Salut, tout le monde!
Eh bien, voilà... Douzième volet. On commence à voir le bout de cette fanfic. Très honnêtement, je pense qu'elle ne dépassera pas les quinze chapitres : autant dire qu'on a fait les trois quarts!
Quoiqu'il en soit, quelques remarques rapides avant de commencer :
-Cette fois-ci, ma chère Leyounette n'a pas eu le temps de corriger ce chapitre, puisque je voulais le poster dans la semaine! Je m'excuse donc d'avance, car il risque de contenir pas mal de fautes d'orthographes!
-Le «parcours» dans Londres, tout comme les monuments ou bâtiments que je décris ont été majoritairement fait de mémoire, vu que je n'ai visité cette ville qu'une fois. J'espère donc ne pas avoir fait de grosses erreurs. Si tel est le cas, je m'en excuse.
-Hadès peut paraître quelque peu (voire carrément) «OOC» dans ce chapitre... Mais honnêtement, c'est un Dieu que j'imagine très difficilement se mettre en colère, et comme je voulais garder une certaine fidélité face au film dont je m'inspire, j'ai préféré lui donner une apparence «calme», au risque de choquer.
-Les quelques références mythologiques ont également été faîtes de mémoire. Il est possible que j'ai commis quelques erreurs.
-A partir de ce moment-là de l'intrigue, le film me semblait un peu fade et rapide. J'ai fait de mon mieux pour «étoffer». J'espère que cela conviendra.
Sinon, pour ne pas changer, un petit mot à tous ceux et toutes celles qui ont eu la gentillesse de laisser des reviews :
Baella : Merci de ne pas me blâmer pour mes retards, je t'en suis très reconnaissante! Sinon, je ne connais pas particulièrement le «langage des baisers», alors je ne sais pas vraiment si un baiser sur le front a une signification particulière... Je vérifierai. Ensuite, tes prédictions concernant Pandore étaient justes, en effet : félicitations! Et oui, ton idée pour la production d'électricité au Sanctuaire Sous-Marin n'est pas mauvaise... Mais je doute que Kanon aurait trouvé quelqu'un pour accepter! XD Enfin, la «blague» n'en est pas vraiment une : il s'agit juste d'une référence à Doctor Who, qui est la série préférée de ma correctrice, Leyounette, à qui je voulais faire plaisir. Rien de plus. En tout cas, merci encore pour cette merveilleuse review!
Manuka : Quand une review commence par «OMG», je ne sais jamais à quoi m'attendre! XD Mais j'avoue m'être bien éclatée à imaginer la réaction de chaque spectre face à un Kanon des plus exécrables. Et quand j'apprends que ça ne fait pas rire que moi, c'est un réel bonheur! Quant à la description de Pandore, c'est également comme ça que je la perçois... Et je pense que même Kanon ne serait pas rassuré face à elle. Et au fait, sache que tu ne t'es pas totalement trompé : à la base, ce devait être Le Seigneur des Anneaux, mais j'ai changé d'avis car je suis dans ma période Science-Fiction, en ce moment! XD Merci encore pour ton commentaire et tes encouragements, que je m'empresse de te retourner!
xzaboo : D' «extase»? Je ne serais jamais allée jusque là, mais... Merci, ça me touche beaucoup! Voici donc la suite, et sache que non, tu ne me mets pas la pression : quand quelqu'un réclame le chapitre suivant, ça me fait plus plaisir qu'autre chose! Donc, merci encore!
Seveya : Eh bien, on va voir si tes prédictions continuent à être exactes! «smile» Et oui, je l'admets, je ne suis vraiment pas sympa avec Saga... Enfin, il a gagné un Bélier, il ne va pas se plaindre, quand même! XD Merci pour tes encouragements, en tout cas!
mina : Eh bien, voici la suite! XD Je suis heureuse que cette fic soit toujours à ton goût, merci!
Kirinkai : Waoh... Tu es le premier canard shinigami que je rencontre! C'est donc un plaisir pour moi de te compter parmi mes lectrices! Mais... Tu as... Tout lu d'un coup? Et tu n'as pas succombé face à la stupidité et aux atroces clichés de cette fic? ...Mes félicitations! ...Et tant d'adorables compliments et d'encouragements... C'est dangereux pour ma santé, je pourrais m'en évanouir de joie! T-T En tout cas, sache que ton commentaire m'a comblé de bonheur! Et pour ça, merci mille fois, en espérant ne pas te décevoir avec cette suite! Bises!
Hemere : Moui, c'est vrai, c'est presque dommage que ça s'améliore, vu que je me suis bien éclatée à les transformer en vieux couple froissé. Mais bon, je ne vais quand même pas les faire souffrir éternellement! Quoique... Ehm, bref! Sinon, il peut paraître curieux que Kanon n'ai pas eu le réflexe d'allumer la télé avant, mais... Je voulais absolument écrire ça! (en fait, c'était un passage que j'avais déjà écrit bien avant le chapitre lui-même) Donc, voilà, merci encore pour ta review! De mon côté, j'attends la suite de ta fic avec impatience! Kiss! (réponse au PS : oui, en effet, j'avais adoré la façon dont Chabat avait sorti ça à la fin, et j'ai voulu le reprendre) (réponse au PPS : Ce n'est même pas comparable, nous sommes d'accord! Et Kanon approuve! XD)
Gemini-Fan : Oh, pourquoi? Tu ne perds rien à essayer, tu sais! En tout cas, si tu changes d'avis, fais le moi savoir! «smile» Et c'est moi qui te remercies pour cette gentille review, en espérant que ça continuera à te plaire!
Marianclea : Pour Saga/Mû, disons qu'Aphrodite se contrefichait de savoir si l'histoire allait aboutir ou non, du moment qu'il était le premier au courant! XD Pour Rhada/Kanon, en effet, une évolution qui pourrait être plus rapide si chacun était honnête avec soi-même... Mais ça ne serait plus aussi drôle, non? «smile» Ravie d'apprendre que le passage «SM» t'ai plu, parce que j'ai vraiment galéré pour essayer de le caser! Donc, voilà, merci pour ton commentaire et pour tes encouragements, qui me font toujours autant plaisir! (PS : Oui, bien joué, c'est exactement ça!)
Doralynne : Nous sommes d'accord. J'ai beau préféré Star Wars, le TARDIS... C'est le TARDIS, quoi! Et tu as raison : les épisodes IV, V et VI sont les meilleurs! Sinon, merci pour tes «trois mots» qui m'ont fait un immense plaisir! Thank you so much!
Sur ce, bonne lecture à tou(te)s!
Chapter 12 : Dark Messenger
Le «grand jour» avait fini par arriver.
Tout avait été mis au point depuis plus d'une semaine. Les gestes et les paroles avaient été réglés dans les moindres détails. La prestation serait sans aucun doute parfaite.
...Et pourtant, ni Rhadamanthe, ni Kanon ne se sentaient prêts à affronter cette dernière épreuve.
Peut-être parce que finalement, le métier de comédiens ne leur convenait pas : jouer un personnage s'était avéré amusant les premiers jours, puis particulièrement irritant par la suite. Surtout pour Kanon qui semblait avoir de plus en plus de mal à assumer son nouveau statut aux yeux de l'Armée des Enfers. Ou peut-être aussi parce que cela leur rappelait un peu trop brutalement que leur cohabitation touchait maintenant à sa fin. Et même s'ils accueillaient tous deux avec joie la fin de cette mascarade, ils ne pouvaient nier que la «vie à deux» dont ils s'étaient tant moqués ne leur avait pas particulièrement déplu...
Enfin. Pour le moment, ils étaient ensemble, assis dans le salon du juge. Rhadamanthe, sur un fauteuil, qui faisait semblant de lire le journal et Kanon, avachi sur le canapé, vaguement occupé à agiter un morceau de chiffon au dessus du museau de son chien (jeu qui semblait particulièrement plaire au canidé, à en juger de ses battements de queue). Un lourd silence régnait dans la pièce, uniquement troublé par le froissement des feuilles de papier journal et les quelques jappements de l'animal. Du moins, jusqu'à ce que l'horloge ne sonne midi et ne les fasse tous deux sursauter. Kanon sortit alors de sa rêverie :
-Tu ne travailles pas aujourd'hui? Demanda-t-il au Juge, comme s'il venait de s'apercevoir de sa présence.
-Bizarrement, non. Répondit Rhadamanthe sans lever les yeux de son article. Il semblerait que le Seigneur Hadès ait jugé préférable de me donner ma journée...
-Pour que tu la passes à me sermonner sur mon comportement de ces derniers jours? Interrogea Kanon en souriant.
-Va savoir. En tout cas, je ne vais pas me plaindre d'un jour de congé payé.
-Besoin de décompresser?
A ces mots, le Juge finit par relever les yeux de son journal, jetant un regard surpris à l'ex-Dragon des Mers :
-Ce serait plutôt à moi de poser cette question, non?
-...Ah. Oui, sans doute.
Kanon baissa aussitôt les yeux et rapporta son attention sur le canidé. Et Rhadamanthe avait vécu suffisamment longtemps avec lui pour savoir qu'un contact visuel rompu était forcément mauvais signe. Résigné, le juge reposa le journal sur la table basse et se mit à fixer le Gémeau :
-Bon. Qu'est-ce qui ne va pas?
Kanon ignora la question et continua à gratter distraitement la tête du chiot.
-...Tu es inquiet, c'est ça?
-Nooon, railla Kanon avec un sourire narquois, tu crois?
-Ça te tuerait d'être sérieux plus de cinq secondes d'affilé?
Le sourire du Gémeau s'évanouit aussitôt et il se décida enfin à lâcher l'animal. Après quoi il se leva et vint se planter devant le juge, l'air beaucoup moins enjoué :
-D'accord. Tu veux une réponse sérieuse?
-S'il te plait.
-Très bien. Pour être franc, je ne suis pas particulièrement fier de tout ce que j'ai fait dans ma vie. Y a bien eu deux ou trois trucs marrants qui ont valu le coup mais dans l'absolu, mon existence n'est pas très glorieuse. Honnêtement, je ne m'attends pas à atterrir à Elysion après ma mort. Et avec ce que tu m'as demandé de faire et de dire ce soir, je commence sérieusement à me demander si Hadès lui même ne choisira pas le pire châtiment possible pour mon âme. Voilà tout.
Le juge l'observa un moment. Un long moment. Puis il soupira, reprit son journal d'un air las et répondit simplement :
-Menteur.
-Pardon? S'insurgea Kanon, qui regretta aussitôt sa brève solennité.
-Tu mens, insista Rhadamanthe en roulant le journal, l'utilisant ensuite pour donner une légère tape sur le front du Grec. Tu es un chevalier d'Athéna qui a combattu contre l'armée d'Hadès en sachant pertinemment quel sort attend ceux qui s'opposent à la volonté des Dieux. Ça fait bien longtemps que tu te contrefiches de savoir où atterriras ton âme.
Le Gémeau fit la grimace et Rhadamanthe sut aussitôt qu'il avait vu juste. Il poursuivit donc :
-Moi, je pense que ce qui te tracasse, ce ne sont pas les conséquences de ce que tu vas faire ce soir, mais plutôt ce que tu vas faire ce soir, justement. J'ai tort?
Le silence qui suivit fut bien plus révélateur qu'une quelconque réponse orale. Le juge soupira une nouvelle fois :
-Vraiment, Kanon, je crois que je n'arriverai jamais à te comprendre. Tu es capable de passer tes journées à dire les pires horreurs à ton frère ou à tes amis, alors pourquoi tu hésites maintenant?
Kanon se tut un moment et leva les yeux au plafond, l'air pensif :
-...Peut-être parce que même si je leur sors des trucs horribles, Saga et Milo savent très bien que je ne suis pas sérieux. Ça a pas vraiment de conséquences... Là, tout le monde va s'imaginer que je pense vraiment tout ce que je dis... Et j'ai beau y réfléchir, je crois que jamais, de toute ma vie, je ne me suis autant comporté comme un salaud. Et crois-moi, c'est pas rien...
Pour le coup, ce fut le juge qui garda le silence. Parce que bizarrement, il avait de plus en plus de mal à rester neutre devant les troubles de Kanon (chose qui aurait dû lui paraître normal, car il en était après tout le premier responsable). Et pour être franc, le voir dans cet état lui était fort désagréable. Il tenta donc un vague essai de réconfort :
-Ne sois donc pas si inquiet. Tu n'as qu'à te dire qu'après ça, tu ne retourneras plus jamais à la Giudecca.
-...Ouais, probablement.
Bon, cette première tentative n'avait pas été très concluante... Rhadamanthe poursuivit donc, avec un ton qui se voulait plus léger :
-Et puis, si ça peut te rassurer, j'allègerai ta peine le jour de ta mort, d'accord?
Mais devant le regard torve que lui jeta l'ex-Général en chef des troupes de Poséidon, Rhadamanthe se fit la réflexion que l'humour des Enfers ne devait pas être utilisé avec n'importe qui.
Cependant, les lèvres de Kanon finirent par se soulever d'un demi-centimètre et il offrit au juge un regard compatissant, si bien que ce dernier le soupçonna fortement de souligner l'aspect pitoyable de sa démarche :
-Ouais, ça pourrait être sympa... Merci, Rhad'.
Après quoi il s'en retourna à ses activités, qui consistèrent essentiellement à vider la bibliothèque en critiquant à peu près chaque ouvrage qu'il en sortait (étrangement, seuls Edgar Poe et Agatha Christie échappèrent à son courroux : le Dragon des Mers ne s'était pas encore tout à fait départi de ses penchants malsains). Et Rhadamanthe, en jetant un vague coup d'œil à Kanon, qui jetait une bonne vingtaine de bouquins un peu partout en grommelant, et au chiot, qui s'acharnait sans remord sur ceux qui passait à porter de ses crocs (son exemplaire de La Divine Comédie n'y survivrait pas), se surprit à se demander à quoi allait bien ressembler son quotidien une fois le Gémeau repartit pour la Grèce.
…
Enfin, se dit-il en reprenant son journal et en ignorant la sensation de plus en plus désagréable qui prenait place au creux de sa poitrine, il aurait bien le temps de voir ça une fois toute cette affaire terminée.
XxXxXxX
Au même moment, mais cette fois-ci au Sanctuaire, Kiki de l'Appendix vivait lui aussi une mini-crise domestique. Du moins, de son point de vue.
Lorsque son maître s'était abstenu durant plusieurs jours de monter jusqu'au Temple des Gémeaux, frémissant de terreur à la simple évocation du maître des lieux, le petit Bélier avait eu la certitude que l'amitié unissant Mû de Jamir et Saga le traître avait définitivement pris fin.
Ses espoirs furent rapidement réduits à néant lorsqu'il constata que, pendant les sept jours d'inconscience de Saga (l'enfant avait prié à plusieurs reprises pour que cet état soit définitif), son maître avait aussitôt pris l'initiative de passer l'essentiel de ses journées au chevet du Troisième Gardien, revenant parfois en pleine nuit totalement épuisé et pourtant incapable de trouver le sommeil.
Mais ce ne fut que le jour du réveil de l'ancien schizophrène que les soupçons de Kiki s'intensifièrent. Plus particulièrement lorsqu'il vit Mû du Bélier revenir au Temple au beau milieu de l'après-midi, la démarche légère et un sourire stupide plaqué sur les lèvres : spectacle perturbant pour le petit Atlante, qui avait toujours vu en son maître un être sage et mesuré.
Aussi, lorsque Mû avait annoncé plus tôt dans la matinée qu'il partait pour la Maison des Gémeaux «histoire de s'assurer que tout allait bien» avec le même sourire débile, le mini-Bélier avait compris qu'il était grand temps de réagir! Prêt à tout pour garder son maître à une distance raisonnable de l'ancien assassin, Kiki avait bravé ses peurs en lui demandant s'il avait le droit de l'accompagner. Et pour la première fois, Mû avait semblé réticent à cette idée.
Ceci dit, il ne parvint pas à tenir très longtemps face à la technique suprême de son jeune disciple (un mélange d'yeux de chiot battu et de larmes de crocodile) et dut se résoudre à accepter.
Ce fut donc avec un sourire des plus crispés que Saga vit débarquer les deux Béliers dans sa chambre et il lui suffit de jeter un regard au gamin pour avoir la certitude que oui, le but de l'existence de Kiki était bel et bien de lui pourrir la sienne. Et pourtant, bien que persuadé que sa simple présence suffirait à anéantir toute tentative de rapprochement entre les deux hommes, le petit Atlante dut se rendre à l'évidence : le Gémeau avait une longueur d'avance sur lui.
Car même s'il ne pouvait pas comprendre le sens caché de chacun de leurs gestes, Kiki voyait bien qu'un nouveau lien, encore plus puissant que le précédent, unissait désormais Mû du Bélier et Saga des Gémeaux.
Il n'était certes pas flagrant, mais l'enfant était capable de le déceler dans les regards que les deux adultes échangeaient furtivement, dans les doux sourires qu'ils s'adressaient, à la façon dont ils n'éloignaient plus leurs mains l'une de l'autre lorsqu'elles se frôlaient...
Pas besoin d'être grand clerc pour comprendre ce qu'il se passait.
Kiki poussa alors un long soupir : il avait la très désagréable impression que, dorénavant, il devrait s'accommoder de la présence de Saga jusqu'à la fin de ses jours...
XxXxXxX
Vers la fin de l'après-midi, Mû du Bélier prit enfin congé et c'est avec une grande joie que son jeune disciple gambada jusqu'à la première demeure du Zodiaque.
Le maître, lui, resta un moment sur le palier, souriant silencieusement à Saga qui les avait accompagné jusqu'à la sortie. Ce dernier finit par s'avancer jusqu'au Bélier et déposa un léger baiser au coin de ses lèvres et (enfin!) aucune tension ne fut ressentie chez son vis-à-vis.
Il ne put alors réprimer un sourire, qui finit par s'étirer jusqu'à ses oreilles lorsque le Tibétain plissa ses yeux de plaisir et lui adressa un petit signe de main complice avant de repartir à son tour vers la Maison du Bélier.
Saga resta alors un moment immobile devant son Temple, fixant la première bâtisse avec un regard rêveur qui lui donnait l'air d'un parfait crétin : décidément, le cruel manipulateur qui était en lui avait bel et bien disparu!
Ce ne fut qu'au bout de quelques longues minutes qu'il laissa échapper un soupir de bien-être et se décida enfin à rentrer chez lui, inconscient de la paire d'yeux malicieux qui l'observait six temples plus haut :
-Comme c'est mignon, se marra Aioros avec un large sourire une fois Saga hors de son champ de vision.
-Méfies toi, Aioros, tu commences à ressembler à Aphrodite avec ce genre de réflexions! Lui fit froidement remarquer Shura.
Le Grec eut une moue incommodée : oui, bon, d'accord! Après sa mort, il s'était peut-être un peu trop habitué à observer le Monde à travers l'armure du Sagittaire... Mais de là à le comparer à l'empoisonneur du dessus! C'était franchement vexant!
Il se tourna donc vers le Capricorne et, après avoir pris quelques instants pour réfléchir, poussa un soupir exagéré et laissa échapper d'une voix morne :
-Que veux tu, Shu', je ne fais que me renseigner... Après tout, il faut bien que je rattrape tout ce temps passé dans le Royaume des Morts...
Aioros retint avec peine un sourire victorieux : car le petit air supérieur de Shura s'effaça aussitôt de son visage, laissant place à un flagrant sentiment de culpabilité.
Le Sagittaire avait eu tout le loisir de constater l'efficacité de cette démarche depuis sa résurrection : et il n'hésitait pas à en abuser honteusement pour obtenir du Capricorne bon nombre de faveurs et d'égards, qui avaient fini par anéantir toute trace d'égalité dans leur vie commune (sous tous ses aspects). Il n'en éprouvait aucun remord.
Quelques mois auparavant, son frère lui avait d'ailleurs dit, l'œil brillant d'affection fraternelle, qu'il avait lu quelque part que les Sagittaires étaient des êtres profondément bons et dénoués de toute intention négative envers leur entourage.
La bonne blague!
XxXxXxX
-Bon, tu te décides?
-Eh, c'était ton idée! Alors commence pas à gueuler!
Rhadamanthe se massa un instant les tempes, puis se rassit en jetant un vague coup d'œil à sa montre.
Cela allait faire maintenant un peu plus d'une heure que Kanon monopolisait la salle de bains, n'en ressortant que toutes les quinze minutes pour balancer à chaque fois un nouveau tas de vêtements à travers la porte entrouverte.
Alors oui, d'accord, c'était bel et bien le juge qui lui avait proposé de s'habiller le plus mal possible et de s'enlaidir au maximum pour cette dernière soirée, histoire de ne laisser aucun détail positif derrière lui lorsqu'il quitterait les Enfers. Enfin, tout de même, de là à s'examiner de la tête au pied pendant plus d'une heure!
Mais Kanon avait l'âme du fin stratège qui ne laisse rien au hasard. Et on ne pouvait nier qu'il était un comédien d'exception. Aussi, une fois qu'on lui avait attribué un rôle, qu'il lui plaise au non, il le tenait jusqu'au bout.
Seulement voilà, ce perfectionnisme finit par agacer le Spectre, qui s'exclama avec irritation :
-Et ça va encore durer combien de temps?
La tête de Kanon apparut brièvement dans l'entrebâillement :
-Voyons voir... Jusqu'à ce que tu arrêtes de te plaindre, peut-être?
Le cadet des Gémeaux eut tout juste le temps d'éviter un pantalon roulé en boule lancé par le juge et ce dernier put entendre un vif éclat de rire provenant de la salle de bain. Du coup, il ne sut même plus s'il avait vraiment une raison d'être en colère.
D'autant plus lorsque la voix de Kanon résonna de nouveau :
-Okay, cette fois, je crois que c'est bon!
-Pas trop tôt! Répondit tout de même le spectre, pour la forme, tout en entrant dans la salle de bains.
-Ouais, je sais! Mais j'avais complètement oublié ce vieux tee-shirt, dit Kanon en désignant le vieux morceau de tissu grisâtre et parsemé de trous qu'il portait en guise de haut. J'arrive même pas à croire que je l'ai pris dans mes affaires! Enfin bref, t'en penses quoi?
-...
-Euh... Ça va, Rhad' ?
Non. Ça n'allait pas.
Ça n'allait pas pour une seule et simple raison : Kanon se tenait là, devant lui, dans la tenue la plus infâme qui soit : son jean semblait avoir été récupéré dans une benne à ordures et même ses chaussures donnaient l'impression d'avoir été mastiquées par un chien. (ce qui pouvait expliquer la présence du morceau de plastique blanc avec lequel le chiot s'amusait depuis un bon quart d'heure)
Et malgré cela, il ne voyait pas... Non, il n'arrivait même pas à éprouver une once de déplaisir à la vue du Gémeau. Il avait comme la vague impression que, peu importe la tenue, Kanon demeurerait toujours un être atrocement désirable.
Même avec cet horrible pantalon, qui tombait légèrement le long de son bassin et attirait directement les regards là ou ils n'auraient pas dû se poser. Même avec cette immondice qui n'avait plus de «tee shirt» que le nom, et qui laissait agréablement deviner à travers ses innombrables trous la peau halée de l'ex-Général. Cela lui donna l'impression d'être un gamin devant un cadeau de Noël à l'emballage particulièrement infect, mais qui dissimulait le plus merveilleux des présents.
Autant dire que, en ce qui concernait Rhadamanthe, le plan de Kanon avait échoué : après une heure de préparatifs, le résultat était scandaleusement sensuel aux yeux du juge.
A tel point qu'il ne put s'empêcher de tendre une main vers le pantalon du Gémeau pour le rajuster, histoire que ses yeux parviennent enfin à quitter ses hanches. Kanon eut un bref mouvement de recul et jeta un regard surpris au juge :
-Quoi encore?
-S'habiller mal, c'est une chose. Rester décent en est une autre.
-Arrête-moi si je me trompe, mais je croyais justement que je devais porter atteinte à la bienséance!
-Pas en t'exhibant! Trancha le Spectre avec une voix encore plus grave que d'habitude.
Pour toute réponse, le visage de Kanon prit un air de profonde consternation, alors qu'il observait intensément le juge, sans doute dans le but de détecter une quelconque trace de plaisanterie dans son attitude. Il n'en trouva hélas aucune.
Si bien qu'il se sentit forcer d'ajouter d'un ton espiègle, histoire d'alléger la lourde atmosphère :
-Attends une seconde... Tu me fais une crise de jalousie, là?
Rhadamanthe, qui avait repris le chemin du salon, se tourna brièvement vers le Gémeau. L'espace de quelques secondes, il parut hésitant, mais il répondit malgré tout d'une voix imperturbable :
-Peut-être bien, oui.
Après quoi il sortit de la pièce en ajoutant :
-On part d'ici dans une heure et demie. Tiens-toi prêt!
Et il claqua la porte derrière lui, laissant un Kanon des plus perturbés debout au milieu d'une montagne de fringues usagées : il y avait des cadres plus charmants pour rester en bug.
Non mais, sérieusement, il se passait quoi ici depuis quelques temps? Pour un peu, on se serait cru dans un de ces stupides romans à l'eau de rose qu'Aphrodite feuilletait pendant son temps libre : 'manquait plus que les violons criards, une pouffiasse blonde dans un coin et un amant caché pour se croire dans un épisode d' «Amour, Gloire et Beauté»! (regarder la télévision toute une après-midi avait vraiment été une expérience traumatisante pour lui)
Aussi se dépêcha-t-il d'effacer de sa mémoire les dernières paroles du juge et d'essayer de calmer son rythme cardiaque, qui lui paraissait un tantinet plus rapide depuis la fin de cette curieuse conversation. Il se fraya ensuite un chemin vers la sortie, shootant au passage dans les petits tas de vêtements qui lui barraient la route.
Ce ne fut qu'à ce moment là qu'il distingua, au milieu des hauts déchirés et des pantalons crasseux, le seul morceau de tissu qui méritait pleinement d'être désigné comme élément d'habillement : une belle chemise blanche aux bordures noires, propre, à laquelle il ne manquait aucun bouton et qui ne semblait même pas froissée.
En clair, une chemise qui n'avait aucune chance de lui appartenir. Il mit malgré tout plusieurs minutes avant de se rappeler qu'elle appartenait à Saga et que c'était sans doute par erreur qu'elle s'était retrouvée parmi ses affaires à lui. Il plaça donc dans un coin de son cerveau une note mentale pour ne pas oublier de la lui ramener, histoire de ne pas se faire égorger dès son retour.
Mais à peine cinq minutes plus tard, cette pensée disparut totalement de son esprit et il quitta enfin la salle de bain, sans un regard pour la chemise qui (il le découvrirait plus tard) lui attirerait bien plus de soucis qu'il ne l'aurait cru...
XxXxXxX
Cette fois-ci, c'était l'heure.
L'échéance avait été repoussée au maximum, mais maintenant, il était temps. Tout allait se finir d'ici quelques heures. Peut-être moins s'ils se débrouillaient bien.
C'était censé être une pensée heureuse, aussi bien pour Rhadamanthe que pour Kanon : et pourtant, ni l'un ni l'autre n'en menait bien large, se tenant tous deux face au fleuve Achéron avec, plaquées sur leur visage, une expression digne de deux soldats sur le point de partir pour une mission suicide. Tableau qui aurait pu sembler comique si l'heure n'avait pas été aussi grave. Si bien que même Charon, le Passeur des Enfers, renonça à tout commentaire sur la face de mort-vivants des deux dragons quand il les aperçut sur la berge.
Par contre, il ne put s'empêcher de jeter un regard critique à la tenue du Chevalier des Gémeaux, laissant traîner ses yeux d'un air vaguement écœuré sur le tissu déformé et délavé qui lui servait de haut. Kanon haussa un sourcil, satisfait : finalement, son choix était loin d'être mauvais.
D'autant plus que Charon, qui avait été dissuadé de chanter par la simple présence de Rhadamanthe, passa une bonne partie de la traversée à compter le nombre de trous et de taches présents sur ses vêtements, sa grimace s'intensifiant au fur et à mesure du voyage. Autant dire que son visage déjà disgracieux ne ressemblait plus à grand chose une fois la Giudecca atteinte.
Les trois guerriers descendirent donc de la barque rudimentaire et s'avancèrent vers les deux immenses portes de pierre, Charon restant un peu en retrait : il n'avait guère envie de dépasser le stade de spectateur ce soir.
Son choix se trouva conforter lorsqu'ils aperçurent, postés de part et d'autre de l'entrée, les quatre spectres personnels de Rhadamanthe. Et à peine une seconde après que Kanon ne soit entré dans leur champ de vision, leurs regard sse firent aussi haineux que possible et leurs traits se déformèrent sous l'effet d'une rage grandissante. A cela vint s'ajouter une expression de pur dégoût à la vue de l'habillement du Gémeau et ils se décalèrent pour leur laisser le champ libre, s'éloignant du Grec comme s'il s'agissait d'une bête particulièrement repoussante.
Kanon eut un soupir discret : ça commençait bien...
Il n'eut guère plus de temps pour se lamenter sur son sort : car les quatre jeunes Spectres s'empressèrent alors d'ouvrir pour eux les deux portes titanesques, visiblement très pressés que cette soirée commence et surtout qu'elle se termine. Et l'ex-Dragon des Mers partageait ce sentiment. Aussi il prit une profonde inspiration, jeta un vague coup d'œil au juge (qui lui adressa en retour un hochement de tête rassurant) et passa un bras incertain sous le sien, avant de s'engager enfin dans la salle du trône, dans laquelle Hadès et son armée les attendaient.
Les réactions ne se firent pas attendre : à peine eut-il fait un pas à l'intérieur de la pièce qu'une bonne cinquantaine de regards dédaigneux se posèrent sur lui, agrémentés d'ignobles grincement de dents en provenance de Pandore, grande Prêtresse des Enfers, qui l'observait avec l'air de réfléchir à la façon la plus violente et la plus douloureuse de l'expédier dans l'autre Monde. Pas très engageant.
Et pourtant, au milieu de toute cette émanation de haine à l'état pur, il y avait encore un regard posé sur lui qui n'exprimait aucun sentiment négatif. A l'autre bout de la pièce, deux yeux d'un vert envoutant le fixait d'un air tranquille et apaisé, tandis qu'une bouche pâle s'étirait en un tendre sourire.
Hadès.
-Kanon, très cher!
Majestueux, il se leva et tendit les bras en avant, les longues manches de sa toge noire s'écoulant avec grâce. Puis le Dieu s'avança vers le Gémeau d'un pas lent, mais digne, et posa ses mains sur les épaules du Grec avec une tendresse paternelle qui semblait presque déplacée.
Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'Hadès daigna prendre en compte la tenue de son vis-à-vis.
Le changement de comportement fut instantané : le doux sourire fut remplacé par une expression de dégoût à demi-dissimulée. Les yeux émeraudes se plissèrent légèrement, comme si le Dieu tenait à s'assurer que ses sens ne le trompaient pas. Et une fois qu'il fut certain de la réalité de la situation, il s'immobilisa un moment. Puis un sourire un peu moins large que le précédent reprit place sur ses lèvres, alors qu'il ôtait vivement ses mains de leur emplacement, comme s'il craignait de les voir se dissoudre au contact du tissu. Malgré cela, il lui dit d'une voix très douce :
-Je suis plus que ravi de te revoir parmi nous, mon jeune ami.
Un vague silence se fit au sein de la Giudecca.
Il s'acheva cependant bien vite lorsque, en guise de réponse, Kanon leva son bras vers le Dieu des Enfers et l'abattit violemment dans son dos dans une accolade un peu trop vigoureuse pour être amicale :
-Salut, ouais!
Hadès s'écroula au sol comme un vulgaire tas de chiffons et Kanon se demanda alors si c'était vraiment ça qui avait provoqué une nouvelle Guerre Sainte, il n'y avait pas si longtemps. Mais cette pensée fut vite remplacée par un violent frisson alors que, moins d'une seconde après la chute du Seigneur des Enfers, une bonne trentaine de spectres s'étaient mis à l'encercler, leurs yeux luisants de rage. Certains se mirent même à grogner et Kanon, en dépit de sa terreur grandissante, ne put s'empêcher de songer à la horde de hyènes qu'il avait vu dans un dessin animé le matin même (il avait déjà oublié l'histoire, mais avait noté le titre du film, se disant que ça plairait sans doute à Aiolia).
Le cercle se fit plus étroit autour du Gémeau. Rhadamanthe, inconsciemment, eut une ébauche de mouvement défensif.
Ce fut cet instant que choisit Hadès pour se relever et éclater d'un rire plus que surfait. Après quoi il frappa dans ses mains et s'exclama :
-Allons, du calme, mes chers petits!
Il secoua ses manches et ajouta d'un air taquin :
-Tu as une sacrée force, mon garçon! Mais à l'avenir, tâche de mieux la contrôler, je ne suis plus si jeune, tu sais!
Et, probablement rassurés par le sourire de leur maître, les spectres finirent par s'éloigner, restant néanmoins sur leur garde. Kanon eut alors une sensation similaire à celle éprouvée par un conducteur imprudent qui vient d'échapper de justesse à un accident mortel.
A cela s'ajouta un sentiment d'insatisfaction, qui se transforma en une franche frustration lorsque le sourire du Dieu s'élargit encore plus. A cet instant, il était persuadé que si l'envie lui prenait de se foutre à poil devant toute l'assemblée, la seule réaction notable qu'il obtiendrait de la Divinité serait proche d'un «Tiens? Tu as chaud?».
Mais il se contrôla. Il le fallait. Il fallait mettre un terme à toute cette folie, et ça devait se passer ce soir! Aussi se contenta-t-il d'un haussement d'épaules, puis il s'éloigna vers la large table installée dans le côté gauche de la pièce, allant s'avachir sur une chaise sans y avoir été invité.
De nouveau, des regards outrés se tournèrent vers lui et une longue série de feulements, exprimant à eux-seuls toute l'indignation du peuple des Enfers à son égard, se fit entendre. Et pourtant, Hadès sourit une fois de plus et vint s'asseoir à son propre siège en écartant largement les bras :
-J'approuve ton empressement, Kanon! On ne sait jamais de quoi demain sera fait, alors mangeons tant que cela est possible! Allons, mes chers spectres, qu'attendez-vous pour nous rejoindre?
Cette fois-ci, ce fut le Dieu des Enfers qui se vit gratifier d'une centaine de regards profondément consternés. Kanon lui-même se frappa discrètement le front avec lassitude.
Mais un ordre d'Hadès se devait d'être exécuté, aussi déplaisant soit-il. Aussi, quelques minutes plus tard, tous les sièges étaient occupés et un silence opaque avait pris place dans la salle.
Rhadamanthe songea que c'était le bon moment pour poursuivre. Il effleura alors la main de son partenaire et, pour des raisons qui lui semblait de plus en plus claires, sentit une délicieuse chaleur l'envahir en constatant que ce contact avait arraché un frisson à l'ex-Général.
Néanmoins, le message passa : Kanon parcourut un long moment la table des yeux, cherchant à repérer une nouvelle cible dans l'assemblée.
Sur sa droite, à trois sièges d'écart, Rune du Balrog, qui n'osait toujours pas le regarder depuis le léger «incident» de leur dernière rencontre. Trop facile.
En face de lui, Pandore, les traits de son beau visage déformés en une expression des plus terrifiantes. Trop dangereux.
A sa gauche... Kanon ne put retenir un bref sourire : Queen de l'Alraune. Cible idéale. D'autant plus que le jeune homme détourna la tête avec une gêne extrême dès qu'il prit conscience que le Gémeau le regardait. Autant dire que sa réaction ne fut pas franchement positive lorsqu'en plus, Kanon lui adressa un clin d'œil plein de sous-entendus, tout en laissant paresseusement remonter son pied le long de la jambe.
La suite se passa un peu trop rapidement pour que les autres spectres puissent l'analyser correctement : Queen se leva brusquement de son siège, jeta un série de regards affolés autour de lui, puis s'enfuit de la pièce en gémissant, son visage dissimulé entre ses mains, créant aussitôt une profonde consternation dans l'assemblée.
Puis, ce fut au tour de Gordon de se lever, en lançant au Gémeau un regard assassin (qui semblait signifier «je ne sais pas ce qui c'est passé, mais je suis sûr que c'est de ta faute!»), puis de quitter la salle à son tour, espérant rattraper l'Alraune avant la fin de la soirée.
A nouveau, tout le monde se tut et une bonne partie des spectres présents commencèrent à se dire qu'ils auraient été prêts à donner n'importe quoi pour ne pas à assister à cette soirée. Mais face à tout cela, Hadès se contenta de saisir son verre et de déclarer d'un air chagriné :
-Ne sois pas choqué, mon cher Kanon! J'ignore pourquoi, mais mon petit Queen semble vraiment troublé, ces derniers temps! Je ne sais vraiment pas ce qui lui a pris...
-Oh, je ne m'en formalise pas! Répondit le Gémeau avec un sourire mesquin. J'ai bien remarqué que la plupart de vos soldats auraient grand besoin de consulter un psy.
Une nouvelle vague de froid sembla se propager parmi les invités, accompagnée d'une longue série de sons déplaisants, couverts s'entrechoquant et ongles crissant contre le bois de la table. Cependant, personne n'osa de parler, de peur d'empirer encore davantage la situation. Ce fut donc Hadès qui reprit la parole une fois de plus :
-Comme tu as bon cœur, Kanon! S'exclama-t-il, la voix émue et l'œil brillant. C'est si gentil de ta part de te soucier autant de la santé de mes chers petits!
Cette fois-ci, le Gémeau dut faire appel à tout son self-control pour ne pas se lever et donner un bon coup de poing au Dieu des Enfers : était-ce vraiment possible de rester aussi insupportablement borné?
De leurs côtés, les spectres encore présents semblaient eux aussi à deux doigts de la crise de nerfs. Et comme ils leur étaient absolument impossible de rejeter la faute sur leur maître, Kanon sentit une nouvelle série d'ondes meurtrières dirigées vers lui. Il commençait à avoir l'habitude.
Environ un quart d'heure plus tard, le silence fut brisé par l'intervention des serviteurs du Royaume des Morts, occupés à répartir toutes sortes de victuailles sur l'immense table d'ébène. Il y eut quelques soupirs de soulagement parmi les spectres : au moins, là, il ne risquait pas de se produire une nouvelle catastrophe.
Naïveté, quand tu nous tiens...
Car dès que l'assiette du Grec fut remplie, il délaissa aussitôt ses couverts, plongea ses mains à l'intérieur du récipient et, causant une fois de plus un ahurissement général, commença bruyamment à manger avec ses doigts. Vision face laquelle Rhadamanthe eut du mal à rester sérieux.
Hadès aussi, apparemment, mais pour des raisons différentes. Si la Whyvern semblait trouver un côté comique à cette situation, le Dieu des Morts ne put cette fois-ci se départir d'un air vaguement réprobateur face à l'attitude du Gémeau. Et pourtant, envers et contre tout, il se força à chercher le moindre aspect positif dans la conduite de son invité, et finit par déclarer avec un sourire :
-Cela me fait plaisir de voir un jeune homme manger avec autant d'appétit! La nourriture est un bien précieux,il est important de savoir l'apprécier!
Kanon retint de justesse un «Tss!» exaspéré (y avait déjà suffisamment de «pff» qui trainait dans le manga, pas besoin de rajouter de nouvelles interjections (1) ), essuya machinalement la sauce au coin de ses lèvres et releva les yeux vers le Dieu en marmonnant :
-Ouais, dommage que ce soit aussi dégueulasse!
Silence.
Bien vite troublé par les toussotements de Valentine, qui avait manqué de s'étouffer avec sa propre cuillère. Mais personne n'y prêta attention, ils étaient trop occupés à se demander comment un invité pouvait oser critiquer le repas servi par ses hôtes, surtout lorsqu'il s'agissait d'un civet de lapin de qualité supérieure.
Kanon eut d'ailleurs du mal à paraître dégoûté à chaque bouchée, grand amateur de viande qu'il était. (Rhadamanthe lui avait un jour confié qu'il l'imaginait davantage porté sur les fruits de Mers. Sa réponse s'était résumée à un «On s'en lasse.») En tout cas, ses mimiques parurent convaincantes, en vue des réactions qu'elles suscitaient parmi la foule de spectres.
Hadès, lui, avait l'air plus ennuyé qu'autre chose : c'est que les Enfers avait une réputation à tenir, même en matière d'alimentation! Après tout, n'était-il pas considéré comme le plus fortuné et le plus raffiné des Dieux de l'Olympe?
-Oh, je suis navré d'avoir établi le menu sans tenir compte de tes goûts, s'excusa-t-il rapidement. J'aurais dû te demander ton avis avant...
-Plutôt, oui! Même les repas des apprentis sont des festins comparés à ça!
Là encore, comparer l'immonde bouillie qu'il avait dû supporter pendant ses quinze années d'entraînement et le délice qui trônait dans son assiette lui fit presque mal au cœur. Toujours est-il que ce fois-ci, Hadès, même s'il demeura muet, eut au moins le bon sens de paraître un brin offensé : ça avait valu le coup.
D'autant plus que ce ne fut pas la seule réaction qu'il suscita. Très peu de temps après sa dernière réflexion, la table se mit à trembler violemment : deux poings s'y étaient abattus avec force. Ceux de Pandore.
La jeune femme se releva très dignement et tourna la tête vers son frère. Jamais de toute sa vie elle ne lui avait adressé un regard aussi dur :
-Bien, commença-t-elle d'un ton calme, mais glacial. Très bien. Tu peux continuer à faire comme si de rien n'était, si tu le souhaites. Mais n'essaye pas de me convaincre d'en faire autant.
Après quoi elle posa vaguement ses yeux sur Kanon, le regardant comme on regarde un insecte répugnant, puis quitta à son tour la pièce, la tête haute.
Ce qui répandit un nouveau vent glacial parmi les spectres restants : bizarrement, Pandore était encore plus effrayante lorsqu'elle ne s'énervait pas. Même le Gémeau avait senti un horrible frisson le parcourir quand ses yeux avaient croisé ceux de la prêtresse.
Hadès, quant à lui, jeta des regards incertains autour de lui, conscient qu'à présent tous ses soldats avaient les yeux tournés vers lui, le suppliant silencieusement de faire quelque chose pour mettre fin à cette atroce situation.
Hélas, la Divinité se contenta de soupirer. Après quoi il reprit la parole, son sourire de plus en plus incertain tant ses lèvres paraissaient tremblantes :
-Ah, vraiment, ma chère sœur manque parfois cruellement de bonnes manières! Et dire que c'était un tel bonheur pour moi de pouvoir diner avec tous mes chers petits!
Mais plus personne n'était dupe. Et il était évident que le Dieu des Enfers en était réduit à essayer de se convaincre lui-même que la soirée n'était pas si apocalyptique. Peine perdue.
Rhadamanthe et Kanon échangèrent alors un regard. Voilà. C'était le moment que le Gémeau avait tant redouté, persuadé qu'il allait commettre un crime particulièrement atroce dans les minutes à suivre. Et honnêtement, il estimait que ce n'était pas si loin de la vérité...
Seulement, voilà : il avait accepté de mener cette mission à bien, et ce quelles qu'en soient les conséquences. Et un Chevalier d'Athéna ne revenait jamais sur sa parole! (du moins, en temps normal...)
Kanon inspira, puis expira discrètement. Deux ou trois fois, histoire d'être sûr. Et lorsqu'il fut certain qu'il n'y aurait aucune trace d'anxiété dans sa voix, il prit enfin la parole :
-Ben tiens, justement, je m'interrogeais là-dessus!
Presque aussitôt après, une centaine de visages semi-curieux, semi-inquiets, se tournèrent vers lui : qu'est-ce que le Gémeau allait bien pouvoir encore sortir? Hadès lui-même pencha brièvement la tête sur le côté, surpris :
-De quoi parles-tu?
-Ben, de cette habitude que vous avez de toujours parler de vos soldats comme de vos enfants. Autant vous dire que c'est loin d'être pareil au Sanctuaire!
Un bref instant s'écoula, au cours duquel aucun son ne se fit entendre... Puis de nombreux soupirs de soulagement résonnèrent tout autour de lui : apparemment, tout le monde paraissait convaincu que lancer Hadès sur ce sujet ne pouvait être qu'une bonne chose. D'ailleurs, les pupilles du Dieu semblèrent soudain se mettre à scintiller et il s'empressa de répondre, avec enthousiasme :
-Mais quoi de plus naturel, voyons? Mes braves garçons me sont restés fidèles, et ce depuis plusieurs millénaires! Comment ne pourrais-je pas leur donner toute mon affection en retour?
Cette réplique sembla balayer d'un coup tous les efforts de Kanon, car l'atmosphère de la pièce se réchauffa considérablement : c'était dans ce genre de moments que l'amour des Dieux paraissait presque palpable.
Mais le Gémeau avait passé trop de temps en compagnie de Divinités pour se laisser attendrir par ce genre de scènes. Aussi déclara-t-il posément, avec un sourire narquois :
-Ouais, on compense comme on peut, hein?
-...Pardon? Demanda Hadès d'un air incertain.
-Ben, ouais, c'est bien connu : quand on a jamais été aimé de toute son existence, on rejette son attachement sur le premier sujet qui se présente! De l'«affection», hein? A ce stade-là, moi j'appelle ça de l'amour frustré!
Rhadamanthe eut à cet instant précis une impression curieuse : celle que l'atmosphère devenait électrique autour de lui et que, d'un moment à l'autre, la foudre pouvait frapper cette pièce. Ce n'était pas complètement irréaliste.
Hadès s'était considérablement raidi. Son sourire, totalement figé sur son visage, semblait inexpressif. Et ça, c'était une expression que le juge connaissait bien. Dans un élan de folie, il songea à se lever et à emporter Kanon dans ses bras, loin de la menace que représentait son maître.
Tout en sachant qu'il ne pouvait plus se le permettre, désormais. Soupçon qui se trouva confirmer lorsque la voix grave d'Hadès se fit de nouveau entendre :
-Rhadamanthe, commença-t-il très calmement, j'aimerais vivement m'entretenir en privé avec notre cher Kanon. Pourquoi vous ne sortiriez pas un moment, mes garçons?
L'incrédulité gagnait les spectres à la même vitesse que la panique du Gémeau l'emportait sur son assurance. Rhadamanthe se leva, mais ne fit aucun geste pour partir. Il fixa le Dieu des Enfers avec insistance, le suppliant silencieusement de changer d'avis : Kanon avait appris par cœur le monologue qu'il devait réciter à la Divinité, mais jamais il n'avait été convenu qu'il serait seul à ce moment-là. Et il souhaitait à tout prix l'éviter.
Cet éventuel face-à-face sembla d'ailleurs ne pas faire l'unanimité car, tour-à-tour, de nombreux spectres se levèrent et jetèrent à leur maître un regard désespéré : c'était tout sauf une bonne idée. Que ce soit pour Hadès, pour Kanon ou encore pour la paix universelle qui avait mis tant de temps à se concrétiser.
Toutefois, le Seigneur des Ténèbres reprit, implacable :
-Me serais-je mal fait comprendre? Sortez tous. Immédiatement.
Le ton était sans appel. Il n'y avait plus aucune douceur, réelle ou feinte, dans l'attitude du Dieu. Il était d'ailleurs rare qu'il formule ses ordres de manière aussi directe : autant dire que ça en perturba plus d'un.
Mais au moins, la situation évolua un peu : petit à petit, les chaises furent poussées en arrière et les soldats commencèrent à quitter la Giudecca, adoptant des attitudes très différentes les unes des autres : Rune s'empressa de sortir sans un regard en arrière, Minos lança une menace de mort mentale à Kanon et Eaque donna un coup de pied dans sa chaise avant de partir, Valentine voulut s'accrocher au bras de son maître (ultime élan de soutien) mais Sylphide le traîna hors de la salle avec lui, Zélos chercha un moyen de rester dans la pièce afin d'assister à (l'espérait-il)l'assassinat de Kanon des Gémeaux, etc...
Bien vite, seuls Hadès, Kanon et Rhadamanthe restèrent sur place, le juge refusant toujours d'abandonner son «partenaire» à une mort quasi-certaine. C'était difficile à imaginer, encore plus à admettre, mais... Étrangement, il avait comme l'impression, qu'éventuellement, une part de lui avait peut-être... Peur.
Peur pour Hadès. Peur pour ce qu'il allait bientôt subir. Et surtout, peur de ce qu'il pourrait advenir de Kanon une fois l'entretien terminé.
Et pourtant, la main du Gémeau vint tranquillement se poser sur son avant-bras, avec une telle douceur qu'il sentit son cœur se serrer sous le contact. Jamais il n'avait eu autant envie de le serrer dans ses bras. Envie qui devint presque insupportable lorsqu'il lui sembla entendre la voix du Grec dans sa tête :
Tout ira bien. Jusqu'à présent, je m'en suis toujours sorti, pas vrai? Tu peux partir tranquille, je n'ai pas l'intention de me laisser détruire aujourd'hui... Tout ira bien.
Rhadamanthe en doutait fortement. Mais la pression sur son bras se fit un peu plus forte, l'incitant à partir : de toute évidence, Kanon voulait mettre un terme à tout ça, et ce le plus vite possible.
Le juge prit encore un instant pour le regarder, pour imprimer dans son esprit la belle couleur turquoise de ses iris, et lui murmurer «Je t'attendrai.». Le Gémeau hocha la tête sans le regarder.
Rhadamanthe se releva alors complètement, tourna une dernière fois la tête vers son maître, dont l'expression était toujours indéchiffrable, et sortit de la pièce avec une lenteur effroyable.
Et lorsque les deux portes de pierre se refermèrent derrière lui, Hadès se décida enfin à faire disparaître de son visage son sourire vide de sens : les apparences n'avaient plus d'importance. Plus maintenant.
Il ouvrit lentement la bouche et articula avec une froideur calculée :
-Et maintenant, si tu poursuivais, très cher?
Bref silence. Kanon baissa un moment les yeux, cherchant discrètement à paraître le plus calme possible. Il n'était pas sûr d'y être parvenu lorsqu'il releva finalement la tête. Mais il répondit malgré tout :
-Oh, ce ne sont que des suppositions, reprit Kanon en saisissant son verre de vin et en l'avalant d'une traite, histoire de se donner du courage. Mais si tout ce qu'on nous raconte depuis notre plus jeune âge est vrai, je pense pouvoir affirmer que l'amour familial ne vous a jamais réussi, n'est-ce pas? Un frère trop ambitieux, qui s'est plu à prendre le contrôle de l'Olympe en refilant à son aîné la tâche ingrate de Gardien des Enfers : un poste rêvé pour éloigner définitivement une personne gênante, non? D'ailleurs, au cours de mes treize ans au Sanctuaire sous-marin, on ne peut pas vraiment dire que j'ai souvent entendu votre cadet se lamenter sur votre sort...
Les mains d'Hadès se crispèrent davantage sur son siège, et le Gémeau sentit distinctement une forte émanation de Cosmos autour de lui. Malgré tout, il n'intervint pas, allant même jusqu'à lui adresser un petit signe de tête pour l'inciter à continuer. Kanon reprit donc, ignorant le petit pincement qui assaillait sans relâche sa poitrine :
-Ça a dû nettement altérer votre confiance en vous, non? Puisque pour vous accaparer la femme de vos rêves, vous avez préféré avoir recours à un minable stratagème plutôt que de tenter de la conquérir... Enfin, le résultat est le même, non? Tant qu'on obtient satisfaction, les moyens employés importent peu, n'est-ce pas?
L'air lui semblait glacial à présent. Et il était certain que la luminosité de la pièce s'était considérablement réduite depuis le début de sa tirade. La plus vive lumière qu'il percevait à présent provenait des yeux de son hôte, qui brillaient comme deux petites flammes couleur émeraude au cœur de l'obscurité.
Courage, se dit-il alors que ses entrailles semblaient se déchirer. N'abandonne pas maintenant, tout sera bientôt terminé!
Et les mots sortirent machinalement de sa bouche, comme une leçon particulièrement exécrable qu'on aurait récité à la hâte :
-Et je pense que cette crainte constante d'être de nouveau le grand mal-aimé ne s'est pas arrêté là, pas vrai? Mais je dois vous féliciter, vous avez trouvé un bon moyen de vous faire apprécier : promettre à une centaine de jeunes hommes une âme immortelle, une armure sacrée, un pouvoir qu'ils n'auraient jamais imaginer, le tout accompagné d'un amour paternel à toute épreuve! Dans le fond, vous avez raison! Acheter l'affection d'un enfant, c'est bien moins compliqué que de la susciter chez sa propre progéniture!
Kanon avait mal. Des moments de sa vie qu'il aurait préféré oublier lui revinrent à l'esprit à une vitesse hallucinante : ses premières tentatives de complots contre le Pope et Athéna, son frère devenu fou en partie à cause de lui, sa trahison de Poséidon, tous ces gens morts par sa faute... Tout ce qui lui rappelait l'homme qu'il avait été autrefois. Cette cruauté, ce sadisme, cette douleur qu'il avait infligé à tous... Et qu'il infligeait aujourd'hui encore.
Car Hadès souffrait, c'était évident. Son visage entier reflétait une agonie silencieuse, digne d'un tableau de Modigliani. Vision atroce sur le faciès d'un Dieu.
Alors, vite. Se dépêcher. Expulser toute l'horreur qui attendait bien sagement d'être révélée. Et le faire d'un seul coup.
-Car, c'est la raison pour laquelle on ne vous connait aucun descendant, n'est-ce pas? Vous n'avez jamais souhaité avoir d'enfant parce que vous aviez trop peur de connaître une nouvelle fois l'abandon et le rejet au sein de votre propre famille. Alors vous avez préféré vous en créer une factice, ou l'amour se gagnerait en échange d'une fidélité aveugle et de la garantie de ne plus jamais vous laisser seul.
Voilà. C'était fait.
Kanon s'affala de nouveau sur son siège et ferma les yeux un moment, réprimant le goût amer qui le prenait à la gorge : pas question de tirer la grimace maintenant.
Il eut cependant du mal à garder un visage neutre lorsqu'il se décida enfin à relever les paupières, et qu'il fit de nouveau face au Dieu.
Il lui sembla qu'Hadès venait soudainement de vieillir d'au moins dix ans. Son teint semblait encore plus pâle qu'à l'accoutumée, presque... Grisâtre. Ses yeux ne brillaient plus, maintenant : ils étaient vides et secs. Les yeux d'un cadavre.
Une partie de lui-même venait de rendre l'âme. Et Kanon en était le responsable.
Tout autour d'eux semblait mort. Même l'air semblait fétide. Ironiquement, il songea qu'il avait trouvé les Enfers bien plus vivants, avant son intervention. Une vision assez réaliste de la fin du Monde se trouvait sous ses yeux en ce moment même.
Et le Seigneur des Morts eut enfin un geste. Il cligna d'abord des yeux. Puis, avec un effort considérable, ses avant-bras prirent appui sur son siège et il se releva, chancelant. Son anéantissement était flagrant. Kanon eut soudainement envie de pleurer.
Une fois le Dieu debout, les prunelles émeraudes se relevèrent à son tour et se posèrent sur le Gémeau, indéchiffrable.
Puis une petite remarque simple, et pourtant pleine de sens, finit par s'échapper de ses lèvres asséchées :
-Il est bien tard, il me semble.
-En effet.
-Je pense qu'il serait plus judicieux de mettre un terme à cette soirée, n'est-ce pas? Tu m'as d'ailleurs l'air exténué. Tu ferais bien de rentrer au plus vite chez toi.
Les yeux d'Hadès semblèrent littéralement lui hurler «avant que je ne cède à l'envie de t'écharper»
-Ça me semble raisonnable.
-Tu aimes le Sanctuaire, n'est-ce pas? Alors, tu ferais bien d'y retourner au plus vite.
«Et y rester définitivement»
-C'est certain.
-Envoie-moi Rhadamanthe avant de partir, s'il te plait.
«Rends-le moi et ne reviens jamais»
-Ce sera fait.
-Eh bien, mon cher Gémeau, bonne nuit.
«En espérant qu'elle soit la dernière pour toi»
-De même, Seigneur.
Après quoi, il s'en retourna vers son trône, la respiration lourde et la démarche tremblante.
Et sans plus de cérémonies, le Gémeau se leva à son tour, contourna l'immense table d'ébène, tout en prenant bien soin de ne pas jeter un regard au Dieu : éclater en sanglots avant son départ n'aurait pas été du meilleur goût.
D'autant plus que tout était fini maintenant. Et avant de partir, il eut tout juste le temps de murmurer pour lui-même :
-Mission accomplie.
Hadès ne l'entendit pas.
XxXxXxX
La première chose que Kanon vit lorsque les portes de la Giudecca se refermèrent derrière lui furent les prunelles dorées de la Whyvern. Vision qu'il aurait pu éventuellement apprécier dans d'autres circonstances.
Mais pas avec, derrière le Juge, les quelques cinquante spectres à être rester sur place qui le regardaient, l'air de se demander quels actes horribles avaient bien pu avoir lieu pendant leur absence.
Kanon les ignora autant que possible, puis fit trois pas en direction du juge. Ils se dévisagèrent un long moment.
Puis le Gémeau passa ses bras autour de son cou et déclara d'un ton espiègle :
-«Papa» te demande, mon chéri! Moi, je préfère rentrer tout de suite!
Rhadamanthe le regarda, silencieux : tout dans son attitude semblait hurler qu'il était sorti victorieux de cette épreuve... Mais à quel prix?
Le sourire de Kanon avait perdu de sa luminosité : le geste n'était plus naturel. Les mains du Gémeau appuyés contre sa nuque tremblaient de manière totalement perceptible. Et ses yeux ne purent pas dissimuler bien longtemps toute la douleur qu'il ressentait à cet instant.
Rhadamanthe avait la sensation qu'un morceau de verre était venu se loger dans sa poitrine. Déjà ses bras commencèrent à entourer la taille du Gémeau : le serrer contre lui était devenu un besoin presque vital.
Toutefois, Kanon parvint à s'échapper à temps de l'étreinte et les bras du juge se refermèrent dans le vide. Il le fixa avec nervosité, puis reprit, sans se départir de son sourire à présent détestable :
-Oh, et si ça ne t'ennuie pas, j'aimerai bien faire la route tout seul pour rentrer! C'est possible, n'est-ce pas?
Les regards qu'il reçut en retour lui indiquèrent que non seulement c'était possible, mais également préférable s'il avait l'intention de rejoindre la surface en un seul morceau. Kanon comprit le message, mais la main du juge enserrait encore son poignet avec force. Avec désespoir, aussi.
Kanon soupira, approcha une nouvelle fois son visage de celui de Rhadamanthe et lui rappela :
-Ne fais pas attendre trop longtemps ton maître. On se retrouve tout à l'heure.
Puis, à voix basse :
-Je t'attendrai.
Quelques secondes plus tard, la pression autour de son poignet disparut, remplacée par une ébauche de caresse. Enfin, le contact cessa.
Et Rhadamanthe se contenta de regarder Kanon quitter les lieux, avant de se tourner de nouveau vers la Giudecca.
Il y pénétra, avec plus de douleur que de peur. Douleur qui s'intensifia en apercevant au fond de la pièce la silhouette de son Dieu, assis sur son trône. Les longs rideaux vaporeux, qui dissimulaient autrefois les lieux lorsque le Dieu ne trouvait pas d'enveloppe corporelle, avaient de nouveau été tirés devant le vaste siège et Rhadamanthe distinguait avec peine les contours de son maître. Et nul doute que cela était volontaire.
Il n'avait qu'une seule envie à l'heure actuelle : s'enfuir le plus loin possible d'ici pour retrouver Kanon. Et accessoirement, nier son importante part de culpabilité dans toute cette affaire. Toutefois, il s'avança vers le trône et posa un genou à terre après s'être suffisamment approché.
Silence.
-Rhadamanthe.
La voix de son maître ne lui avait jamais paru aussi sèche.
-Votre Majesté?
-Je vais te dire trois choses. Trois choses très simples. Alors écoute-les très attentivement car je n'ai pas l'intention de les répéter.
Et c'est ce que Rhadamanthe fit.
XxXxXxX
Dans le salon de l'appartement, à Kesington, Kanon se rongeait nerveusement les ongles, sous les couinements inquiets du chiot, affalé sur ses genoux.
Son premier réflexe en rentrant avait été de se débarrasser de ses vêtements, les balancer dans la poubelle de la cuisine et de se jeter sous la douche. Il se sentait atrocement sale.
Il y était resté l'équivalent d'une heure : la facture d'eau ne constituait pas un problème critique pour le moment. Puis il avait enfilé des vêtements propres et s'était séché les cheveux avec une certaine fébrilité.
Après quoi, à la recherche d'un quelconque moyen de se calmer, il avait allumé la chaine hi-fi du juge et à examiner les disques qu'il possédait, se résumant à des incontournables de musique classique. L'appareil et les boitiers étaient recouverts d'une épaisse couche de poussière, et le Gémeau se demanda s'il ne s'agissait pas tout simplement de cadeaux que le spectre n'avait jamais utilisé : après tout, le juge n'avait caché son dédain pour la musique, qu'il ne considérait d'ailleurs pas comme un art.
Kanon prit un disque au hasard et l'inséra. En général, il n'était pas très difficile sur le plan musical, et il ne doutait pas de la capacité d'une mélodie à adoucir les mœurs. Ça marcha même plutôt bien, au début. Mais après une heure et demie d'Haendel, il eut envie de commettre un meurtre. Ce fut à peu près à ce moment-là qu'il entendit la porte d'entrée s'ouvrir.
Aussitôt, le Gémeau coupa le son et se précipita dans le couloir, pour y trouver Rhadamanthe, qui se tenait immobile sur le palier. Le canidé courut se frotter contre ses jambes, mais il n'y prêta pas attention : il semblait complètement hermétique à tout ce qu'il passait autour de lui.
D'abord anxieux, puis franchement inquiet, le Gémeau fit quelques pas vers lui. Après quoi il demanda, d'une voix plus tremblante qu'il ne l'aurait espéré :
-...Alors?
Le Juge leva d'abord un visage impassible vers lui :
-Eh bien, trois choses.
-...Oui?
Le regard du Juge s'adoucit considérablement. Avec lenteur, ses mains trouvèrent leur place de chaque côté du cou de Kanon, ses pouces reposant sur ses joues :
-Il ne veut plus jamais te voir, plus jamais entendre quelqu'un prononcer ton nom et surtout, plus jamais tenter de me mettre en couple de peur que je ramène une nouvelle catastrophe ambulante!
Vague silence.
-...Alors, c'est terminé?
-Oui.
-Définitivement?
-Définitivement!
Ils se fixèrent un moment... Puis Kanon retourna vers le salon et se laissa tomber dans le canapé en poussant un profond soupir de soulagement : enfin!
Enfin terminé...
Rhadamanthe vint prendre place à ses côtés et posa une main sur l'épaule du Grec avec un large sourire. Un peu trop large pour être tout à fait naturel :
-Allez, on va arroser ça!
-T'as du champagne? Interrogea le Gémeau, l'œil soudain gourmand.
-Non, juste du whisky. Et peut-être un peu de vodka.
-Ça fera l'affaire!
En effet, cela fit très bien l'affaire. Car moins de trois heures après, le chien ayant fini par s'endormir dans un coin de la pièce, deux bouteilles vides plus une troisième bien entamée trônaient fièrement sur la table basse du salon, et les deux guerriers riaient en enchaînant verre sur verre, sans plus se demander ce qu'ils contenaient.
Aux yeux de Rhadamanthe, c'était fort agréable, même s'il craignait qu'une remarquable gueule de bois ne l'attende au réveil. (de toute façon, ça ne pourrait jamais être pire que les cuites qu'il s'était prises avec les deux hystériques qui lui servaient de frères)
Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il buvait avec Kanon... Mais, en un sens, il y avait quelque chose de différent.
(Comme si tous les malheurs de cette soirée n'étaient qu'illusion)
Quelque chose qui donnait à toute cette scène une délicieuse impression de réalité...
L'impression que, finalement, il y avait encore une chance de remédier à tout cela...
Puis au bout d'un moment, Kanon, qui avait apparemment atteint sa limite d'ingurgitation, se laissa tomber sur le canapé et s'y étendit, laissant ses jambes reposer sur les genoux de Rhadamanthe. Il riait toujours autant. Son sourire avait enfin retrouvé son irrésistible éclat.
Le juge le regardait faire, ne pouvant dissimuler un air attendri : s'il était insupportable la plupart du temps, Kanon pouvait adopter,une fois la soirée bien entamée, un comportement des plus charmants. Voire même adorable.
Ils se fixèrent un long moment, et le Gémeau cessa enfin de rire. Ses yeux se plissèrent légèrement et son sourire commença à s'estomper. En fait, son visage semblait presque sérieux lorsqu'il murmura :
-Eh, Rhad'...
-Qu'est-ce qu'il y a? Marmonna le Juge sans dévier son regard.
Étrangement, les lèvres de l'Ex-Général lui paraissait fort intéressantes... Ou peut-être n'avait-il encore jamais prêté attention à la légère teinte de sa bouche, au grain de beauté sous son menton ou à cette légère gerçure sur sa lèvre inférieure...
Spectacle fascinant.
-Dis moi...
Mais déjà, le Juge n'écoutait plus, bien trop occupé par son étude approfondie du visage de Kanon. Aussi n'entendit-il pas la dernière phrase prononcée par le Dragon des Mers à son égard :
-...Le jour de notre affrontement...
Rhadamanthe se pencha en avant.
-...Quand tu as empêché Eaque de me tuer...
Encore un peu plus.
-...Il y avait déjà quelque chose, ...N'est-ce pas?
Rhadamanthe l'embrassa.
Au début, il ne s'en rendit même pas compte : le geste lui avait d'ailleurs paru tout à fait naturel. Tout comme il lui sembla parfaitement naturel de se placer au dessus du Gémeau sans dessouder ses lèvres des siennes et de passer une main derrière sa nuque, histoire d'intensifier le contact, pendant que l'autre se frayait un chemin sous le tee-shirt du Grec.
C'était tellement simple que ça lui semblait stupide... Jamais la stupidité n'avait été une telle source de plaisir pour lui.
Sa langue parvint à s'introduire entre les lèvres de Kanon sans rencontrer d'opposition et son cœur en fit un looping. Il se sentait fiévreux, l'air était moite autour de lui, de la sueur courait le long de son cou et son corps entier semblait prêt à exploser à tout instant.
Mais, bon sang, jamais il ne s'était senti aussi bien de toute son existence!
A bout de souffle, le cœur battant à tout rompre, les yeux brillants de désir, il finit par détacher son visage de celui du Chevalier, et planta ses iris dans les siens, attendant.
Kanon lui rendit ce regard. Avant de cligner des yeux. Deux fois.
Puis d'articuler, très calmement :
-...Et maintenant?
Rhadamanthe daigna enfin revenir sur terre, du moins assez pour que les paroles de Kanon aient l'accès libre jusqu'à son cerveau.
Elles furent d'abord accueillies avec un regard sceptique, car le juge mit un certain temps avant de réaliser ce que le Gémeau voulait lui dire. Même lorsque ce fut le cas, il se trouva bien incapable de formuler une réponse valable.
-Ben, maintenant..., commença-t-il d'un air incertain.
Il s'interrompit, réalisant que lui même ignorait la réponse à cette question.
...Et puis après tout, quelle importance? Il se sentait bien, là, avec Kanon allongé contre lui. Et le dernier contact partagé lui avait fort plu, alors pourquoi l'interrompre?
Sans plus y réfléchir, il se pencha de nouveau en avant, mais ses lèvres ne rencontrèrent que la paume de l'ex-Général. De toute évidence, Kanon avait une vision de la situation assez différente de la sienne. Rhadamanthe se dit assez justement qu'il avait intérêt à renoncer pour le moment. Et pourtant, malgré cette bonne résolution, son corps commença à se mouvoir malgré lui et à effectuer quelques tentatives pour éloigner la main de Kanon, qui se révélèrent toutes infructueuses.
Et qui exaspérèrent le Grec :
-Tu crois pas que c'est un peu tard pour ça?
-...Je sais, mais...
-Mais quoi, Rhadamanthe! MAIS QUOI? Explosa le Gémeau. On débarque aux Enfers et on leur crie «Surprise! On vous a bien eu, pas vrai?» ?
Sous le choc, le Juge eut un mouvement de recul et le Dragon des Mers en profita pour se redresser à l'aide de ses avant-bras, ses yeux lançant des éclairs. Il n'avait jamais eu l'air aussi furieux. Autant dire que, même pour un Spectre d'Hadès, ce n'était pas un spectacle rassurant. Si bien que Rhadamanthe hésita un long moment avant de reprendre la parole :
-Kanon, je...
-Tu croyais qu'on allait se prendre au jeu, c'est ça? Bon sang, tu m'as payé pour jouer un rôle! Tu comprends? Et après ce qui s'est passé ce soir, plus rien n'est possible entre nous! RIEN!
Il se tut un moment, le temps de reprendre sa respiration, dévisageant toujours le juge d'un air furieux. Il s'écoula un bref moment au cours duquel aucun des deux ne fit le moindre geste, puis Kanon se remit en position assise et enfouit son visage entre ses mains, lâchant au passage un soupir si las que la Whyvern en eut mal au cœur :
-J'en ai assez, Rhadamanthe... Je veux juste rentrer chez moi et oublier que tout ça a eu lieu. Et tu devrais en faire autant.
C'était sa réponse.
Et pourtant, Rhadamanthe ne pouvait toujours pas se résoudre à l'accepter. Dans un élan presque désespéré, sa main trouva à nouveau sa place entre les épaisses mèches bleutées et ses yeux tentèrent de s'accrocher aux iris turquoise. De toute leur force.
Sans succès.
-Allez, retire ta main de là, reprit le Gémeau avec un triste sourire. Cette situation est déjà assez ridicule comme ça, non?
Machinalement, il libéra ses cheveux de l'emprise du juge et se rallongea sur le canapé, en position fœtale :
-Je pense qu'il est plus judicieux que je prenne le canapé ce soir. Tu peux aller te coucher : au moins, tu n'auras pas à te plaindre de problèmes de couverture, ce soir.
-Kanon...
-Allez, bonne nuit, Rhadamanthe.
-Je...
-Bonne nuit.
Le Juge interrompit sa phrase, dont les quelques mots restants moururent dans sa gorge, avant même qu'il n'ait pu décider desquels il s'agissait. Kanon lui tournait le dos, à présent, le visage dissimulé derrière ses genoux, ses bras enserrant ses jambes.
Énigme indéchiffrable. Miracle inaccessible. Comme toujours.
Alors, Rhadamanthe s'éloigna lentement du canapé, sans le lâcher des yeux une seconde. C'est en marche arrière qu'il se déplaça jusqu'à sa chambre. Et une fois qu'il en eut atteint la porte, il ne pût se résoudre à y pénétrer, puisque Kanon était encore dans son champ de vision.
Toute fois, le Gémeau ne bougea pas. Sa position resta exactement la même. Sa respiration elle-même était à peine perceptible. Peut-être avait-il déjà fermé les yeux. Peut-être dormait-il déjà.
Peut-être qu'il ferait bien d'en faire autant.
Toujours à reculons, il entra dans sa chambre et avec un effort de volonté surhumain, il parvint à en refermer la porte. Il sentait... Vide. Creux. Un trou béant semblait avoir pris la place de son cerveau. Et surtout, il n'avait jamais été aussi épuisé.
Sans réfléchir, il retira machinalement ses chaussures et se laissa tomber sur le matelas sans prendre la peine de se déshabiller. Il n'en eut pas le temps : car dès l'instant ou sa tête heurta l'oreiller, ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes et il sombra bien vite dans un sommeil sans rêve.
Ce qui était peut-être d'ailleurs une bonne chose : comme ça, il ne vit pas Kanon passer ses doigts sous son haut et les laisser retracer le même parcours que ceux du juge quelques instants plus tôt.
Il ne le vit pas serrer son autre poing et le placer avec lenteur entre ses dents.
Et surtout, il ne l'entendit pas se mordre la main jusqu'au sang pour étouffer un cri de détresse.
XxXxXxX
Le lendemain matin, le réveil de la chambre de Rhadamanthe ne sonna pas. C'est donc aux alentours de onze heures que le juge émergea des bras de Morphée, le regard vitreux, la bouche pâteuse et l'impression que sa tête était sur le point d'exploser.
Il balaya vaguement la pièce des yeux en émettant un grognement pathétique puis replongea sa tête dans son oreiller, dans l'espoir de se rendormir au plus vite : de toute façon, il n'avait pas vraiment envie de se déplacer jusqu'à la salle de bain pour confirmer ses soupçons, à savoir que ses yeux devaient être atrocement cernés et que son haleine devait s'assimiler à celle d'un phoque.
Malgré tout, il releva la tête quelques minutes plus tard, perplexe. Quelque chose paraissait différent ce matin. Sa chambre était anormalement... Propre. Ordonnée, même.
Son regard parcourut la pièce en long et en large plusieurs fois, à l'affut du moindre petit détail inhabituel. Cependant, il lui fallut une bonne dizaine de minutes (il mit ça sur le compte de la migraine) pour constater simplement que les affaires de Kanon avaient disparu. Toutes ses affaires.
Il mit un certain temps à saisir toute l'importance de ce constat.
Mais lorsque ce fut le cas, il se tourna d'un air paniqué vers le radio-réveil, sur lequel les habituels petits chiffres lumineux n'apparaissaient pas. Il avait été débranché. Inutile de se demander qui en était le responsable.
Rhadamanthe consulta donc sa montre : onze heures et demie. Pour le moment, être en retard à son travail était le dernier de ses soucis. Il se jeta en dehors du lit, manqua de s'exploser le crâne sur la table de chevet et sortit de la chambre en titubant.
Personne dans le couloir, salle de bain vide, cuisine dénuée de toute présence humaine, toilettes inoccupées. En désespoir de cause, il se précipita dans le salon, tout en sachant déjà qu'il n'y avait aucune illusion à se faire : en effet, il trouva le canapé vide, la bibliothèque de nouveau ordonnée et toute trace de la présence du Gémeau minutieusement effacée. A un détail près.
Un détail minuscule, pelucheux et qui n'aurait eu aucune chance de se trouver dans son appartement sans l'intervention d'un certain Chevalier.
Rhadamanthe se pencha vers le chien et le contempla un long moment, comme s'il doutait de son existence, mais la boule de poils se contenta de lever vers lui deux petits yeux atrocement tristes, de lui lécher brièvement la main, puis de reposer son museau sur le sol en couinant.
Et pourtant, la présence de l'animal rassura le juge : si le chien était là, ça voulait dire que Kanon était encore dans les parages. Jamais le Gémeau ne serait parti en le laissant ici. D'ailleurs, il était peut-être juste sorti faire un tour... En emportant toutes ses affaires avec lui.
Un seul moyen d'être sûr, réalisa Rhadamanthe en enfilant une veste à la va-vite et, sans raison cohérente, en saisissant sa mallette avant de sortir de l'appartement. Il dévala les escaliers à toute vitesse (l'ascenseur aurait été une véritable perte de temps) et finit par arriver au rez-de-chaussée, où il trouva la gardienne de l'immeuble, occupée à accrocher des affiches au mur. En le voyant, la petite femme eut un bon sourire et s'avança vers lui :
-Well, good morning, sir!
Puis, avisant l'air essoufflé du juge et son allure légèrement débraillée, elle ajouta d'un ton amusé :
-You seem to be in quite a hurry. Maybe a date? Suggéra-t-elle avec un sourire un peu plus large.
Rhadamanthe songea un instant à l'attraper par les cheveux et à lui fracasser le crâne contre le mur, mais le temps pressait. Il y réfléchirait une prochaine fois.
En guise de réponse, il la questionna à son tour :
-Yes... In a hurry, yes. Sorry, but have you seen my... Roommate today?
Vu le sourire lumineux et les petites étoiles qui venaient d'apparaître au fond des yeux gris, la réponse semblait tout-à-fait évidente. Rhadamanthe reprit vaguement espoir :
-That charming gentleman? Demanda-t-elle d'un ton rêveur. Yes, he left about ten minutes ago : he came to my flat to tell me «Goodbye». Really, he's such a sweet man!
Déjà, Rhadamanthe ne l'écoutait plus. Dix minutes... Il devait encore être dans les parages, et peut-être même aurait-il le temps de le rattraper. A condition que le Gémeau n'ait pas encore eu recours à la vitesse de la lumière.
Sans plus attendre, il se précipita vers la sortie, mais la voix de la gardienne l'interrompit de nouveau :
-Excuse me, Mister...?
-What? Grogna-t-il d'un ton menaçant, dents sortis et yeux lançant des éclairs.
Toutefois, la petite femme ne parût nullement impressionnée : en trente ans de carrière, elle avait déjà vu des hommes avec des expressions bien plus effrayantes se présenter devant son immeuble. Aussi, c'est avec davantage d'anxiété que de peur qu'elle poursuivit :
-Before he left... I noticed that he had all his luggage with him. I... I understood he was going to leave, but when I asked him when I will see him again...
Elle s'interrompit, cherchant visiblement ses mots. Et cette fois, La Whyvern l'écouta avec attention :
-Well, it... It looked like he... Would never come back.
Si les paroles avaient eu une consistance quelconque, Rhadamanthe était à peu près certain que les mots de la gardienne l'auraient frappé au visage avec une violence rare. Là, ils se contentèrent d'achever la mince espérance que le juge s'était efforcé de préserver.
Et pourtant, pourtant, il restait une chance. Une chance de rattraper Kanon avant qu'il ne soit définitivement trop tard.
Alors, envers et contre tout, il continua à se diriger vers la sortie, essayant de ne plus prêter attention à la femme qui tentait de le suivre, également concernée par la disparition du Gémeau :
-Please, sir, tell me... Did something happen? Sir, did something...?
-MIND YOUR OWN FUCKING BUSINESS !
A part un glapissement outré, il ne sut pas vraiment quel impact sa remarque avait eu, car il n'avait pas pris la peine de se retourner. Toujours est-il qu'il ne fut plus suivi lorsqu'il se mit à remonter la rue, cherchant au milieu des passants une longue chevelure océan. En vain.
Toutefois, il n'abandonna pas, essayant de se rappeler quels endroits ils avaient visité ensemble, et surtout ceux ou Kanon était susceptible de se trouver en ce moment.
Il traversa Knightsbridge, fit le tour du Hyde Park Corner, passa en revue la totalité du Parc St James et dévala Victoria Street. Sans succès.
Rhadamanthe finit par s'adosser contre une façade pour reprendre son souffle, et s'efforça un fois de plus de se rappeler : si le Gémeau était encore à Londres en ce moment, où pouvait-il bien se trouver?
...Puis il se souvint.
Lorsque, durant son premier soir en ville, Rhadamanthe l'avait emmené à Sloane Square, Kanon s'était longuement attardé devant la grande fontaine du centre. Le Juge ne se souvenait plus clairement du monument (ce genre de manifestation artistique l'avait toujours laissé froid) mais il était quasiment certain qu'il représentait une femme agenouillée, le dos courbé, la tête inclinée vers l'avant. Kanon y avait sans doute été plus sensible car il avait tourné autour un bon moment, captivé par quelque chose qui avait échappé au spectre : la posture du personnage, peut-être, l'expression de son visage, … Ou peut-être tout simplement le doux bruit provoqué par l'écoulement de l'eau.
Il prit aussitôt la direction du Square, son cœur battant la chamade lorsqu'il aperçut les bâtiments aux briques d'un rouge familier. Et il comprit bien vite qu'il n'avait pas fait fausse route.
Parce qu'au fur et à mesure qu'il s'approchait du centre du Square, des hommes et des femmes de tout âge se retournaient régulièrement pour contempler une longue silhouette au loin.
Kanon...
La silhouette d'un homme au charme époustouflant, assis au bord de la fontaine, une main baignant négligemment dans le petit bassin.
Kanon!
Un homme à la longue chevelure azuré qui volait autour de lui, à la manière d'une vague prête à l'engloutir...
-KANON !
Autour de lui, les conversations s'arrêtèrent et les passants cessèrent d'avancer un instant, lui jetant des regards perplexes. Visiblement, il avait crié un peu trop fort.
Mais qu'importe, vu que la tête bordée de mèches bleutées s'était enfin redressée, et que les yeux qu'il chérissait tant (bon sang, comment avait-il pu le nier jusqu'à présent?) se tournaient de nouveau vers lui. Kanon était là.
L'espace d'un instant, d'un très bref instant, il eut le sentiment que le Grec était sur le point de s'enfuir. Et ce n'était guère une impression, il en était convaincu. Pourtant, le Chevalier d'Or resta à sa place. Calmement, il sortit sa main de l'eau (Rhadamanthe y distingua de petites marques rouges, mais garda cette remarque pour lui), se remit debout, en récupérant son sac au passage, et s'avança lentement vers le juge, le gratifiant d'un :
-Bonjour, Rhadamanthe.
Plus de «Rhad'», désormais. Dire qu'il avait été si exaspéré par ce surnom, il aurait à présent donné n'importe quoi pour l'entendre de nouveau sortir de la bouche du Gémeau. Mais il ne lui accorda pas cette faveur. Le juge enchaîna donc, après avoir repris son souffle :
-Tu... Tu te promènes?
-Je rentre.
Bon. Comme ça, au moins, c'était clair. Et pourtant, Rhadamanthe ne pouvait toujours pas se résoudre à abandonner :
-Tu repars?
-On peut aussi formuler les choses comme ça, en effet.
-Mais... Tu as oublié ton chien chez moi, tenta le juge qui n'était plus à un stratagème près.
-Non.
-Mais si, enfin! Il était là quand je suis...
-Tu m'as mal compris, l'interrompit Kanon avec un sourire creux. Je n'ai pas oublié de l'emmener : il n'a pas voulu venir avec moi, c'est tout.
Silence.
-...Il n'a pas voulu?
-Non.
-Comment tu le sais?
-Je le sais.
-C'est lui qui te l'a dit, c'est ça? Interrogea le juge avec un regard moqueur.
-C'est ça.
Nouveau silence. Parfois, il était vraiment difficile de savoir si Kanon était sérieux ou non.
-Bon, c'est tout ce que tu avais à me dire?
Oh, non! Le problème était justement qu'il avait trop de choses à dire, trop de questions à poser, trop de mystères à éclaircir, si bien qu'il ne savait même pas par où commencer. Sa bouche s'ouvrit, puis se referma aussitôt : pourquoi était-ce aussi difficile?
-Rien d'autre? J'y vais, dans ce cas. Prends soin de toi!
Et sans prendre la peine d'y mettre plus de formes, il se détourna du juge et commença à s'éloigner, son sac sur l'épaule.
Il se passa alors quelque chose d'étrange dans le corps du spectre : sa bouche se refusant toujours à reprendre ses fonctions, sa main prit le relais pour l'aider à s'exprimer. En saisissant d'un geste brusque le poignet de Kanon. Un geste qui commençait à devenir presque habituel.
Le Gémeau se retourna, l'observa un moment d'un air désintéressé, puis constata platement :
-Tu me fais mal, Rhadamanthe.
Le juge ignora la remarque : et alors? Lui aussi, il avait mal, bon sang! Et à chaque fois que le Grec ouvrait la bouche, la douleur s'intensifiait.
Pourtant, le laisser partir était toujours hors de question. Alors, vite, une idée! N'importe quoi pour le retenir!
Anything!
-...On va faire un tour?
...Bon, d'accord, ce n'était peut-être pas la meilleure idée qu'il ait eu jusqu'à présent. Toujours est-il qu'elle eut son petit effet : Kanon haussa vaguement un sourcil et l'observa avec attention, visiblement à la recherche du moindre détail qui pourrait lui permettre d'échapper à cette situation. Il n'eut aucun mal à en trouver un :
-Tu n'es pas censé être à ton travail?
-Je devrais y être depuis au moins trois heures, je ne suis plus à quelques minutes près.
Puis il rajouta, juste pour voir :
-Et puis, quelqu'un avait débranché mon réveil.
-...Ah.
De toute évidence, il se moquait royalement de l'accusation et n'avait guère l'intention de s'excuser. Le contraire aurait été surprenant. Toutefois, il daigna reprendre une expression un tant soit peu humaine et haussa les épaules avec résignation :
-Bon, si tu veux.
-Parfait, lança aussitôt le juge en s'efforçant de ne pas paraître trop soulagé. Tu veux aller où?
-Je m'en fiche.
Aïe. Le Kanon habituel avait toujours des idées lorsqu'il s'agissait de se promener ou d'occuper un après-midi vide. Idées qu'il imposait la plupart du temps. S'il ne proposait rien du tout, il fallait comprendre que, selon ses termes, ça le faisait chier.
Enfin, il avait tout de même accepté. Et là, ils marchaient ensemble le long d'une avenue fréquentée, sans se toucher, sans se parler et sans se regarder. Mais c'était assez pour le moment. Rhadamanthe, stupidement, se sentit bien vite beaucoup mieux. Marcher comme ça avec lui, sans raison précise, comme s'ils étaient revenus quelques semaines en arrière, c'était tout simplement fabuleux. Et lorsqu'il eut enfin le courage de relever les yeux, il constata avec un intense plaisir qu'une vague trace de sourire avait repris place sur les lèvres de Kanon. Face à cela, il eut soudainement envie de saisir une nouvelle fois sa main. Il s'en garda bien : il aurait été stupide de tout foutre en l'air maintenant.
Au bout d'une vingtaine de minutes, ils arrivèrent sur l'un des nombreux ponts qui traversaient la Tamise et Kanon s'arrêta de marcher, pour s'appuyer sur le parapet et observer avec désintérêt les quelques bateaux qui la traversaient. Rhadamanthe le regarda faire, immobile.
Ils restèrent ainsi un certain temps. Le vent avait commencé à se lever quand Kanon se retourna enfin, son minuscule sourire toujours collé aux lèvres :
-Allez. C'est terminé, maintenant.
Il avait de nouveau saisi son sac. Le juge en fut horrifié. Et cette fois-ci, la colère se mêla au désespoir lorsqu'il s'adressa de nouveau à lui :
-Alors, ça se termine comme ça?
-Comme quoi? Demanda le Gémeau en plissant les yeux.
-Comme si tout ça n'avait jamais eu lieu! Tu effaces toute trace de ton passage chez moi, tu pars sans même me dire au revoir, …
-J'ai fait ce que j'avais à faire, fit simplement remarquer le chevalier. Il n'était pas convenu que je devais t'avertir de mon départ.
-Et tu veux faire comme s'il ne s'était rien passé hier soir, c'est ça?
Un bateau passait sous le pont à ce moment là. Un grand nombre de voitures traversaient la route, à grands renforts de klaxon. Des passants parlaient, criaient et riaient tout autour d'eux. Et pourtant, il lui sembla que l'Univers entier s'était tu à l'instant même où le sourire de Kanon s'était évanoui.
Mais il fallait qu'il sache! Ce moment avait bel et bien existé, et il l'avait partagé tous les deux! Alors, avait-il le droit d'y trouver un sens quelconque?
Kanon s'appuya de nouveau sur le rempart de pierre et soupira :
-C'est dommage... On aurait pu partir chacun de notre côté sans faire d'histoires, tu sais.
Oui. Possible, en effet. Mais ça, Rhadamanthe ne l'aurait pas supporté.
Juste une réponse. Rien qu'une réponse. Et après, peut-être, serait-il capable de tirer un trait sur toute cette mésaventure.
Il fit quelques pas en direction du Gémeau, afin de ne lui laisser aucun échappatoire. Kanon n'en était pas réduit à se jeter dans le fleuve pour fuir cette situation... Du moins, il l'espérait.
Il posa ses mains sur les épaules du Grec et rapprocha son visage du sien. Kanon grimaça et baissa la tête, presque honteusement :
-Tu veux vraiment partir?
-J'en ai bien l'intention, oui.
-Très bien, je ne t'en empêcherai pas...
-Alors, lâche moi!
-...Mais avant, regarde moi dans les yeux.
Ce fut davantage la surprise qui fit relever la tête de Kanon et c'est sans réfléchir qu'il fixa les iris dorés qui lui faisaient face. Rhadamanthe serra ses épaules un peu plus fort avant de poursuivre :
-Regarde moi dans les yeux et ose me dire qu'il ne s'est rien passé hier soir. Dis-le moi et je te laisserais partir!
-Je..., commence Kanon en détournant déjà ses yeux.
-Regarde moi!
Les deux anneaux turquoise se fixèrent de nouveau sur lui, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Et Rhadamanthe hurla :
-DIS-LE MOI!
Dis-moi que je me trompe. Dis-moi que ce quelque chose, tu l'as ressenti toi aussi. Laisse-moi t'embrasser encore une fois, même si ça n'a strictement aucun sens. Donne moi une chance de croire qu'il y avait un semblant de réalité dans tout ça. Dis-moi que tu ne partiras plus jamais!
Mais Kanon n'en fit rien. Il le fixa avec des yeux humides et des lèvres tremblantes, comme s'il était parfaitement capable d'entendre la moindre de ses pensées. Toutefois, il ne pleura pas. Ce qui rendit le tableau encore plus douloureux aux yeux du juge.
Au lieu de répondre, il posa ses mains sur celles de Rhadamanthe et les retira de ses épaules, très lentement. Sans le quitter des yeux, il ramassa son sac qui était tombé une fois de plus par terre. Puis il tendit au juge sa paume ouverte, ses doigts tremblant légèrement. Rhadamanthe hésita longuement, la respiration lourde. A son tour, il tendit la main vers lui, ses doigts effleurant à peine ceux du Grec.
Et Kanon parla enfin :
-Mon argent.
Le Monde s'effondra.
Sa main retomba lentement le long de son corps, inerte. Ses yeux se vidèrent. Et il sombra tout entier dans l'abysse.
Le Gémeau n'y prêta guère attention. Ses yeux ne brillaient plus non plus. Ses lèvres étaient de nouveau immobiles. Et sa main resta tendue vers lui, impatiente.
C'est à peine si Rhadamanthe réalisa ce qu'il faisait lorsque sa bouche s'ouvrit à nouveau :
-Ton... ?
-Ma rémunération. J'estime y avoir droit, maintenant.
La rémunération... Oui, la rémunération, bien sûr. Évidemment. Quoi d'autre?
Son corps bougea de lui-même : de sa mallette, il sortit machinalement une photocopie de ses papiers d'identité et une lettre d'autorisation écrite et signée depuis déjà bien longtemps, et les tendit au Gémeau qui les fourra dans sa poche. Puis, ce fut au tour du carnet de chèques et d'un stylo de se retrouver entre ses mains, alors qu'il inscrivait la somme convenue depuis le départ. Il arracha le petit rectangle de papier et le présenta à Kanon, qui le saisit sans s'émouvoir :
-Merci.
Il n'y avait plus rien à se dire, désormais. La moindre parole aurait paru superflue. Mais emporter un dernier souvenir de la voix de Kanon lui semblait primordiale. Indispensable. Alors une fois de plus, ses lèvres se mouvèrent d'elles-mêmes et dessinèrent le nom tant de fois prononcé auparavant :
-Kanon...
Il le regarda. Imperturbable, il plia le chèque entre ses doigts en faisant un pas de côté :
-Adieu, Rhadamanthe.
Et il partit.
Le juge, cette fois-ci, ne fit aucun geste pour le retenir. Toutefois, il lui fut impossible de se détourner avant que le Gémeau n'ait totalement quitté son champ de vision.
Déjà, la longue chevelure océan commençait à se perdre parmi le flux incessant de piétons et sa silhouette se faisait de plus en plus lointaine.
Le Gémeau marqua toutefois un bref arrêt une fois qu'il fut suffisamment éloigné et eut un mouvement brusque de la tête, comme s'il allait se retourner. Il ne le fit pas. Au lieu de ça, une vive émanation de cosmos se fit sentir et l'instant d'après, le Chevalier n'était plus là.
Il avait disparu. Définitivement.
Pourtant, Rhadamanthe ne bougea pas de son emplacement, et en dépit de la douleur atroce qui le tiraillait, il ne put effacer une drôle de pensée de son esprit...
Quelque chose clochait. Cet arrêt soudain, cette brusque hésitation avant son départ... Alors qu'une première voix dans sa tête lui clamait que ça ne signifiait rien et qu'il était inutile de faire durer son supplice en restant ici, une deuxième lui hurlait que si Kanon avait eu une ferme et irrévocable intention de tout laisser derrière lui, jamais il ne se serait arrêté. Pas même une seconde.
Ses jambes se décidèrent enfin à bouger et Rhadamanthe se décida pour la seconde hypothèse, se déplaçant lentement jusqu'à l'endroit où Kanon avait marqué son dernier arrêt.
Rien de notable à cet emplacement, se dit le Juge au premier abord : une vue élargie sur la Tamise et la route principale, un Starbucks Cofee en face, une poubelle, un réverbère, une cabine téléphonique de l'autre côté de la rue, …
Une poubelle, réalisa-t-il soudain. C'était l'explication la plus plausible : Kanon avait simplement dû s'arrêter en chemin pour jeter quelque chose. ...Mais quoi?
Son regard se posa un long moment sur la corbeille en métal, la considérant avec un mélange de dédain et d'intérêt. Puis, se disant que de toute façon il ne restait déjà plus grand chose de son honneur ou de sa fierté, il se penchant au dessus et commença à en examiner le contenu, sans tenir compte des regards effarés que lui jetaient les passants.
Contenu peu ragoûtant : cannettes vides, emballages plastiques, substance visqueuse non-identifiée, morceaux de papier roulés en boule ou déchirés, …
Il s'attarda sur ce dernier détail, puisque c'était apparemment ce qui avait été le plus récemment jeté. Des petits carrés irréguliers de papier, déchirés nerveusement, d'une couleur légèrement bleutée et ornés pour certains d'une écriture qui lui était très familière.
La sienne.
D'une main tremblante, il se saisit du plus gros morceau, sur lequel il pouvait distinguer une partie de sa signature et des chiffres qu'il avait inscrit quelques minutes auparavant. Mais il était difficile de les lire correctement : certains numéros ne ressemblaient plus à rien, car les traits tracés à l'encre s'étaient élargis, phénomène causé par la légère humidité du papier. Causé par une minuscule trace. Celle d'une petite et unique goutte d'eau. Qui avait à tout jamais effacé l'absurde enjeu de toute cette aventure.
Pourtant, aujourd'hui, il ne pleuvait pas. Seuls quelques épais nuages gris recouvraient le ciel de Londres. Et c'était toujours le cas lorsque Rhadamanthe sentit cette humidité s'étendre jusqu'à son visage.
A Suivre...
(1) Principale activité pendant les entre-cours à la fac' : lire à voix haute des passages de manga, onomatopées incluses. Le nombre de "Pff" est absolument hallucinant dans Saint Seiya !
