Salut, tout le monde!

Waoh, on approche vraiment de la fin, maintenant! J'ai l'impression de dire toujours plus «Adieu!» à cette fic à chaque fois que j'en poste un chapitre, désormais! ...Flippant.

Celui-ci est écrit depuis un bout de temps, déjà : j'avais dans l'idée de le poster le 30 octobre mais, après réflexion, comme Rhadamanthe s'en prend plein la gueule dans ce chapitre, ça me semblait de mauvais goût de le poster le jour de son anniversaire! XD

Enfin, avant toute chose, quelques petites remarques sur ce qui va suivre :

-Cette fois encore, ma très chère Leyounette n'a pas eu le temps de corriger ce chapitre à cause de moi, parce qu'il fallait que je le poste rapidement : mes excuses pour le nombre de fautes qu'il risque de contenir! «snif!»

-Il est possible que les propos de certains personnages puissent choquer, dans ce chapitre : très honnêtement, j'étais moi-même dubitative en me relisant. J'ai néanmoins essayé de faire paraître cela aussi vraisemblable que je le pouvais. Désolée si, comme je le crois, j'ai lamentablement échoué.

-Mes excuses si, avec ce chapitre, j'offusque les fans de Minos et d'Eaque : mais je mourrais d'envie d'écrire un passage comme celui-ci!

-La petite chanson à la fin se nomme «Gaeta's Lament» et peut être entendue dans la série BattleStar Galactica. Sa présence s'explique par 3 raisons majeures : 1) BattleStar Galactica, c'est le Bien! 2) Cette série est une source constante d'inspiration pour moi. (notamment pour ce chapitre!) 3) Bien qu'étant, hélas, vraisemblablement chantée pour une femme, je trouvais qu'elle collait très bien à la situation.

Sinon, à tous ceux et toutes celles qui m'ont laissé des commentaires :

Seveya : Ton «résumé vocal» me semble extrêmement pertinent! XD Un grand merci pour cette review. Et désolée de ne pas avoir mis de traduction du passage : vu que personne ne me l'avait demandé la première fois, j'avoue avoir eu la flemme de le faire ce coup-ci! (Honte à moi! T-T) Je pense que j'actualiserai le douzième chapitre dans les jours à suivre pour y joindre une traduction! Encore merci, en tout cas!

Baella : C'est très mignon, en effet! «smile» Sinon, la chemise n'est pas à Kanon, mais à Saga, et j'apporterais plus de précisions à ce sujet dans ce chapitre et le suivant. Le film, quand-à-lui, était effectivement Le Roi Lion, bien joué! Pour ce qui est de remettre ensemble les deux dragons... Eh bien, à toi de le découvrir dans ce qui va suivre! Et oui, en effet, Rhadamanthe est méchant, mais ça fait un bout de temps que je rêvais d'écrire cette phrase dans une fic : j'ai donc saisi l'occasion qui se présentait! Sinon, une fois de plus, je te remercie du fond du cœur pour cette gentille et hilarante review!

Gemini-Fan : C'est gentil de me dire que je ne suis pas si en retard que ça! «smile» En tout cas, merci pour ce petit message si gentil, qui m'a redonné du courage!

Zyloa : Alors, là... Je ne saurais que répondre à tant de compliments! Alors je vais me contenter de te remercier du fond du cœur pour cette merveilleuse review : je suis absolument ravie d'apprendre que cette histoire puisse autant plaire et j'espère sincèrement que cette suite ne te décevra pas! Encore une fois, merci!

Junsui no hoshi : Eh bien, l'essentiel, c'est que tu as fini par poster une review, non? «smile» Donc, il n'y a aucune raison de s'en vouloir et je suis même ravie d'apprendre que tu suis cette fic depuis déjà plusieurs mois! Et en plus, j'apprends que tu compares mon histoire à un gâteau au chocolat? Tu sais que tu viens de gagner toute mon affection par cette simple remarque? T-T Sinon, pour répondre à ta question, la réplique de Kanon à Hadès est de moi, même si la fille du film sort elle aussi de belles horreurs. La fin du chapitre précédent n'était pas très joyeuse, je te l'accorde, j'espère améliorer un petit peu la situation avec celui-ci. En tout cas, c'est avec un immense plaisir que je compte parmi mes lectrices! Merci pour ta review et bon courage pour la suite de ta fic!

Manuka : Limite, je me demande si je ne préfère pas «Putain»... Moui, je suis bizarre, je sais! Mais... Tu t'es sentie mal avec ce chapitre? Désoléééee ! ...Et en même temps, merci : j'étais pourtant persuadée d'avoir un talent très limité pour les passages «tristes». Bon, vu que tu connais la fin du film, tu ne devrais pas avoir d'énormes surprises dans les chapitres à suivre. Donc, voilà, encore une fois, merci de laisser d'aussi gentilles reviews à chaque chapitre, cela me comble de joie! Bonne lecture, de mon côté, j'attends avec impatience la suite de tes travaux!

Kirinkai : J'ignore ce que signifie «OUUUAAAAAJJH GG YOUHOU WOOOOOW» mais ça semble flatteur, alors merci pour ta si gentille review, qui m'a fait un immense plaisir! Tes compliments et tes encouragements me vont droit au cœur, et j'espère que tu apprécieras ce qui va suivre! (de la part de Talim76, une jeune fille qui fut également en S et qui détestait aussi les maths! «smile»)

mina : Il n'y a pas à dire, ce genre de petits commentaires fait toujours plaisir! :) voilà la suite, en espérant qu'elle te plaira!

kalea chan : «parfait»? Je pense très sincèrement que c'est exagéré, mais merci quand-même, car cette review m'a fait un immense plaisir! En effet, Kanon va devoir se secouer un peu, mais laissons-le prendre son temps : sinon, ce n'est plus drôle du tout! Encore une fois, un grand merci pour avoir pris le temps de laisser un commentaire!

marianclea : J'ai effectivement jugé nécessaire d'ajouter une petite séquence «Sanctuaire» pour ne pas sombrer dans une ambiance morose (c'est une fic humoristique, après tout!) et je suis ravie d'apprendre que ce n'était pas un mauvais choix! J'avoue me plaire à montrer Aioros un peu moins pur qu'il ne peut paraître! (on peut se fier aux sagittaires, remarque... Mais jamais totalement! XD) je suis également heureuse de savoir que tu ne trouves pas le comportement d'Hadès déplacé : c'était ma grande crainte, dans ce chapitre! Quant à savoir comment Rhadamanthe va récupérer son Dragon des Mers... Je te laisse le découvrir dans les deux prochains chapitres! Merci pour tes impressions et tes encouragements! Ils m'ont vraiment redonné le moral!

Hemere : Effectivement, ce chapitre n'était pas très drôle, je te l'accorde! En tout cas, c'est un réel bonheur pour moi d'apprendre qu'il t'ai autant plu! Par contre... Évidemment, que ce n'est pas LA fin! Laisser mes dragons favoris dans un tel état, quelle idée! Je ne m'arrêterai pas avant un Happy End, promis! Voici donc la suite que je te laisse lire, en attendant de mon côté celle de ta merveilleuse fic! A bientôt! (PS : J'imagine que ce genre d'humour ne fait rire que les spectres... Rhadamanthe l'a appris à ses dépends) (PPS : Tu trouves aussi? Merci beaucoup, parce que ça me répugnait vraiment de l'imaginer en colère!)

Kamyu : Par tous les Dieux... J'ai cru que j'allais m'évanouir de bonheur en lisant cette review! (bon le manque de sommeil et le retour de la soirée étudiante y étaient sans doute aussi pour quelque chose, mais bon...) Tu n'imagines même pas à quel point cela m'a touché : savoir que cette fanfiction est capable d'éveiller tant de sentiments chez une lectrice, pour moi c'est juste... Merveilleux! ...Par contre... Tu as lu les 12 chapitres non-stop en deux jours? Mais c'est de la folie! ...Enfin, ça me fait un immense plaisir quand même... «rougit» Et oui, c'est vrai, je maltraite les Gémeaux, mais c'est pour leur bien : comme ça, ils auront vraiment mérité leur «Happy End»! Enfin bref, je te remercie du fond du cœur d'avoir été assez gentille pour me laisser cette formidable review, en te suppliant de ne pas te prosterner, car je n'en mérite vraiment pas tant! Bises, et encore merci!

Sur ce, bonne lecture à tou(te)s!

Chapter 13 : Distant Worlds

Le Sanctuaire, domaine sacré de la vénérée Déesse Athéna, était bien calme ce matin-là.

Pas d'apprentis fauteurs de troubles pendant l'entraînement, pas de maîtres hurlant sur leurs élèves (l'absence de Shaina de l'Ophiuchus y était pour beaucoup), pas de proclamations de guerres saintes aujourd'hui et pas de nouvelles bizarreries au sein de la Confrérie des Chevaliers d'Or : en d'autres mots, on s'ennuyait ferme.

Aussi, lorsque les gardes du Sanctuaire avait aperçu au loin la silhouette de Kanon des Gémeaux, de vives acclamations se firent entendre : parce qu'il était bien connu que l'ancien Général de Poséidon avait toujours quelque chose d'intéressant (ou du moins, de divertissant) à faire ou à raconter. Après une aussi longue absence, il allait sans nul doute leur débiter toutes sortes d'anecdotes plus hilarantes les unes que les autres... Ce ne fut malheureusement pas le cas ce matin-là.

Le Chevalier se contenta de les saluer d'un air profondément las. Il avait le teint blême et un regard totalement exténué. Les gardes jugèrent préférable de ne pas en faire la remarque. Au lieu de cela, ils lui adressèrent les quelques formules de politesse que le protocole exigeait et lui firent part de leur problème existentiel : le manque presque insoutenable de divertissement.

Face à cela, Kanon laissa échapper un léger rire, et les gardes ne purent que se réjouir de le voir reprendre figure humaine : ils n'étaient pas censés faire de favoritisme parmi leurs supérieurs, mais il était tout de même bien plus agréable de discuter avec le second Gémeau ou le Lion plutôt qu'avec le Cancer ou le Verseau.

Kanon finit malgré tout par plisser les yeux d'un air taquin et leur demanda, sans avoir l'air réellement concerné :

-Allons, il a bien dû se passer quelques petites choses intéressantes depuis mon départ, non?

-Rien de spécial, je vous assure! Dit un premier garde d'un ton blasé.

-Ah, si! On raconte qu'Aphrodite des Poissons aurait mis au point une nouvelle attaque terrible!

-Vraiment? S'étonna le Gémeau.

-Oui! La Déesse Athéna l'aurait démenti, mais avec cet...Ehm, cet «homme»-là, on ne sait jamais...

Quelques ricanements s'élevèrent parmi la sentinelle et Kanon se sentit légèrement mieux. Plus détendu, il poursuivit :

-Rien d'autre?

-Non, je ne crois pas... Ah, si! On prétend qu'il aurait justement utilisé Saga des Gémeaux comme cobaye pour cette attaque!

Blanc.

-...Pardon?

L'ex-Dragon des Mers en avait laissé choir son sac et regardait à présent les quelques gardes avec effarement :

-Ah, mais oui! Vous étiez en voyage, vous ne pouviez pas savoir! Remarqua finalement l'un d'eux en souriant d'un air indulgent.

-M-Mais..., bredouilla Kanon, atterré. Il va bien, au moins?

-Ben, je sais pas, en fait... On m'a dit qu'il avait failli y passer et qu'il est resté plus d'une semaine inconscient...

-...Quoi?

-Oui, c'est Aldebaran du Taureau qui nous l'a annoncé!

Et la source était fiable, en plus? Le Gémeau se sentit pâlir encore davantage lorsque les gardes continuèrent leur récit, toujours avec la même nonchalance :

-Et en plus, il paraît que son état n'avait pas l'air d'alerter outre mesure les autres chevaliers d'Or. Il y en a même qui prétendent qu'ils ont préféré le laisser crever dans son temple!

-Ce qui me fait penser... Je n'ai pas le souvenir d'avoir vu le Chevalier Saga depuis cette annonce...

-HEIIIIN ?

Cette fois-ci, Kanon semblait sur le point de s'évanouir. S'il n'avait pas encore conservé la force de tenir sur ses jambes, on aurait facilement pu le confondre avec un cadavre.

Cependant, les gardes ne semblèrent pas s'en alarmer et rajoutèrent joyeusement :

-Mais à part ça, pas grand chose depuis que vous êtes parti!

-En tout cas, ça doit vous faire plaisir de retrouver la convivialité du Sanctuaire, pas vrai?

Il ne prit même pas la peine de leur répondre. Et moins d'une seconde plus tard, il était déjà cent marches plus haut, se précipitant vers la première Maison du Zodiaque en hurlant le nom d'une personne qui, pour des raisons diverses et variées, ferait décidément toujours parler d'elle au Sanctuaire d'Athéna :

-SAGAAAAAAA !

XxXxXxX

Au même moment, mais cette fois-ci au sein du Tribunal des Enfers, une ambiance mélodramatique régnait parmi les spectres d'Hadès.

Et pour cause, après la soirée apocalyptique passée en compagnie de Kanon des Gémeaux, Hadès s'était totalement reclus à Elysion, ne tolérant pour seule visite que les Dieux jumeaux, sa chère Pandore, ou bien ses juges en cas d'extrême urgence. Bien que les raisons de cette claustration demeuraient inconnues, le Chevalier d'Athéna en fut immédiatement tenu pour responsable et dorénavant, on évitait soigneusement de prononcer son nom au sein des Enfers (sauf pour l'arroser copieusement d'insultes).

Ensuite, le Juge Rhadamanthe était demeuré introuvable pendant les vingt-quatre heures qui avaient suivi ce drame. Ce ne fut que le lundi matin qu'il se présenta de nouveau au Tribunal, dans un état des plus alarmants : le grand et fier spectre d'Hadès ressemblait maintenant davantage à une épave humaine qu'à un guerrier.

Cependant, il fut en mesure de s'occuper de tous les jugements qui lui étaient destinés, sans prendre un seul moment de pause et surtout sans jamais mentionner le nom du Chevalier des Gémeaux.

Les conclusions qui en avaient été tirées furent les suivantes : le Seigneur Hadès avait fini par réaliser quel monstre atroce était l'ex-Général Dragon des Mers et en conséquence, Rhadamanthe avait décidé de mettre un terme à leur relation, tentant à présent de retrouver un rythme de vie normal. Ce qu'il semblait avoir réussi, en vue du zèle qu'il mettait à s'acquitter de sa tâche de juge.

Sauf que c'était faux. Rhadamanthe n'avait pas le moindre espoir de retrouver sa vie d'autrefois et s'il mettait autant d'ardeur à son travail, c'était uniquement dans l'espoir que cela lui change les idées. Ce qui marchait... En partie. Un peu. Vaguement.

Absolument pas.

Au bout de cinq heures ininterrompues de jugements, il dut se faire une raison : pas une seule seconde, il n'était parvenu à chasser le Dragon des Mers de son esprit. Et surtout, pas un seul instant il ne put ôter de sa mémoire le geste qui avait précédé son départ. Le seul morceau de chèque qu'il avait pu sauver se trouvait actuellement dans sa poche, dans laquelle sa main se retrouvait de plus en plus souvent, tournant le bout de papier entre ses doigts dans l'espoir de lui donner une quelconque signification. Aucune ne lui venait à l'esprit.

Il soupira et se leva de son siège, annonça à Valentine qu'il prenait enfin sa pause, se disant qu'un café, faute de l'aider, ne pourrait cependant pas aggraver la situation.

Grosse erreur de sa part. Car à peine eut-il fait un pas à l'intérieur de la salle de repos que deux tornades, grise et noire, foncèrent sur lui et dans leur élan, le plaquèrent au sol. Il put seulement entendre, avant que sa tête ne heurte le sol (finalement, il aurait dû mettre son casque aujourd'hui...), deux véritables exclamations de joie, présentées sous cette forme :

-FÉLICITATIONS !

Rhadamanthe poussa un long soupir : évidemment. Qui d'autre que ces deux excentriques serait capable de lui faire un coup pareil au sein même du Tribunal des Enfers?

Avec lassitude, il écarta les deux corps qui étaient venus s'abattre sur le sien et se releva tant bien que mal, jetant un regard désabusé à ses vis-à-vis :

-Minos. Eaque. Vous n'êtes pas censés être dans vos tribunaux respectifs?

-Oh, le travail, toujours le travail! Se désola l'aîné avec un geste théâtral. Tu es bien cruel avec nous, mon cher Rhadamanthe!

-Cela est vrai, renchérit le plus jeune des trois. Et nous qui voulions simplement te faire part de nos compliments!

-J'en suis fort aise, mais puis-je savoir ce que j'ai fait pour mériter de telles louanges?

Griffon et Garuda s'entreregardèrent, l'air passablement surpris. Après quoi ils se tournèrent de nouveau vers la Whyvern, soudain moins sûrs d'eux :

-C'est que, on avait entendu dire que...

-Enfin, c'est une rumeur qui circule depuis hier...

-Quelle rumeur? Commença à s'énerver le blond.

-Ben, celle qui dit que tu t'es enfin décidé à te débarrasser de ce connard, voyons!

Blanc.

Oh oui, bien sûr.

Comment avait-il pu oublier si vite que son objectif avait été atteint? Comment avait-il pu oublier qu'enfin, toute ces histoires de partenariat avait pris fin?

…Mais surtout, comment cela se faisait-il que cette nouvelle réjouisse tout le monde ici, sauf lui?

Minos et Eaque attendant probablement sa réponse, il se força à sourire et releva vaguement la tête :

-Euh... Oui. Oui, effectivement.

La vérité, c'était plutôt que Kanon s'était débarrassé de lui, mais il avait la sensation que les juges seraient davantage satisfaits avec cette version. Cette supposition se trouva vérifier lorsque deux magnifiques sourires se dessinèrent sur les lèvres de ses frères alors qu'ils se précipitaient à nouveau vers lui pour lui donner de grandes tapes amicales sur l'épaule :

-Enfin! Écoute, on osait pas trop te le dire pendant que t'étais encore avec lui, mais il nous gonflait depuis un certain temps!

-Il se donnait vraiment de grands airs, pour un minable traître!

Rhadamanthe eut un sourire crispé et hocha machinalement la tête, alors qu'au fond de lui, une voix sifflait d'un air furieux «Arrêtez, je vous interdis de parler de lui comme ça...»

-J'arrive toujours pas à croire qu'il ait osé se comporter comme ça avec des gens de notre rang! Ce sale petit enfoiré!

-Quel dommage que Pandore ne lui ait pas réglé son compte l'autre soir, j'aurais adoré voir ça!

Taisez-vous! Vous ne savez absolument rien de lui! Comment pourriez-vous comprendre tout ce qu'il a enduré?

-Comme quoi, c'est bien vrai que le temps ne change rien! Un être pourri le reste jusqu'à sa mort!

Aux noms des Dieux, fermez-la!

-Allez, t'inquiète donc pas, tu vas t'en remettre! T'auras aucun mal à trouver mieux que ça!

-LA FERME !

Rhadamanthe reprit précipitamment son souffle, puis se figea : était-ce vraiment lui qui venait de hurler ainsi? Oui, de toute évidence, puisque ses deux compères avaient eu aussitôt un mouvement de recul et le regardaient d'un air effaré, se demandant ce qui lui avait pris.

Il ne le savait pas lui même, mais une chose restait sûre : s'il avait entendu une phrase de plus de ce genre, on aurait déploré la perte de deux Juges des Enfers.

Il se remit à respirer, plus calmement cette fois, et tenta de nouveau de chasser deux grands yeux turquoise de son esprit (sans succès). Après quoi, il reprit, bredouillant un peu au début :

-J-Je... Vraiment, je ne tiens pas à ressasser tout ça, vous comprenez?

Aussitôt, les expressions révoltées se radoucirent et les deux spectres eurent un regard presque compatissant à son égard :

-Oui, bien sûr, c'est normal! On te fiche la paix avec ça!

-Pardonne notre manque de délicatesse! On va se mêler de nos affaires, maintenant!

-Tiens, oui! Parlons-en de nos affaires! Pas vrai, Minos?

-Ah oui! ...Dommage, dommage.

Deux brefs soupirs se firent entendre, puis Minos et Eaque échangèrent un regard complice, vérifièrent qu'il n'y avait personne autour d'eux, puis se placèrent de chaque côté de Rhadamanthe, qui les observait d'un air suspicieux :

-Quoi?

-Eh bien, je suppose qu'on peut te le dire, maintenant.

-Puisque ça n'entre plus du tout dans nos projets!

-Quels «projets»? Questionna la Whyvern tout en redoutant la réponse.

Minos regarda un instant Eaque, comme pour attendre son approbation. A cela, le Garuda hocha brièvement la tête. Satisfait, l'aîné des juges poursuivit :

-En fait, vois-tu... Nous sommes à la recherche de nouveauté!

-Depuis quelques temps, nous sommes à court d'idée...

-Après plusieurs milliers d'années d'existence, quoi de plus normal?

-Alors on a fait le bilan de tout ce qu'on avait déjà essayé!

Rhadamanthe resta un moment sans réaction, perdu dans ses pensées : possédait-il un esprit totalement dépravé ou est-ce que c'est deux collègues étaient réellement en train de lui parler de ça?

Malheureusement pour lui, Eaque écarta bien vite ses doutes :

-Niveau accessoires, on avait déjà fait le tour : menottes, blindfold, cuir, fouet, cire…

-Niveau lieux insolites aussi, l'interrompit Minos en commençant sa propre énumération. Plage, ascenseur, placards, douche, ton bureau, …

-WHAT?

Le Griffon et le Garuda eurent du mal à retenir un vif éclat de rire en voyant Rhadamanthe les dévisager d'un air profondément dégoûté, ses dossiers lui ayant échappé des mains : hors de question de lui avouer qu'il s'agissait d'une plaisanterie, maintenant!

-Et donc, continua Minos en s'empêchant tant bien que mal de glousser, nous nous sommes aperçus qu'il y avait bien encore une chose que nous n'avions pas tenté!

-Et c'est... ? Questionna Rhadamanthe en reprenant lentement ses couleurs.

-Eh bien, répondit Eaque comme s'il s'agissait d'une évidence. Inclure une troisième personne, bien évidemment!

Heureusement que cette fois-ci, la Whyvern ne tenait rien dans les mains. Car il était presque certain que ses dossiers se seraient de nouveau effondrés sur le sol s'il les avait ramassé entre-temps. En compensation, il se contenta de regarder ses deux collègues comme s'ils s'étaient soudain couverts de pustules et de furoncles. L'expression qui en résulta fut jugée assez comique par Minos, qui s'était attendu à une telle réaction.

Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes, jusqu'à ce que Rhadamanthe reprenne ses esprits et trouve le moyen d'articuler, d'un ton qu'il espérait modérément dégoûté :

-Bon... Très bien. Depuis le temps, je devrais être habitué à ce genre de... «fantaisies» de votre part. Mais est-ce que je peux au moins savoir pourquoi vous avez jugé utile de m'en informer?

-Eh bien, parce qu'on ne voulait pas choisir notre candidat à la va-vite!

-On y réfléchissait depuis un bon moment, déjà... Et finalement, il y a bien quelqu'un qui avait retenu notre intention!

-...Et qui donc?

Silence.

Minos et Eaque lui jetèrent un regard particulièrement évocateur. Rhadamanthe ne percuta que quelques minutes plus tard.

Il contempla alors ses frères avec froideur, son expression mêlant avec complexité surprise, révolte et écœurement :

-...Kanon? Articula-t-il avec difficulté.

Prononcer son nom se révélait plus pénible que prévu.

-Évidemment! On cherchait l'originalité, je te le rappelle!

-Au début, on pensait qu'il était la personne idéale. En tout cas, sur le plan physique, on ne pouvait rien lui reprocher!

-Et on pensait que c'était un mec bien... On s'est salement plantés.

-Et puis, il faut aussi avouer que ça nous vexait un peu que tu sois le seul Spectre à pouvoir te vanter d'avoir mis un Chevalier d'Athéna dans ton pieu!

Rhadamanthe grimaça : oui, au sens propre de l'expression, c'était vrai.

Pour le reste, quelques images fort inconvenantes mettant en scène Minos, Eaque et Kanon dans un grand lit vinrent prendre place dans son esprit. Il dut faire un gros effort pour ne pas filer se fracasser le crâne sur le mur le plus proche : se représenter ses frères dans ce genre de circonstances avait déjà quelque chose de particulièrement malsain, mais s'imaginer en plus Kanon nu dans des postures des plus explicites l'avait plus chamboulé qu'il ne l'aurait cru.

Et lui avait douloureusement rappelé que de toute façon, plus jamais il ne le reverrait.

Il baissa un moment la tête : cette pensée lui avait laissé un goût atrocement amer dans la bouche. Ce ne fut qu'une fois sûr d'avoir repris une expression stoïque qu'il se décida à affronter de nouveau le regard des deux juges, et à leur adresser la parole pour la dernière fois de la journée :

-Je crois que cette conversation a duré un peu trop longtemps. Ma pause est terminée et je vois qu'aucun de nous n'est actuellement à son poste. J'y retourne avant que la situation ne devienne ingérable!

Et il se détourna rapidement d'eux, ignorant les quelques protestations qui n'avaient pas tardé à se faire entendre :

-Eh, mais attends! On t'aurait demandé l'autorisation avant, hein!

-Et puis, on s'en fout maintenant, puisqu'on veut plus jamais le voir! Eh, reviens!

Mais trop tard : Rhadamanthe, sans jeter un seul regard derrière lui, s'en était déjà retourné dans sa salle de jugement, laissant le Griffon et le Garuda dans un état d'aberration total.

D'abord stupéfait, Eaque vint caler doucement sa tête contre le cou de son aîné et marmonna :

-Dis, Mimi, tu crois qu'on l'a vexé?

«Mimi» haussa vaguement les épaules et passa une de ses mains dans la tignasse brune du Népalais, l'air songeur :

-On aurait peut-être pas dû autant insister. J'imagine qu'il essaye d'oublier tout ce qui s'est passé.

-Comment oublier? S'emporta Eaque. Tu as vu l'état dans lequel cet enfoiré a mis notre Seigneur Hadès?

-Je sais, répliqua le Griffon en grinçant des dents. Et c'est justement pour ça que dorénavant, on évitera autant de possible de parler de lui, aussi bien pour Sa Majesté que pour Rhadamanthe. On voulait juste le faire rigoler un peu, et tu as vu le résultat?

Ils se turent un moment, puis Eaque demanda de nouveau, d'un air anxieux :

-Tu crois que ça va aller?

-Ça va peut-être prendre un peu de temps, mais ça ira, répondit Minos en levant les yeux au plafond. Ne t'inquiète pas pour lui, dès qu'il aura réalisé qu'il est de nouveau libre de coucher à droite à gauche, il ne se souciera même plus de cette histoire!

Face à cette réponse, Eaque se permit enfin un nouveau sourire et le Norvégien se réjouit de ce changement, à présent persuadé que les choses iraient en s'améliorant, et ce peut-être plus vite qu'il ne le pensait.

Du moins, jusqu'à ce qu'une voix glaciale ne s'élève derrière lui :

-Seigneur Minos.

L'interpellé se figea, aussitôt parcouru d'un immense frisson. Et le Garuda lui adressa un sourire compatissant alors qu'il se tournait pour faire face à son interlocuteur : Rune du Balrog.

-Ruuuune! S'exclama Minos avec un sourire crispé. Mon secrétaire préféré, mon rayon de soleil, mon seul secours dans ce Monde cruel! Quelle bonne nouvelle viens-tu m'apporter?

Loin de se laisser amadouer, le jeune homme, les bras chargés de dossiers incomplets, jeta un regard noir à son supérieur et lui fit remarquer, le ton toujours aussi froid :

-Que vous êtes censé être en service et que les âmes en attente de jugement s'accumulent au Tribunal : serait-ce trop vous demander, que de reprendre votre poste?

Les soucis de son frère étant aussitôt passés à la trappe, Minos gonfla une de ses joues, espérant que sa tête d'enfant boudeur suffirait à attendrir son secrétaire. Mais Rune se contenta de lui lancer un regard qui signifiait «Vous me faîtes vraiment pitié, j'espère au moins que vous en avez conscience». Le Griffon poursuivit donc d'un air suppliant :

-Oh, je t'en prie, Rune! Depuis ce matin, il n'y a eu aucun jugement intéressant : pas d'assassins, pas de dictateurs, même pas de détraqués sexuels! Je bosse depuis six heures du matin et je n'ai même pas eu le temps de boire un café...

-Votre pause est terminée depuis déjà quinze minutes. Et je n'ai pas l'intention de vous remplacer éternellement.

Minos soupira de nouveau, pestant contre le Balrog décidément trop sérieux, et s'activa à chercher une solution qui pourrait lui permettre d'échapper à la corvée. Ce qui s'annonçait difficile, car Rune était depuis plusieurs jours d'une humeur absolument massacrante... Enfin, plus que d'habitude. La faute à un certain film qui avait fait le tour de l'Armée d'Hadès et qui avait rencontré un succès démesuré. Et maintenant, le jeune secrétaire devait s'attendre à n'importe quel moment à voir un spectre débarquer dans un couloir pour lui barrer la route en hurlant «You... Shall not... PASS!». (1)

Autant dire que la période était mal choisie pour jouer avec ses nerfs. Et même Minos savait qu'il y avait des limites à ne pas dépasser avec son jeune subalterne... Quoique de nombreux spectres trouvaient que son expression colérique avait quelque chose d'irrésistible. Sans doute la raison pour laquelle il était souvent la cible de plaisanteries douteuses.

Minos et Eaque eux-mêmes devaient admettre qu'ils ne se privaient pas de taquiner le Balrog, juste pour avoir le plaisir de contempler son visage furieux et ses yeux emplis de rage contenue. Parce qu'il avait beau être une tête de mule, un antisocial et un rabat-joie de classe supérieure, Rune restait quand même loin d'être désagréable à regarder.

Lueur d'intérêt dans les yeux du Griffon.

Qui jeta un rapide coup d'œil vers son frère, dans une interrogation muette. Eaque devina aussitôt ses pensées et contempla Minos avec une stupéfaction non-dissimulée, comme s'il se demandait s'il était sérieux ou non. Il l'était.

Le Garuda rapporta donc son attention sur le Balrog, qu'il détailla de la tête aux pieds (cela ne plût guère au jeune homme). Un sourire finit par se dessiner sur son visage et il eut un hochement de tête approbateur : après tout, pourquoi pas?

Rune observa tour à tour ses deux supérieurs, se demandant s'il n'était pas plus prudent de s'enfuir le plus vite possible. Il n'en eut hélas pas le temps, car les deux juges vinrent se coller contre lui, enserrant ses épaules de leurs bras, le même sourire torve plaqué sur leur visages. Le jeune homme retint de justesse un cri d'indignation et demanda, d'une voix crispée par la fureur :

-Seigneur Minos, Seigneur Eaque... Auriez-vous la bonté de m'expliquer ce qui se passe?

-Eh bien, mon cher Rune, nous avons décidé de t'écouter! Répondit Eaque en commençant à avancer, entraînant les deux autres avec lui.

-Vous vous remettez enfin au travail? S'enquit le Balrog avec soulagement.

-Au travail, tout à fait! S'exclama Minos d'un ton joyeux. Nous avons pris bien trop de retard sur une affaire très importante! Il est grand temps de l'accomplir!

Rune haussa un sourcil, hésitant entre satisfaction et surprise : depuis quand son supérieur se préoccupait du retard monstrueux qu'il prenait chaque jour sur ses dossiers?

Jugeant qu'il était plus prudent d'avoir d'abord quelques confirmations, le jeune Balrog demanda :

-Je me réjouis de cette décision, Seigneur Minos, mais les jugements d'aujourd'hui...

-Rhadamanthe s'en occupera, le coupa Eaque. Il a besoin de se changer les idées, voilà le moyen idéal de penser à autre chose.

Précisons que les juges des Enfers ne faisaient preuve de solidarité entre eux que lorsque ça les arrangeait.

-Du moment qu'ils sont effectués, je n'ai rien à redire, admit le Balrog alors qu'ils continuaient à avancer. Par contre, pourriez-vous me lâcher, maintenant? J'ai également du travail.

-Ah, mais pas question! Répliqua Minos d'un ton taquin. Tu vas venir avec nous. Je suis sûr que tu sauras te montrer très utile!

-Mais... Mes dossiers... !

-On les donnera à Valentine plus tard, il s'en chargera! Répondit Eaque en haussant les épaules. Pour l'instant, tu es la personne la plus désignée pour nous assister!

-Mais enfin! S'emporta Rune. Puis-je au moins savoir en quoi ma présence est indispensable?

Il réalisa alors que les deux juges l'avaient conduit jusqu'à l'entrée des appartements du Seigneur Eaque, qui en ouvrit la porte en sifflotant. Lieu curieux pour une réunion de travail.

-Oh, on ne saurait se priver de toi pour cette tâche!

Tout en parlant, le Garuda l'avait entraîné à l'intérieur et débarrassé de ses dossiers, qu'il jeta négligemment sur un des meubles. Le Balrog voulut protester, mais fut coupé dans son élan et manqua de pousser un cri aigüe : Minos, de son côté, s'était penché vers son oreille et afin d'y murmurer :

-Il a on-ne-peut-plus raison. Et je suis sûr que tu n'imagines même pas tout ce que l'on peut faire lorsqu'on est trois...

Et juste avant que les portes des appartements d'Eaque ne se referment, un hurlement terrible, mêlant horreur et effroi, résonna dans toute l'Anténora, restant dans la mémoire des quelques gardes présents ce jour-là comme le plus abominable cri de tourment jamais entendu en ces lieux maudits :

-HVILKEEEEEN ? ! (2)

XxXxXxX

Un peu plus tôt dans la journée, au niveau des premières marches de l'immense escalier reliant entre-eux les douze demeures sacrées et le Temple d'Athéna, on pouvait apercevoir une mini tornade bleue se diriger à grande vitesse vers la première Maison du Zodiaque.

Kiki de l'Appendix fut le premier à l'intercepter. Reconnaissant aussitôt l'homme qui se précipitait vers le Temple du Bélier, un large sourire se dessina sur le visage du disciple de Mû, qui se jeta immédiatement sur lui, s'accrochant à son bras comme à une bouée de sauvetage :

-KANON! S'exclama-t-il avec un vif enthousiasme.

Pour des raisons assez évidentes, Kiki avait une large préférence pour le cadet des Gémeaux.

En tout cas, son geste stoppa aussitôt la progression de l'ex-Marina, qui sentit que son bras s'était drôlement alourdi, ces dernières secondes. C'est donc d'abord un regard stupéfait qu'il posa sur le petit garçon agrippé à lui. Puis, légèrement calmé par la présence de l'enfant, il reprit son souffle et commença à articuler difficilement :

-Ki... Kiki.

-Ça fait tellement longtemps! Enchaîna aussitôt le petit rouquin. Les autres, ils disaient que vous étiez parti vivre avec un fou! J'commençais à croire que vous reviendriez jamais!

Et Kiki continua son monologue, ravi : maintenant que Kanon allait se réinstaller dans le Temple des Gémeaux, son maître cesserait sans doute d'y passer tout son temps libre! Et tout pourrait redevenir exactement comme avant!

Cependant, Kanon finit par l'interrompre et, toujours essoufflé, prononça lentement :

-Désolé, Kiki... Mais... Tu sais où est... Saga?

A la mention du nom de l'aîné des Gémeaux, le visage du mini-Bélier se ferma aussitôt. Ses sourcils inexistants se froncèrent et il soupira avec une mauvaise humeur non-dissimulée :

-Oh, lui... Probablement dans son Temple, vu que ça fait plus de huit jours qu'on l'a pas vu en sortir! D'ailleurs, Maître Mû, il...

Kiki s'interrompit, se rendant compte que son interlocuteur avait disparu.

Dès la fin de la première phrase, le visage de Kanon avait pris une expression profondément horrifiée et sans même attendre la suite du discours, avait repris sa course à une vitesse supérieure à la précédente. Ce fut une grosse erreur.

D'autant plus que, une fois arrivée devant la Maison du Taureau, il ne prit même pas la peine de s'arrêter pour en saluer le gardien, qui s'avançait déjà vers lui avec une joie presque palpable, les bras grand ouverts, prêts à le recevoir :

-Kanon! S'exclama-t-il de sa voix grave, mais chaleureuse. Bon retour parmi nous, mon ami! Tu... ?

-PAS LE TEMPS, ALDE' !

Et sur ces paroles très constructives, le Dragon des Mers traversa le deuxième Temple sans ralentir la cadence, continuant son ascension vers la Maison des Gémeaux. Cependant, loin d'être vexé, Aldebaran éclata d'un rire chaleureux, attendri par ce qu'il jugeait être la preuve d'un magnifique amour fraternel : à peine rentré, la seule préoccupation de Kanon était de retrouver le plus rapidement possible son cher frère! Quelle chose merveilleuse que la réconciliation!

Enfin, la vraie priorité du cadet des Gémeaux, c'était d'abord de s'assurer que son frère était encore en vie. Ensuite, il aviserait.

Il finit par arriver devant le Troisième Temple, à la fois soulagé de ne pas voir une pierre commémorative devant l'entrée et inquiet de ne pas trouver son aîné, qui normalement se serait jeté sur lui à la seconde tout en le maudissant de l'avoir laissé aussi longtemps sans nouvelles.

Malgré tout, il prit son courage (ou du moins, ce qu'il en restait) à deux mains et pénétra à l'intérieur de la bâtisse, marmonnant un timide :

-...Saga?

Seul le silence lui répondit dans l'obscurité du Temple des Gémeaux. Depuis tout ce temps, il avait oublié à quel point cet endroit pouvait être sinistre une fois déserté de toute présence humaine.

En tout cas, une chose était sûre : la pièce centrale était vide. Il tenta un vague coup d'œil dans la salle de bain (après tout, il était bien connu que Saga pouvait passer des journées entières à barboter dans la flotte en conversant avec lui-même sur sa propre perfection), mais personne ne se trouvait dans la baignoire. Kanon déglutit avec difficulté : bon sang, les gardes n'avaient quand même pas eu raison? Saga ne pouvait pas être... ?

Fort heureusement pour lui, la peur ne le déconnecta pas totalement de la réalité. En tout cas, pas assez pour ne pas distinguer un léger son en provenance de la chambre à coucher du Temple. Un son qu'il identifia comme une respiration humaine.

Soudain revitalisé et envahi d'un fol espoir, il se précipita vers la chambre sans même y réfléchir, et en ouvrit la porte d'un geste précipité, se jetant à l'intérieur de la pièce à la même vitesse que DeathMask se jetait sur une victime potentielle, et hurlant d'une voix pleine d'espérance :

-SAGA! TU ES VIVANT?

Ultime silence au sein du Temple des Gémeaux.

Oui. Saga des Gémeaux était vivant. Et même en sacré bonne santé, puisqu'il se tenait debout au centre de la pièce, une jeune personne à la longue chevelure parme, apparemment plus que consentante, étroitement serrée entre ses bras, tous deux contemplant le nouvel arrivant d'un air complètement abasourdi.

Kanon prouva une fois de plus qu'il était doté d'un excellent esprit de déduction, car il en tira aussitôt les trois conclusions les plus importantes qui s'imposaient :

1 : Saga était toujours vivant.

2 : Il semblait que le problème de compatibilité Bélier/Gémeau était enfin réglé.

3 : Il avait décidément le chic pour TOUJOURS débarquer au plus mauvais moment possible.

Enfin, cela restait à voir : au moins, les deux hommes ne s'étaient dépouillés d'aucun de leurs vêtements, ils ne paraissaient en aucun cas essoufflés ou dans un quelconque état d'effervescence, et leurs mains se trouvaient à des emplacements tout à fait raisonnables, à savoir sur les épaules de Mû et autour du cou de Saga. Les deux chevaliers, immobiles, se contentaient de le regarder, totalement décontenancés par sa présence.

Kanon, se disant que tout compte fait, il aurait préféré se trouver n'importe où plutôt qu'ici, fit discrètement un pas en arrière, en espérant que cela lui donnerait assez de temps pour filer.

Peine perdue.

Car le simple fait de voir Kanon bouger donna à Saga la confirmation qu'il attendait : ce n'était pas une hallucination. Son petit frère était bel et bien rentré.

Aussitôt, de grosses larmes commencèrent à perler au coin de ses yeux et, avant même que son cadet ne fasse le moindre geste, il déserra sa prise autour du Bélier et se précipita vers son jumeau, dans un élan de fraternité désespéré :

-KANOOOON !

La seconde d'après, c'était un Kanon légèrement sonné qui se trouvait étalé sur le sol du Temple, son grand frère allongé sur lui, le serrant dans ses bras à l'en étouffer et couvrant son visage de baisers précipités (en accomplissant l'exploit d'éviter à chaque fois les yeux, le nez et la bouche).

Kanon poussa alors un long soupir : non mais, franchement, comment est-ce que cet espèce d'imbécile heureux avait pu autant lui manquer durant son périple?

Cette interrogation existentielle s'intensifia alors que, comme il s'y était attendu, la bouche de Saga cessa d'assiéger son front et ses joues, afin de débiter le flot de questions prévisible :

-Mais enfin, où étais-tu depuis tout ce temps? Pourquoi tu ne m'as pas donné de nouvelles? Tu aurais pu m'écrire, non? Déesse, est-ce que tu vas bien? Tu es tout pâle, mon frère! Tu t'es bien nourri, au moins? Et tes yeux sont tout cernés! Ça fait combien de temps que tu n'as pas dormi? C'est de la faute de cet ignoble monstre, c'est ça? Mais qu'est-ce qu'il t'a fait? Et ta main, tu t'es blessé? Kanon, est-ce que tu...

L'ex-Général roula discrètement les yeux, jetant au passage un regard d'excuse à Mû qui, en retrait, faisait visiblement de gros efforts pour se retenir d'éclater de rire. Pas particulièrement vexé de l'abandon momentané de Saga, il observait avec tendresse la petite scène familiale qui se jouait devant lui, envoyant au passage un petit message télépathique au cadet, qui se traduisait approximativement par «Allez, n'essaye pas de me faire croire que ça te déplait tant que ça!».

Une nouvelle fois, Kanon soupira, passant à son tour ses bras autour du cou de son jumeau. Il ne l'admettrait jamais à haute voix, mais c'était bien vrai : bon sang, qu'est-ce qu'il avait pu les attendre, ces chaleureuses retrouvailles avec le crétin qui lui servait de frère!

Au bout d'un moment, profitant d'une brève pause dans le flot incessant de paroles de son frère, il jugea quand même préférable de souligner, distraitement :

-Bon, écoute, Saga. Maintenant que tu vois que je vais bien et que OUI, je suis rentré, tu pourrais peut-être me laisser me remettre debout, non?

-Ah! S'exclama l'aîné des Gémeaux, réalisant soudain que depuis le début, il écrasait son frère de tout son poids. Oui... Oui, tu as raison.

Saga finit donc par se redresser, aidant au passage son jumeau à en faire de même, le tout sans relâcher une seule seconde son étreinte :

-Très bien, commenta Kanon avec un ton semblable à celui d'un professeur particulièrement indulgent. Maintenant, pourrais-tu, s'il te plait, me lâcher pour que je puisse enfin respirer normalement?

-M-Mais enfin, Kanon! Se scandalisa l'aîné, l'air blessé. Ça fait des lustres que je ne t'ai pas vu et tu...

-Oui, je sais, frangin! Mais, vois-tu, il me semble que je ne suis pas la personne la plus désignée pour me trouver dans tes bras actuellement...

Ce ne fut, de toute évidence, qu'à ce moment-là que Saga réalisa que, depuis tout ce temps, Mû du Bélier était resté à l'arrière, dans un rôle d'observateur pas franchement déplaisant. L'aîné des Gémeaux, aussitôt pris de remords, lâcha à regrets son frère jumeau et revint aux côtés du bel Atlante, qu'il entoura de ses bras d'un air penaud :

-Je... Désolé, Mû, bredouilla-t-il. Mais, je... J'étais tellement soulagé que...

Mû ne put cette fois-ci retenir un léger rire et repoussa gentiment Saga vers son cadet avec un clin d'œil, à la grande surprise des deux Chevaliers des Gémeaux :

-Allons, il me semble clair que c'est moi qui suis de trop, pour le moment. Et je m'en voudrais de gâcher de si belles retrouvailles!

Saga ouvrit la bouche pour protester, mais un doigt fin et pâle vint se poser sur ses lèvres, taisant aussitôt ses éventuelles contestations :

-Ne t'inquiète pas. Mon Temple n'est pas si loin, libre à toi d'y passer quand tu le souhaiteras.

L'ex-Grand Pope parut encore hésiter un moment. Le Bélier laissa échapper un soupir puis, avec un bref sourire, déposa un rapide baiser sur les lèvres de Saga. Kanon haussa un sourcil, agréablement surpris :

-N'ai pas peur, murmura alors le Tibétain. Je n'ai pas l'intention de te faire attendre vingt-et-un ans, cette fois.

Sur quoi il s'éloigna rapidement, puis quitta le Temple des Gémeaux d'une démarche légère, laissant derrière lui un Kanon ricanant et un Saga qui semblait avoir atteint la félicité absolue. Le silence retomba un court instant dans la troisième Maison, le temps que Saga se remette de ses émotions et que son cadet vienne passer un bras autour ses épaules :

-Eh bien, mon cher jumeau, commença-t-il d'un air taquin. Finalement, on dirait que tu es quand même capable de te débrouiller sans moi!

-Entendre ça de la part de son petit frère, c'est presque vexant, tu sais!

-Oh, je m'attendais bien à ce qu'il y ai un peu de progrès d'ici mon retour, mais là! Ça me fait presque mal d'en arriver là, mais... félicitations, Saga!

Le visage de l'aîné se fendit de nouveau d'un sourire ému et une fois de plus, il serra son jeune frère dans ses bras, ce dernier commençant déjà à regretter ses dernières paroles. L'étreinte se poursuivit une bonne dizaine de minutes, puis Saga, le regard lumineux, se détacha de lui et lui demanda avec ravissement :

-Mais dis moi, puisque tu es de retour... Ça veut dire que toute cette histoire avec cette andouille de spectre est terminée?

Et voilà. Le sujet tant redouté avait fini par être abordé.

Et de nouveau, cette horrible impression de malaise, qui s'était vaguement calmée au cours des dernières minutes, revint l'assaillir, avec encore plus de violence que les fois précédentes alors que dans son esprit, des images qu'il aurait tant souhaité pouvoir effacer se multipliaient : des sourires arrogants déjà lointains, deux yeux dorés qui lui jetaient un regard indéchiffrable, une main pâle qui glissait sur sa peau, …

Un baiser...

-...Kanon?

L'interpellé redescendit aussitôt sur terre, secouant vivement la tête pour se débarrasser (temporairement) de ces souvenirs inconvenants. Après quoi il se força à sourire, s'exclamant d'une voix forte sinon joyeuse :

-Ouais, affaire classée! Tu n'as plus à t'inquiéter, c'est pas demain la veille qu'on reverra une Whyvern traîner dans le coin!

Mais Saga n'était pas (totalement) dupe : il était évident que quelque chose clochait dans l'attitude de son frère. Ce sourire n'était pas celui qu'il lui connaissait, il en était sûr. Et il avait la très désagréable impression que ce sale spectre n'était pas totalement étranger à ce changement.

Aussi calmement qu'il put se le permettre, il demanda :

-Kanon... Qu'est-ce qui ne va pas?

Il ne lui répondit pas immédiatement. Au lieu de ça, il baissa la tête un long moment, ses yeux trahissant une mélancolie qui ébranla totalement Saga : jamais, de toute sa vie, il n'avait vu une expression aussi triste sur le visage de son frère. Et pourtant, envers et contre tout, ce drôle de sourire, que Saga commença franchement à détester, resta plaqué sur son visage. Même lorsqu'il lui fournit enfin une réponse :

-Saga... Je ne vais pas te mentir, j'admets que toute cette histoire a... un peu mal tourné. Mais l'important, c'est que j'ai fait ce qu'on attendait de moi et que cette affaire est définitivement close. Alors, autant que possible... J'aimerais que maintenant, on évite d'en reparler. ...D'accord?

Mauvaise façon de présenter les choses. Parce que maintenant, Saga aurait tué pour avoir tous les détails de l'histoire, et ce à la seconde même. Et s'il les avait obtenu, on aurait sans doute retrouvé un cadavre atrocement démembré quelque part à Kesington.

Cependant, il n'en demanda pas plus : parce que le plus important, pour le moment, ce n'était pas d'entendre la vérité. C'était surtout effacer cette atroce douleur au fond des yeux de son frère. Aussi prit-il son mal en patience et répondit, d'un ton qu'il espérait naturel :

-Reparler de quoi?

Avec soulagement, Saga vit son frère relever enfin la tête, lui jetant un regard stupéfait : de toute évidence, il ne s'était pas attendu à ce qu'il se montre aussi indulgent sur le sujet.

Les yeux de Kanon retrouvèrent partiellement leur éclat si unique alors qu'une ébauche de sourire, cette fois-ci sincère, prenait place sur ses lèvres. Il resta ainsi un long moment, sans rien dire, se contentant de fixer son aîné avec une puissante affection. Un regard bien particulier dont Saga était le seul à bénéficier.

C'était sa façon à lui de dire «Merci, grand frère.»

-Bon, allez! On ne va pas s'éterniser ici! Il faut vite aller annoncer ton retour à notre vénérée Déesse!

-Euh... Très honnêtement, Saga, Athéna est loin d'être la première personne que j'ai envie de voir aujourd'hui.

-Ah. Oui, sans doute...

Saga ne songea même pas à le sermonner pour ce manque de respect : il éprouvait lui même une certaine animosité vis-à-vis de sa supérieure, depuis la semaine dernière.

-Alors, rendons une petite visite à Milo, il sera ravi de te revoir! Et avec un peu de chance, on ne le trouvera pas accrocher à Camus!

-Ça, ça me branche déjà plus! Admit le cadet avec un sourire un peu plus large.

-Alors, c'est parti! Direction la Maison du Scorpion!

-D'ac! Par contre, Saga...

-Qu'y a-t-il?

Silence.

-...Non, laisse tomber. C'était pas important.

Saga haussa vaguement un sourcil, puis haussa les épaules, prenant la main de son frère dans la sienne tout en l'entraînant hors du Temple.

Kanon, quant-à-lui, retint un bref soupir : non, se dit-il alors, il aurait été plutôt inconvenant de lui demander «Pourquoi tout le monde pense que t'es mort?» en ce moment. Après tout, il avait le sentiment qu'il aurait sa réponse bien assez tôt.

C'est sur cette sage décision que commença le périple des deux Gémeaux jusqu'à la demeure du Scorpion.

Faisant momentanément une croix sur son lot de soucis, Kanon considéra le Sanctuaire qu'il venait enfin de retrouver, l'agréable caresse du soleil de Grèce sur sa peau, la main de son jumeau qui serrait la sienne et l'exclamation italienne pleine d'entrain qui s'éleva du quatrième Temple lorsque son gardien les aperçut.

Kanon se permit un nouveau sourire : oui. Il se sentait mieux, maintenant.

...Mais pas autant qu'il ne l'avait espéré.

XxXxXxX

Deux semaines s'étaient écoulées.

Deux très bonnes semaines aux yeux de Pandore, qui eut enfin le plaisir de voir son frère cesser de se terrer à Elysion et reprendre sa place d'Empereur des Enfers.

Deux bonnes semaines aux yeux d'Hadès, qui trouva enfin le courage d'affronter de nouveau le regard de son peuple et fut soulagé d'y déceler toujours amour et fidélité à son égard.

Deux excellentes semaines aux yeux d'Hypnos et Thanatos, qui purent enfin chasser le Dieu squatteur de ce qu'ils considéraient comme leur espace personnel.

Et enfin, deux longues, atroces et épuisantes semaines, aux yeux des spectres personnels de Rhadamanthe.

A présent, être au service de la Whyvern semblait s'assimiler à de la torture... Ou bien à un niveau très avancé de masochisme. Les quatre concernés hésitaient encore sur la définition la plus appropriée...

Cependant, ils étaient tous d'accord sur un point : leur maître bien-aimé était devenu méconnaissable. Le fier et vaillant défenseur du Royaume des Morts n'était maintenant plus qu'un lointain souvenir : chaque matin, il arrivait au Tribunal l'air encore plus accablé que la veille et son haleine toujours plus chargée de relents d'alcool.

Et pourtant, ils auraient eu du mal à lui faire le moindre commentaire : après tout, il arrivait chaque jour à l'heure au Tribunal et assurait tous ses jugements, même s'il devait engloutir des litres de café pour y parvenir et qu'on le retrouvait souvent dans un semi-coma éthylique pendant la pause de midi. Il y eut bien quelques petits incidents, comme ce jour où il n'avait pas totalement décuvé et qu'il avait voulu envoyer un ancien tueur en série à Elysion (problème qui fut rapidement réglé), mais dans l'ensemble, on pouvait toujours le considérer comme apte à assurer sa fonction de Juge des Enfers... Pour le meilleur et pour le pire.

Rhadamanthe s'imposait, comme on s'imposerait une quelconque punition, des horaires de travail surhumains et ne quittait le Tribunal que lorsqu'il se sentait sur le point de s'écrouler de fatigue. Et en bons assistants qu'ils étaient (chose qu'ils regrettaient parfois), les quatre spectres se forcèrent à adopter le même rythme, cela étant le seul moyen qu'ils avaient trouvé pour prouver leur soutien.

Rhadamanthe s'en aperçut et bien qu'il n'en dit rien, il en fut sincèrement touché. La présence réconfortante de ses quatre secrétaires faisait d'ailleurs partie des deux raisons qui le poussaient à passer autant de temps au Tribunal... L'autre étant qu'à présent, le simple fait de rentrer chez lui et de trouver son appartement vide lui donnait envie de hurler.

Il ne pouvait s'en empêcher : à chaque fois qu'il rentrait chez lui, il avait toujours cette vague impression, ce fol espoir que quelque part dans le salon, allongé sur le canapé ou accroupi devant la bibliothèque, un Dragon des Mers se tournerait vers lui pour lui sourire.

Et à chaque fois il se retrouvait dans une pièce vide aux lumières éteintes, dans laquelle un petit représentant de l'espèce canine finissait par se précipiter, jappant joyeusement... Pour repartir en gémissant lorsqu'il constatait que la même personne manquait toujours à l'appel.

Après quoi, les nuits se déroulaient toujours de la même manière : après s'être forcé à avaler quelque chose dans le frigo dont la date de péremption n'était pas encore atteinte, il allait se jeter sur le canapé avec une bouteille, qui parfois ne suffisait même pas à tenir la soirée. Il n'était pas rare que le chiot vienne s'asseoir près de lui pour lui lécher la main. Attention qu'il repoussait toujours avec un soupir blasé.

Après ça, il était en général assez ivre pour s'offrir le luxe d'un sommeil sans rêve. Et pourtant, les premiers soirs, il avait d'abord erré dans chaque pièce, à la recherche de la moindre chose qui aurait pu prouver qu'il restait encore une trace de Kanon ici. Aussi, lorsqu'il avait découvert dans un coin de sa salle de bain une chemise qu'il n'avait pas identifié comme une des siennes, il s'était empressé de la saisir et de la porter à son visage. Pour ensuite la jeter par terre avec fureur : rien! Aucune odeur, aucune trace d'appartenance au Dragon des Mers! Comprenant rapidement qu'elle devait appartenir à Saga des Gémeaux (il avait pu constater que les deux hommes échangeaient régulièrement leurs vêtements), il fut d'abord tenté de la bruler. Hélas pour lui, il en était arrivé au stade pathétique où il lui était désormais impossible de se débarrasser d'une chose en sachant qu'elle avait un quelconque lien avec Kanon. Il s'était donc contenté de lui jeter un regard dégoûté, puis s'était jeté sur son lit, s'y laissant tomber avec lassitude, sombrant dans le néant jusqu'à la prochaine sonnerie de son réveil.

Deux semaines après, la situation n'avait guère évolué.

Et aujourd'hui, ce furent de nouveau quatre paires d'yeux inquiets qui se posèrent sur le Juge, assis à son bureau sur lequel était posée une bouteille de whisky, le visage enfoui entre ses mains à marmonner des choses incompréhensibles.

A la fin de la journée, ce fut avec un soulagement coupable que Queen, Gordon et Sylphide rentrèrent chez eux, s'inclinant devant leur maître avant leur départ tout en souhaitant du fond du cœur qu'ils le retrouveraient vivant le lendemain.

Rhadamanthe les congédia d'un geste de la main, regardant d'un air distrait les trois silhouettes disparaître dans l'immense couloir. Il nota alors avec une certaine satisfaction que, juste avant qu'ils ne quittent son champ de vision, la main du jeune Allemand s'était timidement glissée dans celle gigantesque du Minotaure, qui s'était empressé de la serrer comme si sa vie en dépendait.

Il y en avait au moins deux qui trouveraient peut-être le bonheur en ce bas Monde, se dit alors la Whyvern avec un pâle sourire. Le premier depuis des jours.

Valentine, lui, avait tenu à rester encore un peu auprès de son maître. A vrai dire, il aurait même été prêt à assurer le service de nuit pour avoir la certitude que Rhadamanthe prendrait un peu de repos, mais Rune du Balrog l'avait carrément supplié de lui laisser cette plage horaire. La Harpie, trop surprise pour contester, avait accédé à la demande de son pair, notant au passage que curieusement, le Norvégien faisait depuis quelques temps tout ce qui était possible pour que ses heures de pause ne coïncident jamais avec celles des autres juges. Affaire à creuser.

Enfin, pour l'instant, il se contenta d'assister son maître pour le classement des dossiers, de mettre un peu d'ordre dans les rapports de la journée et de préparer une tasse de chocolat chaud qu'il posa sur le bureau de Rhadamanthe.

Le Juge considéra un moment le récipient, sidéré :

-...Valentine?

-Oui, Seigneur Rhadamanthe?

-Qu'est-ce que c'est que ça?

-...Un chocolat chaud, Votre Majesté.

-En effet.

-...

-Maintenant, peux-tu m'expliquer la présence de cette tasse sur mon bureau?

Valentine se recroquevilla légèrement et marmonna, un peu honteux :

-Je me suis dit que vous apprécierez sans doute une boisson chaude après cette dure journée...

Rhadamanthe l'observa un long moment, sans rien dire. La Harpie n'eut pas le courage de soutenir ce regard et baissa aussitôt les yeux, conscient d'avoir été grillé. Et malgré tout, il entendit son maître soupirer et se saisir de la tasse, en déclarant avec résignation :

-Dis surtout que tu préfères me voir boire du chocolat plutôt que ça.

Joignant le geste à la parole, il désigna la bouteille posée un peu plus loin, déjà à moitié vide (ou à moitié pleine : mais ce n'était pas vraiment un débat dans lequel la Harpie avait envie de se lancer).

Valentine, se disant qu'il était de toute façon fichu, choisit de jouer la carte de l'honnêteté :

-Eh bien... Je dois vous avouer que ça ne me déplairait pas, Votre Majesté.

Rhadamanthe ne répondit pas et fixa longuement le contenu de la tasse, sans y toucher, mais finit par en saisir la anse et la porta à ses lèvres, laissant le liquide chaud et sucré couler lentement le long de sa gorge. Valentine lui sourit.

Et il devait admettre que ça faisait du bien.

Un quart d'heure plus tard, la tasse fut reposée sur le bureau, vide, et la Harpie la récupéra, dissimulant avec peine une expression de joie. Rhadamanthe le regarda faire, attentif au moindre de ses mouvements :

-...Valentine?

-Monseigneur? Répondit-il aussitôt.

-Écoute. Je sais que toi et les autres, vous vous faîtes beaucoup de soucis pour moi, ces derniers temps... Mais très franchement, arrêtez de vous faire du mal pour rien. Si j'ai des problèmes à régler, ce n'est pas à vous d'en subir les conséquences.

Valentine ne répondit pas tout de suite, fixant longuement la Whyvern, une tristesse indescriptible dans le fond de ses yeux pâles. Calmement, il alla classer les rapports dans un des innombrables casiers que comptaient la pièce, puis vint s'asseoir devant le bureau du Juge. Il déclara alors, d'une voix douce et claire :

-Seigneur Rhadamanthe. Nous sommes vos spectres personnels.

-Je sais.

-Vous êtes notre maître, et nous vous devons tout. Notre seul et unique but dans la vie est de vous servir...

La Harpie s'interrompit un court instant, puis croisa ses mains dans un signe de prière avant de reprendre :

-Alors, je vous en supplie, ne nous dîtes pas que nous ne devons pas nous sentir concernés par votre état!

L'espace d'un instant, Rhadamanthe crut que le jeune homme allait fondre en larmes devant lui. Mais envers et contre tout, Valentine demeura droit et fier, quoique les yeux légèrement brillants et les lèvres tremblantes :

-J-Je n'aurais pas la prétention de dire que je peux tout arranger, mais... Je vous en conjure, si je peux faire quoique ce soit pour vous aider ou vous être utile, vous devez me le dire, Votre Majesté!

Le cœur de Rhadamanthe manqua un battement, sous le coup de l'émotion : comment était-il possible qu'un être comme lui puisse disposer d'adjoints aussi formidables?

-Je..., commença le juge, encore sous le choc. Je t'en suis reconnaissant, Valentine. Mais vraiment, tu...

-Maître, je vous en supplie! Même s'il ne s'agit que de rester auprès de vous, ou simplement de vous écouter! Sachez que c'est avec joie que j'accomplirais ces tâches!

-...M'écouter? Répéta la Whyvern, dubitative.

Valentine hocha vivement la tête, le regard plein d'espoir. Rhadamanthe considéra un moment la proposition.

Il ne pouvait nier qu'à plus d'une reprise, il avait été tenté d'avouer toute la vérité sur l' «Affaire Kanon», ne serait-ce que pour soulager un peu son fardeau. Mais par peur des réactions (peur tout à fait légitime), il n'avait jamais osé dire quoique ce soit à ce sujet. Il n'avait pas particulièrement envie d'être de nouveau rejeté.

Mais Valentine était différent. La Harpie, depuis des siècles et des siècles, était toujours restée à ses côtés, approuvant la moindre de ses décisions et ne remettant jamais en cause ses principes. Il était son guerrier le plus serviable, le plus fidèle, le plus dévoué.

...Mais sa dévotion résisterait-elle à de tels aveux?

Il hésita un long moment, sous le regard suppliant de son jeune subalterne, tentant de mesurer à quel point la vénération qu'il lui portait était forte.

Incommensurable, semblaient lui crier les yeux pâles. Et Rhadamanthe dut s'avouer vaincu :

-Valentine.

-Oui, Votre Majesté?

-Tu aurais un moment à m'accorder? Un long moment, jugea-t-il utile de préciser.

-...

«Oups!», ne put s'empêcher de penser la Harpie en grimaçant : n'avait-il pas promis à son cher Sylphide, quelques heures plus tôt, qu'il ne finirait pas trop tard ce soir et qu'ils pourraient enfin s'offrir le luxe d'un dîner tranquille et d'une soirée en couple? De plus, il était persuadé qu'en ce moment même, le Basilic était déjà chez lui, à l'affut du moindre coup de sonnette.

-Je...Ehm... Maintenant? Demanda timidement le Chypriote.

-Valentine, je tiens à être franc avec toi. Ce que je m'apprête à te révéler me demande un effort considérable et si je ne trouve pas le courage de le faire ce soir, je sais que jamais je n'y parviendrai.

La Harpie se mit sérieusement à paniquer, évaluant avec soin les deux possibilités qui s'offraient à lui. Cependant, son choix fut vite fait.

«Désolé, Syl' !» se dit-il avant de relever la tête vers son maître, son regard lui assurant que oui, il était prêt à l'écouter. Rhadamanthe se sentit de plus en plus nerveux :

-Tu es sûr de toi?

-Oui, Maître.

-Tu as conscience que ce que je vais te dire est loin d'être agréable à entendre, n'est-ce pas?

-J'avais cru le comprendre, oui.

-Et que tu risques de me détester après?

-Seigneur Rhadamanthe, peu importe ce que vous allez dire ou faire, je resterai toujours votre fidèle serviteur. Soyez en assuré.

-...

-...

-Tu en es bien certain?

-Je le jure sur ma vie, Votre Majesté.

Et pour prouver ses dires, ses yeux se fixèrent dans ceux de son maître, reflétant une loyauté sans faille et prête à faire face à toute épreuve. Cela acheva de convaincre le juge.

Alors il lui raconta tout.

Son exaspération face à cette obsession que les autres manifestaient à le voir en couple, le plan qu'il avait imaginé après coup pour se venger, sa première association avec Kanon et les débuts catastrophiques de leur relation, les enjeux financiers de l'affaire, l'échec pathétique de leur première tentative, la nouvelle combine qu'il avait mis en place, la cohabitation qui en avait résulté, les sourires du Grec, le chien, les raisons du changement de comportement du Gémeau envers eux, les atrocités qu'avait subit le Seigneur Hadès et dont il était en fait le seul responsable, la fuite de Kanon et le chèque déchiré.

Un bilan qui dura une bonne heure et au cours duquel il ne fut pas interrompu une seule fois. Un monologue d'une parfaite sincérité que son interlocuteur écouta avec attention. Un discours unique en son genre qui se solda par un silence obstiné de la part de son audience.

Rhadamanthe regarda Valentine avec inquiétude. Le jeune homme n'avait pas bougé d'un centimètre depuis le début de la longue tirade. Sa bouche, par contre, s'était ouverte de plus en plus largement avec la progression du récit et ses yeux étaient si écarquillés qu'ils menaçaient à tout moment de sortir de leurs orbites. Il le fixa un long moment avec cette expression de complète incrédulité, d'ébahissement le plus total, et Rhadamanthe se mit aussitôt à regretter sa soudaine franchise, à présent persuadé qu'il avait perdu la confiance de son spectre le plus dévoué.

Et pourtant, Valentine n'eut l'air ni en colère, ni révolté, ni dégoûté. Avec une lenteur presque exagérée, sa bouche finit par se refermer et ses yeux reprirent un diamètre normal. Ses paupières se fermèrent puis se relevèrent à plusieurs reprises, après quoi il passa doucement ses mains sur son visage, écartant quelques mèches de cheveux roses qui lui étaient retombées sur le front. Une fois ce petit rituel accompli, il prit une longue respiration (Rhadamanthe retint la sienne) et demanda doucement, en désignant la bouteille de whisky :

-Est-ce que je pourrais en avoir un verre?

La demande surprit tellement le Juge qu'il ne songea pas un seul instant à la contester. Saisissant d'une main tremblante la bouteille ainsi qu'un verre qu'il ne remplit qu'à moitié, il le tendit à la Harpie :

-Merci.

-Je t'en prie.

Valentine regarda un long moment le verre, sans bouger, puis le descendit d'une traite, à la grande stupéfaction du Juge. Le Chypriote fit d'abord une légère grimace, puis prit une grande inspiration : il se sentait prêt à discuter, maintenant. Restait plus qu'à définir par quoi commencer...

Il y réfléchit un moment, puis reposa le verre sur le bureau avant de déclarer, platement :

-Une fois, j'ai traité Sa Majesté Hadès de «gros enfoiré».

Silence.

-...Pardon?

Valentine sourit machinalement :

-C'était pendant notre réincarnation précédente... Avec Queen, nous avions totalement raté une de nos missions et on avait dû faire un rapport catastrophique à Sa Majesté. Il était furieux et nous aussi. Alors, quand il a commencé à nous insulter de «misérables incompétents» et de «honte de son armée», on a craqué. Je l'ai donc traité de «gros enfoiré» et Queen a rajouté qu'il n'était qu'un «salopard» et qu'il ne voulait plus jamais être considéré comme l'un de ses enfants.

Rhadamanthe en demeura bouche-bée, se demandant un instant si Valentine n'était pas en train de lui raconter des salades. Puis il se rappela que la Harpie ne lui avait jamais menti une seule fois et qu'il n'y avait aucune raison que cela commence aujourd'hui. Mais quand même, imaginer le jeune Queen déblatérer des horreurs pareilles à leur Souverain le laissait perplexe...

-Je... Je l'ignorais, répondit-il alors.

-On ne s'en est pas vraiment vanté, fit remarquer Valentine d'un air coupable. L'affaire a été étouffée et on ne lui a pas adressé la parole pendant plusieurs mois. Et puis, on a fini par réaliser tous les trois qu'on regrettait, que ce n'était que des paroles en l'air et qu'on ne le pensait pas vraiment. Il n'y a jamais eu de suite et tout est redevenu comme avant. Alors, concernant ce que vous avez dicté au Chevalier des Gémeaux, ne soyez pas trop inquiet... Sa Majesté Hadès finira bien par oublier. Comme les autres fois.

Après quoi il se leva pour aller se remplir un verre d'eau, sa gorge étant devenue très sèche : pour lui aussi, ça avait été un aveu difficile. Mais au moins, son maître avait l'air soulagé, même si ce n'était qu'un peu. Et ça, ça suffisait à lui prouver qu'il n'y avait plus rien à regretter.

Maintenant, il allait falloir aborder le vrai problème, se dit-il en reprenant place en face de Rhadamanthe. Il but une gorgée d'eau et commença à faire un résumé mental de tout ce qu'il venait d'apprendre :

Le Kanon qu'il avait cru connaître n'avait été en réalité qu'un acteur, destiné à débarrasser Rhadamanthe de toute menace à l'encontre de sa vie de célibataire. Son comportement ignoble et ses manières atroces lui avaient été dictés par le juge et dans la vraie vie, il s'agissait apparemment d'un type formidable, quoiqu'un brin excentrique. Il n'avait jamais été réellement l'amant de son maître, mais leur relation avait pris une tournure très différente au fil du temps, et ils s'étaient finalement séparés sans obtenir une réponse concrète sur leur situation.

Le premier réflexe de la Harpie fut de regretter les horreurs qu'il avait pu dire sur le Gémeau ces dernières semaines (en même temps, comment aurait-il pu savoir?) et de se jurer de ne plus jamais faire le moindre reproche à cet homme qui s'était tant dévoué pour le bien-être de son maître.

Une fois cela fait, il essaya d'analyser un peu plus calmement la situation, et en tira immédiatement la conclusion qui s'imposait : la début de la dépression de son maître coïncidait parfaitement avec la date du départ de Kanon. Et à son humble avis, ça n'avait rien d'un hasard.

Et si ses soupçons se révélaient justifiés, cette affaire se réglerait bien plus vite que prévu.

Il prit une dernière gorgée et se remit enfin à regarder son maître :

-Votre Majesté... Me permettriez-vous de vous poser quelques questions?

-En temps normal, c'est plutôt moi qui les pose, fit remarquer le Juge avec un sourire forcé. Mais on va faire une exception pour ce soir.

Ravi de voir son Seigneur de nouveau sarcastique, signe qu'il allait un peu mieux, Valentine commença son investigation :

-Vous m'avez dit qu'au début, les rapports que vous entreteniez avec le Chevalier des Gémeaux... Ne pouvaient pas vraiment être qualifiés d'amicaux, n'est-ce pas?

-Si par là, tu sous-entends qu'on passait notre temps à souhaiter la mort de l'autre, oui.

Un couple charmant, pensa Valentine en se retenant de sourire.

-Mais quand vous avez commencé à vivre avec lui, est-ce que vous avez continué à le souhaiter?

-Euh... Non, admit Rhadamanthe comme s'il le réalisait pour la première fois.

-Et vous m'avez également dit, qu'en fin de compte, vous aviez trouvé cette cohabitation plutôt sympathique, voire agréable. Et que le Gémeau lui-même vous considérait comme son ami.

Le Juge écarquilla les yeux, surpris : il avait vraiment dit ça? ...Il allait devoir apprendre à mesurer son honnêteté, désormais.

-Eh bien... Oui, je suppose qu'on peut dire ça.

Valentine hocha lentement la tête : déjà un point d'éclairci. Au suivant!

-Ensuite, si je ne m'abuse, vous avez laissé sous-entendre à plusieurs reprises que physiquement, il ne vous laissait pas totalement indifférent.

Là, Rhadamanthe protesta. Il se leva vivement de son siège et abattit ses poings sur le bureau, faisant sursauter la Harpie :

-Je n'ai rien dit de tel! S'exclama-t-il en chassant du mieux qu'il put la soudaine chaleur qui lui montait aux joues.

-Ah désolé, Votre Majesté, mais vous avez fait plusieurs fois références à -je cite- de «jolis yeux turquoise», des «cheveux soyeux couleur océan» et même à un «corps de rêves» sur la fin.

-...

-...

-...Tu te fiches de moi?

-Je n'oserai jamais, Votre Majesté.

Rhadamanthe se rassit immédiatement et enfouit un instant son visage entre ses mains, se sentant incroyablement honteux. Bon sang, il n'avait quand même pas pu dire des choses pareilles devant son secrétaire! ...Si?

A en juger par le regard que lui jetait le jeune homme en face de lui, il en conclut que si.

«Et merde...», songea-t-il simplement.

-Disons que... Kanon n'est pas quelqu'un de désagréable à regarder, finit-il par admettre avec une scandaleuse mauvaise volonté.

-Et donc, vous reconnaissez qu'il vous plaît?

-Il ne me laisse pas «totalement indifférent», pour reprendre tes termes.

Valentine fit taire sa forte envie de rouler les yeux devant le manque d'honnêteté de son maître. Mais bon, au moins avait-il confirmé sa deuxième hypothèse.

Rhadamanthe, lui, se demandait ou le Chypriote voulait en venir : sous-entendrait-il que sa souffrance était uniquement liée à la non-satisfaction d'un désir purement corporel?

...Après tout, pourquoi pas? Personne ne pouvait contester que Kanon était un homme à la beauté déstabilisante, et il avait tout naturellement été tenté par son charme. Son attirance pour le Gémeau n'était donc que physique, rien de plus!

...Sauf que cette explication ne tenait pas la route. Et ils le savaient tous les deux.

Ce qui poussa donc Valentine à enchainer :

-Aussi, j'ai cru comprendre que Kanon des Gémeaux souffrait du rôle qu'il devait jouer. C'est bien ça?

-Il en faisait même des nuits blanches, si tu veux tout savoir.

-Donc, oui. Et vous?

-Quoi, moi?

-Est-ce que ça vous faisait souffrir de le voir dans cet état?

Rhadamanthe eut de nouveau l'air surpris, puis répondit, comme s'il s'agissait d'une évidence :

-Eh bien... Oui, un peu, forcément. C'est normal de compatir quand une personne souffre.

-Pas forcément, non.

-Que veux tu dire?

Valentine se gratta un moment la tête, à la recherche d'une bonne illustration :

-Bon, par exemple, si un jour, vous voyiez... Disons, Markino en train de souffrir, vous réagiriez comment?

Rhadamanthe le regarda bizarrement puis, visualisant l'insignifiant soldat dans son esprit, haussa les épaules :

-Je crois que je m'en moquerais.

-D'accord. Et si vous voyiez... Zélos en train de souffrir, quelle serait votre réaction?

-Là, ça me ferait plaisir.

-Naturellement.

Les deux hommes échangèrent un regard complice et eurent un sourire mauvais. Puis le juge reprit, très sérieux :

-Bon, Valentine, pourquoi tu me demandes ça?

-Je récapitule : vous vous moqueriez de voir Markino souffrir. C'est parce qu'il ne présente aucun intérêt à vos yeux.

-Je suppose que oui.

-Ça vous ferait plaisir de voir Zélos souffrir, puisque vous le détestez!

-En effet.

-Donc, ça vous faisait mal de voir souffrir Kanon parce que...

-Parce que?

Vague silence.

Les deux spectres se regardèrent un long moment, sans faire le moindre geste. Jusqu'à ce que Rhadamanthe ne comprenne enfin où Valentine voulait en venir.

La réaction ne se fit pas attendre : il se releva aussitôt et, paniqué, agita vivement une main devant lui en signe de négation :

-NON !

-Si.

-Je te dis que non! C'est totalement impossible!

-Plus cette conversation se poursuit, Monseigneur, plus je suis convaincu du contraire.

-Je n'aurais vraiment pas dû te donner du whisky!

-Ne changeons pas de sujet, s'il vous plait.

-Bon, c'était une erreur de faire appel à toi, Valentine. Tu peux rentrer chez toi, maintenant!

-Ne me forcez pas à le dire à votre place...

-Valentine, tais toi! C'EST UN ORDRE!

Et pour la première fois de sa vie, la Harpie désobéit à son maître.

Avec une simple petite phrase, de quatre mots, qui révéla enfin au grand jour ce que le juge s'obstinait à nier depuis une éternité :

-...Vous l'aimez, Votre Majesté.

Réaction immédiate de la part du Juge : de nouveau, ses poings s'abattirent sur son bureau, avec une telle violence que presque tous les objets qui y étaient posés se retrouvèrent par terre. Après quoi, il se leva, toisant la jeune Harpie avec fureur, ouvrant déjà la bouche pour lui signaler que non, il n'aimait pas cet imbécile! Que tout ceci n'avait été qu'un jeu, et ce depuis le début! Qu'il était bien content qu'il ai enfin disparu de sa vie! Et surtout, qu'il n'y avait rien, strictement RIEN entre lui et le Gémeau.

...Mais aucun son ne sortit de sa bouche.

A croire que le mensonge était décidément trop gros, même pour lui. Seul un souffle vide de sens s'échappa de ses lèvres. Et toutes ses protestations en furent du même coup anéanties.

Son cerveau lui donna la sensation de se vider, comme si toutes les pensées de ces dernières semaines s'effaçaient progressivement.

Il se rassit alors sur son siège, étrangement calmé.

Tout cela semblait complètement irréel : cette situation, cette conversation... Et enfin, le fait qu'il acceptait avec une étonnante facilité ce qu'il s'était efforcé de réfuter depuis déjà si longtemps. Une vérité qui s'imposait à présent dans son esprit, avec une simplicité désarmante :

Il aimait Kanon.

Il était tout bonnement tombé amoureux de lui.

Et il avait suffi que quelqu'un le lui dise pour qu'il accepte enfin de l'admettre.

Quelle sensation curieuse... Pouvoir enfin donner un sens à tout ce qui l'avait jusqu'à présent laissé perplexe.

Ces étranges pensées qui lui venaient à l'esprit lorsque leurs regards se croisaient, ces montées de chaleur à chaque contact qu'ils partageaient, ces sourires lumineux qui faisaient déborder son cœur de joie, ces regards un peu trop appuyés qu'il lançait au corps dénudé du Dragon des Mers, …

Ce dernier baiser...

Il l'aimait, tout simplement. Et ça lui paraissait maintenant si évident qu'il se sentit d'une stupidité affolante. Pour un peu, il en aurait éclaté de rire.

Mais la réalisation avait un impact encore trop puissant sur lui, et il se contenta de se laisser aller contre son dossier, un sourire pitoyable plaqué sur ses lèvres.

Valentine, lui, attendit. Les mains crispées sur ses cuisses, il était à l'affut de la moindre réaction de son maître, et ce sourire ne le rassurait pas du tout. Néanmoins, il lui apporta au moins une réponse claire : Rhadamanthe avait enfin accepté la vérité.

...Mais, en fin de compte, était-ce vraiment une bonne chose?

Inquiet de voir que la Whyvern ne s'était toujours pas remis de la révélation, il tenta timidement un :

-Votre Majesté...?

La tête du Juge se secoua légèrement, et il finit par se tourner pour faire face à son subalterne, et son regard débordant d'inquiétude et d'anxiété. Regard qu'il soutint du mieux qu'il le put.

Après quoi il laissa échapper un long soupir, et prononça doucement :

-Écoute, Valentine...

La Harpie se redressa aussitôt. Rhadamanthe marqua une brève pause, puis reprit :

-Ça... Ça n'a plus aucune importance, maintenant. Parce que... De toute façon, nous ne nous reverrons jamais, lui et moi. Lui, il... Il voulait mettre une fin à tout ça. Il l'a fait. Et je pense que c'est aussi bien comme ça.

Après quoi, il baissa de nouveau la tête, la déprime et le désespoir ayant repris le dessus, avec encore plus de force qu'auparavant. Car, oui, n'était-il pas encore plus atroce de réaliser qu'il avait perdu la seule personne qu'il avait sincèrement aimé dans sa vie?

Aussi ne s'était-il absolument pas attendu à la réponse de Valentine, qui lui déclara d'un ton étonnamment joyeux :

-Là, je pense que vous avez tort, Maître!

Silence.

Le juge releva progressivement les yeux, et une vague, très vague lueur se mit à naître dans le fond de ses iris dorés. Il contempla la Harpie avec incrédulité, l'invitant silencieusement à continuer. Ce que le jeune homme s'empressa de faire avec enthousiasme :

-La dernière fois que vous l'avez vu, il est parti avec le chèque que vous lui aviez donné?

Le Juge grimaça. C'était encore un souvenir dur à évoquer, même au bout de deux semaines. Aussi, pour toute réponse, il se contenta d'un bref hochement de tête.

-D'accord... Et pourtant, vous avez retrouvé ce même chèque un peu plus tard, complètement déchiré.

Nouveau hochement de tête, encore plus dépité que le précédent.

-Et qu'est-ce que vous en avez conclu?

Le Juge se tourna de nouveau vers lui, un sourire douloureux sur le visage :

-Ça me semble évident, non? Il voulait oublier que tout cela avait eu lieu. Il a donc refusé de garder le moindre lien avec moi...

-Vraiment? J'ai une théorie un peu différente.

Valentine souriait franchement, à présent. Un sourire lumineux, plein d'espoir, qui donnait à Rhadamanthe l'étrange impression que le jeune homme détenait la Vérité Absolue sur tout ce qui le concernait. Impression qui n'était peut-être pas injustifiée, d'ailleurs.

Et il voulut y croire. De toutes ses forces :

-Et quelle est elle?

Valentine pencha légèrement la tête sur le côté, les yeux pétillants de malice :

-Eh bien, qu'en refusant cet argent, il a refusé de considérer tout ce qui s'était passé entre vous n'était que du business.

Le silence retombe une fois de plus dans le bureau du juge alors que quelque part dans le couloir, une horloge sonnait vingt-deux heures. Valentine eut une soudaine pensée pour Sylphide, et ne put s'empêcher de culpabiliser : mais à présent, il était hors de question de partir avant que son Maître ne le congédie.

Et là, il n'était pas en état de le faire, cette dernière hypothèse l'ayant frappé de plein fouet. D'un côté, une partie de lui adhéra totalement à cette idée, la considéra aussitôt comme l'unique vérité, et lui hurla de prendre le premier avion pour la Grèce afin de mettre enfin un terme à toutes ses souffrances.

De l'autre, une seconde voix s'éleva dans sa tête, clamant cette fois-ci qu'il n'y avait aucune raison de se fier aux stupides hypothèses d'une personne totalement étrangère à la situation, qui lui avait probablement dit ceci dans le simple but de lui redonner le moral, et que de toute façon, jamais le Gémeau n'accepterait de le revoir.

Oui, sans doute... Mais comment lui serait-il possible de refuser l'hypothèse que, peut-être, il y avait une chance pour que tout ne soit pas terminé? ...Non. Décidément impossible d'effacer une si merveilleuse idée de son esprit!

Il prit une grande inspiration, et souffla d'un air apaisé : pour la première fois depuis ce qui lui semblait être une éternité, il se sentait... Bien. Calme. Serein.

Et ce fut même avec un sourire qu'il se tourna vers la Harpie, qui eut l'air profondément soulagé :

-Valentine?

-Oui, Monseigneur?

-Je te remercie d'être toujours aussi fidèle à tes fonctions... Et aussi d'être toujours là quand j'ai besoin de toi. Je pense que je devrais te le dire un peu plus souvent.

Rien n'aurait pu ravir davantage le jeune homme qui s'empressa de s'agenouiller devant le Juge, des larmes de joie naissant au coin de ses yeux :

-Je ne fais que mon devoir, Votre Majesté.

-Et tu le fais très bien.

-Mais, Monseigneur... Vous ai-je réellement été utile, ce soir?

Rhadamanthe n'eut aucun mal à percevoir les petites pointes d'inquiétude encore présentes dans la voix du spectre. Aussi, se disant que les gestes seraient bien plus utiles que les mots, il s'empara de la bouteille de whisky qui était restée sur le bureau et, sans regret, la laissa tomber dans la corbeille à papier :

-Ça répond à ta question?

Le sourire du Chypriote se fit encore plus large et ses yeux se mirent à briller d'émotion : enfin, le Seigneur Rhadamanthe était de retour.

Face à cela, le juge sourit à son tour et lui adressa un signe de main agacé :

-Allez, file, maintenant! Je n'ai pas particulièrement envie que Sylphide m'égorge demain!

Le sourire de Valentine se décomposa aussitôt et il jeta un vague coup d'œil à sa montre, dépité :

-Je crains qu'il ne soit trop tard, Votre Majesté. Sauf que c'est moi qu'il va tuer...

-Je t'écris un mot d'excuse? Proposa le Juge avec un air compatissant.

-Je crois hélas que ça n'aura aucune utilité.

-Tu veux un conseil?

-... Je vous demande pardon?

-C'est de ma faute si tu es resté aussi tard. La moindre des choses, c'est que je t'apporte à mon tour mon aide.

Valentine haussa un sourcil, pris d'une soudaine curiosité :

-Je vous écoute.

-Eh bien, j'ai entendu dire que ça plairait beaucoup à Sylphide de...

Le reste de cette phrase passera sous silence, par respect de la vie privée de Valentine.

Qui en demeura stupéfait, les bras pendant mollement de chaque côté de son corps, et le visage écarlate :

-Où... Où avez vous entendu ça?

-Désolé, mes sources sont strictement confidentielles.

-...

-...

-...Et vous en êtes sûr?

-Absolument certain. Alors je te conseille de filer et de commencer à y réfléchir maintenant, parce que l'heure tourne et que je souhaite vous retrouver tous les deux demain matin. Vivants, de préférence.

Ils se toisèrent encore un moment, puis Valentine finit par s'incliner, son visage toujours teinté d'un beau rouge carmin :

-Bon... Eh bien, dans ce cas, je prends congé, Monseigneur.

-Très bien. Alors passe une bonne nuit, Valentine.

La Harpie s'efforça d'ignorer le possible sous-entendu, et s'inclina une nouvelle fois avant de s'éloigner, puis de sortir du bureau, tiraillé par deux pensées : la première étant de savoir si l'aide qu'il avait apporté à son Seigneur suffirait à arranger la situation. La seconde consistant à se demander où est-ce qu'il allait bien pouvoir trouver du sirop de chocolat à une heure pareille... (3)

Et lorsqu'il n'entendit plus les bruits de pas de Valentine dans le couloir, Rhadamanthe se releva, avec l'impression d'avoir enfin les idées claires.

Il avait encore toute une foule de choses à faire, ce soir : déjà, finir de classer les dossiers d'aujourd'hui. Ensuite, rentrer chez lui pour nourrir le chien, auquel il avait fini par s'attacher. Puis cadenasser son armoire à alcool pendant un bout de temps, par mesure de sécurité. Et enfin, rassembler tout son courage pour mettre au point une ultime tentative, sa dernière chance de donner du sens à toute cette histoire et de peut-être, espérer pouvoir un jour contempler de nouveau une longue chevelure bleutée qui lui manquait tant... Et pour ça, il allait devoir faire appel à toute sa bravoure.

Prenant de nouveau une grande inspiration et redressant enfin le dos, il s'avança d'un pas fier vers la sortie de son bureau et s'appuya un instant contre la porte, soudain pris d'un léger rire.

Il releva la tête, fixant un point invisible au plafond, et avant de quitter la pièce, ne put se retenir de sourire :

-Crétin... , s'insulta-t-il sans la moindre indulgence. Il t'aura fallu des millénaires pour trouver l'amour de ta vie. Et seulement quelques semaines pour le perdre...

XxXxXxX

Deux semaines s'étaient également écoulées au Sanctuaire.

Au cours desquelles la nouvelle du soudain retour de Kanon avait rapidement fait le tour du Domaine Sacré. Et avait évidemment déclenché son lot de réactions au sein de la Chevalerie.

La Déesse Athéna, ravie de pouvoir compter de nouveau l'ex-Dragon des Mers parmi ses gardes du corps (à croire que quatre-vingt huit guerriers protecteurs, ce n'était pas suffisant), l'avait fait convoquer dès le lendemain de son arrivée. Le cadet des Gémeaux, d'abord touché par un tel empressement de sa supérieure à le revoir, eut bien vite des soupçons quant aux vrais motifs de cette audience. Soupçons qui se trouvèrent justifiés lorsque la Déesse, au milieu des «Bienvenue!» et des «Bon retour parmi nous, chevalier!», trouva le moyen de lui faire remarquer qu'elle était sans nouvelles de son cher oncle Hadès depuis plus de trois jours et qu'elle aurait fort apprécié de savoir s'il y était pour une quelconque raison. Kanon avait refoulé autant que possible une violente sensation de malaise et avait rétorqué qu'il ne voyait absolument pas le rapport avec lui. Et persuadé que plus jamais l'ancien Général n'oserait lui mentir (conviction douteuse), Saori Kido en resta à cette explication, rassurée de pouvoir reprendre contact avec son oncle deux semaines plus tard.

Milo, de son côté, avait été si ravi par le retour de son meilleur ami qu'il avait accompli l'exploit (du moins, de son point de vue) de lâcher son cher Camus toute une soirée afin de la passer avec le cadet des Gémeaux. Au grand dam de Saga, qui retrouva le lendemain matin les deux hommes à même le sol de son Temple, dans un état d'ébriété avancé, en train de chouiner dans les bras l'un de l'autre, Milo s'exclamant entre deux soubresauts «Désolé, mon vieux! Plus jamais je me ferai les ongles sur toi!» (4). Saga avait été forcé d'appeler le Verseau en renfort pour séparer les deux camarades, qui ne furent par la suite autorisés à se voir qu'en plein jour et sous la surveillance d'un adulte responsable.

Aphrodite avait bien tenté à son tour d'inviter le cadet des Gémeaux à prendre une tasse de thé, histoire de lui soutirer quelques informations croustillantes sur ses aventures aux Enfers. Invitation que Kanon déclina, prétextant qu'il aimerait d'abord recevoir quelques explications sur un «petit incident floral». A regrets, le Poisson jugea préférable de ne pas insister.

En dehors de ça, Aldebaran lui avait rendu quelques visites régulières, ainsi que Kiki qui lui avait demandé à plusieurs reprises où était passé le chien (détail que Saga n'avait pas commenté, ravi d'être enfin débarrassé de l'animal) : Kanon s'était contenté de lui répondre, avec amertume, qu'il s'était trouvé une autre maison.

Sinon, Shura et Aioros, adeptes du protocole, avait pris la peine de descendre le saluer et lui souhaiter un bon retour. Aiolia, lui, l'avait croisé par hasard dans l'escalier zodiacal au bout d'une semaine et s'était contenté d'un «Oh, salut», tandis que Shaka déclara qu'il ne s'était même pas aperçu de son absence. Kanon ne sut pas vraiment comment il devait le prendre.

Le reste du temps, son frère resta accroché à lui comme si sa vie en dépendait, craignant sans doute que son petit frère se volatiliserait de nouveau si jamais il le lâchait des yeux plus de trente secondes d'affilée. En clair, depuis deux semaines, Kanon ne s'était pas retrouvé isolé un seul instant... C'est ce que lui fit tenir le coup.

Mais, bien évidemment, cela devait bien prendre fin un jour : Milo s'en retourna auprès de son Verseau adoré, Athéna cessa de le convoquer dès qu'elle s'aperçut qu'elle n'avait plus besoin de lui, Aldebaran finit par limiter ses visites au Temple des Gémeaux... Et ce n'était plus qu'une question de temps avant que Saga ne le quitte à son tour.

Ce qui se produisit d'ailleurs ce jour-ci.

Kanon, cela avait pu être prouvé à maintes occasions, était loin d'être imbécile et savait plutôt bien se servir de ses yeux : aussi, lorsqu'il se rendit compte que, alors qu'il lisait tranquillement dans la pièce centrale du Temple, Saga faisait les cent pas dans un coin en lui jetant des coups d'œil coupables toutes les cinq minutes, il comprit rapidement que quelque chose clochait. Et qu'apparemment, son aîné n'était pas particulièrement disposé à lancer lui-même la conversation.

Aussi Kanon poussa-t-il un soupir résigné, posa son livre par terre et se tourna vers Saga, souriant :

-Grand frère?

L'ex-Grand Pope sursauta violemment et s'arrêta aussitôt de tourner en rond, se tournant vers son jumeau avec un sourire gêné :

-Qu'y a-t-il, Kanon?

-Eh bien, commença le cadet d'un ton faussement innocent, j'ai comme l'impression que quelque chose ne va pas... Comme si, curieusement, tu voulais me dire un truc.

«Grillé!» aurait presque pu se lire sur le visage de Saga, qui devint soudain bien pâle :

-Mais qu'est-ce que tu racontes, Kanon?

-Je dois la jouer plus direct? Okay : j'en ai ma claque de te voir jouer au rat en cage depuis une heure alors dépêche-toi de dire ce que tu as à dire sinon, c'est dans ta gueule que mon bouquin finira!

La fameuse, voire légendaire diplomatie du Dragon des Mers : il avait eu treize ans à sa disposition pour la mettre au point.

Et face à ça, l'aîné dut se résigner à avouer les raisons de son trouble, non sans adopter un air particulièrement honteux :

-Bon... Écoute, Kanon.

-Je t'écoute, Saga.

-Je... Je suis allé voir Mû ce matin, pendant que tu étais avec Milo et Aldebaran.

-Et après?

Saga déglutit avec difficulté, puis se gratta nerveusement la joue :

-On a discuté un long moment et... On s'est aperçu que, maintenant que les guerres saintes sont terminées... Eh bien, il n'est plus réellement nécessaire de rester dans nos temples respectifs...

-Et ensuite?

-Tu... Tu as pu remarqué que Shura vit chez Aioros, maintenant. Et que Milo s'est carrément incrusté dans le Temple du Verseau.

-Et donc?

Saga baissa les yeux d'un air penaud : de toute évidence, Kanon avait parfaitement compris où il voulait en venir. Mais il souhaitait entendre son frère le lui dire clairement.

-Et Mû m'a donc proposé de...

-De?

-...De m'installer dans la Maison du Bélier. De façon... Plus ou moins permanente.

Vague silence.

Saga, n'y tenant plus, tomba immédiatement à genoux devant son frère et, sous le regard médusé de ce dernier, s'agrippa à sa taille et se mit à le serrer contre lui comme si sa vie en dépendait :

-Pardonne-moi, Kanon! J-Je n'ai absolument pas l'intention de te laisser seul, mais... Mais qu'il me le propose de lui-même, c'était si... Tellement... Alors je...

Le reste de sa tirade se transforma en un enchevêtrement incompréhensible de mots et l'ex-Général fut bien vite forcé de plaquer ses mains sur le bouche de son frère pour le faire taire. Saga s'interrompit aussitôt, surpris :

-Kanon? Marmonna-t-il contre la paume de son son frangin.

Le cadet ne répondit pas. Il se contenta de fixer un long moment l'homme à ses pieds, d'un air profondément inexpressif, puis saisit son visage entre ses mains, plantant ses yeux dans ceux de son frère :

-Saga.

-...Oui? Répondit-il timidement.

-...Je peux savoir ce que tu fous encore là?

Blanc.

-...Je te demande pardon?

Exaspéré, Kanon relâcha le visage de son frère et se laissa retomber sur sa chaise, passant une main sur ses yeux d'un air profondément las :

-Non mais je rêve! Ça fait plus de vingt ans que tu attends qu'un truc de ce genre se produise et t'es là, à pleurnicher à mes pieds! Tu devrais déjà être au Temple du Bélier, assis à sa table ou allongé dans son pieu! Alors, je me répète : qu'est-ce que tu fous encore là?

L'idée avait, certes, quelque chose d'extrêmement tentant, mais Saga resta quand même devant lui à bafouiller :

-M-Mais, Kanon...

-Mais quoi?

-Enfin, je veux dire... T-Tu ne vas pas te sentir trop seul, ici?

Une fois de plus, Kanon parut excédé et poussa un long soupir :

-Bon sang, Saga : la Maison du Bélier est à deux pas d'ici... Enfin, plutôt quatre mille marches. Si tu as envie de me voir, tu pourras le faire à n'importe quel moment! Et c'est pas comme si j'étais isolé, avec les deux hystériques du dessus!

-...Tu es sûr?

-Évidemment! Et puis franchement, ça me fera des vacances de ne plus t'entendre glousser et soupirer comme une midinette à longueur de journée !

En temps normal, Saga aurait été vexé par la remarque et ne se serait pas gêné pour donner un bon coup de poing à son insolent jumeau. Mais là, il fut plutôt rassuré de le voir de nouveau moqueur et injurieux. Il avait eu l'étrange impression que son frère n'était pas au mieux de sa forme dernièrement, mais peut-être s'était-il fait des idées...

-Tu en es bien certain? Insista-t-il une dernière fois.

-Je suis surtout certain que tu serais le dernier des abrutis si tu passais à côté d'une occasion pareille. Et que si tu ne fais pas tes bagages à la seconde, c'est moi qui balancerais tes valises par la fenêtre.

-...

-...Tes valises sont déjà faîtes, c'est ça?

-...Elles sont déjà au Temple du Bélier.

Saga se mit de nouveau face contre terre, avec le sentiment d'être le pire grand frère de toute l'histoire de l'humanité (ce qui n'était peut-être pas si faux, en prenant en compte une petite querelle, treize ans auparavant). Mais de nouveau, Kanon soupira et posa sa main sur l'épaule de son frère, avec un petit sourire :

-Alors, quel est le but de toute cette conversation, dis-moi? «A bientôt, frangin!», ça aurait largement suffi, non?

-...Je ne voulais pas que tu penses que je t'abandonne pour Mû.

Il passa une main dans ses cheveux, profondément gêné :

-Tu es mon frère. Et ça a été merveilleux de pouvoir vivre de nouveau ensemble, comme avant. Je t'aime, Kanon... Mais j'aime Mû aussi. Et maintenant que j'ai enfin des raisons de penser que ce sentiment est partagé, je ne veux pas prendre le risque de perdre un seul instant à ses côtés.

De nouveau, Kanon sourit et passa à son tour une main dans les cheveux de son frère, histoire de les ébouriffer encore plus que d'habitude :

-Alors, n'en perds pas un seul de plus et file le rejoindre, espèce d'idiot!

Le reste se passa un peu plus rapidement que Saga ne l'avait prévu, la faute à un Dragon des Mers exaspéré : voyant que son aîné s'apprêtait à lui sortir une nouvelle série d'excuses et de déclarations d'amour fraternel, il le traîna par l'oreille jusqu'à la sortie de la Maison des Gémeaux, tendant l'autre main vers le premier Temple dans un ordre muet.

Après quoi Saga resta planté un long moment sur le seuil, sans rien dire, serrant son jumeau contre lui avec force. Étreinte qui lui fut rendu après un moment d'hésitation. Ensuite, l'ex-Grand Pope lui fit mille recommandations stupides, lui promit de venir le voir souvent (à commencer par demain) et le prit dans ses bras une dernière fois avant de partir en direction de la première Maison, se retournant régulièrement pour faire de grands signes de mains à son cadet.

Et lorsque Saga eut disparu de son champ de vision, Kanon rentra à l'intérieur du Temple, dans lequel le silence et l'obscurité était de nouveau retombé.

Il haussa les épaules avec désinvolture : il n'en voulait pas à Saga. A vrai dire, il était même plutôt content de voir que cet amour jugé impossible depuis tant d'années avait enfin abouti à quelque chose de concret. Son frère allait maintenant vivre avec l'homme de sa vie, et il ne pouvait que s'en réjouir.

Mais maintenant qu'il se retrouvait de nouveau seul, les évènements des deux derniers mois lui revinrent aussitôt en mémoire, avec une telle violence qu'il dut se prendre la tête entre les mains, retenant difficilement un sifflement de douleur.

Il se rassit un moment, cherchant sa respiration et luttant pour ne pas fermer les yeux : car dès que cela se produisait, seules des orbes dorées s'imposaient dans son esprit. Au bout de trois minutes, il parvint néanmoins à se calmer et put même se relever sans trébucher. Il jeta un vague coup d'œil à la pendule du Temple, qui indiquait vingt-et-une heures, puis se dirigea vers la cuisine pour se préparer un sandwich, qu'il mangea sans enthousiasme. Après quoi, il retourna retrouver sa chaise et son livre. Mais, se rendant compte une demi-heure plus tard qu'il relisait la même phrase en boucle sans parvenir à se concentrer sur la suite, il balança l'ouvrage contre le mur avec un grognement rageur et fila en direction de la chambre, se laissant tomber sur le lit avec lassitude.

Stupide. Il était complètement stupide. Il avait toutes les raisons de se porter comme un charme, alors pourquoi se sentait-il aussi mal?

Il avait tout retrouvé : son frère, ses amis, le Sanctuaire, sa Déesse! Milo était assuré d'être heureux jusqu'à la fin de ses jours! Saga allait enfin découvrir le bonheur auprès du Bélier! Il avait le Temple des Gémeaux pour lui tout seul! Et il avait enfin mis un terme à toute cette sordide histoire de jeux de rôles!

...Ou tout du moins, il essayait de s'en convaincre.

Après tout, il avait accompli son travail jusqu'au bout, il avait respecté les moindres termes de son contrat, et il avait bel et bien fait ses adieux au Juge : tout ceci devait donc être terminé! ...Oui, mais alors, pourquoi avait-il finalement refusé son argent, première raison pour laquelle il s'était allié au projet du spectre?

Il n'avait toujours pas trouvé de réponses correctes à cette question. Mais c'était ainsi : quand le chèque s'était retrouvé entre ses mains, il avait été pris d'une sensation de dégoût, de colère et de tristesse si intense, qu'il avait ressenti un besoin vital de s'en débarrasser. D'effacer toute trace d'enjeu à ce qu'ils avaient partagé. ...Il ne le regrettait même pas.

Et pourtant, la douleur persistait.

Il se sentait si fatigué... Comme il aurait aimé s'endormir. Sombrer dans un doux et profond sommeil, et peut-être même ne pas se réveiller...

Avec des gestes lents et imprécis, il se débarrassa de son pantalon, qui tomba mollement au pied du matelas et déboutonna sa chemise, qu'il garda malgré tout sur lui, en se glissant sous les draps, les remontant jusqu'à sa tête. Au moins, Morphée eut la décence de ne pas être trop long à l'emporter dans ses bras.

Son sommeil fut d'abord paisible, et il demeura un long moment immobile, les traits de son visage détendu et sa respiration calme.

Mais bien vite, ses mains se tendirent dans le vide, cherchant à s'agripper à quelque chose d'inaccessible, à la recherche d'une présence invisible contre laquelle son corps désespérait de se serrer, d'une odeur tant désirée qui semblait s'être évaporée, d'une respiration lente et lourde qu'il avait fini par adorer.

Car oui, Kanon n'avait plus l'habitude de dormir seul. Depuis son retour, il n'avait pas passé une seule nuit loin de son jumeau, Saga.

Et pourtant, ce fut un tout autre nom qui franchit la barrière de ses lèvres, ce soir-là.

Alone she sleeps, in the shirt of man
With my three wishes clutched in her hand.

Et qu'il murmura désespérément.

The first that she be spared the pain

That comes from a dark and laughing rain...

Encore.

When she finds love

May it always stay true.

Yes I beg for the second wish I made too...

Et encore.

But wish no more!

My life you can take

To have her please just one day wake.

Et ce jusqu'à la fin de la nuit.

To have her please just one day wake.

To have her please just one day wake.

To have her please... just one day wake...

A suivre...

(1) Je blâme sans remords mes compagnons de délire SaintSeiyaesque, à cause desquels je ne peux plus regarder «la Communauté de l'Anneau» sans éclater de rire! XD

(2) «Hvilken» : Équivalent de «Hein?» ou «De quoi?» en Norvégien.

(3) Je ne sais plus ou j'avais trouvé ça, mais il y avait eu une sorte de top 50 des fantasmes relatifs à Saint Seiya : le «Valentine au chocolat» était plutôt bien placé. «smile»

(4) «se faire les ongles sur Kanon» : Remarque très fine d'un de mes amis pour me décrire le combat Milo/Kanon avant que je ne lise la saison Hadès. XD