Bonjour à tous, et bonne rentrée à tous les concernés!

J'espère que tous mes chers lecteurs et lectrices ont passé de bonnes vacances!

Voici donc le sixième chapitre de cette fic bizarre/stupide/invraisemblable (je vous laisse le soin de choisir le terme le plus approprié) qui clôturera la première partie de l'histoire. Autant dire que j'en suis à peu près à la moitié.

Merci à tous ceux qui me suivent depuis le début et qui lisent encore mes écrits. Également un petit mot à tous ceux et toutes celles qui continuent à me laisser des reviews, qui me font toujours aussi plaisir :

Altayan : Si tous les couples que j'exploite sont tes préférés, tu m'en vois ravie! C'est tellement rare de réussir à regrouper tous les pairings préférés d'une seule personne dans une même fic! En tout cas, je suis ravie que l'histoire continue à te plaire au fur et à mesure que les chapitres avancent! Merci d'avoir pris le temps de laisser un commentaire!

Hemere : je conçois que le film n'appartient pas au «grand cinéma». (loin de là, même!) J'admets également être nulle en ce qui concerne les résumés! XD Malgré tout, je suis ravie que cette fanfiction te plaise! Merci!

Baella : Merci pour ce long et complet commentaire qui m'a fait un immense plaisir! Je vais faire de mon mieux pour répondre à tes remarques :

-J'ai bien précisé «lieu supposé vierge de toute bassesse humaine» : sinon, effectivement, DeathMask (et Aphrodite) fait (font) exception à la règle!

-La «logique d'Athéna» reste malheureusement... logique : bien qu'elle encourage une union Saint/Spectre, elle ne se prive pas de faire part de son dégoût vis-à-vis de Rhadamanthe. Après tout, aucun homme ne semble avoir la moindre valeur à ses yeux à part Seiya... Mais bon, si elle a mauvais goût, c'est son problème! :)

-La chanson de Charon : je ne sais pas si tu as regardé les épisodes de la saison Hadès du dessin animé, mais on va dire qu'il a une voix... «spéciale».

-Enfin, concernant le nom du chien, je voulais attendre ce chapitre pour le citer! Même si je n'ai pas prit une de tes propositions (bien que l'idée de le nommer «Saga» m'aie bien fait rire), j'espère que ce nom te satisfera!

Voilà, tout ceci étant dit, encore un immense merci!

Jalexa Uchiwa : si cette fanfiction t'a fait autant rire, ça me comble de joie! Je suis si heureuse qu'elle puisse être considérée comme réellement drôle! Merci du fond du cœur!

Blue Kaminari : Une fane du couple RhadamanthexKanon? Et en plus, une fane du LavixYu? ...Je t'aime! XD Non, vraiment, merci de me soutenir dans mon dur combat en faveur du LaviKanda! Encore merci, en espérant que ce chapitre te plaira également!

Leyounette : Last but not least... Ah la la, que dire? Tu corriges tous mes chapitres, tu m'encourages et me soutiens toujours et en plus, tu trouves le temps de me laisser des reviews! Que serais-je sans toi, ma chère amie? T_T Je te remercie donc non seulement pour le commentaire, pour la correction du chapitre à venir et pour tous tes encouragements qui me sont toujours aussi précieux! J'espère que ta rentrée se passera bien! A bientôt, mon amie!

Également merci à Manuka, xzaboo et Chikara Ao : vos reviews m'ont aussi fait très plaisir! Je vous en remercie sincèrement!

Et voilà, sans plus tarder, le sixième chapitre!

Bonne lecture et à bientôt!

Chapitre 6 : Slew of Love Letters :

Si la majorité des évènements perturbateurs au Sanctuaire avait surtout choqué ses collègues, Kanon finit également par ressentir de profonds changements s'opérer lentement, mais sûrement.

Il en fallait pourtant beaucoup pour surprendre l'ex-Dragon des Mers : passer 10 jours emprisonné dans une cellule aquatique, puis 15 ans au Sanctuaire sous-marin par la faute de son propre frère l'avait rendu pragmatique.

Mais jamais il n'aurait pu imaginer que Saga ne parvienne en à peine une semaine à se rapprocher concrètement de l'élu de son cœur. Il devait pourtant se rendre à l'évidence : depuis près de trois semaines, Mû arrivait aux premières lueurs du jour au temple des Gémeaux et n'en repartait que tard la nuit, passant donc l'essentiel de ses journées aux côtés de l'aîné des Gémeaux, tout deux s'entretenant sur des sujets dont Kanon lui même n'avait pas connaissance.

Autant dire que Saga était sur la bonne voie. La seule ombre au tableau était la présence de Kiki, qui ne tarda pas à se sentir délaissé : son maître s'en rendit bien vite compte et dut donc consentir à laisser l'enfant l'accompagner de temps à autre, ce qui avait le don de faire fulminer Saga.

Kanon avait cependant réussi à gérer la situation : il avait d'abord songé à envoyer le môme dans une autre dimension, puis avait opté pour une méthode plus «soft», se contentant de lui attribuer la surveillance de son nouveau colocataire. Non seulement le gamin était ravi, mais cela satisfaisait également Saga qui parvenait ainsi à se débarrasser des deux bestioles (bizarrement, il avait du mal à attribuer le statut d'être humain au disciple de son bien aimé).

L'ambiance qui régnait au Temple des Gémeaux était donc rayonnante depuis plusieurs semaines. Ce fut d'ailleurs dans ce cocon de béatitude que Kanon se réveilla ce jour là, le chiot endormi sur son torse et la vieille pendule posée sur la table de nuit bancale indiquant quatorze heures trente.

Il se releva brutalement (le chiot dégringola sur ses genoux et lui adressa un aboiement joyeux en guise de bonjour) et regarda le cadran fissuré avec attention, ayant la vague impression d'avoir oublié quelque chose d'important.

Il essaya de se rappeler de quoi il pouvait bien s'agir, mais y renonça bien vite lorsqu'une délicieuse odeur de thé et de biscuits vint jusqu'à ses narines. Il enfila rapidement quelques vêtements, sauta hors de son lit et s'avança vers la pièce centrale, l'animal sur ses talons.

Il ne fut cependant guère surpris d'y trouver Mû, assis devant la table basse, une tasse de thé à moitié pleine entre les mains. Le Bélier inclina légèrement la tête pour le saluer, souriant. Kanon, lui, se contenta d'un vague signe de main à son adresse et vint aussitôt s'affaler à ses côtés :

-Salut. Marmonna le cadet des Gémeaux en examinant ce qu'il se trouvait sur la table. Il reste du thé?

-Saga est parti en préparer.

-Ah.

Ils se turent. Puis Kanon, qui estimait que même si son frère était dans le bonne voie, un petit coup de main ne serait guère superflu, demanda au Tibétain d'un ton qui se voulait désintéressé :

-Tu n'as pas emmené Kiki avec toi?

-Non. J'ai passé la journée d'hier en compagnie de Saga et j'ai dû m'occuper de l'entraînement de Kiki durant la nuit. Il est en train de récupérer.

-Je vois, répondit Kanon en s'efforçant de masquer sa joie.

-C'est dommage, d'ailleurs : il se fait une telle joie de venir voir ton nouveau «compagnon».

Mû tendit alors la main vers le chiot, qui était venu s'installer entre les deux chevaliers, et lui effleura doucement la tête :

-D'ailleurs, lui as-tu trouvé un nom?

Kanon fit mine de réfléchir un instant. Il tourna la tête vers l'animal (qui jappa joyeusement, ravi d'avoir de nouveau capté l'attention de son maître), resta silencieux une minute, puis annonça en haussant les épaules :

-«Le chien».

-...Ah.

Ils se turent une fois de plus.

-J'peux te poser une question?

-Bien entendu.

-Depuis quelques temps, tu passes des journées entières ici à chuchoter avec Saga au sujet d'un truc qui m'a l'air assez important. C'est quoi, l'embrouille?

Mû baissa légèrement les yeux et eut l'air sincèrement peiné :

-Je suis vraiment navré, Kanon, mais je ne dois pas en parler.

-Un secret entre Saga et toi?

-Eh bien... Oui, je suppose que l'on peut dire ça.

Cette réponse suffit à satisfaire Kanon : si les deux compères en étaient au stade des confidences, de nombreuses étapes avaient été passées avec succès. Mais il était hors de question pour l'ex-Général de s'arrêter en si bon chemin!

Il continua donc sur sa lancée en demandant innocemment :

-Tu aimes beaucoup Saga, n'est-ce pas?

Mû pencha la tête sur le côté et le regarda d'un air surpris :

-Oui, évidemment.

Kanon plissa légèrement les yeux et le Bélier eut la désagréable impression qu'il essayait de sonder la moindre de ses pensées. Ils se regardèrent un long moment, puis le Tibétain se détourna pour saisir sa tasse de thé. Le sourire de Kanon s'élargit alors et, avec un air victorieux, il lui demanda le plus naturellement du Monde :

-Alors, ça y est?

Mû resta un instant sans réaction, puis demanda prudemment :

-«Ça y est» quoi?

-Vous sortez ensemble?

Le Tibétain, qui avait entre temps, reprit une gorgée de thé, manqua de recracher le breuvage au visage du cadet des Gémeaux. Au lieu de ça, il faillit s'étouffer et toussa un long moment avant de répondre, son visage ayant pris une jolie teinte rosée :

-Que...! M-Mais pas du tout, voyons!

-Ah?

Et en plus, Kanon avait l'air déçu. Il sembla bouder pendant plusieurs minutes, caressant machinalement la tête du chiot qui était venu se caler sur ses genoux, puis se tourna de nouveau vers Mû, lui demandant avec le même sourire victorieux :

-Vous couchez ensemble, alors?

-NON! Hurla Mû qui passa du rose discret au rouge carmin.

-Ah?

Le Tibétain baissa la tête autant qu'il le pouvait, peu désireux de recroiser le regard de Kanon, et dissimula tant bien que mal la rougeur de son visage derrière ses longs cheveux.

Saga revint quelques minutes plus tard avec une théière de nouveau remplie et, réalisant l'étrange silence entre Kanon et Mû, demanda d'un air vaguement inquiet :

-Aurais-je manqué quelque chose?

-Oh, oui alors! S'exclama joyeusement son cadet. Mû et moi venons d'avoir une conversation absolument passionnante! Pas vrai, Mû?

Le concerné releva aussitôt la tête, atrocement gêné. Il regarda Kanon d'un air totalement paniqué et commença à bafouiller :

-Euh... Eh bien, pas vraiment. Je...

-Mais si, mais si! D'ailleurs, je te laisse lui en faire part, j'ai une foule de choses à faire!

Il se releva alors, fourra le chien entre les bras de Mû et prit son temps pour sortir de la pièce, afin de vérifier si son initiative valait le coup :

-Alors, de quoi s'agissait-il? Demanda simplement Saga en s'asseyant à côté de l'élu de son cœur.

-Euh...

Mû parut hésiter un moment.

-Rien d'important, décida finalement l'Atlante en détournant son regard de celui de Saga. Revenons-en à l'essentiel, veux tu?

A la grande déception de Kanon, Saga n'insista pas et les deux compères se replongèrent dans leur débat existentiel. Le cadet des Gémeaux se demanda un moment quel pouvait être le sujet de leurs passionnants entretiens, mais éloigna cette pensée assez vite : il aurait tout le temps de le découvrir plus tard.

Pour le moment, il y avait plus important... Comme, par exemple, un rendez-vous avec un certain Spectre qui aurait dû avoir lieu deux heures plus tôt...

Kanon demeura un instant inexpressif, puis éclata d'un rire joyeux : pour la première fois depuis bien longtemps, il se dit sans la moindre once d'ironie que la vie était belle.

Ce fut donc jovial (et curieux de voir les conséquences de son retard sur l'humeur de Rhadamanthe) qu'il quitta le temple des Gémeaux... Si bien qu'il ne put voir les yeux de Mû porter un regard insistant à Saga et un faible, très faible sourire se dessiner timidement sur ses lèvres.

XxXxXxX

Au milieu de la place centrale d'Athènes, un surprenant creux s'était formé parmi le flot intense et ininterrompu de touristes : aucun d'eux n'avait voulu prendre le risque de s'approcher de l'immense homme blond, au regard noir et au visage déformé par la fureur, qui jetait un coup d'œil à sa montre toutes les cinq secondes et qui semblait prêt à égorger la première personne qui l'effleurerait. Les enfants qui l'apercevaient se mettaient à pleurer, les femmes retenaient avec difficulté des petits cris apeurés et même les hommes étaient pris de frissons en croisant son regard meurtrier.

L'homme ne semblait pourtant pas réaliser les réactions qu'ils suscitaient. Il se tenait debout, pratiquement immobile, tournant de temps en temps la tête tel une bête particulièrement enragée, prêt à dépecer sa proie dès qu'il l'aurait aperçue.

Ce qui finit d'ailleurs par arriver. Car d'un coup, sa tête cessa de tourner et son regard s'immobilisa, ayant certainement repéré sa cible. Ses pupilles se resserrèrent alors jusqu'à ne former que deux minuscules fentes et sa mâchoire se crispa violemment, rendant son visage encore plus terrifiant. (une petite fille qui s'était approchée de lui par curiosité s'enfuit aussitôt en poussant un hurlement de terreur)

Car oui, l'objet de sa rage était enfin apparu dans son champ de vision, et les réactions qu'il déclenchait autour de lui n'avaient rien à voir avec celles provoquées précédemment : les enfants observaient d'un air curieux ou fasciné sa longue chevelure bleu océan, les femmes laissèrent échapper des cris hystériques à la vue de son visage sans défaut et même certains hommes se retrouvèrent totalement hypnotisés par ses grands yeux turquoise.

Le creux qui s'était formé autour de l'homme enragé diminua au fur et à mesure que le nouvel arrivant s'approchait, et les deux antagonistes ne tardèrent pas à se faire face.

Ils restèrent d'abord parfaitement silencieux, puis l'homme aux cheveux bleu azur déclara joyeusement :

-Désolé, je suis un peu en retard!

Ce fut à la fois la première phrase et la phrase de trop. Les yeux dorés, déjà remplis de rage, semblèrent alors s'enflammer :

-Kanon...

-Ouais?

La suite se passa un peu trop vite pour que Kanon ne l'analyse correctement : il réalisa juste qu'à peine une seconde plus tard, son corps se retrouvait soulevé à une vingtaine de centimètres du sol, son vis-à-vis l'ayant empoigné par le col de sa chemise :

-«UN PEU» EN RETARD? ÇA VA FAIRE PLUS DE DEUX HEURES QUE JE T'ATTENDS!

-En même temps, tu devrais avoir l'habitude, maintenant...

La fureur de Rhadamanthe sembla monter encore d'un cran avec cette petite remarque. Il fixait Kanon intensément, s'imaginant déjà en train de l'égorger et de le laisser mourir dans d'atroces souffrances...

L'ex-Dragon des Mers dut deviner quelles étaient les pensées du juge, car il perdit assez rapidement son sourire et commença enfin à s'inquiéter de sa situation actuelle... Mais cela ne fut pas long.

-Rhadamanthe, fit Kanon d'une voix extrêmement sérieuse, si tu ne me reposes pas dans les cinq secondes à venir, je crie «Au viol!». Et je pense que ce sera parfaitement crédible.

Le visage du juge perdit progressivement ses couleurs et sa colère se dissipa partiellement, transformée en une vague inquiétude :

-...Tu n'oserais pas.

-On parie?

Un simple échange de regards suffit à convaincre Rhadamanthe que oui, le Gémeau oserait.

Ce fut donc à contre-cœur qu'il le reposa au sol, encore plus frustré qu'il ne l'était avant son arrivée. Kanon, quant à lui, se contenta de défroisser rapidement sa chemise. Après quoi il leva les yeux vers son «agresseur» et lui imposa plus qu'il ne lui demanda :

-Bon, on va manger un truc? Je crève de faim!

De nouveau, Rhadamanthe crut qu'il allait exploser intérieurement. Il s'apprêtait d'ailleurs à se remettre à hurler sur Kanon, mais se retint au dernier moment, réalisant que ce n'était pas le bon comportement à adopter face à lui. Il respira donc profondément, prit son temps pour se calmer et lui lança avec un sourire sarcastique :

-D'accord. Mais à partir de maintenant, je déduirai le prix des repas de ton salaire.

Cela eut pour effet de faire perdre à Kanon son air narquois, et le juge sut aussitôt que cela équivalait à une brillante victoire.

Ou tout du moins, jusqu'à ce que Kanon n'ajoute :

-Tu t'y prends un peu tard.

-Comment ça?

-Rhadamanthe. Ce soir, c'est la dernière fois que je descends aux Enfers.

Sur le coup, le Juge ne comprit pas. L'ex-Général haussa un sourcil, surpris, et crut donc bon de rajouter :

-Eh bien quoi? On avait parlé d'un mois entier à jouer la comédie, non? Et il est écoulé. C'est la dernière journée que nous passons ensemble.

Un silence pesant se fit entre eux, à la grande surprise de Kanon. Surprise qui s'intensifia lorsqu'en plantant son regard dans celui de Rhadamanthe, il y vit quelque chose qui ressemblait à... Du dépit?

Allons bon, qu'est-ce qui pouvait bien encore se passer dans la tête du Spectre?

Rien de très brillant, pourtant. Rhadamanthe se fit juste la réflexion que, pour une fois, il aurait dû porter plus d'intérêt à la section horoscope de son journal :

«Scorpion : la stabilité de votre relation avec votre partenaire se trouvera grandement bouleversée. Peut-être auriez-vous dû porter plus d'attention à certains signes au lieu de bêtement laisser le temps passer.»

XxXxXxX

Camus du Verseau avait également pris connaissance du sien sans grand intérêt, ce jour-là.

Il n'était pourtant pas dans ses habitudes de prêter attention à ce genre de sottises, mais le hasard avait voulu que ce jour précis, Aphrodite des Poissons manifeste le besoin visiblement incontrôlable de faire part à chaque personne résidant au Sanctuaire de ce que l'astrologie leur réservait pour la semaine. (juste pour le plaisir de voir le sourire niais d'Athéna se décomposer lorsqu'il arriva à la partie Vierge, premier décan : «Opportunités sentimentales : la flèche d'amour vous frappera en plein cœur!»)

Il dut donc supporter son voisin narcissique, exubérant et empestant l'eau de rose à quinze mètres le temps qu'il lui lise ce petit extrait de la rubrique horoscope de son exemplaire de «Femme Actuelle» :

«Verseau : une occasion d'éclaircir votre situation actuelle et de dissiper les malentendus se présentera. A vous de la saisir et d'apprendre à baisser votre garde pour laisser éclater la vérité!»

Aphrodite avait alors relevé avidement les yeux, à la recherche d'une quelconque réaction chez son compagnon d'armes. Mais le visage de Camus resta totalement inexpressif et son regard demeura froid et distant, comme à son habitude.

La seule réaction vraiment notable qu'il manifesta fut de hausser les épaules avec ennui et de mettre son voisin à la porte, vite fait bien fait. Après quoi il avait poussé un grand soupir et était retourné dans sa chambre, qu'il conservait toujours à une température de -20°C : sa version du Paradis.

Mais ce moment de quiétude se trouva à son tour interrompu, au grand dam de Camus qui commençait à se demander s'il ne devrait pas entourer son temple de murs de glace éternelle pour avoir ENFIN la paix!

Cependant, lorsqu'il découvrit l'identité de son second visiteur, il dut renoncer à la pensée de le jeter dehors : tout traître, assassin et manipulateur sans scrupule qu'il avait été, Saga des Gémeaux restait néanmoins son aîné et son (ex-)supérieur hiérarchique.

Il consentit donc, non sans un certain agacement, à laisser entrer à l'intérieur de son temple le troisième gardien, qui prit au moins la peine de le saluer convenablement :

-Camus du Verseau, mon ami! S'exclama le plus vieux en abaissant respectueusement la tête.

-Collègue, le corrigea froidement le Français. Quel «bon» vent t'amène ici, Saga des Gémeaux?

-Je n'en ai guère pour longtemps! Lui assura aussitôt l'ex-Grand Pope, ce qui soulagea légèrement le onzième gardien.

-Eh bien, je t'écoute.

Saga parut hésiter un moment avant de répondre à sa demande. Il avait l'air particulièrement peiné et cela entraîna une vague, trèèèès vague inquiétude de la part de Camus :

-Il va falloir me pardonner, Camus, mais ce dont je m'apprête à te faire part n'est pas si facile à dire...

-Pourrais-je au moins savoir de quoi il est question?

-...Eh bien, pour faire simple, il s'agit de Milo.

Camus plissa légèrement les yeux à la mention du nom de son (seul) ami et Saga comprit aussitôt qu'il avait réussi à capter son intérêt :

-Milo, dis-tu? Que lui arrive-t-il encore?

-Eh bien, comme nous avons pu le constater tous les deux, il n'est pas vraiment au mieux de sa forme, ces temps-ci...

«Euphémisme», pensa Camus en roulant des yeux.

-J'ai pu m'en rendre compte, en effet. Et alors?

-Et alors, nous souhaitons tous retrouver notre jovial Scorpion. Nous cherchons donc à déterminer la cause de sa si soudaine dépression. Aurais-tu, par hasard, quelques informations à nous fournir à ce sujet?

-Cela fait beaucoup de «nous», je trouve. Qui d'autre que toi s'intéresse donc au rétablissement de Milo?

La froideur et l'indifférence apparentes de Camus laissa Saga stupéfait. Mais il ne se démonta pas pour autant :

-Tous les Chevaliers d'Or, bien entendu!

-Saga. Aphrodite et DeathMask se contrefichent de ce qui pourrait arriver à Milo, tout comme Shura ou Shaka. Cela fait bien longtemps que le Vieux Maître ne se sent plus concerné par ce qu'il se passe au Sanctuaire et Aiolia n'a pas vraiment l'air de s'en alarmer. Je ne parle même pas de son frère. Donc, en comptant Kanon, on passe de treize Chevaliers d'Or à quatre concernés. Cinq si tu as l'intention de m'inclure dans la liste.

Il était bien connu que Camus se donnait la peine de s'exprimer avec plus de trois mots uniquement lorsqu'il avait une bonne raison de le faire. Et anéantir toute l'argumentation de Saga en était visiblement une. Le Gémeau se sentit d'un coup moins confiant, mais poursuivit malgré tout :

-Les gardes et les apprentis...

-Les apprentis ne peuvent que se réjouir de la déchéance d'un de leurs supérieurs, ça leur donne l'espoir qu'une place se libèrera vite, continua Camus avec une insensibilité presque scandaleuse.

Saga dut faire appel à tout son self-control pour ne pas envoyer immédiatement l'impertinent Français dans une autre dimension. Au lieu de ça, il inspira un grand coup et, essayant d'imaginer comment Kanon s'en sortirait dans une situation comme celle-ci, lâcha le plus gros mensonge qui lui vint à l'esprit :

-Et même la Déesse Athéna est très affligée par son état!

Hélas, tout ce qu'il récolta fut un haussement de sourcil on-ne-peut-plus sceptique : depuis quand Saori Kido se préoccupait-elle d'un autre chevalier que Seiya de Pégase?

A moins, se dit alors le Verseau, que la santé de Milo soit réellement précaire, au point que même sa vie soit menacée? C'était la seule explication possible. Et même s'il ne l'aurait admis pour rien au Monde, son inquiétude grimpa en flèche, ce qui n'échappa pas au regard perçant de Saga.

Une ébauche de sourire se dessina sur le visage du Gémeau : tout espoir n'était pas perdu!

-Et qu'arrive-t-il donc à Milo pour que même notre «vénérée» déesse s'en trouve contrariée? Demanda alors le Verseau d'un ton qu'il espérait indifférent.

-Et bien, ses multiples tentatives de suicide y sont pour quelque chose, je pense.

-T-Tout de même, balbutia Camus, il en faut plus que ça pour abattre un Chevalier d'Or!

-Allons, Camus! Un chevalier, même d'Or, reste avant tout un homme. Nous ne sommes pas immortels et je crains que Milo ne le confirme bientôt.

Le Verseau blêmit (dans son cas, cela signifiait passer d'une pâleur maladive à un teint de cadavre) et considéra Saga avec un peu plus d'attention. Cependant, il s'obstina à contrer les dires de son aîné, pourtant fort crédibles :

-Cela ne suffirait pas à l'achever. Tout chevalier d'Athéna reçoit un entraînement intensif au cours duquel il est confronté à la... Difficulté.

Pour des raisons qu'il ignorait lui-même, le mot «Mort» n'arrivait plus à sortir de sa bouche.

-Il n'empêche que si Milo s'est clairement décidé à mettre un terme à son existence, il y parviendra. Sans l'ombre d'un doute.

Le Français en demeura tétanisé. Saga, après coup, se dit qu'il avait peut-être présenté les choses un peu durement, mais bon, difficile de trouver une autre méthode pour convaincre Camus de réagir.

Après ce charmant échange, ils se toisèrent silencieusement durant de longues minutes, chacun attendant que l'autre craque le premier.

Mais cette passionnante occupation se trouva perturbée par l'arrivée d'un troisième visiteur, et Camus commença à envisager sérieusement de faire ses valises dès maintenant et de filer au plus vite vers sa chère Sibérie.

Cette pensée n'effleura malheureusement que trop tard son esprit, car le nouvel arrivant, Mû du Bélier, s'était déjà avancé jusqu'à eux et, pour une raison que le Verseau ne comprit pas, avait réquisitionné toute l'attention de Saga :

-Camus du Verseau, dit-il en guise de salut de sa voix douce et calme.

-Mû du Bélier, lui répondit l'intéressé d'une voix tout aussi calme mais glaciale.

-Je suis venu pour...

-Mon armure se porte comme un charme. Merci pour l'intention. Au revoir.

-Ravi de l'apprendre. Cependant, c'était Saga que je cherchais.

-Moi? S'étonna ouvertement le Gémeau, ne pouvant dissimuler une note de joie dans son exclamation.

-Mais oui, Saga. Je dois à tout prix m'entretenir avec toi.

-Je suis toute ouïe, mon ami.

-Dites, grinça Camus tout en leur lançant un regard mauvais, ça vous dérangerait beaucoup de discuter ailleurs que dans MON Temple?

Les deux squatteurs semblèrent alors se souvenir de la présence du Français :

-Oh, navré, Camus! S'excusa aussitôt Saga.

-Tu as raison, pardonne-nous! Poursuivit Mû sur le même ton. Viens, Saga, nous parlerons de Milo chez moi.

Et les deux compères lui adressèrent un sourire un peu trop large pour être innocent, puis se dirigèrent vers la sortie du onzième temple, dont le gardien semblait en proie à un grand débat mental, ne sachant laquelle des deux petites voix il devait écouter : celle qui clamait haut et fort qu'il devait les laisser partir et ignorer leur propos ou celle qui lui hurlait «Mais rattrape-les, pauvre crétin!» ?

Ce fut finalement celle qu'il s'était efforcé d'ignorer depuis plus de neuf ans qui prit le dessus, et il se surprit à poursuivre les deux visiteurs, leur lançant d'un air pathétique :

-A... Attendez!

Mû du Bélier et Saga des Gémeaux se retournèrent alors vers lui et lui adressèrent un sourire un peu trop candide, ce qui leur donnait aux yeux de Camus l'air TRES suspect :

-Qu'y a-t-il, «cher» Camus?

-Eh bien... Aurais-tu l'amabilité de m'inclure dans cette conversation?

-Hmmm, je ne sais pas... Qu'en penses-tu, Saga?

-J'hésite... Après tout, il a bien dit lui-même ne pas vraiment être concerné, non?

Et ils lui adressèrent à nouveau deux larges sourires innocents, dans une mauvaise imitation de Shun d'Andromède. Camus soupira, ravala sa fierté et reprit de son ton le plus aimable (ou plutôt, le moins désagréable) :

-Me sentant très concerné par l'état de mon ami Milo, je te serais très reconnaissant si tu avais l'obligeance de me faire part de tes dires.

Aucune réaction du Bélier.

-S'il te plaît, rajouta Camus en grinçant des dents.

Il était difficile de repasser à un mode d'être civilisé après avoir passé sept ans en Sibérie avec pour seule compagnie deux enfants et occasionnellement des ours polaires. Mais par chance, les trois petits mots magiques semblèrent suffire à Mû, qui revint aussitôt auprès de lui, accompagné de Saga :

-Fort bien, j'y consens.

-Merci, daigna accorder le Verseau.

-Oh, je ne sais pas si tu souhaiteras encore me remercier lorsque je t'aurais appris que Milo vient de tomber dans le coma.

L'instant qui suivit cette déclaration resta à jamais gravé dans la mémoire du premier et du troisième gardien.

Les jambes de Camus tremblèrent d'abord imperceptiblement, puis de plus en plus fort, après quoi ses bras retombèrent mollement le long de son corps. Ce fut ensuite au tour de son visage de se figer dans une expression d'horreur pure et ses yeux, grands ouverts, ressemblaient à présent à deux billes vides, sans vie.

Le spectacle aurait pu être fascinant s'il n'avait pas été aussi effrayant. Jamais encore Camus n'avait eu l'air si terrifié.

Cependant, Mû ne fut absolument pas affecté par cette vision car il reprit sur le même ton détaché :

-J'ai bien essayé de le réveiller, mais bon, il vaut mieux éviter de provoquer une reprise de conscience brutale. Ce qui m'ennuie davantage, pour le moment, c'est que personne n'est disponible pour rester auprès de lui... Ou plutôt, personne n'a l'air d'en avoir envie.

Un léger silence se fit dans le onzième temple, puis fut troublé par la voix de Camus, devenue étrangement douce :

-Je... Vais y aller.

-Vraiment, Camus? Demanda Mû avec le même sourire qu'auparavant.

-Oui.

-Tu t'en sortiras?

-Oui.

Le Bélier sembla hésiter un moment, puis demanda :

-...Est-ce que ça va?

-...Oui.

Après quoi le Verseau partit en direction du temple du Scorpion d'une démarche quelque peu chancelante, laissant sans s'en préoccuper davantage le Bélier et le Gémeau à l'intérieur de sa demeure.

Les deux chevaliers restèrent d'abord immobile, leur regard rivé sur la silhouette de Camus qui commençait à disparaître au fur et à mesure qu'il descendait les marches. Puis, une fois le Verseau disparu de leur champ de vision, Saga et Mû se regardèrent enfin, silencieusement.

Après quoi ils éclatèrent de rire :

-Quel talent d'acteur, mon cher Mû!

-Je te retourne le compliment, mon ami.

Il ne fallut pas plus que cette phrase accompagnée d'un doux regard de l'Atlante pour que Saga pique un fard et se mette à sourire bêtement.

-Mais, tout de même, n'avons-nous pas été un peu excessifs?

-La fin justifie les moyens. Et on peut dire que c'est un succès total, non?

-Je ne le nie pas. Mais lorsque Camus saura la vérité, je commencerai à craindre pour ma vie...

Saga ouvrit la bouche, puis la referma aussitôt : non, décida-t-il, il n'était pas vraiment judicieux de lui clamer qu'il le défendrait et le protègerait jusqu'à la mort s'il le fallait.

Conscient cependant du regard curieux que le Bélier avait posé sur lui, Saga se lança dans un tout autre sujet :

-Et qu'as-tu fait à Milo exactement?

-Dans un sens, je n'ai fait qu'exaucer sa demande, répondit le bélier en croisant ses doigts. A l'exception qu'il souhaitait s'endormir pour ne plus jamais se réveiller. Je me suis contenté de le maintenir assoupi, il ne s'éveillera pas avant demain après-midi.

-...Je peux savoir comment tu t'y es pris?

-Détail, mon ami. Détail.

Saga sentit une goutte de sueur lui couler le long de la nuque et jugea préférable de ne pas insister.

-Enfin, reprit le Bélier, il n'y a plus qu'à attendre, maintenant. Et à prier, peut-être...

-Je te le déconseille fortement. Notre Déesse, par le passé, nous a davantage attiré de problèmes que de solutions.

Avant de blâmer Saga pour son blasphème, Mû dut bien reconnaître que son aîné avait entièrement raison. Aussi, il se contenta de l'approuver d'un hochement de tête, ne pouvant retenir un petit sourire.

Ils se toisèrent une fois de plus et Saga, cherchant quelque chose à dire, constata simplement :

-Le temple du Verseau est toujours aussi glacial.

-A croire que la température ici est indépendante de la volonté de Camus, remarqua le Bélier en grelotant légèrement. D'ailleurs, si cela ne te dérange pas, j'aimerais bien sortir. Il commence à faire vraiment froid.

Bien qu'il pouvait sembler saugrenu que le Tibétain souhaite obtenir l'autorisation de Saga pour sortir alors qu'il avait jugé inutile de demander à Camus la permission d'entrer, le Gémeau prit d'abord en compte que son bien aimé était frigorifié et que la priorité était donc de quitter la onzième Maison au plus vite. Ils sortirent donc rapidement du temple, Saga ayant posé ses mains sur les épaules de Mû dans un geste protecteur tout en essayant de chasser la voix de son frère de son esprit qui lui susurrait qu'il existait un autre moyen très agréable pour les réchauffer.

Mais le soleil de Grèce suffit largement à rendre aux deux chevaliers une température corporelle convenable et ce fut à grand regret que Saga ôta ses mains de la douce peau du Tibétain. Il s'en suivit un petit silence gêné, puis Mû s'éloigna lentement du Gémeau et lui dit :

-Je crois que je vais rentrer maintenant... Kiki doit être réveillé.

-Ah... Oui, sans doute.

Saga baissa les yeux avec déception tandis que Mû rougissait très légèrement, presque confus, et murmurait quelques excuses un peu maladroites. Il n'osa d'ailleurs pas relever les yeux vers son aîné et commença à s'éloigner à grand pas, mais la voix grave de l'ex-Grand Pope lui fit brusquement cesser tout mouvement :

-Mû?

Aussitôt, l'Atlante se retourna, surpris :

-Qu'y a-t-il?

-Eh bien... Je... Puis-je te proposer de te raccompagner jusqu'à ta demeure?

Le Bélier le regarda avec des yeux ronds, l'air stupéfait : il ne s'était clairement pas attendu à ça! Saga lui-même, réalisant que c'était plutôt le genre de paroles que l'on adressait à une femme, regretta immédiatement ses mots. D'ailleurs, il tenta aussitôt de se rattraper :

-N-Non! Ce n'est pas ce que je voulais dire! Enfin, si, mais... Pas vraiment, en fait! C'est juste que...

Mais il s'interrompit lorsque Mû tendit doucement une main vers ses lèvres pour le faire taire, utilisant l'autre pour étouffer un léger rire. Puis il leva les yeux vers lui, lui lançant un regard d'une douceur presque irréelle, et déclara posément :

-Cela me ferait très plaisir, Saga.

L'interpellé demeura d'abord immobile, puis cligna stupidement des yeux, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Une fois qu'il eut réalisé qu'il était parfaitement réveillé, un sourire radieux se dessina sur son visage et avec ravissement, il passa une main autour des épaules du plus jeune et commença à descendre les marches d'un pas énergique, se disant que jamais la vie ne lui avait semblé aussi merveilleuse.

Mû quant-à-lui, observait d'un air anxieux la main de Saga qui était venue agripper son épaule tout en se demandant pourquoi elle semblait dégager autant de chaleur humaine. Pour une raison qu'il ignorait, ce contact avait quelque chose d'à la fois apaisant et déconcertant, mais il ne chercha pas à s'en éloigner, à sa plus grande surprise.

Il y réfléchit encore un instant, puis quelques mots de Kanon lui revinrent à l'esprit, presque violemment :

«Tu aimes beaucoup Saga, n'est-ce pas?»

Il y songea un moment, puis haussa les épaules avec désinvolture, en se disant qu'il aurait tout son temps pour réfléchir plus activement à ce problème. Car déjà, la chaleur des doigts de Saga commençait à effacer toute trace de raisonnement logique dans son esprit.

XxXxXxX

Pendant ce temps, assis à la terrasse d'un salon de thé raffiné, nos deux protagonistes suscitaient une fois de plus la curiosité chez la clientèle et le personnel de l'établissement. Il fallait dire qu'au milieu de tous les couples qui se tenaient les mains et échangeaient de doux regards au dessus de leurs boissons, les deux zigotos passaient difficilement inaperçus, entre Rhadamanthe qui fixait sa tasse de café depuis plus d'une demi heure sans y toucher et Kanon qui engloutissait sa septième pâtisserie avec un sourire de bambin.

Le juge finit malgré tout par relever la tête... Et la rebaissa aussitôt, incertain de ce qu'il devait dire ou faire :

-Donc... C'est la dernière fois que nous nous voyons?

-Rhadamanthe. Tu m'as déjà posé la même question il y a dix minutes, puis il y a cinq minutes, et je t'ai répondu «oui» deux fois. Alors change de refrain, tu veux?

Le spectre retomba aussitôt dans le silence. Kanon en profita pour enchaîner :

-Et puis, pourquoi ça te tracasse tant que ça? Tu vas quand même pas me dire que ça te rend triste de ne plus me voir!

-Que...? D'où sors-tu une idée aussi stupide? Au contraire, je suis ravi que tu disparaisses enfin de ma vie!

-Alors, où est le problème? Demanda Kanon en reprenant une bouchée de kataïfi.

-Il n'y a aucun problème! Tout va merveilleusement bien!

Kanon haussa un sourcil : Rhadamanthe avait l'air d'aller tout sauf bien. Il s'interrogea d'ailleurs sur la raison de l'amertume soudaine du spectre, mais toutes ses questions demeurèrent sans réponse.

Car, bien entendu, il ne lui effleura même pas l'esprit qu'il pouvait être la cause principale de la mélancolie du juge.

Mais son flot de pensées se dissipa en voyant le brusque changement d'expression qui venait de s'opérer sur le visage du blond : son air morne, en une seconde, se changea en un regard alarmé et d'un geste vif, il s'empara de sa main et la serra dans la sienne comme si sa vie en dépendait.

Kanon cligna stupidement des yeux :

-Euh...Rhadamanthe?

-Tais-toi et essaye d'avoir l'air naturel! Lui chuchota-t-il d'un air totalement paniqué.

L'ex-Dragon des Mers s'apprêtait à lui demander des explications, mais une voix familière provenant de derrière lui répondit à la place de la Whyvern :

-Tiens, tiens! Mais qui voilà donc?

Kanon comprit aussitôt la démarche à suivre : entrelaçant ses doigts avec ceux de son vis-à-vis, il se retourna et arbora le sourire à moitié crispé de l'amoureux interrompu face aux nouveaux arrivants.

Minos du Griffon et Eaque du Garuda.

-Eh bien, commença le Norvégien d'une voix douceâtre assortie à son sourire sarcastique, quel heureux «hasard», vous ne trouvez pas?

-Qu'est ce que vous faites ici? Lui répondit Rhadamanthe d'un ton mauvais.

-Allons, allons! Susurra Eaque. Est-ce là une façon de parler à tes deux plus chers amis qui, par la plus grande des coïncidences, te croisent en dehors des heures de travail et souhaitent uniquement te saluer.

-«Coïncidence», hein? Interrogea l'Anglais d'un ton sceptique.

-Voyons, «chéri», s'interposa Kanon en lui donnant un violent coup de pied sur la table, ne sois pas si désagréable! Eux qui voulaient simplement te dire bonjour! Je vous en prie, joignez vous donc à nous!

-Oh, mais nous ne voudrions pas déranger! Répondit Eaque qui avait cependant déjà pris place à la table.

-C'est vrai, nous avons toujours eu horreur de nous imposer! Renchérit Minos en s'asseyant à son tour et en commandant deux cafés.

Rhadamanthe laissa échapper un profond soupir : il avait déjà du mal à passer inaperçu en compagnie de Kanon, et maintenant que ses deux «cheeeers» collègues les avaient rejoints, leur table était vraiment devenue le centre d'attraction générale. Et pour cause, toutes les femmes présentes avaient totalement délaissé leur compagnon pour centrer leur regard sur les quatre spécimens.

Le spectre de la Whyvern maudit le jour ou il avait accepté de se mettre au service d'Hadès.

-Et je peux savoir pour quelle raison vous êtes ici? Insista-t-il.

-Une soudaine envie de se promener, répondit Eaque en haussant les épaules.

Mais son sourire voulait clairement dire qu'il y avait une tout autre raison à leur venue et que, de toute évidence, elle n'avait rien de réjouissant pour Rhadamanthe.

Il s'établit alors un silence désagréable au cours duquel chacun sirota sa boisson et évita avec soin le regard des autres. Mais au bout de quelques minutes, Kanon libéra sa main de l'emprise de Rhadamanthe, se leva de son siège et sourit aux deux nouveaux arrivants :

-Bon, ça va, j'ai compris.

Après quoi il s'éloigna et entra dans la boutique située en face du salon de thé, une petite librairie. Une fois Kanon sorti de son champ de vision, Minos se tourna vers Rhadamanthe et lui dit d'un ton étonnamment sérieux :

-Bien. Maintenant, nous allons pouvoir discuter plus librement, Rhad' !

-Et de quoi devrions-nous discuter? Demanda l'interpellé qui n'avait jamais autant désiré la présence de l'ex-Général.

-Mais de Kanon, évidemment!

Le blond écarquilla les yeux, surpris... Et également inquiet : qu'est-ce que ces deux sadiques concoctaient encore?

-...Je ne vois pas ce qu'il y a à dire.

-Ne joue pas à ce petit jeu là avec nous, répliqua aussitôt Eaque. On a tout compris.

Toute couleur disparut alors du visage de Rhadamanthe : ils n'avaient quand même pas percé à jour sa subtile (?) supercherie? Et si tel était le cas, avaient-ils l'intention de tout révéler au Seigneur Hadès?

Mode «prévention contre les catastrophes imminentes» enclenché.

-Je...Je ne suis pas sûr de bien vous comprendre.

-Oh, que si! Et nous connaissons aussi bien que toi la véritable nature de ta relation avec Kanon!

Fichu. Il était complètement fichu! De tous les spectres qui habitaient les Enfers, il avait fallu que ce soit ces deux là qui découvre l'horrible vérité.

-Mais franchement, reprit alors Minos, je dois t'avouer que ça nous a vraiment surpris.

-Je...Je le conçois, mais vous devez comprendre que...

-Ne te cherche pas d'excuses.

Le blond baissa la tête, résigné. S'il n'y avait aucun échappatoire possible, autant plaider coupable immédiatement.

-Et ne prends pas cet air de victime! Tu devrais plutôt être heureux, non?

-...Heureux? S'étonna le spectre en essayant de hausser un seul sourcil (ce qui se termina en une espèce de grimace involontaire)

-En plus, poursuivit Eaque, ça prouve que nous nous étions d'abord trompés sur votre compte. Et c'est tout à votre honneur.

Blanc.

Rhadamanthe cligna des yeux à plusieurs reprises : bizarrement, plus cette conversation se poursuivait, plus il avait l'impression qu'un sacré quiproquo s'était établi entre eux.

-Euh... Dites, je peux savoir où vous voulez en venir exactement?

Le Garuda et le Griffon échangèrent un regard étonné, puis se tournèrent de nouveau vers la Whyvern :

-Au fait que tu es véritablement amoureux de Kanon, bien sûr!

Le choc fut trop grand pour Rhadamanthe, qui en laissa tomber sa tasse de café, regardant les deux juges d'un air totalement ahuri.

Après quoi il sombra dans un profond mutisme, duquel ses deux «amis» ne se formalisèrent pas :

-On va être honnêtes avec toi : au début, on était persuadés que toute cette histoire n'était qu'un gag, et qu'aucun de vous deux ne prenait cette relation au sérieux!

-On s'était même dit qu'en fait, tu avais organisé tout ça juste dans le but de dégoûter notre Seigneur et de le convaincre de te laisser rester célibataire : c'est te dire si nous étions dans l'erreur!

Rhadamanthe redescendit suffisamment sur terre pour se dire qu'au contraire, ces deux-là savaient parfois se montrer TRES perspicaces. Mais il n'était pas encore assez sorti de son ahurissement pour avoir le bon sens de leur répondre. Minos poursuivit donc :

-Enfin bref! On voulait juste te dire qu'on est content pour toi et qu'en plus, ton choix nous satisfait!

-Tu as meilleur goût que l'on pourrait croire.

-Désolés de nous être montrés si durs avec toi.

-On a bien remarqué que Kanon avait réussi à te... changer.

-Vrai! Je ne t'avais jamais vu aussi «vivant»!

-Il est juste dommage que l'on ne s'en soit pas rendus compte plus tôt.

-Donc, voilà! Félicitations, mon vieux!

-Essaye juste de ne pas le laisser t'échapper, ce serait vraiment une grosse perte!

Ils rirent tous deux de bon cœur, sous le regard encore un peu hébété de Rhadamanthe.

-Bon, sur ce, commença Eaque en se levant, nous allons enfin vous laisser en amoureux.

-A ce soir! Lança joyeusement Minos. Oh, et au fait, pour les cafés, tu nous invites, pas vrai?

Et ils quittèrent enfin le salon de thé, pour la plus grande déception de la gente féminine locale, riant à gorge déployée, laissant Rhadamanthe et ce qu'il restait de son cerveau pitoyablement seuls.

Enfin, pas pour très longtemps.

-J'ai raté quelque chose? Fit une voix de plus en plus familière derrière son dos.

La Whyvern ne prit même pas la peine de se retourner et poussa un profond soupir :

-Je t'en prie, ne me force pas à te résumer ce qu'il vient de se passer.

Kanon n'insista pas et revint prendre place en face de lui :

-Tu tires une de ces tronches!

-Tu as toujours su dire les choses avec une telle délicatesse...

-Non, mais sérieusement!

-Crois moi, c'est entièrement justifié.

Ce bref échange parvint néanmoins à lui remettre les idées en place : non, mais franchement! Lui? Tomber amoureux d'un tel homme? Il fallait croire qu'il était un meilleur acteur qu'il ne le pensait pour que même Eaque et Minos tombent ainsi dans le panneau!

Il se conforta dans cette pensée en insultant mentalement Kanon à plusieurs reprises, sourire aux lèvres. Jusqu'à ce que le Gémeau ne l'interrompe :

-Ah, et tant que j'y pense...

-Parce que tu es capable de penser?

-Très drôle. Tiens!

Et, joignant le geste à la parole, il lui tendit un petit paquet rectangulaire, enveloppé de papier cadeau rouge carmin.

Silence :

-...Qu'est-ce que c'est que ça?

-Question difficile! Ironisa le Gémeau. Voyons voir... Se pourrait-il que, par le plus grand des hasards, ce soit un cadeau?

-Je le vois bien. Mais je peux savoir pourquoi tu me montres ça?

-Eh bien, peut-être parce que c'est pour toi, crétin!

Et pour la deuxième fois de la journée, Rhadamanthe en laissa retomber sa tasse. (la cliente assise à la table voisine émit un commentaire sur les hommes déjà ivres en début d'après-midi)

Kanon qui offrait un cadeau à quelqu'un? A lui, de surcroit? L'espace d'un instant, il se demanda s'il était encore dans le monde réel : les évènements de ces dernières heures lui donnaient de plus en plus de doutes à ce sujet.

-C'est... Pour moi?

-En effet.

-Mais pourquoi?

Kanon sembla réfléchir un moment, puis haussa les épaules avec un sourire joyeux :

-Considère ça comme un cadeau d'adieu! Je pense que tu y trouveras une utilité et ça me vexerait que tu partes avec une aussi mauvaise image de moi!

Le juge en demeura consterné : ainsi, Kanon se souciait donc de son opinion. Et il voulait qu'ils se quittent «bons amis»...

Qu'ils se quittent.

Et définitivement, cette fois...

Rhadamanthe chassa cette drôle de pensée de son esprit en secouant vigoureusement la tête, puis s'empara du petit paquet d'un air dubitatif :

-Ça va m'exploser à la gueule, c'est ça?

-Dis donc, c'est fou ce que tu sais te montrer aimable, toi aussi!

-C'est que... Je ne sais pas trop quoi te dire.

-«Merci», ça me semble pas mal.

Le spectre demeura un long moment silencieux, puis marmonna un inaudible remerciement avant de déchirer le papier, sous le sourire enfantin de Kanon.

Après quoi il contempla son présent d'un air ahuri.

Pendant environ trois minutes.

Puis il se passa quelque chose d'absolument incroyable. D'inimaginable. A un tel point que Kanon s'en retrouva totalement stupéfait.

Rhadamanthe éclata de rire.

Pas d'un de ces rires de sadique/psychopathe/dérangé mental comme on avait l'habitude d'entendre aux Enfers, mais d'un rire joyeux, dénoué de toute tonalité négative. Un rire normal.

Après quoi il posa alors ses yeux dorés sur Kanon, le regardant d'un air presque reconnaissant, et contempla de nouveau son cadeau.

Un simple livre intitulé : «Travailler avec des cons : guide de survie au bureau»

XxXxXxX

Quelques heures plus tard (et après de nombreuses mises au point sur leur «grand final»), Rhadamanthe escorta Kanon jusqu'aux Enfers, ayant poussé son jeu d'acteur jusqu'à passer un bras autour de la taille du Gémeau... Ce qui se révéla être, à sa grande surprise, fort agréable.

Charon, qui les attendait au bord du fleuve Achéron, offrit à Kanon un accueil plus que chaleureux et, une fois les deux «amoureux» installés dans son embarcation, entonna sa chanson si fort et si fièrement que l'ex-Dragon des Mers se sentit forcé d'accorder un regard d'excuse à Rhadamanthe : il commençait sérieusement à regretter d'avoir gagné la sympathie de Charon.

Cependant, heureusement pour eux, l'entrain du Passeur des Enfers le fit ramer relativement vite et il se retrouvèrent rapidement au cœur des Enfers.

Au cours de leur route jusqu'à la Giudecca, ils furent tout à tour rejoints par Pharaon (dont le son de la harpe fut bien plus apprécié que les prouesses vocales de Charon) et Myu, qui parsema leur chemin d'une multitude de papillons multicolores qui mirent Kanon assez mal à l'aise. Ce périple fut fort heureusement de courte durée et une fois arrivés aux portes de la salle du trône, les deux gêneurs s'éloignèrent un peu pour leur laisser tout l'honneur d'une entrée remarquée.

Cette perspective n'enchantait d'ailleurs pas nos protagonistes, qui échangèrent un regard ennuyé. Mais bon, se dirent-ils ensuite en haussant les épaules en parfaite synchronisation, si c'était la dernière fois, autant faire un effort...

Ils prirent donc une profonde inspiration, se forcèrent à mettre en place sur leur visage des sourires quelque peu exagérés et frappèrent énergiquement aux deux immenses portes de pierre qui les séparaient de la salle principale. Elles s'ouvrirent immédiatement après, leur laissant une pleine vue sur une centaine de visages aux sourires encore plus idiots que les leurs. Ils ne s'en formalisèrent pas et, après avoir échangé un petit regard moqueur, s'avancèrent à grand pas jusqu'au trône d'Hadès, Rhadamanthe ayant gardé son bras autour de la taille de Kanon.

Le Dieu des Enfers, dans un élan de fantaisie, avait troqué sa toge d'un noir corbeau contre une grise foncée, ce qui représentait un grand effort de sa part pour paraître moins sinistre. Kanon, fort heureusement, s'en aperçut et ne tarda pas à complimenter la divinité pour ce choix. Acceptant les flatteries sans se poser de questions, Hadès tomba une fois de plus dans le panneau et accorda au Gémeau un doux sourire.

Après un long échange de formules de politesse, le Seigneur du Royaume des Morts se leva et posa avec affection ses mains sur les épaules des deux hommes :

-Allons, mes enfants. Vous êtes ici en famille, alors détendez-vous! Dit-il d'abord d'un ton léger.

Puis, sentant le trouble de l'ex-Dragon des Mers (ce n'était que maintenant qu'il réalisait que le spectre ne s'était pas moqué de lui en lui affirmant qu'Hadès le considérait comme son fils), il se tourna vers la Whyvern et ajouta :

-Mon petit Rhadamanthe, je tiens à ce que Kanon des Gémeaux sache qu'il est ici chez lui. Me suis-je bien fait comprendre?

-Oui, Votre Majesté! Répondit le juge en s'inclinant profondément. Viens, mon amour, ajouta-t-il d'un air forcé à l'adresse de Kanon.

L'interpellé roula des yeux en soupirant très légèrement, puis se décida à le suivre jusqu'à l'immense table de chêne où les 108 Spectres s'étaient déjà presque tous rassemblés et à laisser Rhadamanthe lui tirer sa chaise dans une ravissante caricature des amants courtois. Le juge lui adressa au passage un léger clin d'œil que l'ex-Général comprit aussitôt : pour le moment, c'était un sans-faute.

Cependant, à sa grande surprise, à peine fut-il assis que Pandore éloigna d'un regard meurtrier tous les spectres qui l'entouraient et vint s'asseoir à ses côtés, le regardant avec insistance. Kanon comprit bien vite le message et, retenant avec peine ses ricanements, glissa entre les doigts de la jeune fille le morceau de papier que le Phénix lui avait remis.

D'ailleurs, se souvint alors Kanon avec un sourire amer, il n'avait pas été facile d'obtenir une réponse d'Ikki : il avait d'abord dû le poursuivre jusqu'à Death Queen Island et, lorsque l'immortel avait compris qui avait rédigé la lettre que Kanon venait lui remettre, le convaincre d'en écrire une à son tour. Le Phénix avait d'abord vivement refusé puis, après moult menaces (dont celle de voir Pandore débarquer un beau jour sur son île), il dut se résoudre à lui adresser une réponse qui tenait sur trois centimètres de papier.

Mais cela suffit à Pandore, qui laissa échapper un petit cri d'extase et s'empressa de déplier le message... Cependant, elle changea bien vite d'expression en lisant les quelques mots qui y étaient inscrits :

«Je ne veux plus entendre parler de toi. Disparais!»

Kanon eut une légère grimace, se demandant comment un homme aussi abrupt qu'Ikki pouvait être le frère aîné de la pureté incarnée, puis rapporta son attention sur Pandore. La jeune fille resta d'abord pétrifiée, relisant avec effroi le court message... Mais à peine quelques secondes après, son visage s'éclaira et un large sourire se dessina sur ses lèvres : Mais oui, se dit-elle, il était évident qu'il s'agissait là d'un message codé! Ikki avait compris qu'il ne pouvait décemment pas lui communiquer ses ardents sentiments pour elle par écrit! (car il était tout à fait inconcevable pour elle que le Phénix ne puisse pas l'aimer) Il avait réalisé que cela aurait pu mettre en péril leur merveilleux amour!

Aussi, elle comprit le message de cette façon : «Je ne supporte plus d'entendre uniquement Kanon me parler de toi alors que je ne dispose pas du privilège de te voir. Disparais des Enfers et rejoins-moi!»

Une expression de pur ravissement se dessina alors sur son visage et elle se mit à serrer le morceau de papier contre son cœur, comme s'il s'agissait du plus précieux des trésors.

Kanon haussa vaguement un sourcil, mais ne chercha pas à savoir ce qu'il pouvait se passer dans la tête de la jeune fille : une bonne chose de faite, pensa-t-il simplement.

Le reste de la soirée se passa beaucoup plus calmement, une fois Hadès embobiné et Pandore comblée de bonheur par sa lettre. Les seuls points vraiment négatifs qu'il nota furent les regards furieux que Rune lui lançait de temps à autre et ceux pas franchement rassurants de Valentine, Queen, Sylphide et Gordon. Les quatre spectres, cherchant probablement à vérifier s'il était bien digne d'être le compagnon de leur maître, le fixèrent encore un long moment d'un air dubitatif puis s'entreregardèrent pour finalement lui adresser leur verdict final : un doux sourire, qui évoquait désagréablement chez Kanon les sourires que des enfants adresseraient à leur future belle-mère. Finalement, il était grand temps que cette histoire se termine, se dit-il en soupirant : les évènements prenaient une tournure vraiment trop étrange à son goût.

Cependant (et surtout heureusement pour lui), une soirée de quatre heures passait relativement vite. Aussi, après une part de gâteau et une tasse de thé (bizarrement, il n'avait jamais supporté l'amertume du café), l'immense horloge de la salle sonna vingt trois heures et Kanon se leva précipitamment, en s'exclamant d'un air un peu trop exagéré :

-Oh, ciel! Que le temps passe vite! Je dois me dépêcher de rentrer, sinon Saga va s'inquiéter!

Un bon nombre d'exclamations déçues se firent entendre (plus un petit soupir de soulagement de la part de Rune) et l'ex-Général se consola en se disant qu'au moins, il finirait son travail avec un franc succès.

Son départ fut cependant retardé par des poignées de mains amicales de Minos et d'Eaque (accompagnées de clins d'œil que le Gémeau ne comprit pas), des courbettes de la part des Spectres personnels de Rhadamanthe, la remise d'une nouvelle lettre de Pandore et enfin, Hadès qui prit affectueusement ses mains dans les siennes en lui déclarant :

-Mon cher Kanon, j'ai de nouveau passé un très agréable moment en ta compagnie. J'espère que nous aurons bientôt le plaisir de t'accueillir une fois de plus parmi nous.

L'ex-Dragon des Mers se sentit d'un coup un peu mal à l'aise et répondit d'une petite voix :

-Euh... Probablement, Seigneur Hadès.

Le Dieu des Enfers haussa vaguement un sourcil d'un air interrogatif, mais finit malgré tout par lui accorder un sourire et lui lâcher les mains. Kanon laissa échapper un imperceptible soupir : oui, vraiment, il était grand temps de mettre fin à cette mascarade.

Il attrapa ensuite la main que Rhadamanthe lui tendait et le laissa, pour la dernière fois, le raccompagner jusqu'aux portes de la Giudecca. Puis, une fois arrivée devant elles, la Whyvern le fixa longuement.

Très longuement. Au point de le mettre vraiment mal à l'aise.

D'ailleurs, au bout de deux minutes, le regard doré se mit franchement à lui faire peur et il lui murmura, d'un ton qu'il espérait joyeux :

-Eh, tu crois pas que le moment est mal choisi pour nous faire une scène d'adieux déchirants?

Contre toute attente, la voix de Kanon sembla ramener Rhadamanthe à la surface et lui faire réaliser qu'il y avait encore une bonne partie des Spectres d'Hadès qui les observaient. Malgré tout, pour une raison qu'il ignorait, il ne parvint pas à détacher ses yeux du visage du Grec... Sans doute parce que c'était la dernière fois qu'ils se verraient.

La dernière fois.

Il serait de nouveau retombé dans sa rêverie si quelques chuchotements suspects ne s'étaient pas élevés derrière lui. En effet, son petit manège avait bien vite été remarqué et il avait suscité des murmures interrogatifs parmi ses collègues et, plus grave encore, un regard soupçonneux d'Hadès.

Non, se dit alors le Juge, ce serait vraiment trop bête de se faire démasquer maintenant! Il devait à tout prix trouver un moyen rapide et efficace pour rétablir la situation à son avantage... Sauf qu'un seul lui vint à l'esprit.

Et il n'était pas vraiment recommandable de l'employer avec quelqu'un d'aussi impulsif que Kanon, surtout dans de telles circonstances : car si le Gémeau ne se conformait pas à son attente, c'était fichu!

Mais bon, pas le choix! Si c'était la seule solution possible, il était preneur. D'un geste rapide, il agrippa fermement les bras de Kanon et, avant que ce dernier ne puisse protester ou dire quoique ce soit, plaqua sa bouche contre la sienne.

Le mouvement fut si violent qu'il se cogna le front contre celui du Gémeau, et il mit sur le compte du mal de tête le soudain étourdissement qu'il ressentit au contact des lèvres de Kanon.

C'était incontestablement très différent de ce qu'il s'était imaginé : jusqu'à présent, il n'avait jamais embrassé que des femmes. Leurs bouches étaient chaudes, douces, glissantes et avaient un goût sucré, sans doute à cause de leur rouge à lèvres. Embrasser une femme, il connaissait.

Kanon, lui, avaient des lèvres fraîches, légèrement gercées qui, malgré la quantité de sucre qu'il ingurgitait, avaient un léger goût salé. Rhadamanthe en fut surpris, mais en rien dégoûté. Il ne put d'ailleurs nier que la sensation n'était pas aussi désagréable qu'il l'aurait cru. Embrasser Kanon, c'était une nouveauté totale, c'était totalement indescriptible. Et lorsqu'il consentit à éloigner sa bouche de celle de son ancien ennemi, il constata avec stupeur qu'il avait aimé ça!

Non, impossible, se reprit-il en secouant vivement la tête. C'était juste une impression, rien de plus! Oui, juste une impression, qui s'évaporerait dès qu'il aurait ouvert les yeux. Mais en les rouvrant, il constata avec frustration que cette foutue sensation était toujours présente.

Il fit de son mieux pour la chasser de son esprit et se tourna vers le reste de l'assemblée, histoire de vérifier l'efficacité de sa démarche. Et ce fut un franc succès : Minos et Eaque levèrent leurs pouces en l'air en signe de victoire, tout comme ses quatre spectres personnels, et surtout, le visage d'Hadès s'éclaira et son sourire se fit plus tendre que jamais.

Rhadamanthe soupira de soulagement : une chance que Kanon soit entré dans son jeu...

Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il sembla réaliser qu'il venait d'embrasser Kanon des Gémeaux sans même tenir compte de l'effet que ça avait eu sur ce dernier. Il se tourna donc, réticent et pour le coup un peu effrayé, vers son «partenaire» histoire de vérifier sa réaction... Même si en l'occurrence, le mot «réaction» ne convenait pas vraiment.

Kanon demeura immobile, la bouche entrouverte, le regard vide, le tout formant une expression à mi-chemin entre la perte de conscience et l'aliénation mentale, qui aurait pu paraître comique si la situation n'avait pas été aussi grave. Paniqué, Rhadamanthe lui secoua légèrement les épaules, espérant ramener le Gémeau à la réalité :

-Eh, Kanon! Murmura-t-il. Ne me lâche pas maintenant.

A l'appel de son nom, l'ex-Marina redescendit sur terre et cligna des yeux plusieurs fois, fixant le juge d'un air incrédule :

-...Je peux savoir pourquoi t'as fait ça? Articula-t-il avec difficulté.

-Ben, pour la crédibilité.

-Y avait mille autres façons d'être crédible!

-...Considère ça comme un baiser d'adieu, alors.

Aussitôt, le visage de Kanon se radoucit. Heureusement, il y avait une trop grande distance entre eux et les autres spectres pour que la vraie nature de leur conversation soit découverte et tous se focalisèrent sur la soudaine douceur de Kanon. Et sur le regard insistant qu'échangèrent les deux hommes.

Cette fois-ci, c'était vraiment le moment des adieux. Et il ne fallait pas le faire durer trop longtemps, ils le savaient tous les deux. Sinon, qui savait jusqu'à quel point les choses pourraient dégénérer...

Alors, Kanon posa doucement sa main sur celle de Rhadamanthe avant de s'éloigner, en lui adressant d'un ton d'une gentillesse insupportable :

-«Au revoir»... Rhadamanthe.

-... Au revoir, Kanon.

Et sans se retourner, car il savait que ce geste ranimerait quelque chose qui devait mourir ce soir, Kanon sortit de la salle d'un pas traînant, laissant les immenses portes de pierre se refermer derrière lui avec une lenteur presque insoutenable pour le juge.

Et ce fut le silence.

Rhadamanthe ne sut jamais combien de temps il resta immobile, à fixer stupidement la porte close devant lui, mais il était certain qu'il aurait maintenu cette position toute la nuit si la voix de son Maître ne l'avait pas rappelé à l'ordre :

-Rhadamanthe.

Le juge hocha vaguement la tête, sans changer d'expression, et se retourna vers Hadès avec mauvais volonté. Il prévoyait déjà la discussion qui allait suivre et ça ne lui plaisait pas :

-Oui, Votre Altesse?

-Approche, mon cher.

Rhadamanthe dut faire appel à toute sa concentration pour forcer ses jambes à bouger et à s'avancer jusqu'au trône de l'Empereur des Ténèbres, avant de s'agenouiller devant lui :

-Je vous écoute, Votre Majesté.

-Rhadamanthe. Du fond de mon cœur, je tiens à te féliciter et à te dire à quel point je suis heureux pour toi.

Il avait l'air si sincère que c'en était atroce. Le juge se força à desserrer les dents pour lui répondre :

-Je vous en remercie, Seigneur.

-J'avoue que parfois, votre manque de proximité m'inquiétait un peu. Mais ce que je viens de voir me rassure amplement... Et te voir si attristé d'être séparé de lui pour une si brève période me prouve l'intensité des sentiments que tu lui portes.

Rhadamanthe baissa la tête, feignant de s'incliner plus profondément, pour masquer l'air maussade qui venait d'apparaître sur son visage.

-Cela me touche sincèrement, Votre Altesse.

-Allons, allons, mon cher petit! N'aie donc pas l'air si malheureux! Va, je te laisse prendre congé si tu le souhaites. Il n'est peut-être pas trop tard pour le rejoindre ce soir!

-...Merci, Seigneur Hadès. Je vous souhaite une bonne nuit.

Et sur ces quelques mots, Rhadamanthe se releva, se détourna de son maître et quitta les lieux, non surpris de ne croiser aucune tornade de cheveux couleur océan sur sa route.

En repensant aux paroles d'Hadès, il sentit un goût amer s'imposer dans la bouche : bien sur que si, il était trop tard! Trop tard pour tout...

XxXxXxX

Une fois la route terminée (et elle lui parut interminable), Rhadamanthe rentra chez lui avec le même incompréhensible sentiment de vide intérieur.

Il ferma la porte derrière lui et avança jusqu'au salon, puis s'arrêta au milieu de la pièce, songeur. Ce fut à ce moment précis qu'il réalisa plus que jamais que Kanon était maintenant définitivement hors de sa portée... Et que cette constatation avait sur lui un plus grand impact qu'il ne l'aurait pensé.

Bah, se dit-il finalement en haussant les épaules, ça devait juste être le contre-coup de tout le stress et l'inquiétude accumulés à cause de l'ex-Marina. Pas de quoi s'inquiéter sérieusement.

Il y avait plutôt de quoi se réjouir, se força-t-il à penser : à présent, il n'aurait plus à supporter Kanon et ses idées farfelues, ses remarques vexantes et son caractère abominable.

Et ses grands yeux turquoise.

Et ses éclats de rire.

Et ses sourires lumineux qui paraissaient soudain tellement lointain.

D'un pas vacillant, il se dirigea vers une armoire d'où il sortit une bouteille de Scotch et un verre, qu'il remplit presque entièrement. Sans prendre la peine d'ajouter de glaçons au breuvage, il se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche et vida la moitié de son verre d'une traite. Après quoi il cessa de bouger, attendant impatiemment que l'alcool fasse son effet.

Ce ne fut qu'après coup qu'un sourire amer se dessina sur son visage : au moins, il restait encore un moyen efficace sur Terre de tout oublier, se dit-il alors que dans son esprit, la couleur ambre de sa boisson prenait inexplicablement de jolies teintes bleutées...

A suivre...