CHAPITRE 7 : Nouvelle étape

C'était un mercredi en début d'après-midi, une semaine après que Lise ait envoyé sa lettre à Dumbledore. Quelqu'un frappa à la porte d'entrée de la maison des filles Pangier. Lise était chez elle, elle avait pris un jour de repos pour pouvoir accueillir son visiteur. Elle gagna la porte, nerveuse, se passa la main dans les cheveux et lissa un peu les plis de ses vêtements, histoire d'arranger les détails de dernière minute. Elle ouvrit et souhaita la bienvenue à la personne qu'elle attendait depuis ce matin.

Un homme assez grand et mince, vêtu d'une longue robe noire, et dont l'allure était un peu inquiétante, entra dans le salon en répondant poliment. Observer cet étrange personnage s'installer dans son salon la laissa perplexe. Il avait un grand nez et des cheveux noirs jusqu'aux épaules, horriblement huileux. Il avait un air sévère malgré son âge. Lise tout en l'observant, se dit qu'il avait des chances d'accomplir sa mission.

L'homme demanda où était Luce, et sa mère lui répondit qu'elle ne le savait pas, visiblement très gênée. L'homme l'interrogea du regard pour avoir une explication.

« - Ecoutez… le mercredi après-midi elle traîne avec des amis, comme toutes les jeunes filles de son âge, fit-elle avec un petit sourire stressé. J'imagine qu'elle ne doit pas être très loin… Peut-être chez son amie Julie en train de faire des devoirs », supposa-t-elle.

En vérité, depuis qu'elle avait envoyé la lettre au Professeur Dumbledore, sa fille lui faisait vivre un enfer. En effet depuis que la jeune adolescente avait appris que sa mère avait de nouveau contacté le professeur Dumbledore, elle ne respectait plus aucune règle ni n'obéissait à sa mère. Luce au fond d'elle était frustrée et en colère de ne pas pouvoir aller dans cette école et en voulait à sa mère d'avoir « balancé » au professeur ses mauvaises actions. Lise, elle, l'avait fait en dernier recours et parce qu'elle ne se doutait pas que la réaction qu'aurait Luce serait aussi démesurée. A présent elle ne savait plus si elle avait bien fait de demander de l'aide, surtout ce genre d'aide… Voilà qu'un sorcier était venu pour ramener Luce à la raison, alors que sa propre mère n'arrivait même pas à la faire rentrer à la maison. Depuis environ quatre jours, Lise n'avait de nouvelles de sa fille qu'en coup de vent : celle-ci rentrait le soir pour dormir un jour sur deux, prendre des affaires, et passait ensuite ses journées dehors, on ne savait-où, mais sûrement pas au collège car sa mère recevait des mots pour absences non justifiées. Luce ne parlait pas, ne voulait rien expliquer et était très irascible. Lise n'osait pas faire preuve d'autorité de peur que Luce se braque encore plus, car elle menaçait sa mère de ne plus jamais rentrer, à chaque fois que celle-ci souhaitait parler avec sa fille de ce qu'il leur arrivait.

Albus avait alors suggéré d'envoyer quelqu'un pour aider Lise à surmonter la situation, un intermédiaire qui saurait faire preuve d'autorité, voire d'un peu d'esbroufe si cela ne suffisait pas, pour que Luce prenne conscience de ses actes et pour éviter qu'il ne lui arrive quelque chose de plus grave que de se faire arrêter pour usage de la magie hors d'une école.

Luce n'avait que quatorze ans, et Severus Rogue pensait qu'il suffirait de lui faire une bonne leçon de morale pour qu'elle rentre dans les rangs. Il éprouvait un léger mépris pour cette femme, la mère, qui s'avouait vaincue aussi vite et qui ne pouvait pas gérer sa propre progéniture, qui d'ailleurs était née dans des circonstances pour le moins... gênantes. Cela n'est quand même pas si difficile de se faire écouter d'un enfant, pensait-il, assis sur une chaise, tout en observant le décor de la maison. Cette ambiance intime et feutrée lui donnait la nausée. Il revint à ses pensées : lui-même était enseignant depuis quelques années et dans sa classe régnaient l'ordre et la discipline. Après tout, il suffisait de savoir se faire respecter.

Puisque sa mère ne savait pas où la trouver, Severus fit appel à ses dons de sorcier. Il sortit de la poche de sa robe un gadget étrange. Il lui donna un léger coup de baguette. L'objet, sphérique et globuleux, fonctionnait un peu comme une boussole. Il lui indiqua sur le champ la direction à suivre pour retrouver la petite shaman capricieuse.

« - J'y vais », annonça-t-il froidement. « Je serais de retour d'ici une heure. » Et il se mit en route.

Aussi surprenant que cela lui parut, il trouva Luce là où sa mère l'avait indiqué, chez une amie nommée Julie. Sauf que, comme l'on pouvait s'en douter, elles ne faisaient pas du tout leurs devoirs. Severus approcha de la maison discrètement, et se faufila sous la fenêtre de la chambre d'où parvenaient les voix des jeunes filles, pour ne pas avoir affaire aux parents moldus. Il surprit donc leur conversation :

« - Tu sais, au fond… même si c'est bizarre de dire ça… j'ai le sentiment que de toute façon, ma place n'est pas ici.

- Ouais, moi aussi Luce j'aimerais vivre des trucs plus passionnant mais c'est pas pour ça que je fuis ma maison, ma mère et le collège… Faudra bien que tu le comprennes un jour : c'est la vie, c'est tout. En plus, là, tu vas finir par t'attirer des emmerdes. Surtout avec les types que tu fréquentes…

Severus se dit qu'écouter cela l'aiderait dans sa mission, car cela lui permettrait de savoir pourquoi cette gamine agissait ainsi. Alors il resta sous la fenêtre, silencieux.

- Non Juju, tu ne comprends pas…, fit Luce qui semblait hésiter à parler de quelque chose. Moi, ma place est vraiment ailleurs. Ma mère a une vision de ma vie que je ne partage pas du tout et il faudra bien qu'elle le comprenne un jour, elle aussi... Et puis, elle refuse toujours de me parler de ma naissance, de mon père… Fin voilà j'en ai marre de plein de choses… Et j'te signale, au passage, que la bande de Tonio ne craint pas tant que ça, on ne fait que fumer des joints et … s'amuser un peu… y'a pas de mal.

- SI Lulu, fit son amie en rigolant, je vois ce que tu veux dire, et 'si, Lulu, la bande de Tonio craint à mort… En plus ils ont quel âge franchement ? Peut être dix-sept ? T'as rien à faire avec des gars comme ça… Même si Tonio est super canon !

Luce haussa les épaules, pas convaincue, et elles se mirent à glousser. S'ensuivirent quelques phrases que Severus trouva totalement déplacées pour des jeunes filles de quatorze ans. Il en devint même légèrement rose, autant que ses joues blanches et cireuses pouvaient tourner au rouge. Quand les mots « nu » et « cul » furent prononcés, il jugea qu'il en avait assez entendu et passa à l'acte.

Il se concentra pour envoyer un message dans l'esprit de Luce afin qu'elle sorte de cette chambre. Il utilisa l'occlumancie, art dans lequel il était passé maître depuis de nombreuses années, pour lui souffler l'envie de rentrer chez elle.

Quelques minutes plus tard, Luce quittait la maison de Julie en direction de sa propre maison, Severus sur ses pas. Une fois qu'elle eut passé la porte, elle redevint lucide et s'étonna d'être rentrée alors qu'elle avait prévu de faire sa petite rébellion pendant quelques jours de plus, elle avait l'impression qu'elle avait oublié ce qui c'était passé depuis sa conversation avec Julie. Puis Severus entra, et un grand silence s'installa dans la pièce principale. Le temps que Luce observe la dégaine du nouveau venu, celui-ci se présenta :

« - Bonjour, Miss Pangier. Je suis le professeur Rogue, et je suis ici pour vous parler de votre comportement.

Ils s'assirent sur le canapé, Luce interloquée mais intéressée, sa mère tendue.

-Je n'ai rien à vous dire, je ne vous connais pas, balança-t-elle froidement d'entrée de jeu, histoire de lui montrer à quel genre d'ado il avait affaire en pensant l'impressionner.

-Je ne vous demande pas si vous avez quelque chose à dire, Miss, fit Severus Rogue d'un ton un peu inquiétant qui résonna dans la tête de Luce comme le fameux 'nous avons les moyens de vous faire parler…'.

Puis le professeur reprit :

- Je suis envoyé par le professeur Albus Dumbledore, et je suis là pour vous expliquer quelques points que vous semblez avoir oubliés, ou du moins, dont vous ne souhaitez pas vous préoccuper.

- Dumbledore ? , dit-elle très intéressée. Est-ce que…

-C'est moi qui pose les questions, coupa Rogue qui prenait plaisir à jouer à ce petit jeu. D'abord, vous rendez-vous compte que vos actions mettent non seulement votre vie mais aussi celle de votre famille en danger ?

- Pardon … ? Je ne vois pas à quoi vous faites allusion, répondit Luce qui ne savait pas exactement duquel de ses méfaits il parlait.

- Lorsque vous jetez un sort en leur présence, ou lorsque vous parlez à un moldu de vos pouvoir magique, comme vous avez failli le faire il y a quelques minutes à votre camarade, vous mettez en péril tous les efforts que des gens très occupés mettent en œuvre pour vous protéger, et croyez-moi ils ont souvent mieux à faire que de passer derrière vous pour effacer vos idioties.

- De qui est-ce que vous parlez ? Et de quel danger parlez-vous, d'abord ?

- Je parle de sorciers et de sorcières dont le travail est d'assurer la discrétion de notre monde, et aussi de protéger des sorciers importants, comme vous, Miss Pangier.

Luce l'interrogea du regard, demandant plus de précision pour la deuxième partie de sa question.

- Vous ne savez probablement pas ce que cela représente, et ce n'est pas le but de ma venue que de vous l'expliquer, mais vos aptitudes sont très rares dans le monde sorcier. Voilà pourquoi vos êtes potentiellement en danger. Et c'est pour vous ordonner d'arrêter vos frasques de jeune adolescente capricieuse que je suis venu, sur l'ordre du professeur Dumbledore. Car voyez-vous, vous n'avez absolument pas besoin de prendre tous ces risques supplémentaires.

- Mais qui pourrait me vouloir du mal ? Qu'est ce que j'ai fait de grave, moi, à part ridiculiser un pauvre crétin avec cet élixir…? dit-elle en s'énervant.

- Ecoutez-moi bien, Miss, répondit Rogue sur un ton mauvais, Ce n'est pas parce qu'il vous semble que vous êtes intouchable que c'est le cas. La moindre imprudence peut entrainer de lourdes conséquences, pour nous, sorciers. Surtout quand vous utilisez la magie sans même vous demander ce qui peut être dangereux… d'autant plus que vous n'avez jamais pris aucun cours de magie.

- Alors ça ! C'est pas faute de l'avoir réclamé figurez-vous ! Et je vous interdis de me faire passer pour une gamine qui ne sait pas ce qu'elle fait…

- Vous voulez que l'on vous explique certaines choses sur votre monde, votre vie, mais pour cela, les adultes qui vous entourent doivent pouvoir vous faire confiance. Vous devez vous comporter comme une adulte, montrer un peu plus de maturité pour obtenir les réponses que vous attendez.

Luce émit un grognement sceptique exprimant sa mauvaise humeur, boudeuse.

- Alors, il est en colère contre moi, le professeur Dumbledore… ?, dit-elle sur un ton qui la trahit.

Severus et Lise échangèrent un regard explicite : ils tenaient la solution.

- Non, je ne dirais pas cela, fit Rogue, Il est plutôt déçu en réalité. Déçu qu'après tout ce qu'il ait fait pour vous, la seule manière que vous ayez trouvée de le remercier soit de lui causer des soucis…

Luce était à présent rouge de honte. Elle prenait soudainement conscience qu'elle avait était orgueilleuse et qu'elle avait pris des risques, et même plus que ceux dont cet homme lui parlait, ceux dont elle n'avait parlé qu'à Julie… le piercing, les sorties, les mauvaises fréquentations, les garçons …

Lise posa sa main sur l'épaule de sa fille. Mais Luce n'était pas si facile à amadouer.

- Très bien, fit-elle en relevant le menton. Sauf que : comme ma mère ne veut pas que j'aille dans cette école mais préfère que j'aille au lycée comme tous les autres, et que j'apprenne des trucs qui ne me serviront à rien, je ne vois pas pourquoi je devrais en plus faire l'effort de faciliter la vie de ce vieux chnoc qui ne me connait pas vraiment. Il se prend pour mon grand père ou quoi ? Quant à vous, vous ne me faites pas peur. Si vous croyez que c'est avec cette allure de vampire d'halloween que vous allez m'impressionner, vous vous plantez. Je n'en ai rien à faire si ce que je fais de ma vie ne vous plait pas, et si ça vous emmerde… eh bien c'est encore meilleur !

Elle se leva brutalement et partit vers sa chambre, comme une mini tornade. Rogue n'en revenait pas. Jamais il n'avait rencontré quelqu'un d'aussi malpoli et arrogant… sauf peut-être Potter, mais lui…

« -Eh bien ! Faites quelque chose ! Maintenant que vous l'avez énervée, vous n'avait fait qu'aggraver la situation ! », Cria Lise, mécontente, ce qui le ramena à la réalité.

Il se leva d'un bond lui aussi, et transplana jusqu'à la chambre de Luce. Le crac sonore qui retentit dans les tympans de Luce, accompagné de l'apparition du professeur Rogue dans sa chambre à coucher eurent pour effet de lui arracher un cri suraigu, outré et effrayé.

« - Cassez-vous de chez moi espèce de sale …

Mais elle n'eut pas le temps de le traiter de « sale con » car Severus Rogue lui lança un sort de mutisme. Luce, choquée, et encore plus effrayée et coléreuse, répliqua sans attendre. En vérité elle agit sans vraiment réfléchir ni se rendre compte de ses gestes. Elle tendit les bras le long de son corps, la paume des mains tournée vers Rogue, les doigts repliés. Elle aspira ainsi de l'énergie, qu'elle renvoya ensuite à la figure de Rogue, en donnant comme un coup de poing dans l'air dans sa direction. Celui-ci se protégea en lançant le sort « Protego ». Il fut quand même un peu bousculé par le sort de la jeune fille, ce qui le surprit énormément, voire l'inquiéta.

« - Comment avez-vous appris à jeter des sorts ?, dit il en levant sa baguette pour défaire le charme de mutisme.

Luce était rouge de colère, de honte, de frustration et un peu de peur…

- Qu'est ce que ça peut faire ? !

- C'est très important au contraire. J'ai besoin de savoir comment vous avez appris à mobiliser l'énergie magique de cette façon…, dit-il sur un ton qui ne trahissait pas du tout la réelle once d'admiration que cette démonstration avait suscité en lui.

Luce y réfléchit un instant. Mais son cher tableau de cavalier des siècles passés répondit à sa place, faisant son entrée dans la scène qui jusqu'à présent se déroulait sous ses yeux :

- Miss Pangier s'entraine de temps en temps à lancer des sorts, juste en se concentrant, sans livres ni formules, ni baguette… Il arrive parfois que des étincelles jaillissent de ses doigts quand elle rêve… Mais j'en ai déjà informé le directeur auparavant.

Luce lui envoya un regard courroucé, se sentant intimement exposée à cette espèce de vampire graisseux par sa faute. Elle expliqua ensuite à Rogue qu'elle s'entrainait de temps en temps à faire quelque chose juste en se concentrant sur cette action, que cela marchait parfois, mais jamais comme aujourd'hui. Ils échangèrent des informations de ce genre pendant quelques minutes puis ils n'eurent plus rien à se dire.

Luce en profita pour lancer son sujet préféré :

- Est-ce qu'il existe un moyen d'aller à Poudlard sans l'accord de ma mère ? J'veux dire, il y a forcément des enfants qui n'ont pas de parents et qui peuvent quand même y aller… non ? J'vous en prie j'aimerais tellement entrer dans cette école... Je serais sage comme une image !

Rogue frémit rien qu'en imaginant ce trublion dans son cours de potions.

- En ce qui vous concerne, Miss, votre mère est la personne qui est responsable de vous administrativement parlant, donc sans son accord il est impossible de rejoindre l'école Poudlard. De toute façon, une promesse ne suffit pas. Vous devez arrêter vos caprices et …

Mais Luce le coupa dans son élan, car le mot caprice avait fait tilt une fois de plus. Elle essaya de s'expliquer :

- C'n'est pas un caprice, bordel ! Vous croyez peut-être que c'est facile de se savoir différente des autres et de se dire tous les jours qu'il existe un endroit où l'on pourrait être à sa place, mais que l'on ne peut pas y aller, uniquement parce qu'une personne l'a décidé… Vous pensez peut-être que je fais ça pour faire l'intéressante hein ? Mais vous vous êtes déjà demandé ce que c'est que ne pas avoir de père ? Ok ça n'a rien à voir mais…. Mais…

La voix de Luce trembla. Elle avait les larmes aux yeux. Elle baissa la tête en reniflant, et en respirant bruyament, essouflée.

- Je vois, fit-il simplement.

- Je veux bien faire un effort si vous me garantissez que je pourrais y entrer un jour … ok ?

- Cela ne dépend pas de moi.

- Eh bien, demandez à tous ceux de qui ça dépend et dite moi si ce sera possible un jour de rentrer à Poudlard sans l'autorisation de ma chieuse de mère!

Rogue ne répondit rien, et Luce sentit qu'elle avait dit un mot de trop. Elle s'en voulut d'avoir parlé ainsi de sa mère qui faisait tout pour lui faire plaisir. Elle retira ce qu'elle venait de dire. Rogue haussa un sourcil en guise d'approbation.

- Vous n'avez vraiment aucune idée de pourquoi votre mère ne veut pas que vous intégriez Poudlard ?, demanda-t-il en appelant à une réponse franche.

Luce secoua la tête et lui adressa son regard d'ambre le plus expressif.

- … Eh bien… Peut-être devriez-vous le lui demander sérieusement, je pense que cela changerait beaucoup votre manière de voir les choses.

Il n'en revenait pas lui-même mais Rogue venait de donner un conseil en matière de relations humaines. Il sentit la jeune fille céder. Elle avait été plus coriace que prévu, il devait le reconnaître. Mais sa mission était accomplie et il pouvait rentrer chez lui. Il salua Luce, et transplana jusqu'au salon où Lise attendait en se rongeant un ongle. Elle se leva en le voyant (et aussi parce qu'il la fit sursauter).

- Madame, si je puis me permettre, vous devriez lui expliquer les véritables raisons de votre opposition à son inscription à Poudlard, elle est en âge d'entendre et de comprendre ce que vous avez à lui dire.

Il se racla la gorge, gêné par cet excès de sentiments, de relations sociales et de problèmes familiaux. Il avait fait cette mission uniquement parce qu'il y avait été obligé par Dumbledore, parce qu'il était le seul disponible et parce que le professeur lui faisait confiance. Mais décidément… il détestait aider les gens, du moins, de cette manière : en jouant les psychomages à deux mornilles… Heureusement, tant que personne ne savait quelle était la nature de sa mission, sa réputation était sauve.

Sur ce, il salua Lise Pangier et s'en alla par la porte d'entrée pour prendre un portoloin.

Luce revint dans le salon, à pas lents, le regard baissé, sourcils froncés. Lise l'invita à s'assoir sur le canapé.

- On va parler, ma chérie, dit Lise en posant sa main sur le genou de sa fille. Je ne comprends que maintenant ce que j'aurais dû faire depuis longtemps, mais j'avais mes raisons et mes excuses aussi, pour ne pas tout t'expliquer…

- Bin tu m'as carrément rien expliqué, m'man…

- Eh bien c'est aujourd'hui que cela change. Tu peux me demander ce que tu veux savoir, mais d'abord, il faut que je t'avoue que si je n'ai pas voulu que tu partes en Angleterre…

- A Poudlard ?

- Oui, enfin ce qui me gêne c'est surtout que ce soit loin tu sais… Enfin voilà, c'est parce que … Je suis malade ; et j'avais envie que tu reste près de moi, au cas où… enfin… pour pouvoir profiter de ta présence. Je reconnais que c'est un peu égoïste mais…

- Maman…quoi ?... quelle maladie…? coupa Luce qui ne s'attendait pas du tout à ça.

- Eh bien, je ne t'ai pas souvent parlé de mon passé, de ta naissance ni même de tes grands parents car … c'est assez gênant… disons que je n'ai pas vraiment été une fille bien quand j'étais plus jeune, avant de t'avoir… J'avais peur qu'en t'en parlant tu puisses faire faire les mêmes erreurs que moi. Mais voilà, aujourd'hui c'est mieux que tu le sache : j'ai été une… enfin, j'ai eut, il ya longtemps, une addiction importante. Je… je prenais de la drogue et comme tu as déjà dû en entendre parler, il existe une maladie qui se transmet …

Luce pleurait bel et bien à présent. Un mot venait de s'imposer à son esprit. Un mot qui n'impliquait pas grand-chose jusqu'à présent. Un mot qui avait été prononcé par une infirmière lors d'un entretient à propos des précautions à prendre avant un rapport sexuel, dans un contexte totalement différent d'aujourd'hui, car Julie et elle avaient beaucoup rit pendant cet entretient. Mais maintenant elle pleurait. Elle avait tellement peur de ce que sa mère allait lui dire… elle ne voulait pas l'entendre… elle voulait juste faire comme sil ne s'était rien passé…

-… qui se transmet en partageant... des seringues… et ensuite, quand on l'a, ça ne se soigne pas vraiment…

« Non, non, non ! Pas ça non… »

Lise prenait son courage à deux mains : elle devait le dire, elle devait lui expliquer, même si ça devait la blesser, elle n'avait plus vraiment le choix, maintenant que sa fille était si grande et que ses propres jours étaient comptés en termes de quelques années seulement…

- A l'époque on ne savait même pas que ça existait tu sais… Quand j'ai su que je l'avais, que je mourrai un jour de cette maladie, j'ai eut tout de suite l'envie de te garder auprès de moi le plus longtemps possible, tu comprends…

- J't'en veux plus maman !, dit Luce entre deux sanglots, en se jetant dans ses bras. Promis, j'arrête ! Je resterai là tout le temps si tu veux, je n'irai pas en Angleterre c'est bon j'ai compris je ne veux pas que tu …

« … meure ! ». Elle ne put prononcer la fin de sa phrase. Elle se sentit plus mal que tout ce qu'elle avait connu jusqu'à ce jour. La peur, les regrets, la honte, la colère… Pourquoi cela leur arrivait-il à elles ? Qu'avaient-elles fait pour avoir une vie si compliquée et si différente des autres ? Est-ce qu'elles avaient mérité de souffrir comme ça ?

Lise pleurait aussi, serrant sa fille très fort contre elle, en lui caressant les cheveux… elle lui murmurait des paroles apaisantes, tandis que Luce sanglotait à s'en arracher le cœur.

A des milliers de kilomètres de cette scène déchirante, la vie d'un jeune sorcier enfermé dans un camp de redressement continuait. Lev, âgé de quatorze ans, tout comme Luce, préparait son évasion du camp de redressement depuis maintenant plusieurs semaines.

Il avait maintes fois imaginé la scène et prévu des solutions à beaucoup de problèmes qui pourraient survenir le jour J. Le plan était simple et sans dimension héroïque : le but était d'être le plus discret possible pour avoir toutes ses chances de passer la barrière du parc sans que personne ne s'en aperçoive, et que les recherches ne commencent que la veille au matin, lui laissant ainsi la nuit pour s'éloigner du camp.

Il savourait l'idée de se retrouver de l'autre côté, tranquille, libre, pendant que l'enseignant de Savoir Vivre s'évertuait à leur expliquer comment régler un problème sans passer par la violence. C'était un sujet que Lev trouvait complètement inutile. Comme si les adultes dehors se comportaient aussi bien que dans les discours du prof … Il aurait bien aimé que ce soit le contraire mais malheureusement, il était bien placé pour savoir que ce n'était pas le cas.

La leçon prit fin et ce fut l'heure du repas du soir. Lev vida son assiette, il se dit qu'il valait mieux prendre des forces. D'autant plus que son prochain repas complet n'était pas prévu pour bientôt… Le camp n'était pas situé très loin de la ville, mais Lev, une fois qu'il serait dehors, s'empresserait de gagner la campagne, déserte, pour ne rencontrer personne qui puisse l'interroger sur sa provenance, histoire de ne pas se faire prendre bêtement par un passant qui reconnaitrait le sigle du camp de redressement cousu sur sa chemise. Donc il n'aurait pas prochainement l'occasion de s'assoir à une table pour manger presque à sa faim, comme il en avait encore la possibilité aujourd'hui.

Puis la nuit tomba.

Lev fit semblant de s'endormir, comme tous les autres. Il était en pyjama, s'était douché et s'était glissé dans les draps froids de son lit de camp. Personne n'avait l'air de se douter de quoi que ce soit. Il avait bien fait attention de se comporter comme d'habitude, ce qui consistait en quatre points essentiels : rester distant, las, peu bavard et garder un regard morne. Il attendit que ses camarades de dortoir s'endorment, un à un. C'était un samedi soir, et les garçons ce soir là faisaient des efforts pour vite s'endormir car l'entraînement physique du lendemain matin était véritablement épuisant.

Lev attrapa sous son martelât un vieux drap qu'il avait déniché dans la laverie, une autre nuit. Ce n'était en fait qu'un morceau de tissu d'environ un mètre carré, qu'il avait prit soin de salir avec de la boue pour ne pas que la couleur blanche attire le regard des gardiens, dehors. Il rassembla ses vêtements et ses chaussures pour faire son baluchon dans un silence total. Il se contenta de mettre son écharpe et une veste. Pas vraiment de temps à perdre à se rhabiller, surtout pour prendre le risque de faire du bruit. Il ne mit pas ses chaussures non plus, pour ne pas que ses pas résonnent sur les pierres du hall.

Tan pis pour le froid, tan pis pour ses pieds. La liberté l'attendait il pouvait bien sacrifier un peu de confort pour elle.

Il se glissa par la porte du dortoir et longea les murs jusqu'au hall d'entrée. Mais la porte en bois brut, massive, bruyante et cadenassée n'était pas la voie qu'il avait choisi pour sortir. Il contourna tout le bâtiment pour rejoindre la salle de cour la plus éloignée du dortoir des professeurs.

Sur le chemin, il dut passer devant l'entrée d'un couloir sombre. Mais il ne se méfia pas assez, et lorsqu'il fut au milieu du carrefour, un frisson glacé lui parcourut l'échine : du coin de l'œil il apercevait une silhouette tout au fond du corridor. Un gardien faisait sa ronde.

Lev s'immobilisa, là, au milieu du chemin, bien visible. La panique était montée à son cœur et le paralysa pendant une seconde ou deux.

« Bouge ! Bouge… lentement… »

Il fit un pas en arrière, de son pas de velours le plus appliqué. Il se colla au mur et coupa sa respiration.

Il entendait les pas pesants du gardien qui avançait dans sa direction, lentement. Il avait bien un plan pour ça, mais impossible de garder les idées claires à présent : il allait se faire prendre, il allait tout foirer, et quelle punition l'attendait ! Au moins cinquante coups de bâtons et la corvée des chiottes à vie ! C'était foutu, le gardien allait tourner dans le couloir où il se cachait et le verrait forcément…

Mais soudain, le plan de secours de Lev lui revint en tête : faire diversion ! Le gardien était encore assez loin, à une vingtaine de mètres au pire. Il glissa la main dans le baluchon pour se saisir d'un caillou qu'il avait placé dans sa chaussure au préalable, quand il avait organisé toutes les parades auxquelles il avait pensé. Heureusement, depuis le temps qu'il avait prévu son coup, il s'était tellement entraîné à faire léviter des petits objets que faire passer le caillou dans le couloir sombre, au dessus de la tête du gardien, logeant la jointure entre le mur et le plafond, fut une simple manœuvre de plus. Mais il se concentra si fort qu'un fin filet de sang coula de sa narine…

Quand le caillou fut à environ dix mètres derrière de gardien, il le fit tomber par terre.

Dans le silence de mort qui régnait, cela eut l'effet d'une petite bombe au tintement aigu. Le gardien sursauta et fit volte face en moins d'une seconde. Lev se lança et traversa l'entrée du couloir à pas de loup. Il marcha aussi vite et silencieusement que possible en direction de la salle de cour par laquelle il souhaitait s'échapper. Une fois à l'intérieur, il referma la porte lentement et se colla derrière elle, le cœur battant à tout rompre. Il entendit le gardien reprendre son chemin, au loin. Il attendait de se calmer pour continuer. Une erreur de plus à cause de la précipitation et il pouvait dire adieu à tous ses rêves…

Il respira lentement pour ralentir les battements de son cœur et inspecta les alentours. Bien entendu, la salle était vide, et à travers les fenêtres on voyait les arbres remuer sous le vent, sûrement glacial. Il sentit quelque chose de chaud sur sa lèvre. Il y porta un doigt et remarqua alors qu'il avait saigné du nez. Il s'essuya du dos de la main, et sur son bas de pyjama. Il avait les pieds gelés et un peu mal à la tête, à cause de l'effort.

Mais il était plein de volonté et de ressources. Il avança vers la fenêtre du fond de la salle, la plus éloignée de la porte, quand il fut sûr que plus aucun gardien ne passait dans les couloirs environnants. Il ouvrit la fenêtre très lentement, pour éviter qu'elle ne grince, et sauta à travers d'un geste souple. Il tira sur le cadre en bois pour la refermer du mieux qu'il pouvait, histoire que le courant d'air soit repéré le plus tard possible.

Sous ses pieds à présent ce n'étaient plus les dalles glaciales du bâtiment mais de l'herbe prise par le gel. Il poursuivit son plan : Lev se dirigea, en contournant soigneusement tous les endroits un peu éclairés du parc, vers le portail en fer forgé. Il n'y avait pas de garde assigné à cette place en permanence. Comme jamais personne n'avait tenté de sortir, l'idée ne leur était pas venue sérieusement à l'esprit et ils se contentaient de tourner dans le parc.

Le coup de la diversion ne marcherait sûrement pas cette fois ci car il n'y avait pas qu'un seul gardien, cela aurait causé trop d'effervescence. Par chance, il y avait dans ce parc de nombreux buissons, et notamment un juste à droite du portail noir. C'était là sa prochaine direction.

Il patienta jusqu'à ce que le moment clé arrive : l'échange des gardiens. Ceux qui avaient dormi jusqu'ici sortaient par la porte de service pour relayer leurs collègues. Comme il ne s'agissait pas non plus d'une prison de haute sécurité, et que d'autres gardes surveillaient l'intérieur, ceux de l'extérieur prenaient toujours une minute ou deux pour parler de leur nuit lorsqu'ils rentraient dans le bâtiment, au mépris du règlement, ce que Lev avait remarqué lors de ses repérages, les nuits précédentes.

Il se faufila donc entre les arbres et rampa jusqu'au buisson. Les feuilles bruissèrent légèrement quand il passa entre l'arbrisseau et le portail, un gardien tendit l'oreille et se retourna pour voir : pour voir quoi ? ce n'était que le vent…

Lev balança alors son baluchon par-dessus le portail. Et quelques secondes après, il entreprit de l'escalader. Il sauta le plus haut possible pour s'accrocher aux extrémités pointues des barreaux en fer forgé, se hissa par la force des bras, passa une jambe, se griffa tout le long de la cuisse mais passa la deuxième jambe pour finir par tomber sourdement au sol en retenant un cri de douleur. Comme pour l'épisode du couloir, il attendit d'être sûr que personne n'avait rien remarqué avant de se relever.

La pointe acérée du portail lui avait ouvert la cuisse sur environ cinq centimètres, c'était une grosse blessure ; mais il avait prévu ça aussi, et se fit un bandage serré avec un long morceau de tissu volé. Il remit des feuilles sur le sol, effaça ses traces, se releva lentement et respira profondément : il y était, il était de l'autre côté … Comme cette nuit était douce ! Le vent glacial avait été son allié, et même si le portail avait tenté de le retenir, comme un dernier recours du centre de redressement pour l'empêcher de s'enfuir, il y était arrivé, sa victoire était totale ! Ou presque… Il perdait tout de même plus de sang que prévu et allait maintenant devoir se soigner…

Il enfila ses vêtements et ses chaussures discrètement et rajouta au bandage de fortune le tissu qui avait servit au baluchon. Et il partit en courant en direction de la campagne, en direction de l'Ouest, de la liberté, de sa vie qu'il prenait enfin en main.