre regarda rapidement autour d'elle. Une baie vitrée donnait sur une grande terrasse, une large ouverture communiquait avec la salle de bal et une porte s'ouvrait dans le fond et donnait sur un long couloir, sans doute utilisé par les domestiques.
Au moins y avait-il potentiellement une sortie.
« - Je vous en prie, Ambre, asseyez-vous.
- Non merci, je préfère rester debout, » répondit Ambre, le regard fixé dehors.
Wulfran et Norrington venaient d'apparaître sur la terrasse, tenant chacun un verre de vin et apparemment en grande conversation.
Mais son inquiétude pour la suite à venir fut interrompue par une illumination. Elle se retourna d'un bloc vers Elizabeth qui la regardait avec un petit sourire satisfait. Elles échangèrent un long regard, sans échanger un mot. Puis Ambre soupira en s'avouant vaincue.
« - … comment ? demanda-t-elle simplement.
- J'avais un doute jusqu'à ce que vous dansiez. Vous avez eu à ce moment-là exactement les mêmes expressions de joie que quand vous étiez sur le navire de Barbossa. Le déguisement n'aura pas fait long feu même si j'avoue qu'il était fort réussi
Vendue pour avoir dansé avec Wulfran. On m'aurait dit comment que je ne l'aurais pas cru.
- Pourquoi êtes-vous ici ? poursuivit Elizabeth.
- Oulah ! encore une idée à la con.
- Mais comment avez-vous… ? qu'est-il arrivé aux Smith ?
- Je… heuuu… tu ne veux pas éviter cette conversation affreusement gênante ? supplia Ambre avec un air désespéré.
- Il faut que tu m'expliques, chuchota Elizabeth en se rapprochant. Je me sens déjà assez mal comme ça, à ne pas vous avoir dénoncé dès l'instant où je t'ai reconnue.
- Je m'en doute mais… »
Leur conversation tourna court : un coup de feu résonna dans la cour, immédiatement suivi de cris. Dans un ensemble parfait, les deux jeunes femmes se tournèrent vers l'origine du vacarme. Sur la terrasse, Norrington se tenait à genoux, une main crispée sur son épaule d'où l'on voyait poindre le manche d'un poignard. Une longue traînée de sang imbibait déjà la chemise blanche du Commodore.
Wulfran se tenait à côté de Norrington, apparemment indécis. Son hésitation ne fut pas longue et il bondit dans l'obscurité.
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Wulfran jura. Tout se passait pourtant pour le mieux. Il avait réussi à intéresser Norrington et surtout, à l'isoler. Il l'avait emmené jusqu'à un serveur pour se servir un verre de vin puis avait prétexté la chaleur et le bruit pour l'inviter à sortir. Il avait repéré le lieu parfait lors du dîner : peu visible de la salle de bal, les seules fenêtres qui s'ouvraient sur la terrasse étaient celles de la salle à manger et celles d'un petit salon, apparemment peu fréquenté. Aucune chance de se faire repérer. Il pourrait y laisser le cadavre de Norrington à l'abri des lumières et avec un peu de chance, il ne serait retrouvé que tard dans la nuit voire le lendemain matin si personne ne se donnait la peine de le rechercher : il était de notoriété publique que le Commodore n'affectionnait guère les bals et préférait l'ascétisme de l'armée.
Toujours était-il que tout allait bien. Ils discutaient des problèmes engendrés par la piraterie, accoudés à la balustrade de pierre avec un verre de vin rouge, fort excellent il devait bien l'avouer. Le moment idéal s'était présenté. Norrington avait le regard perdu dans la baie où étaient amarrés ses précieux vaisseaux et ne prêtait à Wulfran qu'une attention toute limitée. D'un geste souple, le pirate avait dégagé son poignard caché sous sa veste. Il calcula son coup. Un mouvement rapide et précis et la gorge du Commodore serait tranchée. Il n'osait penser « proprement » vu la quantité de sang qui allait suivre. Mais au moins n'y aurait-il aucun bruit, à part quelques gargouillements. Il rattraperait le corps avant qu'il ne s'écroule avec fracas sur le sol et le traînerait le plus discrètement possible à l'autre bout de la terrasse où même la lumière de la lune ne parvenait pas.
Propre et efficace.
Il ne lui resterait plus qu'à aller chercher Ambre et à filer en douce.
Mais forcément, il y avait eu une anicroche. Un plan ne se déroule jamais sans accro, il aurait dû le savoir. Au moment où il allait frapper, sa lame accrocha un rayon de lune. Le garde qui était à son poste sur le toit cria une mise en garde. Wulfran ne sut si Norrington la comprit, vu l'intelligibilité du cri, mais le résultat fut le même : il se redressa brusquement et le coup qui aurait dû lui être fatal ne fit que le blesser. Le Commodore se dégagea et Wulfran lâcha le manche de son arme, toujours plantée dans le bras de sa victime.
Il poussa un juron qui aurait fait rougir même un pirate des plus endurcis.
Un coup de feu retentit et la balle vint faire éclater un morceau de dalle de marbre. Norrington tomba à genoux pour offrir une moins grande surface pour que le tireur puisse continuer son œuvre sans trop de crainte de toucher son capitaine. Wulfran n'y réfléchit pas à deux fois. Il n'avait pas le temps de récupérer son arme avec un Norrington encore en état de se défendre alors que le soldat avait pratiquement fini de recharger son arme.
Il avait le choix entre le suicide et la fuite. Sachant que la fuite était quasi équivalente au suicide. Quasi seulement. Il hésita une seconde entre partir immédiatement ou tenter de lui fracasser la mâchoire pour qu'il évite de parler mais le déclic du fusil au-dessus de sa tête fit pencher la balance assez brusquement vers la fuite. Il bondit dans l'obscurité et fila vers la sortie. Le coup de feu retentit une fraction de seconde plus tard et la balle vint s'aplatir sur la terrasse en faisant voler des éclats de pierre à l'endroit où il se trouvait précédemment.
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Ambre se précipita à la fenêtre et l'ouvrit à toutes volées.
« - Mon chéri ! » appela-t-elle le plus fort qu'elle osa.
Wulfran pila et la vit à la fenêtre, avec Elizabeth derrière elle. Il jura de nouveau. Il s'apprêta à poursuivre et à revenir par où il était venu avant de se raviser. Tous ceux qui avaient entendu les coups de feu, et ils étaient sans doute nombreux, allaient venir dans la salle à manger puis sur la terrasse. Et il n'avait aucun bon argument pour y justifier sa présence ainsi que celle, blessée, de Norrington.
Il s'arrêta dans un coin d'ombre, hors de portée de feu du soldat sur le toit. S'il fallait traverser la terrasse en sens inverse, il serait à découvert. Il espéra qu'il n'était pas aussi bon tireur qu'il en avait l'air.
Le pirate prit une profonde inspiration et s'élança.
Il n'était plus qu'à quelques mètres de la fenêtre, avec Ambre qui l'y attendait cachée dans l'ombre lorsque le coup partit. La balle lui frôla le bras gauche, y laissant tout de même un sillon sanglant, avant de finir sa course dans le mur.
Sauvé !
Le temps que le soldat recharge, il serait à l'abri.
Enfin… de lui.
A peine fut-il à l'abri des balles qu'Ambre se jeta à son cou.
« - Tu… tu n'as rien ? »
Elle le relâcha aussi vite qu'elle était venue.
« - Ça aurait pu être pire. Mais il faut partir d'ici. Tout de suite. »
Un vacarme de bruits de bottes se fit entendre.
« - Ils arrivent ! siffla Wulfran. Vite ! »
Ce fut seulement à cet instant qu'il remarqua réellement Elizabeth et se souvint qu'elle avait sans doute assisté à sa tentative d'assassinat. Mais vu qu'Ambre n'avait pas l'air d'y attacher beaucoup d'importance et que la fille du gouverneur ne s'était pas enfuie en courant, il décida de l'ignorer pour le moment. Il avait d'autres chats à fouetter. Ambre l'attrapa par le bras et le ramena sur terre.
« - Viens, il est trop tard maintenant.
- C'est Calvin Smith ! je l'ai vu attaquer le Commodore ! »
Avec un frisson, ils reconnurent la voix qui accusait Wulfran.
« - Will… murmura Elizabeth. Il était parti chercher un verre d'eau…
- Finie la fuite discrète… fit Ambre.
- De toute façon, avec mon bras qui pisse le sang, ça aurait pas été discret, » répliqua Wulfran en l'attrapant. Il lui montra l'autre porte, de l'autre côté de la pièce. « Essayons par-là : de toute façon, on ne peut guère tenter autrement. »
Ambre acquiesça et le suivit. Alors qu'ils passaient devant la large ouverture qui donnait sur la salle de bal, Ambre jeta un rapide coup d'œil. Elle aurait juré qu'un régiment entier avait pris place dans la pièce d'à côté. Elle en vit un les mettre en joue et viser Wulfran. Toujours tenue par la main, elle se dégagea prestement, retroussa ses jupes et arracha son poignard de sa gaine.
La lame vola à travers la pièce et vint se ficher dans le coup du soldat au moment où il allait tirer. Le coup partit vers le plafond et fit voler en éclats la tête d'un chérubin. La pirate tira son compagnon en arrière pour le soustraire des balles qui se mirent à pleuvoir et ils tombèrent à la renverse aux pieds d'Elizabeth, hors de portée de tir. Les coups de feu firent exploser les coussins du canapé et un nuages de plumes emplit le petit salon.
Heureusement que je ne suis pas allergique.
« - Nous sommes foutus, fit Wulfran.
Faudrait que j'arrête de penser à des trucs stupides dans des situations critiques.
- Prenez-moi en otage, » leur ordonna Elizabeth.
Ambre et Wulfran la regardèrent d'un air étonné par en-dessous.
Elle s'agenouilla pour être à leur hauteur.
« - Tu m'as aidée sur le navire de Barbossa. Je me sentirai coupable si je ne te rendais pas la pareille, » fit-elle en tendant une main secourable à Ambre pour l'aider à se redresser.
Une fois debout, Ambre dégaina son second poignard. Elle passa derrière Elizabeth. Plus petite qu'elle, elle arrivait à peine à voir par-dessus son épaule. Wulfran ricana.
« - Laisse-moi faire. Jamais on ne nous prendra au sérieux comme ça. »
Ambre lui lança le poignard qu'il rattrapa d'un geste vif avant de se placer derrière la fille du gouverneur.
« - Reste bien derrière moi, je ne veux pas que tu sois blessée, fit-il à l'adresse d'Ambre.
- Et toi fais attention, je l'ai aiguisé comme une lame de rasoir. Je ne tiens pas à ce que tu l'égorges malencontreusement.
- Je suis un professionnel, » répliqua-t-il avec un clin d'œil.
- Plaisanter dans les pires situations est un concept de base chez nous, » se sentit obligée d'expliquer Ambre.
Wulfran se pencha à l'oreille d'Elizabeth.
« - A vous de jouer. Soyez convaincante… »
Ils firent un pas vers l'autre extrémité de la salle, vers la sortie. A moins d'un pas de l'entrée dans le champ de tir, Elizabeth se mit à hurler.
« - Ne tirez pas ! ne tirez pas ! »
Wulfran la poussa bien en vue et jeta un rapide coup d'œil derrière lui pour vérifier qu'Ambre était bien à l'abri des tirs avant de se concentrer sur ce qu'il se passait dans la salle. Le gouverneur étouffa un cri derrière sa main. Il était plus pâle que sa perruque. Will Turner bouillonnait de rage de se sentir si impuissant
« - Un geste et elle y passe, menaça Wulfran.
- Vous n'oseriez pas… gronda Will.
- Ne pariez pas là-dessus. »
Encore un pas et ils disparurent à la vue des soldats. Ils passèrent la porte et Wulfran retira son arme du cou de leur otage. Il claqua la porte et les deux filles l'aidèrent à déplacer une commode pour coincer la porte et retarder leurs poursuivants.
« - Allons-y, » intima Elizabeth.
Elle ouvrit la marche avec Ambre et Wulfran surveilla leurs arrières. Puis ensemble, ils se mirent à courir à perdre haleine dans l'espoir de semer les soldats. Ils étaient dans un couloir réservé aux domestiques mais Elizabeth qui avait grandi dans cette maison en connaissait les moindres recoins.
« - Je vais vous conduire aux écuries, » les informa-t-elle avant de piler net devant une tapisserie. Ambre lui rentra allègrement dedans et serait tombée à terre si Wulfran ne l'avait pas rattrapée.
« - Aie ! fit la pirate en se frottant le nez.
- Là ! c'est un passage secret dans le cas où nous nous ferions attaquer. »
Elle souleva la tenture et se glissa dans la mince ouverture. Une fois tous dans l'ombre, elle sortit une clef d'une poche de sa robe et ferma à clef le panneau de bois. L'obscurité était quasi totale.
« - J'espère que ce n'est pas un piège, gronda Wulfran d'un ton menaçant.
- Vous n'avez qu'une façon de le savoir et c'est de me suivre. E piège ou pas, sans mon aide vous n'en sortirez pas vivants. Suivez-moi.
- Et comment ? Il fait noir comme dans le cul d'une baleine !
- Je ne veux rien savoir de tes périples vacanciers, rétorqua Ambre. Chope un bout de ma robe et tais-toi. »
Elle attrapa également la manche d'Elizabeth et ils poursuivirent leur chemin à tâtons. Heureusement, à part un coude et trois marches sur lesquelles Wulfran faillit s'écrouler, ils sortirent sans encombre. Elizabeth poussa une trappe de laquelle dégringolèrent des brins de paille.
« - Nous sommes dans la sellerie. Mon père a fait construire ce passage après mon enlèvement par Barbossa. Il ne voulait pas que l'histoire puisse recommencer.
- Dommage que Barbossa soit mort, je lui aurais bien refilé le tuyau, plaisanta Wulfran.
- Je crois qu'il n'y a personne. On peut y aller, » chuchota Elizabeth.
Elle souleva entièrement la trappe et la posa sur le sol le plus doucement possible. Ambre et Wulfran sortirent à sa suite. Ambre prit un filet et une selle et les passa à Wulfran avant de choisir son matériel. Lorsqu'ils passèrent dans l'écurie, les bruits de poursuite s'amplifièrent, mais les cris et les ordres n'avaient l'air de ne fuser que de la maison. Il n'y avait encore personne dans la cour.
« - Nous sommes chanceux, dit Ambre en passant la tête par la porte de l'écurie. On va pouvoir filer presque discrètement.
- Parle pour toi ! répliqua Wulfran. Je n'ai jamais posé les fesses sur un canasson moi. J'aurais à peine fait trois pas que je serais déjà par terre.
- Tu as un cheval pas trop con à me proposer ? demanda Ambre à Elizabeth en retournant à l'intérieur du bâtiment.
- Celui-là, le baie là. Passe-moi tes affaires, je vais le seller, » dit-elle en prenant les affaires des mains de Wulfran.
En moins de deux minutes, leurs deux chevaux étaient sellés. Wulfran sortit son cheval de son box et jeta un regard inquiet à Ambre. La pirate s'approcha de lui et l'aida à monter. Elle lui tint les rênes le temps qu'Elizabeth lui règle ses étriers.
« - C'est facile tu vas voir, lui expliqua Ambre. Tu tires du côté où tu veux aller, un coup de talon pour le faire avancer et surtout tu serres les genoux pour pas tomber. Et pour t'arrêter, si jamais ça s'avère utile, tu tires sur les deux rênes en te penchant en arrière. Ok ?
- On va dire que oui. Au pire, tu seras là pour rattraper le coup hein ? »
Ambre détourna le regard.
« - Ambre ?
- Vas-y maintenant. Toute seule, je peux les semer.
- Comment ça toute seule ? fit Wulfran en se penchant vers elle d'un air menaçant.
- Pars le premier, arrête-toi dans un coin sombre, attends que je passe et file vers le navire. Je t'y rejoindrais.
- Il n'en est pas question ! je ne pars pas sans toi !
- Wulfran ! si on part ensemble, les chances qu'on se fasse attraper parce que tu te seras ramassé sont tout ce qu'il y a de plus réelles. Et je ne pourrais pas fuir seule en te laissant non plus. Fais-moi confiance !
- Tu me dis de fuir là alors que toi tu ne peux pas ? t'es pas logique !
- Ecoute-moi ! supplia Ambre les larmes aux yeux. Si je rentre seule parce que je n'ai pas pu empêcher qu'ils t'attrapent, que pensera ton père ? tu imagines ? surtout si on avait eu le moyen de faire autrement, ce qu'on a ?
- Mon père n'a rien à voir là-dedans !
- Pour moi si. Wulfran, arrête de discuter, on perd du temps.
- On n'en perdrait pas si tu étais raisonnable.
- Arrêtez tous les deux ! les interrompit Elizabeth. Ambre a raison, si tu ne sais pas monter, vous ne pourrez pas fuir rapidement et ils vous rattraperont. Si elle fait diversion, vous avez une chance.
- Elle a toutes les chances de se faire arrêter, oui ! protesta Wulfran d'une voix déformée par une colère contenue.
- Je pourrais témoigner pour elle, inventer une histoire. Elle n'a rien fait de mal. Et rien ne prouve que c'est une pirate ! »
Pendant un bref instant, Wulfran fut près d'être convaincu. Ambre saisit l'occasion. Elle rassembla les rênes du cheval de Wulfran et les lui fourra dans les mains.
« - Tu fuis, tu te planques un instant, tu attends que je les emmène ailleurs et tu files. Je te rejoindrais.
- Promets-le moi. Jure-moi que tu reviendras. Jure-moi que tu ne te laisseras pas prendre.
- Je ne peux pas te le promettre, mais je t'assure que je ferais de mon mieux. J'ai visité les prisons d'ici et elles ne sont pas vraiment confortables. Très peu pour moi. »
Wulfran sourit.
« - Vas-y ! » lui dit Ambre en assenant une claque sur la croupe de son cheval.
L'animal partit au trot puis prit le galop sous l'injonction de Wulfran. Il passa le portail grand ouvert sous le nez éberlué d'un garde. L'instant de surprise passé, il se mit à hurler et à appeler de l'aide puis épaula son fusil et tira. Le coup passa loin de Wulfran mais le bruit fit accélérer sa monture et il disparut bien vite dans une des ruelles de Port-Royal.
A peine avait-il passé le portail qu'Ambre prit son cheval par la bride et le sortit du box.
« - Il avait vraiment l'air d'un canard. J'espère qu'il n'est pas tombé à deux mètres de la porte. » Puis, se tournant vers Elizabeth, « je te laisse évanouie dans un des box ? ou tu préfères que je te bâillonne ? plaisanta-t-elle.
- Tu n'as pas le temps de me ligoter. Va, je fais fuir les chevaux en même temps que toi.
- Merci. Merci beaucoup.
- J'espère que j'aurais eu raison de vous aider.
- Peut-être qu'un jour j'aurais l'occasion de tout te raconter. »
Les premiers soldats apparurent dans la cour.
« - C'est l'heure du spectacle, fit Ambre en montant en selle.
- J'espère que tu t'en sortiras.
- Moi aussi. »
Elizabeth lui serra le bras en signe de soutien et prit un fouet. Elle ouvrit toutes les portes des box au fur et à mesure et fit claquer son fouet dans les airs. Les chevaux hennirent et, lorsqu'ils se rendirent compte que rien ne les empêchait de fuir la douleur que ce bruit annonçait, ils bondirent hors de leurs stalles.
Ambre laissa le sien prendre le galop au milieu des autres et le guida vers la sortie, couchée sur l'encolure de sa monture. Les autres chevaux restaient groupés autour d'elle et passèrent le portail avec elle. Les soldats durent reculer devant la débandade du troupeau et manquèrent se faire écraser pour certains. Quelques coups de feu partirent mais aucun n'atteignit leur cible et Ambre disparut à la suite de Wulfran.
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Ce dernier, après avoir manqué quelques chutes lors de changements de directions et d'allures et être finalement tombé à l'arrêt dans une cour déserte, dut se rendre à l'évidence malgré quelques réticences : Ambre avait sans doute eu raison. Cette vérité n'empêcha pas son estomac de faire un bond fort douloureux lorsque des coups de feu résonnèrent loin derrière lui.
Il s'était arrêté dans un petit jardin sans éclairage. Les maisons qui faisaient les coins avaient les volets fermés et aucun son n'en émanait. Soit elles étaient désertes, soit leurs habitants étaient couchés. Cette dernière hypothèse était fort possible d'ailleurs, il n'y avait bien que là où ils étaient il y a moins de vingt minutes que les gens pouvaient se permettre de faire la fête sans avoir le soucis de travailler le lendemain.
Il regarda autour de lui, à la recherche du moindre prétexte pour fuir. Il flatta distraitement sa monture et attendit. Son cheval était tout ce qu'il y avait de plus placide et, même s'il avait un peu de mal à le faire avancer, il arrivait à peu près à s'en faire obéir. En tout cas, il espérait qu'il y arriverait jusqu'au moment il aurait rejoint le navire de son père.
Il entendit soudain des sabots de chevaux sur les pavés qui venaient vers lui. Il serra les mains sur les rênes et se prépara à devoir talonner sa monture s'il venait à être découvert. Mais il ne découvrit que deux chevaux en liberté qui trottaient en regardant partout en roulant des yeux et ronflant dès qu'ils rencontraient une odeur inconnue. Ils firent un écart lorsqu'ils virent Wulfran sur son cheval, cachés jusque là. Ils hésitèrent une seconde puis repartirent au petit galop. Wulfran en profita pour les suivre dans une ruelle parallèle pour couvrir le bruit de sabots de sa propre monture. Les gens penseraient sans doute que c'était un autre cheval égaré. En tout cas, il l'espérait. Sinon, il passerait peut-être pour un cavalier solitaire.
Avec toute la grâce et l'élégance du cavalier accompli.
Wulfran pria de tout cœur pour ne rencontrer personne.
Heureusement pour lui, les chevaux, après avoir un instant batifolé dans la ville s'étaient rappelés que les étendues de verdure s'étendaient en dehors de la ville et le menèrent bientôt à l'extérieur. Les environs étaient déserts. Il se trouvait loin de la demeure des Swan et de son agitation et était invisible pour eux.
Il sourit. Oui, il avait une chance de s'en sortir.
Il éperonna sa monture qui prit pesamment le trot. Secoué comme un sac de pommes de terre sur sa selle, il serra les dents et maudit tous les dieux de la terre et d'ailleurs pour avoir osé inventer une créature aussi inconfortable. Et Ambre par la même occasion pour ne pas l'avoir prévenu qu'il risquait de devenir soprano en moins d'une heure.
Ça avait pourtant l'air facile lorsqu'elle montait le cheval de Calvin Smith en Floride.
Il talonna de nouveau son cheval qui prit le galop. C'était nettement moins pire. Et en plus, plus vite il arriverait, plus vite il descendrait de cette créature du diable.
o-O-o-O-o
En quelques foulées, Ambre avait rejoint les premiers abords de la ville. Son cheval était peut-être un peu vif pour elle mais au moins, elle aurait l'avantage d'avoir une monture réactive. Ce qui pouvait potentiellement lui sauver la vie.
Elle poussa un groupe de chevaux devant elle à l'aide de quelques encouragements et vives gesticulations. Le vacarme des sabots sur les rues pavées aurait tiré des bras de Morphée même un ivrogne profondément endormi. Elle n'en demandait pas autant, elle avait juste besoin de rameuter les soldats le plus loin possible de Wulfran. Avant de prendre la fuite à son tour.
La pirate adressa une prière silencieuse à qui voulait bien l'entendre : que les soldats du fort n'aient que peu de chevaux en réserve. Et qu'il n'y en ait pas de disponibles à proximité.
Les chevaux devant elle ralentirent l'allure à l'approche d'une intersection. Elle les fit accélérer d'un geste, bousculant le dernier avec sa propre monture, un imposant étalon isabelle motivé qui adressait volontiers des coups de dents aux croupes à sa portée. Ils bondirent en avant et elle les suivit. Ils caracolèrent dans la rue et elle les serra sur la droite pour les obliger à prendre la prochaine ruelle du même côté. Mais à peine eurent-ils tourné à droite qu'ils pilèrent net.
Ce fut la débandade. Devant eux arrivaient à vive allure un petit groupe de soldats. Les chevaux paniquèrent, surpris de voir débouler sous leurs yeux ce régiment haut en couleurs dont les fusils cliquetaient sur leurs boutons de cuivre. Entre les demis-tours, les bonds les uns sur les autres, les hennissements et les ruades, les soldats furent quelques instants désarçonnés. Mais bien vite, l'un d'eux aperçut Ambre, perchée sur son étalon isabelle. Il lorgna ses jambes sans vergogne, à peine masquées par ses jupes retroussées sur ses cuisses. Il la mit en joue brutalement, avec la pensée que la robe de la demoiselle tranchait singulièrement avec la couleur de son cheval. Malheureusement pour lui, sans doute peu habitué à ces créatures à quatre pattes dont la masse relative du cerveau est plus faible que celle du mouton, son geste fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
Les spécimens grégaires qu'ils avaient devant eux essayèrent de prendre la fuite. La majeure partie d'entre eux firent demi-tour, plus ou moins gracieusement, hennissant et soufflant bruyamment l'air par leurs naseaux. D'autres, plus téméraires, bondirent au milieu des rangs des soldats et galopèrent vers le port. Désorganisés, les coups de feu partirent vers le ciel ou dans les murs, accentuant du même coup la panique qui régnait déjà.
Ambre lâcha les rênes de son cheval qui bondit avec les autres, le plus loin possible de cette cacophonie. Elle le laissa faire quelques minutes, puis reprit doucement les rênes pour le ramener à une allure plus raisonnable. Après avoir dérapé, glissé et manqué tomber à plusieurs reprises sur les pavés glissants, elle trouva que c'était tout à fait justifié. Les autres chevaux, moins apeurés que ce qu'ils avaient été l'instant précédent, s'adaptèrent à son allure. A un croisement, elle fit prendre à gauche à sa monture. Les chevaux devant elle poursuivirent tout droit et la moitié de ceux qui la suivaient fit de même.
Elle refit cette manœuvre à plusieurs reprises. De la vingtaine de chevaux qui s'étaient échappés des écuries avec elle, une demi-douzaine persistaient à la suivre. Il devait y avoir au moins cinq groupes de chevaux dispersés dans Port-Royal et autant de groupes de soldats. Un certain nombre qui ne serait donc pas à ses trousses.
Elle fit passer sa monture au petit trot pour la laisser souffler. Elle ne savait pas exactement où elle se trouvait, mais elle savait qu'elle devait continuer à monter, si possible en direction de l'ouest. A l'intersection suivante, elle tourna à gauche. Cinquante mètres plus loin, une rue s'abouchait sur la sienne. Alors qu'elle passait devant, elle y jeta un coup d'œil et découvrit avec horreur trois soldats à cheval.
Bien que gênée par ses robes, tenue fort peu adéquate pour l'équitation elle devait bien l'admettre, elle fit repartir sa monture sans peine. Trop content de ne plus à avoir à se contenir, son étalon bondit en avant avec une telle joie qu'elle faillit en rester derrière la selle.
Un des soldat essaya tout d'abord de sortir son arme, mais le temps d'épauler son fusil, Ambre avait déjà disparu. Lui et ses compagnons talonnèrent leurs montures déjà écumantes par des recherches intensives et se jetèrent à la poursuite de la pirate.
Ambre ne savait pas comment les semer. Elle espérait, c'était tout ce qu'elle pouvait faire.
A la première croisées de routes, elle prit la montée de gauche puis tout de suite à droite. En haut de la montée, elle reprit à gauche. Les ruelles se faisaient de plus en plus étroites et si son cheval ne réagissait pas à la moindre de ses pressions de jambes, elle se serait sans doute déjà rompue le cou une dizaine de fois.
Brave bête.
Elle le fit changer de pied juste avant de tourner à droite et de se retrouver devant quelques marches. Sans se poser de question, son cheval bondit par-dessus et poursuivit sa route. Derrière elle, les sabots des chevaux de ses poursuivants se faisaient plus lointains. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Le dernier cheval qui l'avait suivi avait abandonné la partie au dernier tournant et reniflait l'escalier avec curiosité.
Tant pis. Au moins les gêneraient-ils lorsque les soldats devraient manœuvrer dans ce labyrinthe quasi noyé dans l'ombre.
Elle ralentit l'allure et prit un petit galop, plus adapté désormais pour choisir la meilleure route. Son étalon secoua la tête, déçu d'être ainsi retenu et lui envoya sans ménagement un filet de bave mousseux.
… merci, ça fait plaisir.
Enfin. Au moins, y'en a un qui s'amuse.
Il caracola encore une minute avant de se calmer un peu.
Je vais avoir de ces courbatures demain ! … si demain il y a.
Elle fut de nouveau confrontée à un escalier que sa monture ne pouvait escalader d'un bond. Après avoir regimbé quelques instants et un coup de rênes bien senti sur l'encolure, il se décida à grimper les marches, d'une démarche quelque peu disgracieuse. Une fois de retour sur un terrain plat, confrontée à un embranchement en croix, elle se décida rapidement pour la ruelle en face d'elle. Elle était loin du port désormais et pouvait décemment penser qu'une sortie de Port-Royal pouvait se trouver quelque part devant elle.
Les voix qui lui parvenaient lui semblaient loin. Elle poussa un profond soupir. Peut-être qu'après tout…
Soudain, l'écho de bottes tapant le sol dans un rythme tout militaire lui parvint. Ils arrivaient sur sa droite, à trois voire deux ruelles derrière elle. Un coup de talons et elle repartit à vive allure. Elle avait de la chance, dans ce quartier de Port-Royal les rues étaient en terre battue et amortissaient le bruit des fers. L'éclairage était par ailleurs médiocre et, sans la lumière de la lune, elle se serait retrouvée dans une pénombre totale.
Au détour d'une maison qui faisait l'angle, elle se retrouva dans une longue ruelle. En face d'elle, derrière une barrière en bois, d'après ce qu'elle pouvait en deviner s'ouvrait un petit jardinet. Et derrière, la liberté.
Elle se trouvait plus loin qu'elle ne l'avait escompté dans les quartiers est de la ville mais toujours était-il que si elle parvenait à atteindre les champs et les bois, elle aurait plus de chance de les semer. Ambre attendit que la lune ressorte de derrière un nuage et fit prendre un galop plus soutenu à sa monture, absolument ravie. Elle le retint juste assez pour que son étalon ne vole pas directement dans le portail, emporté par la vitesse. Il essaya rapidement d'esquiver l'obstacle, inquiet de ce qui pouvait se cacher dans l'ombre créée par une maison de trois étages. Mais Ambre le tenait fermement et il dut se résoudre à sauter.
Un saut relativement maladroit, qui donnait dans une ruelle encore plus étroite et d'un noir presque complet. Ambre ne tomba pas mais s'écorcha un genou contre le mur lorsque son cheval sauta la barrière en se déportant sur le côté. Elle retint difficilement un cri de douleur.
Je sens que c'était une idée à la con.
En trois foulées, ils entrèrent dans le jardinet. Malheureusement, il était construit en terrasse et elle ne pouvait décemment pas demander à sa monture de faire un bond de trois mètres à la verticale, même si ça lui permettait de sortir de la ville.
Elle regarda rapidement autour d'elle. En-dessous d'elle, sur sa gauche, à deux mètres à peine, elle vit une ruelle qui débouchait sur les champs. Si elle pouvait l'atteindre, elle était sauvée. Elle fit faire demi-tour à son cheval et repartit en sens inverse. La barrière la narguait et son autre genou pleurait d'avance de se voir sans doute maltraité. Et derrière… déboulait dans la rue le contingent de soldats qu'elle avait entendu une minute plus tôt.
Définitivement une idée à la con.
Ambre se crut perdue lorsque son cheval tourna de lui-même sur la droite. Elle ne l'avait pas vu, caché dans l'ombre épaisse de l'imposante bâtisse mais elle était passée devant un passage privé qui passait sous la maison et donnait sur la ruelle tant convoitée. Elle se pencha d'extrême justesse sur son encolure mais cela n'empêcha pas son dos de dire bonjour à la voûte.
Elle crut hurler de rage et de désespoir lorsque son étalon s'arrêta devant un portail en fer qui fermait l'accès de la traboule. Elle tendit une main en avant. Derrière elle, les soldats se rapprochaient à vive allure. Elle les entendit ouvrir le portail qui fermait la ruelle et les ordres qu'on leur donnait. Elle reconnut la voix de Norrington.
« - Ne la tuez pas, je la veux vivante ! »
Sa blessure n'était définitivement pas mortelle. Elle trouvait même qu'il récupérait vraiment vite.
Un miracle, s'il vous plait, un miracle…
Sa main parvint à atteindre la poignée. Du bout des doigts, elle parvint à la faire tourner. Un déclic se fit et le portail s'ouvrit.
Sauvée !
Son bref instant de soulagement fit la place à une exaspération sans borne.
Quel est le con d'architecte qui pensait que ça serait mieux de tirer la porte vers l'intérieur ?
Elle entendit quelqu'un derrière elle. Elle ne s'occupa pas de ce qu'il disait lorsqu'elle se rendit compte que son cheval se mettait d'instinct à reculer en voyant que la porte s'ouvrait vers lui. Pour un rien et si elle n'était pas aussi pressée, elle serait descendue lui coller un baiser sur le chanfrein. Ambre parvint à ouvrir le portail en grand.
« - EH ! fit l'homme derrière elle lorsque son étalon lui marcha sur les pieds.
- Désolée, » s'excusa-t-elle platement en faisant repartir sa monture.
Le virage à droite fut un peu serré, surtout avec l'étroit portail et la voûte qui continuait à lui racler le dos, mais elle y parvint sans perdre son autre genou. La liberté s'étendant enfin devant elle, Ambre talonna son étalon qui bondit littéralement en avant, arrachant des mottes de terre meuble au chemin. La chance continua à lui sourire : une de ces boules terreuses atterrit dans l'œil du soldat qui l'avait suivie dans le passage, au moment où il épaulait son fusil et la visait. Les autres, alarmés par ses cris et les bruits de sabots se précipitèrent à sa suite et dans le jardin. Mais le temps qu'ils arment et visent, Ambre était hors de portée.
La pirate savoura l'air libre. Son cheval galopait allègrement sur le chemin entre les champs de blé. La tête dans l'alignement du dos, l'encolure droite, il pouvait enfin donner toute sa puissance. La distance qui la séparait de l'Ecumeur réduisait à chaque foulée de la puissante créature.
Ambre croisa les doigts pour que sa chance dure jusqu'à son retour parmi l'équipage avant de tenter de réorganiser sa robe pour être le moins gênée possible par les tourbillons de dentelle et de rubans qui claquaient au vent.
o-O-o-O-o
Wulfran s'étala lamentablement sur le sable. Ces quelques kilomètres l'avaient littéralement vanné.
« - Saloperie de bestiole ! » marmonna-t-il entre ses dents à l'adresse de sa monture qui s'en allait tranquillement loin de son cavalier, à la recherche de quelques touffes d'herbe, chose plutôt rare sur une plage.
Il cria de nouveau mais avec la lune qui éclairait le paysage d'une lueur argentée, on l'avait sans doute vu depuis le navire. Il se massa l'arrière-train, fort douloureux après cette chevauchée et ses deux chutes et regarda la chaloupe être mise à l'eau.
L'Ecumeur se dressait majestueusement à quelques encablures de la plage. Un sourire naquit sur ses lèvres. Il n'avait jamais été aussi heureux de le voir.
A mesure que la chaloupe approchait de la plage, il put deviner qui étaient à bord. Il ne fut pas surpris de découvrir les jumeaux, Takashi, Arthur et Grégoire ainsi que Korp qui manœuvrait deux rames à lui tout seul. Devant leurs mines inquiètes, il ne put s'empêcher de se sentir coupable. Il avait laissé Ambre.
Wulfran eut soudain envie de vomir.
La simple pensée d'Ambre enchaînée et jetée dans un cachot humide le rendait malade. Le souvenir de Doris, qui les avait accompagnée dans leur périple, acheva de lui donner la nausée. Dans tous les cas, que ça se passe mal ou non, elle devait se rendre chez le vieux contact de son père. Libnik ou quelque chose dans ce go^t-là. Ils seraient revenus la chercher dès que possible. Mais si Norrington décidait de fouiller toutes les maisons à sa recherche…
Wulfran se donna une claque intérieurement. Ça n'allait pas. Il devait se ressaisir, et vite. Il devait prévenir son père de ce qui venait d'arriver et organiser des secours, si cela était possible.
La coque de la chaloupe crissa sur le sable fin. Fred et George en bondirent et coururent immédiatement sur Wulfran, laissant les autres finir de tirer l'embarcation au sec.
« - Où est-elle ? lui demanda durement Fred.
- S'il lui est arrivé malheur, je te ferai souffrir mille morts, » menaça son frère, tout ce qu'il y a de plus sérieusement.
Wulfran leva les mains en signe d'apaisement.
« - Je ne sais pas où elle est, avoua-t-il.
- Comment ça ? gronda Fred.
- Elle a fait diversion pour m'aider à fuir. Je vous raconterai tout après, il faut que je vois mon père d'abord. »
George s'apprêta à discuter mais son jumeau le fit taire.
« - On ne peut pas partir tous les deux à sa recherche. Roberts saura certainement ce qu'il y a de mieux à faire. »
George hocha sèchement la tête, l'inquiétude se lisant ouvertement sur ses traits.
Lorsqu'ils revinrent à la chaloupe, devant leurs visages fermés, les autres pirates n'osèrent poser la question fatidique. Wulfran les rassura comme il le put.
« - Elle était vivante et libre quand nous nous sommes séparés. Et vu comme elle monte mieux à cheval que moi, elle a pu les semer. Elle va arriver.
- Elle a intérêt, » fit Grégoire, également mortellement inquiet par l'absence de la jeune fille.
Les pirates ramèrent comme s'ils avaient le diable à leurs trousses. La chaloupe heurta durement la coque de l'Ecumeur et Korp lança ses ordres beaucoup plus méchamment que nécessaire. Wulfran grimpa sur le pont après les jumeaux et se fit immédiatement happer par son père.
« - Où est Ambre ?
- Elle est… censée arriver.
- Comment ça ?
- Elle m'a laissé en plan sur l'horrible bête là-bas pour faire diversion et me laisser une occasion de fuir lâchement. »
Roberts n'eut pas le cœur d'en demander davantage devant le regard brisé de son fils. Il devinait sans peine ce que cela avait dû lui coûter de la laisser seule pour qu'il puisse rejoindre le navire sans trop d'encombres. Même s'ils avaient mis du temps à pouvoir se supporter, Ambre et Wulfran en étaient presque venus à s'apprécier. C'était un coup dur pour son fils.
« - Ne remontez pas la chaloupe, ordonna-t-il. Et qu'une équipe de volontaires se préparent immédiatement. On va la chercher. Si c'est possible du moins, » ajouta-t-il plus doucement.
Seules les personnes autour de lui l'entendirent et surent que c'était sans aucun doute une tentative désespérée.
Takashi apparut soudainement avec les armes des jumeaux, celle de Vincent et les siennes et les distribua. Ses yeux bridés étaient plus durs que jamais. Il jeta un regard glacé à Wulfran, comme s'il l'accusait de l'absence d'Ambre. Il ne devait pas être le seul à penser qu'il l'avait abandonnée. C'était de notoriété publique que leur entente n'était que purement de forme.
Wulfran serra les poings.
La main de son père se posa sur son épaule. Il leva les yeux vers lui. Un regard suffit pour lui faire comprendre que lui au moins le soutenait et voyait ce qu'il endurait.
De son côté, Vincent fit un commentaire à voix basse.
« - Vous croyez qu'il a pu…
- Non, répondit catégoriquement George.
- Tu pourrais en jurer ? demanda Takashi dans un souffle, toujours méfiant. Je vous jure que je lui passerai mon katana en travers du gosier s'il a osé…
- Il en est dingue, répliqua Fred à voix basse de sorte de n'être entendu que d'eux seuls.
- Quoi ?
- Enfin… j'en mettrais pas ma main à couper, poursuivit George à la place de son frère.
- Mais quand même.
- Mouais, fit Takashi, sceptique.
- A l'eau ! » ordonna leur capitaine lorsqu'ils furent tous armés.
Fred et George s'apprêtaient à descendre dans la chaloupe avec Takashi lorsque leur capitaine leva la main pour leur interdire l'accès à l'échelle.
« - Mais capitaine ! protesta Fred.
- Ne discutez pas.
- C'est d'Ambre dont on parle là !
- Justement. Mettez la deuxième chaloupe à l'eau. Plus on sera nombreux et mieux ça vaudra.
- Y'a pas quelqu'un qui… tenta Takashi.
- Chaloupe, dit Roberts d'une voix dure en montrant l'autre embarcation. Descendre, poursuivit-il en continuant ses onomatopées. Vous. Compris ? »
Les trois garçons se mirent à bougonner mais se discutèrent pas. Roberts retourna à ses affaires, fit signe à un autre pirate de venir avec eux et descendit à son tour. Une fois tous installés dans la barque, ils ramèrent énergiquement vers la plage.
Des coups de feu résonnèrent entre les falaises, brisant la quiétude de la crique. Le silence se fit instantanément sur le navire et tous levèrent les yeux. George se précipita vers le grand mât et y grimpa prestement pour atteindre le nid de pie.
« - C'est elle ! » hurla-t-il à pleins poumons.
Bientôt, ils purent tous distinguer un cheval lancé au grand galop avec une petite silhouette accrochée à sa crinière noire, les volants de sa robe flottant tel un étendard derrière elle. Galopant pour lui barrer la route, à vingt mètres à peine, arrivaient une dizaine de cavaliers, le fusil dégainé.
« - Je t'en prie, ne meurs pas… » murmura Wulfran, les mains crispées sur le bastingage.
o-O-o-O-o
Ambre jura.
Elle avait à peine fait ralentir son cheval dans la pénombre du chemin qu'elle suivait depuis sa sortie de Port-Royal que des bruits de course se firent entendre derrière elle. D'après ses estimations, elle était à moins de deux kilomètre de la petite crique où l'Ecumeur l'attendait.
Son étalon avait l'encolure recouverte d'écume et montrait des signes de fatigue. La course-poursuite qu'ils avaient couru dans la ville du gouverneur Swan avait bien entamé ses réserves.
Elle aussi était fatiguée. Toute la tension des derniers jours qu'elle avait accumulée, le bal, Wulfran et maintenant sa fuite éperdue s'abattait lourdement sur elle. Mais le coup de feu qui siffla à ses oreilles, à moins d'un mètre d'elle lui donna des ailes, ainsi qu'à sa monture. L'adrénaline aidant, ils accélérèrent tant qu'ils purent dans le chemin tortueux. La lune éclairait presque comme en plein jour mais les nuages qui s'évertuaient à masquer sa lumière étaient des plus traîtres.
Son cheval trébucha et manqua s'écrouler. Il se rattrapa de justesse et poursuivit sa course.
Derrière elle, les cris lui semblaient plus proches.
Parmi les ordres qui fusaient de temps à autre, elle reconnut la voix de Norrington.
Décidément, il ne lâche pas le morceau.
Soudain, après un virage, un rayon de lune éclaira un bref instant un petit chemin qui partait sur sa gauche vers les falaises. Après un instant d'hésitation, elle fit virer son cheval qui s'engagea au trot dans le sentier en pente. La lune se cacha de nouveau derrière un épais nuage, les plongeant dans la pénombre. L'étalon isabelle glissait souvent tandis que des pierres roulaient sous ses sabots. Ambre allait se maudire d'avoir encore eu une idée aussi stupide lorsqu'elle se rendit compte que ses poursuivants avaient continué tout droit et l'avait dépassée.
Elle espéra qu'ils ne s'en rendraient compte que quelques minutes plus tard et surtout, que le chemin tournerait vers l'intérieur des terres tandis qu'elle longerait la côte.
La lune revint et elle put découvrir un peu mieux le sentier qu'elle empruntait. Elle soupira de soulagement. Il suivait bien la falaise et quelques arbres et des champs les séparaient du large chemin qui reliait Port-Royal à la ville suivante dont elle ignorait le nom.
Elle s'en moquait royalement d'ailleurs.
Tout ce que je veux, c'est rentrer vivante. Atteindre cette crique.
Elle mit son cheval au pas. Ils étaient plus silencieux ainsi et elle entendrait mieux si ses poursuivants refaisaient surface. Elle espéra qu'ils n'arriveraient jamais jusqu'au navire, en tout cas pas avant elle car elle voyait difficilement comment rejoindre son équipage dans ce cas-là.
J'espère que Wulfran a réussi à s'en sortir. S'il est tombé et que Norrington le trouve…
Un frisson désagréable lui picota la colonne vertébrale. Il y avait des choses auxquelles elle devait éviter de penser avant que tout ne soit fini.
Son cheval s'arrêta soudain pour se gratter la joue contre sa jambe avant de repartir d'un pas vif. Elle regarda ses oreilles, parfaites indicatrices de ce qui pouvait se trouver autour d'elle. Norrington en l'occurrence. Ambre espérait que son étalon les détecterait suffisamment tôt pour qu'elle puisse fuir.
Comme sa monture était assez indifférente à ce qui se passait autour d'eux, elle put promener son regard à la recherche de la crique où se trouvait l'Ecumeur et sa garantie de longévité. Et soudain, elle le vit. Les mâts de son navire se balançaient doucement au gré de la houle, à moins de trois cents mètres devant elle.
La pirate s'apprêta à talonner sa monture lorsque celle-ci s'arrêta net, la tête haute et les oreilles dressées. Ambre suivit la direction qu'il indiquait. Un groupe de cavaliers se tenaient plus haut sur la colline. Ils avaient bien suivi le chemin qui grimpait doucement sur les hauteurs de l'île, mais de là où ils se trouvaient, eux aussi avaient aperçu le vaisseau. Elle en vit un qui indiqua le navire du doigt mais ils restèrent immobiles. L'un d'eux semblaient proposer de retourner en arrière.
Ambre avala sa salive.
Elle hésitait.
Elle avait peur. Connaissant Norrington et son horreur d'être pris au dépourvu, il était capable d'envoyer un de ses hommes en arrière pour prévenir l'armada de venir arraisonner ce navire de si sinistre réputation et si aisément identifiable. Et il n'irait sans doute pas voir de plus près s'il avait raison ou non. Il n'était pas bête à ce point.
Dommage. Entre les balles et les boulets de canon, on aurait pu finir notre mission…
De plus, là où elle était, ils pouvaient facilement la voir. Il suffisait que la lune se redécouvre et qu'ils regardent dans la bonne direction.
Son choix se limitait donc à parier sur l'intelligence de Norrington ou à risquer sa peau pour prévenir les siens. Dans les deux cas, elle avait une chance sur deux de survivre.
Ambre resserra les mains sur ses rênes. Son cheval piaffa.
Quelle était la chance qu'ils poursuivent uniquement leurs recherches et fassent demi-tour, sans se préoccuper plus que cela de ce navire ayant jeté l'ancre illégalement, au dépit de toutes taxes d'amarrage ?
Un cavalier fit demi-tour et partit au petit galop vers Port-Royal, par où ils étaient venus.
Aucune.
Bien, je crois que je n'ai plus le choix.
Ambre arrangea ses jupes, prit une profonde inspiration et éperonna sa monture. Bien que fatigué, son étalon répondit au delà de toutes ses espérances. Il prit le mors aux dents et galopa à perdre haleine.
Elle n'entendait plus que le bruit des sabots fracassant la terre sèche, ne sentait plus que le vent lui fouettant le visage, lui apportant en même temps l'odeur des embruns de l'océan.
Chez moi…
Laissez-moi rentrer…
Délaissant la vue salvatrice des mâts de l'Ecumeur, Ambre jeta un coup d'œil sur sa droite. Norrington et ses hommes s'étaient lancés à sa poursuite. Ils l'avaient devancée sur le chemin et tentaient désormais de lui barrer la route.
Un coup de feu résonna dans ses oreilles et elle se pencha instinctivement sur l'encolure de sa monture, l'adjurant d'accélérer. Une balle la fleura et elle entendit distinctement Norrington hurler de la prendre vivante. Elle avait peut-être une chance.
Elle arriva à moins de deux mètres du bord de la falaise. Elle se trouvait à une vingtaine de mètres au-dessus de l'eau et…
Ô malheur !
Le sentier qui descendait vers la plage se trouvait à une centaine de mètres plus loin. Norrington poussait sa monture dans la descente pour y arriver avant elle, au risque de se rompre le cou. Ses soldats le suivaient dans le même état d'esprit.
Ambre voulut tout d'abord tenter la folie de tenter de l'atteindre avant eux mais dut se rendre à l'évidence : c'était impossible. Elle se jetterait dans la gueule du loup. En-dessous d'elle, elle entendait les pirates l'encourager, mais elle sentait leur désespoir presque palpable.
La chaloupe était à l'eau et ils filaient vers la plage, armés jusqu'aux dents. Ils étaient trop nombreux pour la petite embarcation, bien suffisant en nombre pour faire face au Commodore et ses hommes. Cependant ils arriveraient trop tard pour l'aider. A pied contre des chevaux même fatigués, ils n'avaient aucune chance de la libérer si elle était capturée. Et ils le savaient aussi bien qu'elle.
Un autre soldat tira et la balle explosa sous les sabots de sa monture, la faisant se cabrer de frayeur. Elle faillit perdre l'équilibre mais se retint de justesse.
« - Ambre ! »
Le cri déchirant de Wulfran lui vrilla les tympans.
Elle tourna vers lui deux grands yeux effrayés, même s'il était trop loin pour les voir.
Ambre se ressaisit en un instant. Elle ne pouvait pas le laisser sans tenter l'impossible. Elle lui avait promis. Promesse idiote et intenable, elle devait bien se l'avouer mais promesse tout de même.
Je ferai de mon mieux. Quelle idée.
Une fois que les sabots de sa monture eurent touché le sol, elle la fit volter et repartit à toute allure.
« - Visez le cheval, ne la tuez pas ! » hurla Norrington.
Le coup partit.
L'étalon d'Ambre poussa un hennissement suraigu avant de s'effondrer sous elle. La jeune fille fit un vol plané et fit une culbute impressionnante. Un peu sonnée et le souffle coupé, elle se redressa aussi vite qu'elle put. Elle jeta un regard désolé à sa vaillante monture qui peinait à se redresser. Du sang jaillissait en flots noirs de sa croupe. La lune y jetait de sinistres éclats argentés.
Ambre jeta un regard assassin à ses poursuivants avant de se mettre à courir.
Un des soldats eut le culot de rire.
« - Où espères-tu aller ainsi, ma fille ? »
Ambre leur jeta un regard par-dessus son épaule. Ils avaient même eu l'indécence de passer au pas, persuader de l'attraper, faisant durer son supplice et celui de ses camarades impuissants.
C'est ce qu'ils croient.
Ses yeux de miel reflétèrent un court instant tout le mépris qu'ils lui inspiraient. Elle vit Norrington blêmir et lui adressa un sourire cynique. Lui au moins avait la décence de comprendre jusqu'où elle pouvait aller.
Elle poursuivit sa course sans s'arrêter. Elle entendit vaguement des cris qui lui parvenaient. Des soldats ou des pirates, elle n'aurait su le dire. Pour l'instant, elle volait. Elle espéra que la chute ne serait pas trop douloureuse.
o-O-o-O-o
Une.
Deux.
Trois secondes avant le « plouf » fatidique.
Ce furent les plus longues de toute la vie de Wulfran.
Quand il l'avait vue tomber de cheval et se mettre à courir, il avait pensé que non, ce n'était pas possible, elle ne pouvait pas faire ça. Elle n'était pas folle à ce point-là.
Il avait eu tort.
Il l'avait regardé sauter. Tout comme tous les pirates à ses côtés, il s'était senti impuissant. Et il avait compté les secondes.
Un saut de l'ange.
Cette folle avait plongé du haut de la falaise, préférant le suicide à la pendaison.
A la réflexion, il aurait peut-être fait pareil.
Un silence de mort s'était abattu sur le navire. Même les poursuivants d'Ambre avaient l'air de garder le silence.
Une vague s'écrasa contre la falaise, faisant voler une gerbe d'écumes.
Elle n'était toujours pas réapparue. Et ça commençait à faire long.
Il ne pouvait pas y croire.
Il ne voulait pas y croire.
Ambre…
Soudain, elle creva l'eau, rejetant en arrière sa longue chevelure, telle une sirène, aspirant une grande goulée d'air. Ce fut à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il avait retenu sa respiration.
Il ne réfléchit pas une seconde de plus. Il enleva sa veste. D'un geste souple, il sauta sur le bastingage et plongea. Du coin de l'œil, il avait vu les jumeaux se précipiter vers le bord du vaisseau en faisant de même, à l'instant précis où Ambre avait réapparu.
Takashi avait voulu faire de même mais s'était rappelé au dernier moment qu'il nageait comme un chat. Autrement dit, mal et sans apprécier ça.
La mer était calme et ils ne leur fallut guère de temps pour atteindre la jeune fille.
Du haut de la falaise, Norrington et ses hommes rechargeaient leurs armes. Ambre avait nagé le plus loin possible sous l'eau en se rapprochant du navire. Dans la nuit, la mer était noire et impénétrable et personne ne pouvait la voir. Notamment le Commodore et sa clique. Aucun n'avait tiré, la croyant morte.
Norrington se dit un peu tard qu'il aurait dû ordonner à ses hommes de plomber les flots, au cas si improbable où elle aurait survécu à sa chute.
« - Aidez-moi, je coule, parvint-elle à articuler avant d'être ensevelie sous les flots.
- Que crois-tu qu'on vient faire là ? répliqua Wulfran en l'aidant à se maintenir la tête hors de l'eau.
- Venir mater.
- Ah oui… les fringues mouillées. Un vrai plaisir. »
Un premier coup de feu partit et fila vers le fond.
« - Ça va Ambre ? fit un George affolé.
- J'ai vu mieux, répondit Ambre en indiquant leurs agresseurs de ses mains écorchées et sanguinolentes.
- Que…
- Pas assez de fond.
- T'aurais pu t'en douter, la gronda doucement Fred.
- J'ai eu le temps de peser le pour et le contre, de bien prendre en compte tous les avantages, tout ça… »
Elle fut interrompue par une vague qui la fit avaler de travers. Un autre coup de feu les frôla. Ils se turent et se concentrèrent pour retourner le plus vite possible vers le navire et sa relative sécurité.
Ils arrivèrent en même temps que la chaloupe. Les hommes du Commodore avaient cessé de tirer : ils étaient trop loin.
En voyant qui se tenaient dans la chaloupe, c'est-à-dire son capitaine, son second, le quartier-maître, Vincent, Grégoire, Arthur et six autres pirates, Ambre fit semblant de se vexer.
« - Alors comme ça, vous n'êtes même pas dans le premier bateau de secours ? attaqua-t-elle les jumeaux.
- On descendait le deuxième, répliqua George. Ils avaient la flemme de la descendre.
- C'était pour leur laisser le temps de se calmer, expliqua Roberts en lui tendant une main secourable. Les connaissant, ils seraient partis en courant sans nous attendre, en hurlant des insanités. Ça nous laissait le temps de prendre un peu d'avance… »
Une fois assise dans la chaloupe, Ambre le regarda d'un air soupçonneux.
« - Vous vous moquez de moi.
- Malheureusement non.
- Plus tard les explications, grogna Korp. Ils vont pas tarder à se lancer à nos trousses.
- Il a envoyé un cavalier les prévenir à Port-Royal juste avant de se remettre à me courir après, les informa Ambre en y repensant.
- Raison de plus pour filer rapidement. »
Une fois tous debout sur le pont, Roberts donna ses ordres. Ses hommes se mirent immédiatement au travail, avec rapidité et efficacité. Les chaloupes furent remises à bord et amarrées tandis que d'autres pirates s'occupaient de remonter l'ancre et de déferler les voiles.
Le capitaine de l'Ecumeur se tourna vers Ambre et Wulfran. La jeune fille était assise, adossée au bastingage tandis que Wulfran veillait sur elle d'un air protecteur.
« - Allez vous changer et attendez-moi dans ma cabine.
- Oui capitaine. »
Roberts tourna les talons et dirigea vers la barre. Wulfran aida Ambre à se remettre debout. Lorsqu'il eut ses mains dans les siennes, il ne put s'empêcher de les garder dans les siennes et de les regarder.
« - Tu les as pas ratées, commenta-t-il.
- J'ai pas raté le reste, c'est déjà pas mal.
- C'est vrai. Je crois que tu n'imagines pas à quel point ça m'aurait fait chier que tu t'exploses le crâne, lui dit-il en la regardant intensément dans les yeux.
- Je t'avais dit que je reviendrai, répondit Ambre en dégageant ses mains d'un air gêné.
- Je serai allé te chercher sinon. »
Ambre eut un petit rire.
« - Ne sois pas bête.
- Tu as raison, je ne serai pas aussi stupide. »
Il passa un bras protecteur autour de ses épaules et l'emmena vers le dortoir. Fred et George les attendaient assis sur les marches. Lorsqu'ils arrivèrent, les questions fusèrent. Ambre sourit. Il y avait des choses qui ne changeaient pas.
o-O-o-O-o
Du haut de son cheval, toujours perché en haut de la falaise, Norrington regardait l'Ecumeur se mettre en branle. Ses yeux perçants se posèrent sur la figure de proue, ce dragon si détestable.
Il porta sa main à son bras, bandé du mieux possible par son médecin personnel mais néanmoins douloureux. Il laissa retomber son bras et serra le poing sur la poignée de son épée. Enfin. Enfin il allait pouvoir arrêter le terrible pirate Roberts.
« - Nous rentrons. Dites aux hommes de laisser tomber la recherche de Sparrow. Nous avons une proie beaucoup plus intéressante ici.
- Bien Commodore.
- Faites préparer tous les navires sur l'heure. Nous partons à leur poursuite. »
Un sourire naquit sur les lèvres de son sous-officier. Cette affaire lui plaisait.
O-o-O-o-O-o-O
Ce chapitre me trottait dans la tête depuis trèèèès longtemps. Trop sans doute. J'avais eu plein d'idées pour le bal, que j'ai oubliées pour certaines et pas réussies à retranscrire pour d'autres. Le principal y est quand même.
Du coup je me suis rattrapée pour la suite. J'espère que ce chapitre vous a plu quand même.
Sinon, en ce qui me concerne, je n'aurai bientôt plus de vie sociale jusqu'à septembre prochain ou presque. Je vais faire ce que je peux pour écrire mais je ne garantis rien. Je vous tiens au courant sur mon profil, comme d'hab.
Bisous à toutes (tous ?)
Archange (qui s'en va tenter de piquer la bouteille de champagne dans le frigo pour se saouler en avance…)
