Salut, tout le monde!

Bon, eh bien... Voilà. La fin est proche. D'ailleurs, ce chapitre clôture l'intrigue principale! (pas trop tôt, me direz-vous, depuis le temps que je laisse mariner mes chers petits dragons...) Mais ce n'est pas «The End» telle que je la souhaite... Vous trouverez plus de précisions à la toute fin du chapitre.

Sinon, comme d'hab' , quelques petites indications avant de commencer :

-Dernièrement, on m'a prévenue qu'il était interdit de répondre aux reviews à l'intérieur des chapitres : je me suis donc lancée dans le «Private Messaging»! Mais comme il est impossible d'envoyer des MP aux reviewers non-inscrits, un mot de remerciement à Zekinaa (Je suis ravie que tu accroches autant à ma fic! (par contre, sache que je ne parle pas un mot de Norvégien! XD j'ai juste trouvé «hvilken» dans un dico' , rien de plus!) En tout cas, merci d'avoir laisser une review et de m'encourager, et bonne chance pour ta progression sur le site!) et à Gemini-Fan (Merci de te répéter, ça me fait toujours autant plaisir! J'espère que cette suite et (presque) fin te conviendra aussi!).

-Je m'étais lancée un certain nombre de paris stupides en écrivant cette fic : l'un d'eux était de faire intervenir un personnage de Lost Canvas quelque part : pari réussi! (le choix du perso n'était pas innocent : je pense que la personne concernée se reconnaîtra!)

-Désolée, Pandore! Dans le fond, je ne te déteste pas... Mais franchement, tu l'as mérité!

-Un grand, un immense, un gigantesque, un TITANESQUE merci à ma chère Leyounette, pour la correction (quasi-)complète de ce chapitre : jamais je ne serais arrivée aussi loin sans toi, mon amie! Encore une fois, du fond du coeur, merci! "snif"

Sur ce, bonne lecture à tou(te)s!

Chapter 14 : Towards That Hate

Le lendemain matin, au Tribunal des Morts, une merveilleuse surprise attendait Valentine de la Harpie, Sylphide du Basilic, Gordon du Minotaure et Queen de l'Alraune : leur seigneur, Rhadamanthe de la Whyvern, semblait avoir totalement ressuscité!

Il fit son apparition au Tribunal dès la première heure, l'œil vif, les dents blanches, l'haleine fraîche, et son armure plus brillante que jamais. Plus rien à voir avec l'espèce d'ivrogne ambulant des jours précédents!

Il assura tous ses jugements avec un professionnalisme irréprochable, prit ses pauses à horaires réguliers et ne toucha pas une goutte d'alcool de la journée. Valentine crut même qu'il allait mourir de bonheur lorsque son maître lui demanda de lui faire apporter un verre d'eau en milieu d'après-midi.

Le juge en profita également pour, aussi subtilement que possible, féliciter ses spectres personnels pour leur travail quotidien (Queen en laissa échapper un petit glapissement ravi) et pour demander à Sylphide, l'air de rien, s'il avait passé une bonne soirée. Le Basilic s'était discrètement léché la lèvre supérieure et lui aurait sans doute répondu avec enthousiasme si une agrafeuse en provenance du bureau de la Harpie ne lui avait pas percuté le front. (1) Il passa le reste de la journée avec un mal de crâne atroce, mais pas un seul instant il ne se départit de son sourire, au grand dam du Chypriote.

Enfin, de toute façon, rien n'aurait pu gâcher une aussi belle journée... à un petit détail près.

Les quatre jeunes hommes n'y avaient pas réellement prêté attention au début, mais en milieu de journée, Gordon nota avec étonnement que, pendant les courts laps de temps qui séparaient chaque jugement, le juge sortait une feuille, gribouillait à maintes reprises dessus, l'air extrêmement concentré, puis la roulait en boule et la jetait dans la corbeille avec un soupir agacé. Si bien que vers dix-neuf heures, la corbeille était remplie de boules de papiers froissés, sans qu'aucun des quatre spectres personnels de Rhadamanthe n'y comprenne rien. L'espace d'un instant, ils furent bien tentés d'en extraire une ou deux, histoire de comprendre ce qu'il pouvait bien se passer dans la tête de leur maître, mais ils y renoncèrent bien vite : ceci aurait été un manque total de respect envers lui et maintenant qu'il semblait enfin s'être remis dans le droit chemin, ils n'allaient quand même pas se mettre à paniquer parce que leur Seigneur se lançait dans des essais littéraires! ...Du moins, c'est ce qu'ils se dirent le premier jour.

Car le lendemain, certes, le contenu de la corbeille à papiers était raisonnable, mais un petit tas de feuilles pouvait être distingué au milieu des rapports de jugements et des dossiers incomplets. Bien qu'intrigués, les quatre spectres ne firent aucune remarque : après tout, ils n'avaient pas à se mêler des affaires de leur maître! Et ils s'en tinrent à cette décision, même en découvrant le jour d'après que le tas avait doublé de volume.

Ce ne fut qu'au bout du quatrième jour qu'ils commencèrent sérieusement à s'interroger sur le rétablissement de leur Seigneur... Car à présent, on pouvait le voir, entre chaque jugement, faire les cent pas dans son bureau tout en relisant ses notes et en marmonnant, comme s'il était en train de réciter un texte. Il se regardait de plus en plus souvent dans le grand miroir du couloir, prenant de grandes inspirations en contemplant son reflet, comme pour se donner du courage. Le lendemain, Sylphide, abasourdi, put même l'apercevoir debout au milieu dans son bureau, en train de déclamer à voix basse, avec de grands gestes théâtraux. Le surprendre dans ce genre de poses devint alors la principale activité des spectres travaillant au Tribunal, au moins pendant les trois jours qui suivirent.

Car au bout d'une semaine, le juge mit soudainement fin à toutes ses excentricités : plus de textes sur le bord du bureau, plus de marmonnements entre chaque entretien, plus de coups d'œil discrets en direction du miroir, plus de manifestations d'art dramatique dans son bureau. Comme si tout ceci ne s'était jamais produit!

En bref, ce fut une journée de travail totalement ordinaire après une semaine des plus curieuses. Chacun estima donc que les derniers signes de folies de Rhadamanthe de la Whyvern avaient fini par s'estomper et que la vie pouvait désormais reprendre son cours normal au sein des Enfers... Mais personne n'eut le bon sens d'assimiler cela au calme avant la tempête.

Car une tempête se préparait.

Et elle se présenta au bout du septième jour, sous une forme on-ne-pouvait-plus banale : un ordre de convocation dans le bureau de la Whyvern, dont le destinataire était Rune du Balrog.

Lorsque Valentine était venu délivrer cet ordre au jeune homme, il avait eu l'impression de lui communiquer sa mise à mort. Et pour cause, lorsque le Norvégien avait reçu sa missive et une fois qu'il l'eut entièrement lu, son visage s'était décomposé à une vitesse folle et son teint était devenu si pâle que la Harpie s'était préparé à le réceptionner à tout moment, craignant qu'il ne s'évanouisse. Pourtant, le Balrog parvint à se maintenir sur ses jambes, mais c'est avec crainte et résignation qu'il se traîna jusqu'au bureau de Rhadamanthe. Et il eut l'air si terrifié lorsqu'il se retrouva devant le juge que ce dernier ne put retenir un regard inquiet.

Malgré tout, le blond prit la parole, imperturbable :

-Rune, commença-t-il sobrement. Merci d'avoir répondu aussi vite à mon appel.

L'interpellé, ne sachant pas trop ce qu'il était censé répondre, se contenta de s'incliner légèrement devant la Whyvern, le fixant comme s'il s'agissait de son bourreau. Face à cela, le juge perdit un peu de sa contenance, mais poursuivit malgré tout :

-D'après ce que j'ai pu comprendre, tu es la personne la plus désignée pour accéder à ma requête. Donc, si tu pouvais...

Le spectre s'interrompit aussitôt et contempla, effaré, le jeune Balrog qui s'était mis à trembler de tous ses membres et qui se jeta littéralement au sol, son front appuyé conte le tapis, en bafouillant d'un air terriblement nerveux :

-Seigneur Rhadamanthe! J-Je... J'ignore ce que les Seigneurs Eaque ou Minos ont pu vous dire, mais je puis vous assurer que je ne suis pas celui qu'il vous faut pour ce genre d'activités! D'ailleurs, je...

-Non, mais... Qu'est-ce que tu racontes ? !

Rune releva alors son visage, qui passa d'une pâleur maladive à un rouge écarlate. Transition inquiétante sur un être réputé des plus inexpressifs, même pour Rhadamanthe :

-V-Vous... , commença Rune d'un air égaré. Enfin, je veux dire... Pour quelle raison m'avez vous convoqué, Seigneur?

-Eh bien, c'est bien toi qu'il faut consulter pour une demande d'audience avec Sa Majesté Hadès, non?

Blanc.

Le Balrog resta un moment abasourdi, puis se remit debout en se grattant l'arrière du crâne, gêné :

-Oh! Euh... Oui, c'est moi, en effet.

-Parfait... Mais qu'est-ce que tu allais me dire au sujet de Minos et d'Eaque?

De nouveau, le visage du jeune homme se décomposa et il marmonna, l'air inexplicablement embarrassé :

-Aussi bien pour vous que pour moi... Faisons comme si vous ne m'aviez pas posé la question, voulez-vous?

Et en vue de l'expression de Rune, Rhadamanthe se dit qu'il était en effet préférable d'en rester là : il ne tenait plus vraiment à en savoir davantage.

Une fois qu'il fut sûr que l'affaire était réglée, le Balrog retrouva son froid professionnalisme et sortit son carnet, commençant à prendre des notes rapides, sans consacrer un seul regard au juge :

-Vous souhaitez une audience privée avec Sa Majesté Hadès, donc. Ce sera fait, Seigneur Rhadamanthe.

-Non.

Le jeune Norvégien releva la tête, surpris :

-...Non?

-Non. Une audience publique.

Un court silence prit place dans le bureau de la Whyvern :

-«Publique» ?

-C'est ce que j'ai dit, oui.

-Vous avez conscience que n'importe quel spectre pourra donc avoir accès à cet entretien?

-Oui. C'est mon souhait.

Rune haussa un sourcil, mais jugea préférable de ne pas contester un ordre de son supérieur : il devait bien savoir ce qu'il faisait, après tout... Du moins l'espérait-il. Il modifia quelque peu ses notes et demanda :

-Bien, je lui communiquerai votre demande. Quelle date?

-Aujourd'hui.

Nouveau silence.

Rune releva la tête et la pencha légèrement sur le côté, signalant silencieusement à Rhadamanthe qu'il venait de lui sortir une ineptie mémorable. Hélas pour lui, le juge n'hésita pas à se répéter, très clairement :

-Aujourd'hui. Aux alentours de dix-huit ou dix-neuf heures, si possible.

-M-Mais, paniqua le Balrog, Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez? Il ne m'est pas possible d'organiser une audience en si peu de temps! Et Sa Majesté Hadès refusa très certainement de...

-Il acceptera, l'interrompit le juge d'une voix tranchante.

Et bizarrement, lorsque ses yeux croisèrent le regard doré du spectre de la Whyvern, Rune n'eut aucun doute sur le fait qu'il avait raison. Et il n'eut même plus la force de contester sa demande : un juge des Enfers pouvait parfois se montrer très persuasif... Trop persuasif.

Il frissonna.

-Dans ce cas... Je m'empresse de prévenir Sa Majesté, Seigneur Rhadamanthe.

-Bien.

-Mais... Si je puis me permettre, la raison de tout cela...

Le jeune Norvégien s'interrompit un moment, éprouvant sans doute une certaine difficulté à formuler sa pensée. Mais il ne fallut pas longtemps au juge pour comprendre de quoi il en retournait. Aussi le rassura-t-il, un pâle sourire aux lèvres :

-Pas d'inquiétude, Rune : je ne serai pas accompagné, cette fois.

-Oh. Fit simplement le jeune homme, s'efforçant de ne pas paraître trop soulagé. Eh bien, je vous souhaite une agréable journée, Seigneur.

Le Balrog s'inclina une nouvelle fois devant lui, après quoi il quitta le bureau, sans pouvoir s'empêcher de se poser un tas de questions sur ce qui venait de se passer. ...Enfin, il aurait tout le temps d'en obtenir les réponses. Et il ne put repousser cette petite pointe de curiosité au fond de lui, qui lui suggérait de faire un tour à la Giudecca aux alentours de dix-huit heures.

Rhadamanthe attendit que Rune soit sorti de son bureau... Puis se laissa de nouveau tomber sur son siège en poussant un long soupir.

Voilà : plus moyen de revenir en arrière, maintenant! Valentine, sous ses ordres, allait lui même répandre la nouvelle et il estimait que la curiosité pousserait au moins la moitié des spectres d'Hadès à assister à l'évènement... Peut-être même plus. Et dans un sens, c'était exactement ce qu'il voulait.

Avec des gestes nerveux, il sortit d'un des tiroirs de son bureau la petite liasse de feuilles qu'il avait préparée avec tant de soins... Puis la déchira à plusieurs reprises, avant de jeter les lambeaux de papiers dans la corbeille.

Non, se dit-il alors. Plus de préparatifs. Plus de paroles pré-établies. Plus de mensonges avec lui-même. C'était la dernière chance qu'il lui restait, alors hors de question de la gâcher à faire les mêmes erreurs que les fois précédentes! Pas cette fois!

...Les dés étaient jetés, maintenant.

XxXxXxX

Le même jour, au Sanctuaire d'Athéna, c'était comme d'habitude un magnifique soleil qui brillait sur les douze Maisons du Zodiaque.

Une météo qui s'accordait parfaitement avec l'ambiance des lieux, qui n'avaient jamais connu auparavant une telle période de joie et de sérénité.

Et ça, même Kanon n'aurait pas eu la force de le contester. Parce que c'était une sensation curieuse, quoique très agréable, de pouvoir rester dans ce domaine sacré sans craindre à tout moment de voir un ennemi y débarquer, bien décidé à tuer la Déesse Athéna. Les Chevaliers d'Or se seraient volontiers habitués à cette situation.

En tout cas, il n'avait, pour sa part, pas eu à se plaindre de sa journée : une matinée tranquille puisqu'il ne s'était levé qu'à quatorze heures, et qu'il avait par la suite rêvassé dans la salle centrale pendant trois longues heures. Moment auquel DeathMask avait choisi de débarquer, lui proposant d'un ton joyeux de l'accompagner aux entraînements des apprentis, histoire d'en traumatiser deux ou trois. Proposition que le Gémeau avait d'abord jugé tentante, mais qu'il finit malgré tout par refuser : il y avait encore quelques personnes au Sanctuaire qui ne voyaient pas d'un très bon œil sa présence ici, pas la peine de leur donner une bonne excuse de remettre son rang de Chevalier en jeu.

Modérément déçu (il savait qu'il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour trouver un autre candidat), le Cancer s'en était retourné vers son Temple et Kanon en avait profité pour lâcher un profond soupir : parce que la véritable raison pour laquelle il avait refusé d'accompagner l'Italien, c'était tout simplement parce qu'il n'avait envie de voir personne, en ce moment.

...Enfin, pas exactement, s'avoua-t-il en passant une main sur son front.

En fait, si, il y avait bien quelqu'un qu'il aurait revu avec plaisir... Deux yeux qu'il aurait aimé croiser en se retournant... Deux bras qu'il aurait adoré sentir s'enrouler autour de son torse, comme avant... Une voix grave et quelque peu bougonne, qui prononcerait son prénom avec un curieux mélange de plaisir et d'agacement.

Oui. En ce moment, la seule personne qu'il aurait bien voulu voir, c'était...

-Kanoooon !

L'interpellé eut un violent sursaut, et eut tout juste le temps de se retourner avant que son interlocuteur ne referme ses bras autour de lui : Ah... Saga.

Comment ça, «Ah...»? Bien sûr, Saga! La voilà, la seule personne qu'il acceptait de toujours voir avec autant de plaisir! Ça ne pouvait être que son cher frère, évidemment!

Sauf que c'était faux, n'est-ce pas? ...Eh oui, même lui n'était plus en mesure de le nier, désormais : s'il aurait été faux de dire qu'il aurait préféré ne pas voir son jumeau de la journée, il était cependant convaincu qu'il ne ressentait plus autant de plaisir à entendre sa voix qu'auparavant. Et ce genre de constatation avait quelque chose de douloureux.

Mais envers et contre tout, il laissa son pâle sourire prendre place sur son visage et se mit à tapoter l'épaule de son frère. Ce genre d'étreintes ne lui procurait plus autant de réconfort, mais pas au point d'en devenir désagréable. Ça, au moins, c'était encore sûr :

-Saga... Tu ne crois pas que tu exagères un peu? On s'est vu il y a à peine deux jours, tu sais!

L'aîné eut un léger sourire d'excuse et passa sa main dans ses cheveux, à la recherche d'une quelconque excuse :

-Je sais, mais... C'est tellement étrange de ne plus vivre sous le même toit que toi, maintenant...

Ce à quoi Kanon répondit en roulant des yeux :

-Tu ne vas quand même pas me faire croire que c'est si horrible de vivre avec Mû...

Saga n'eut même pas besoin de protester : le grand sourire rêveur et idiot, qui apparaissait dès que le nom du Bélier était prononcé, s'étala sur ses lèvres avec une effrayante rapidité, et Kanon aurait pu affirmer sans mentir que son frère était à l'heure actuelle l'homme le plus heureux du Monde... Il en fallait au moins un.

Il baissa un instant les yeux, laissant échapper un soupir qu'il espérait discret... Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il réalisa que son frère était torse-nu.

Kanon cligna des yeux. Deux fois :

-T'es redevenu un exhibitionniste?

-Je vais faire comme si je n'avais rien entendu, rétorqua l'aîné des Gémeaux d'un ton pincé. Mais tu vas pouvoir, je l'espère, remédier à cette situation.

L'ex-Marina haussa un sourcil, à la fois étonné et curieux, puis invita son frère à continuer avec un hochement de tête :

-Je..., commença-t-il, un brin gêné. Je dîne avec Mû, ce soir... A l'extérieur.

-Oh, commenta le cadet d'un air agréablement surpris. T'as acheté la bague?

-Très drôle, Kanon.

Voyant que son aîné semblait atrocement nerveux, l'ex-Général jugea préférable d'arrêter là ses plaisanteries... Dommage.

-Bon, et en quoi puis-je t'aider? J'espère que tu n'as pas l'intention de me demander de garder Kiki pour la soirée!

-Non, non, le rassura aussitôt Saga. J'ai déjà demandé à Aldebaran, il a accepté avec plaisir. Je suis juste venu te demander de me rendre ma chemise, s'il te plaît. Je n'en ai plus une seule de propre!

Silence.

-...Ta chemise? Répéta alors Kanon, sans comprendre.

-Oui, ma préférée. Tu sais, celle avec les bordures noires! Précisa Saga en souriant. Je l'ai cherchée partout, sans succès! J'en ai donc conclu que c'est toi qui me l'avais empruntée. Tu peux me la rendre, maintenant?

Le silence se poursuivit, et le sourire de Saga s'affaissa en même temps que le visage de son cadet se décomposait. Le regard de l'ex-Grand Pope se fit soudain beaucoup moins chaleureux et c'est d'ailleurs avec une voix glaciale qu'il s'adressa de nouveau à son jumeau :

-Kanon?

Le plus jeune déglutit avec difficulté et releva la tête vers son frère, guettant à tout hasard si la couleur de ses cheveux n'avait pas changé : toujours bleu, sa vie n'était pas en jeu... Pour l'instant.

-...Oui? Répondit-il d'une voix hésitante.

-Tu n'imagines tout de même pas que je vais y aller en tee-shirt, n'est-ce pas?

-Non... Non, bien sûr!

-Et j'ose espérer que tu vas me rendre mon bien... Ou, en tout cas, que tu sais au moins où il se trouve.

-Oui, bien évidemment, Saga! Je te l'amènerai moi-même tout à l'heure au Temple du Bélier, ça te va?

Presque aussitôt après, l'expression de l'aîné des Gémeaux se radoucit considérablement, un léger sourire reprit place sur son visage et la vague teinte grisâtre que Kanon avait cru distinguer sur sa chevelure s'évanouit totalement. C'est donc avec un ton joyeux qu'il reprit :

-Cela me semble parfait! Eh bien, à tout à l'heure, Kanon! Dix-huit heures trente au plus tard, c'est bien compris?

-Euh...

-Compris?

Le cadet retint de justesse un frisson et hocha machinalement la tête de haut en bas, en se forçant à sourire. Cela parut convenir à Saga car, moins d'une minute plus tard, il était déjà reparti en direction du premier Temple, sans plus se soucier des éventuels problèmes de solitude de son frère : il était, hélas, bien connu que les êtres humains étaient plus solidaires dans le malheur que dans le bonheur.

Au moins Kanon put-il laisser libre cours à sa panique lorsque son frère quitta la troisième demeure zodiacale : d'un pas rapide, il se dirigea vers la chambre, en ouvrit le placard et expulsa tout son contenu sur le sol de pierre, commençant à fouiller nerveusement.

Non. Non! Non! Pourquoi fallait-il que ce soit toujours lorsque l'on cherche quelque chose qu'on ne le trouve pas? Des fois, Kanon avait vraiment l'impression que la Vie se foutait de sa gueule!

D'autant plus qu'il était persuadé de l'avoir vue il n'y a pas si longtemps que ça, cette chemise, se dit-il en renversant un nouveau tas de vêtements qu'il se mit à trier. Il y avait à peine quelques semaines, s'il se rappelait bien! Oui, il en était persuadé, maintenant! La dernière fois qu'il l'avait eue sous les yeux, c'était chez...

Oh, merde!

Kanon cessa aussitôt de gesticuler et se laissa glisser le long du mur, avec l'impression que son sang venait de se geler. Et que le temps venait de s'arrêter autour de lui. Car tous les souvenirs étaient revenus, une fois de plus.

Mais quel imbécile! De tous les endroits au monde, il avait fallu qu'il l'oublie ! Le seul où il ne voulait plus jamais revenir! ...Non. Le seul où il ne pourrait plus jamais revenir.

Peu importait, se dit-il alors en secouant la tête. Pas question de retourner là-bas! Il y avait accompli tout ce qu'il fallait y accomplir, et il savait très bien qu'y retourner était tout sauf une bonne idée! Et tant pis si pour cela, il devait se mettre à dos son seul et unique frère!

Mais avait-il seulement envie de renoncer à cette idée? ...En était-il seulement capable? Car le simple fait de s'imaginer franchir à nouveau cette porte, traverser ces pièces si familières, retrouver tous ces meubles à la fois si significatifs et si vides de sens... Ce foutu canapé, et le souvenir qu'il y associait...

Non.

Kanon se recroquevilla contre le mur et enserra ses genoux dans un geste désespéré, baissant la tête autant qu'il le pouvait : non, il ne fallait pas! Il ne devait pas...

Parce que ça n'aurait absolument aucun sens!

Parce que ça ne représenterait absolument rien, aussi bien pour l'un que pour l'autre!

Parce que c'était la meilleure solution pour empirer encore davantage les choses, si cela était encore seulement possible!

Parce que...

Ce ne fut qu'à ce moment-là que Kanon interrompit sa réflexion, pour réaliser qu'il se trouvait à présent à l'entrée du Temple des Gémeaux, une veste sur le dos et le regard obstinément tourné vers le Nord.

...Évidemment. Ce n'était pas suffisamment pathétique de se lamenter en silence depuis des semaines, il était maintenant devenu ridicule au point de sauter sur la première occasion de retour, comme s'il l'avait, sans le savoir, attendu toute sa vie. Ridicule... Peut-être, oui. Mais pas au point de nier l'évidence : il voulait le revoir.

Malgré ses résolutions, son refus de donner un sens à toute cette mésaventure, tout ce qu'il avait pu faire pour essayer de s'en détacher! Comme quoi, son fichu jumeau avait vraiment raison quand il lui disait qu'il était complètement incohérent, depuis quelques temps! ...Ou, en tout cas, encore plus que d'habitude.

Incohérent...? Sans doute. Parce qu'il n'y avait absolument rien de logique dans son cheminement de pensée alors qu'il descendait lentement l'escalier des demeures zodiacales, absolument rien de rationnel dans cette accélération de son rythme cardiaque alors qu'il concentrait son cosmos au maximum …

Absolument rien de compréhensible à cette étrange euphorie qui envahit entièrement son être alors qu'une vague d'énergie pure le traversait pour le conduire jusqu'à cet endroit qui lui avait, aussi inexplicable que cela pouvait paraître, terriblement manqué. Et qu'il chérissait désormais, de manière toute aussi insensée, davantage comme un foyer que cette saleté de Temple.

...Comme quoi, les prétextes à la con étaient souvent les meilleurs. (2)

XxXxXxX

Aussi loin qu'Hadès, le Seigneur du Royaume des Ténèbres, pouvait s'en rappeler (autant dire que ça faisait un paquet d'années à se remettre en mémoire), jamais la salle du trône n'avait été aussi animée qu'aujourd'hui.

Il n'était pourtant pas rare que cette pièce soit utilisée pour des réunions d'informations ou encore des cérémonies au cours desquelles l'intégralité de l'administration de l'autre Monde était conviée, mais jamais encore une telle effervescence n'avait pu être observée auparavant en ce haut lieu. Il fallait aussi dire que ce n'était pas tous les jours qu'un des juges d'Hadès se permettait la fantaisie d'une audience publique aux Enfers.

La nouvelle s'était d'ailleurs répandue avec une rapidité effrayante : la Divinité des Enfers avait été informée de la demande de Rhadamanthe aux alentours de quinze heures, et s'était empressée d'y accéder : sa chère Whyvern avait sans doute l'intention de lui présenter des excuses publiques, suite aux évènements de ces dernières semaines. Dans la même logique d'esprit, Pandore avait accepté de se joindre à son frère, histoire de pouvoir humilier autant que possible le juge pour tout le mal qu'ils avaient causé, lui et son ignoble ex-partenaire. Minos et Eaque, eux, s'étaient tout naturellement ajoutés à la liste, histoire de voir quel genre de conneries Rhadamanthe allait encore bien pouvoir balancer.

Moins d'une heure après, la totalité des spectres était au courant de l'entretien, et semblait avoir décidé qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que d'y assister : une fois les séances de torture terminées, la vie des serviteurs d'Hadès était bien plus monotone qu'on pouvait le croire!

On pouvait donc admirer un rassemblement massif à la Giudecca, ce jour-là, et tous attendaient avec une impatience presque déplacée de découvrir ce que la Whyvern avait à raconter : sans raison précise, ils avaient l'intime conviction que ce serait follement divertissant.

Certes.

En tout cas, ce fut dans un silence captivé et total que Rhadamanthe de la Whyvern fit son apparition dans la salle du trône. Une centaine de regards, à la fois curieux et fascinés, le suivirent durant toute sa traversée de la pièce et sa révérence face au Dieu des Enfers, devant lequel il s'inclina profondément :

-Votre Majesté, dit simplement le juge d'une voix lente et grave.

...Un peu trop lente, d'ailleurs, si on y réfléchissait. Comme s'il y avait une part de réticence dans l'attitude de Rhadamanthe. D'anticipation. En clair, un avertissement que l'échange à venir ne serait pas sans dégât, aussi bien pour lui que pour le Seigneur des Ténèbres.

Mais Hadès ne tint pas compte de l'alerte et, d'un rapide geste de la main, indiqua à son juge qu'il pouvait se relever. Et lorsque la Whyvern se tint de nouveau debout devant lui, la Divinité se redressa sur son trône et, marquant ainsi le début de l'audience, lui lança d'un ton léger et joyeux :

-Alors, tu voulais me parler, mon petit Rha...

-AH NON !

Et c'est avec ces deux mots que la tempête éclata.

Car la voix claquante du spectre fit aussitôt souffler un vent glacial parmi l'assemblée, qui en demeura tétanisée : Rhadamanthe de la Whyvern venait non seulement d'interrompre le Seigneur Hadès, mais également d'hausser la voix sur lui. En d'autres termes, il venait d'accomplir un double crime à l'encontre de son Dieu et Maître. Avec seulement deux mots. Et devant témoins.

Et pourtant, cela ne sembla absolument pas refroidir le juge, qui ignora le regard stupéfait et outré que lui lançait Hadès. Il eut même l'audace de faire un pas en avant et de continuer sur sa lancée, d'un ton particulièrement exaspéré :

-Pas de «mon petit», pas de «mon cher», pas de «mon garçon»! «Rhadamanthe» tout court, ça ira très bien! Je suis venu ici dans un but bien précis, alors pas la peine d'essayer de m'attendrir avec ce genre d'appellations stupides!

La température chuta de nouveau dans la pièce et le visage d'Hadès, déjà naturellement d'une teinte cadavérique, sembla blanchir encore davantage. Minos et Eaque, quant à eux, regardèrent leur frère comme s'il était devenu complètement fou. Théorie qu'ils furent tentés de confirmer lorsqu'il reprit la parole :

-Bon, j'avais préparé un brouillon, mais de toute façon, ça n'aurait pas servi à grand-chose. Alors, maintenant, vous m'écoutez attentivement parce que je n'ai pas l'intention de me répéter!

De nouveau, Rhadamanthe ignora la centaine de visages éberlués tournés vers lui et reprit, avec une confiance déstabilisante :

-J'en ai plus qu'assez, de voir que vous êtes persuadé d'avoir le monopole de ma vie juste parce que vous me considérez comme un fils! Et c'est bien pour cette raison que, dès le début, je n'ai pas pu supporter ces histoires de concubinages forcés! Vous n'avez pas accepté une seule seconde le fait que je veuille rester célibataire, vous m'avez forcé à rencontrer des femmes toutes plus stupides les unes que les autres, vous avez...

-Rhadamanthe..., gronda alors la voix de Pandore. Comment oses-tu parler de la sorte au Seigneur Had...

-AH, TOI, TA GUEULE !

Silence sidéré.

Une centaine de regards effarés se tournèrent vers Rhadamanthe, leurs propriétaires semblant hésiter sur la nature de l'attitude du juge : formidable preuve de courage ou acte de pure folie?

En tout cas, sa démarche porta ses fruits : Pandore, traumatisée, demeura immobile et silencieuse. Le choc avait été trop fort pour elle.

La Whyvern prit une profonde inspiration puis reprit, étonnamment serein :

-J'ai été suffisamment clair? Bien. Alors, reprenons!

Rhadamanthe se retourna et fit rapidement le tour de la pièce du regard. Dans un coin, il distingua le visage affolé de Valentine qui, ayant bien vite compris ce que son maître avait l'intention de faire, agitait frénétiquement la tête de gauche à droite pour le dissuader de continuer. Peine perdue, car la Whyvern s'empressa de s'éclaircir la gorge, avant de reprendre :

-J'ai donc décidé de me venger, en faisant croire à tout le monde que j'avais enfin trouvé le grand amour, parce que je n'en pouvais plus de TOUTES CES ABSURDITES!

Les spectres qui se tenaient le plus près de lui eurent un bref mouvement de recul (Myu tomba carrément à la renverse en essayant d'échapper à la furie du juge), tandis que les autres tentaient d'assimiler la principale information révélée par la Whyvern : comment ça, «faire croire» …?

-Je me suis alors rendu au Sanctuaire d'Athéna... Et j'ai «loué» Kanon.

Consternation au sein de l'audience, dont les participants semblèrent enfin retrouver le sens de la parole : car aussitôt, une centaine de murmures effarés s'élevèrent partout dans la pièce, comme si le sens majeur de la phrase leur avait échappé. En tout cas, cela n'empêcha pas le juge de continuer son monologue, écartant du même coup toute trace de malentendu :

-«Loué», parfaitement! Je l'ai payé pour qu'il se fasse passer pour mon amant, et vous avez tous gobé cette histoire avec une facilité déconcertante! Et je sais absolument pas pourquoi, mais ça vous a convenu! Du coup, on a fait un marché : je lui ai donné de l'argent pour qu'il devienne le fiancé idéal aux yeux de tout le monde et pour qu'il me largue par la suite, histoire d'éveiller votre pitié, pour que vous me foutiez la paix ensuite! Mais vous l'avez tellement aimé que tout m'est retombé dessus et vous m'avez tenu pour responsable de son départ!

De nouveau, tout ne fut que silence dans la salle du trône, alors que chacun commençait à réaliser toute l'ampleur de la révélation. Et tout ce qu'elle impliquait.

Si bien que rapidement, ce furent des regards emplis d'incompréhension qui se posèrent sur le juge, et qui lui firent enfin comprendre à quel point toute cette machination avait été, et ce depuis le début, profondément navrante. Il n'arrivait même plus à en vouloir aux jumeaux d'avoir éclaté de rire la première fois qu'il leur avait exposé sa démarche.

Cette douce époque où il pouvait encore voir Kanon sourire...

Il secoua vivement la tête, chassant cette pensée qui lui faisait oublier son principal objectif : maintenant qu'il était allé aussi loin, il était hors de question de s'arrêter avant d'avoir tout révélé! Aussi reprit-il, d'une voix forte et décidée :

-Alors, je l'ai re-payé, mais pour que cette fois-ci, vous ne puissiez plus le voir en peinture! Je lui ai dicté toute son attitude, de A à Z, pour qu'il vous apparaisse comme le type le plus détestable sur Terre. Pour être plus clair : aucun d'entre vous ne le connaît vraiment, puisque que je n'ai pas cessé de le faire mentir depuis qu'il est venu ici! Et ça a plutôt bien marché puisque maintenant, tout le monde a envie de le tuer dans cette salle!

Il parcourut alors la salle des yeux, scrutant silencieusement chaque spectre avec un regard qui signifiait «Osez me dire que ce n'est pas le cas!». Il n'obtint pas la moindre réaction audible. Au lieu de ça, ses collègues se contentèrent de le fixer avec obstination, cherchant encore un quelconque signe dans l'attitude de Rhadamanthe qui aurait pu leur prouver que tout ceci n'était qu'une grotesque plaisanterie. Ils n'en décelèrent hélas aucun.

Et ils furent bien forcés de prendre le juge au sérieux lorsqu'ils le virent baisser la tête d'un air profondément désespéré, alors qu'il achevait d'une voix lasse :

-...Et ça l'a fait souffrir. Tellement souffrir qu'il est parti. Et définitivement.

Et un nouveau long silence s'abattit sur l'armée du Royaume des Morts.

Mais c'était, cette fois-ci, très différent : cette absence de parole ne s'apparentait plus du tout au doute, ni au profond scepticisme qui avait envahi les spectres au début du discours. Non, cette fois, cet insoutenable silence n'était que la réalisation que tout ce que venait de leur communiquer le juge n'était que... la stricte vérité. Que toute la part de mensonges se situait en réalité dans tout ce qu'ils avaient auparavant perçu comme la réalité. C'était un coup rude, même pour un spectre.

Rhadamanthe se retourna alors, sentant une amorce de mouvement derrière lui : sur son trône, Hadès avait commencé à se relever et à s'avancer vers son juge, le teint pâle et ses mains tremblantes tendues vers lui. Tout dans son attitude démontrait qu'il espérait encore (et il était probablement le seul, désormais) que son juge lui annonce que tout ceci n'était qu'un canular, qu'il voulait juste voir la tronche qu'ils allaient tous tirer, ou encore qu'il y avait en réalité une caméra cachée dans la pièce. N'importe quoi plutôt que ça!

Avec hésitation, un petit sourire à l'adresse de la Whyvern se dessina sur son visage et il tenta, d'une voix aussi douce que possible :

-Voyons, mon petit, tu...

-Je n'ai pas terminé, alors merci de ne pas m'interrompre! Le coupa Rhadamanthe. Et avec tout le respect que je vous dois, Votre Altesse, permettez-moi de vous dire que j'en ai marre de vos conneries!

Hadès écarquilla les yeux d'une manière inquiétante et ses doigts revinrent se crisper violemment sur les accoudoirs de son trône. Cependant, il se rassit et choisit de demeurer silencieux : la situation était déjà difficilement supportable, pas question de l'aggraver en contrariant le juge.

Satisfait, Rhadamanthe reprit :

-Je finis ce que j'ai à vous dire et APRES, vous pourrez me juger si vous le souhaiter.

Il respira profondément, et se tourna vers ses collègues qui l'observaient, de nouveau effarés :

-Si malgré tout ce que je viens de vous dire, vous détestez encore Kanon, c'est votre problème! Mais à moi, il me plaît... Et je...

Il déglutit avec une certaine difficulté, puis lâcha dans un souffle :

-Et je l'aime.

Silence.

Nouveau sursaut, suivit d'un hoquet de surprise de la part d'Hadès.

Visages stupéfaits des Spectres.

Sourires incrédules se dessinant sur les lèvres d'Eaque et Minos.

Aucune réaction de la part de Pandore. Elle ne semblait pas encore s'être remise de son dernier échange avec Rhadamanthe.

Qui s'empressa de reprendre, agacé par le manque de réactions vocales de son auditoire :

-Eh bien, oui, je l'aime! Oui, je sais, je ne suis qu'un abruti qui s'est laissé prendre à son propre jeu! Mais les faits sont là : JE L'AIME, BORDEL !

La Whyvern reprit un moment sa respiration, ignora les quelques regards qui recommençaient à être échangés parmi les soldats (et qui semblaient clairement remettre en question sa santé mentale) et continua sur sa lancée, plus décidé que jamais :

-Mais en partie à cause de vous, je l'ai perdu! Alors je vais certainement avoir toutes les peines du Monde à le faire revenir, et peut-être même que ça ne marchera pas! Mais si j'y arrive, j'ai bien l'intention de rester avec lui jusqu'à la fin de mes jours.

Il reprit une bonne inspiration, puis se tourna de nouveau vers son Seigneur, qui n'avait toujours pas retrouvé la parole :

-Voila. Maintenant, je pars immédiatement pour le Sanctuaire. Vous pourrez dire tout ce que vous voudrez sur mon compte une fois que je serai parti. Mais j'aimerais autant que vous puissiez accepter cette décision, parce que...

Il s'interrompit un moment et baissa la tête, gêné, avant de grommeler la fin de la phrase :

-...Parce que vous aussi, vous avez mon affection et que je... Je ne veux pas avoir à choisir entre lui et vous. Voilà, c'était tout, au revoir.

Il termina sa dernière phrase aussi rapidement que possible et s'empressa de se détourner du Dieu des Enfers pour ne pas avoir à affronter sa réaction face à sa dernière remarque. Après quoi il se dirigea d'un pas vif vers la sortie, les spectres s'éloignant autant que possible de lui au fur et à mesure qu'il s'avançait vers les deux immenses portes qui le séparaient de son futur.

Pourtant, au dernier moment, il choisit de se retourner vers Minos et Eaque, puis de leur adresser d'un ton glacial :

-Oh, et tant que j'y pense, maintenant que les choses sont claires entre nous, un dernier avertissement : vous le touchez, je vous tue!

Et sur ces charmantes paroles (qui arrachèrent malgré tout un frisson aux concernés), il écarta les deux larges barrières de pierre et quitta la salle du trône sans se retourner, marchant d'un pas décidé, chacun des spectres le fixant attentivement jusqu'à ce qu'il quitte leur champ de vision. Et le silence retomba totalement dans la Giudecca.

Quelques minutes passèrent. Lentement, l'attroupement de soldats du Royaume des Morts commença à reprendre une forme homogène, puis à se rapprocher du trône, duquel Hadès n'avait toujours pas bougé.

Mais l'expression de son visage avait changé.

Progressivement, ses mains relâchèrent leur prise sur les accoudoirs et il finit par les croiser devant lui, ses doigts s'entremêlant dans un geste serein. Il ferma un long moment les yeux, se laissant bercer au rythme de sa propre respiration, et toute son attitude semblait être empreinte d'une profonde quiétude. Ce qui ne manqua pas de perturber ses nombreux sujets.

Mais il finit malgré tout par relever la tête et dévoiler à nouveau ses magnifiques yeux émeraude, qui firent le tour de la salle, scrutant son armée un long moment et guettant les réactions de ses fidèles guerriers.

Il leva alors les yeux au plafond, l'air en proie à une profonde réflexion, tapotant à intervalles réguliers ses doigts les uns contre les autres. Après quoi, il hocha brièvement la tête, à deux reprises, puis déclara d'une voix apaisée :

-Eh bien...

L'assemblée retint son souffle.

-...On peut dire que mon petit... Non. Que Rhadamanthe a bien grandi.

Une centaine de regards profondément choqués se posèrent sur lui, que le Seigneur du Royaume des Morts ignora avec superbe, alors qu'il se réinstallait plus confortablement dans son trône en poursuivant, un sourire lumineux aux lèvres :

-Maintenant, espérons que ce gain de maturité sera suffisant pour le récupérer...

XxXxXxX

Quelques minutes plus tard, on pouvait apercevoir Rhadamanthe de la Whyvern au pied d'un immeuble de Kensington, dans lequel il ne ressentit plus aucun malaise en entrant.

En fait, à l'heure actuelle, il ne ressentait pas grand-chose de cohérent pour quelqu'un qui venait de faire la révélation du siècle à une Divinité et à une bonne centaine de gardiens des Enfers, et qui venait probablement de tous se les mettre à dos... Pour être franc, tout ceci lui paraissait peu de choses, par rapport au nouveau défi qui l'attendait!

Il leur avait dit qu'il allait filer directement au Sanctuaire pour retrouver Kanon, et enfin le récupérer... Mais il n'en était plus à un objectif irréalisable près, n'est-ce pas? D'ailleurs, tout ce qui s'était passé ces derniers mois relevait déjà de l'improbable, à son niveau le plus élevé, alors pas question de reculer maintenant, cela aurait été trop bête!

Par contre, qu'allait-il bien pouvoir trouver, cette fois, se demanda-t-il en traversant le hall d'entrée : débarquer devant son Temple un genou à terre en lui déclamant son amour lui paraissait moyennement approprié, vu le tempérament du Dragon des Mers. Cependant, une approche trop douce n'était pas conseillée : s'il tardait trop à lui communiquer le motif de sa visite, Kanon ne perdrait pas une seconde pour s'enfuir le plus loin possible et Saga en profiterait pour l'expédier dans une autre dimension : fin peu réjouissante pour un guerrier d'Hadès! (enfin, si le Dieu des Enfers avait encore l'intention de le garder dans son armée après le scandale qu'il avait causé...)

Lui dire qu'il avait avoué toute la vérité à son Maître et qu'ils pouvaient officialiser leur relation? Le Gémeau lui rirait probablement au nez et refuserait de le croire.

Lui donner une deuxième clé de son appartement en lui signalant, l'air de rien, qu'il pouvait passer si l'envie lui prenait? Meilleur moyen de déclencher une catastrophe dans l'immeuble.

Le plaquer contre un mur et laisser son corps lui faire comprendre l'ampleur de ses sentiments? Idée tentante, mais il préférait s'en sortir indemne. A rejeter également.

Raaah, bon sang! Pourquoi les choses devaient-elles être aussi compliquées? Pourquoi ne pouvait-il pas revenir au Sanctuaire en toute simplicité, voir de nouveau les yeux de Kanon se poser sur lui, l'entendre rire aux éclats en découvrant un nouveau bouquet de fleurs à son intention...

Peut-être devrait-il en ramener? Après tout, ça ne pouvait pas empirer la situation et il avait eu l'air d'apprécier ses jonquilles, la dernière fois! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir? Il n'était pas un spécialiste, mais il savait déjà qu'il fallait à tout prix éviter les roses. En particulier les roses rouges. Exactement comme celles-ci.

Celles-ci?

Rhadamanthe secoua alors légèrement la tête et remarqua enfin avec stupeur qu'à l'autre bout du hall, se trouvait la petite femme qui s'occupait de cet immeuble, tenant dans ses mains un gigantesque bouquet de roses écarlates et souriant d'un air radieux. Jamais elle n'avait paru aussi lumineuse qu'aujourd'hui.

Bien que vaguement surpris, le juge s'avança vers la gardienne et ils échangèrent quelques salutations polies, sans que la jeune femme ne se départisse un seul instant de sa mine resplendissante. Rhadamanthe estima que le moment était peut-être bien choisi pour lui présenter des excuses suite à la grossièreté dont il avait usé lors de leur dernière conversation. Pas rancunière pour un sou, la petite femme s'empressa de le rassurer en lui disant que le passé était le passé, et que de toute façon, absolument rien n'aurait pu la mettre de mauvaise humeur aujourd'hui! A cela, la Whyvern eut l'air sans doute un peu plus étonné, car elle ajouta à son adresse :

-Well, it's all settled for you too, isn't it? (3)

Rhadamanthe la fixa un long moment, perplexe, et voulut répliquer, mais déjà son interlocutrice avait pris le chemin opposé en chantonnant, son bouquet de roses étroitement serré contre sa poitrine. Des roses si resplendissantes qu'on aurait juré voir celles du jardin d'Aphrodite...

Il secoua vivement la tête, chassant cette pensée complètement farfelue : de toute évidence, Kanon lui manquait tellement que son esprit était prêt à relier le moindre détail au Sanctuaire d'Athéna. Et ça, c'était franchement flippant, réalisa-t-il en grimpant dans l'ascenseur.

Arrivé à son étage, il était tellement pris dans ses réflexions que ce ne fut que lorsqu'il se retrouva devant la porte de son appartement qu'il réalisa qu'elle était grande ouverte et que la lumière de l'entrée était allumée.

...Bon, okay : il avait peut-être l'esprit ailleurs, ces derniers temps, mais pas au point de laisser une telle invitation à d'éventuels cambrioleurs.

Prudemment, il fit trois pas à l'intérieur de l'appartement et fit le tour de la pièce du regard : personne. Par contre, certains tiroirs du meuble de l'entrée avaient été ouverts et tous les vêtements du porte-manteau renversés sur le sol. Quant au couloir, il était jonché d'objets éparpillés, jetés nerveusement un peu partout dans la pièce. Rhadamanthe parvint alors au salon, qu'il trouva dans un état semblable, et il n'eut même pas besoin de se déplacer jusqu'à sa chambre pour savoir qu'elle avait probablement été mise sans dessus-dessous. Et toujours pas de trace de présence humaine pour le moment.

Et pourtant, ce n'était pas cela qui le perturbait. Plus encore que la tornade qui semblait être passée dans son domicile, il y avait deux détails qui ne collaient pas :

D'abord, le canidé qu'il s'était vu forcer d'adopter n'avait toujours pas fait son apparition pour le saluer.

Ensuite, et surtout, il y avait quelque chose de différent, ici, sans que cela ne soit lié au sinistre désordre. C'était... à la fois agréable... Lointain... Et étrangement familier... Une odeur bien particulière, paradoxalement légère et entêtante, dont il pensait ne plus jamais pouvoir profiter...

Une odeur qui ne pouvait appartenir qu'à un seul être...

Le juge se figea. Pas d'erreur possible :

Senteurs marines. Myrte. Olivier. Miel. Thym. Vignes. ...Térébenthine.

Son odeur.

Pendant un long moment, il se trouva incapable d'effectuer le moindre mouvement, encore trop troublé par cette constatation.

Puis, laissant progressivement son nez le guider, il déambula silencieusement dans l'appartement, à la recherche de la plus vive émanation de cet envoûtant parfum... Ce qui finit par le conduire jusqu'à sa salle de bains. Dont il ouvrit la porte d'un geste plus brusque qu'il ne l'aurait voulu. Mais sa patience avait atteint ses dernières limites et il n'aurait pu tolérer qu'un nouvel obstacle ne le sépare de ce qu'il attendait depuis, lui semblait-il, une éternité.

Car, enfin, tout ce qu'il désirait désormais se trouvait sous ses yeux :

Cette longue chevelure désordonnée d'un bleu azur qui s'agita vivement lorsque son propriétaire releva la tête vers lui.

Ces yeux d'une couleur totalement unique, la plus magnifique que Rhadamanthe puisse imaginer, qui se figèrent en se plongeant dans les siens.

Ces lèvres légèrement gercées, d'abord étirées en un merveilleux sourire qui avait tant manqué au juge, qui s'entrouvrirent dans une expression d'intense confusion lorsque les deux hommes se reconnurent.

Le temps parut s'arrêter.

Car Rhadamanthe et Kanon se retrouvaient enfin, après ce qu'ils leur avaient à tous deux semblé une éternité à errer seuls sur Terre.

Mais ça n'avait plus aucune importance pour le juge désormais. Ça n'avait plus d'importance parce que Kanon était là.

Assis à même le sol, le chiot étroitement serré entre ses bras (ce dernier étant occupé à lui lécher la joue avec un enthousiasme des plus évidents), un tissu blanc dans sa main droite, le Gémeau le regardait, ses yeux exprimant une surprenante opposition : il aurait été impossible de dire si le Grec allait se jeter dans ses bras en criant de joie, ou bien s'il allait choisir de s'enfuir par la fenêtre et courir aussi vite que possible pour lui échapper.

De toute évidence, Kanon lui-même ignorait la réponse. Puisqu'il se contenta de le fixer avec obstination, bouche entrouverte, sans faire le moindre geste, comme s'il avait encore du mal à croire que tout ceci était bel et bien réel.

Puis d'articuler péniblement, après un énorme effort de volonté :

-S... Salut, Rhad... amante.

Le juge ne lui répondit pas, s'efforçant de renoncer à la tentation de fermer les yeux pour se délecter de la voix du Grec, qui prononçait de nouveau son nom sans la moindre trace de colère. Pour le moment, il ne voulait pas détacher ses yeux de cette vision qui lui semblait presque enchanteresse, et qu'il avait peur de faire disparaître en ayant la moindre réaction. Aussi demeura-t-il muet, dévorant son vis-à-vis du regard.

Kanon déglutit avec difficulté et, la voix vibrante d'émotion, continua en bafouillant un peu :

-Ben... J'avais oublié quelques affaires, alors... Je suis juste passé les récupérer.

Et pour illustrer ses propos, il leva lentement la main dans laquelle il tenait la chemise, qui traînait sur le sol de la salle de bain depuis plusieurs semaines. Rhadamanthe ne répondit rien. Aussi Kanon enchaîna-t-il, avec une touchante maladresse :

-C'est la gardienne qui m'a ouvert la porte... Aphrodite m'a encore ramené des roses, cette semaine, alors je les lui ai refilées... Elle avait l'air contente.

Le juge continua de garder le silence, ses yeux toujours rivés dans ceux du Gémeau, qui commença à perdre le peu de courage qui lui restait après son court monologue. Ils se fixèrent un long moment, sans bouger ni parler, dans une ambiance atrocement oppressante. Jamais Kanon ne s'était senti aussi mal à l'aise de toute sa vie : et pourtant, aussi contradictoire que cela puisse paraître, il était prêt à trouver le moindre prétexte pour rester ici le plus longtemps possible!

...Mais il n'en trouva pas : car Rhadamanthe se contenta de le fixer avec insistance, et le Gémeau ne parvenait pas à analyser le regard qu'il lui lançait. Le juge demeura droit et raide, la bouche obstinément close : sa posture et son attitude laissaient clairement sous-entendre que toute discussion était inutile. Puisqu'après tout, ils n'avaient plus aucune raison de s'adresser la parole, désormais.

Ce fut la seule conclusion qui s'imposa dans l'esprit de Kanon. Et cela lui fit trop mal pour qu'il ne songe à résister.

Aussi reposa-t-il le chien au sol, se relevant avec une incroyable lenteur. Le canidé se mit immédiatement à gémir, posant ses pattes sur le pantalon de son ancien maître, dans l'espoir d'attirer de nouveau son attention. Hélas, Kanon se contenta d'hausser rapidement les épaules, en se détournant : il ne se sentait plus la force de soutenir le regard du juge.

Il agita un moment la tête, indécis, puis dit finalement :

-...Bon... Eh bien...

Silence.

-...Je vais y aller, maintenant.

Toujours pas de réponse.

-Désolé de t'avoir dérangé...

Le Gémeau se décida enfin à relever les yeux, plus anxieux que jamais... Mais rien n'avait changé : Rhadamanthe le regardait encore avec cette expression insondable, sans prononcer le moindre mot, ou faire le moindre geste pour l'empêcher de partir.

Alors Kanon comprit : il avait eu tort de vouloir revenir. Le juge s'était finalement décidé à renoncer à ce «quelque chose» qui les avait autrefois liés. Et sa présence ici n'avait plus aucun sens, dorénavant.

Voilà. C'était vraiment la fin, cette fois-ci.

Le Gémeau serra les poings et secoua vigoureusement la tête pour se forcer à réagir : plus question de s'éterniser ici! Après avoir pris une grande inspiration, il marmonna un bref «au revoir...» sans regarder le juge et fit quelque pas vers la sortie, réprimant la sensation de malaise qui ne cessait de grandir en lui.

Tout irait bien! Il allait sortir de cette pièce et oublier tout ce qui venait de se passer! Il allait rentrer au Sanctuaire et reprendre enfin une vie ordinaire! Il allait...

...Nulle part, en fait.

Pour la simple et bonne réponse qu'au bout de trois pas, la main de Rhadamanthe avait agrippé son poignet. Fermement. Au point de lui faire mal.

Kanon fixa un long moment, les yeux écarquillés, cette main puissante qui l'entravait, puis lança au juge, toujours obstinément muet, un regard d'incompréhension.

Qui se transforma bientôt en un regard terrifié lorsqu'il sentit une puissante émanation de cosmos de son vis-à-vis : bon sang, le simple fait de le voir suffisait à lui donner des pulsions meurtrières, maintenant?

L'énergie dégagée finit par atteindre des proportions inquiétantes et Kanon, instinctivement, leva son autre bras pour se protéger le visage, lâchant au passage la chemise qu'il tenait dans la main, et ferma les yeux, s'attendant à tout moment à recevoir un coup.

Mais rien ne se passa.

Au bout de trente secondes, il se décida enfin à entrouvrir un œil, vaguement craintif. En fait, il ouvrit assez vite les deux yeux, lorsqu'il réalisa que la salle de bain s'était soudainement obscurcie. Considérablement obscurcie.

Sans doute à cause du choc, il mit un certain temps avant de réaliser que l'environnement dans lequel il se trouvait n'avait strictement plus rien à voir avec l'appartement du juge.

Et ce fut une expression de profonde terreur qui se dessina sur son visage lorsqu'il reconnut cette pièce : comment aurait-il pu oublier ces interminables murs de pierre noire, ce plafond qui semblait inexistant tant il était plongé dans l'obscurité, ces quelques torches aux flammes violettes qui éclairaient la pièce d'une lumière morte, et qui ravivaient ses souvenirs les plus douloureux?

Comment aurait-il pu oublier le corridor de la Giudecca?

Paniqué, Kanon se tourna vers le juge et lui lança un regard plein d'incompréhension : pourquoi lui faisait-il subir ça?

-Rhadamanthe..., commença-t-il d'une voix tremblante.

Il s'apprêtait à lui demander ce qu'il lui arrivait, mais seul un petit cri de surprise s'échappa de ses lèvres lorsque le juge le tira derrière lui jusqu'à la salle du trône, dont il ouvrit l'une des deux portes d'un geste brusque.

A l'instant où les deux hommes pénétrèrent dans la pièce, les quelques voix qu'on pouvait y entendre se turent aussitôt, laissant place à un silence total et oppressant. Kanon releva alors la tête et vit ses craintes se confirmer : devant lui se tenait l'armée des Spectres au grand complet, tous vêtus de leur surplis, postés de chaque côté de la salle, lui coupant toute issue. Et au fond, assis sur leurs trônes respectifs, la grande prêtresse Pandore, …

Et le Seigneur Hadès.

Aussitôt, le Gémeau sentit tous les regards se poser sur lui et il se débattit vivement, espérant que Rhadamanthe finirait par le lâcher. Sans succès. Et le juge avançait toujours, le traînant derrière lui jusque devant le Dieu du Royaume des Morts.

Non, il ne voulait pas revivre ça! Il ne voulait plus sentir ces yeux brillants de haine le détailler avec dégoût et révulsion! ...Il ne voulait pas que ce soit Rhadamanthe qui lui inflige cela.

Sauf que quelque chose clochait.

En effet, parce que si, effectivement, tous les regards étaient braqués sur lui, il n'y décelait pas la moindre trace de haine, ni même de mécontentement : plutôt une profonde surprise, une sorte d'anticipation et quelque chose qui ressemblait à de la... Sympathie? Pas moyen d'analyser ça clairement, mais une chose était sûre : c'était un nouveau regard qui était fixé sur lui. Sans préjugés. Sans préavis. Sans a priori.

Comme si c'était la première fois qu'ils le rencontraient.

...Mais qu'est-ce qu'il se passait ici, enfin? Il doutait fort que trois semaines aient suffi à effacer ses torts aux yeux de l'armée des Enfers, de même qu'il paraissait très peu probable qu'une violente crise d'amnésie ait frappé la totalité du peuple du Royaume Souterrain! Alors, mince, est-ce que quelqu'un allait enfin se décider à lui expliquer dans quelle galère il s'était encore fourré?

La réponse lui parvint plus vite qu'il ne l'aurait pensé.

En fait, à l'instant même où, une fois arrivé devant le Seigneur des Ténèbres, le juge relâcha son poignet pour serrer sa main dans le sienne. Le Gémeau lui jeta un regard interloqué et tenta une nouvelle fois de libérer, en vain, sans que Rhadamanthe ne lui prête la moindre attention.

A ce moment-là, la Whyvern releva la tête et fixa son Dieu et Maître droit dans les yeux, avec une assurance déroutante. Après quoi il déclara d'une voix forte :

-Voilà, on va enfin pouvoir faire les présentations.

Aussitôt, l'ex-Marina cessa de se débattre et jeta un regard stupéfait au spectre, dont le visage était toujours aussi impassible. De sa main libre, il désigna son «prisonnier», sans lâcher des yeux le Dieu du Royaume des Morts :

-Lui, c'est Kanon... Le vrai, ce coup-ci.

Le cœur du Gémeau rata un battement et ce ne fut que grâce à un immense effort qu'il parvint à ne pas tomber à genoux après la courte phrase du juge.

Qui enchaîna immédiatement, toujours sans le regarder :

-Kanon, je te présente le Seigneur Hadès, Sa Majesté Pandore... Et la bande de crétins qui me servent de collègues.

Il n'y eut ni protestations outrées, ni crises de colère, ni même de regards réprobateurs. Juste une centaine de visages tournés vers eux, en silence, visiblement très désireux de voir ce qui allait se passer à présent.

Et de toute évidence, c'était une réponse que Kanon attendait également.

Alors, Rhadamanthe se décida donc enfin à regarder le Gémeau, plongeant ses yeux dans les siens avec une intensité déroutante. Désarmante. Hypnotisante.

A tel point que Kanon ne se rendit même pas compte que le juge était venu saisir son autre main, tout en se rapprochant de lui, lui imposant encore davantage ce puissant regard, alors qu'il prononçait avec lenteur cette phrase que le Gémeau n'avait même pas osé imaginer :

-Kanon, j'ai envie que... tu reviennes vivre avec moi... Pour de vrai, cette fois... Parce que...

L'assemblée retint son souffle.

Hadès s'avança sur son trône, dévorant la scène des yeux.

Minos et Eaque croisèrent leurs doigts.

Valentine joignit ses mains dans une prière muette.

Pandore continua de buguer.

Kanon regarda le juge, sans comprendre.

Et Rhadamanthe, après une profonde inspiration, lui apporta enfin toutes les réponses qu'il avait tant cherchées. Espérées. Redoutées.

La vérité s'imposa enfin :

-Parce que je t'aime.

Et le silence retomba dans la salle du trône, en même temps qu'une tension sans précédent s'était instaurée parmi les spectateurs.

S'il avait été possible d'illustrer la délectation à l'état pur, Rhadamanthe n'aurait pas hésité à proposer le spectacle qu'il avait en ce moment-même devant lui. Et qu'il résuma aux deux grands yeux brillants qui le contemplaient avec incrédulité et contradiction, mêlant peur et contenance, bonheur et désarroi, ravissement et dégoût, colère et apaisement, dans un enchevêtrement complexe de sentiments qui lui donnait une délicieuse sensation de vertige.

Car ce regard était pour lui. Il était à l'origine de cette incroyable confusion, et les yeux du Dragon des Mers, à cet instant, ne voyaient que lui. N'appartenaient qu'à lui. Et jamais de toute sa longue existence, il n'avait possédé de plus fabuleux trésors.

Ni de plus éphémères.

Car bien vite, ce fascinant kaléidoscope d'émotions perdit de son intensité, jusqu'à ce que la seule chose qu'il puisse distinguer dans les deux iris turquoise se résume à un vide, profond et total, de sensations.

Ce ne fut qu'à ce moment précis que Rhadamanthe réalisa réellement ce qu'il venait d'avouer à Kanon. Et son corps se glaça devant l'inquiétante absence de réaction de cet homme qu'il avait toujours connu impulsif et passionné.

L'attente n'y fit rien : le Gémeau continua à le regarder, le visage inexpressif. Les minutes passèrent sans que rien ne se passe, laissant l'assemblée dans un état d'anticipation inquiétant, comme si quelqu'un avait trouvé amusant d'enclencher «pause» au moment crucial d'un film à suspense.

Si bien que le juge, de plus en plus inquiet, se vit forcer de lui dire, avec un sourire un peu gêné :

-C'est drôle... Tu vois, je pensais que je n'arriverais jamais à le dire...

Kanon continua de le fixer, sans le moindre changement. Rhadamanthe poursuivit donc, de moins en moins assuré :

-Mais, en fait... Ce n'était pas si compliqué.

Le Gémeau persista dans son silence, mais ses yeux semblèrent retrouver partiellement leur éclat naturel, cette petite lueur qui plaisait tant à Rhadamanthe. Et ce fut cet unique détail qui lui donna la force de continuer, à présent prêt à tout pour faire renaître cette flamme de vie dans le regard de Kanon :

-...Par contre, si tu pouvais dire quelque chose... Parce que là, j'ai vraiment l'impression de passer pour un...

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car ce fut à ce moment que Kanon décida enfin de réagir.

Et Rhadamanthe ne put hélas pas s'en réjouir.

Cela avait bien commencé pourtant : il avait d'ailleurs su apprécier à sa juste valeur la ravissante teinte carmin qui avait soudainement envahi le visage du Gémeau. De même que cette étincelle si familière qui se ralluma dans le fond de ses yeux.

Il fut cependant bien moins ravi lorsqu'en guise de réponse, Kanon libéra une de ses mains de son emprise et serra son poing avec force, pour le lever d'un geste vif et l'abattre violemment sur une des joues du juge.

Le choc fut si puissant que Rhadamanthe manqua de s'effondrer, retrouvant maladroitement son équilibre après avoir titubé un moment. Le Gémeau ne manquait hélas pas de poigne et il fallut un petit moment avant que le juge ne reprenne le contrôle total de ses sens. (ce qui ne l'empêcha pas de voir clairement Pandore redescendre sur terre devant la scène, puis d'entendre un hurlement de terreur poussé par Valentine et deux vifs éclats de rire lâchés par ses frères) Après quoi, il put de nouveau focaliser son attention sur Kanon, lui jetant un regard incrédule, puis inquiet lorsqu'il se rendit compte que le Gémeau semblait sur le point de le tuer.

Dents serrées, poings fermés, iris enflammés et corps agité de tremblements nerveux : n'importe qui aurait pu le prendre pour un psychopathe, à cet instant. Et ayant connaissance du passé peu glorieux de l'ex-Général, Rhadamanthe commença sérieusement à craindre pour sa vie.

Aussi, lorsque que Kanon leva de nouveau les bras vers lui, quelle ne fut sa surprise lorsqu'au lieu de s'abattre de nouveau sur son crâne, deux mains bronzées vinrent agripper ses cheveux, tandis que leur propriétaire plaquait son corps contre le sien, fermant les yeux à la seconde suivante.

Rhadamanthe eut alors une étrange impression. Celle de retrouver une délicate saveur, qu'il pensait avoir déjà oublié, et qui semblait à présent envahir ses lèvres.

Ce délicieux petit goût de sel, qu'il redécouvrait avec ravissement.

Le juge écarquilla alors les yeux et, se remémorant que ce goût si particulier ne pouvait appartenir qu'à un seul être, réalisa enfin ce qu'il se passait :

Kanon était en train de l'embrasser.

Kanon, chevalier d'Or des Gémeaux, ex-Général en chef des troupes de Poséidon, et accessoirement l'amour de sa vie, était en train de l'embrasser. Jamais il n'aurait cru cela encore possible, vu la façon dont leur dernier baiser s'était terminé, mais c'était bel et bien les mains de Kanon qu'il sentait glissér dans ses cheveux, et ses lèvres se presser de plus en plus contre les siennes.

Face à cela, la réaction du juge fut assez rapide : hors de question de perdre une seule seconde à se demander pourquoi les Dieux lui accordaient un tel présent, décida-t-il en passant d'un geste possessif ses bras autour de la taille du Gémeau, le serrant contre lui comme si sa vie en dépendait. Et bien qu'il eût normalement fallu traverser le Mur des Lamentations à quelques mètres pour y accéder, Rhadamanthe avait la conviction d'avoir atteint les Champs Élysées.

Pendant environ quinze secondes.

Le temps qu'il leur fut accordé avant que ne résonne dans la salle du trône la voix la plus terrifiante que le juge puisse imaginer, qui prononça lentement d'un ton caverneux :

-Rha... da... manthe...

Les deux dragons se figèrent.

Kanon détacha aussitôt sa bouche de celle du juge, jetant un regard profondément apeuré sur sa gauche. Rhadamanthe, quant à lui, sentit un violent frisson le parcourir et finit par suivre le regard du Gémeau, le resserrant encore un peu plus contre lui.

Leur attitude était tout-à-fait compréhensible : toute personne sensée aurait réagi de la même façon devant Pandore, le visage déformé par la fureur, son trident à la main et ses yeux sombres débordant de haine.

Instinctivement, le juge resserra davantage sa prise autour de la taille de Kanon, qui n'hésita pas longtemps à renoncer à sa dignité pour agripper les épaules du Britannique.

Réaction qui lui parut plus que raisonnable lorsque la jeune prêtresse pointa son arme devant eux en articulant très lentement, la voix tremblante de rage :

-Nous devrions avoir une petite discussion au sujet de tes dernières paroles envers moi, tu veux? Je suis persuadée que nous avons beaucoup de choses à nous dire...

La suite se passa un peu trop rapidement, aussi vous est-il proposé ce petit découpage chronologique des évènements :

La totalité de l'armée des Enfers se mit à trembler devant la vision terrifiante que leur offrait leur maîtresse.

Rhadamanthe retint un nouveau frisson et se tourna vers le Dieu des Morts, le regard suppliant.

Hadès s'empressa de hocher la tête en signe d'approbation, l'œil compatissant.

La Whyvern pressa la tête de Kanon contre son torse et l'instant d'après, les deux hommes disparurent dans un éclair de lumière.

Laissant Pandore totalement incrédule, pointant stupidement son arme dans le vide.

Et le silence se fit de nouveau dans l'assemblée.

Hadès ne put alors s'empêcher de jeter un coup d'œil amusé à sa sœur, qui semblait sur le point d'exploser, marmonnant quelque chose qui ressemblait à :

-...Ils ont osé... Les sales petits... Je vais les...

Le reste se transforma en un curieux mélange de grommellements furieux et de grincements de dents (que même le Seigneur des Ténèbres ne parvint pas à décrypter) avant que la jeune femme ne hurle finalement :

-QU'ON LES RAMENE IMMEDIATEMENT !

Le tout en jetant à son frère un regard noir. Ce dernier fit de son mieux pour retenir un petit sourire et tapa à plusieurs reprises dans ses mains d'un geste nonchalant :

-Bien, bien. Fit-il en hochant paresseusement la tête. Mes chers spectres, il est de notre devoir de rattraper ces deux fugitifs et de les ramener ici, et ce le plus vite possible!

Satisfaite, Pandore retrouva son sourire hautain et, levant la tête d'un air digne, s'en retira vers sa salle de musique, rajoutant avant de s'éclipser qu'elle ne quitterait pas les lieux avant qu'on ne lui ait ramené Rhadamanthe de la Whyvern, de préférence vivant! (ne pas pouvoir lui donner le coup de grâce ôterait une grande partie du plaisir...)

Et une fois que la prêtresse des Enfers eut disparu dans son antre, Hadès s'avachit de nouveau sur son trône, agitant vaguement la main en soupirant :

-C'est bon, on peut cesser tout ce cirque, les enfants! Dépêchez-vous de rentrer chez vous avant qu'elle ne se doute de quelque chose!

Les spectres, qui avaient depuis le début compris les véritables intentions de leur maître, lui adressèrent un large sourire de remerciement et après une longue série de révérences, se retirèrent à leur tour :

-Oh, une dernière chose! Lorsque notre cher juge reprendra son poste demain, qu'on le prévienne qu'il évite à tout prix la Giudecca pour les trois... Non, disons les quatre semaines à venir : question de survie. Je compte sur vous, les garçons!

Valentine, comme toujours débordant bonne volonté, assura aussitôt qu'il s'en chargerait, et tous finirent par quitter la salle du trône. Et bien que les avis étaient parfois encore un peu mitigés concernant Kanon des Gémeaux, on obtenait chez chacun la même conclusion : tant qu'Hadès était satisfait de la tournure des évènements, aucune raison de se plaindre... Et puis, les Enfers promettaient de devenir fort distrayants, désormais!

Petit à petit, la pièce se vida, et les deux juges restants, qui avaient d'abord hésité à abandonner leur maître, finirent à leur tour par se diriger vers la sortie. Une dernière fois pourtant, Eaque se retourna pour jeter un regard passablement inquiet au Dieu des Enfers... Mais il n'y avait plus la moindre raison de se tracasser à ce sujet : Hadès s'était de nouveau affalé sur son trône, mains croisées sur son ventre, et contemplait le plafond avec un large sourire (que le Garuda jugea un peu idiot), l'air parfaitement comblé par ce à quoi il venait d'assister :

Car, malgré tous les efforts que Rhadamanthe avait pu fournir pour essayer de se soustraire à ses exigences, c'était lui qui avait fini par avoir le dernier mot : maintenant, sa chère Whyvern allait enfin goûter aux plaisirs de la vie de couple! ...Quoique, vu le couple en question...

A cette réflexion, Hadès ne put retenir un vif éclat de rire, qui finit par convaincre Minos et Eaque que finalement, toute cette histoire était définitivement réglée et qu'il n'était plus la peine de s'en faire pour leur maître. Aussi, les deux hommes quittèrent la salle, satisfaits, et entamèrent la longue remontée du couloir, essayant de faire le bilan sur tout ce qu'ils venaient d'apprendre. Bilan qui se résuma à un sourire taquin que les deux juges s'échangèrent :

-Franchement, commença Minos en levant un instant les yeux au ciel, je n'aurais jamais cru Rhadamanthe capable de se montrer encore plus malhonnête que nous!

-Et pourtant, là, il a une bonne longueur d'avance! Reconnut Eaque, l'air un brin chagriné par cette constatation. Il va vite falloir qu'on trouve un gros coup, sinon il va nous voler notre réputation!

-Ça te plaît tant que ça, d'être catalogué comme l'un des spectres les moins fiables du Royaume des Ténèbres?

-J'adore voir les gens se mettre à flipper dès que je souris : j'ai l'impression que le simple fait d'essayer de savoir ce qui se passe dans ma tête suffit à les rendre complètement cinglés!

Argument plus que valable, se dit Minos avec une mine satisfaite alors qu'ils continuaient leur avancée :

-Par contre, commenta le Griffon, à regret, je crois bien qu'on va être obligés de tirer un trait définitif sur le Dragon des Mers...

-Oui, dommage! Renchérit le Garuda avec une moue boudeuse. Ça ne suffisait pas à Rhadamanthe de nous voler la vedette, il faut en plus qu'il nous prive de notre proie... Qui était finalement un bon parti!

-Une dévotion admirable, approuva Minos en hochant la tête. En voyant tout ce qu'il a fait pour «aider» notre cher frère, tu imagines ce qu'on aurait obtenu en le payant tous les deux?

Les deux compères échangèrent un regard et poussèrent en parfaite synchronisation un soupir de déception, avant de reprendre leur route :

-Ceci dit, mon cher Minos...

-Qu'y a-t-il, Eaque?

-Eh bien, je sais que c'est définitivement fichu pour Kanon, mais... J'ai quand même une suggestion. Et je suis sûr que tu sauras l'évaluer à sa juste valeur!

Le Griffon haussa un sourcil, surpris, puis rejeta en arrière sa longue chevelure argentée, approchant son visage de celui du Népalais :

-Je suis tout ouïe.

Eaque jeta quelques coups d'œil autour de lui, faisant aussitôt fuir les quelques spectres qui étaient encore trop près d'eux : personne n'avait envie de se retrouver impliqué dans les affaires du Griffon et du Garuda, surtout vu l'état dans lequel ça avait mis le Balrog la dernière fois!

Une fois les gêneurs écartés, Eaque se mit à murmurer quelques paroles à l'oreille de son amant, dont le sourire se fit plus large à chaque seconde qui passait. Et lorsque le brun eut fini sa tirade, Minos se frottait les mains avec délectation :

-Et tu en es bien sûr?

-Absolument certain! Et puis, je sais que tu as toujours eu un petit penchant pour la crucifixion, pas vrai?

Touché, le Griffon passa avec tendresse sa main entre quelques mèches de cheveux noirs, et les deux spectres échangèrent un curieux sourire, qui mêlait douceur et intentions diaboliques de manière inquiétante. Après quoi, ils accélérèrent le pas, atteignant bien vite un petit groupe de soldats, les yeux rivés sur l'un d'entre eux, un beau jeune homme aux cheveux bruns et à la mine contrariée :

-Kagahooo, appela Minos d'une voix doucereuse en agitant vivement la main dans sa direction. Viens par là, tu veux?

-On a une proposition très intéressante à te faire! Renchérit Eaque en passant un bras autour de la taille du Bénou. Tu veux bien nous suivre jusqu'à l'Anténora, histoire qu'on en discute?

XxXxXxX

-Rentre là-dedans, vite!

Kanon ne songea même pas à protester et se laissa traîner à l'intérieur de l'appartement de Rhadamanthe, tandis que ce dernier fermait précipitamment le verrou derrière eux.

Le Gémeau, l'esprit un peu plus clair, essaya alors de comprendre comment il était arrivé jusqu'ici : son dernier souvenir précis, c'était les yeux terrifiants de Pandore qui le fixaient avec rage, et les lames aiguisées de son trident pointées vers lui, prêtes à le transpercer (après celui de Poséidon, il n'était pas particulièrement pressé de renouveler l'expérience). Puis d'un coup, une puissante, mais tendre étreinte s'était resserrée autour de lui, suivie par un éclair de lumière aveuglante. Et lorsqu'enfin, il s'était décidé à rouvrir les yeux, il se trouvait dans le couloir de l'appartement du juge, étroitement serré dans les bras de ce dernier, qui fixait la porte avec appréhension, comme s'il s'attendait à tout moment à la voir exploser, révélant une prêtresse aux yeux de psychopathe prête à les envoyer au Tartare.

Ils restèrent un long moment immobiles, sans détacher leurs yeux de la planche de bois qui semblait presque les narguer, puis Rhadamanthe articula avec difficulté :

-...Tu crois qu'on lui a échappé?

Kanon, estimant que si Pandore l'avait clairement voulu, elle n'aurait pas mis plus de cinq minutes pour les retrouver et les écharper, hésita un moment puis finit par hocher la tête. Au grand soulagement de la Whyvern, qui poussa un long soupir et desserra sa prise autour de la taille du Gémeau pour placer ses mains de chaque côté de ce visage qui lui avait tant manqué.

Ils se fixèrent un certain temps sans dire un mot, Rhadamanthe contemplant son vis-à-vis avec fascination :

-Kanon...

Le Grec haussa un sourcil à l'appel de son nom, mais ne répondit rien, se contentant de regarder fixement le juge. Qui lui sourit en retour avant de poser ses lèvres sur les siennes. Enfin, ce geste lui était autorisé! Enfin, il pouvait le considérer comme naturel! Enfin, Kanon reconnaissait ses sentiments, et les acceptait.

...Ou, tout du moins, c'était ce qu'il avait cru jusqu'à présent.

SBAM !

Le bruit provoqué par le poing du Gémeau contre le crâne de Rhadamanthe résonna dans tout l'appartement, bien vite suivi par celui que produisit la chute du juge sur le parquet.

Rhadamanthe cligna des yeux, à deux reprises. Puis se releva tant bien que mal, jetant un regard incrédule à l'homme qui lui faisait face, et qui le regardait avec colère, le visage soudainement écarlate. La Whyvern eut tout juste le temps de se dire que la vision était charmante avant que le Gémeau ne se mette à hurler :

-Non, mais... QU'EST-CE QUI T'A PRIS? C'ÉTAIT QUOI, «ÇA»?

Les yeux maintenant écarquillés, Rhadamanthe dévisageait Kanon avec insistance, sans réussir à comprendre ce qu'il se passait :

-Mais... Mais enfin, je...

-'Y a pas de «mais»! Qu'est-ce que tu t'imaginais? Je t'avais pourtant prévenu que c'était terminé, non?

Le juge en demeura figé de stupeur. Le Gémeau, lui, eut un mouvement de recul, contemplant le spectre avec une répugnance non-dissimulée :

-Et toi, t'as cru que... ! ...Putain, j'me casse!

Et, joignant le geste à la parole, il se dirigea d'un pas vif vers la sortie, sous les yeux du chiot, qui semblait observer toute la scène d'un air passablement amusé.

D'abord interdit, Rhadamanthe finit par réagir lorsqu'il vit l'ex-Général actionner la poignée, et se précipita à sa suite pour l'empêcher de partir, posant une main autoritaire sur celle du Grec :

-Reviens ici immédiatement!

Approche peu conseillée avec un être aussi impétueux que Kanon des Gémeaux.

-Parce que tu me donnes des ordres, maintenant? Répliqua-t-il d'une voix grinçante. Et pour quelle raison je resterais une seconde de plus ici?

-Mais enfin, s'emporta le juge, la colère prenant finalement le dessus sur la confusion. C'est TOI qui m'as embrassé tout à l'heure, non?

A ces mots, les pupilles du Dragon des Mers se resserrèrent à une vitesse stupéfiante et sa bouche s'ouvrit en grand, dans une expression à la fois comique et inquiétante. Il déglutit avec une évidente difficulté, puis articula avec fureur :

-Mais... Tu es... MALADE! JAMAIS JE NE FERAIS UN TRUC PAREI...

Il s'interrompit soudainement, ses pupilles retrouvant une dimension raisonnable et sa bouche se refermant avec lenteur, alors qu'il semblait faire le tri dans ses souvenirs les plus récents, histoire de vérifier la véracité des propos du spectre d'Hadès.

Et il s'avéra, après réflexion, qu'il n'avait pas menti.

Vague silence.

Que Kanon brisa rapidement en posant une main sur sa bouche et en marmonnant, ses joues ayant repris une belle couleur rouge vif :

-Ah si... T'as raison...

Après quoi il garda le silence pendant quelques longues minutes. Et, comme si cette réalisation l'avait totalement anéanti, sa jolie teinte cramoisie se transforma en un blanc livide et il se laissa tomber par terre en serrant ses cheveux entre ses mains d'un air désespéré, balançant sa tête de gauche à droite en marmonnant quelques paroles incompréhensibles, sous le regard franchement inquiet du juge qui vint rapidement s'agenouiller près de lui :

-...Kanon? Commença-t-il avec appréhension.

-...Non, non, non! Finit par articuler correctement l'ex-Général avant de se remettre à gémir.

Il releva alors les yeux vers Rhadamanthe, le considéra un long moment, puis recommença à se lamenter en secouant pathétiquement la tête :

-Merde, mais pourquoi j'ai fait ça?

Devant cette charmante manifestation de dégoût, le juge se sentit à la fois atrocement blessé et vexé : qu'est-ce qu'il devait comprendre, maintenant? Que ce baiser, finalement, n'avait aucune valeur? Que Kanon avait agi sans réfléchir et qu'il le regrettait? Qu'il avait fait tout ça pour rien? !

Ravalant sa déception et son chagrin comme il le pouvait, il se contenta de répondre, les dents serrées :

-C'est ce que j'aimerais savoir aussi.

A ces mots, Kanon se recroquevilla encore un peu plus sur lui-même et commença à bredouiller, les lèvres tremblantes :

-J'en sais rien, moi! J'ai... J'ai juste...

-Tu as quoi?

L'insistance du juge se fit de plus en plus forte, et les nerfs de Kanon étaient sur le point de lâcher : ce n'était pas vraiment un mélange recommandé.

Cela se vit confirmer lorsque le Dragon des Mers trouva enfin la force de relever les yeux, dans lesquels se mirent à briller une vive lueur de compréhension. Immédiatement, il pointa un doigt vers Rhadamanthe et s'exclama, comme s'il s'agissait de l'évidence même :

-Tout ça, c'est de ta faute!

-...MA faute? S'insurgea le juge en se demandant ce qu'on pouvait bien ENCORE lui reprocher.

-Parfaitement! Affirma Kanon, l'air profondément blessé. Non, mais à quoi tu pensais? Tu me traînes jusqu'aux Enfers, tu déballes des absurdités devant tout le monde et tu me dis que... que tu m' …

-Que je quoi?

Le Grec lui jeta un regard particulièrement éloquent avant de se détourner, l'air plus gêné que jamais. Il ne fallut pas longtemps à Rhadamanthe pour en deviner la raison. Aussi répondit-il simplement :

-Ah : que je t'aime? Oui, en effet.

La réaction de Kanon le blessa davantage qu'elle ne le surprit : le Gémeau se tourna de nouveau vers lui, le regard incrédule, et lui demanda, comme s'il n'était pas sûr d'avoir parfaitement compris :

-...Quoi?

-Je t'aime, Kanon.

Rhadamanthe sentit son cœur se serrer un peu plus lorsqu'une fois encore, les yeux de Kanon se posèrent sur lui, clamant silencieusement sa pensée : il refusait de le croire. Et si cette réaction pouvait paraître compréhensible, en vue de leurs antécédents, elle n'en était pas moins extrêmement douloureuse pour le juge, qui n'avais jamais été aussi honnête que ce jour-là.

Toujours est-il que la seule réponse qu'il obtint de Kanon fut :

-Non, mais... Tu délires! Oui, c'est ça, c'est forcément ça!

Il se mit à rire nerveusement, Rhadamanthe demeurant stoïque, et enchaîna, l'air encore plus dément :

-T'as déjà oublié que tout ce qu'il y avait entre nous, c'était faux? Qu'on a jamais été un vrai couple? Que tout le monde aux Enfers me déteste? Que...

-Non.

Le simple mot, déclaré d'une voix claquante, mit un terme à l'argumentation du Gémeau, dont les derniers mots moururent dans sa gorge : le spectre pouvait être vraiment convaincant, dans ce genre de moments.

En tout cas, Kanon se trouva incapable de continuer son énumération et se contenta de répéter, l'air incertain :

-Non?

-Plus maintenant, en tout cas. Parce que je leur ai dit toute la vérité.

De nouveau, les yeux de l'ex-Général exprimèrent un sérieux doute vis-à-vis des propos du juge de la Whyvern :

-...La vérité? Répéta-t-il une fois de plus, sans comprendre.

-Oui, déclara platement le juge en haussant les épaules. Je leur ai dit qu'on leur avait menti depuis le début. Que je t'avais payé pour être mon amant, et pour qu'ils se mettent tous à te haïr. Et que tout ceci était mon idée, et que tu n'y étais pour rien.

Le silence se fit de nouveau au sein de l'appartement.

Pendant lequel Kanon retomba au sol, tétanisé, alors que ses yeux fixaient le juge d'un air perdu.

Et la seule question qui s'imposait dans son esprit traversa finalement la barrière de ses lèvres :

-... Pourquoi t'as fait ça ? !

Rhadamanthe sembla réfléchir un instant, levant les yeux au plafond, puis répondit brièvement :

-Parce que j'en avais assez de mentir, d'entendre des horreurs injustifiées sur toi...

Après une courte réflexion, il ajouta :

-Et parce que je ne voulais pas te perdre.

-Mais enfin! S'obstina le Gémeau, bouleversé. Tu avais enfin la paix! Tout le monde t'aurait laissé tranquille avec ces conneries de fiançailles et de concubinage! C'était ce que tu voulais depuis le début, non? Alors pourquoi t'as tout gâché?

-Mais j'en ai plus rien à foutre, de ça!

De nouveau, le juge s'était exprimé d'une voix tranchante, qui fit reculer Kanon d'une bonne dizaine de centimètres.

Pas vraiment assez pour échapper au spectre, qui était venu agripper ses épaules, l'attirant contre lui avec force et autorité, plantant ses iris dorés dans les deux orbes turquoise qui l'observaient encore et toujours avec incertitude :

-Moi, tout ce que je veux, maintenant..., commença Rhadamanthe en serrant Kanon contre lui.

-Arrête..., murmura le Gémeau.

-...C'est que la personne à mes côtés, ce soit toi...

-Tais-toi!

-...Parce que je t'aime.

La réaction ne tarda pas : déjà, le Gémeau se débattait furieusement dans ses bras, et même avec toute sa force, il eut du mal à le maintenir contre lui. Deux poings vigoureux frappaient obstinément sa poitrine pour le faire lâcher prise alors que Kanon s'écriait, complètement hors de lui :

-NON! Non, tu ne m'aimes pas!Tu ne peux pas m'aimer! Personne ne m'a jamais aimé... «comme ça»! Je ne vois vraiment pas pourquoi ça commencerait aujourd'hui!

-Navré de perturber ton raisonnement.

-On a peut-être passé trop de temps ensemble, et ça a dû te faire débloquer un peu! C'est sans doute pour ça que t'as voulu m'embrasser! S'entêta Kanon, dont l'analyse ne ressemblait plus à rien. Mais maintenant, je vais partir et tout rentrera dans l'ordre! Tu vas te trouver une jolie fille et m'oublier très rapidement, et après, tu...

SBAM !

Pour la deuxième fois aujourd'hui, le son d'un coup de poing résonna dans la pièce. Mais cette fois-ci, les rôles furent échangés. Et c'était maintenant Kanon qui se frottait avec ahurissement le coin de l'œil, qui prendrait probablement une belle couleur violacée le lendemain.

Mais ça n'atteignait pas vraiment Rhadamanthe pour le moment, qui jugeait que même ce coup n'était pas une punition suffisante face aux atroces paroles du Gémeau :

Trouver quelqu'un d'autre? L'oublier? Est-ce qu'il se rendait seulement compte de ce qu'il lui demandait, cet imbécile de chevalier? Comment lui serait-il seulement possible d'effacer de son esprit tout ce qu'ils avaient partagé? Cette souffrance qu'ils s'étaient mutuellement infligés? Cet infime, mais fantastique bonheur qu'il avait ressenti en partageant, même pour une si courte période, la vie de Kanon?

Jamais il ne pourrait y arriver... Et c'est sur cette conclusion désespérée que ses yeux se fixent de nouveau dans ceux du Gémeau, le laissant deviner toute l'ampleur de ses sentiments. Lui donnant l'accès libre à la moindre de ses pensées. Lui exposant toute cette douleur qu'il ne supportait plus de garder silencieuse.

Et enfin, Kanon comprit.

D'un geste qui semblait involontaire, il porta de nouveau sa main à son visage et, regardant le juge avec un soudain sentiment de culpabilité, laissa échapper d'une petite voix :

-Oh, putain... Tu m'aimes vraiment, alors?

Il était bien connu que Rhadamanthe de la Whyvern était loin d'être la personne la plus calée en matière de sentiments humains.

Aussi, au lieu de se réjouir de la reconnaissance de son amour comme tout homme ordinaire, il jeta un regard sidéré au chevalier devant lui et lança, l'air stupéfait :

-Attends une seconde... Quand je t'embrasse, tu me dis que je débloque, mais si je te mets un poing dans la gueule, tu acceptes enfin de me croire?

-Va savoir pourquoi, mais c'était nettement plus convaincant, bredouilla le Gémeau, qui semblait complètement perdu.

Rhadamanthe, éberlué, le regarda encore pendant un long moment, puis lui dit d'un ton neutre :

-Je ne t'imaginais pas masochiste.

-Je te retourne la remarque! Comment est-ce que tu peux... aimer... quelqu'un comme moi?

La question s'était faite de plus en plus incertaine, au fur et à mesure que la voix de Kanon s'était éteinte : de toute évidence, il ne s'était pas encore remis du choc de cette révélation.

Ce qui n'empêcha pourtant pas le juge de lui répondre avec la plus grande sincérité, après avoir posé une de ses mains sur celle du Gémeau :

-Honnêtement, je n'en sais rien... Tu es l'homme le plus insupportable, le plus fantastique, le plus énervant, le plus attachant, le plus cinglé et le plus captivant que j'ai jamais rencontré. Mais c'est comme ça. Je t'aime, et c'est tout.

Le tout prononcé sans lâcher une seule seconde Kanon des yeux, ce qui ne manqua pas de faire son effet : le visage du Gémeau avait retrouvé son teint pivoine, alors qu'il serrait à son tour la main du spectre dans la sienne, comme pour s'assurer que tout ceci était bien réel, pour une fois. Que cet homme lui disait bien la vérité.

Ses yeux, en tout cas, ne mentaient pas. Et ce que Kanon y vit sembla autant le fasciner que l'effrayer, car il finit par relâcher la main du juge et par s'éloigner de lui, son regard obstinément rivé vers le sol :

-Je... Écoute, Rhad' …

Enfin, se dit le juge en fermant les yeux sous le plaisir. Enfin, ce petit surnom idiot, qu'il méprisait et adorait sans rien y comprendre, était de retour.

Kanon, un peu déstabilisé par la vision que lui offrait le spectre, mit un moment à trouver ses mots :

-Je... Je suis touché par les sentiments que tu me portes. Vraiment, je t'assure!

Rhadamanthe ne répondit rien, les yeux rivés dans ceux de Kanon, attendant la suite avec une impatience qu'il espérait contenue.

-...Mais tu sais aussi bien que moi qu'entre nous, c'est... C'est juste impossible.

Le cœur du juge manqua un battement.

Oh, non! Pas question de retomber une fois de plus dans cette conclusion dénouée de sens! Pas cette fois-ci! Et peu importait ce que le Gémeau allait bien pouvoir lui fournir comme argument, il ne le laisserait pas lui échapper une fois de plus sous un prétexte aussi idiot.

Pourtant, Kanon reprit, imperturbable :

-Je ne nies pas que quelque chose aurait pu avoir lieu, si on avait agi différemment, mais maintenant... on ne peut plus se le permettre.

-...

-...

-Pourquoi?

-Parce qu'on est allé trop loin et que même si maintenant, tout le monde sait que c'était faux, se revoir n'aurait pas de sens!

-...

-...

-Pourquoi?

Cette fois-ci agacé, Kanon clôtura la conversation :

-Parce que j'ai fait ce que tu m'avais demandé et que tu m'as payé en échange. Le «contrat» a été bouclé. Donc, on a plus rien à faire l'un avec l'autre.

-C'est faux.

Et une fois encore, toute la belle argumentation du Dragon des Mers se trouva anéantie par la voix tranchante de Rhadamanthe.

Si bien que tout ce qu'il fut capable de lui répondre se résuma à :

-Pardon?

-Je ne t'ai pas payé. Puisque tu n'as pas accepté mon argent.

-Mais si, enfin! S'emporta le Gémeau. Tu ne te rappelles donc pas? Tu m'as filé mon chèque et je suis parti!

-Oui, tu es parti. Approuva Rhadamanthe d'une voix douloureuse suite à l'évocation de ce souvenir. Mais après l'avoir déchiré et jeté.

Le sang du Grec sembla se geler instantanément sous la remarque, et Rhadamanthe sut qu'il avait repris l'avantage dans la conversation.

Kanon, lui, commença à réaliser tout ce qu'impliquait les paroles du juge : il savait! Malgré toute la discrétion dont il avait fait preuve, il l'avait vu se débarrasser du chèque! Et il avait donc dû en conclure que...

Aussitôt, il enfouit son visage entre ses mains, prêt à tout pour ne pas croiser le regard du spectre, qui finit par lui poser la question tant redoutée :

-Kanon..., fit-il d'une voix très calme. Pourquoi tu n'as pas voulu de cet argent?

-Tais-toi! S'obstina le Gémeau en secouant la tête. Je l'ai pris, tu mens!

-J'en ai encore un morceau déchiré, Kanon. Remarqua le juge, toujours aussi serein. Maintenant, j'aimerais juste que tu me dises pourquoi tu t'en es débarrassé.

Et, d'un geste si doux qu'il en fut lui même surpris, il prit les mains de Kanon entre les siennes et les écarta, révélant le beau visage du Grec qui semblait bouleversé.

La gorge sèche et le cœur serré, Rhadamanthe l'observa un long moment, puis murmura, avant de poser ses lèvres sur le front du Gémeau :

-Dis-le, s'il te plait. J'ai besoin que ce soit toi qui me le dises.

Kanon, lentement, finit par relever la tête vers lui, ayant de toute évidence la plus grande difficulté à soutenir son regard. Mais cette fois-ci, il ne se défila pas. Il n'en avait plus la force :

-Je... Parce que...

Il s'interrompit, ne sachant pas trop comment continuer cette phrase : que devait-il lui dire, exactement? Qu'est-ce que le juge espérait entendre? ...Et surtout, fallait-il vraiment lui raconter la vérité?

-Parce que... Je n'en voulais pas.

-Et pourquoi?

Kanon aurait voulu mentir. Trouver une excuse, un prétexte, n'importe quoi! Tout sauf la vérité qui s'imposait maintenant dans son esprit avec une simplicité désarmante! Mais contre toute raison et toute logique, les mots sortirent naturellement de sa bouche, exposant enfin au grand jour ce qu'il n'avait pas su admettre seul depuis toutes ces semaines :

-Parce que... ça aurait voulu dire... qu'il n'y avait vraiment... rien... entre nous.

Se sentant soudain atrocement honteux, Kanon voulut baisser la tête, mais Rhadamanthe retint son regard par un sourire, qui l'hypnotisa aussitôt.

Tout comme la voix grave du juge, qui manqua de lui arracher un frisson lorsqu'il lui demanda :

-Et ça t'aurait rendu triste?

-...Ben... oui, je crois.

-Tant mieux. Parce que moi aussi, je ne voulais pas que tu acceptes cet argent.

-...Parce que t'aurais plus eu une tune, c'est ça? Demanda Kanon en haussant vaguement un sourcil.

-En partie, admit le spectre en souriant. Mais surtout parce que ça signifie que toi aussi, tu voulais qu'il y ait quelque chose.

Le Gémeau le regarda fixement. Puis soupira :

-Rhad', je t'ai déjà dit que...

-Qu'on ne devrait plus se voir? Et à qui veux-tu faire croire ça? Regarde-moi et ose me dire que là, tout de suite, tu as envie de partir!

Bien évidemment, Kanon ne lui fournit aucune réponse et se contenta de baisser les yeux, l'air renfrogné. Le sourire du juge s'élargit un peu plus :

-Bien. Maintenant, ose démentir le fait que tu m'as embrassé tout à l'heure simplement parce que tu en avais envie.

Toujours pas de réponse, mais une teinte rougeâtre de plus en plus prononcée sur le visage de l'ex-Général, qui se mordait la lèvre supérieure.

-Et enfin... ose me faire croire que tu ne m'aimes pas.

Et le silence que lui offrit Kanon a ce moment-là fut bien plus éloquent et bouleversant que n'importe quelle déclaration.

Pas de mots d'amour : ce furent deux yeux turquoises, un peu timides, qui lui furent présentés. Deux mains quelques peu tremblantes qui se posèrent avec une légère maladresse sur ce torse qu'elles avaient auparavant martelé de coups. Et deux lèvres qui s'entrouvrirent avec lenteur dans une demande muette, s'offrant à lui sans plus aucune retenue.

Et ça, ça valait bien la plus belle des confessions.

-Eh, Kanon?

L'interpellé hésita un moment puis, retrouvant enfin l'usage de la parole, laissa échapper un simple :

-Quoi?

-...Je peux t'embrasser sans que tu me frappes, cette fois-ci?

-...

-...

-...T'es con.

Rhadamanthe n'en demanda pas plus. Et sans plus y réfléchir une seule seconde, ses mains trouvèrent leur place autour du cou et de la taille du Gémeau, alors qu'il gratifiait ses lèvres d'un nouveau baiser qui, ce coup-ci, n'admettait aucune ambiguïté : un simple baiser échangé par deux imbéciles, qui ne s'étaient désirés en silence que trop longtemps et qui parvenaient enfin à donner leur propre sens au mot «amour».

L'échange fut assez court : doucement, les mains du juge quittèrent leur emplacement et il détacha à regret ses lèvres de celles de Kanon, qui lui jeta un regard anxieux. (et dans lequel il distingua, avec un immense plaisir, une pointe de frustration) Mais il restait encore un point que Rhadamanthe se devait d'éclaircir.

Aussi saisit-il une des mains du Grec dans les siennes et l'amena à la hauteur de son visage, rivant ses yeux dans ceux de son vis-à-vis. Et lorsqu'il fut sûr d'avoir capté toute son attention, il lui déclara, solennellement :

-Kanon. J'étais dans l'erreur depuis le début de notre affaire. Et même après, j'ai continué de tout gâcher avec mes principes stupides. Mais je veux que cela change. Alors, aujourd'hui, je te le demande, sans enjeu et sans faux-semblant...

Il prit une profonde inspiration. Kanon, lui, avait retenu son souffle.

Et Rhadamanthe, resserrant avec une surprenante assurance sa prise autour de la main du Général, lui demanda d'une voix claire et nette :

-Est-ce que tu veux devenir mon conjoint?

Le juge avait passé suffisamment de temps avec Kanon pour pouvoir analyser avec plus ou moins d'exactitude les différentes expressions de son visage : et il savait pertinemment que les deux yeux écarquillés qui le fixaient avec ahurissement ne pouvaient être considérés comme un bon présage. De toute évidence, il était moins traumatisant pour Kanon d'admettre les sentiments de Rhadamanthe que de donner un côté officiel à la chose.

Aussi dégagea-t-il rapidement sa main de l'emprise du spectre, avant de reculer autant qu'il le pouvait... En fait, jusqu'à ce que son dos ne heurte le mur du couloir. Puis il lui lança, l'air totalement révolté :

-Que... Et puis quoi encore?

Sous le coup de la déception, les dents du juge produisirent un ignoble grincement. Pourtant, il n'abandonna pas la partie et se rapprocha du Gémeau, continuant sur sa lancée :

-Mon petit ami, alors?

-Non!

-Mon amant?

-Jamais!

-...Mon plan cul régulier? (4)

Vague silence.

-Tu tiens à rester en vie?

-Oui.

-Parfait. On va faire comme si je n'avais rien entendu, alors.

-Merci...

-De rien.

Rhadamanthe baissa la tête :

-Mais si tu ne souhaites rien de tout ça, comment est-ce que je dois envisager notre relation, à présent?

-Je ne sais pas...

Ce fut cette fois-ci Kanon qui s'abaissa jusqu'à ce que ses yeux soient au même niveau que ceux du juge. Il l'observa longuement et lui dit, avec une tristesse mal contenue :

-Tu m'as vraiment fait souffrir, tu sais...

-Je sais. Alors, pour changer, j'aimerais te rendre heureux. Tu veux bien me laisser essayer?

Il y avait une telle sincérité dans ces quelques phrases que de nouveau, Kanon sentit toutes ses protections mentales se briser en même temps. Et cette fois-ci, même toute sa force morale et sa détermination ne purent l'empêcher de laisser échapper une larme, que Rhadamanthe s'empressa d'effacer à l'aide de son pouce. Car il n'était plus question de lui infliger la moindre douleur, désormais.

Et sous la tendresse du geste, Kanon laissa échapper un vague soupir et murmura, d'une voix si envoûtante que le spectre sentit un long frisson de plaisir lui remonter l'échine :

-Disons que je pourrais... rester ici encore quelques temps... avec toi.

Une vive lueur d'espoir se mit soudain à briller dans les yeux dorés du juge, ce qui fit enfin naître un sourire sur le visage du Gémeau. Son sourire.

Après quoi il reprit, d'un ton de plus en plus joueur :

-Recommencer à manger ensemble, à passer nos soirées ensemble... à dormir ensemble... Et voir ce que ça peut donner...

Et acheva finalement, en plissant les yeux d'un air malicieux :

-Ça, je veux bien.

Et Rhadamanthe sut immédiatement qu'il ne pourrait plus rien refuser devant ce regard si tendre, si espiègle, si... heureux.

Parce que même si cela ressemblait une fois de plus à un simple compromis, ils savaient pertinemment tous les deux que, peu importait les formulations que Kanon pouvait trouver pour se justifier, il ne repartirait plus. Plus jamais.

Alors, le juge se contenta de prendre une mine à demi-contrariée et de soupirer avec exagération, lui répondant d'un ton faussement chagriné :

-Bon, très bien : je vais essayer de m'en contenter.

Et, plutôt que de sortir un nouveau contrat et un stylo, il eut le plaisir de conclure avec un baiser ce nouvel accord, que Kanon scella à son tour en passant ses bras autour du cou du spectre.

Baiser qui s'interrompit brusquement, les lèvres de Rhadamanthe ayant choisi de trouver leur place dans le cou du Gémeau, qui ne put retenir un bref gémissement lorsque le juge s'appliqua à laisser une marque de son passage.

Ce simple son donna au spectre l'impression que son sang bouillait dans ses veines, et il s'empressa de passer ses mains sous le haut du Grec, caressant avec frénésie la peau qui lui était enfin offerte. Les mains de Kanon s'agrippèrent à sa chemise avec force, alors qu'un nouveau gémissement de plaisir s'échappait de ses lèvres, bien vite suivi par une vague tentative de prise de parole :

-Hmm... Rhad'...

Bon sang, cette voix!

Si les simples manifestations vocales de Kanon suffisaient à le mettre dans un tel état, il avait presque des scrupules à imaginer ce que la suite lui réservait. ...Tout en étant impatient de le découvrir!

Après une adroite manœuvre, il parvint enfin à envoyer le haut du Gémeau valser à l'autre bout de la pièce, et commença à administrer au torse de Kanon le même traitement qu'il avait octroyé à son cou quelques instants plus tôt. Les mains mates se resserrèrent encore plus dans son dos et se mirent à tirer le tissu, alors que l'ex-Général laissait échapper un glapissement et une lente plainte qui ressemblait à :

-A-Ah! Attends, je...

Attendre? Comment aurait-il pu faire preuve de la moindre retenue face à la créature de rêves dont les dernières résistances n'allaient pas à tarder à s'évanouir et qui semblait enfin prête à s'offrir à lui?

Il choisit tout bonnement d'ignorer la vague contestation et entreprit d'insinuer ses mains sous le pantalon du Grec, prêt à lui faire subir le même sort que le tee-shirt, ses doigts descendant plus bas, toujours plus bas, frôlant cette peau tant désirée et enfin accessible...

-ARRÊTE, J'TE DIS!

D'un geste vif et puissant, Kanon tira violemment sur la chemise du juge et parvint à l'éloigner suffisamment de lui pour qu'il puisse reprendre une respiration normale.

Rhadamanthe, assez mécontent d'avoir été interrompu dans un tel moment, lança un regard confus au Gémeau et aux yeux foudroyants qu'il avait posé sur lui :

-Quoi encore? !

-Dis donc, articula avec peine Kanon, qui tentait de reprendre son souffle. Tu crois pas que tu pousses ta chance un peu trop loin, là?

Rhadamanthe accomplit alors la tâche très difficile d'analyser la situation, dans un état d'excitation relativement avancé :

Après une fougueuse déclaration d'amour, quelques baisers plus ou moins réussis et la mise en place de leur couple pas franchement claire pour un observateur extérieur, il l'avait plaqué contre un mur et s'apprêtait à lui faire l'amour dans le couloir de l'entrée, à même le sol, le tout sous les yeux curieux et inquisiteurs du chiot, qui ne les avait pas quittés un seul instant.

Un peu rapide, un peu aléatoire, et pas très romantique pour débuter une relation sur de bonnes bases, il devait bien l'admettre.

Mais il avait le sentiment que s'il laissait Kanon reprendre le contrôle de la situation, il passerait à côté de cette merveilleuse occasion : et il savait qu'il le regretterait toute sa vie!

Aussi prit-il une grande inspiration, puis reposa ses mains sur les épaules de Kanon, le regardant droit dans les yeux :

-Écoute : j'ai avoué toute la vérité au peuple des Enfers, j'ai coupé la parole au Seigneur Hadès, j'ai dit à Pandore de fermer sa gueule, …

-T'as fait quoi ? !

-Ouais, je sais. Et je t'ai fait une déclaration d'amour devant plus de cent personnes : en gros, j'ai accompli des actes complètement surréalistes et pour la plupart suicidaires! Et comme ça n'a pas trop mal marché jusqu'à présent, je me dis que je peux encore prendre quelques risques! Des objections?

Kanon, hélas pour lui, se retrouva dans l'incapacité de s'opposer au juge, encore trop impressionné par le merveilleux acte de courage (et de folie) dont il avait fait preuve : s'opposer à Pandore pour lui, c'était de loin la plus belle preuve d'amour que Rhadamanthe pouvait lui offrir!

Si bien qu'il ne songea même plus à protester lorsque le juge passa ses bras autour de sa taille pour l'aider à se relever, en lui chuchotant à l'oreille :

-Mais si tu y tiens, on peut effectivement passer à la chambre, je n'ai rien contre...

Aucune réponse vocale. Pas d'injures à son adresse. Même pas un geste violent de la part du Gémeau. ...Perturbant.

Rhadamanthe scruta alors le Grec, qui regardait désormais dans le vide, les yeux mi-clos et la bouche ouverte. Pas franchement rassurant non plus :

-...Kanon? Est-ce que ça va?

Avec la même expression, l'interpellé se tourna vers le juge, sans pour autant lui répondre.

-Euh, tu sais..., commença le juge, de plus en plus inquiet, Je ne veux pas non plus te forcer. On peut très bien s'arrêter là, si tu n'as pas envie de continuer.

-Hein? ...Oh, non! Ce n'est pas ça...

Soupir de soulagement de la part du spectre, qui entreprit de guider lentement le chevalier jusqu'à sa chambre :

-Alors, quoi?

-Ben, en fait, j'étais revenu chez toi pour une raison précise... Et maintenant que je suis là, j'arrive même pas à me rappeler de ce que c'était...

-...Et c'est dans ce genre de situations que tu y repenses?

-Ben... oui.

-...

-...

-Bon, soupira le juge qui n'était même plus surpris par le cheminement de pensées du Gémeau. Et c'était quelque chose d'important?

-Si seulement je le savais!

Or, il lui sembla qu'il ne savait plus rien lorsqu'il se retrouva devant la porte de la chambre du juge, entrouverte, comme dans une invitation des plus équivoques. Tentante et intrigante.

Et les quelques interrogations, qui avaient jusqu'ici persisté dans son esprit s'évanouirent à l'instant même ou le juge posa ses doigts sur la poignée, sans pour autant ouvrir davantage, attendant son approbation.

Que Kanon lui accorda sous cette forme :

-Bon, si je ne m'en rappelle pas, je suppose que ça peut attendre... Disons, deux heures? Insinua-t-il d'un air mutin.

-Trois, répliqua Rhadamanthe en souriant. Mais je tiens à te signaler qu'à moi aussi, il me semble que tu as oublié quelque chose.

Vague silence.

-...Pardon? Fit le Gémeau en haussant un sourcil.

Face à ce manque de clairvoyance, le juge roula lentement des yeux et vint doucement se coller à l'oreille de Kanon, y murmurant quelques obscures paroles, qui firent de nouveau passer l'ex-Général dans les rouges vifs.

Mais loin de se laisser attendrir, le spectre croisa les bras et, lui jetant un regard suffisant, demanda avec une vive assurance :

-Alors?

Les deux dragons se fixèrent un long moment, sans dire un mot, Kanon semblant évaluer ses chances de se tirer de cette situation sans accéder à la demande de Rhadamanthe... Nulles. Il s'en était un peu douté.

Et c'était tellement énervant de le voir lui lancer, avec cet air suffisant, ce petit regard de vainqueur, comme s'il savait déjà qu'il allait obtenir exactement ce qu'il attendait. Alors, se disant que ce serait seulement et uniquement pour mettre fin à cette expression narquoise qu'il se plierait à la volonté du juge, Kanon empoigna le col de sa chemise et, s'approchant dangereusement de lui, lui lança d'une voix sifflante, mêlant colère et embarras...

-Idiot! Tu le sais pourtant!

...Avant de se pencher à son tour à l'oreille du spectre, y murmurant rapidement cinq mots. Cinq petits mots à peine audibles, bredouillés à la va-vite, et ranimant aussitôt cette puissante vague de chaleur qui sembla littéralement enflammer les yeux du juge. Un feu que le Gémeau était le seul à pouvoir apaiser, dorénavant. Et Rhadamanthe allait se faire un vrai plaisir de le lui expliquer. Et ce, dès maintenant.

Démonstration qui commença à l'instant même où le juge se jeta sur Kanon, l'entraînant avec lui à l'intérieur de la chambre, qu'il referma au passage d'un adroit coup de pied arrière.

La suite se perdit en un bouleversant enchaînement, composé de cris faussement indignés, d'interjections en tout genre, de vifs éclats de rire, qui finirent tous étouffés sous une abondance de baisers fiévreux et précipités, de caresses tendres puis exaltées, de soupirs de plus en plus prononcés et de souffles entrecoupés de gémissements, suffisant à exprimer tout le temps qu'ils avaient perdu en idioties et qu'ils avaient bien l'intention de rattraper dès à présent. Jusqu'à l'aube s'il le fallait.

Il n'y a rien d'autre à ajouter sur l'Histoire de ces deux dragons, qui commençait enfin.

Car tout se résumait aux dernier mots prononcés contre cette porte, ces cinq petits mots merveilleusement idiots, qui n'avaient jamais eu autant de sens qu'aujourd'hui :

«Évidemment que je t'aime... Imbécile

Cela suffisait. Et leur suffirait jusqu'à la fin de cette vie.

XxXxXxX

Cette magnifique fin ne fut («hélas» ou «heureusement», à vous de juger) rendue publique au Sanctuaire que quelques jours plus tard. Aussi, à l'heure actuelle, Saga ignorait tout de la situation dans laquelle se trouvait son frère. Ni de l'avancement de la mission qu'il lui avait confié, quelques heures plus tôt.

C'était donc un Gémeau des plus irritables qui attendait, torse nu, assis dans la cuisine du Temple du Bélier, mains croisées devant son visage furieux, illustrant sans le savoir un principe élémentaire dans toute vie saine entre frères : à savoir, le «On-est-jamais-contents-tous-les-deux-en-même-temps». Pour que l'un atteigne enfin le bonheur, l'autre devait impérativement quitter son Paradis personnel. Scientifiquement vérifiable.

Saga en présentait donc un parfait exemple en ce moment. Décroisant ses mains, il vint les poser sur ses genoux, révélant ainsi des yeux furibonds et une bouche tordue dans une expression profondément exaspérée :

-...Saga?

Et ce fut ce visage rageur qu'il tourna vers la personne qui venait de l'interpeller : Mû.

Qui ne put retenir un bref mouvement de recul devant la vision peu rassurante que lui offrait son (récent) compagnon. Et face à l'air vaguement choqué de l'Atlante, Saga s'empressa de reprendre l'habituel sourire tendre, combiné au doux regard, qu'il réservait au jeune homme (et éventuellement à Kanon... pas aujourd'hui, en tout cas). Son visage de nouveau angélique, il répondit d'un ton serein :

-Qu'y a-t-il, Mû?

-...Tu m'avais demandé de finir mon travail plus tôt ce soir, non? Interrogea le Bélier après un instant d'hésitation.

Une pointe de culpabilité frappa le Gémeau en plein cœur, voyant que Mû s'était effectivement plié à son caprice : ayant abandonné temporairement ses armures brisées, tout juste sorti de la douche, ses longs cheveux parme légèrement humides attachés en queue de cheval basse, vêtu d'une belle tunique tibétaine, l'Atlante vint s'asseoir près de lui, lui lançant un regard interrogateur.

Magnifique.

-Mû..., commença-t-il d'un ton incertain.

-Oui, Saga?

Le Gémeau se retrouva temporairement dans l'incapacité de continuer.

Qu'est-ce qu'il pouvait lui dire, au juste? Qu'il avait prévu de s'offrir une soirée de rêve avec lui, à commencer par un dîner en tête-à-tête dans un bon restaurant, suivi par une petite promenade en couple dans les rues d'Athènes, en poursuivant par un verre de vin dans le salon du premier temple et, peut-être, en clôturant par quelques étreintes dans la chambre du Bélier...?

Mais que cela leur était dorénavant impossible puisque son très cher frère n'était pas fichu de répondre à une minuscule requête de la part de son aîné et que, par sa faute, il n'avait aucune tenue correcte à se mettre?

Et qu'en conséquence, toute la merveilleuse surprise qu'il lui avait préparé tombait à l'eau et qu'ils n'avaient plus qu'à tout reporter à une prochaine fois?

...Et puis quoi encore? Il tenait au peu d'honneur et de crédibilité qu'il lui restait, enfin!

Raison pour laquelle, sachant pertinemment qu'on ne pouvait jamais complètement se fier à Kanon, il avait malgré tout prévu une solution de secours, réalisant que son frère avait dépassé le délais convenu et n'était finalement jamais arrivé. Solution matérialisée par un panier en osier, recouvert d'une serviette à carreaux rouges et blancs.

Pas le choix maintenant, se dit le Gémeau d'un air dépité, voyant que le Bélier commençait à se lasser de ne recevoir aucune réponse. Aussi lui offrit-il un sourire qu'il espérait convaincant et déclara d'une voix modérément joyeuse :

-Eh bien, les nuits sont très agréables en ce moment et on voit particulièrement bien les étoiles, cette semaine... Alors, vu que j'ai préparé une modeste collation, est-ce qu'une promenade nocturne sur la plage te tenterait...?

Silence.

Saga baissa alors la tête, histoire de ne plus avoir à croiser le regard stupéfait que lui lançait Mû.

Minable! Voilà ce que l'Atlante devait penser de lui! Et il avait d'ailleurs bien raison! Lui même n'arrivait pas à croire qu'il venait de lui faire une proposition aussi pathétique : pourquoi ne s'était-il pas contenté de lui dire que, s'il avait voulu qu'il finisse plus tôt aujourd'hui, c'était simplement pour passer une soirée tranquille avec lui? Au moins, il aurait sauvé les apparences et aurait pu remettre leur premier rendez-vous à une autre date, et préparer quelque chose d'encore plus exceptionnel!

Mais non! A croire que l'incohérence chronique de son frère avait déteint sur lui! Et maintenant, il lui fallait, irrémédiablement, affronter la réaction de Mû. Il visualisait déjà avec perfection le regard de déception dissimulée, le sourire indulgent qu'il lui accorderait pour ne pas le vexer, …

Quelle ne fut sa surprise lorsqu'il fit face à un visage émerveillé, un sourire radieux et des yeux débordants de reconnaissance.

Accompagnés de cette phrase insensée :

-Oh Saga, quelle merveilleuse idée! Ça fait si longtemps que je ne suis plus allé là-bas!

Puis, devant l'air éberlué de l'aîné des Gémeaux, il ajouta, avec une petite note de culpabilité dans la voix :

-Tu sais... Quand tu m'as demandé de prendre ma soirée, j'étais un peu anxieux. Pour être franc, j'avais peur que tu veuilles... Que l'on sorte en ville. Je veux dire, tu sais que j'ai toujours eu du mal avec les endroits trop fréquentés.

A cette évocation, il entortilla nerveusement une mèche de cheveux autour de son doigt. Puis, relevant les yeux vers Saga, il poursuivit :

-Mais une promenade au bord de la mer, c'est parfait! Saga, je... Je te remercie d'être toujours si compréhensif, vis-à-vis mes difficultés.

Le tout déclaré avec un magnifique sourire. Si bien que l'ex-Grand Pope demeura d'abord inerte, fixant avec ahurissement le Bélier qui était venu s'emparer du panier pour se mettre ensuite à la recherche de ce qui pourrait servir de nappe une fois sur place.

Ooooh, non! Se dit-il alors qu'il saisissait la main que Mû lui tentait. Pas question de déculpabiliser Kanon! Même si son frère avait involontairement sauvé sa soirée, ce n'était pas une raison pour lui pardonner son incompétence!

Totalement hors de question, s'obstina-t-il à penser en suivant docilement l'Atlante jusqu'en dehors du Temple, se délectant de son si joli sourire : d'accord, il voulait bien reconnaître qu'il lui devait une fière chandelle, ce soir, mais cela n'excusait en rien son comportement, ni son manque au devoir!

Ne pas se défaire de cette idée, surtout! ...Même lorsque le Bélier leva vers lui deux yeux couleur jade, plissés dans une expression malicieuse, en lui murmurant ces quelques paroles chargées de promesses... :

-Et puis, tu sais... Kiki dort chez Aldebaran, ce soir : ça nous laissera tout notre temps pour clôturer cette soirée comme il se doit...

...Avant de reprendre sa route vers les escaliers zodiacales, trainant derrière lui son dérangé mental favori qui, à en juger par son sourire, s'était déjà de nouveau perdu dans l'espace infini que représentait son imagination.

Bon.

Très bien.

Un Gémeau savait s'avouer vaincu lorsqu'il le fallait.

Ce qui ne l'empêcha pas, durant toute sa descente, de se faire la réflexion suivante :

Que ce soient contre les flots déchainés du cap Sounion, l'horreur des guerres saintes, la vengeance des Dieux, les Juges des Enfers, ou même les chemises de son frère, Kanon des Gémeaux parviendrait toujours à s'en sortir vainqueur.

A croire que, décidément, le destin prendrait toujours un malin plaisir à se foutre de sa gueule.


XxXxXxX

Pas de «à suivre», vous aurez pu le constater. ...Mais pas de statut «complete» non plus sur la fic.

La raison en est simple : d'un point de vue strict, l'histoire est terminée, puisqu'il n'y a plus vraiment d'intrigue. Mais j'avais dans l'idée d'ajouter à cette fic un bref épilogue, histoire de faire une fin un peu plus originale que celle-ci.

J'ai déjà le script de cet épilogue, mais en ce qui concerne l'écriture définitive... Aucune idée, en fait! XD Ça dépendra de mon temps libre et de ma motivation : peut-être dans trois semaines, peut-être dans trois mois... On verra bien!

A bientôt!

(1) : L'agrafeuse est l'arme la plus dangereuse dont nous disposons à la fac... On ne rigole pas sur ce sujet. U_U

(2) : Ouais, alors, je suis désolée, mais le «prétexte» de la fille pour revoir le gars dans le film, c'est de lui rendre un bouquin qu'une de ses sœurs lui avait prêté... Je pouvais difficilement faire plus con que ça. Et pourtant, je crois que j'ai réussi! XD

(3) : «Eh bien, tout s'est arrangé pour vous aussi, n'est-ce pas?»

(4) : Expression régulièrement employée par un de mes amis. XD J'ignore si elle est courante ou non, mais je me devais de l'intégrer à ce chapitre!