Chapitre 6 : Adolescence

Sept heures du matin, un samedi, Lev était déjà levé et prenait une douche froide comme tous les matins depuis qu'il été enfermé ici.

Sept heure trente, il prenait un petit déjeuné qui lui donnait plus envie de vomir qu'autre chose, mais qu'il devait manger sous peine d'une punition.

Dans les environs de huit heures, comme tous les jours, il s'installait sur un banc glacé dans une petite salle mal éclairée où se tenait la première leçon de la journée : « Morale ». Un homme au visage triste et criblé de rides s'entêtait à inculquer à une vingtaine de jeunes du même âge que Lev des valeurs fondées sur le respect, le partage, l'obéissance et l'honnêteté. Ce qui était surprenant c'est que le professeur avait une multitude de chose à dire, toujours sur ces mêmes sujets, semaines après semaines, mois après mois, et encore au bout de trois ans. Plus surprenant encore, l'ensemble des garçons était muet, immobile et écoutait attentivement. Néanmoins lorsque le professeur prononça la phrase tant attendue : « Ce sera tout pour aujourd'hui », ils se précipitèrent comme un seul homme vers la sortie, mais toujours sans parler et sans même se bousculer.

D'autres leçons les attendaient : Histoire, Langue, Savoir Vivre, et du sport. Et quand la journée de cours serait terminée, ils auraient une heure à disposition pour manger, se doucher et se coucher.

Et ainsi de suite tous les jours de la semaine.

Le dimanche était exempt de leçons, mais ce n'était pas pour proposer du repos ou de la détente aux pensionnaires. Le dimanche était consacré premièrement à un exposé dans l'une des matières enseignées. Un élève, désigné par un professeur parmi l'assistance, le dimanche matin, devait faire un discours, préparé pendant la semaine, sur une chose qu'il avait apprise grâce au centre.

Ensuite, en attendant le repas de midi, les garçons devaient ranger, nettoyer et entretenir chaque pièce du bâtiment. Les chambres bien sûr, les couloirs, les toilettes, les cuisines, le parc, et les salles de cour. Si une seule tâche n'avait été qu'à moitié accomplie, c'était une punition générale qui leur était attribuée. Cela permettait donc aux jeunes de s'organiser et de travailler en coopération, une des choses que le centre souhaitait leur inculquer.

En revanche, l'après midi était consacré au sport. Mais le sport n'était pas non plus le moment où les jeunes pouvaient s'amuser ou se défouler librement, oh que non. La leçon de sport était presque la chose la plus pénible de la semaine : course d'endurance de plusieurs kilomètres longeant la barrière du parc, qu'il pleuve qu'il vente et qu'il neige, parcours du combattant : éviter des obstacles, ramper dans la boue ; et coups de bâtons à volonté pour ceux qui traînaient, ceux qui n'y arrivaient pas, ou juste ceux qui n'avait pas de chance.

Ici non plus, Lev n'avait pas d'amis. Très peu osaient lui parler, et de toute façon… qu'auraient ils eu à se dire ? Les leçons, les punitions, les mauvaises conditions dans lesquelles ils vivaient, toutes ces conversations ennuyaient Lev qui n'aspirait qu'à fuir cette vie morne.

Les premiers jours s'étaient pourtant révélés mois pire que prévu. Lev avait parlé avec d'autres garçons de son dortoir, ils lui avaient même fait visiter le bâtiment et lui avaient présenté leurs cachettes et jeux préférés. Seulement, ce début d'amitié avait été troublé lors de la deuxième semaine de Lev dans le camp.

Un soir où il faisait, comme à son habitude, des cauchemars effrayants, il s'était produit des choses étranges. Cela avait réveillé les autres garçons du dortoir qui avaient tout de suite compris d'où, ou plutôt de qui, ces phénomènes provenaient. Après cela, plus personne ne lui adressa la parole. Et quand les phénomènes se reproduisaient parfois, les garçons effrayés quittaient leurs lits pour se regrouper tous dans le coin près de la porte, en attendant que cela passe.

En vérité les cauchemars de Lev, qui ne faisaient qu'exprimer toutes ses peurs, ses envies, sa colère et sa haine, se manifestaient par des tremblements de meubles, des lampes qui s'allumaient et s'éteignaient toutes seules, des objets qui tombaient des tables de chevet, des enfants qui se retrouvaient même projetés sur le sol ou encore des vitres qui se brisaient et laissaient entrer le vent glacial dans le dortoir.

Lev était un sorcier, et quand un sorcier est en colère, les murs tremblent autour de lui.

Aucun gardien n'avait été prévenu car les enfants avaient encore plus peur de Lev, et craignaient d'éventuelles représailles, même si Lev n'avait jamais fait un geste hostile envers ses compagnons et se contentait simplement de se tenir à l'écart. Les gamins préféraient êtres punis et dormir dans les courants d'airs causés par le bris des fenêtres que de risquer d'être confrontés à la colère de Lev, s'ils le dénonçaient.

Voilà à quoi se résuma la vie de Lev pendant trois ans dans le camp de redressement où l'avaient envoyé ses parents afin qu'il devienne un homme normal.

Les seuls bons moments qu'il avait, ses seules distractions consistaient à aller dans le parc, lorsqu'il était seul et à l'abri des regards. Il s'entrainait alors à exercer ses pouvoirs sur divers objets. Il pensait à quelque chose qui pourrait se produire, et se concentrait jusqu'à ce que cela arrive. Par exemple il déplaçait des petits bouts de bois par la pensée, il faisait léviter des insectes ou s'enflammer un brin d'herbe sec.

Le cadre rigide imposé par le centre de redressement ne laissait pas beaucoup de place à l'imagination ni à la rêverie. Pourtant, Lev restait convaincu qu'il pourrait s'échapper d'ici avant la date prévue, avant ses vingt ans. Il rêvait d'un endroit où il pourrait être libre, où il pourrait manger ce qu'il voudrait, s'occuper comme il voudrait pendant la journée, parler à des gens, rencontrer des filles même... Dans le centre, il n'y avait que des garçons, une centaine de garçons desquels les professeurs s'employaient à laver le cerveau, et que les gardiens prenaient plaisir à tourmenter. Il s'entrainait aussi souvent que possible et établissait divers plans pour s'échapper et surtout, pour ne pas être retrouvé. Et maintenant qu'il avait grandi, qu'il était plus fort, que ses pouvoirs étaient mieux maîtrisés, le jour de sa fuite approchait à grand pas.

De son côté, Luce Pangier avait été une bonne élève, sage et douée tout le long de sa sixième et de sa cinquième. Au collège, elle avait de bonnes copines, et elle profitait de sa petite vie de sorcière déguisée en moldue. Cela l'amusait beaucoup par exemple, de dérégler l'horloge du collège pour que la sonnerie sonne au bout d'une demi heure seulement, ou de transformer son assiette de chou-fleur en pattes à la carbonara pendant que ses amies avaient le dos tourné pour voir ensuite leurs mines déconfites de jalousie :

« Je vous l'avais dit que la dame de la cantine m'avait à la bonne !, prétendait alors Luce »

Ce genre de petits délits se passaient dans la plus grande insouciance et la plus grande impunité. Alors que les sorciers de premier cycle inscrits à l'école n'étaient pas autorisés à utiliser leurs pouvoirs hors de toute école de sorcellerie française, Luce pratiquait la magie parfois même sans y prêter attention, sans que personne ne le lui reproche ni qu'elle ne reçoive aucun hibou d'un quelconque ministère français de la Magie…

Cela était possible grâce à l'influence d'un certain mage anglais à la longue barbe grise et aux lunettes en demi-lune auprès du Bureau français de Régulation de la Magie chez les Sorciers de Premier Cycle.

Luce et sa mère coulaient donc des jours heureux, un quotidien tranquille parfois agrémenté d'effets secondaires des états d'âmes de Luce, qui étaient bien entendu moins graves que ceux de Lev. Les crises de nerfs de sa fille énervaient passablement Lise. En grandissant, elle devenait excessive, exubérante et capricieuse. Heureusement, elle avait quand même des qualités mais, aux alentours de ses quatorze ans, Luce était tout de même une sacré peste. Rien de bien méchant à son actif mais des fréquentations pas toujours du goût de sa mère. Elle était attirée par tout ce qui était considéré comme dangereux et par les interdits, comme toutes les adolescentes. Les petites infractions au code de la magie (dont elle ignorait l'existence) qu'elle pratiquait en cinquième, sous couvert de divertissement, devenaient des délits de plus en plus difficiles à excuser ou à cacher auprès du Bureau de Régulation comme auprès des moldus.

La goutte d'eau qui fit carrément exploser le vase de patience de Lise (qui était plus une tasse qu'un vase d'ailleurs…) fut l'épisode de l'élixir, dans le courant de l'année de troisième de Luce. Même si Lise avait tout fait pour que Luce reste éloignée du monde de la Magie, sa fille employait toute son énergie à anéantir ses efforts. Et Luce avait un jour poussé le bouchon un peu trop loin : sur les conseils de son tableau magique, dont l'existence était toujours secrète pour Lise, Luce avait trouvé dans une petite rue du centre ville une boutique de sorcier…

L'histoire commença en fait lorsque Luce eut dans la tête de plaire à un garçon qui traînait devant son collège, plus âgé qu'elle et qui se la jouait rebelle et avait un style tout à fait « grunge ». Elle entreprit un changement de look radical pour paraître rebelle elle aussi, et alla même jusqu'à se faire piercer la langue, grâce à un sortilège de confusion jeté au perceur. Le sort avait été jeté sans savoir réellement de quoi il en était puisque Luce n'avait pas accès à l'enseignement sorcier, et le piercing fut précautionneusement caché à Lise pendant le temps qui fut nécessaire. Le fameux jour de l'année propice à une demande amoureuse, qui n'est autre que la Saint Valentin, vint enfin. Du haut de ses quatorze ans Luce tenta sa chance, exhiba son maquillage, son badge du groupe punk le plus en vogue du moment, et son piercing. Mais la réaction du jeune homme ne fut pas celle escomptée, et Luce se retrouva ridiculisée devant tout le collège : repoussée par l' « homme de [sa] vie, tu te rends pas compte !». Le jeune homme avait en fait au moins trois ans de plus qu'elle et lui répondit que lorsqu'elle ne porterait plus de couches, elle pourrait peut-être repasser. Bref, l'événement fut un tel choc pour la jeune sorcière capricieuse qu'elle était, que Luce décida de se venger. Et dans la fameuse boutique de sorcier, trouvée grâce à son cher tableau à la langue bien pendue, Luce trouva un élixir approprié à son désir de vengeance.

Le jour suivant l'achat de l'élixir, Luce marcha vers sa salle de cours, le sourire jusqu'aux oreilles. Elle était rayonnante, elle qui d'habitude passait son temps à ronchonner et à claquer les portes. Dans son sac, une fiole de liquide ambré. La journée de cours se passa sans encombre, et le soir venu, à la sortie du collège, elle marcha d'un pas décidé, chaloupé, vers le fameux garçon. Lui et ses amis se mirent à rire en la reconnaissant. Elle fit semblant de ne pas comprendre et joua la parfaite jeune fille amoureuse, naïve et stupide :

« - Tiens, j'ai pensé que t'aimerait ! C'est un cadeau pour toi…, fit-elle d'un ton mielleux.

- Un cadeau ?, demanda-t-il, hilare.

- Oui, j'ai compris pourquoi tu m'as dit que tu ne voulais pas sortir avec moi l'autre fois, c'était parce que j'avais oublié un cadeau de Saint Valentin, alors le voilà !, fit elle en enroulant une mèche de cheveux autour de son index.

- Ah ouais, tu crois ça …, fit il en gloussant. Et c'est quoi ton cadeau ?

- Regarde …

Elle sortir la fiole de son sac, en prenant l'air gêné, comme un enfant qui, en train de faire une bêtise, ferait attention à l'arrivée intempestive d'un parent. La fiole avait une drôle d'allure, mais le liquide ambré qu'elle contenait ressemblait à quelque chose que le garçon connaissait bien.

- Noon !, s'exclama-t-il, surpris, toujours hilare. Du whisky ?! D'où tu le sort, hein ?

Il se saisit brutalement de la bouteille et la déboucha pour renifler l'odeur alléchante du liquide qui n'était bien entendu pas de l'alcool.

- Je l'ai piquée à mon père… dit-elle d'un air angélique. Ça te plait ?

- C'est clair ! Mais tu peux toujours rêver pour qu'on sorte ensemble, gamine ! Merci pour le whisky ! »

Et il lui tourna le dos comme si elle n'existait pas, buvant le liquide de la fiole et rigolant avec ses copains. Luce vit volte-face et afficha un sourire tranquille et diabolique.

Le surlendemain, lorsqu'elle sortit de cours, il y avait une foule d'élèves bruyante devant le collège, qui semblait passionnée par quelque chose qui se trouvait en son centre. Luce tendit l'oreille et entendit des rires et des blagues du genre : « ça va pas trop froid ? »

Elle jeta un œil vers le milieu du groupe d'élèves en montant sur un rebord en pierre et admira le spectacle causé par sa fiole d'élixir d'oubli : le garçon dont elle voulait se venger était à présent nu comme un vers, les mains portées sur une certaine partie de son corps qu'il désirait cacher. Il était venu comme tous les jours, mais avait oublié de s'habiller, et ne s'en était rendu compte que lorsque ses copains le lui firent aimablement remarquer en explosant de rire à n'en plus pouvoir.

Ce fut donc l'épisode de l'élixir qui décida Lise à envoyer une lettre à Albus Dumbledore concernant Luce.