Salut, tout le monde!
Et voici le neuvième chapitre de The Price of Freedom avec BEAUCOUP de retard, je vous l'accorde! Mais je préfère laisser tout son temps à ma chère correctrice Leyounette (dont je ne saurais trop vous conseiller les écrits!) plutôt que de vous imposer mes horreurs bourrées de fautes d'orthographe!
Sinon, une fois de plus, un immense remerciement à tous mes gentils revieweurs :
Manuka : Eh bien, la cohabitation commence dès maintenant et j'espère qu'elle sera à la hauteur de tes espérances! Et tu as raison : je suis vraiment, vraiment cruelle avec Saga! XD Encore merci!
Papillon25 : Ravie d'apprendre que le huitième chapitre t'ai autant fait rire, ça me touche vraiment! Et tu as bien raison de souhaiter bonne chance à Mû et Saga : ils vont en avoir besoin! Encore merci pour la review!
Baella : Effectivement, j'admets que le choix des fleurs n'était pas anodin, même si je ne suis pas allée chercher très loin! XD Sinon j'ai, une fois de plus, bien rigolé à chacun de tes commentaires et je te remercie de toujours prendre le temps de me laisser d'aussi géniales reviews! Mille fois merci!
xzaboo : Pauvre Kanon, en effet! Je devrais arrêter de m'acharner sur son côté «victime». En tout cas, je suis très heureuse de t'avoir fait rire! Merci d'avoir pris le temps de commenter!
emma-aima : De toute façon, c'est une fic qualifiée d'humoristique, je n'aurais aucun intérêt à la faire se terminer mal! XD Sinon, pour répondre à ta longue remarque, sache que je suis d'accord avec toi : un Kanon analphabète serait adorablement touchant! Mais je prends en compte le fait qu'il avait 15 ans quand il a quitté le Sanctuaire et que, en toute logique, il savait déjà probablement lire, écrire et compter. En tout cas, je suis vraiment heureuse que ma fic te plaise et j'espère que ce sera le cas jusqu'au dernier chapitre! Encore merci!
Hemere : Ravie de savoir que mes touches d'humour ne font pas rire que moi! XD Et effectivement, je n'ai pas fini de faire souffrir mes deux dragons favoris! Merci d'avoir commenté!
millenium d'argent : J'avoue m'être beaucoup inspirée de vos propres (et excellentes) fanfictions pour définir les personnalités du Cancer et du Poisson : ce sont deux personnages que je déteste profondément, j'ai donc du mal à vraiment me pencher sur leur cas... Sinon, ravie de savoir que le «mot» de Kanon vous ai autant plu! Encore merci de continuer à venir faire un petit tour du côté de mes fics, cela me comble de joie! (réponse au ps : navrée, je n'oserai pas!)
marianclea : «truffée d'humour»? «bien écrite»? «se lit facilement»? Merci du fond du cœur, mais je pense que je n'en mérite pas tant! Sinon, j'ai aussi un gros faible pour l'expression «atrophié sentimental»! En tout cas, merci de lire ma fic et de prendre le temps de me laisser des commentaires! Cela me touche beaucoup!
Aquarii : Cette review m'a fait un immense plaisir, merci mille fois! (mais réfléchis bien, Hadès en paternel apporte aussi son lot d'inconvénients! XD) Merci donc pour ces gentilles appréciations et pour l'encouragement!
Alb1 : Merci pour la re-motivation et pour les encouragements, j'en ai plus que jamais besoin! XD En espérant que la suite te plaira!
Petit-dragon 50 : Euh... Je ne suis pas sûre de bien avoir compris cette review. Si tu fais référence au fait que beaucoup de gens insultent Kanon, c'est parce que, même si j'adore ce perso, je pense qu'il doit être très chiant à vivre au quotidien! XD J'espère que cela ne t'a pas offusqué. Mais merci quand même d'avoir laissé un commentaire!
Bon, sinon, je tiens à m'excuser, ce chapitre n'est pas des plus joyeux : et comme je n'ai AUCUN talent pour les histoires tristes, je sollicite votre indulgence!
Sur ce, bonne lecture à tous!
Chapitre 9 : As I feel, you feel...
Lorsque Mû reprit enfin connaissance le lendemain, il eut l'un des pires réveils de sa vie.
Le fait de ne pas reconnaître la pièce dans laquelle il se trouvait y fut pour beaucoup, mais lorsqu'il se rendit compte qu'en plus, il était dans un lit qui n'était pas le sien, il commença sérieusement à paniquer.
D'un geste brusque, il se releva mais une violente migraine le fit aussitôt retomber sur le matelas. Mû tenta alors de se calmer (ce qui ne fut guère facile) et fit de son mieux pour se rappeler comment il avait atterri ici... D'ailleurs, c'était où, «ici»?
Ses pensées s'interrompirent soudain lorsqu'il vit la porte de la chambre s'ouvrir, et un homme entrer avec un plateau de nourriture entre les mains. Mû mit un certain temps avant de réaliser de qui il s'agissait :
-...Saga?
L'aîné des Gémeaux ne répondit pas tout de suite. Il lui adressa cependant un faible sourire et vint s'asseoir sur un bord du matelas, à côté de lui. Le Bélier cligna des yeux à plusieurs reprises, soudain pris d'un affreux doute : il n'avait aucun souvenir de la nuit dernière... Que s'était-il passé?
-Tu t'es enfin réveillé, lui dit son aîné en souriant. Tu te sens mieux?
-Euh... Il me semble, oui.
Saga lui sourit de nouveau. Et cette scène avait l'air si naturel que, dans l'esprit de Mû, elle en devint suspecte :
-Excuse-moi, Saga, mais... Où suis-je?
-Dans le Temple des Gémeaux. Ou plus précisément dans ma chambre.
Le Bélier ne parvint pas à retenir un hoquet de surprise : qu'est-ce qu'il faisait dans la chambre de Saga? …Bon sang, mais que s'était-il donc passé hier soir?
-Ah. Et, euh... Kanon n'est pas là?
Visiblement, c'était la question qu'il n'aurait pas dû poser. Car le visage de Saga s'assombrit à une vitesse hallucinante et ses poings se serrèrent, comme s'il essayait de toutes ses forces de se retenir de taper sur quelque chose. Ses yeux, quant à eux, lançaient des éclairs et Mû aurait pu jurer que la couleur de ses cheveux s'était quelque peu éclaircie.
Malgré tout, il répondit avec un sourire un peu crispé :
-Non, il s'est absenté.
-...Nous sommes donc seuls ici?
-Oui.
-...Oh.
Un léger silence s'établit entre les deux hommes, au cours duquel Mû se mit à pâlir : non, décidément, les évènements prenaient une tournure VRAIMENT trop étrange!
Surtout lorsque Saga lui demanda, en rougissant légèrement :
-Dis moi, Mû... Est-ce que... Est-ce que tu te rappelles de ce qui s'est passé la nuit dernière?
...HEIN?
-J-J'ai bien peur que non, Saga, bafouilla le Bélier, incertain de l'attitude à adopter.
-...Je vois.
Saga avait l'air totalement anéanti et Mû se lança aussitôt à la recherche du moindre de ses souvenirs, en vain. Non... Ils n'avaient tout de même pas...
-Je... Je t'avais dit quelque chose. Avant que tu ne t'écroules d'épuisement...
-...QUE JE QUOI?
Saga manqua de tomber du lit sous le coup de la surprise : voir Mû du Bélier perdre son calme légendaire, ce n'était guère commun. Mais le Tibétain venait bien de hurler de panique et n'osait même plus le regarder. Il avait l'air incroyablement gêné.
Absolument irrésistible, songea alors l'ex-Grand Pope, qui ne semblait pourtant pas comprendre ce qu'il se passait dans la tête de son jeune pair. Il dissipa donc ses angoisses sans même s'en apercevoir :
-Tu ne te souviens vraiment pas? Hier soir, je suis passé discuter un peu avec toi mais tu étais tellement épuisé par ton travail que tu t'es littéralement évanoui.
Il attendit ensuite que la tension retombe, puis que le Bélier se décrispe un peu et se décide enfin à le regarder, plus embarrassé que jamais : bon sang, se disait-il alors, comment avait-il pu imaginer une telle chose de la part de Saga, qui constituait avec Aldebaran son seul cercle d'amis fiables?
-...Ah, dit-il simplement.
Et sous le regard attendri de l'ex-Grand Pope, il finit enfin par se détendre totalement, l'esprit un peu moins vague. Mais il ne fallut, hélas, pas longtemps pour qu'un «petit» détail ne lui revienne à l'esprit :
-Oh, non! S'exclama-t-il en se redressant violemment. Quelle heure est-il?
-Un peu plus de onze heures, je crois...
-Par Athéna, il faut absolument que je retourne m'occuper de Kiki!
Saga eut du mal à se retenir de grincer des dents : évidemment, il restait encore et toujours l'insupportable disciple, qui demeurerait jusqu'à sa majorité la priorité de son aimé! Fort heureusement, il avait déjà pris ce problème en compte :
-Ne t'inquiète pas. Je suis passé au premier Temple dans la matinée et j'ai confié Kiki à Aldebaran. Il s'en occupera jusqu'à ton retour.
«Confié» était un bien grand mot, mais il ne se sentait pas le courage de retracer précisément les évènements pour le Bélier : à savoir, que lorsqu'il fut arrivé à la première demeure sacrée, le petit garçon était malheureusement déjà levé et, ayant constaté la disparition de son Maître, se mit à lui hurler dessus tout en l'accusant d'en être le responsable. Saga l'avait alors fait taire comme il l'avait pu (une menace d' «Another Dimension» s'était avérée très efficace) puis l'avait trimballé jusqu'au second Temple pour le refiler au Taureau, qui accepta la mission avec une bonne volonté et un plaisir déconcertants.
Mais Saga se dit que tout cela avait valu le coup lorsque Mû lui adressa un regard d'une infinie reconnaissance :
-Oh merci, Saga! Je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait sans toi!
L'aîné des Gémeaux se retint de hurler de joie : franchement, que pouvait-il répondre à des paroles si merveilleuses? Il décida donc sagement de se taire et adressa un large sourire à son invité en désignant le plateau qu'il avait apporté :
-Tu dois avoir faim, non? Alors, mange, prends du temps pour te reposer et essaye de ne pas penser à ton travail pour le moment.
-Oh, mais je ne veux pas te déranger! S'exclama aussitôt le Bélier d'un air soucieux.
-Tu ne me déranges pas.
-Mais...
En voyant Saga le fixer avec de grands yeux suppliants, Mû ne trouva même pas le courage de rejeter son offre. Aussi, il se contenta de remercier d'abondance et d'entamer un morceau de pain, toujours sous le regard insistant et le sourire de son aîné.
De nouveau, le Bélier eut la sensation que toute cette scène paraissait un peu trop naturelle... Cependant, et à sa grande surprise, cela ne le dérangeait même plus.
Et lorsqu'il se remit enfin à regarder Saga, il se dit pour la première fois de sa vie, tout en se demandant pourquoi il ne l'avait jamais remarqué avant, que le visage de son aîné était décidément très séduisant lorsqu'il souriait.
XxXxXxX
De leurs côtés, Rhadamanthe et Kanon étaient enfin arrivés à Kensington, après un bon nombre de détours qui les avaient finalement fait errer dans Londres jusqu'au matin : au grand désarroi du Juge, Kanon avait absolument tenu à visiter un peu la ville, prétextant qu'il n'y était jamais venu et qu'après son départ, il n'envisagerait certainement pas d'y retourner. Un aboiement sonore avait suivi cette proposition et le spectre se vit contraint d'accepter.
Au moins, le Gémeau ne fut pas déçu de la virée : même si les quelques monuments historiques présentés par le juge ne lui avaient guère plu (lui qui était habitué à la blancheur du marbre grec, cette ville lui paraissait vraiment glauque), la visite des rues commerciales et surtout des pubs remonta largement son estime pour la communauté anglaise.
C'est ainsi qu'ils déambulèrent dans la capitale, passant sans se presser de quartiers en quartiers (et finalement de bars en bars dans lesquels, bizarrement, personne ne se formalisa de la présence du chiot), et même Rhadamanthe ne put nier que cela avait été, en somme, une sortie plutôt agréable.
Mais bon, même les meilleures choses avaient une fin : et le juge se doutait bien que la cohabitation ne ressemblerait en rien à la sympathique excursion qu'ils venaient de terminer. Kanon, malgré l'apparence luxueuse du quartier, fit déjà la grimace en voyant les immenses grilles noires en fer forgé qui les séparaient du bâtiment où habitait le spectre. Il eut l'air encore plus de mauvaise humeur lorsque Rhadamanthe lui demanda d'enfermer le chien dans son sac jusqu'à ce qu'il soit rentré dans l'appartement, les animaux sans laisse n'étant pas autorisés. Le canidé ne se montra pas particulièrement coopératif non plus mais après plusieurs minutes, se calma enfin et le «couple» put pénétrer à l'intérieur de l'immeuble.
Kanon cessa alors de grommeler : les larges couloirs aux murs couleur safran avaient immédiatement réchauffé l'ambiance et durant toute la traversée, le Gémeau demeura silencieux.
Ils allaient enfin atteindre l'ascenseur lorsqu'une petite voix aiguë et perçante s'éleva derrière eux :
-Ah! Good morning, sir!
Rhadamanthe et Kanon sursautèrent légèrement et se retournèrent pour faire face à une petite femme ronde, d'une cinquantaine d'années. Reconnaissant la gardienne de l'immeuble, le juge se détendit et répondit sobrement :
-Good morning.
-It's been a while since I have seen you, ajouta-t-elle poliment, avec un large sourire.
Rhadamanthe la regarda d'un air méfiant : en temps normal, cette femme se contentait de le saluer rapidement si elle le croisait dans un couloir, puis se remettait au travail. Pourquoi faisait-elle durer la conversation aujourd'hui?
…Ah. Évidemment. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il se rendit compte que pendant qu'elle lui parlait, c'était Kanon qu'elle fixait avec un regard rêveur et un sourire idiot.
Réprimant au plus profond de lui même une inexplicable envie de meurtre, il ignora la dernière remarque et commença à s'éloigner, Kanon sur ses talons. Mais il en fallait malheureusement plus pour décourager une femme qui rencontrait pour la première fois un homme à la beauté aussi époustouflante. Aussi se plaça-t-elle devant eux en s'exclamant :
-Oh! You have a guest!
-Obviously, rétorqua Rhadamanthe, de plus en plus agacé.
-Nice to meet you, Mister!
Comme le juge s'y était attendu, Kanon ne répondit rien mais adressa un large sourire à la gardienne, qui poussa un petit couinement ravi. Le spectre s'éclaircit bruyamment la gorge et reprit la parole, énervé au plus haut point :
-I'm sorry but my... «friend» doesn't speak English.
-Oh! I see!
Puis, se penchant vers lui, (geste jugé inutile par Rhadamanthe, puisque Kanon devait bien faire 40 cm de plus qu'elle) elle lui dit en exagérant bien chaque syllabe :
-Haaaave euh niiiice trip in Englaaaand!
Le juge roula des yeux, résistant tant bien que mal à l'envie de lui foutre une baffe. Mais contre toute attente, le sourire de Kanon s'élargit et il répondit le plus naturellement du Monde :
-Well, thank you, Miss! No doubt it's going to be a nice trip with such a kind caretaker!
Silence médusé.
La gardienne regarda un instant d'un air consterné le Grec qui venait de s'adresser à elle avec un accent presque parfait, puis tourna ses petits yeux vers Rhadamanthe. Le juge, lui, ne parvint pas à détacher son regard de son associé, qui souriait encore et toujours, visiblement très amusé par la situation :
-So... Should we go now? Ajouta-t-il à l'adresse du juge.
Ce dernier, toujours un peu sonné, finit par secouer la tête pour se ressaisir et, marmonnant une vague réponse, monta dans l'ascenseur. Kanon vint à sa suite, puis adressa un sourire chaleureux et de grands signes de main à la petite femme (qui manqua de s'évanouir de joie). Et enfin, la porte de l'ascenseur se referma.
Aussitôt, Rhadamanthe se tourna vers le Gémeau et lui demanda, avec un air de reproche :
-Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu parlais Anglais?
-Parce que tu me l'as jamais demandé.
Rhadamanthe se demanda alors si le Gémeau ne cachait pas une multitude d'autres connaissances derrière son visage au sourire moqueur. Comme quoi, il était bien vrai qu'il ne fallait jamais se fier aux apparences :
-Et comment as tu trouvé le temps d'apprendre?
Le visage de Kanon s'assombrit quelque peu :
-Julian Solo avait ramené pas mal de bouquins au Sanctuaire sous-marin. Mais il avait pas été foutu d'en apporter un seul dans sa langue natale! «Développement de la culture générale», qu'il disait! Alors, pour tuer le temps, j'ai lu ceux qui étaient écris en anglais. Baian m'a appris.
-Quel genre de livres Poséidon lisait-il? Demanda le juge, pris d'une soudaine curiosité.
-J'ai oublié les titres. Mais je me rappelle surtout d'une histoire bizarre avec une blondinette un peu débile qui se perdait tout le temps et qui parlait à des chats, des lapins et des paquets de cartes. Complètement con, hein?
-...
XxXxXxX
Pendant ce temps, prostré au plus profond de la Giudecca, Hadès écoutait distraitement la douce et sombre mélodie que Pharaon était en train de jouer pour lui et sa sœur.
Depuis l'annonce officielle de la séparation entre Rhadamanthe et Kanon, le Dieu des Enfers n'était pas sorti de ses appartements, préférant se morfondre à l'abri du regard de ses fidèles serviteurs.
Malgré tout, Pandore avait tenu à rester à ses côtés : d'accord, Hadès avait peut-être détruit son existence sur terre et causé la mort de toute sa famille, mais il lui avait tout de même offert une place sociale non-négligeable au sein du Monde des Ténèbres et une bande de fidèles esclaves prêts à exaucer la moindre de ses demandes. Ça compensait.
Aussi, voir son «petit frère» dans un tel état de morosité attristait la jeune femme, mais la rendait également furieuse à l'égard de Rhadamanthe : non content de mettre en péril son couple, il devait en plus anéantir les espoirs de son cher frère?
Oh, se dit-elle en voyant Hadès pousser un nouveau soupir, ce satané juge avait intérêt à trouver une solution rapidement s'il ne voulait pas avoir à faire à elle!
XxXxXxX
-Eh, pas mal!
Une remarque positive de Kanon était assez rare pour être prise en compte. Aussi, Rhadamanthe ressentit un certain contentement face à la mine satisfaite du Gémeau qui regardait partout autour de lui en souriant.
Il inspecta d'abord l'entrée, puis le large salon. Il observa d'un air gourmand les quelques bouteilles d'alcool disposées sur une étagère et alla s'affaler sur un des grands fauteuils en cuir noir, laissant échapper une sorte de ronronnement. Rhadamanthe ne parvint pas à s'empêcher de sourire.
Kanon posa ensuite son sac, libérant le chiot, qui se mit à son tour à gambader un peu partout, histoire de découvrir son nouvel habitat : il avait l'air aussi enthousiaste que son maître.
-Bon, je te fais visiter maintenant? Proposa le juge.
-Tant qu'à faire...
Rhadamanthe lui montra donc fièrement chaque pièce, recevant à chaque passage un sifflement ou un sourire de Kanon : au moins, cette cohabitation ne commençait pas trop mal... Enfin, jusqu'à ce que le Gémeau ne lui demande :
-Et je vais dormir où?
-Suis moi.
Ils traversèrent à nouveau le couloir et Rhadamanthe ouvrit la dernière porte, révélant une chambre environ quatre fois plus grande que celle du temple des Gémeaux. Kanon inspecta un long moment l'armoire, le bureau, les deux bibliothèques mais s'attarda surtout sur l'immense lit aux draps noirs et rouges. Cependant, il ne fit cette fois-ci aucun commentaire positif :
-Rhadamanthe.
-Qu'est-ce qu'il y a? Ça ne te plaît pas?
-C'est pas ça. Mais là, on a visité toutes les pièces, hein?
-Eh bien, oui.
-Il n'en reste aucune autre?
-Pas que je sache.
-...C'est donc ta chambre, ça.
-De toute évidence.
-Et c'est là que je vais dormir?
-Oui.
Le Chevalier des Gémeaux jeta alors un regard noir au juge :
-T'imagines quand même pas que je vais accepter de dormir dans le même lit que toi?
Presque aussitôt, Rhadamanthe eut un mouvement de recul et le regarda d'un air profondément outré :
-Non mais, ça ne va pas? Moi, je dormirai sur le canapé du salon!
Du même coup, le juge tenta de chasser toutes les pensées malsaines qui lui étaient venues à l'idée de partager son lit avec Kanon (en vain). Ce dernier le regarda bizarrement :
-Attends, je viens squatter chez toi et tu me laisses ton lit?
-J'ignore quels sont les usages au Sanctuaire mais moi, je traite bien mes «invités».
Kanon ne répondit pas et le regarda encore un moment d'un air méfiant, puis lança son sac sur le lit en marmonnant quelque chose qui ressemblait à «Bah, merci». Le spectre en demeura très agréablement surpris... Jusqu'à ce que le Gémeau n'ajoute :
-Par contre, je te préviens : si t'avais dû loger au Temple des Gémeaux, t'aurais dormi par terre!
Rhadamanthe se renfrogna aussitôt. Finalement, une vie commune avec Kanon serait aussi désagréable que prévu. Mais il ne répondit pas : s'ils commençaient à s'engueuler dès le premier jour, ça promettait pour la suite!
Il sortit donc précipitamment de la chambre, la simple tête de l'ex-Général lui donnant des envies de meurtre, et dit simplement :
-Je te laisse t'installer. On règlera le reste des détails après.
Kanon hocha vaguement la tête, sans un regard pour le juge. Après quoi il s'affala sur le lit (qu'il jugea bien plus confortable que le sien) et se mit à réfléchir.
Il songea d'abord à Saga : comment s'en sortait-il? Est-ce que son amour allait enfin aboutir à quelque chose de concret?
Il pensa donc naturellement à Mû : l'innocent Tibétain allait-il enfin se décider à extérioriser la passion que lui conférait son signe astrologique? Plus le temps passait, plus il en doutait...
Puis, sans réelle raison, il se mit à penser à Rhadamanthe : comment avait-il pu imaginer une seule seconde que le juge prévoyait de dormir avec lui? ...Mais en même temps, ça le surprenait vraiment que le spectre lui laisse son propre lit. Le côté gentleman qui ressortait? Il en doutait franchement.
...Décidément, cette histoire devenait de plus en plus bizarre!
Il se releva donc, balança d'un coup sec sa tête en avant puis en arrière (la meilleure technique qu'il avait trouvé pour chasser les pensées désagréables) et partit rejoindre Rhadamanthe qui l'attendait dans le salon.
Il constata alors avec amusement que, pour lui expliquer clairement quel était son travail cette fois-ci, le juge avait recommencé à lui faire une série de fiches explicatives. Mais il ne fit aucun commentaire pour le moment et se contenta de s'asseoir dans un des fauteuils, face à la table basse. Puis il attendit que le juge prenne la parole. Ce qui ne tarda pas :
-Bon, commençons.
Kanon se prépara au pire.
-Je dois bien l'admettre, ma première tactique a été un échec : le résultat obtenu est exactement le contraire de ce que j'avais espéré.
Il s'interrompit un instant, puis vint s'asseoir en face du Gémeau :
-Pour rééquilibrer les choses, il faut déjà qu'ils soient tous persuadés que nous sommes de nouveau ensemble. Une fois cela fait, il va falloir changer totalement de stratégie!
«Eh bien, ça promet!» se dit l'ex-Marina en roulant les yeux.
-Donc, nouveau plan... Assez génial, je dois dire.
-Et c'est... ?
Rhadamanthe sourit et ne lui répondit pas tout de suite. Kanon en conclut qu'il avait de bonnes raisons de s'inquiéter à ce sujet :
-J'avais tort de penser que tu devais passer pour l'être parfait aux yeux des miens. C'est justement parce qu'ils t'ont aimé que mon plan a échoué. Pour que celui-ci fonctionne, il va falloir qu'ils te détestent!
-Euh, je te rappelle que c'était ton idée de base et que ça avait totalement foiré!
Le sourire du juge s'élargit quelque peu et Kanon se prépara mentalement à entendre les pires conneries imaginables :
-Certes. Mais vois-tu, tu as adopté un comportement que toi, tu jugeais détestable. Or, ce genre de caractère peut être très apprécié aux Enfers.
-J'avais cru comprendre, oui, marmonna Kanon.
-Donc, on a décidé...
-TU as décidé.
Rhadamanthe grinça des dents :
-...J'ai décidé que tu devais apparaître comme parfait au sein du Monde des ténèbres. C'était également une erreur, car maintenant, ils te préfèrent presque tous à moi...
-Ce choix leur fait honneur! S'exclama le Gémeau, qui commençait à s'amuser.
Le juge le fusilla du regard :
-Eh, je déconnais!
-DONC, reprit une fois de plus le Spectre, il va falloir que l'on se débrouille pour que tu sembles absolument ignoble, mais aux yeux de tous!
-Je n'ai pas la prétention d'être aussi pur qu'Andromède, mais tout de même, me faire haïr par plus de cent personnes d'un seul coup...
-Ne t'inquiète pas, j'y ai sérieusement réfléchi. Et avec ça, tu n'auras aucun mal à te faire haïr par la majorité du Royaume des Morts.
Le «ça» désignait le petit tas de fiches posé sur la table basse, que Kanon observa distraitement :
-Tu peux considérer ça comme une liste précise de ce que chaque spectre serait susceptible de détester chez quelqu'un.
Le juge s'interrompit de nouveau. Kanon eut l'impression qu'il attendait un signe de sa part. Il hocha donc la tête.
Rhadamanthe reprit :
-Donc, voilà le plan en lui-même : je t'ai demandé de revenir et tu as accepté. Mais, problème, tu as changé : tu n'as maintenant plus rien de parfait et tu te comportes comme un véritable salaud, multipliant les attitudes haïssables aux yeux de tous! Résultat, ils se mettent tous à te détester, me supplient de te larguer et, de peur que je fasse dans le futur un choix encore pire, ne me reparleront plus jamais de mariage ou même d'union!
Rhadamanthe lança alors un regard insistant à son vis-à-vis, persuadé cette fois-ci qu'il ne pourrait contester le fait que son plan était parfait. Mais Kanon se contenta de renverser la tête en arrière, après quoi il poussa un long soupir et laissa échapper d'une voix morne :
-T'es vraiment désespérant.
Cette aimable réplique suffit à plomber l'ambiance. Le Spectre se renfrogna aussitôt :
-Si je suis si désespérant, alors pourquoi tu acceptes encore de m'aider?
Kanon haussa les épaules :
-Bah, au début, c'était rigolo de te voir galérer au point de me supplier! Mais là, je réalise que t'es vraiment dans la merde et j'ai pas pour principe de laisser tomber mes amis... Et puis qui sait? Ça peut marcher, ce coup-ci...
Le Gémeau attendit une quelconque réponse, mais le Juge demeura muet. Curieux, il releva la tête et vit que Rhadamanthe l'observait d'un air totalement éberlué. Kanon eut un bref mouvement de recul :
-Ben quoi?
-«Amis» ?
-...C'est ce que j'ai dit, oui.
Rhadamanthe demeura un long moment stupéfait, puis il demanda :
-Tu veux dire que toi et moi, on est amis, maintenant?
-Ben, oui! Répondit Kanon comme si c'était la chose la plus évidente au Monde.
-Mais on passe notre temps à se disputer!
-Je passe aussi mon temps à m'engueuler avec Milo. Et pourtant, c'est mon meilleur ami.
Vague silence.
-Tu le penses sincèrement?
-J'aurais quel intérêt à mentir?
Ils se turent de nouveau et, ne voyant aucune trace d'ironie sur le visage du Gémeau, Rhadamanthe sentit une agréable chaleur s'emparer de lui et il ne put retenir un sourire, qui lui fut aussitôt rendu par son vis-à-vis. Le Juge se dit alors que vraiment, quelque chose avait changé, même s'il lui était encore impossible de mettre un mot dessus.
Mais cet agréable moment fut rapidement interrompu : quelqu'un frappa à la porte.
Rhadamanthe étouffa un juron. Kanon haussa un sourcil :
-T'attends quelqu'un?
-Sûrement Eaque ou Minos. Je dois partir.
-Déjà? Fit Kanon avec, selon le Juge, une pointe de déception dans la voix.
-On n'a jamais fini de travailler au Tribunal des Morts. Bon, à ce soir. Essaye de ne pas faire exploser l'appartement en mon absence.
Kanon laissa échapper une sorte de grognement. Puis, presque aussitôt après, un drôle de sourire se dessina sur son visage et il fit signe au juge de rester assis. Ce dernier, bien que surpris, ne bougea pas.
Le Grec se leva donc et, tout sourire, se dirigea vers la porte d'entrée. Il marqua alors un arrêt, prit une profonde inspiration puis rendit son visage aussi inexpressif que possible. Une fois cela fait, il se décida enfin à ouvrir la porte, qui entre temps s'était de nouveau faite marteler.
Rhadamanthe avait vu juste : sur le seuil se tenaient le spectre du Garuda et celui du Griffon, habillés en civil, exposant tous les deux un visage maussade et un regard noir.
Mais cette expression changea à l'instant même où leurs yeux se posèrent sur le Chevalier des Gémeaux : aussitôt, leurs lèvres s'étirèrent dans un large sourire (un brin sadique, nota Kanon en se disant que c'était sûrement le visage le plus sympathique que ces deux-là étaient capables d'afficher) et leurs traits se détendirent, comme s'ils ressentaient une sorte de soulagement.
Eaque fut le premier à parler. Il fit un pas en avant et donna au Gémeau une petite tape amicale sur l'épaule :
-Kanon! S'exclama-t-il d'un air franchement joyeux. Content de te revoir, mon vieux! Ça va?
Cependant, et à la grande surprise du Garuda, le Grec ne répondit pas. Il ne lui rendit pas non plus son sourire. Eaque eut un moment d'hésitation, peu habitué à ce manque de réaction de la part du Gémeau, puis ajouta d'un ton taquin :
-Eh bien! Je t'ai connu plus causant!
Aucun changement. Minos prit le relais, incertain :
-Enfin, ça fait plaisir que tu sois revenu. Tu te sens d'attaque à supporter cet abruti pour le restant de tes jours?
Kanon demeura muet. Il les regarda un instant d'un air ennuyé, bailla avec désinvolture et finalement leur claqua la porte au nez.
Il retourna alors auprès de Rhadamanthe, qui avait entre temps enfilé un long manteau noir et saisit une mallette en cuir, puis lui adressa un clin d'œil :
-C'est bon, tu peux y aller!
-...Je peux savoir ce que tu leur as dit? Demanda le juge d'un air soucieux.
-Je te laisse le découvrir par toi-même! Allez, dépêche toi, tu ne tiens pas à être en retard, n'est-ce pas?
Le Spectre s'apprêtait à lui répondre, mais Kanon fut plus rapide. Avec une agilité surprenante, il se plaça derrière le juge et le poussa jusqu'à la porte d'entrée en ricanant :
-Qu'est-ce que tu as encore fait? Questionna Rhadamanthe, passablement inquiet.
Là encore, le juge n'obtint pas de réponses de la part du Gémeau, qui se contenta de plisser malicieusement les yeux puis de s'exclamer, assez fort pour que les deux autres l'entendent :
-Passe une bonne journée, mon chéri!
Rhadamanthe, qui s'était pourtant habitué aux excentricités de Kanon, manqua d'en lâcher sa mallette. Il fixa ensuite le Gémeau, totalement éberlué, se demandant au passage si ses oreilles ne lui jouaient pas des tours. Mais le sourire taquin du Chevalier d'Or lui prouva tout de suite que son audition n'avait rien à se reprocher.
Il se demanda alors si, finalement, ce n'était pas plutôt son estomac qui lui jouait des tours, car il se nouait au fur et à mesure que le sourire du Gémeau s'élargissait. Et lorsqu'une vague de chaleur commença à monter en lui, il en conclut que finalement, ce genre d'appellations n'était pas si désagréable que ça...
Mais hors de question de l'admettre, bien entendu. Aussi, il jeta un regard (l'espérait-il) sévère à Kanon, marmonna un bref «A ce soir», puis sortit précipitamment de l'appartement.
Le Gémeau, quant à lui, attendit quelques minutes puis se précipita jusqu'à la fenêtre, juste à tant pour voir les trois Juges Suprêmes traverser la rue puis disparaître ensemble dans un nuage de brume, qui passa totalement inaperçu dans le brouillard constant qui enveloppait la ville.
Kanon se permit alors un sourire : juste avant qu'ils ne disparaissent, il était persuadé d'avoir vu le Griffon et le Garuda se tourner vers la fenêtre et lui jeter un dernier regard légèrement déconfit.
Une fois encore, il avait vu juste : s'il avait manifesté de l'affection pour Minos et Eaque, ils en auraient été heureux. S'il avait manifesté de la haine, les deux juges auraient été trop ravis de voir en lui un souffre-douleur potentiel. La solution, c'était tout simplement de les ignorer royalement.
XxXxXxX
Beaucoup plus tard, aux alentours de dix-huit heures, la situation n'avait presque pas changé à l'intérieur du Temple des Gémeaux : n'ayant aucune envie de laisser filer le restaurateur d'armures ou même de le laisser quitter son lit, Saga avait jonglé avec tous les sujets de conversation possibles et imaginables (ce qui pouvait aller des conditions sanitaires du Sanctuaire jusqu'à la culture des hortensias au Guatemala) et Mû faisait de son mieux pour le suivre dans ses débats «existentiels», un sourire aux lèvres.
Le temps passa donc sans qu'aucun des deux chevaliers ne le remarque vraiment et les sujets de discussion s'enchaînaient toujours avec le même illogisme jusqu'à arriver, sans que l'un ou l'autre ne se rappelle clairement pourquoi, au duo Scorpion/Verseau (qui, de toute façon, faisait déjà parler de lui à travers tout le Sanctuaire) :
-Et donc, Camus m'a dit l'autre jour, avec une mauvaise humeur feinte, que maintenant, Milo refusait de le lâcher d'une semelle, même pour quelques minutes.
-On ne peut pas vraiment le lui reprocher, remarqua Mû avec indulgence. Après plus de quinze ans d'attente, sa réaction est compréhensible.
Saga retint de justesse un soupir : et lui alors, qui connaissait le Bélier depuis près de vingt ans, combien de temps lui faudrait-il attendre?
Il se remémora alors l'adorable bébé aux yeux de jade entre les bras du Grand Pope, et le petit rire qu'il avait laissé échapper lorsque leurs regards s'étaient croisés pour la première fois.
Saga fit aussitôt la grimace : cela commençait à prendre une tournure un peu malsaine... Et pourtant, c'était indéniable : il avait toujours aimé Mû, du petit garçon timide avec ses grands yeux innocents, jusqu'au paisible mais redoutable Chevalier d'Or du Bélier. Peut-être parce que l'Atlante n'avait jamais vraiment changé...
Le visage du Gémeau s'assombrit : non, c'était faux. Mû avait changé... Et à cause de lui.
Shion.
Une angoisse sans nom, qu'il avait déjà bien connu quelques années auparavant, s'empara lentement de lui et lui renvoya avec violence les terribles images qu'il s'efforçait chaque jour de faire disparaître.
Ses souvenirs qui finiraient un jour par le rendre de nouveau cinglé.
Complètement cinglé.
-Saga?
L'ex-Grand Pope sursauta et releva aussitôt la tête, surpris. Mû l'observait avec une inquiétude non-dissimulée et il dut se forcer pour lui sourire :
-Je..., commença-t-il d'un air incertain, je vais bien.
-S'il te plaît, Saga, ne me mens pas.
Le Gémeau voulut répliquer, le rassurer si possible, mais le Bélier ne lui en laissa pas le temps :
-J'ai bien remarqué que, dès que l'on se met à parler de Milo et de Camus, tu te renfermes complètement, comme si cela t'attristait...
Mû s'interrompit un instant, l'air incertain, puis baissa les yeux. Saga, lui, ne répondit rien : bizarrement, il avait l'impression que ce que le Bélier cherchait à lui dire était d'une importance capitale.
Le Tibétain reprit finalement la parole, avec une certaine appréhension :
-Je ne cherche pas à te blesser en te disant ça... Et si tu ne souhaites pas m'en parler, je comprendrais. Mais... Je sens que quelque chose te tracasse. Comme si leur bonheur, d'une certaine façon, te faisait de la peine...
Saga écarquilla les yeux, et agrippa aussitôt ses épaules (Mû sursauta) d'un air nerveux : il ne fallait surtout pas le laisser tirer les mauvaises conclusions de son attitude, qui sait ce qu'il pourrait alors s'imaginer?
-Je t'arrête là, Mû! Je suis ravi que Milo et Camus se soient trouvés! Absolument ravi!
-...Mais?
Le Gémeau déglutit avec difficulté lorsque ses yeux croisèrent ceux de Mû : le Bélier se rendait-il seulement compte à quel point ce regard compatissant et atrocement tendre lui était douloureux? A quel point il était dur pour lui de le soutenir sans éclater en sanglots?
Sa résistance s'évanouit au moment où cette pensée lui vint à l'esprit. Conscient que, de toute façon, il n'aurait pas pu tenir très longtemps, il craqua.
Ses yeux se baissèrent et il relâcha les épaules de Mû pour enfouir son visage entre ses mains d'un air désespéré. Le Bélier, désemparé, resta d'abord immobile, puis effleura les cheveux du Gémeau avec une certaine hésitation.
Saga eut un léger sursaut, ne sachant plus s'il avait envie de crier ou de pleurer : il avait atteint le stade où il lui était impossible de trouver une réaction qui exprimerait clairement ce qu'il ressentait.
-Je n'en peux plus, Mû.
Et c'était vrai. Plus encore que ses échecs, c'était l'incertitude qui commençait à avoir raison de lui : que devait-il voir dans l'attitude du Bélier à son égard? Toute cette tendresse pouvait-elle se révéler plus qu'amicale, ou n'était-elle que l'expression de sa pitié? Que devait-il espérer du jeune homme?
...Devait-il vraiment espérer quelque chose, d'ailleurs?
Mais son flot de pensées fut complètement anéanti lorsque deux bras pâles vinrent s'enrouler autour de lui et que son visage se retrouva collé contre le cou du Bélier, de longues mèches de cheveux parme lui chatouillant délicieusement la nuque.
Saga n'osa plus faire le moindre geste, de peur qu'un simple battement de paupières puisse briser cette étreinte dont il avait tant rêvé, mais qui déjà ne lui suffisait plus.
Mais lorsqu'il sentit les bras du Tibétain se resserrer légèrement, il fut convaincu qu'une telle occasion ne se reproduirait probablement jamais et il s'empressa de lui rendre son étreinte, le serrant contre lui avec toute l'énergie du désespoir.
-Saga, murmura le Bélier. Que t'arrive-t-il donc, mon ami?
Saga soupira : que pouvait-il donc répondre?
-Écoute, Mû...
Il s'interrompit, réalisant qu'il lui devenait de plus en plus difficile de rester cohérent dans ses propos.
-...Sais-tu ce qu'est la solitude?
Mû ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma aussitôt, comme pris d'un doute : la solitude?
N'était-ce pas ces longues années d'exil à Jamir, cette tour glaciale dépourvue de porte, ces nuits à pleurer la mort de son maître, à attendre seul la fin de son existence? Il n'en était plus vraiment sûr.
Avait-il réellement été seul pendant tout ce temps? ...Non. Aldebaran, durant toutes ces années, ne l'avait jamais oublié. Et l'amitié qui unissait le Bélier et le Taureau n'aurait jamais pu être anéantie par cette simple distance.
Et puis il y avait eu Kiki...
Non, en conclut donc le Bélier : la vraie solitude, celle qui déchire l'âme et réduit l'être humain à néant, il ne la connaissait pas. Cette pensée se confirma lorsqu'il replongea ses yeux dans ceux de Saga, qui ne reflétait plus qu'une douleur innommable et qui donnait presque à Mû l'envie de pleurer :
-Je croyais la connaître. Mais à présent, j'en doute.
Saga demeura sans voix face à l'expression du Bélier : non, vraiment, il n'y avait rien de plus poignant que le visage du Tibétain à cet instant.
Sans s'en rendre compte, il tendit une main vers lui et effleura sa joue, comme pour s'assurer que cette vision était bien réelle. Mû sourit, puis posa à son tour sa main sur la sienne, lui disant par ce simple geste ce que Saga avait toujours désiré entendre : non, il n'était pas seul. Plus maintenant.
Il y avait Kanon. Et peut-être, qu'un jour, il y aurait Mû...
-Mû, il y a quelque chose que je dois te dire. Et j'aimerais que cette fois-ci, tu m'écoutes jusqu'au bout.
Les pupilles du Bélier s'agrandirent légèrement sous le coup de la surprise, mais il hocha la tête avec conviction. Saga esquissa un très faible sourire :
-Moi, la solitude, je ne veux plus jamais la ressentir. Pas un seul instant. Ce que je voudrais, c'est... Reconstruire ce qu'il reste de ma vie... Avec quelqu'un.
Mû lui sourit tendrement :
-Ce sont là de nobles sentiments, Saga.
Ce dernier sourit machinalement et laissa sa main couler dans la longue chevelure parme. Le Bélier eut une sorte de tressaillement, mais s'efforça de rester immobile : Saga n'avait pas encore fini de parler.
-Mais, vois tu... J'ai déjà trouvé, et depuis bien longtemps, la personne avec laquelle je veux bâtir ce futur. La personne la plus merveilleuse qui soit au Monde. Et je ne peux imaginer un autre être à mes côtés.
Le sourire de Mû resta en place sur son visage, mais cette petite lueur de compréhension que Saga attendait tellement ne s'alluma pas son regard. Et cette ignorance à la limite de la provocation était au dessus de ses forces. Il tenta un dernier discours, y mettant toute la puissance de ses sentiments, saisissant les mains du Bélier dans les siennes et plantant son regard dans les yeux couleur jade :
-Je l'aime. Je suis fou de lui. C'est l'homme le plus fantastique que j'ai jamais rencontré, et il m'est impossible à présent de penser à une autre personne de la même façon. J'ai la sensation qu'à ses côtés, je pourrais enfin devenir quelqu'un de bien, que je ne peux être parfaitement heureux qu'avec lui. Parce que sans lui, de toute façon, tout perd son sens. Je l'aime. Et ça me tue de voir qu'il ne l'a jamais réalisé!
Sentant sa voix devenir rauque, il s'interrompit et déglutit avec une grande difficulté : une boule venait de se former à l'intérieur de sa gorge.
Et il lui sembla qu'elle grossit encore davantage lorsque Mû le prit à nouveau dans ses bras. Avec un peu plus d'espoir que la première fois, il se plongea à nouveau dans les prunelles vertes du Bélier, attendant le moindre signe de sa part.
Hélas. Mû se contenta de répondre doucement, avec une innocence sidérante :
-Cet homme doit être vraiment formidable. Et je suis persuadé que s'il avait connaissance de tes sentiments, ils seraient certainement réciproques.
Le Tibétain attendit alors une réaction de la part de son ami. Mais c'est avec stupeur qu'il vit le Gémeau s'effondrer entre ses bras, avec un désespoir désarmant. Paniqué, il se demanda s'il n'avait pas eu une parole malheureuse ou un propos déplacé : qu'avait-il pu dire de si horrible pour mettre Saga dans un tel état?
-Bon sang, Mû! Mais tu ne vois pas toujours pas de qui je parle?
-Eh bien... Je t'avouerai que non. Mais si tu ne souhaites pas me le dire, je ne m'en offusquerais pas.
Là encore, Mû se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de se taire. Car Saga s'écroula de nouveau contre lui, en poussant un soupir digne d'un suicidaire.
Assez. C'en était assez.
-Est-ce que tu n'as pas toutes les indications suffisantes? N'y a-t-il donc vraiment que toi qui refuses de voir la vérité?
-Quelle véri...
La fin de sa question se transforma en un glapissement de surprise : il n'avait pas vraiment compris pourquoi ni comment, mais son visage se retrouva emprisonné entre les mains de Saga, si proche qu'il pouvait sentir son nez contre le sien. Il rougit instinctivement :
-...Saga?
Mais il comprit bien vite que le Gémeau ne l'écoutait pas, ses yeux ayant depuis un moment plongé pour se fixer obstinément sur ses lèvres entrouvertes :
-Est-ce que tu sais seulement ce que je m'apprête à faire?
Il en avait bien une vague idée, mais...
Non! Absurde, se dit le Bélier alors qu'il sentait un souffle tiède contre sa bouche, totalement absurde! Ça n'avait pas de sens : Saga venait de clamer qu'il était fou amoureux, qu'une seule personne au monde pouvait susciter chez lui de telles pulsions! Qu'un seul être aurait pu...
…
Ah.
Une faible, très faible lueur sembla s'allumer dans les yeux de jade : était-il possible que, peut-être, éventuellement, il y ait une probabilité pour que cette personne puisse être...
-Saga... Tu...?
Mais personne ne sut jamais comment cette phrase aurait dû se finir, et ceci pour deux raisons.
D'abord, parce que Mû se sentit bien incapable de trouver ses mots lorsque les lèvres de Saga se pressèrent délicatement sur les siennes.
Ensuite, parce que, même s'il avait été en mesure de la compléter, le cri qui se fit entendre exactement au même instant aurait suffi à lui seul à couvrir le moindre bruit présent dans le Temple des Gémeaux :
-MAÎTRE MÛÛÛÛÛÛÛÛÛÛ !
La suite se passa très vite : le Bélier, semblant enfin réaliser ce qui était en train de se produire, s'éloigna aussitôt de Saga, instaurant une distance respectable entre eux. La porte de la chambre s'ouvrit alors dans un grand fracas et une petite tornade rousse se précipita entre les bras du Bélier :
-Maître! Vous allez bien?
-K-Kiki? Bredouilla Mû, le souffle court et les joues rouges, ayant un peu de mal à revenir à la réalité.
-Vous êtes encore au lit à cette heure? Vous êtes malade, maître?
Le petit garçon se tourna alors vers Saga d'un air mauvais :
-Qu'est-ce que vous avez fait à Maître Mû?
L'enfant s'était relevé et toisait le Chevalier d'or des Gémeaux, le dos droit et les poings serrés, dans une posture digne d'un futur protecteur d'Athéna. Mais dès que Saga baissa les yeux vers le Bélier miniature, lui lançant au passage son regard le plus meurtrier, il laissa échapper un petit gémissement de terreur et se précipita vers la porte pour se cacher derrière Aldebaran, qui venait à son tour d'arriver dans la pièce :
-Mû! Saga! Tout va bien, mes amis?
La question sembla rapidement inutile aux yeux du Taureau : entre Saga qui venait de quitter la chambre avec une expression meurtrie, Mû qui cachait avec embarras son visage entre ses mains et le jeune disciple apeuré qui s'accrochait à sa jambe comme si sa vie en dépendait, il se dit assez justement que non, tout était très loin d'aller bien.
-...Mû? Commença Aldebaran d'un air anxieux. Tu étais totalement épuisé hier soir, mon pauvre ami. Est-ce que tu vas mieux?
Le Bélier releva lentement la tête vers lui, l'air plus troublé que jamais :
-Je ne sais pas... Je ne sais vraiment pas.
Il sortit enfin du lit et se remit debout pour la première fois de la journée, le regard vague et le visage plus pâle que jamais. Il se tourna une fois de plus vers le Taureau, et murmura :
-Je vais rentrer, maintenant. Viens, Kiki.
Le disciple sembla hésiter un moment. Mais lorsque son maître lui tendit la main, il lâcha la jambe d'Aldebaran pour aller la saisir, tout en lançant aux deux hommes des regards interrogateurs. Cependant, ni l'un ni l'autre ne semblaient en mesure de lui fournir la moindre explication et il se vit forcé de rentrer avec Mû au premier Temple, dans une ambiance plus maussade que jamais.
L'enfant soupira : la vie des grandes personnes, aussi palpitante soit elle, semblait décidément bien compliquée!
XxXxXxX
Une fois la nuit tombée, Rhadamanthe put enfin quitter le Tribunal des Enfers, rentrant chez lui avec une satisfaction qu'il n'avait plus éprouvée depuis des années!
Cette fois-ci, tout avait parfaitement bien fonctionné : Minos et Eaque, comme il s'y était attendu, s'étaient empressés de communiquer la «bonne» nouvelle à tous les spectres qu'ils avaient croiséS, même à ceux qui s'en moquaient royalement. Ils en avaient également profité pour faire part du comportement étrange du Gémeau envers eux, mais cette information ne fut pas considérée à sa juste valeur : après tout, chacun des spectres d'Hadès avait un jour souhaité pouvoir se permettre ce genre d'attitude vis-à-vis du Griffon ou du Garuda.
Bien entendu, Hades et Pandore furent rapidement mis au courant. Le changement fut spectaculaire : le Dieu des Enfers daigna enfin sortir de la Giudecca, ayant troqué son air morose contre un sourire apaisé, et prit même la liberté de se déplacer jusqu'au Tribunal des Morts pour féliciter personnellement le spectre de la Whyvern.
Rhadamanthe, qui malgré ses longues années de service auprès du Seigneur des Ténèbres n'avait encore jamais eu un tel honneur, se sentit aussitôt empli d'une immense fierté. Et lorsque même Pandore vint à lui en lui présentant, pour la première fois de sa vie, un très bref sourire, il eut alors la certitude qu'il avait atteint le summum de sa gloire au sein des Enfers : il fut ce jour-là plus populaire et plus aimé qu'il ne l'avait jamais été.
Décidément, Kanon était un vrai miracle dans son genre.
Il fut ensuite félicité chaleureusement par ses quatre spectres personnels, certains ne manquant pas de faire remarquer qu'ils avaient en partie contribué à cette victoire, et Valentine se jeta littéralement à ses pieds en lui souhaitant tout le bonheur du Monde. Rhadamanthe jugea préférable de ne pas relever et se contenta d'un bref remerciement à l'adresse de ses troupes. Le reste de la journée se passa merveilleusement bien : pas de cas trop contrariants au Tribunal, aucune insulte de Pandore et pas la moindre trace de Zélos. Le Paradis aux Enfers.
Vers vingt heures, il lui fut permis de rentrer chez lui, Rune s'étant gentiment proposé pour prendre le service de nuit (malgré les délires d'Eaque et les rires sadiques de Minos pendant la journée, le Tribunal avait au moins le mérite d'être un endroit calme une fois les deux juges rentrés chez eux).
Trente minutes plus tard, il avançait donc joyeusement dans le large couloir qui menait jusqu'à son appartement, avec le sentiment d'avoir passé une journée absolument parfaite. Jusqu'à ce qu'il arrive devant chez lui.
Il s'en doutait un peu, dans un sens : passer une seule minute de la journée en compagnie de Kanon des Gémeaux était synonyme d'emmerdes et d'imprévus pour, au minimum, les vingt quatre heures à suivre.
C'est donc avec davantage d'exaspération que d'étonnement qu'il vit, attroupée devant la porte de son appartement, la douzaine d'enfants qui habitaient l'immeuble en train de rire et de jouer avec le chiot, qui gambadait d'un air joyeux autour d'eux, apparemment ravi d'être leur centre d'intérêt.
Adossé contre la porte, Kanon observait quant à lui la scène avec un certain amusement, qui se transforma en une franche hilarité lorsque son regard croisa celui du juge :
-Welcome home! S'exclama-t-il joyeusement.
Rhadamanthe, sentant qu'il ne pourrait pas retenir bien longtemps des propos grossiers, garda le silence : il valait mieux épargner cela aux enfants. Il se contenta donc de baisser les yeux vers eux et de leur lancer son regard le plus meurtrier, ce qui eut vite fait de les faire tous détaller en hurlant.
Kanon les regarda s'enfuir à toute vitesse vers leur résidence respective, puis se tourna vers la Whyvern avec agacement :
-Et moi qui essayais de faire remonter ta popularité en leur affirmant que tu n'étais pas -je cite- «le vilain monsieur du troisième étage, celui qui sourit jamais et qui grogne tout le temps»!
-Je ne t'ai rien demandé! Rétorqua le juge sans être vexé. Par contre, j'aimerais bien savoir ce que cette bande de microbes faisait devant chez moi!
-Eh, ne me regarde pas comme ça, ce n'est pas de ma faute! J'étais juste sorti pour le promener un peu mais, manque de chance, une gamine traversait le couloir au même moment. Et dès qu'elle l'a vu -il désigna le canidé, qui semblait très content de lui- elle l'a trouvé «so cuuuute!» et elle a ramené toute sa bande de copains pour qu'ils puissent le voir. Ils avaient l'air tellement contents que j'ai pas pu refuser...
Rhadamanthe le regarda d'un air suspicieux : depuis quand Kanon aimait-il les enfants?
Dans son esprit, ça ressemblait plutôt à un coup monté pour le faire sortir de ses gonds dès son retour. Mais le Gémeau avait l'air si sincère qu'il se demanda si ce n'était pas lui qui devenait parano. Ce qui, après tout, restait fort probable...
Il se contenta donc de soupirer, puis de jeter au chevalier d'Or un regard réprobateur :
-Bon, passe pour cette fois. Mais je te préviens : si je revois un seul enfant devant ma porte...
-Je suis privé de sortie? Rétorqua le Gémeau en ricanant.
-Non. Mais je m'occuperais personnellement du jugement de ton âme le jour de ta mort.
Il sembla alors, à la grande satisfaction du juge, qu'un léger frisson parcourut l'ex-Dragon des Mers, qui se força à rigoler :
-Tu déconnes, pas vrai?
-J'en ai l'air?
Nouveau frisson. Ils se toisèrent encore un moment, puis Kanon baissa les yeux en grommelant puis rentra dans l'appartement en prenant bien soin de ne pas regarder le spectre, qui dut faire appel à tout son self-control pour ne pas éclater de rire. Finalement, il ne s'était pas trompé : cette journée avait été absolument parfaite.
De plus, lorsqu'il entra à son tour, il constata avec plaisir que rien n'avait été détruit pendant son absence, que les pièces n'avaient pas explosé et qu'aucune de ses bouteilles n'avait disparu des étagères. A part un livre resté ouvert sur la table basse du salon et une odeur agréable provenant de la cuisine, rien n'avait changé depuis son départ.
...Une odeur agréable?
Pressentant un désastre, il se précipita jusqu'à la cuisine en embarquant Kanon avec lui (qui laissa échapper une sorte de feulement furieux), histoire de l'avoir sous la main si jamais il avait causé une nouvelle catastrophe.
Cependant, il se trouva tout de suite moins fier lorsqu'il constata que l'odeur provenait tout bêtement de deux assiettes de spaghettis bolognaise, encore fumantes, posées sur le buffet.
Rhadamanthe les fixa stupidement :
-...Tu peux m'expliquer?
-C'est pourtant pas compliqué : tu fais bouillir de l'eau, tu mets les spaghettis dedans et après tu...
-PAS ÇA, CRÉTIN!
-Ben quoi, alors?
-Enfin, je veux dire... Tu sais cuisiner?
-«Cuisiner» est un grand mot. Disons que je sais préparer quelque chose de comestible.
Puis, réalisant que le juge le regardait avec un intérêt soudain, il s'empressa d'ajouter :
-Ne rêve pas trop : je ne sais faire ni le ménage, ni la lessive, et tu peux toujours crever pour que je m'occupe de ta vaisselle!
«Dommage», se dit alors la Whyvern. Enfin, se reprit-il, Kanon qui avait pris l'initiative de lui faire à manger, c'était déjà un prodige : inutile d'en demander davantage. D'autant plus qu'il n'avait presque rien mangé ce midi et que ces assiettes étaient fort appétissantes.
Il décida donc de ne pas prendre en compte la dernière remarque du Gémeau et s'empara d'un des deux plats. Les yeux de Kanon s'agrandirent soudain :
-Euh, Rhadamanthe?
-Qu'est-ce qu'il y a?
-Ben...
Le Gémeau resta silencieux, l'air inexplicablement gêné. Le juge s'interrogea : qu'est-ce qu'il avait fait, cette fois-ci?
Ah! Se dit-il enfin. Peut-être que Kanon attendait simplement un remerciement : après tout, le Gémeau n'avait encore rien fait pour rendre la cohabitation insupportable et avait même préparé le dîner. Et lui, depuis son retour, n'avait fait que l'engueuler...
Pour le coup, il reconnut que c'était bel et bien lui qui tenait le mauvais rôle ce soir.
Il se tourna donc vers le Gémeau et lui adressa le sourire le plus chaleureux dont il était capable :
-Écoute, Kanon..., commença-t-il avec difficulté. Je sais que je ne t'ai pas toujours dit des choses très agréables (même si la plupart étaient vraies). Mais je te prie de m'excuser pour le reste. Je vois que tu fais des efforts et j'espère qu'il n'est pas trop tard pour t'en remercier. Si ça peut me faire pardonner, sache que je vais également faire en sorte que cette cohabitation, faute d'être agréable, soit au moins supportable pour nous deux.
Rhadamanthe retint alors sa respiration, réalisant qu'il n'avait encore jamais adressé de paroles aussi aimables à qui que ce soit. Il s'attendait donc à ce qu'elles soient bien reçues.
Mais Kanon se contenta de lui jeter un regard hébété, ne s'attendant visiblement pas à ce genre de discours :
-Euh, je...
-Qu'y a-t-il? Demanda le Juge, passablement inquiet.
-Je veux dire... C'est gentil, hein, vraiment! Mais... C'est pas exactement ce que je voulais dire...
Il s'interrompit, l'air atrocement mal à l'aise et baissa les yeux vers le sol tout en entortillant ses doigts. Rhadamanthe le regarda faire, complètement décontenancé : qu'est-ce qu'il pouvait bien se passer dans le crâne du Gémeau?
Et, bon sang, comment se faisait-il qu'il trouve cette attitude sexy?
Ces interrogations demeurèrent malheureusement sans réponse et finalement, Kanon releva la tête avec un sourire un peu tremblant et s'exclama :
-Bah, laisse tomber, c'est pas important! Bon appétit!
Le juge le fixa bizarrement, mais finit par hausser les épaules et s'installer à table pour découvrir que, finalement, la cuisine du Gémeau était tout à fait honorable.
Kanon, lui, resta immobile quelques secondes, puis s'empara de l'autre plat en soupirant : non, décida-t-il alors en s'asseyant en face du juge, il était préférable de ne pas lui dire que les deux assiettes de spaghettis étaient en réalité destinées à lui-même et... au chien.
XxXxXxX
Environ une heure plus tard, la table débarrassée et les assiettes vides laissées à l'abandon dans l'évier (aucun des deux n'avait voulu prendre l'initiative de s'occuper la vaisselle), les deux dragons s'étaient installés dans le salon, Rhadamanthe faisant le bilan de sa journée et Kanon l'écoutant en souriant :
-Et même Pandore m'a souri, tu te rends compte? On peut vraiment dire que tu as fait un retour triomphant!
-Alors que je n'étais même pas présent? Je me demande ce que ça va donner quand j'apparaîtrai en chair et en os.
Ils se sourirent un instant, puis baissèrent les yeux : pour deux personnes qui, dès leur première rencontre, avaient tenté à maintes reprises de s'entretuer, cette situation avait encore quelque chose d'un peu gênant. Seuls les légers grognements du canidé, en train de jouer avec une balle de tennis que Kanon avait trouvé dans un des placards, venaient troubler le silence de la pièce. Enfin, jusqu'à ce que le Juge ne reprenne la parole :
-En tout cas, dès demain, on met en place le nouveau programme!
Kanon releva la tête, un peu surpris :
-Si tôt que ça? Moi qui pensais avoir fait sensation auprès d'Eaque et Minos...
-Tu n'as pas te faire de soucis de ce côté-là, le résultat a été plutôt concluant. Mais même ces deux-là ne suffiront pas à pourrir ta réputation.
Rhadamanthe s'empara alors d'un bloc-notes et commença à tracer ce qui ressemblait vaguement à un emploi du temps, puis le tendit à l'ex-Marina :
-Qu'est-ce que c'est?
-Les horaires auxquels vont passer divers Spectres pour m'apporter des documents. En général, ils se contentent de tout laisser dans la boîte à lettres mais si tu es présent, la politesse les oblige à te saluer et à te remettre les dossiers en mains propres. C'est là que tu interviens. Je te laisse carte blanche.
Kanon resta un instant interdit, puis commença à étudier le «programme» :
En tout, trois Spectres passaient chaque jour à l'appartement : un en milieu de matinée, un à la pause de midi et un dernier aux alentours de seize heures. Impossible de savoir lesquels allaient venir, ni combien de temps ils allaient rester (cela dépendait de leurs propres plannings). Le Gémeau releva alors la tête et synthétisa au maximum la situation.
Objectif : se faire détester par au moins trois guerriers d'Hadès par jour.
La belle affaire.
Kanon soupira et s'enfonça davantage dans son fauteuil, si bien que le juge lui accorda enfin un peu d'attention :
-Ça ne va pas?
Le Gémeau eut une ébauche de sourire. Un sourire particulièrement sinistre :
-Si, bien sûr : rendre toute une armée folle de rage à la simple vue de mon visage, c'est pas un drame, pas vrai?
Silence gêné.
-...Kanon?
-Oh, ne te fais pas de soucis pour moi! Après tout, ça ne fera qu'une centaine de personnes à rajouter à la liste des gens qui veulent déjà ma mort!
Il éclata alors d'un rire nerveux, sous le regard anxieux du spectre. Ils se dévisagèrent un moment puis, sentant que ses yeux menaçaient de le trahir, il se leva d'un bond et fit semblant de bâiller :
-Bon, moi, je suis crevé! Apparemment, une journée bien chargée m'attend, alors une bonne nuit de sommeil me fera le plus grand bien!
-Eh, attends! Tu...
-Bonne nuit! L'interrompit le Gémeau. J'espère pour toi que le canapé est confortable!
-KANON!
Sans plus y réfléchir, le juge s'était à son tour levé précipitamment et avait empoigné le Dragon des Mers par les épaules. Ce dernier, trop choqué pour songer à se débattre, lui jeta un regard d'incompréhension.
Mais Rhadamanthe lui-même n'y comprenait rien : oui, d'accord, il l'avait empêché de partir. Tant mieux. Et après, qu'est-ce qu'il était censé faire? Et pourquoi il avait fait ça, d'ailleurs?
Aucune idée. Mais il avait la désagréable impression que ce soir, quelque chose clochait chez le Gémeau. Plus que d'habitude, en tout cas. Et qu'il était peut-être en son pouvoir de tout remettre en ordre... Mais comment?
Kanon le fixait toujours aussi intensément, à la recherche d'un geste ou d'une parole quelconque qui aurait pu expliquer son geste. Rhadamanthe en vint alors à une seule conclusion, toute bête et toute simple, peut-être trop pour être avouée.
Il n'avait pas envie que Kanon parte.
Le problème était qu'il ne comprenait pas pourquoi. Et Kanon non plus, de toute évidence, car il avait fini par s'impatienter :
-Qu'est-ce qu'il t'arrive? Lui demanda-t-il d'un air incertain.
-...Tu...
Déjà, il s'interrompit, car il se rendit compte qu'il ne savait même pas ce qu'il voulait lui dire. Il voulait que le Gémeau reste, c'était un fait. Un fait qui n'avait été que trop longtemps réfuté.
Et pour cette raison, jamais il ne pourrait l'avouer à qui que ce soit. Et surtout pas à Kanon.
Aussi détourna-t-il sa demande, avec toute l'insensibilité et l'égoïsme dont il était capable :
-Tu vas continuer à m'aider, n'est-ce pas?
Et il regretta ses paroles dès que ses yeux croisèrent ceux de Kanon.
Il ne sut jamais exactement ce que le Chevalier d'Or aurait souhaité entendre ce jour là : peut-être s'était-il attendu à ce que le spectre démente ses propos, qu'il lui adresse ne serait-ce qu'un mot de réconfort ou tout simplement qu'il le traite d'abruti. En tout cas, il ne s'était clairement pas préparé à être, une fois plus, relégué à un statut purement utilitaire. Et d'après ce que Rhadamanthe pouvait voir dans ses yeux, ça lui avait fait mal.
Mais, envers et contre tout, son éternel sourire reprit place sur son visage et il répondit avec naturel :
-Autant que je pourrais!
Autant que je pourrais le supporter.
Après quoi, il se détacha de l'emprise du Spectre et traversa le couloir, le chien sur ses talons.
L'animal se tourna d'ailleurs vers Rhadamanthe et lui adressa un grognement furieux, puis retourna se fourrer entre les jambes de son maître.
Le juge, quant à lui, suivit Kanon des yeux jusqu'à ce qu'il entre dans sa chambre et qu'il en ferme la porte. Et lorsqu'il fut sûr que le Gémeau était totalement sorti de son champ de vision, il se donna un violent coup de poing et se traita mentalement d'imbécile.
Il n'aimait pas Kanon, il ne l'aimerait jamais, c'était une évidence! ...N'est-ce pas?
Bien sûr, se corrigea-t-il immédiatement, et malheur à tous les imbéciles qui étaient persuadés du contraire!
Par contre, il était bien obligé d'admettre qu'il ne ressentait plus la moindre haine envers lui, et qu'il n'en avait d'ailleurs peut-être jamais vraiment ressenti. Alors pourquoi était-il incapable de lui adresser autre chose que des paroles pleines de mépris?
...
Sur cette question qui demeurerait encore longtemps sans réponse, il poussa un soupir, sortit une couverture d'un placard, lança négligemment sa chemise et sa ceinture sur un des fauteuils et se laissa tomber sans énergie sur le canapé.
Puis, fermant les yeux, il essaya de s'imaginer un petit Kanon de quinze ans, hurlant désespérément à l'aide derrière les barreaux de sa prison du Cap Sounion et luttant pour garder sa tête hors des vagues qui ne cessaient de monter, menaçant à tout moment d'immerger la grotte entière. Il le vit ensuite au bout de son dixième jour d'emprisonnement, à moitié mort de faim et recroquevillé au fond de la caverne, ayant renoncé à tout secours et guettant d'un œil apeuré la marée montante.
Il se dit alors qu'en toute logique, Kanon restant après tout son plus redoutable adversaire, il aurait dû éprouver une certaine satisfaction à cette vision. Mais il constata à regrets que la seule chose qu'il ressentit fut l'impression qu'un étau lui écrasait progressivement la poitrine. Une sensation atroce et qui lui était totalement inconnue, si bien qu'il se trouva incapable d'y mettre fin.
Et lorsqu'enfin, cette douleur l'épuisa suffisamment pour lui permettre de trouver le sommeil, seule l'image de cet adolescent, aux yeux vidés d'espoir, l'accompagna dans la foule de cauchemars sordides qui l'attendait.
A suivre...
