Les Caprices du cœur
La haine se nourrit de peur et d'amour
Chapitre 4
Assis côte à côte, Edward et moi attendions patiemment l'arrivée de deux de nos clients importants.
« Je n'ai encore jamais assisté à ce genre d'entretien, précisai-je à mon coéquipier.
― Dans ce cas, laissez-moi faire » trancha-t-il.
Sur ces mots, la porte s'ouvrit et deux hommes bruns entrèrent dans la pièce. Nous nous levâmes d'un même élan afin d'échanger quelques poignées de main avec eux.
« Bonjour Messieurs, les saluai-je timidement.
― Bonjour.
― Asseyez-vous je vous prie » continua Edward.
Ils s'exécutèrent en silence et nous nous retrouvâmes bientôt tous les quatre attablés les uns en face des autres.
« Bien. J'ai pris connaissance de l'état actuel de vos finances. Vous semblez avoir un important déficit au niveau de vos ventes » entama Edward de manière très professionnelle.
Pendant plusieurs minutes, les trois hommes présents autour de moi discutèrent entre eux et j'eus la désagréable impression de me faire oublier. Alors, sans réfléchir plus longtemps, j'attrapai le dossier entreposé au centre de la table et le feuilletai en vitesse.
« Le problème ne vient certainement pas de là » contrai-je Edward qui s'entêtait à répéter les mêmes choses depuis un certain temps déjà.
Tout le monde reporta son attention sur moi et j'offris un sourire gêné à mes interlocuteurs avant de leur exposer mes théories d'une voix décidée.
« Vous avez raison, je préfère votre point de vue, me complimenta l'un des riches propriétaires de la société sur laquelle nous étions en train de débattre.
― Merci.
― Je ne pense pas que… » reprit Edward d'un air contrarié.
Mais il fut rapidement coupé par la voix sourde de l'un des deux hommes qui décida de clôturer cette réunion. Contente d'avoir réussi à abréger cette entrevue devenue horripilante, je soufflai de soulagement dès leur départ. Cependant, le regard colérique que m'offrit mon collaborateur m'inquiéta.
« Nous ne sommes pas censés faire perdre de l'argent à Barclays ! Vos théories étaient totalement bénéfiques pour eux !
― Je sais !
― Nous devions trouver un terrain d'entente ! s'énerva-t-il.
― Mais vous tourniez autour du pot depuis des heures…
― Voilà justement le but d'un entretien ! » continua-t-il agacé tout en glissant ses doigts à l'intérieur de ses cheveux.
Il se releva d'un bon et tourna en rond tel un fou furieux.
« Vous n'avez aucune logique, m'injuria-t-il.
― Bien sûr que si !
― Mais vous faites n'importe quoi ! Je vous avez dit de me laisser faire, continua-t-il à bout de nerfs.
― Pourquoi est-ce que je suis venue ici dans ce cas ?
― Pour équilibrer la balance, deux contre deux !
― Je ne suis pas une plante décorative ! »
Énervée de me faire traiter de bonne à rien, je me levai à mon tour, saisis l'un des verres d'eau qui traînaient encore sur la table et balançai son contenu sur Edward sans prendre la peine de réfléchir aux conséquences. Les cheveux dégoulinant, il releva lentement le visage vers moi et je devinai toute la rage qui l'habitait en cet instant. Il saisit brusquement mon poignet gauche et m'attira vers lui d'un geste vif de façon à ce que je me retrouvasse plaquée contre son torse humide en un temps record. Nos visages à seulement quelques centimètres l'un de l'autre, nous nous dévisageâmes sévèrement et je louchai dangereusement sur sa belle bouche qui me narguait.
« Vous allez le regretter » me menaça-t-il.
Il me libéra sans plus attendre et disparut à toute allure.
Quelque peu déboussolée, je mis un certain temps à rassembler mes affaires personnelles qui traînaient encore dans la pièce. De retour dans mon bureau, je m'assis machinalement sur mon siège puis caressai le rebord d'un tiroir entrouvert du bout des doigts, essayant de me concentrer en vain. Mais mes songes furent bien vite interrompus par la sonnerie stridente du téléphone filaire posé sur mon bureau.
« Allô ?
― Bella !
― Alice ? Est-ce que tu vas bien ? m'inquiétai-je au ton de sa voix trop enjoué.
― Oui, je vais parfaitement bien. Est-ce que tu as consulté tes mails ?
― Pas depuis ce matin, pourquoi ?
― La société Artura organise un gala dans deux semaines !
― Artura ? La société pour laquelle nous travaillons ?
― Oui parfaitement. Et puisque tu as l'habitude de gérer les finances de cette entreprise, tu dois aussi savoir que le directeur est très riche.
― En effet.
― Il a visiblement décidé de réunir du beau monde. Bref, nous devons aller faire les boutiques au plus vite ! Je n'ai plus rien à me mettre, ajouta-t-elle hystérique.
― Je ne suis pas certaine de venir.
― Quoi ? Mais tu es invitée ! Tout le monde est invité ! Tu ne peux pas y échapper.
― Je vais y réfléchir.
― Tu viendras. Tu n'as pas le choix, conclut-elle. Je te laisse, il y a plusieurs piles de dossiers qui m'attendent.
― D'accord. À plus tard. »
Pour avoir plus de précisions, je consultai mon courrier sans plus attendre. Un mail de la part de Barclays présentait le fameux événement. Entre autre, j'appris que le gala avait lieu a quelques kilomètres de Londres, dans une immense, riche et ancienne demeure louée pour l'occasion. Le programme prévoyait un repas gastronomique digne des plus grands restaurants suivi d'un bal masqué orchestré par un groupe de musique reconnu. La liste des invités était détaillée plus bas, et, tout comme la plupart de mes collègues de travail, j'en faisais partie. Pour le reste, je ne connaissais personne. Les noms correspondaient sans doute aux autres professionnels travaillant pour Artura.
Finalement, je repris le cours de mon travail malgré mon envie certaine de ne rien faire. Après avoir sélectionné divers documents à photocopier, je me levai d'un bon et ouvris la porte de mon bureau à la volée, tombant nez à nez avec Edward.
« Bella, souffla-t-il.
― Edward…
― Voilà pour vous » ajouta-t-il d'un air satisfait en me tendant un dossier bleu.
Sur ce, il rebroussa chemin et disparut de mon champ de vision en un temps record.
Une fois les photocopies effectuées, je retrouvai mon bureau en vitesse et m'installai confortablement afin de découvrir le contenu de ce fameux dossier. Et, à mon plus grand étonnement, je découvris une note rédigée à mon intention par Edward, apposée sur la première page.
« Les finances de cette grande société de distribution des eaux ne sont pas encore chiffrées de manière informatique. J'attends donc de vous une réelle patience pour entrer toutes ces données à l'intérieur de votre ordinateur et prendre conscience que l'eau est chère.
Bien entendu, tout cela doit être achevé dans deux jours. Et je ne parle pas seulement de cette recopie fastidieuse mais également de vos autres projets en cours. Dans le cas contraire, je serai malheureusement obligé de faire part de vos incompétences au patron.
Edward.
Un conseil : ne commettez plus d'actes irréfléchis à l'avenir. »
À en croire l'épaisseur de ce dossier, cet homme voulait ma mort. Il abusait de sa supériorité sans le moindre soupçon de gêne, me menaçant ouvertement. Sa vengeance allait trop loin.
Folle de rage, je me relevai d'un bon et ouvris bientôt la porte de son bureau à la volée sans même avoir pris la peine de toquer.
« Pour qui vous est-ce que vous vous prenez ? » hurlai-je.
Assis sur son fauteuil de manière nonchalante, il releva la tête calmement et me toisa d'un air plus que mauvais.
« Je ne suis pas votre domestique. Vous n'avez pas le droit de me menacer de la sorte ! » continuai-je tout en contournant son bureau afin de venir me poster près de lui.
Sur ce, je tendis mes mains vers lui et déchirai lentement le bout de papier sur lequel il avait inscrit ses menaces afin de lui faire part de ma vision des faits.
« Je ne compte pas me laisser faire » ajoutai-je tout en balançant la feuille déchirée sur ses genoux.
Il se releva avec une rapidité effroyable et réduisit la faible distance qui nous séparait encore afin de se poster face à moi. Toute ma détermination s'évapora peu à peu tandis qu'il me dévisageait toujours.
« Calmez-vous, m'ordonna-t-il sèchement.
― Je ne…
― Je ne suis pas là pour discuter, trancha-t-il. Faites votre travail comme je vous l'ai demandé.
― Il n'en est pas question.
― En répondant cela, vous venez d'écourter votre délai. Je veux que tout soit terminé demain soir.
― Quoi ? Mais vous…
― Je suis certain que Monsieur Banner sera déçu par…
― Arrêtez, le coupai-je à mon tour. Je vais le faire, abdiquai-je lâchement, aucune autre solution ne se présentant à moi.
― Bien. Je vous conseille de ne pas perdre plus de temps » conclut-il satisfait tout en affichant un sourire victorieux.
•
Le lendemain matin, ce fut les premiers rayons de soleil qui mirent un terme à mes rêveries. La tête appuyée contre une pile de dossiers, je mis un certain temps à comprendre que je venais de passer la nuit au sein même de mon bureau. Encore engourdie, je m'étirai sans la moindre grâce puis jetai un coup d'œil à ma montre afin de constater qu'il n'était pas encore sept heures.
Les souvenirs de la veille me revinrent en mémoire et je maudis intérieurement Edward et son sourire moqueur. Parallèlement, son audacieux chantage me fit frémir et je décidai de me remettre au travail sans plus attendre.
Les heures défilèrent à une allure vertigineuse et seule Alice réussit à m'arracher deux mots après s'être introduit dans mon espace personnel par la force des choses.
« Pourquoi est-ce que tu es si stressée ? me demanda-t-elle incrédule tandis que je continuais à taper machinalement sur le clavier de mon ordinateur.
― Edward, soufflai-je.
― Que s'est-il passé ?
― De l'eau, lui expliquai-je.
― De l'eau ? Est-ce que tu peux me donner plus de détails ? s'enquit-elle avec curiosité.
― Je l'ai volontairement arrosé hier matin. Et il n'a pas oublié de se venger en me donnant tout un tas de choses à faire.
― Je vois, médita-t-elle.
― Je suis vraiment désolée Alice. Je n'ai pas le temps de discuter. Je viens tout juste de terminer l'étude de deux dossiers importants. Je dois maintenant attaquer la réécriture de ce document inutile, m'énervai-je en désignant une pile de feuilles de la main.
― Est-ce que je peux t'aider ?
― Je… Je ne sais pas si… bégayai-je.
― Ça ne me gêne pas, m'apprit-elle le sourire aux lèvres tout en s'emparant alors de la quatrième et dernière partie du document.
― Merci beaucoup, vraiment. Tu me sauves la vie.
― De rien. »
De mon côté, je terminai la première partie vers quatorze heures, n'ayant bien entendu pas pris le temps de déjeuner. Je profitai simplement de ce court échappatoire pour apporter deux autres dossiers clos à Edward, les lui glissant sous la porte afin de ne pas entrevoir son regard démoniaque.
À dix-sept heures cinq, je reçus l'inventaire rédigé par mon amie via Internet. J'achevai la deuxième partie trois heures plus tard, les doigts ne répondant plus de rien et les yeux scintillant tels deux grosses billes.
« Tu peux le faire » m'encourageai-je à voix basse en m'emparant de la troisième partie du document.
Au même moment, la porte voisine claqua violemment et j'en déduisis qu'Edward était en train de quitter les lieux, imaginant sans doute une défaite de ma part. Mais j'étais loin d'abandonner la partie. Edward voulait des résultats ce soir. Minuit était ainsi mon dernier délai.
Alors, après avoir inspiré profondément, je repris le cours de ma recopie, ne faisant même plus attention au sens des mots qui défilaient sous mes yeux.
Complètement épuisée, je transférai finalement les données sur un vieux disque dur externe, priant pour que la vitesse de transmission accélérât.
Vingt-trois heures dix sonna bientôt et, ayant noté les coordonnées d'Edward sur un bout de papier, je quittai l'établissement avec précipitation. Une fois à bord de ma Chevrolet, je démarrai en trombe et me dirigeai vers le sud de la ville à toute allure, espérant trouver l'appartement d'Edward avant minuit.
En définitive, j'arrivai dans son quartier un quart d'heure plus tard. J'empruntai la même rue plusieurs fois, tournant et retournant en rond à la recherche d'un immeuble fantôme. Et par un quelconque hasard, j'eus la chance de croiser un piéton qui m'indiqua la route.
Je me garai en plein milieu du parking et sautai hors de mon automobile telle une furie. Je gravis trois étages en courant et tambourinai enfin à la porte d'Edward à bout de souffle. Aucune réponse ne vint et je réitérai mon geste au bord de la crise de nerfs. Des pas résonnèrent derrière les murs du logis et, après plusieurs secondes qui me parurent une éternité, la porte s'ouvrit.
Il était là, face à moi, les cheveux en bataille. Seuls un short gris foncé et un tee-shirt noir recouvraient son anatomie, me laissant alors deviner toute la magnificence de son corps de mâle. Tout aussi hébété que moi, il me fixait d'un regard empli d'incompréhension et je n'osais prononcer le moindre mot.
« Bonsoir » finit-il par dire d'une voix endormie.
En un geste furtif, je lui tendis le disque dur et attendis patiemment qu'il le saisît. Mais il n'en fit rien.
« Prenez-le ! Je suis morte d'épuisement à cause de vous ! Regardez au moins ce que j'ai fait ! m'énervai-je. Et ne me dites pas qu'il est trop tard, continuai-je en tapotant le revers de ma montre qui affichait minuit pile. Vous n'aviez pas précisé l'heure à laquelle je devais vous rendre ce document ni même l'endroit, me justifiai-je.
― Comment avez-vous su que j'habitais ici ? me questionna-t-il de façon moins brutale qu'à l'ordinaire.
― J'ai trouvé votre adresse à l'intérieur d'un dossier que m'avait remis Monsieur Banner lors de mon arrivée. »
Il s'empara enfin du fameux disque et, alors que je pivotais sur moi-même pour partir, je sentis une poigne chaude se resserrer autour de mon poignet.
« Excusez-moi » me dit-il, la tête baissée.
Surprise de son honnêteté, j'attendis muette et interloquée.
« Je suis désolé, répéta-t-il gêné tout en évitant soigneusement mon regard.
― Vous êtes désolé, le repris-je de manière ironique.
― Croyez-moi, je ne serais pas allé voir Monsieur Banner même si vous ne m'aviez pas remis votre travail à temps.
― Inutile de mentir, je peux comprendre qu'il soit difficile de perdre la face, répliquai-je.
― Je ne mens pas.
― Si, vous mentez » lui répondis-je méchamment, ne voulant pas croire en la sincérité de ses excuses.
Je disparus sans plus de cérémonie, dévalant les escaliers quatre à quatre afin de rejoindre ma voiture au plus vite.
•
Après avoir pris un bain, je me séchai en vitesse et enfilai de délicats sous-vêtements roses. Face au petit miroir qui ornait l'un des pans de ma salle de bains, je me maquillai avec précision, soulignant mon regard à l'aide d'un trait de crayon noir. Je peignai ma chevelure durant quelques minutes puis la séchai énergiquement afin d'obtenir le volume souhaité. De retour dans ma chambre, je passai la robe achetée pour l'occasion avec prudence, un gilet de laine puis enfilai une paire d'escarpins assortie.
Alice et Rose avaient réussi à me persuader de participer au gala. Nous étions allées faire les magasins quelques jours auparavant afin de trouver nos tenues respectives. J'avais acheté une robe noire ayant un décolleté des plus plongeants ainsi qu'un gilet rose pâle afin de supporter la température extérieure. Ma généreuse poitrine était ainsi mise en avant avec élégance.
Voyant l'heure tardive, j'attrapai finalement mon sac à main puis quittai mon appartement d'un pas rapide afin de ne pas arriver trop en retard à la soirée.
Le trajet dura environ trois quarts d'heure et enfin je me garai sur un grand parking bondé où des tas de voitures avaient déjà élu domicile. Je me dirigeai vers le portail de la maison avec incertitude puis fus bientôt accueillie par l'un des réceptionnistes de la soirée. Il m'invita à le suivre et je découvris une élégante terrasse bordée par divers buissons et fleurs. Quelques longues tables encadraient l'espace, permettant ainsi d'entreposer des bouteilles de tous genres ainsi que bon nombre de mets apéritifs.
Les invités étaient déjà très nombreux et je jetai un rapide coup d'œil à ma montre pour constater que j'avais plus de vingt minutes de retard. Je scannai la foule d'un regard perdu, cherchant un visage familier parmi tout ce monde. Et je fus interloquée lorsque mes yeux se posèrent sur lui.
Il portait un costard noir des plus chics et comme toujours ses cheveux partaient dans tous les sens. Me trouvant à seulement quelques mètres de lui, j'apercevais même sa barbe naissante qui accentuait encore bien plus son pouvoir de séduction. Un verre à la main, il me dévisageait tout aussi impoliment que moi mais je n'en étais pas pour autant gênée.
« Bella ! Te voilà enfin ! »
Les propos d'Alice mirent un terme à cet échange silencieux et je sursautai légèrement lorsque cette dernière vint se poster face à moi.
« Est-ce que tu vas bien ?
― Oui, lui répondis-je d'une petite voix. Et toi ?
― Cette robe te va vraiment très bien, me rappela-t-elle en ignorant royalement ma question précédente. Viens » ajouta-t-elle.
Inconsciemment, j'accordai un dernier regard vers Edward qui me fixait toujours puis suivis mon amie d'un pas lent.
« Devine ! s'exclama Alice une fois arrivée près du buffet.
― Quoi ? De quoi est-ce que tu parles ? lui demandai-je perdue.
― Jasper et moi sommes venus ensemble. Je suis montée dans sa voiture ! s'extasia-t-elle tandis que j'attrapais gracieusement la coupe de champagne que l'un des serveurs me tendait.
― D'accord, acquiesçai-je sans vraiment prêter attention à ses propos.
― Bella !
― Quoi ?
― Est-ce que tu as vu un fantôme ?
― Oui. Non, pourquoi ? me repris-je rapidement.
― Tu dois couver quelque chose. Suis-moi, les autres sont là-bas. »
Nous rejoignîmes Jasper, Rose et Emmett et je décidai de ne plus faire attendre mon estomac qui criait famine. J'attrapai plusieurs toasts et les dégustai un à un sous le regard inquiet de mes amis.
« N'oublie pas que le repas n'a pas encore commencé, me prévint Rosalie d'un ton bas.
― Je sais. »
Sur ces paroles, je m'emparai d'un second verre d'alcool afin d'étancher ma soif.
Peu avant que l'apéritif ne touchât à sa fin, le directeur d'Artura fit un discours de quelques minutes afin de remercier ses invités. Tout le monde pénétra ensuite à l'intérieur de la bâtisse et je fus subjuguée par la beauté de la grande salle aménagée pour la soirée. Une piste de danse occupait le centre de la pièce tandis qu'une dizaine de tables rondes occupaient le reste de l'espace. Une riche vaisselle agrémentait le mobilier et chaque assiette était surmonté d'une carte blanche où le nom de chaque invité était inscrit à l'encre noire.
« Cet endroit est merveilleux, s'extasia Alice.
― En effet » approuvai-je admirative.
En définitive, je trouvai ma place rapidement et fis signe à mes amis de me rejoindre après avoir bien heureusement constaté que nous n'étions pas placé au hasard. Mes collègues de travail s'installèrent près de moi tour à tour. Jacob fit bientôt son apparition, accompagné d'une charmante jeune femme que je ne connaissais pas. Tanya s'assit à côté de Demetri et pour finir Edward prit place face à moi tout en évitant soigneusement de croiser mon regard.
L'entrée fut rapidement servie et, alors que les conversions liées à l'entreprise allaient bon train, je me contentai de manger en silence, préférant ne pas penser au travail un samedi soir.
Une fois la dégustation de ma salade terminée, je tendis la main dans le but d'attraper un bout de pain mais je reçus une sorte de décharge électrique au contact d'une peau douce. Je levai les yeux pour constater non sans surprise qu'Edward et moi étions tous deux agrippés au dernier bout de pain. Et certainement pas prête à lâcher prise, je le défiai du regard de la même manière qu'il le faisait avec moi.
« Pensez à votre ligne, me dit-il en guise de salut, m'adressant ainsi la parole pour la première fois de la journée.
― Pensez à la vôtre, répliquai-je.
― J'y pense justement. Les hommes musclés comme moi ont besoin de force.
― Ne me faites pas rire » ajoutai-je, sachant pourtant qu'il n'avait pas tort.
Je tirai un peu plus sèchement sur le bout de pain, sans succès.
« S'il vous plaît » héla alors Rosalie à l'intention d'une serveuse.
Une seconde corbeille arriva sur la table peu après et Edward et moi abandonnâmes notre premier butin en même temps, attrapant enfin deux bouts de pain différents.
Finalement, le plat principal se retrouva face à moi cinq minutes plus tard et j'avalai une première bouchée de gigot d'agneau avec plaisir. Et en fin de compte, un fabuleux dessert acheva ce succulent repas.
L'orchestre qui jusqu'à présent jouait en sourdine, augmenta le volume des enceintes et très vite les premiers amateurs de danse se dirigèrent vers la piste afin de tournoyer par paire de deux. Emmett et Rose furent les premiers à se lever de notre table. Jacob et son amie les imitèrent bientôt tout comme Demetri qui invita Tanya.
« J'adore cette musique, ajouta Alice en rêvassant niaisement.
― Est-ce que tu veux danser ? » lui proposa Jasper peu sûr de lui.
Mon amie parut choquée pendant une fraction de seconde puis se releva d'un bon afin de disparaître à son tour en compagnie de son futur petit ami. Et ce que je craignais se produisit. Edward et moi fûmes les seuls à rester assis.
Ne sachant pas quoi faire, je décidai de terminer la glace qu'Alice avait décidé de ne pas manger entièrement.
« Bon appétit, me souhaita mon voisin de table tout en fixant attentivement mes lèvres.
― Merci » lui répondis-je, rougissant malgré moi.
Mal à l'aise face à lui, je pivotai d'un quart de tour afin d'observer les danseurs.
« Votre petite amie vous a abandonné, remarquai-je en voyant Tanya tournoyer dans les bras de Demetri de façon maladroite.
― Je vous ai déjà dit que ce n'était pas ma petite amie, se plaignit-il.
― Votre amie améliorée vous a abandonné, répétai-je.
― Tant mieux, elle ne sait pas danser.
― D'après mes souvenirs, vous ne valez pas mieux qu'elle, lui répondis-je tout en repensant à la soirée d'Alice.
― Vos souvenirs ne valent rien. Vous étiez complètement saoule ce soir-là.
― Non, le contrai-je.
― Par contre, je me rappelle très bien de votre déhanché ridicule.
― Il n'était pas ridicule.
― Si, totalement.
― Pas plus que le vôtre, continuai-je indécise.
― Je m'adaptais simplement aux mouvements désordonnés de Tanya.
― Votre excuse est minable, l'insultai-je.
― Réaliste. Je suis un très bon danseur.
― Je suis persuadée du contraire, ajoutai-je sûre de moi.
― Doutez-vous de mon talent Bella ? m'interrogea-t-il alors tout en plongeant son regard vert émeraude dans le mien.
― Je ne doute pas. Je suis certaine que vous n'êtes pas fait pour ce genre de choses » terminai-je avec certitude.
Pendant trente secondes environ, nous nous observâmes en silence puis, après avoir soigneusement retiré sa veste, il se releva calmement afin de venir se poster face à moi. En un geste prudent, il tendit la main vers moi et reprit la parole d'un ton ferme, craignant sans doute un refus de ma part.
« Je vais vous montrer. »
J'hésitai un instant, continuant à fixer attentivement son visage impassible alors que ma respiration s'affolait.
« Est-ce que vous avez peur de vous ridiculiser ? » me défia-t-il.
Il ne m'en fallut pas plus pour accepter et je posai délicatement ma paume sur la sienne, recevant une nouvelle fois des décharges par milliers au contact de sa peau blême. Nous avançâmes main dans la main vers la piste et mon cœur se mit à battre plus vite lorsque nous nous immobilisâmes l'un près de l'autre.
Après avoir inspiré profondément, Edward plaqua sa paume libre contre ma taille et j'en profitai pour placer une main près de son coude. Conservant une distance plus que raisonnable entre lui et moi, il fit un premier pas de danse et je l'imitai sans tarder, essayant de reporter mon attention sur la musique et non sur le bel homme que j'avais face à moi.
Une première valse s'acheva puis une seconde et je constatai en effet qu'Edward était un bon cavalier. Mais lorsque les premiers accords d'un tango moderne et entraînant se mirent à retentir dans la salle, je paniquai légèrement et me statufiai en un instant.
« Un problème ? s'enquit mon partenaire d'un air curieux.
― Je… Je ne sais pas, commençai-je tandis que nous étions tous deux stoïques au milieu de la piste.
― Ne me dites pas que vous êtes déjà épuisée.
― Non, bien sûr que non, lui répondis-je instinctivement. Je ne sais pas danser le tango » admis-je cependant.
Mais au lieu d'afficher un sourire victorieux comme je l'avais prévu, il pressa un peu plus fermement ma taille et je me retrouvai dangereusement plaquée contre son corps brûlant
« Laissez-moi faire » me chuchota-t-il à l'oreille d'une voix rauque.
Je suffoquais de par notre proximité inquiétante, essayant vainement de refréner la cadence folle de ma respiration qui s'affolait pour une raison qui m'échappait. Nos visages étaient désormais plus proches que jamais et nos doigts liés transpiraient. La seconde main d'Edward était toujours soudée à ma taille, m'obligeant à rester proche de lui.
« Passez votre bras derrière ma nuque » m'ordonna-t-il tout à coup.
Complètement perdue, je m'accrochai rudement à ses épaules et tournai brusquement le visage sur le côté afin d'éviter son regard incendiant.
« Regardez-moi » me contra-t-il sans la moindre hésitation.
Je m'exécutai calmement et le fixai attentivement, attendant ses prochaines instructions.
« Ne lâchez pas mon regard. »
Sans un mot de plus, il commença à bouger, m'entraînant dans sa course folle. Je tentai de suivre ses mouvements habiles, renforçant ma prise autour de son cou pour ne pas risquer de faire un pas de travers.
« Vous êtes trop tendue, remarqua-t-il d'un ton bas. Ne pensez plus à rien. »
J'écoutai ses conseils et essayai tant bien que mal de vider mon esprit, devenant ainsi sa propre poupée de chiffon. Cependant, lorsqu'il voulut glisser sa jambe entre les miennes, je l'en empêchai.
« Le tango est une danse sensuelle » se justifia-t-il en avalant sa salive bruyamment.
Alors, sans réellement prendre la peine de réfléchir, je ne protestai plus au moment où il écarta mes cuisses à l'aide de son genoux gauche.
La cadence de la musique accéléra bientôt et nous pivotâmes d'un quart de tour en une fraction de seconde. Il fit ensuite plusieurs enjambées vers l'avant et je reculai afin de synchroniser mes pas aux siens.
Tout au long de cette danse, je me laissais porter par le mouvement de son corps qui se mouvait contre le mien. Le nez près de son cou, je reniflais son odeur virile de manière discrète tandis que mes yeux le dévisageaient toujours. En cet instant précis, le langage corporel était notre unique moyen de communication et étrangement, Edward n'était plus l'être ingrat que je côtoyais tous les jours. J'avais l'impression d'être face à une nouvelle personne.
En définitive, lorsque la mélodie s'acheva enfin, nous nous immobilisâmes au milieu de tous et restâmes liés l'un à l'autre, ne sachant point comment réagir.
« J'espère ne pas vous avoir trop impressionnée, me dit-il finalement d'un ton vantard.
― Non, rassurez-vous ce n'est pas le cas, répliquai-je. Vous avez encore beaucoup de progrès à faire, mentis-je.
― Vous aussi, me répondit-il vexé tandis que j'osais enfin relâcher sa main. Vous m'avez écrasé les pieds plusieurs fois, précisa-t-il ensuite.
― C'est faux !
― Je ne mens jamais.
― Je n'y crois pas » soufflai-je tout en retournant m'asseoir à ma place initiale.
Sans attendre, je m'emparai de la bouteille de vin posée au centre de la table puis me servis un grand verre d'alcool afin de me remettre les idées en place. Alice me rejoignit quelques minutes plus tard et s'empressa d'engager la conversation.
« Enfin seules ! J'ai quelque chose à te dire.
― Qu'est-ce que c'est ?
― Jasper vient de me proposer de sortir avec lui un de ces jours. Il danse vraiment bien, ce type est fabuleux, rêvassa-t-elle.
― D'ailleurs, il vient vers nous » remarquai-je en le voyant avancer d'un pas lent.
En peu de temps, je devins ainsi spectatrice d'une scène de séduction des plus déprimantes pour les célibataires de mon genre. De ce fait, je saluai mes amis et décidai d'aller prendre l'air un instant.
Une fois dehors, je décidai de m'aventurer dans le jardin avoisinant afin d'éviter les quelques groupes de personnes présents sur la terrasse. Je découvris ainsi un très beau parc vidé de toute présence humaine où plusieurs arbres et buissons poussaient ici et là. De rares lanternes oranges éclairaient les lieux, permettant uniquement de ne pas se perdre.
Au détour d'un cerisier en fleur, je levai les yeux au ciel afin d'admirer le ciel étoilé de ce début de printemps. Et j'en profitai pour desserrer le fermeture de ma boucle d'oreille qui martyrisait ma peau sensible. Au même moment, une masse chaude me percuta sans ménagement et je sursautai.
« Excusez-moi, je… commença une voix masculine que je ne connaissais que trop bien.
― Qu'est-ce que vous faites ici ? le coupai-je.
― Encore vous ? » s'enquit Edward d'un ton redevenu habituel.
Je repensai tout de suite à mon bijou et réalisai rapidement que plus rien ne recouvrait le lobe de mon oreille.
« J'ai perdu ma boucle d'oreille ! m'exclamai-je quelque peu paniquée, repensant au jour où mon père me les avait offertes pour mes vingt ans. C'est de votre faute, me plaignis-je.
― De ma faute ? Je n'y peux rien si vos bijoux en toc ne sont pas solides.
― Mes boucles d'oreilles sont en or blanc ! »
Il grommela quelque chose d'incompréhensible et j'en profitais pour m'accroupir face à lui afin de tâter le sol.
« Aidez-moi, lui ordonnai-je sèchement.
― Je ne vois rien.
― La lumière de mon téléphone me suffit, le contrai-je.
― Je ne suis pas là pour chercher une aiguille dans une botte de foin !
― Vous préférez sans doute m'en racheter une paire…
― Vous délirez » conclut-il.
Sur ce, il s'abaissa à ma hauteur et sortit son cellulaire de la poche intérieure de sa veste.
« À quoi est-ce qu'elle ressemble ? me questionna-t-il d'une voix agacée.
― Elle est identique à celle-ci, lui répondis-je sur le même ton tout en lui désignant l'une de mes oreilles du doigt.
― Minuscule en clair » ronchonna-t-il.
Nous nous mîmes tous deux à éplucher le gazon, en vain. Nos doigts se rencontrèrent plusieurs fois, me faisant trembler intérieurement sans que je ne sache réellement pourquoi. Commençant à avoir mal aux jambes, je m'assis directement par terre et inspirai profondément.
« Je ne trouve rien, m'apprit-il, adoptant une position similaire à la mienne.
― Je dois absolument la retrouver » insistai-je tout en continuant mes recherches infructueuses.
Le flash du téléphone d'Edward m'aveugla peu après et je braquai moi aussi la lumière de mon cellulaire sur son beau visage.
« Quoi ? lui demandai-je indécise.
― Rien, me répondit-il simplement tout en me fixant intensément.
― Qu'est-ce que j'ai ? m'inquiétai-je.
― Rien » répéta-t-il.
Les rires bruyants de deux personnes attirèrent soudain notre attention et nous échangeâmes un regard paniqué.
« Nous sommes seuls, jura une voix masculine qui provenait d'un buisson situé sur notre droite.
― Personne ne doit savoir » continua sa partenaire.
Sur ces mots, les deux inconnus passèrent derrière de grands arbres et, malgré la pénombre, je reconnus sans peine Tanya et Demetri. Ils semblaient épanouis, étroitement enlacés l'un à l'autre et il n'était pas difficile de comprendre le but de leur escapade. Gênée, je jetai un coup d'œil vers Edward qui semblait déçu par l'attitude de son amie.
« Quoi ? chuchota-t-il énervé.
― Je n'ai rien dit.
― Je me fiche de cette fille » m'apprit-il d'un ton toujours aussi bas mais d'une colère non dissimulée.
Des bruits étranges nous parvinrent bientôt et je rougis à l'idée d'espionner involontairement deux individus prêts à se sauter dessus. Ayant sans doute la même réflexion que moi, Edward se releva d'un bon et, sans réfléchir, j'attrapai sa main afin de le retenir.
« Et ma boucle d'oreille ?
― Cherchez-la sans moi, cracha-t-il tout en se défaisant de ma poigne.
― Il n'en est pas question ! Je l'ai perdue à cause de vous, ajoutai-je.
― Je m'en fiche. Je n'ai pas envie d'entendre les gémissements de ces deux imbéciles, m'apprit-il en augmentant volontairement le volume de sa voix.
― Mais je suis certaine qu'ils ne vont pas rester là longtemps » criai-je presque afin de les faire déguerpir au plus vite.
L'effet fut immédiat. Des bruits de pas précipités résonnèrent et le calme revint bientôt envahir les environs.
Dans un mutisme total, Edward s'agenouilla à mes côtés et recommença à inspecter le sol.
« Je crois que… murmura-t-il quelques secondes plus tard.
― Vous l'avez ! » m'exclamai-je soulagée.
Je me rapprochai de lui un peu trop précipitamment afin d'éclairer le revers de sa main. Au milieu de sa paume trônait la dite boucle d'oreille qui, fort heureusement, ne possédait aucun fermoir détachable. Je la saisis minutieusement et la repositionnai sur le lobe de mon oreille avec empressement.
« Merci, dis-je à vive allure, les mots brûlant mes lèvres.
― De rien. »
Et sans une parole de plus, il disparut de mon champ de vision en un temps record, me laissant pantoise et seule au milieu de ce grand jardin. Je me relevai calmement et retournai vers la salle de réception.
À l'intérieur, la foule s'était déjà quelques peu dissipée. Quelques couples persistaient au centre de la piste alors que d'autres préféraient discuter tranquillement autour d'un verre.
Ayant eu mon lot d'émotions pour la soirée, je décidai de quitter les lieux sans plus tarder. Je saluai quelques uns de mes amis et récupérai mes affaires au vestiaire. Une fois à bord de mon automobile, j'allumai la radio puis démarrai enfin.
