Dans le monde parallèle, quelques jours plus tôt. (notion toute relative, avec le méli-mélo temporel nuisant à la précision)
Se réveiller auprès de celle que vous aimez et qui vous aime en retour. Un miracle quotidien auquel beaucoup de couples finissaient par ne plus prêter attention à force de l'habitude. Mais ce n'était pas le cas de John, qui considérait d'un regard émerveillé Rose endormie à ses côtés.
Dans ses souvenirs qui remontaient à près d'un millénaire, il y avait quelques femmes, et même un ou deux hommes avec qui il avait partagé une certaine intimité. Des interludes passagères, destinées surtout à lui faire oublier sa solitude. Et s'il avait fait l'expérience de la vie conjugale sur Gallifrey, l'amour n'y était pour rien. Chez les Seigneurs du Temps, le mariage était une institution à laquelle tout le monde devait se plier pour devenir parents.
Donc ce qu'il vivait avec Rose était une grande première pour lui. Et il ne pouvait faire autrement que d'en savourer chaque seconde.
Le réveil marqua silencieusement 7 heures. Il ne sonnait jamais, car il n'avait pas été réglé pour. La sonnerie faisait grincer les dents à Rose, qui avait du mal à se réveiller le matin. Et puis John était là...
- Rose, souffla-t-il avec douceur. Il temps de te lever.
Pas de réponse. Pourtant elle devait l'avoir entendu, puisqu'elle se blottit contre lui, enfouissant sa petite tête blonde près de sa poitrine. Bon, deuxième tentative.
Il écarta les mèches qui cachaient la moitié du visage de la jeune femme et déposa un baiser sur la joue tout en murmurant:
- Rose?
Ah, cette fois, ça y était! Ses paupières frémirent avant de se soulever lentement, laissant apparaître des yeux mordorés encore lourds de sommeil. Elle lui sourit et lui rendit son baiser, mais au creux de son cou. Geste peut-être innocent de la part de celle qui sortait à peine du pays des rêves, mais qui eut un effet dévastateur sur John qui lui, était bien réveillé.
Et voilà qu'elle continuait sur sa lancée, remontant ses douces lèvres du cou au menton, puis au lobe de son oreille droite. Une véritable torture pour lui, qui se sentait tiraillé entre le désir de répondre à cette invitation langoureuse et la voix de la raison qui lui soufflait qu'ils allaient de nouveau être en retard à leur travail.
Non, il fallait résister. N'importe quel homme aurait déjà succombé à la tentation, mais lui, il n'avait rien à avoir avec le commun des mortels qui...
Puis elle glissa sa main sur son torse et le parcourut d'une caresse languissante.
Ce fut le coup de grâce. Vaincu, il poussa un juron étouffé avant de poser ses lèvres enfiévrées sur le corps de sa compagne, impatient d'en goûter la moindre parcelle.
Encore une fois, Torchwood allait devoir débuter la journée sans leur présence.
OoOoO
- Vous étiez encore en retard.
- Une panne de réveil, répondit Rose d'une manière distraite.
- Oh, mais je vous crois! C'est la troisième fois qu'il tombe en panne, cette semaine. Il faudrait peut-être penser à en acheter un nouveau, non?
Elle jeta un coup d'oeil au conducteur qui lui parlait d'un ton aussi impudent, un large sourire accroché à la figure: capitaine Jack Harkness, le membre le plus récent de l'équipe du Torchwood.
Rose s'étonnait toujours de voir à quel point il ressemblait à son ami qu'elle avait laissé dans l'autre Univers, et pas seulement sur le plan physique. Ils avaient la même démarche, la même façon de parler, le même côté séducteur. Ils possédaient même un passé assez proche. Quand elle l'avait recruté, il se trouvait en mauvaise posture, avec d'anciens agents du Temps à ses trousses et son manipulateur de vortex en rade.
- Ou alors, poursuivit-il, je peux venir vous réveiller, si vous voulez. C'est avec un immense plaisir que je me chargerai de cette délicate mission.
- Arrêtez-ça, Jack. Ça ne se fait pas de se moquer ouvertement de son supérieur.
- A vos ordres, madame. J'exprimais simplement ma satisfaction de constater que mes deux boss entretiennent une excellente relation.
- Et ne m'appelez pas madame.
- Oui, madame.
Elle finit par éclater d'un rire impuissant. Il était difficile de lui en vouloir pour quoi que ce soit. De toute façon, elle n'en avait même pas envie.
- D'ailleurs, où est passé ce cher Docteur Smith? Je ne l'ai pas vu de la journée.
- Il est à un rendez-vous. Avec un représentant du ministère de la Défense.
Un parfait imbécile, qui croyait que Torchwood était là pour leur fournir des armes de technologie extraterrestre. John était allé lui mettre les points sur les i. Elle se demanda comment se déroulait l'entretien. La diplomatie n'était pas le point fort de son compagnon, surtout quand il prenait ses airs du grand génie et débitait à toute vitesse des explications totalement incompréhensibles pour les pauvres humains qu'ils étaient.
Jack gara la voiture près du "Robinson's Song", une petite librairie au centre de Londres. Ils avaient reçu des informations selon lesquelles le propriétaire serait un alien doté de pouvoirs d'hypnotiseur. La source n'était pas très fiable, mais il valait mieux vérifier.
- Hé, je croyais que John était à un rendez-vous? s'étonna Jack.
- C'est ce que j'ai dit.
- Alors celui-là doit être son sosie.
Du bout du doigt, il indiqua la personne qui sortait justement de la librairie: c'était bien John, avec un livre coincé sous le bras. Surprise, Rose descendit du véhicule pour courir au-devant de son compagnon.
- Docteur? Que fais-tu ici?
Il ajusta ses lunettes pour mieux la regarder avant de rétorquer sur un ton totalement indifférent.
- Nous nous connaissons?
Elle s'arrêta, complètement sous le choc, tandis que Jack les rejoignait avec un grand signe de main.
- Alors, John? Vous avez délaissé votre représentant du ministère pour vous joindre à notre petite fête?
- Vous vous trompez assurément de personne. Je m'appelle David Tennant, et non John.
Ce fut au tour du capitaine de demeurer interdit.
Voyant qu'ils se contentaient tous les deux d'écarquiller les yeux sans ajouter un mot de plus, le dénommé David haussa les épaules et continua son chemin.
Sortant de sa stupeur, Rose saisit son portable pour appeler le Docteur, son Docteur. Ce dernier décrocha au bout de la troisième sonnerie. Oui, il allait bien. L'entretien était terminé et il était en route pour les locaux du Torchwood. Au fait, était-ce à lui ou à elle de faire la cuisine, ce soir?
Rassurée, elle mit fin à l'appel et suivit du regard la silhouette de la copie conforme de son compagnon. Il s'était arrêté, et tournait pensivement dans la main un objet qu'il avait pris dans sa poche. Malgré la distance, elle crut reconnaître une sorte de vieille montre à gousset.
- On rentre, déclara-t-elle de but en blanc.
- Quoi? Et le libraire?
- Il peut attendre. Il faut d'abord qu'on se renseigne sur ce Tennant.
- Il vous inquiète? C'est vrai qu'il ressemble de façon étonnante à John, mais vous savez ce qu'on dit: tout le monde a un sosie ou deux dans ce vaste Univers.
- Justement. Mon Docteur n'est pas comme tout le monde.
OoOoO
David se sentait très perturbé. Assis sur le banc d'un square désert, il tripotait sans trop savoir pourquoi la montre à gousset qu'il avait tout le temps sur lui.
C'était un bel objet tout en or, joliment décoré, mais qui ne lui servait strictement à rien, vu qu'il était cassé. S'il l'avait gardé malgré tout, c'était parce qu'il était un souvenir de son père défunt. Donc il se contentait de le transporter un peu partout avec lui, sans guère y prêter attention. Jusqu'à aujourd'hui.
Cette jeune femme l'avait appelé Docteur. Cela avait éveillé d'étranges sensations enfouies au plus profond de lui-même, et curieusement elles faisaient écho à celles que lui inspirait à présent cette vieillerie. On aurait dit que la montre s'était soudain dotée d'une conscience, et qu'elle lui chantait la même litanie, encore et encore.
Ouvre-moi, Docteur...
Ouvre-moi...
Il se prit la tête entre les mains, tenaillé par une crainte viscérale. Il ne devait surtout pas ouvrir cette montre. D'où lui venait cette certitude, il ne saurait le dire. Mais tout son être hurlait de ne pas le faire.
Pendant ce temps, le chant continuait.
Souviens-toi des étoiles... Et de la liberté qu'on ressent à voyager parmi elles...
Le Temps et l'Espace sont à ta portée... Tu n'as qu'à tendre la main...
Ouvre-moi, Docteur...
Ouvre-moi...
De plus en plus fort. De plus en plus obsédant.
Avec un gémissement, il appuya sur le bouton qui commandait l'ouverture. Un flot de particules dorées s'en échappa, et avec elles un rire éthéré qui se réverbéra dans les méandres de son esprit.
Enfin. Enfin tu es de retour, ô Seigneur du Temps.
OoOoO
- Hé, Doc! Vous ne devinerez jamais qui j'ai croisé aujourd'hui: vous!
John leva le nez du tournevis sonique qu'il était en train de finaliser - le deuxième, car le premier avait été avalé par un ver géant Galbulien - et considéra le capitaine qui venait de débouler dans son bureau.
- Jack, si c'est une blague, j'ai le regret de vous informer que je n'y ai absolument rien compris. Au fait, Rose n'est pas avec vous?
- Elle était pourtant juste derrière moi. Elle s'est sans doute arrêtée pour parler à quelqu'un.
- Ah oui?
John tapa négligemment sur le clavier de son ordinateur afin de la localiser avec les caméras de surveillance. Cela ne prit guère de temps: bientôt il la vit apparaître sur l'écran en train de traverser la grande place devant l'immeuble du QG.
- Vous ne voulez vraiment pas la lâcher une seule seconde, ironisa Jack. Que dois-je faire pour que vous vous intéressiez autant à moi?
- Commencez d'abord par me payer un verre, nous verrons ensuite.
En voyant briller les yeux du capitaine, il regretta aussitôt sa boutade. Il ne manquerait plus que celui-ci le prenne au mot. D'après ses expériences, il en était bien capable.
John reporta à nouveau son attention sur l'écran. Rose s'était immobilisée et regardait autour d'elle comme si quelque chose la gênait.
Puis le micro de la caméra capta un bruit bien particulier: un son que John croyait ne plus jamais entendre.
- C'est impossible, murmura-t-il, saisi.
Il se leva d'un bond et se précipita hors de la pièce. En atteignant l'ascenseur, il savait déjà qu'il n'arriverait jamais à temps. Mais il ne pouvait pas s'en empêcher.
Jack l'avait regardé partir, sans comprendre la raison de sa panique. Il tourna l'écran face à lui, espérant y trouver une réponse. Et il en fut estomaqué.
Les contours d'une étrange boîte rouge étaient en train de se dessiner tout autour de Rose. Lorsque ses traits se firent plus précis, révélant la forme d'une cabine téléphonique, la silhouette de la jeune femme avait disparu à l'intérieur.
John finit par rejoindre l'entrée principale, mais il était trop tard: le Tardis s'était déjà dématérialisé, en emportant vers une destination inconnue celle qui était devenue le centre de son existence.
OoOoO
Note de l'auteur - Voilà un chapitre qui démarre en douceur. Eh oui, j'aime bien insister sur les petits détails qui ne font pas avancer l'histoire mais qui permettent, disons, de se mettre dans le bain. Pour les adeptes de l'action, des scènes sanglantes et autres joyeusetés: patience! Ils viendront en temps utile.
