Chapitre 3 - Ressemblance et dissemblance
Telle une poupée de chiffon, Rose s'effondra, inerte: elle avait perdu connaissance.

David (appelons-le ainsi, cher lecteur, pour qu'il n'y ait pas de confusion) avait reculé de plusieurs pas et fixait la jeune femme avec une totale incompréhension.

Bien que sonder un esprit de force demandait du doigté, passer outre le barrage mental d'un humain ne lui posait guère de problème. Donc il aurait dû lire en elle comme dans un livre ouvert.

Et cela s'était passé ainsi, du moins au début. Un flot d'images et d'informations avait afflué en lui, dévoilant la vie peu ordinaire de cette jeune terrienne.

Elle était une voyageuse du Temps.

Elle venait d'un autre Univers.

Et elle aimait un Docteur, qui était en tout point pareil à lui, mais qui pourtant n'avait rien en commun avec lui.

Car celui-là souriait de bonheur... Un sentiment que lui, il ignorait.

Puis soudain, il s'était heurté contre une barrière mentale comme il n'en avait jamais rencontrée auparavant. Et lorsqu'il avait essayé de la forcer, il s'était fait éjecté de son esprit par une force formidable.

Qui était-elle donc? Question dont il n'avait pas encore de réponse.

Il se dit que peut-être il ferait mieux de la laisser partir. Elle au moins, elle avait quelqu'un qui tenait à elle et qui devait la chercher en ce moment-même...

Oh, non, gardons-la. Nous en aurons besoin plus tard...

En serrant les dents, il se massa les tempes, geste qui ne le soulagea nullement de cette voix éthérée qui continuait à résonner dans sa tête.

Le Temps file et n'attend pas, Seigneur du Temps. Alors mettons-nous au travail...


OoOoO


Lorsque Rose reprit conscience, d'épouvantables migraines lui vrillaient le crâne. Elle tenta de se relever malgré tout, avant de retomber lourdement sur le sol. La salle de pilotage semblait danser le samba autour d'elle, et elle se sentait nauséeuse, comme si elle avait été retournée comme un gant.

- Buvez, dit David en lui tendant un verre rempli de liquide. C'est un calmant.

Le regard de Rose alla du verre présenté sous son nez au visage de son tortionnaire qui le lui offrait si galamment. A quoi jouait-il? Au Dr Jekyll et Mr Hyde?

- La seule chose qui me ferait vraiment du bien, grinça-t-elle, c'est de vous mettre mon poing dans la figure.

Elle l'aurait sûrement fait, si seulement la tête ne lui tournait pas autant.

Loin d'être démonté par l'agressivité de la jeune femme, il se contenta de déposer le verre à côté d'elle.

- Je vous conseille de le boire. A moins que vous préfériez avoir mal pendant des heures.

- C'est trop aimable, railla-t-elle. Maintenant que vous vous êtes bien amusé à fouiller dans mon cerveau, ramenez-moi chez moi!

Il prit place sur l'un des sièges de la console et se mit face à elle.

- Jusqu'à ce que j'obtienne des réponses à certaines questions qui me turlupinent, Miss Tyler, vous serez mon invitée à bord.

- Prisonnière, vous voulez dire.

- Non. Parce qu'en tant qu'invitée, non seulement vous aurez la liberté de vos mouvements à l'intérieur du vaisseau, mais aussi celle de venir avec moi lorsque j'atterrirai.

Pouvait-on appeler cela de la liberté? Elle ne savait pas piloter le Tardis. Alors à moins qu'il ne la conduise sur la Terre du XXI ème siècle, ce dont elle doutait fortement, elle n'avait aucun moyen de s'échapper.

- En échange, j'attends de votre part que vous vous comportiez de manière... raisonnable. Marché conclu, Miss Tyler?

- Ai-je d'autre choix que d'accepter?

- Pas vraiment.

Elle pensa à son Docteur, là-bas, loin sur la planète bleue. Même sans le Tardis, il allait tout faire pour la retrouver, elle en était certaine. Mais elle n'était pas non plus le genre de demoiselle en détresse qui attendait sagement qu'on vienne la sauver.

Accepter de l'accompagner, tenter de mieux le connaître... Et guetter la moindre occasion pour prendre l'avantage sur lui.

Elle saisit le verre posé près d'elle et le leva bien haut.

- A notre accord, ironisa-t-elle avant de le vider d'un trait.

Beurk! Mais ce truc était immonde! Cela avait le goût des oeufs pourris qui auraient mariné dans du lait caillé!

- Puis-je vous demander une faveur? fit-elle tout en grimaçant.

- Dites toujours.

- Un bonbon, un caramel... n'importe quoi! Donnez-moi quelque chose pour me rincer la bouche, sinon je vais vomir!


OoOoO


Le Tardis atterrit en douceur, sans aucune secousse notable. Rose dut admettre avec un certain dépit que David - elle refusait de le considérer comme un Docteur - pilotait beaucoup mieux que le Gallifréen de l'autre Univers. Elle pinça les lèvres. Il était plus habile, et alors? Se faire balloter dans tous les sens, c'était justement cela qui faisait le charme de ces déplacements temporels!

Il sortit en premier et elle le suivit, le coeur légèrement battant. Malgré sa situation, elle ne pouvait empêcher un petit frisson d'excitation la parcourir, rappelant à quel point ces voyages vers l'inconnu lui avaient manqué. Un sentiment qu'elle réprima bien vite, se sentant coupable envers son compagnon.

Ils se trouvaient dans un long corridor, richement décoré, avec des rangées de vitrines à ne pas en finir, dont chacune contenait ce qui semblait être une oeuvre d'art. Le tout était éclairé par un plafond en voûte qui diffusait une douce lumière.

- C'est un musée? demanda Rose, un peu étonnée.

- Le Musée, rectifia-t-il. Il n'a pas de nom, car c'est le plus grand de tout l'Univers.

Tiens, ça lui rappelait une histoire que John avait racontée un jour, à propos d'une bibliothèque et des ombres mangeuses d'homme... Et justement, pourquoi n'y-avait-il personne ici à part eux?

- Il n'y a pas foule.

- J'ai fait en sorte d'atterrir un dimanche.

- Ah? Et pourquoi donc?

- Parce que j'ai l'intention d'emprunter l'un des objets conservés à cet endroit et qu'il serait mal venu d'avoir des spectateurs.

- Ça s'appelle commettre un vol.

- Si vous voulez.

Durant toute la conversation, ils avaient continué à marcher jusqu'à ce qu'ils atteignent une porte latérale sécurisée. En voyant David sortir un tournevis sonique pour la forcer, Rose fit une remarque intriguée.

- Vous auriez pu matérialiser le Tardis directement à l'intérieur.

- Cette pièce est protégée contre la téléportation, soupira-t-il. Mais dites-moi, êtes-vous toujours aussi bavarde?

- Ça s'appelle se montrer curieuse, et il faudra vous y faire. Si ça vous gêne, vous avez toujours la possibilité de me ramener chez moi.

Si cela le gênait? Il eut un pâle sourire. Il n'était simplement pas habitué à ce qu'une personne le suive partout et s'interroge sur le moindre de ses actes. Et il se surprit à penser que ce n'était pas si désagréable.

La porte s'ouvrit avec un déclic et ils y entrèrent. Rose ne put retenir une exclamation devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

- Mais c'est gigantesque! Où est-ce qu'on est?

- Dans un entrepôt où sont conservés les objets les plus fragiles. Et les plus précieux.

L'entrepôt en question était une salle circulaire d'une telle immensité qu'on ne voyait ni le haut, ni le bas. D'innombrables disques en métal étaient en suspension dans l'air, portant chacun des boîtes de différentes tailles.

Ils empruntèrent une longue passerelle qui traversait le vide, afin de rejoindre le terminal d'ordinateur qui se trouvait au bout. Pendant qu'il se penchait sur l'écran tactile, elle jeta un coup d'oeil par dessus la rambarde et eut un frisson: il n'y avait rien sous leurs pieds, que le néant.

- Alors le CID... Ça doit être ça: l'objet référencé au 740/pomme-66.

- Le CID? Qu'est-ce que c'est?

Il ne répondit pas, trop absorbé par le disque qui flotta jusqu'à eux, leur apportant un écrin délicatement ciselé. Il était sur le point de l'ouvrir lorsqu'il fut interrompu par une voix derrière lui.

- Halte! Déclinez votre identité!

Un homme en uniforme, ou plutôt un être humanoïde au visage canin, se tenait sur le seuil de la porte, leur pointant une arme.

- Du calme, dit David en levant les mains, aussitôt imité par Rose. Je suis un représentant du ministère de néo-archéologie, chargé de l'inspection du Musée.

- Avez-vous de quoi le prouver? fit celui qui devait sans doute être le gardien.

David sortit lentement son papier psychique pour le lui montrer. Rose eut un sourire en coin. Quelque soit l'Univers, la panoplie d'un Docteur ne changeait pas: tournevis sonique, papier psychique... Puis elle se sentit légèrement mal à l'aise. Venait-elle de le considérer comme un Docteur?

- Je vous demande pardon, s'excusa le gardien, confus. J'ignorais qu'une inspection était prévue aujourd'hui.

- Ce n'est rien, mon brave. Cela a été décidé au dernier moment.

Le gardien baissa son arme, et eux leurs bras.

- Je dois tout de même vous demander de sortir. Personne n'a le droit de pénétrer dans cet entrepôt sans être accompagné du Conservateur. C'est le règlement, vous comprenez.

- Bien sûr, acquiesça David. Allez-y, nous vous suivons.

Le gardien rengaina son arme et leur tourna le dos. Aussitôt la main du Gallifréen plongea à l'intérieur de sa veste avant de réapparaitre avec un blaster.

- Non! cria Rose, alarmée.

Sans qu'elle puisse faire quoi que ce soit pour l'arrêter, il tira froidement sur le gardien, qui s'effondra comme une masse.


OoOoO


- Vous l'avez tué!

Rose courut jusqu'au corps qui gisait inerte et s'agenouilla près de lui pour l'examiner.

- Je ne tue jamais sans nécessité, déclara David avec un haussement d'épaule.

- Mais il est mort.

- La puissance de mon blaster était réglée à son minimum. Il est assommé, voilà tout.

En voyant les yeux effrayés et accusateurs de la jeune femme, il ressentit le besoin de se justifier, ce qui l'étonna. Pourquoi diable se préoccupait-il autant de la considération de cette humaine à son égard? Que lui importait qu'elle se méprenne à son sujet?

Quelque peu irrité, il s'approcha du gardien sans connaissance et s'accroupit pour tâter son pouls: il battait d'un rythme régulier.

- Il va bien. Il faut bien plus qu'un rayon de blaster pour faire du mal à un Labradorien.

Cependant Rose s'était relevée et avait reculé de plusieurs pas, le fixant de dos avec un sentiment proche de l'aversion.

Voir cet homme - dont l'apparence ne différait en rien de son Docteur - tirer sur quelqu'un sans la moindre hésitation avait été un véritable choc pour elle. Comment avait-elle pu oublier ne serait-ce qu'un instant que ce David n'était pas, mais alors pas du tout comme le Gallifréen qu'elle connaissait? Il l'avait tout de même enlevée, sondé son esprit de force! Et maintenant, ça!

Il fallait qu'elle fasse quelque chose. Rester près d'un type pareil et faire comme si tout allait bien... Non, impossible. Elle ne le supporterait pas!

Puis son attention fut attirée par l'écrin qui reposait toujours sur le disque métallique.

- Il se remettra au bout de quelques heures, poursuivit David, ne se doutant de rien. Rassurée?

Il n'obtint pas de réponse. Remarquant alors l'absence de la jeune femme à ses côtés, il se leva pour la chercher du regard. Et il la trouva.

Rose se tenait tout au bout de la passerelle, qui n'était protégé par aucune rambarde. Dans sa main brillait un objet en forme de miroir de poche qu'il reconnut aussitôt.

L'écrin était ouvert. Elle avait pris le CID.

- Je ne sais pas à quoi sert ce truc, lança Rose sur un ton de défi, mais il doit vous être précieux, n'est-ce-pas? Et fragile aussi. Il suffirait que je le laisse tomber... et pouf! Plus de CID!

- Et alors? rétorqua-t-il d'une voix glaciale.

- Ramenez moi sur Terre, à mon époque. Je vous le rendrai une fois de retour chez moi.

Ah, voulait-elle donc jouer à ça? Très bien, ils allaient être deux.

- Sachez, Miss Tyler, que je n'ai pas pour habitude de céder au chantage.

- Pas plus que moi, David, de rester captive de qui que ce soit.

Dans un silence pesant, ils s'affrontèrent un moment du regard. Puis presque à regret, il pointa le blaster en sa direction.

- Si vous avez l'intention de me tirer dessus, allez-y! A l'endroit où je suis, je tomberai dans le vide, en emportant l'objet dans ma chute.

- Je ne ferai rien d'aussi stupide.

L'angle de son arme changea. Il visait à présent le gardien inconscient.

- La puissance sera à son maximum cette fois-ci, annonça-t-il d'une manière assez détachée. Ce tir va le tuer.

- Vous ne ferez pas ça, haleta-t-elle. Vous ne pouvez pas!

- Qu'en savez-vous? railla-il. Ne faites pas l'erreur de me confondre avec celui que vous aimez, celui que j'ai vu dans vos souvenirs! Vous ignorez de quoi je suis capable!

Tel un animal pris au piège, Rose ne parvenait pas à quitter des yeux le visage du Gallifréen qui la toisait froidement: inflexible et implacable, exactement comme le Docteur lorsqu'il se retrouvait face aux Daleks.

- Alors? la pressa-t-il sur un ton moqueur. Que décidez-vous? Votre liberté? Ou la vie d'un innocent? Choisissez!

Les épaules de Rose s'affaissèrent. Lentement, elle s'écarta du précipice et remit l'objet dans l'écrin.

- Sage décision.

Il rangea également son blaster et s'avança comme pour s'emparer de l'écrin. Au lieu de quoi il se contenta de rabattre le couvercle et fit face à elle.

- Juste une chose, Miss Tyler.

Il était calme, si mortellement calme... Instinctivement, Rose recula de quelques pas. Il posa alors la main sur elle et d'une poussée, il lui fit perdre l'équilibre.

Avec un cri, elle bascula dans le vide.


OoOoO


Note de l'auteur - Le personnage "David" est en train d'échapper à mon contrôle... Au secours!