Salut, tout le monde!

Et de dix, wouhou! Bon, ce n'est pas vraiment un exploit, d'accord! XD Mais en tout cas, merci à tous ceux et toutes celles qui continuent à lire cette fic et à la commenter : vos encouragements me redonnent toute ma motivation!

Avant toute chose et pour ne pas rompre avec la tradition, un immense merci à ma chère Leyounette, pour la correction de ce chapitre et ses judicieux conseils! Encore merci, mon amie!

Des remerciements également pour toutes les reviews que j'ai reçu :

Baella : Des conneries, peut-être, mais il n'empêche qu'elles sont à mourir de rire et qu'elles me font toujours autant plaisir! Et rassure toi, j'avais également très envie de bolognaise quand j'ai écrit ça! XD Merci de continuer à me lire!

Seveya : Désolée de t'avoir à ce point épuisé avec ce chapitre! Mais peut-être me pardonneras tu avec celui-ci... J'espère. En tout cas, merci pour la review!

Hemere : Contente de savoir que les moments Saga/Mû te plaisent! (j'ai toujours l'impression d'exagérer leurs caractères...) Moins d'humour, en effet, je vais essayer de rectifier le tir avec ce dixième chapitre! Quant à ta question "les jumeaux vont-ils conclure?" ...Eh bien, moi même, je n'en suis pas certaine! XD

emma-aima : Touchant, vraiment? Merci du fond du coeur! Et pas de soucis, d'une façon ou d'une autre, ce sera un "Happy Ending"!

marianclea : En effet, je suis incapable d'écrire un truc totalement sérieux (je n'ai aucun talent pour les histoires tragiques) donc il faut toujours que j'insére des petits commentaires idiots! XD Enfin, s'ils t'ont plu, c'est le principal! Sinon, merci beaucoup pour tes encouragements, je vais en avoir besoin!

Manuka : Ah oui, c'est vrai que tu as aussi ta vision des concierges! XD Sinon, je l'admets, je suis vilaine avec les persos que j'aime : enfin, qui aime bien torture bien! :p Et décidément, on dirait que le fait que Kanon parle anglais a traumatisé tout le monde! XD Ah, tu as vu le film? Donc, tu vas pouvoir prédire à peu près ce qu'il va se passer! Merci de tout coeur pour la review et les encouragements!

leia26 : Bon, le fait que je ne sache pas écrire des fics tristes a au moins un avantage : j'arrive à remonter le moral de ceux qui ont trop lu de angst! XD Merci pour ce gentil commentaire, en tout cas!

millenium d'argent : Houla! Tant de passages qui vous ont plu? J'en suis absolument ravie, merci! Sinon, pour répondre à quelques-unes de vos remarques : oui, Saga grisonne encore de temps à autre, c'est pas marrant, sinon. Rapport à "Alice in Wonderland", j'avais fait le pari de placer au moins une référence à mon programme de lecture de l'année et le commentaire de Kanon est en réalité le mien! XD Pour Kiki, Saga le haïssait déjà avant, alors ça peut difficilement empirer! XD Et pour Pandore qui sourit, même moi, j'ai failli faire une syncope en me relisant! En tout cas, un immense merci pour ce gentil commentaire, en espérant que ce nouveau chapitre sera également à votre goût!

Sur ce, mes chers amis fanficteurs, bonne lecture!

Chapter 10 : A Long Way to Go

Kanon n'avait jamais aimé le moment du réveil. En particulier si la nuit avait été mauvaise. Ce qui était le cas.

Il bailla avec mauvaise humeur et voulut tendre la main pour arrêter le réveil, mais une paire de bras étroitement serrée autour de son torse l'empêchait de se lever. Il grogna légèrement : Saga avait encore dû faire un cauchemar.

Un bref aboiement se fit alors entendre, suivi d'un petit couinement : apparemment, le chiot le suppliait d'arrêter la sonnerie du réveil... Bizarre, d'ailleurs : elle lui semblait différente de d'habitude.

Il réussit alors à dégager un de ses bras, donna un coup de poing sur le petit appareil puis ouvrit enfin les yeux : 6:00.

...6:00? Pourquoi diable Saga avait-il programmé le réveil à une heure pareille? Et pourquoi le réveil avait-il changé? Tout comme la table de nuit et la lampe de chevet?

...Ah oui. Avec tout ça, il avait déjà oublié qu'il n'était plus au Temple des Gémeaux, mais dans l'appartement de Rhadamanthe : le juge avait tout simplement dû oublier d'éteindre son réveil avant le changement de chambre. Mais tout de même, il était surprenant que cela n'ait pas suffit à sortir Saga de son sommeil.

Une minute.

Il était chez Rhadamanthe, là.

Et il n'avait pas dit à Saga où il se trouvait. Ce dernier devait donc être au Sanctuaire à l'heure actuelle.

...Dans ce cas, à qui appartenait les deux bras qui l'enserraient?

Soudain plein d'appréhension, le cadet des Gémeaux se retourna lentement, ses sens en alerte... Pour faire face à Rhadamanthe de la Whyvern, Spectre d'Hadès et Juge Suprême des Enfers, paisiblement endormi, le visage enfoui dans ses mèches de cheveux.

Silence.

Puis, finalement :

-AAAAAAAAAAAAAAAAHHHH !

Les réactions ne se firent pas attendre : le chiot se mit à couiner et courut se cacher sous le lit. Rhadamanthe ouvrit immédiatement les yeux et se releva d'un air paniqué, jetant des regards d'incompréhension autour de lui. Il avait du même coup relâché sa prise, permettant à Kanon de se plaquer contre le mur d'en face, les deux bras en l'air, prêt à lancer un «Golden Triangle» en cas de besoin.

Mais les deux hommes se contentèrent de se fixer pendant quelques instants en silence, rendant l'ambiance de la pièce encore plus pesante, puis le juge s'exclama :

-Qu'est-ce que tu faisais dans MON lit?

Kanon sentit presque sa mâchoire se décrocher sous le coup de la surprise et il dut faire un gros effort pour ne pas se jeter sur le spectre et l'étriper dans la seconde :

-Putain... Tu te fous de ma gueule, c'est ça? C'est TOI qui m'as fait don de ton lit et je peux t'assurer que quand je m'y suis couché, j'étais tout seul dedans!

-...Hein?

Rhadamanthe prit alors un moment pour réfléchir, et dut bien reconnaître que Kanon avait raison : il se rappelait en effet avoir proposé au Gémeau d'utiliser sa chambre pendant son séjour et si sa mémoire ne lui jouait pas des tours, c'était dans le canapé du salon qu'il s'était couché hier soir.

Alors qu'est-ce qu'il fichait là? Il avait d'ailleurs intérêt à trouver rapidement une réponse car il savait la patience de Kanon assez limitée :

-Attends une seconde, intervint alors le Gémeau. ...T'es pas somnambule, quand même?

-Bien sûr que non! S'offusqua la Whyvern d'une voix forte.

-Et malgré tout, tu te retrouves dans ton plumard alors que tu m'as certifié que tu te contenterais du canapé pendant toute la durée de ma visite! T'essayes de me rendre cinglé? Ou bien t'es tellement con que tu sais plus faire la différence entre ta chambre et ton salon? Arrête le whisky, sérieux!

Rhadamanthe, trop absorbé par ses réflexions, n'entendit pas les remarques du Grec (bien que le dernier conseil eût mérité d'être pris en compte). Tout ceci manquait cruellement de sens : somnambule, et puis quoi encore? La seule chose de sûre, c'était qu'il se trouvait effectivement dans son lit... Mais pourquoi?

Il se souvint alors de certaines théories sur le sommeil qu'il avait lu quelques années auparavant (il avait à une période emprunté un certain nombre d'essais de psychanalyse dans l'espoir de venir à bout des excentricités de ses deux collègues. En vain). L'une d'elles clamait que parfois, des problèmes d'une certaine importance, non-réglés au cours de la journée, pouvaient considérablement influencer le sommeil, provoquant des rêves déstabilisants ou encore des mini-crises de somnambulisme.

Il se souvenait que Kanon n'allait pas bien hier soir. Et que c'était en partie de sa faute.

Oui, bon, d'accord, c'était entièrement de sa faute! Et ça ne le réjouissait pas particulièrement, mais bon, le Gémeau ne s'était pas plaint, après tout! ...En fait, il n'avait pas réagi du tout. Ce qui était peut-être pire, finalement.

Kanon avait eu mal, et c'était lui qui l'avait blessé. Et sans doute avait-il eu quelques remords, car s'il ne se remémorait pas précisément ses rêves de la nuit passée, il savait que Kanon y avait été présent. Et c'était certainement dans la même logique d'esprit que son corps avait pris le relais dans la nuit en rejoignant celui du Gémeau. C'était l'explication la plus censée. Mais également la plus embarrassante.

Si bien que Kanon, devant la mine déconfite et légèrement rougissante du juge, finit par se laisser glisser le long du mur, ponctuant son geste d'un grand éclat de rire :

-Putain..., commença-t-il entre deux respirations, j'aurais tout vu avec toi! Mais t'es vraiment con : tu m'as flanqué une de ses trouilles!

Et il se remit à rire, sous le regard médusé du spectre : il avait déjà pu remarquer que le Gémeau pouvait trouver un côté comique à toutes sortes de situations totalement absurdes.

Enfin, se dit-il : au moins, le Grec avait l'air d'aller mieux et ne semblait pas lui en vouloir. Et franchement, il préférait mille fois ce sourire taquin et ce rire si franc aux mimiques crispées d'hier soir. Si bien que, sans raison, il eut lui aussi une soudaine envie de rire.

C'était comme ça : la présence de Kanon avait quelque chose de chaleureux. D'euphorique, même. Et il devenait de plus en plus dur de le nier, réalisa-t-il soudain. ...Non, ça n'avait plus aucun intérêt d'essayer de nier.

Pour la première fois, il admettait que la joie de vivre qu'il ressentait depuis quelque temps était exclusivement liée à la présence du Gémeau. Et chaque jour passé en sa compagnie le confirmait un peu plus.

Rhadamanthe se releva, souriant, et vint s'asseoir au côté de Kanon qui riait toujours autant. Ils se regardèrent un moment, sans parler, puis le juge posa sa main sur celle du Grec : inconsciemment, son corps réclamait la douce chaleur qu'il avait découvert la nuit dernière.

Kanon sourit, laissant le juge entrelacer ses doigts avec les siens sans protester :

-Kanon?

Le Chevalier d'or releva doucement la tête :

-Ouais?

-Tu sais, je...

Le juge se tut un instant, juste le temps de se dire que Kanon avait décidément un très beau visage.

-Il faut que je te dise quelque chose.

-J'écoute.

Ils se fixèrent un long moment, l'un et l'autre se demandant pourquoi la vue leur semblait soudain légèrement floue. Peu importait, dans le fond. Tout ce qui comptait, c'était cette douce source de chaleur qui les entourait. Presque tendrement.

Le juge reprit alors, un peu plus lentement :

-Je...

Bip! Bip! Bip!

Kanon eut un sursaut si violent qu'il se cogna l'arrière de la tête contre le mur. Rhadamanthe, lui, se contenta de jeter un regard noir au petit appareil posé sur la table de nuit, qui avait visiblement résisté à la précédente attaque du Gémeau. Ce dernier, se bouchant les oreilles à la manière d'un enfant, s'exclama alors :

-Ce truc est vraiment horrible! Comment tu fais pour supporter ça?

-C'est précisément parce que cette sonnerie est insupportable qu'elle me motive à me réveiller, ne serait-ce que pour lancer le réveil contre le mur!

Kanon ricana.

-Alors, comment ça se fait que ça ne t'a pas réveillé la première fois?

-...

-Qu'est-ce que t'as?

-...Tu veux dire que le réveil a déjà sonné une fois?

-Euh, oui.

Rhdamanthe se tourna alors, les yeux pleins d'effroi, vers le réveil-matin qui indiquait... 6:30.

Silence.

Ni une, ni deux, le juge se précipita hors de la pièce et ferma la porte de la salle de bain derrière lui. Kanon se demanda alors si, peut-être, le spectre n'était pas légèrement en retard.

En tout cas, dix minutes plus tard, il réapparut avec des dents blanches, des cheveux peignés et un costume noir impeccable en diffusant autour de lui une odeur agréable, incontestablement très différente des eaux de toilette bon marché utilisées au Sanctuaire :

-Bon, commença le juge en ajustant nerveusement sa cravate, désolé de te quitter aussi précipitamment...

-Pas grave, l'interrompit le Gémeau en croisant les bras derrière sa tête.

Ils se toisèrent quelques secondes, tous deux étrangement mal à l'aise...

-Bon, eh bien... A ce soir.

-Eh, Rhadamanthe?

-Oui?

-Qu'est-ce que tu voulais me dire, tout à l'heure?

Le juge interrompit ses gestes, quelque peu sonné : bonne question, tiens! Qu'est-ce qu'il avait eu l'intention de lui dire, exactement? Il avait l'impression que c'était important, d'ailleurs... Mais son cerveau fonctionnait de plus en plus au ralenti lorsque les deux yeux turquoise étaient posés sur lui :

-Alors?

-...Je...

Le juge hésita un instant, puis acheva d'un ton sec :

-Je pense que tu es complètement cinglé!

Heureusement que Kanon était déjà assis. Sinon, nul doute qu'il se serait écroulé sous le choc :

-...Quoi? Articula-t-il avec colère.

-Cinglé, tu m'as bien entendu. Et qui plus est, le type le plus bizarre que j'ai jamais rencontré! Il n'y vraiment que toi pour transformer mon quotidien en cette espèce de foutoir...

-Dis donc, tu...

-Et c'est pour ça que tu vas me manquer quand tu partiras.

Kanon arrêta immédiatement de protester. Il regarda le juge avec une intensité déstabilisante, qui força le spectre à détourner les yeux avant de continuer :

-Une fois que toute cette histoire sera réglée et que tout sera rentré dans l'ordre, ma vie va reprendre son cours normal... Et ce sera sans doute perturbant de ne plus t'entendre déblatérer tes conneries à longueur de journée, alors... Si tu veux, de temps en temps, on pourra prendre un verre quelque part, en reparlant de tout ça... Qu'est-ce que tu en dis?

Il n'en disait rien pour le moment, la surprise lui ayant coupé la parole pendant quelques instants. Mais finalement, ce sourire chaleureux et quelque peu hésitant, semblable à celui qu'il adressait parfois à son frère, se dessina sur son visage et il répondit simplement :

-Eh bien, du moment que c'est toi qui invites... Ça me semble une bonne idée, oui.

Rhadamanthe fut si soulagé qu'il ne put s'empêcher de sourire à son tour au Grec : bien qu'il n'en fut pas question une seule seconde, il avait l'impression que le Gémeau venait de lui pardonner ses propos d'hier soir. Et ça, c'était suffisant pour lui faire bien commencer une journée qui s'annonçait déjà pénible :

-Allez, dépêche-toi! T'es déjà suffisamment à la bourre comme ça, non?

-Je dirai que c'est de ta faute.

-Connard!

-Bonne journée à toi aussi.

Et sur ces douces paroles, le spectre de la Whyvern se dépêcha de quitter l'appartement, claquant la porte derrière lui et laissant la pièce retomber dans le silence. Jusqu'à ce que le canidé ne pointe de nouveau le bout de son museau hors du lit, regardant son maître d'un air inquiet.

Kanon baissa les yeux vers lui et lui demanda distraitement :

-T'en penses quoi, toi?

Le chien aboya.

-Ouais, pareil pour moi : finalement, elle démarre pas si mal que ça, cette journée!

XxXxXxX

Saga aurait aimé pouvoir en dire autant en se levant. Mais sa journée à lui s'annonçait définitivement pourrie :

En se réveillant, il avait eu l'espoir idiot que son jumeau soit à ses côtés et lui ébouriffe les cheveux en le traitant de crétin. Mais ses mains ne rencontrèrent que les draps défaits et qui lui semblaient étrangement froids maintenant qu'il était le seul à dormir dedans. Saga insulta alors Rhadamanthe de la Whyvern à plusieurs reprises, ce qui eut au moins le mérite de lui remonter légèrement le moral, puis se leva.

Enfin, façon de parler, car il trouva le moyen de se prendre les pieds dans les draps et s'étala par terre de tout son long, regrettant au passage de n'avoir jamais songé à opter pour de la moquette à la place du sol de pierre froide.

Il parvint malgré tout à se laver et à s'habiller sans déclencher de catastrophes, puis alla s'asseoir dans la pièce centrale, se demandant ce qu'il allait bien pouvoir faire aujourd'hui...

Tiens, et pourquoi pas se morfondre sur sa misérable existence et pleurer à s'en faire exploser le cœur? Il s'était découvert un certain talent pour cette activité, dernièrement.

Quelques bonnes âmes auraient tenté de le consoler en lui rappelant qu'il était jeune et séduisant, que la quête d'un nouvel amour serait sans doute couronnée de succès et qu'après tout, la situation n'était pas dramatique! ...C'était vrai, reconnut-il d'ailleurs, la situation n'était pas dramatique.

Elle était encore bien pire.

Bon sang, mais pourquoi avait-il fallu qu'il insiste? Pourquoi ne s'était-il pas contenté d'un amour à sens unique pour le jeune Bélier? Au moins, sa passion aurait conservé un semblant de pureté et il aurait pu continuer à se bercer d'illusions sans essuyer de rejet.

Car Mû l'avait rejeté. Et peu importait à quel point le fragile baiser l'avait rapproché de ce qu'il estimait être le bonheur ultime. Ça n'avait plus d'intérêt, puisque le Bélier n'avait pas partagé ce sentiment.

Il l'avait repoussé, et c'était clairement de la peur que le Gémeau avait lu dans ses yeux à ce moment-là. Ce qui était normal... Après tout, même un homme aussi pur que Mû ne pouvait se résoudre à aimer un schizophrène. Un conspirateur. Un assassin.

Saga poussa un soupir à fendre l'âme et s'enfonça davantage dans sa chaise, maudissant le jour de sa naissance. Il ne sut jamais combien de temps il était resté dans cette position, à méditer sur le non-sens de sa vie. En tout cas, il n'entendit pas les petits pas rapides qui s'étaient mis à résonner dans le temple et ne revint à la réalité que lorsque deux mains aux ongles vernis de bleu azur se posèrent sur ses yeux :

-Sagaaaa~ Devine qui c'est, mon chou!

L'aîné des Gémeaux soupira, se disant au passage qu'il était bien vrai qu'un malheur n'arrivait jamais seul, et se retourna pour saluer poliment Aphrodite des Poissons.

XxXxXxX

De son côté, Kanon avait pour une fois pris l'initiative de se lever de bonne heure (de toute façon, l'incident du réveil et sa vague discussion avec le juge l'avaient plutôt bien réveillé) et de se préparer convenablement à une éventuelle visite.

A commencer par une douche brûlante sous laquelle il poussa des soupirs de pur plaisir -l'eau chaude ne marchait qu'une fois sur trois au Temple des Gémeaux- , un brossage de dents, un enfilage de vêtements propres et non-troués puis un essai du parfum du juge, qui se révéla être tout à fait à son goût.

Propre et décemment vêtu, le Gémeau alla ensuite s'asseoir dans le salon et attendit, les bras croisés derrière la tête.

Maintenant, il ne restait plus qu'à glander jusqu'à ce qu'un des innombrables collègues de Rhadamanthe vienne se présenter ici. Il jeta un vague coup d'œil vers la pendule : neuf heures et demie. Ça ne devrait plus tarder.

Et en effet, cela ne tarda pas. A peine une minute plus tard, il put entendre un frappement régulier contre la porte d'entrée. Kanon se mit alors à réfléchir : la porte en question ne possédait pas de judas (sans intérêt : si des agresseurs décidaient un jour de se pointer ici, ils ne feraient pas long feu face au juge), il lui était donc impossible de déterminer quel spectre allait apparaître devant lui. Il opta donc pour une attitude négligée, ouvrant à moitié sa chemise et la froissant autant que possible, puis ébouriffa ses cheveux déjà désordonnés avant de se lever, puis d'ouvrir avec un soupir exaspéré.

Il cria mentalement victoire : sur le seuil se trouvait Myu du Papillon, dans une tenue de civil (précaution jugée inutile par Kanon, son cortège de papillons dorés constituant déjà une bizarrerie pour toute personne sensée) et un énorme dossier sous le bras. Le spectre lui sourit et s'inclina brièvement :

-Kanon des Gémeaux, murmura-t-il en guise de salutations. C'est un réel plaisir de vous revoir.

Mais le Chevalier d'Or n'était pas dupe : il n'y avait aucune méchanceté dans le ton de Myu, mais il put malgré tout y déceler une politesse forcée. De toute évidence, le Papillon n'éprouvait que de l'indifférence pour lui et s'il le traitait avec autant d'égard, c'était sans doute par crainte de représailles de la Whyvern.

Kanon sourit machinalement. Se faire haïr par le jeune homme se révélait plus simple que prévu :

-Salut, ouais! Marmonna-t-il en se grattant la nuque. Qu'est-ce que tu fous là?

Myu, qui s'attendait à un semblant de politesse, ouvrit de grands yeux mais ne rétorqua pas. Au lieu de ça, il s'éclaircit discrètement la gorge et lui tendit son fardeau avec un sourire forcé :

-J'ai été chargé par sa Majesté Eaque de remettre ces documents au Seigneur Rhadamanthe.

Kanon ne répondit pas tout de suite. Il fixa d'un air profondément ennuyé l'épais colis, dont il finit par s'emparer. Il le lança avec négligence sur le meuble d'entrée, s'arrangeant pour que le jeune spectre puisse suivre ses gestes.

Myu eut l'air profondément surpris, mais une fois encore ne fit pas de remarque désobligeante : peu importe à quel point il désapprouvait les choix de ses maîtres, il n'était pas autorisé à l'exprimer de vive voix. Aussi se contenta-t-il de faire trois pas en arrière en ajoutant, un peu froidement :

-Bon, sur ce, je ne vais pas vous déranger plus longtemps...

-Trop tard.

Le Papillon retint difficilement son exaspération et Kanon sentit qu'il était près du but... Il ne manquait plus qu'une dernière petite chose pour pousser le jeune homme à le faire basculer du côté négatif de son estime...

Mais oui, se dit-il soudain avec un sourire mauvais, c'était évident! Et ce serait un bon moyen de prendre une petit revanche sur le spectre...

-Myu? Appela-t-il d'une voix beaucoup plus suave.

L'interpellé se rapprocha aussitôt, amadoué par le brusque changement de ton :

-Qu'y a-t-il?

-Ne bouge pas, mon garçon, tu as quelque chose sur l'épaule...

Le jeune spectre écarquilla les yeux, mais n'eut pas le temps de faire le moindre geste : un fin rayon d'énergie venait de passer à deux centimètres de son oreille avant de se dissiper avec un bruit aiguë. Inquiet, il se tourna rapidement... Et poussa un cri d'horreur en voyant l'un de ses précieux papillons, à moitié désintégré contre le mur du couloir :

-Oh, désolé! S'exclama le Gémeau avec un sourire narquois. Il était à toi, celui-là?

Myu lui fit de nouveau face, les traits de son visage déformés par la fureur, puis s'enfuit à toute vitesse, d'épaisses larmes coulant le long de ses joues.

Kanon referma alors la porte, éprouvant de légers remords vis-à-vis de son acte. Enfin, se dit-il en s'affalant dans le canapé là où le chien l'attendait, il n'y avait pas grand chose à regretter : après tout, la disparition d'une de ses bestioles ne pouvait être qu'un bien pour l'humanité entière...

XxXxXxX

A peine une demi-heure plus tard, alors que Rhadamanthe de la Whyvern s'accordait une courte pause dans sa matinée déjà chargée, il assista à une scène plutôt inhabituelle en passant devant l'une des salles de repos du tribunal.

Myu du Papillon, le corps secoué de sanglots, étouffait tant bien que mal son chagrin, sa tête reposant sur l'une des cuisses de Pharaon du Sphinx. Ce dernier, vaguement attentif, caressait doucement les cheveux du jeune homme d'une main et accordait sa harpe de l'autre en écoutant les gémissements de son compagnon :

-Et là, cette espèce de malade m'a envoyé un champ d'énergie et il a... Il a...

-Il a? Demanda distraitement Pharaon en pinçant une corde.

-IL A TUE MAYA !

-Maya... C'était lequel, déjà?

-Mais enfin, Pharaon! C'était celle avec les ailes dorés et les longues antennes!

-Myu..., commença l'Égyptien avec lassitude, tous tes papillons ont les ailes dorés et de longues antennes.

C'était un sujet sur lequel il était inutile de débattre : si Myu ne supportait pas la présence de Cerbère, le maître du chien des Enfers ne supportait pas que son compagnon s'emporte parce qu'il ne savait pas faire la différence entre «Maya», «Lily» ou «Luka» parmi les quelques milliers de papillons . C'était donc devenu un tabou entre eux.

-Ignare! S'écria l'Autrichien à bout de nerfs. Imbécile! Insensible!

-Ça va, ça va. Excuse-moi, soupira le musicien. Tu acceptes de me pardonner?

Le polymorphe grommela encore un moment, puis marmonna :

-Rejoue ce que tu m'as fait écouter tout à l'heure... Et on verra.

Pharaon sourit et reprit sa harpe en main, laissant glisser ses doigts le long des cordes :

-Bah, ne t'en fais donc pas. J'ai déjà en tête un bon moyen de te réconforter ce soir...

-Ferme la et joue!

Et lorsque la douce mélopée commença à s'élever dans la pièce, le juge se retira discrètement, le sourire aux lèvres :

Un spectre en moins sur la liste et un fairy réduit à l'état de cendres, c'était décidément une bonne journée qui s'annonçait!

XxXxXxX

-M-Mais... Mais qu'est-ce que c'est que cette HORREUR?

Saga plaqua ses mains contre ses oreilles avec agacement, regrettant bien vite de ne pas avoir ignoré le douzième gardien lorsqu'il s'était annoncé à lui.

En effet, Aphrodite était actuellement occupé à tourner autour de la table basse, une expression meurtrie sur son beau visage, et à fixer d'un regard mauvais le vase qui y était posé :

-Ce sont des jonquilles, Aphrodite. Ironisa Saga en roulant des yeux.

-Mais c'est intolérable! S'emporta son interlocuteur. Moi qui vous avais fait don de mes plus belles, mes plus odorantes roses rouges... Je les retrouve remplacer par ces... immondices! QUI EN EST LE RESPONSABLE?

-Rhadamanthe, dénonça l'aîné des Gémeaux sans le moindre scrupule.

Malheureusement pour lui, l'androgyne se calma aussitôt. Il eut même un léger sourire et adressa à son ex-supérieur un regard malicieux :

-Je vois... Kanon a décidément fait une bonne affaire! Mais malgré tout...

Il arracha alors le bouquet du vase, lança les fleurs au sol et commença à les écrabouiller :

-JE NE TOLERERAI PAS UN TEL MASSACRE !

Saga observa d'un air indifférent ce qui autrefois étaient de sublimes fleurs couleur soleil et qui ressemblaient désormais à une espèce de purée jaunâtre, parsemée de morceaux de tiges et de feuilles écrasées. Aphrodite contempla alors son œuvre et, avec un sourire un peu trop large pour être naturel, sortit de nulle part un immense bouquet de roses blanches :

-Tu as de la chance que je ne sois pas susceptible...

«Ben voyons» pensa l'aîné en soupirant.

-... Car je te fais malgré tout don de ces merveilles pour égayer ton temple si sinistre!

-Trop aimable...

-Je ne te le fais pas dire! Et je pense qu'un peu de blanc ne te ferait pas de mal, toi qui a toujours l'air si sombre!

Saga laissa échapper une sorte de gémissement pathétique, ramena ses genoux contre sa poitrine et retomba dans un de ses silences désespérés. Aphrodite eut un sourire mauvais et vint passer ses bras autour des épaules de l'ex-Grand Pope :

-Allons, allons, je suis là, Saga! Tu as des soucis? Tu veux en parler?

-Pas avec toi...

-Tu as tort, rétorqua le Poisson qui ne semblait pas vexé. Qu'est-ce qui te démoralise à ce point? Est-ce que c'est lié à la soudaine disparition de Kanon?

Saga se morfondit encore davantage et Aphrodite sut qu'il avait touché un point sensible :

-Je vois... Et, bien entendu, son départ n'est absolument pas lié à la dernière visite de Rhadamanthe, pas vrai?

-Aphrodite, pour l'amour d'Athéna, tais-toi!

Le Suédois se frotta les mains avec un plaisir non-dissimulé : un premier mystère résolu. Enfin, ce n'en serait bientôt plus un puisqu'il avait bien l'intention d'en informer sa Déesse «bien aimée». Et qu'on ne l'accuse pas de semer le trouble au Sanctuaire : après tout, c'était son devoir en tant que Chevalier d'Or de tenir Athéna au courant de toute nouvelle information concernant ses pairs, non?

Il se mordit légèrement la lèvre pour retenir un rire sardonique, qui aurait été mal reçu, vu l'ambiance actuelle :

-Enfin, reprit-il d'un ton doucereux, je suppose que ce n'est pas la seule chose qui t'a mis dans cet état, n'est-ce pas?

-Encore une fois, Aphrodite, je n'ai aucune envie d'en discuter avec toi!

-D'accord, inutile de t'énerver! S'exclama le plus jeune en s'éloignant. Je vais te laisser tranquille!

-A la bonne heure!

-A bientôt, Saga-chou! Oh, et ne t'inquiète pas, je ne dirai rien pour toi et Mû!

Court silence, pendant lequel Aphrodite eut à peine le temps de faire trois pas hors du temple. Déjà, Saga s'était lancé à sa poursuite et l'avait ramené à l'intérieur en l'empoignant par les épaules, la respiration sifflante :

-Oh, Saga! S'écria le Poisson d'une voix fluette. Je suis flatté de déclencher de telles ardeurs chez toi, mais navré, ça ne va pas être possible!

Le Gémeau ignora sa dernière remarque et l'observa avec effroi :

-Comment sais-tuça?

Aphrodite lui adressa petit sourire en coin :

-Je ne savais rien, Saga. Mais là, tu viens de confirmer mes soupçons : il y a donc quelque chose à savoir!

Le douzième gardien contempla avec plaisir le visage du Gémeau se décomposer sous ses yeux :

-Alors, Saga?

Le Grec ne jugea pas utile de lui fournir une réponse orale. Au lieu de cela, il tendit lentement ses bras devant lui, dans une posture assez similaire à celle qu'il prenait avant de lancer sa plus puissante attaque.

...Oups.

Ni une ni deux, le Suédois se jeta hors du temple, sans se retourner, pestant contre Saga et son cruel manque d'humour. Quel dommage que Kanon soit parti vivre le grand amour avec son imbécile de spectre. Lui, il aurait sans doute abordé le sujet avec désinvolture.

Enfin, Aphrodite s'en sortait largement gagnant : réunir toutes ces informations auprès de Saga sans récolter la moindre égratignure, c'était clairement un miracle! Aussi, c'est joyeusement qu'il continua sa descente des douze temples du Zodiaque, se disant qu'il y aurait sans doute quelques affaires croustillantes à élucider dans la demeure du Bélier.

Il y avait des jours comme ça, où l'on avait clairement l'impression que tous les dieux de l'Olympe réunis vous souriaient!

XxXxXxX

Aux alentours de midi, un calme plat régnait dans l'appartement de la Whyvern. Et Kanon s'ennuyait ferme.

Les consignes données par Rhadamanthe l'empêchaient de quitter l'endroit trop longtemps et il avait fini par décider que le mieux était encore de ne pas bouger. Il passa donc l'essentiel de la matinée affalé sur le canapé, son chiot reposant sur son torse, à feuilleter sans grand intérêt quelques ouvrages de la bibliothèque du juge.

Non, vraiment, les goûts de Rhadamanthe en matière de littérature étaient discutables. Rien que cette pièce de théâtre, par exemple! Quel héros minable! Franchement, avait-on idée d'assassiner son roi sur les conseils d'un crétin de fantôme! Et tout ça pour clamser aussi à la fin! Décidément, il aurait toujours du mal avec les auteurs anglais...

Mais ses quelques délibérations mentales se trouvèrent interrompues par l'arrivée fracassante du juge, qui manqua de le faire tomber du canapé.

Rhadamanthe se tenait plaqué contre la porte d'entrée, l'air vaguement mal à l'aise, et observait Kanon avec une certaine appréhension. Pas inquiet pour autant, Ce dernier demanda :

-On t'a laissé ta pause de midi?

-Non. Je repars d'ici quelques minutes.

-Je peux savoir ce que tu fais là, alors?

Le Juge le fixa un moment et articula avec une certaine difficulté :

-J'ai peut-être trouvé un moyen de faire passer notre plan à la vitesse supérieure.

-TON plan, rectifia une fois de plus Kanon.

-D'accord, admit l'Anglais à contre-cœur. Mais cette fois-ci, sache que ce n'est pas MON idée et que ça peut vraiment marcher!

Kanon, curieux, haussa un sourcil puis daigna accorder son attention au juge. Ils s'assirent tous deux sur le canapé et Rhadamanthe s'expliqua enfin :

-Rune va passer dans l'après-midi, pour me rendre quelques bouquins qu'il m'avait empruntés il y a longtemps.

-Et alors? demanda Kanon qui s'en moquait royalement.

Rhadamanthe resta un petit moment silencieux, ne sachant visiblement pas comment formuler sa pensée. Il finit par s'éclaircir la gorge un long moment puis reprit :

-Rune est quelqu'un qu'on pourrait qualifier de... «vieux jeu». Il a des habitudes de vie strictes et dénouées de toute fantaisie. Un soupçon de zèle ou d'exhibitionnisme peut le traumatiser pendant plusieurs semaines.

-...Désolé, Rhad' , mais je ne vois toujours pas où tu veux en venir. En plus, Rune me déteste déjà.

-Il déteste tout le monde, Kanon! L'objectif, c'est qu'il te haïsse, remarqua justement la Whyvern. Enfin bref. Rune, contrairement à ce qu'on pourrait penser, n'a jamais su garder ses opinions pour lui. S'il entend parler de la moindre chose inhabituelle ou déplaisante, il s'empressera d'aller rendre une petite visite au Seigneur Hadès pour lui raconter très précisément ce qu'il aura vu ou entendu.

-Un fayot de première, quoi!, résuma Kanon avec toute l'élégance qui le caractérisait. Et donc, ta conclusion?

Rhadamanthe lui jeta un petit coup d'œil et se leva. Il ouvrit l'armoire et commença, sous le regard inquisiteur du Gémeau, à en retirer un tas de cartons divers et variés, jusqu'à ce qu'il saisisse ce qui ressemblait à une boite à chaussures, de couleur rouge vif, qu'il tendit au Grec. L'ex-Dragon des Mers la prit et la posa sur ses genoux, puis regarda à son tour le juge pour manifester son incompréhension. Le juge eut alors un léger sourire, comme pour s'excuser :

-...Qu'est-ce que c'est? Demanda Kanon.

-Un... Ehm, un «cadeau» de Minos et d'Eaque reçu à mon dernier anniversaire. Je m'étais d'ailleurs jurer de ne plus jamais ouvrir cette boîte...

Le juge ferma les yeux : mauvais souvenir. Il aurait dû se douter que quelque chose clochait lorsque ses deux compères avaient insisté pour qu'il ouvre son cadeau pendant la fête organisée pour l'occasion, et ce devant son Dieu, sa supérieure et une bonne partie de l'armée spectrale. Une honte dont il avait cru ne jamais se remettre. Et pourtant, ce même cadeau allait peut-être régler un problème majeur aujourd'hui...

-Quel rapport avec Rune? Intervint alors Kanon en penchant la tête sur le côté.

-Tu as écouté ce que je t'ai dit au sujet de l'exhibitionnisme?

-Ben, oui.

-Eh bien... Je me suis dit que s'il te voyait avec ça et qu'il le répétait à notre Seigneur, ça pourrait le pousser à voir notre relation comme vraiment malsaine.

Kanon le regarda avec une incrédulité presque comique, puis finit par céder à la curiosité et souleva d'un geste vif le couvercle de la boîte, dévoilant son contenu.

Silence.

Kanon la reposa sur la table basse et releva la tête vers le juge, ses yeux lançant des éclairs :

-Jette ça.

-Mais enfin...

-Tout de suite!

-Attends! Je te dis que ça va marcher, cette fois!

-N'y pense même pas!

-Sois un peu coopératif! Ce n'est quand même pas la mer à boire!

-...

-Ah! Fit soudain le Juge en réalisant ce qu'il venait de dire. ...Désolé.

L'ex-général haussa les épaules, feignant l'indifférence. Puis il finit par se relever et mit un point final à la conversation :

-Que les choses soient claires, Rhadamanthe : ou tu te débarrasses de ce truc immédiatement, ou je laisse tomber. Compris?

Après quoi il se dirigea vers la cuisine, l'air peu disposé à lui adresser la parole avant un certain temps. Rhadamanthe soupira et rapporta son attention sur le contenu de la boîte.

Dommage, se dit-il alors : la vision d'un Kanon bâillonné et enchaîné à son lit, affublé des larges menottes et vêtu de la tenue que contenait le paquet, ne lui aurait guère déplu... (1)

Comme quoi, Minos et Eaque pouvaient vraiment se rendre utile lorsqu'ils le voulaient. Ou surtout quand ils ne le voulaient pas.

XxXxXxX

Pendant ce temps-là, Aphrodite des Poissons, décidément d'excellente humeur, descendait joyeusement l'immense escalier du Sanctuaire en direction de la Maison du Bélier.

Histoire d'avoir un prétexte pour rendre visite à son jeune collègue, il lui avait également confectionné un magnifique bouquet de roses d'un rouge éclatant, couleur pourtant peu rassurante entre les mains d'un tel psychopathe. Mais l'hémoglobine étant omniprésente dans la vie du Bélier, le présent avait toutes ses chances d'être bien reçu.

Il arriva donc devant le premier temple, se délectant déjà de cette visite, puis appela d'une voix un peu haut perché :

-Mûûûû! Tu es là, mon mignon?

Au départ, seul le silence lui répondit... Puis un long soupir se fit entendre à l'intérieur du temple et Mû de Jamir se présenta finalement devant lui, d'une démarche trahissant une lassitude extrême et une furieuse envie de renvoyer le Poisson onze demeures plus haut.

Mais il était soumis à la courtoisie légendaire des chevaliers du Bélier. Aussi lui adressa-t-il un sourire aussi faux que possible et déclara platement :

-Aphrodite, quelle bonne surprise. Que me vaut le plaisir cette visite?

-Ah, laissons les formalités de côté, tu veux? Invite-moi plutôt à entrer!

Et, ne prenant pas la peine d'attendre que Mû ne prenne la parole, le Suédois pénétra à l'intérieur du temple. Le Tibétain retint un grognement et le suivit jusqu'à la salle centrale, où son «invité» s'était déjà vautré sur les quelques coussins qui traînaient par terre. Et alors même qu'il cherchait une manière relativement subtile de le chasser, le douzième gardien lui colla son bouquet de roses sous le nez :

-Et voilà pour toi, petit agneau! J'ai toujours eu horreur d'arriver les mains vides!

-Oh... Euh, merci. Tu n'aurais pas dû...

Mû considéra un instant le cadeau : ces roses étaient délicieusement parfumées, leurs épines ne semblaient pas posséder de poison et ce rouge profond était des plus ravissants.

Aphrodite, lui, eut un sourire mauvais : il savait que Mû était bien trop poli et courtois pour tenter de le mettre à la porte après avoir reçu un tel présent. Cette hypothèse se trouva confirmer lorsque le Bélier soupira et demanda avec résignation :

-Une tasse de thé?

-Avec le plus grand plaisir!

Mû poussa un nouveau soupir et s'éclipsa un moment dans la cuisine, laissant Aphrodite jubiler à sa guise... Enfin, jusqu'à ce que le Poisson n'aperçoive une petite tête rousse dépassée de derrière une table, ainsi que deux grand yeux qui l'observaient avec méfiance.

Bref silence.

Aphrodite pinça les lèvres d'un air dégouté : la peste soit ce petit garnement! Comment allait-il faire parler Mû avec son disciple dans les parages?

Il gonfla ses joues de mécontentement et s'adressa à l'enfant d'un ton sec :

-Et dire que c'est ça qui va perpétuer la race des Atlantes...

-Tu as dit quelque chose, Aphrodite?

Le Poisson sursauta et vit volte-face : Mû était revenu, une bouilloire d'eau chaude et une boîte de thé entre les mains, et jetait à son voisin éloigné un regard accusateur.

-Maître Mû! S'empressa de dénoncer le futur Bélier. Le travelo m'a insulté!

L'espace d'un instant, Aphrodite fut tenté d'envoyer une rose Piranha au sale morveux, tout en se demandant où il avait bien pu apprendre ce genre de mots (aucune chance qu'il n'ait été prononcé par Mû : le petit Atlante devait juste passer trop de temps en compagnie de Milo ou d'Aiolia...). Mais Mû se contenta de poser son fardeau sur la table, puis d'aller gentiment tapoter la tête de son précieux élève :

-Allons, Kiki, ne dis pas de sottises! Aphrodite ne ferait jamais une chose pareille...

Il se tourna alors vers le Suédois et lui adressa un regard noir, qui lui rappela brièvement son dernier affrontement contre le Bélier. Mauvais souvenir.

-...N'est-ce pas? Ajouta le Tibétain d'une voix terrifiante.

Aphrodite ne put retenir un frisson et détourna le regard, s'avouant temporairement vaincu. Kiki, quant à lui, ricana, puis vint s'asseoir aux côtés de son maître pendant que celui-ci servait le thé : s'il était sage, peut-être que Mû le laisserait participer à une conversation de grands...

Mais les deux Chevaliers d'Or se contentèrent de siroter leur boisson silencieusement, sans se regarder, et le petit Atlante mâchonna ses biscuits avec déception. La vie des vaillants défenseurs de la Justice était bien plus ennuyeuse qu'elle n'y paraissait...

Mais finalement, le Poisson reposa sa tasse et s'adressa au Bélier d'un air solennel :

-Bon, passons, Mû. Je suis venu te parler d'une affaire sérieuse et urgente.

L'interpellé releva la tête et déclara platement :

-J'ai terminé de restaurer ton armure. Tu peux la récupérer immédiatement si tu le souhaites.

-Voyons, Mû, ne sois pas idiot! Ce n'est évidemment pas pour cela que je suis là!

Le Bélier resta un instant silencieux, fixant Aphrodite d'un air dubitatif, comme s'il cherchait à deviner ce qu'il pouvait bien se passer dans la tête du douzième gardien... Quoique, réflexion faite, il ne tenait pas particulièrement à le savoir.

Il se tourna donc vers son disciple et lui demanda avec douceur :

-Kiki, il va falloir que tu nous laisses. Aphrodite et moi allons devoir parler un moment.

-M-Mais, Maître Mû, geignit l'enfant. Vous m'aviez dit que maintenant, j'étais assez grand pour assister aux réunions officielles entre Chevaliers!

-Tu trouves que ça ressemble à une réunion officielle, toi? Railla le premier gardien. Allons, Kiki, ne fais pas l'enfant. Et si tu allais voir Aldebaran? Il serait sans doute ravi de te voir.

Le petit Bélier, qui était plus malin qu'il n'en avait l'air, plissa les yeux avec mécontentement : ça ressemblait clairement à une ruse pour le faire quitter le premier temple! Mais bon... Entre le gentil Taureau qui était toujours partant pour jouer avec lui et le cruel Poisson, le choix fut vite fait.

Il s'inclina donc respectueusement devant son maître, tira la langue à leur visiteur et partit en trottinant jusqu'au Temple du Taureau :

-Mû chéri... , commença Aphrodite une fois l'enfant hors de vue. Loin de moi l'idée de te critiquer, mais je pense vraiment que tu as raté l'éducation de ce petit.

Mû eut l'air surpris : l'enfant avait toujours été un adorable petit ange... En sa présence, en tout cas.

-Je préfère ne pas connaître ta conception d'une «bonne éducation», Aphrodite. Rétorqua-t-il donc.

La remarque eut au moins le mérite d'être efficace : le Suédois garda le silence pendant plus de trente secondes et se mit à dégager une aura meurtrière autour de lui. Il y avait des sujets qu'il valait mieux ne pas aborder, surtout avec des êtres comme Aphrodite.

Mais bien vite, la bouche barbouillée de rouge à lèvres carmin s'étira de nouveau vers le haut et il secoua ses boucles azurés d'un mouvement de tête :

-Enfin, je ne suis pas ici pour te parler de ton disciple.

-Je m'en doute. Alors entrons dans le vif du sujet. Que me veux-tu?

-Oh, mais rien de particulier! Je me promenais un peu dans les parages, j'ai rendu une petite visite à mon cheeeer DeathMask...

Mû grimaça : l'association des noms «DeathMask» et «Aphrodite» ne pouvait qu'être synonyme de mauvaises nouvelles. Au moins, Kiki n'assisterait pas à cela, Athéna soit louée.

-Et donc, sans raison, l'envie m'a soudain prise de prendre quelques nouvelles de mes autres compagnons, si chers à mon cœur... Je me suis donc arrêté pour discuter un peu avec Aiolia, avec Aldebaran...

Aphrodite marqua une brève pause, puis acheva sa phrase :

-Et avec notre cher Saga!

Un son de plus en plus fréquent dans les différentes Maisons du Zodiaque se fit alors entendre, et Aphrodite ne put retenir un sourire carnassier en l'entendant :

Le son d'une tasse qui se brise.

Et à présent, il se délectait de la vision qui s'offrait à lui : le valeureux Bélier, tremblant de la tête au pied, regardant avec effroi les débris de sa tasse sur le sol de pierre.

Il resta une bonne minute immobile, à contempler le «désastre», puis se releva avec un sourire plus forcé que jamais. Et là, le Douzième Gardien sut que tous ses soupçons étaient fondés :

-Je... Je suis confus, Aphrodite, elle m'a échappé des mains. S-Si tu viens bien m'excuser un instant, je vais chercher de quoi nettoyer...

-Laisse, mon chou, ça ne me gêne pas! Reprenons plutôt notre conversation!

-J'en serais ravi, mais... Je me sens un peu fatigué, Aphrodite. Et j'ai encore beaucoup de travail qui m'attend. Il vaut mieux que nous en restions là aujourd'hui, je suis navré. Je vais te chercher ton armure et tu pourras rentrer.

-Mû, commença le Poisson avec un sourire, tu vas sans doute trouver ça stupide, mais... J'ai l'impression que tu es mal à l'aise lorsque je te parle de Saga...

Cette fois-ci, le Bélier sursauta et faillit en perdre l'équilibre, pour le plus grand bonheur d'Aphrodite. Jouant son rôle de camarade jusqu'au bout, il s'empressa d'aider son jeune compagnon à se remettre debout et lui murmura, l'air de rien :

-Eh bien, je savais que notre cher Gémeau ne laissait pas indifférent, mais tout de même...

Mû se redressa aussitôt et s'éloigna d'Aphrodite autant que possible, prétextant qu'il fallait vraiment ramasser les débris de tasse avant que quelqu'un ne se blesse. Le Poisson sourit de nouveau, révélant ses dents blanches et acérées :

-Ainsi, j'avais vu juste...

Mû se retourna, inquiet, et demanda avec hésitation :

-A quel sujet?

-Saga t'a enfin fait sa déclaration? Il en aura mis, du temps...

Si Mû n'avait pas été connu pour son contrôle et son calme légendaire, Aphrodite aurait parié qu'il aurait explosé sur place à l'instant même. Au lieu de ça, il se précipita vers lui et plaqua ses mains sur sa bouche, dans l'espoir de limiter son flot de paroles.

Un silence des plus désagréables s'instaura alors entre eux.

-Que..., commença le Bélier d'un air incertain. Comment sais tu que...?

-Comment je le sais? Allons! Que je ne le sache pas, ça, ça aurait été inquiétant!

-Mais comment...?

-Mais enfin, Mû! Ton maître ne s'est jamais occupé de ton éducation sentimentale?

-J'avais sept ans quand il est mort, rappela amèrement le Bélier.

Un point pour Mû, admit à regret Aphrodite. Il poursuivit malgré tout :

-Toujours est-il que je n'ai jamais vu quelqu'un mettre autant d'ardeur et d'efforts dans une conquête amoureuse! Le pauvre chéri, tu as vraiment mis son cœur à rude épreuve, tu sais?

Le Bélier semblait mortifié.

-Enfin, l'essentiel est que tu sois au courant maintenant! Alors? Tu lui as répondu quoi?

-Mais, je..., commença-t-il avec gêne. Je ne lui ai pas adressé de réponse...

Le revirement de situation fut assez étonnant : cette fois-ci, ce fut Aphrodite qui écarquilla les yeux avec stupéfaction et qui parut scandalisé :

-...QUOI?

Ne s'attendant manifestement pas à une telle réaction, Mû eut un léger sursaut et s'éloigna une fois de plus du Poisson, comme s'il craignait de se faire mordre :

-Non seulement tu l'as ignoré depuis tout ce temps... Mais en plus, tu n'as même pas eu le bon sens de lui répondre?

-Mais enfin! S'exclama Mû, complètement perdu. Qu'est-ce que j'aurais pu lui répondre?

-Eh bien, «Oui» ou «Non», par exemple!

-Aphrodite!

-Je suis sérieux, Mû.

Effectivement. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le chevalier des Poissons n'avait jamais eu l'air aussi solennel qu'aujourd'hui. Autant dire que cette constatation avait quelque chose de perturbant pour le Tibétain :

-Bien entendu, Saga espère de tout cœur recevoir une réponse positive, reconnut le Suédois. Et ça lui fera sans doute terriblement mal si jamais tu ne veux pas de lui.

Aphrodite eut un petit sourire malsain à cette pensée, puis poursuivit :

-Mais tu sais ce qui le fera souffrir encore plus?

Mû réfléchit un instant, puis secoua nerveusement la tête de droite à gauche. Aphrodite soupira :

-Eh bien, de ne pas recevoir de réponse du tout!

Un nouveau silence suivit cette déclaration, au cours duquel le Bélier sembla méditer sur les paroles de son compagnon d'armes :

-Alors? Ne put s'empêcher d'intervenir Aphrodite, avide de faire circuler la nouvelle d'un bout à l'autre de la Grèce.

Mais le Tibétain ne répondit pas. Au lieu de cela, il retourna s'asseoir et demeura silencieux, fixant le plafond sans grand intérêt. Il avait l'air totalement dérouté :

-Je ne sais pas.

Il eut un rire très bref, puis reprit :

-J'ai l'impression que je ne sais plus rien, d'ailleurs! Je... Je voudrais seulement...

Soupir.

-...Que tout redevienne comme avant.

Aphrodite haussa un sourcil :

-...Comme avant?

Mû acquiesça, puis ramena ses genoux contre sa poitrine, presque inconsciemment :

-Quand notre seul objectif dans la vie était d'obtenir une armure d'or, quand on ne se tracassait pas encore de savoir ce qu'on ferait une fois devenu chevalier... Quand Maître Shion était encore là et que personne n'aurait cru Saga capable de faire du mal à qui que ce soit...

Il s'interrompit une fois de plus et un triste sourire se dessina sur ses lèvres, comme s'il cherchait à se remémorer cette heureuse période. Et n'importe qui en cet instant aurait été touché par la mélancolie qui émanait de lui.

Mais Aphrodite n'était pas n'importe qui. Et il regretta davantage l'absence d'une réponse claire de la part de Bélier. Aussi il soupira et lâcha avec une insensibilité totale :

-Ben, ça, c'est terminé, mon chou! Il est temps de passer à autre chose et cette décision t'appartient!

-...Aphrodite, «naïveté» et «idiotie» sont deux notions différentes. Inutile de me rappeler des choses aussi évidentes.

-Il y a des jours où je me le demande! Sérieusement, tu comptes faire quoi, maintenant? Rester enfermé dans une ère révolue ou faire un pas en avant et mettre un terme aux souffrances de notre cher aîné?

Yeux verts et yeux bleus se croisèrent un bref instant, mais le résultat fut le même : Mû baissa les yeux en soupirant.

-Sincèrement navré, Aphrodite... Mais je ne saurais même pas quoi lui dire s'il se retrouvait devant moi.

Aphrodite ne répondit pas tout de suite. Au lieu de ça, il jeta un coup d'œil à discret à la pendule accrochée au mur d'en face et sourit légèrement. Il était dans les temps :

-Bon, je comprends! Inutile de te forcer, hein, c'est toi qui vois!

Mû ne cacha pas sa surprise : depuis quand le Poisson comprenait quoique ce soit aux sentiments des autres et se permettait ce genre de remarques?

Enfin, s'il proposait de lui-même de partir, il n'allait certainement pas le retenir!

-Mon armure est prête, donc?

-Euh, oui. Je te l'amène tout de suite.

-Tu es un amour!

Le Bélier grimaça et s'éclipsa rapidement dans l'atelier, en revenant avec une urne sacrée plus brillante que jamais :

-J'espère que tu seras satisfait.

-Je n'en doute pas un seul instant! Allez, à bientôt, mon petit agneau! Et essaye de ne pas faire attendre Saga trop longtemps!

-Aphrodite, je t'ai déjà dit que...

-Je sais, je sais, tu préfères attendre d'être sûr de toi! ...Mais vois-tu, la patience d'un homme n'est pas éternelle... Et qui sait, Saga va peut-être finir par se lasser d'attendre.

-Que... Qu'est-ce que tu veux dire par là? Interrogea le Bélier d'un air inquiet.

-Oh, rien! Rien du tout! Mais bon, l'amour peut parfois nous pousser à faire des choses stupides... J'espère que Saga ne va pas faire une «bêtise» à cause de ton silence.

Il sembla alors, au grand plaisir du douzième gardien, que toute trace de couleur avait disparu du visage du restaurateur d'armures. Ce dernier laissa même échapper un rire nerveux et articula avec difficulté :

-M-Mais... Mais enfin, qu'est-ce que tu racontes, Aphrodite? Saga ne ferait jamais...

-Oh, c'est toujours ce qu'on dit! Jusqu'au jour où tout dérape... Dois-je te rappeler dans quel état se trouvait Milo, il y a quelque temps?

Nul doute que si Mû avait encore eu un objet entre les mains, il aurait bien vite rejoint les débris de porcelaine sur le sol.

Mais il n'eut pas le temps de s'attarder sur les paroles du Poisson : à peine quelques secondes plus tard, une violente secousse se fit ressentir dans le temple du Bélier, suivie d'un son assourdissant, qui ressemblait furieusement à une explosion.

Les deux chevaliers échangèrent un vague regard, puis se précipitèrent à l'extérieur de la bâtisse... Pour constater qu'une épaisse fumée blanche recouvrait à présent une bonne partie du ciel et qui semblait prendre son origine... Au temple des Gémeaux.

Mû du Bélier, yeux écarquillés et bouche bée, observa un moment le terrifiant spectacle, sans faire un geste... Puis... :

-...SAGAAA !

Et sans rien ajouter, le jeune Tibétain se précipita en direction de la troisième demeure sacrée, suivi par un Poisson beaucoup moins pressé.

Aphrodite ne put d'ailleurs retenir un sourire lorsqu'il jeta un nouveau coup d'œil à l'horloge : pile à l'heure prévue!

Il allait enfin pouvoir officialiser sa nouvelle attaque :

Ses roses blanches explosives à retardement allaient faire des merveilles!

XxXxXxX

De son côté, Rune du Balrog fulminait. Il n'était certes que très rarement de bonne humeur, mais il savait en général maîtriser sa colère.

Mais pas aujourd'hui : alors qu'il avait trouvé l'occasion de passer sa journée à faire du rangement en salle des archives, seul et enveloppé d'un délicieux silence, Rhadamanthe de la Whyvern était venu l'interrompre pour lui rappeler qu'il attendait toujours qu'il lui rende les quelques ouvrages empruntés depuis plusieurs années et qu'il souhaitait les revoir le plus tôt possible. Ce qui, dans son langage, signifiait «Ramène-les moi immédiatement!».

Il prétexta ensuite être très occupé jusqu'à la fin de la journée et qu'il apprécierait vivement que le Balrog les dépose directement à son appartement, si cela ne le dérangeait pas. Ce qui, une fois encore, était davantage un ordre qu'une demande.

Cela ressemblait furieusement à une mauvaise tactique visant à le rapprocher du Chevalier des Gémeaux, ce qui l'énerva encore plus : tant mieux si le Grec avait été accueilli à bras ouverts au Royaume des Morts (quoique depuis quelques jours, il semblait déclencher une certaine animosité chez ses collègues), mais qu'on ne lui demande pas de devenir ami avec son ex-assassin, ni même de bien s'entendre avec lui : il tolérait déjà sa présence lors des réunions officielles! Ça suffisait, non? Et puis après tout, c'était le Seigneur Minos qu'il servait! De quel droit Rhadamanthe lui donnait des ordres, maintenant?

...Enfin, il était bien placé pour savoir qu'il valait mieux éviter de contrarier l'un des trois Juges d'Hadès, celui-ci en particulier. Et on ne contestait pas les ordres d'un supérieur, malheureusement.

C'est donc avec les bras chargés de livres et une mauvaise humeur mal contenue qu'il se présenta devant la demeure de la Whyvern, priant pour que le Dragon des Mers souffre d'aphonie ou de tous autres maux le condamnant au silence.

Hélas, à peine eut-il frappé à la porte qu'une série d'aboiements se fit entendre, suivie de bruits de pas dans sa direction. Le secrétaire de Minos soupira : il aurait dû s'y attendre.

La porte s'ouvrit donc et il se retrouva face-à-face avec Kanon des Gémeaux, et observa d'un air critique sa chemise à moitié boutonnée et ses cheveux désordonnés. Mais l'ex-Général ne lui en tint pas rigueur et, en guise de salutations, lui écrasa l'épaule d'une tape qui se voulait probablement amicale. Le Balrog grimaça, mais ne dit rien : inutile de faire durer cette conversation plus longtemps que prévu.

Il se contenta donc de s'incliner brièvement devant le Gémeaux, en prenant bien soin de lui lancer un regard méprisant :

-Mes respects, Chevaliers des Gémeaux.

-Cher Rune, ironisa son vis-à-vis.

Ils se dévisagèrent un moment, puis un sourire sarcastique se dessina sur le visage de Kanon et il donna à nouveau une tape dans le dos du Balrog, l'invitant à entrer :

-Mais je manque à tous mes devoirs! Entre, je t'en prie! Mon cher Rhadamanthe ne me pardonnerait jamais s'il apprenait que je laisse ses collègues à la porte!

Rune ouvrit immédiatement la bouche pour protester, mais déjà, le Gémeau l'avait traîné jusqu'à l'entrée en refermant la porte derrière lui.

Il soupira : au moins, l'appartement était propre et relativement silencieux, exception faite sur les quelques grognements à ses pieds.

...Grognements?

Le Balrog baissa les yeux et prit une expression dégoûtée lorsque ce qu'il identifia comme un «sac à puces insupportablement bruyant» entra dans son champ de vision. Visiblement conscient de son animosité, le canidé intensifia ses grognements et claqua ses crocs à quelques centimètres du mollet du jeune homme. Rune eut alors un mouvement de recul : donner un coup de pied dans l'animal de compagnie de Rhadamanthe n'était pas la meilleure chose à faire s'il tenait un tant soit peu à la vie. Il le contourna donc en laissant une distance de sécurité entre eux, ignorant les ricanements du Gémeau, puis tendit devant lui ses bras chargés de livres :

-Où le Seigneur Rhadamanthe désire-t-il que je les laisse?

Kanon se retint de rire à l'appellation, puis désigna le salon d'un signe de main :

-Pose ça où tu veux!

-Merci pour ces précisions, grinça le jeune homme.

Puis il partit en direction du salon, laissant échapper au passage une expression exaspérée. Une fois hors de vue, Kanon se mit à tourner en rond dans l'entrée : voyons, comment faire sortir le Balrog de ses gonds? Quelle tactique choisir pour être sûr de déclencher un mépris infini chez le jeune secrétaire?

Il réfléchit activement à la question, continuant à se déplacer en cercle sous le regard intrigué de l'animal, jusqu'à ce qu'un couinement aigüe ne le sorte de sa réflexion. Curieux, il se retrouva de nouveau face à Rune qui l'observait, son teint encore plus livide qu'à l'ordinaire et son regard reflétant enfin le sentiment attendu : du dégoût pur et simple.

L'ennui, c'était que Kanon ne voyait pas à quoi était dû ce changement. Il voulut prendre la parole, mais Rune tendit aussitôt ses mains devant lui, en s'exclamant d'une voix plus forte que d'habitude :

-Non! Non, surtout, ne dites rien!

Le Gémeau haussa les sourcils, de plus en plus perplexe. Il tenta à nouveau de l'interroger, mais le Balrog fit aussitôt trois pas en arrière, bredouilla un vague «Mes salutations au Seigneur Rhadamanthe» et se précipita vers la porte d'entrée, quittant les lieux aussi rapidement que possible.

Hébété, Kanon regarda un moment la porte restée grande ouverte, puis se gratta le crâne en se demandant quelle mouche avait bien pu le piquer. Craignant le pire, il se dirigea à son tour vers le salon, pour y trouver les précieux livres du juge éparpillés par terre : il semblait que Rune les ait tous laissés échapper sous le coup de la surprise.

Mais qu'est-ce qui avait bien pu susciter cette surprise, c'était là la question.

Kanon s'interrogea stupidement à ce sujet, puis daigna enfin remarquer un élément perturbateur dans la pièce. Une anomalie qui n'avait strictement rien à faire dans une pièce de passage.

La fameuse boîte rouge, laissée grande ouverte sur la table basse du salon par le spectre de la Whyvern, exposant son innommable contenu.

L'ex-Général la contempla un moment d'un air interloqué, puis serra les poings et fit un énorme effort pour ne pas exploser de colère (et d'embarras) à la seconde.

Non! Se força-t-il à penser. Non, la rage n'était pas la solution dans la situation actuelle!

Il fallait plutôt essayer de penser à autre chose... Comme, par exemple, une bonne façon de rendre la pareille à son cher colocataire...

Il se permit alors un large sourire, similaire à ceux de Minos avant un combat. Au moins, il avait eu raison sur un point : cette cohabitation se révélait vraiment pleine de surprises!

XxXxXxX

Il devait être près de vingt-et-une heures lorsqu'il fut permis au juge Rhadamanthe de rentrer chez lui. Et c'est de nouveau avec joie qu'il s'élança jusqu'à son immeuble, plus pressé de retrouver son foyer qu'il ne l'aurait cru.

Juste avant de quitter le tribunal, il était tombé nez-à-nez avec Rune du Balrog qui, en le voyant, avait piqué un fard monstrueux et s'était empressé de retourner trier ses dossiers en marmonnant quelque chose qui ressemblait à «Bande de débauchés...» : pas besoin d'être un génie pour comprendre que, cette fois-ci, il devait une fière chandelle à Minos et Eaque!

Il se permit un large sourire : vraiment, cette cohabitation s'annonçait plus divertissante que prévu, maintenant que le Dragon des Mers avait prouvé qu'il était capable de bonnes comme de mauvaises surprises.

Quoique... Celle qu'il lui réservait à l'instant même n'appartenait certainement pas à la première catégorie.

Il en laissa choir ses dossiers et son manteau, et fixa d'un œil meurtrier le spectacle qui s'offrait à sa vue :

Il semblait que la totalité des locataires de sexe féminin entre 16 et 40 ans s'étaient données rendez-vous devant la porte de son appartement, ces dernières discutant joyeusement avec Kanon des Gémeaux tout en lui jetant des regards langoureux.

L'ex-Général, quant à lui, répondait avec un large sourire aux questions/remarques/compliments qu'on lui adressait, pas vraiment l'air conscient de la véritable nature de l'attention qu'il recevait. Ni de la réelle signification des mains qui effleuraient ses épaules ou des bras qui se nouaient de temps à autre autour des siens.

C'en fut trop pour le spectre.

D'un pas vif et sonore, il s'avança jusqu'au groupe et, avant même que Kanon n'ait le temps de le saluer, l'attrapa par le col de sa chemise et le tira derrière lui jusqu'à l'appartement, en prenant bien soin de claquer la porte derrière lui.

Il ignora les quelques cris de frustration et les exclamations indignées qui se firent entendre, son attention rivée sur l'ex-Marina, qui l'observait bizarrement :

-Je peux savoir ce qu'il t'a pris?

-Amusant, j'allais justement te poser la même question...

-Ben quoi? Tu m'avais dit «plus d'enfants devant l'appart'»! J'ai respecté la règle, non?

La colère de Rhadamanthe était presque palpable, ce qui stupéfia le Gémeau :

-Tu es vraiment malade... Quelques filles viennent me souhaiter la bienvenue dans l'immeuble...

-«Quelques»?

-Je ne les ai pas comptées, figure-toi! Enfin bref, on vient gentiment me saluer et toi, tu gâches ma seule chance de ne pas passer pour un connard aux yeux de l'humanité entière!

-Et depuis quand ta notoriété t'importe?

-Bonne question, tiens... Peut-être depuis qu'un abruti même pas foutu d'être honnête avec les siens m'a embauché pour la foutre en l'air?

Ils se toisèrent un moment, aussi mécontents l'un que l'autre, puis se tournèrent le dos. La boule de poils, qui passait justement par ici, laissa échapper un petit son qui ressemblait curieusement à un soupir, puis repartit dans la direction opposée.

Mais finalement, Rhadamanthe se mit à contempler le sol et demanda, avec une certaine gêne :

-...Tu as passé une bonne journée?

Un rire étouffé lui répondit.

-T'es vraiment pas doué pour changer de sujet!

-Je sais.

-Et pour répondre à ta question : non, cette journée était des plus désagréables!

Le juge se tourna alors vers lui, avec une surprise non-dissimulée :

-Que s'est-il passé?

-Tu oses demander? S'exclama le Gémeau avec hargne.

Mais voyant que Rhadamanthe ne comprenait pas où il voulait en venir, Kanon désigna avec dédain la fameuse boîte, qui était restée ostensiblement ouverte sur la table basse, à la vue de n'importe quel visiteur.

Le spectre resta un moment silencieux, un sourire aux lèvres. Le Gémeau fronça les sourcils :

-Tais-toi. Je n'ai aucune envie de savoir ce que Rune en a dit!

-Tu devrais, pourtant, non? Remarqua assez justement le juge. Plus vite ta réputation sera anéantie, plus vite toute cette comédie cessera!

-...Ma réputation?

Kanon se rapprocha de lui et lui fit remarquer :

-Eh... Il n'a pas forcément pensé que c'était moi qui la portais.

Rhadamanthe s'arrêta aussitôt de ricaner et se tourna vers le Gémeau, très sérieux :

-Ça me semble pourtant évident!

-Et pourquoi donc? S'exclama Kanon, blessé dans son orgueil.

-Ben... De nous deux, c'est toi le plus féminin.

-Je suis aussi le plus vieux!

-Mais je suis plus grand.

-Je pèse plus lourd!

-Je suis plus musclé!

-T'es maniéré!

-T'as les cheveux longs!

-Je suis un Chevalier!

-T'as vu Aphrodite?

S'en suivit alors une série d'arguments tous plus saugrenus les uns que les autres et finalement, la question resta en suspens, au grand déplaisir des deux concernés. Si bien que Kanon, vexé, tourna une fois de plus le dos au juge et signala sèchement :

-Je vais me coucher.

-Réaction très masculine, remarqua Rhadamanthe en souriant.

Puis, voyant que le Grec s'éloignait en direction de la chambre :

-Eh, attends!

-Quoi?

-Tu étais sérieux?

-Oui.

-Mais il est tout juste vingt-et-une heures!

-Désolé, mais se faire passer pour une ordure, c'est plus crevant que je ne l'aurais cru!

-Mais enfin...

-Oh, t'inquiète pas! Je t'ai laissé de quoi manger dans le frigo. Par contre, pour la vaisselle, tu te démerdes! Allez, bonne nuit!

Une fois de plus, Rhadamanthe voulut le retenir, mais Kanon avait déjà traversé le couloir et s'était enfermé dans la chambre du juge.

Le Gémeau s'assura d'abord que le spectre ne l'avait pas suivi, puis soupira et se laissa glisser le long de la porte : et voilà. Tenter de communiquer avec le juge s'était avéré un échec total. Comme à chaque fois.

C'était comme ça : il leur était tout simplement impossible de tenir une conversation sans qu'elle ne se termine ainsi. Trouver un terrain d'entente relevait de l'utopie.

...Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de trouver que la compagnie du spectre avait quelque chose d'agréable. D'ailleurs, il n'avait même pas trouvé la force de se venger de lui.

C'était, certes, très différent du sentiment de paix et de sécurité qu'il ressentait aux côtés de son frère. Mais jamais il n'avait ressenti auprès de Saga ces quelques vagues de chaleur, qui l'envahissaient dès que le spectre le touchait ou qu'il réussissait à le faire rire.

Ça n'avait rien à voir avec la douce chaleur du cosmos d'Athéna. Mais c'était plus fort que celle dégagée par la présence de Milo.

...Non, vraiment, il lui était impossible de mettre un nom là-dessus! Et c'était bien ennuyeux...

Enfin, se dit-il en haussant les épaules, ça ne devait pas avoir une si grande importance. Après tout, l'essentiel était qu'il se sentait bien, inutile de s'interroger sur la raison!

Décidant d'en rester à cette constatation, son humeur remonta en flèche et il se laissa tomber sur le lit avec un soupir de bien-être, tout en jetant un coup d'œil au réveil du juge :

Vingt-deux heures.

...Il avait vraiment passé une heure sur sa réflexion? Et Saga qui osait l'accuser de troubles de concentration!

Il étouffa un petit rire dans son coussin et se roula en boule, laissant le sommeil prendre lentement possession de lui... Jusqu'à ce que le grincement de la porte ne le fasse sursauter et ne le réveille pour de bon.

Bah, se dit-il en haussant les épaules, sans doute le chien qui n'avait pas apprécié de se faire claquer la porte au nez et qui venait réclamer sa part du lit... Quoique, depuis quand les chiens savaient ouvrir des portes?

Moyennement rassuré, il referma les yeux en se demandant si son imagination ne lui jouait pas des tours (à croire que la paranoïa était héréditaire, dans sa famille), mais il fut bien obligé d'admettre que sa santé mentale était tout à fait stable lorsqu'en plus des bruits de pas qu'il avait entendu, il sentit un poids considérable s'abattre sur le lit.

...Bon, okay. Là, ça commençait à devenir légèrement flippant... Voire carrément lorsqu'en plus, un torse se colla contre le sien et que deux bras musclés vinrent s'enrouler autour de sa poitrine. Mais c'est sans surprise qu'il reconnut d'abord le parfum prononcé, puis la respiration forte du spectre, qui s'en était une fois de plus retourné à sa couchette sans même s'en apercevoir. Car oui, Rhadamanthe était en train de dormir. Et à en juger par les lents soupirs qu'il laissait échapper de temps à autres, il était en plein milieu d'un rêve fort agréable.

Kanon se renfrogna : et c'étaient les Gémeaux qu'on accusait d'instabilité mentale? Pensa-t-il en donnant un puissant coup de coude dans les côtes du juge pour le réveiller. Mauvais calcul : non seulement Rhadamanthe ne se réveilla pas, mais il resserra sa prise en grognant.

Cette fois-ci, le Dragon des Mers était franchement en rogne : non mais, il se prenait pour qui, ce crétin de juge? Il n'avait pas le souvenir d'une option «peluche» dans son contrat!

D'ailleurs, se dit-il en commençant à concentrer son énergie, on verrait bien si le spectre aurait encore envie de le serrer dans ses bras après s'être pris un bon «Galaxian Explosion» dans les dents!

...Quoique.

...Après tout, c'était pas si horrible que ça, non?

Bon d'accord, encore une fois, c'était pas du tout la même chose que de dormir avec Saga, mais il fallait tout de même avouer que la chaleur dégagée par le juge n'avait rien de désagréable... C'était même plus réconfortant, plus rassurant que la présence de son frère... Si on pouvait établir un ordre de préférence entre un conspirateur schizophrène et un spectre psychopathe!

Et sur cette dernière pensée, il laissa échapper un petit rire, puis enserra les bras de Rhadamanthe des siens en se disant que, cette nuit peut-être, Morphée daignerait lui accorder un joli rêve...

A suivre...

(1) Il y a une pseudo-scène de sado-masochisme dans le film, mais j'avais vraiment du mal à m'imaginer Kanon et Rhadamanthe en bas résille/corsets de cuir en train de se fouetter avec un céleri (ceux et celles qui ont vu le film comprendront), alors vous devrez vous contenter de ça : désolée.