Les coups redoublèrent à la porte, qui semblait être sur le point de craquer. Amy y jeta un coup d'oeil anxieux avant de presser le Docteur occupé à pirater un terminal informatique.
- Dépêchez-vous, ils vont entrer!
Il ne l'entendit pas, toute son attention accaparée par les images qui défilaient sur l'écran: la chute de Rose, et le champ de force qui la rattrapait... Et bien qu'il sache parfaitement qu'elle n'avait rien de grave, les jointures de ses poings blanchirent à force de trop serrer.
- J'en connais un qui va avoir des problèmes quand je lui mettrai la main dessus, grommela-t-il entre ses dents.
Une tape sur son épaule le tira de ses réflexions vengeresses.
- Ce qui ne risque pas d'arriver si nous traînons trop par ici. Avez-vous trouvé ce qu'il était venu chercher dans le Musée?
- Oh oui. Il a volé le CID que le Conservateur prenait pour une antiquité terrienne. En fait, il est gallifréen et...
- Plus tard! Maintenant, dites-moi que vous avez un plan pour nous sortir de là.
- Voyons, Amy. Je suis le Docteur, j'ai toujours un plan.
- Je vois... Vous n'en avez aucun!
Affichant son air le plus offusqué, il indiqua du bout de son tournevis une trappe grillagée ornant l'un des murs.
- Fille de peu de foi. Je te présente le conduit d'aération, le meilleur ami des fugitifs.
Quelques minutes après, deux Labradoriens armés défonçaient la porte et pénétraient dans la salle des archives déjà vide. En remarquant la trappe ouverte, l'un d'eux appuya sur son communicateur qu'il avait à l'oreille.
- A toutes les unités. Deux des prisonniers ont emprunté le vide-ordure. Envoyez des hommes à la déchetterie. Je répète...
Cinq étages plus bas, des dizaines et des dizaines de mètres de glissade s'étant terminé par un atterrissage sur un tas de déchets, Amy ôta de ses cheveux un morceau de salade pourrie et marmonna sur un ton fataliste:
- Bah, j'imagine que je ne devrais pas trop me plaindre. Après tout, la poubelle vaut tellement mieux que l'intérieur de la bouche d'un monstre...
- Parce qu'il n'y a pas de risque de se faire avaler?
- Exactement.
- Dans ce cas, je préfère éviter de te parler de...
Il fut interrompu par des bruits mécaniques assez forts pour faire trembler le sol. Amy regarda tout autour d'elle, quelque peu inquiète.
- Qu'est-ce que c'est?
- Respire, Amy, et détends-toi. Le mot que je vais prononcer maintenant est un tantinet effrayant, mais dis-toi que je vais rapidement trouver une solution.
Tout en tenant ces propos sensés la rassurer, il s'était mis à fouiller frénétiquement parmi les immondices pour retrouver le tournevis sonique qui lui avait échappé des mains lors de leur chute. Comportement qui acheva d'affoler Amy, se souvenant que la dernière fois, le mot en question était "langue".
- Docteur!
- Un compresseur... C'est un compresseur qui s'est mis en marche. A présent que tu es au courant, aide-moi à chercher!
Ce n'est lorsque les parois se rapprochant inexorablement de l'une de l'autre ne furent plus qu'à une longueur de bras qu'Amy parvint à repêcher le tournevis dans une sorte de mélasse gélatineuse, leur permettant d'éviter à temps l'horrible mort par compression.
- Tu vois qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter!
En contemplant le Docteur qui lui souriait tout fièrement malgré ses habits dégoulinant de saletés, Amy eut une envie irrépressible de lui arracher son noeud papillon et de le lui faire avaler de force, se disant qu'il y avait sûrement quelque part un saint qui veillait sur les inconscients trop optimistes. Sinon, il y aurait longtemps que le Gallifréen serait six pieds sous terre, et ses compagnons avec lui.
OoOoO
- Mais vous empestez! s'exclama Jack. Si vous voulez me séduire, ma chère, il vous faudra changer de parfum.
- Ha ha, fit Amy qui n'avait même pas la force de rire. Très drôle, très très drôle, capitaine.
Le chemin de retour avait été un véritable parcours de combattant pour elle et le Docteur, dont l'odeur pestilentiel qu'ils dégageaient ne les avait pas vraiment aidés à passer inaperçu. Et une fois revenue au Tardis, en découvrant le capitaine et Ianto tranquillement installés dans la salle de contrôle, elle se sentit lésée. Ce n'était pas juste. Pourquoi eux n'avaient-ils pas eu droit à leur part de désastres?
- Il faut absolument que je prenne une douche, soupira-t-elle.
- Parce qu'il y a une salle de bain à bord? s'étonna Ianto, qui n'avait vu que la pièce où ils se trouvaient actuellement.
- Des salles de bain, des zacouzis, des piscines...
Devant sa mine interloquée, Amy s'esclaffa:
- Rayez le mot normalité de votre vocabulaire, Ianto. Personne ne connait le Tardis en sa totalité, même pas le Docteur.
- C'est parce qu'il continue à croître, précisa ce dernier.
- Excusez-moi, bredouilla Ianto. Vous en parlez comme s'il était en vie.
- Mais il l'est, Mr Jones. Il est même beaucoup plus âgé que moi, qui suis à un siècle près de fêter mon millième anniversaire. On peut dire que c'est l'un des êtres vivants les plus vieux de l'Univers...
L'éclairage de la salle clignota, comme pour manifester sa désapprobation face à cette remarque. Le Gallifréen tapota la console en signe d'apaisement.
- Oh, j'oubliais que le sujet t'était sensible.
Devant l'ahurissement de ce pauvre Ianto qui se sentait complètement dépassé par les événements, Amy le prit en pitié et lui dit tout gentiment:
- Je vous ferai visiter une fois que j'aurais fini de me laver. Ou plutôt, me désinfecter. Et vous devriez en faire autant, Docteur.
- Tout de suite, Amy. Au fait, capitaine, où est John?
- Dès notre retour, répondit-il avec un soupir, il s'est enfoncé à l'intérieur du Tardis et on ne l'a plus revu. Je crois que c'est à cause de cet enregistrement...
Le capitaine avait eu un mal fou à arracher John de l'image holographique de sa compagne, qui n'avait consenti à le suivre qu'une fois la carte mémoire récupérée. Quoi qu'il ait vu sur cette video, cela l'avait mis hors de lui, pour le plus grand malheur des Labradoriens qui avaient tenté de les stopper. Avec son tournevis il avait transformé l'alarme du Musée en véritable bombe à ultrason, et Jack était certain que la plupart de ces gardiens avaient les tympans percés à l'heure qu'il est.
En constatant l'expression du Docteur qui s'assombrissait à son tour, le capitaine pria avec ferveur que celui-ci au moins parvienne à garder la tête froide, contrairement à l'autre. Un Doc en pétard, c'était déjà ingérable. En avoir deux sur les bras, cela devenait mission impossible!
OoOoO
Après s'être lavé et passé au dressing room pour se changer - toujours avec les mêmes veste et noeud papillon dont il disposait une ribambelle depuis sa régénération - le Docteur se laissa guider par le doux murmure du Tardis, qui le conduisit jusqu'à la chambre de Rose. Elle était restée telle quelle, malgré la remise à neuf récente du vaisseau. Une délicate attention de la part de la Boîte Bleue, qui avait apprécié la jeune femme autant que le Gallifréen l'avait aimée.
C'est là qu'il trouva son double humain assis sur le lit, le regard perdu dans le vague.
- Je craignais que tu ne sois en train de te taper la tête contre le mur, dit le Gallifréen, mais non. Je suis rassuré.
L'autre ne leva même pas les yeux et répliqua avec lassitude.
- Une discussion avec un autre moi n'est vraiment pas ce dont j'ai envie en ce moment. Laisse-moi.
Ah? Ce n'était donc pas la colère qui dominait l'humeur de John, mais la morosité? Mauvais, ça. Très mauvais.
Le Docteur tira une chaise et s'assit face à celui qui déprimait.
- Dis-toi que tu es en train de réfléchir à haute voix. Ça aide, parfois... Alors qu'est-ce qui ne va pas?
- Ce qui ne va pas? Si tu avais vu l'enregistrement des caméras de surveillance...
- Mais je l'ai vu.
- Dans ce cas, tu dois savoir que Rose est en compagnie d'un fou furieux! Je me demande qui est le pire, entre lui et le Maître!
- Elle va bien, John. Pour l'instant. Et nous ferons tout pour que cela continue. Mais tu ne réponds toujours pas à ma question.
Le Docteur croisa les jambes et se mit à tapoter du doigt avant de poursuivre.
- Parce que s'il n'y avait que cela qui te tourmentait, tu ne serais pas là à te morfondre. Tu serais dans la salle de contrôle, avec moi, en train de sautiller autour de la console, afin de deviner la prochaine destination du ravisseur.
Plein de colère et de rage... Sentiments qui les avaient desservis dans le passé, les amenant à commettre des erreurs irréparables. Cependant ils valaient mieux, tellement mieux que cet état dépressif qui ne leur était d'aucune utilité.
- Alors je te le redemande: qu'est-ce qui ne va pas?
Le regard de John croisa enfin celui du Docteur, et c'est d'une voix amère qu'il dévoila le fond de ses pensées.
- Rose aurait dû rester avec toi. Et non aux côtés d'une moitié de Seigneur du Temps incapable de la protéger.
Pendant ce temps, Amy qui revenait de son bain avec ses cheveux encore humides et sa peau toute rose, aperçut le capitaine dans une position plutôt incongrue. Il avait l'oreille collée contre l'une des portes, tandis qu'Ianto se tenait derrière lui avec une expression scandalisée.
- Jack, tu ne devrais pas faire ça.
- Chut, Ianto! J'essaie d'écouter.
- Inutile, intervint Amy d'une voix normale. Toutes les pièces du Tardis sont insonorisées.
Jack la saisit par le bras et la força à se baisser.
- Chère Amy, chuchota-t-il, ne sous-estimez pas l'ouïe des neo-humains du 51 ème siècle, dont je suis un représentant. Et si moi je peux entendre à travers quelques centimètres de métal, imaginez de ce dont est capable un Seigneur du Temps.
- D'accord Superman, murmura-t-elle. Mais qu'y-a-t'il de si important pour que vous fassiez des pieds et des mains pour écouter?
- Une conversation à huis clos entre deux Docteurs... On devrait pouvoir apprendre pleines de choses intéressantes sur eux, vous ne croyez pas?
Les yeux d'Amy pétillèrent. A son tour elle s'accroupit près de Jack et dressa l'oreille, ce qui déclencha un autre concert de soupirs de la part d'Ianto.
Dans la chambre, l'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Le Docteur considéra longuement son double avant de lâcher avec une totale indifférence.
- Effectivement, j'aurais dû la garder avec moi. Et c'est ce que je vais faire lorsque je l'aurais retrouvée.
Il s'appuya contre le dossier de son siège, les mains ramenées derrière la tête, dans une attitude parfaitement arrogante.
- Je l'aurais fait dès le début, si j'avais su qu'elle comptait si peu pour toi.
- Elle est tout pour moi, s'insurgea John.
- En es-tu sûr? Parce ça doit être assez ennuyeux, finalement, d'être coincé sur Terre et de supporter le train-train quotidien en sa compagnie... J'admets qu'elle peut se montrer assez distrayante lorsqu'on voyage parmi les étoiles, mais passer le restant de ses jours avec elle, alors là non. Après tout, ce n'est qu'une humaine, n'est-ce-pas? Alors que nous sommes de la race de ceux qui ne cessent de rêver à l'infini...
John s'était levé, le visage livide. Le Docteur continua sa tirade comme de rien n'était.
- Je vais donc la ramener avec moi. Elle pourra ainsi égayer mes journées, jusqu'à ce qu'elle soit trop âgée ou que je me lasse d'elle. Je la déposerai alors à Londres pour qu'elle retrouve la vie d'une simple terrienne et...
- Ça suffit!
John fit un pas en avant, ses yeux noirs de fureur, tandis que le Docteur restait impavide, un rictus moqueur accroché au coin des lèvres.
Puis John eut un petit rire.
- Arrêtons-nous là. J'ai compris.
- Vraiment?
- Oui. Je vois ce que tu essaies de faire. Curieuse façon de me remonter le moral, mais ça a marché.
Le Docteur laissa tomber le masque de sarcasme dont il s'était paré pour le remplacer par un vrai sourire.
- Parfait. J'ai cru un moment que j'allais devoir en venir aux mains pour te remettre d'aplomb.
- La prochaine fois, peut-être.
Pourvu qu'il n'y en ait pas, se dit le Docteur. Car il y avait une chose de vraie dans tout ce qu'il venait de débiter.
Maintenant qu'il se trouvait dans le même Univers que Rose, il ne pouvait s'empêcher d'envisager la possibilité de la ramener avec lui quand tout serait fini. Et la lui rappeler trop souvent n'allait sûrement pas l'aider à lutter contre cette tentation.
OoOoO
- Alors? s'impatienta Amy. Qu'est-ce qu'ils racontent?
- Ce n'est pas très clair... Je crois qu'ils se disputent à propos de Rose. Ils parlent d'en venir aux mains.
- Ils veulent se battre? s'exclama tout bas Ianto. Mais il faut les arrêter!
- Je suppose que cela devait finir par arriver, commenta-t-elle sur un ton faussement tragique. Humain ou Seigneur du Temps, les hommes sont tous pareils. Quand le testostérone s'en mêle...
- S'il-vous-plaît, chère Amy. Ne me mettez pas dans le même panier. La jalousie est un territoire que je n'ai jamais exploré.
- Ça, c'est encore pire, Jack.
A cet instant, la porte s'ouvrit sans bruit et tous les trois faillirent tomber vers l'avant.
- Vous cherchiez quelque chose, capitaine? interrogea John, un des sourcils curieusement haussé.
- Je vois que tu as fini de te "désinfecter", constata le Docteur en toisant la jeune femme.
Bien qu'il ne soit nullement visé par aucun des deux, Ianto se leva d'un bond et recula de quelques pas:
- Un peu de thé nous ferait du bien, bafouilla-t-il. Je m'en occupe tout de suite.
Il détala dans le couloir comme un lapin, suivi de près d'Amy qui s'écriait:
- Attendez, je vais vous indiquer la cuisine!
Les regards des deux Docteurs convergèrent vers Jack, qui leur offrit un sourire impudent avant de battre en retraite.
- Ils auront besoin d'aide, je crois...
En voyant le capitaine s'éloigner à grands pas, ils poussèrent de longs soupirs parfaitement synchronisés.
Un quart d'heure plus tard, une délicieuse odeur du thé mêlée à celle du café flottait dans la salle de contrôle. Tenant une tasse fumante à la main, le Docteur félicita Ianto qui s'était montré rapide et efficace, digne des plus grands virtuoses.
- J'en ai rarement bu d'aussi bon. Tous mes compliments, Mr Jones.
- Merci, Docteur.
- Vous ne nous avez toujours pas dit ce qu'était le CID, précisa Amy.
Tous regardèrent le Gallifréen, qui avala une autre gorgée de son breuvage avant de répondre.
- Le Compas Inter-Dimensionnel.
- Et qu'est-ce que c'est?
- C'est un détecteur spécialement programmé pour localiser certains artefacts gallifréens dispersés à travers l'Espace-temps.
- Quoi, s'etonna-t-elle, ce n'est qu'une banale histoire de chasse au trésor?
- Oh que non, intervint John. Je ne sais pas pour cet Univers, mais en ce qui concerne l'autre, lorsque mon peuple cachait un objet dans le Temps, c'était parce qu'il était trop dangereux pour le garder sur Gallifrey. Et nous parlons de la race qui a inventé les trous noirs.
Ianto faillit renverser la tasse qu'il avait à la main: comment ça, inventer? Qui avait inventé quoi?
- Ça ne sent pas bon tout ça, conclut Jack. Mais quel est le rapport avec Rose? Que vient-elle faire là-dedans?
La question du capitaine plongea la salle dans le silence. Ce fut le Docteur qui le brisa avec un soupir.
- Ça reste toujours un mystère... Mais espérons qu'elle ait assez d'importance aux yeux de notre ravisseur pour qu'il la garde saine et sauve. Du moins jusqu'à ce que nous parvenions à les rattraper.
OoOoO
Note de l'auteur - Il m'est plus aisé d'écrire sur des scènes se déroulant dans le Tardis que celles qui relatent les aventures dans l'espace. Je dois manquer de cette âme d'aventurière, contrairement aux compagnons du Docteur! Mais je vais faire des efforts.
Retour de Rose et de David au prochain chapitre!
