Chapitre 5 : EcoleS de Sorcellerie
Depuis qu'elle avait onze ans, c'est-à-dire environ quatre jours, Luce Pangier savait donc qu'elle était sorcière. En vérité elle ne savait pas vraiment ce que cela pouvait sous entendre, à part le fait évident qu'elle était capable de faire des choses étranges, que les autres enfants de son âge ne voyaient que dans les films. Et comme exemple de chose étrange : elle avait reçu du courrier envoyé par hibou, une lettre d'admission dans une école de sorcellerie.
Au premier abord, Luce avait plutôt réagit froidement à l'idée de partir dans une école aussi bizarre. Puis sa mère l'avait rassurée quant à la nature des sorciers, qui étaient en fait des gens normaux avec des facultés spéciales, et pas des monstres comme on peut s'en imaginer après avoir lu tous les contes pour enfants tels que Blanche Neige.
A présent Luce se posait un nombre incroyable de questions sur ce monde inconnu que sa mère ne voulait pas qu'elle rejoigne ; car comme tout le monde le sait, ce qui est interdit ou tabou est un sujet encore plus vif de curiosité.
La question primordiale était pourquoi sa mère, qui connaissait le directeur de l'école et semblait l'apprécier, et qui paraissait aussi attirée que Luce par ce nouveau monde ne voulait-elle pas que cette dernière aille dans cette école ? Après tout, la plupart des enfants vont à l'école alors pourquoi elle, qui était une sorcière, ne pouvait elle pas intégrer cette école ? Et qu'est ce que sa mère pouvait bien avoir raconté à cet Albus Dumbledore dans la lettre qu'elle avait renvoyée par hibou ?
Un après midi, Luce voulu aborder le sujet pour en savoir plus. Elle ne savait pas vraiment quoi demander à sa mère, quelles précautions elle devait prendre pour espérer une réponse favorable. Et surtout, elle redoutait que celle-ci ne se mette en colère. Finalement, elle rentra dans le vif du sujet :
« -Maman, pourquoi je ne peux pas y aller ?, dit elle très vite, soulagée que la question soit posée clairement. »
Lise fut embarrassée. Elle comprenait ce que ressentait sa fille, cette curiosité et cette excitation à propos de l'école Poudlard. Lise se contenta de rester silencieuse et de changer de pièce. Sa fille fut surprise par cette réaction et se posa encore plus de questions. Etait-ce donc un sujet si tabou que cela ? Pourquoi refusait-elle d'expliquer quoi que ce soit ? Luce essaya de se convaincre qu'il suffirait d'attendre et que le silence de sa mère finirait bien un jour, surtout si sa fille la harcelait jusqu'à ce qu'elle cède à la pression et lui donne toutes les réponses.
Pendant qu'elle réfléchissait comme l'aurait fait un espion miniature sur les meilleurs moyens de faire parler sa mère, on sonna à la porte.
Luce alla ouvrir car sa mère était partie vers les chambres. Une jeune femme se présenta à elle et demanda à voir sa mère, prétendant qu'elle avait un cadeau à lui offrir. Luce fronça les sourcils puis appela sa mère. Les deux jeunes femmes échangèrent quelques mots :
« - Bonjour ! Je m'appelle Chloé Servès, et je travaille chez Porc&Bean's, j'ai un magnifique cadeau de bienvenue à vous offrir !, fit la jeune inconnue sur un ton de récitation.
- Je ne connais pas cette marque… je ne vois pas de quelle bienvenue vous voulez parler, fit Lise sur un ton plus sec et méfiant.
Lise détestait les vendeurs au porte à porte, ils vous baratinent pendant une heure même si vous vous entêtez à leur expliquer que rien ne vous intéresse. Et au final, il y a toujours une arnaque ou un attrape-couyon.
- Eh bien Porc&Bean's est une toute nouvelle association d'artistes amateurs qui proposent au public diverses œuvres d'art susceptible de décorer la maison. L'association Porc&Bean's offre un cadeau de bienvenue à tous les habitant du quartier, à l'occasion de l'installation de nos locaux à trois rues d'ici ! Avez-vous un mur vide dans votre salle à manger ? Un espace triste dans votre jardin ? Je suis certaine que notre catalogue contient un tableau ou une sculpture qui vous ravira !, énonça-t-elle avec un sourire Colgate*.
- Non, franchement, je ne suis pas intéressée par quoi que ce soit, merci, répondit Lise en essayant de refermer la porte.
Mais la jeune vendeuse persista, et Lise n'eut pas le temps de fermer la porte que la jeune femme reprenait déjà la parole :
- Veuillez au moins jeter un coup d'œil à notre catalogue, c'est un cadeau de bienvenue, vous pouvez choisir l'article qui vous plait ! C'est gratuit et sans obligation d'achat ultérieur.
Lise commença à faiblir : « Rrooh … Après tout c'est gratuit… Prends le premier truc que tu vois et vire cette chieuse de ton perron ! »
- Très bien je vais regarder, mais après vous partez !, fit Lise d'un ton expéditif et sans appel.
La vendeuse lui présenta le catalogue sous le nez en un tiers de seconde. Vraiment impressionnant … Luce, qui était toujours à côté de sa mère, demanda à regarder elle aussi, pour choisir. Lise ne prêtait absolument pas attention aux articles présentés, mais observait d'un regard mauvais cette colporteuse, en essayant de trouver quelle était l'arnaque, laissant sa fille choisir.
- Celui là !, fit Luce en adoptant une mimique assez précieuse. Je l'aime bien!
- Je vois que Mlle est sensible à l'art, se réjouit la vendeuse. Ce tableau a été peint à l'occasion de…
- Bon ça va on le prend, point final, vous passez à la maison suivante ! Ouste !, ordonna Lise à renfort de gestes explicatifs.
La jeune femme sortit de son sac à bandoulière un rouleau de toile peinte, leur donna, et fit ses au revoir et remerciements à la porte d'entrée, que Lise venait de lui claquer au visage.
Luce toute contente, alla punaiser le tableau sur un mur de sa chambre, loin des yeux de sa mère qui était excédée et qui se lançait dans un monologue ronchon à propos des vendeurs au porte à porte. Le tableau était de petite taille, et de piètre qualité, mais Luce l'avait choisi parce qu'elle aurait juré que lorsqu'elle regardait l'image du tableau dans le catalogue, elle avait vu le cavalier du dix-neuvième siècle représenté sur la toile lui faire un clin d'œil. Et quelque chose lui disait que ce tableau avait peut-être un rapport lui aussi avec son anniversaire, comme la lettre de l'école de magie…
Dans l'heure qui suivit, un hibou délivra une enveloppe, quelque part dans le nord de l'Angleterre, à quelqu'un qui habitait dans une tour au château de Poudlard, à côté de Pré-au-Lard. Albus Dumbledore recevait une note qui l'informait que son tableau avait bien été livré à destinataire.
Albus Dumbledore était un homme plein de ressources et d'imagination. Quand il avait reçu la lettre de Lise Pangier qui lui expliquait que sa fille ne viendrait pas en Angleterre cette année ni la suivante ni celle d'après, il avait réfléchi au meilleur moyen de contourner son autorité pour attirer cette élève si spéciale dans son école. Pas pour le plaisir d'augmenter ses effectifs, mais parce qu'il se devait d'offrir à cette jeune sorcière un enseignement adéquat, pour son bien et celui de tous…
Il ne pouvait pas faire venir Luce si sa mère s'y opposait, et de toute manière, il n'en avait pas l'envie.
En vérité la lettre de Lise et son contenu avaient déclenché une dépression chez le mage que l'on disait le plus puissant de Grande Bretagne. Albus avait passé trois jours entiers assis face à sa fenêtre qui donnait vue sur la montagne, sans rien faire ni même s'alimenter. Il avait reçu une atroce nouvelle… et bien que ce ne soit pas la première de sa vie, celle-ci l'affecta particulièrement. Peut-être s'était-il attaché malgré lui à cette jeune femme qu'il avait aidé ?
Dans sa lettre, Lise Pangier avait clairement expliqué à Dumbledore pourquoi elle ne voulait pas se séparer de sa fille : elle souhaitait profiter au maximum de sa compagnie et lui donner le plus d'amour possible.
On avait annoncé à Lise, un an ou deux après son accouchement, qu'elle avait une grave maladie dont on ne se remet pas : le S.I.D.A. Lise avait eut pendant quelques années des fréquentations pas vraiment recommandables, et la drogue l'avait poussée à partager plusieurs fois des seringues avec plusieurs autres junkies du squat. Ce qui devait arriver était malheureusement arrivé. Dans son malheur, Lise avait une chance énorme : sa fille n'était pas infectée par le virus du V.I.H.
Elle-même en revanche était destinée à mourir d'une maladie opportuniste, d'ici dix à vingt ans.
Seulement voilà, Luce avait onze ans. Et Lise entrait dans les dix dernières années de sa vie. Voilà pourquoi elle avait tant de mal à s'imaginer que sa petite fille, la chair de sa chair, s'éloigne d'elle pendant toute l'année scolaire.
Albus avait donc réfléchi, dans sa période d'inaction physique qui ne fut pas une période de relâchement intellectuel, à un moyen d'établir un lien avec Luce, pour pouvoir la surveiller d'un œil, et si le pire arrivait, la recueillir à Poudlard. Il avait opté pour la technique des tableaux correspondants : un cadre vide était suspendu sur le mur de son bureau parmi les dizaines d'autres tableaux et la deuxième toile venait donc d'arriver chez les filles Pangier. Albus espéra ainsi avoir souvent de leurs nouvelles et surtout s'informer de l'avancement de l'apprentissage magique de Luce sous le nez de sa mère, sans pour autant les séparer. C'était une solution provisoire : il devait convaincre Lise d'envoyer sa fille à Poudlard, aussi dur cela soit-il et aussi cruel que cela paraisse, car sa fille avait une destinée vraiment originale, même comparée à celles des autres sorciers.
Il jeta la note postale dans une poubelle de bureau en bois sombre, et la boulette de papier disparu avant d'atteindre la fin logique de sa trajectoire. Il se rassit sur son siège et reprit ses activités normales.
Une autre famille avait été bouleversée par la réception d'une lettre en provenance d'une école de sorcellerie, russe celle-ci.
Le soir où était tombée la nouvelle que leur fils était sorcier, les parents de Lev s'étaient concertés. Ils avaient même discuté toute la nuit du contenu de la lettre, assis à la table de la cuisine, prenant des boissons chaudes les unes après les autres.
Lev avait dormi dans sa chambre ce soir là. Seule une touffe de cheveux noirs dépassait du haut de la couverture. Il y avait été invité par son père, à sa surprise, et n'avait pas refusé de profiter d'un toit et d'une couette.
Ekaterina et Vladimir Sviatoslav avaient débattu longuement pendant qu'il dormait paisiblement, de ce qu'ils allaient faire de leur cinquième fils. Ils tombèrent d'accord sur un point : Lev avait une tare qu'ils ne pouvaient comprendre et dont ils ne voulaient plus jamais entendre parler. Cette lettre, qu'elle soit une mascarade, ou une espèce de tentation du malin, constitua le déclic qui leur permit de choisir l'avenir de leur fils sans culpabiliser.
Vladimir sortit de la maison encapuchonné dans un grand manteau noir pour aller téléphoner. L'appareil se trouvait chez le plus gros commerçant du village. Il le réveilla en s'excusant à peine du dérangement, disant qu'il devait vite appeler un médecin. Le commerçant ne posa pas de question et remonta se coucher pour laisser Vladimir s'occuper de ses affaires.
Quand le père de Lev revint chez lui, environ une heure plus tard, sa femme l'attendait toujours dans la même position qu'à son départ.
Elle lui adressa un regard interrogatif et avide. Il répondit :
« C'est réglé. Lev s'en ira demain », d'une voix lointaine, sans plus de sentiments, en se réchauffant les mains.
Sa femme acquiesça d'un mouvement de tête saccadé. Elle était soulagée et en même temps effrayée. Son mari lui assura que c'était ce qu'il y avait de mieux pour tout le monde, et qu'elle ne devait pas se sentir mal. Elle s'en convainquit tant bien que mal et partit se coucher silencieusement.
Lorsque Lev rouvrit les yeux le lendemain matin, la première chose qu'il ressentit fut la chaleur de la pièce, et il remarqua aussi qu'il y avait un plafond là où il avait l'habitude de voir le ciel ou la cime des arbres. Il fut encore plus surpris quand il réalisa qu'on l'avait laissé dormir tout ce temps sans lui demander d'aller travailler dehors avec les autres ou de mettre la table du petit déjeuner.
Il rejoint la pièce principale, après s'être débarbouillé et habillé. Sa mère l'attendait dans la cuisine.
« Assieds-toi Lev » dit –elle en souriant tristement et en tirant une chaise de sous la table pour la lui offrir. Lev, choqué par tant de gentillesse de sa part, ne dit rien et s'assit. Elle lui servit son petit déjeuner, comme s'ils étaient dans une autre dimension. Lev, méfiant, lui demanda : « Qu'est ce qu'il se passe ? »
Et pour toute réponse, sa mère lui caressa les cheveux, une larme coulant sur sa joue pâle depuis son œil bleu cerné. A ce moment là, même s'il ne comprit pas pourquoi sa mère pleurait, il eut l'étrange impression qu'il refaisait partie de la famille, que sa mère l'aimait et que toute cette vie d'exclusion et de souffrance n'avait été qu'un cauchemar. Vladimir poussa la porte de la cuisine et entra à grand renfort de bruit et de courant d'air, ce qui brisa complètement l'alchimie de l'instant le plus doux que Lev avait vécu jusqu'à présent. Derrière son père, un homme plus petit, qu'il ne connaissait pas.
« Bonjour jeune homme, fit-il en enlevant son chapeau. Je suis là pour te conduire jusqu'à l'établissement où tes parents veuillent que tu passe l'année prochaine. » L'inconnu venait de la ville, cela se voyait d'après ses vêtements.
Lev interloqué, se retourna vers sa mère, mais elle était occupée à peler des légumes dos à eux et ne se retourna pas.
Il reprit : « Allons, va faire ta valise, nous partons dans quelques minutes. Une voiture nous attend. »
Une voiture, vraiment ? Cette école de sorcellerie devait être drôlement riche pour envoyer une voiture aux élèves qui habitaient loin. Lev se leva, posa la serviette sur la table et dit d'une voix tremblante d'émotion : « Papa, maman… Merci. » La fin de cette phrase était sous entendue pour Lev : « merci de m'envoyer dans cette école car c'est vraiment là où j'ai envie d'aller ! »
Vladimir et l'homme mystérieux échangèrent un regard significatif, Ekaterina émit un sanglot sonore.
Lev alla faire sa valise, même s'il ne possédait pas grand-chose. Il emporta quelques vêtements, un jouet, et sa couverture d'enfance. Il revint dans la cuisine, l'homme porta son sac de toile jusqu'à la voiture et Lev dut se satisfaire d'un « Au revoir » au lieu de serrer sa mère dans ses bras pour lui dire de ne pas s'inquiéter, au lieu de serrer la main de son père dans un geste beaucoup moins effusif. Mais personne ne fit un pas, tous les trois étaient comme pétrifiés, et l'ambiance tamisée de la pièce donnait l'impression que le temps s'était arrêté.
Lev sortit, le cœur battant à tout rompre. Sur le chemin vers la voiture, il regarda dans le potager ses frères et sœurs travailler. Ils ne l'avaient pas vu, et Lev pensa que ses parents leur avaient caché leur décision. De toute façon, ils étaient plus des étrangers que des frères et Lev ne ressentit pas le besoin de leur dire quoi que ce soit.
Il entra dans l'habitacle chauffé, sur la banquette arrière moelleuse. La voiture démarra, et il fit ses adieux à la maison. Il ne savait pas vraiment quand il y retournerait.
Ils arrivèrent devant un bâtiment qui datait d'un siècle ou deux, en pierres grises, entouré de hautes grilles et d'un parc mal entretenu. L'établissement ne ressemblait pas du tout à l'idée qu'il s'était fait d'une école. Dès que la voiture passa les grilles en fer forgé, le portail se referma derrière eux et deux hommes sortirent du bâtiment par la porte de devant. Lev descendit de la voiture avec son sac. Et c'est seulement à ce moment là qu'il leva les yeux vers la plaque de fer fixée au dessus de la porte en bois. Il était inscrit quelque chose, mais ce n'était pas 'Perun', le nom de l'école de sorcellerie.
Il était écrit « Centre d'accueil pour jeunes en difficultés », autrement dit, il s'agissait en fait d'un camp de redressement pour adolescents.
Lev amorça un demi-tour, avec la ferme intention de s'enfuir. Mais la grille était fermée, et les deux hommes qui étaient sortis du bâtiment se saisirent de lui et l'emmenèrent à l'intérieur.
Trahi, déçu, terrorisé et désespéré, Lev hurla à pleins poumons et balança des coups à tout ce qu'il pouvait. Mais rien ne fit lâcher prise aux deux gardiens, et l'on referma sur eux la grande porte d'entrée.
