Chapitre 6 - Ce qui relie une banane et une sonate
Qu'est-ce qui lui avait pris?

De retour dans le Tardis, David s'interrogeait sur la réaction excessive, pour ne pas dire puérile, qu'il avait manifestée face aux agissements de son "invitée". Quoi de plus normal pour elle que de tout tenter pour recouvrer sa liberté? Bien qu'il ne puisse cautionner cela, il la comprenait fort bien.

Dans ce cas, pourquoi avait-il réagi aussi violemment, un peu comme si... comme si elle l'avait trahi? C'était vraiment ridicule, il ne la connaissait même pas!

Il l'avait avertie de ne pas le confondre avec celui qu'elle aimait... Mais n'était-il pas précisément en train de commettre le même impair? Les actes de la jeune femme dans l'entrepôt avaient fait ressurgir dans sa mémoire ceux d'une autre personne: celle qui lui avait appris dans la douleur le sens du mot trahison...

Pourtant elles n'avaient aucun trait de ressemblance. A la différence de l'autre, Miss Tyler avait des manières ingénues, désarçonnant David par sa façon très naturelle de se comporter avec lui, et ce malgré la crainte qu'il devait sans doute lui inspirer. Du moins jusqu'à maintenant, car après ce qu'il venait de lui faire subir, il se doutait qu'elle ne veuille plus l'approcher.

C'était mieux ainsi.

Il connecta le CID à la console des commandes. Il faudrait un moment pour que le Tardis intègre les données du Compas lui permettant de localiser l'emplacement des Fragments. Il en avait besoin pour... pour...

Ses idées se brouillaient. Il grimaça, s'efforçant d'y remettre de l'ordre.

Ils te sont nécessaires pour réparer tes erreurs, Docteur. Et pour que tout redevienne comme avant.

- Arrête-ça, gémit-il. Je sais que tu n'es pas là, tu ne peux être là!

Un rire éthéré lui répondit, déclenchant de terribles maux de tête qui l'obligèrent à s'appuyer sur la console.

Mais si, Seigneur du Temps. Je suis là, et je serai toujours là... Tant que tu n'auras pas achevé ton travail.

Plus il luttait, plus la migraine s'intensifiait. D'un pas mal assuré, il quitta précipitamment la salle de contrôle, à la recherche de la seule chose qui pouvait le soulager.


OoOoO


Rose sentait la faim qui la tenaillait.

C'était risible, vu les circonstances. Elle était aux mains d'un désaxé avéré, qui s'amusait à pousser les gens dans le vide... Et tout ce qui la préoccupait, c'était son estomac qui criait famine!

Bon, après tout, elle n'y pouvait rien, n'est-ce-pas, si elle n'était qu'une simple humaine qui devait se nourrir régulièrement, quelque soit la situation.

Mais où était donc la cuisine? Contrairement à la Boîte Bleue qui avait toujours guidé ses pas, celle-ci ne se montrait pas du tout coopérative. Cela faisait une bonne demie-heure qu'elle tournait en rond. Exaspérée, elle finit par protester à haute voix.

- Ton Docteur sera bien avancé, si je tombe d'inanition au cours d'une de ses escapades!

Presque sans bruit, l'une des portes qui était restée fermée malgré tous ses efforts s'éclipsa, lui livrant le passage vers une pièce vivement éclairée. Elle en fut surprise, car elle ne s'attendait pas à ce que le vaisseau lui réponde d'une quelconque manière.

- Merci.

Cela ressemblait plus à un garde-manger qu'une cuisine. Les étagères étaient entièrement garnies de boîtes de conserve de diverses formes, mais qui portaient toutes l'étiquette de...

- Des haricots? fit-elle, déçue.

Elle ouvrit le réfrigérateur: il contenait des rangées et des rangées de bouteilles d'un liquide blanc, qu'elle reconnut immédiatement.

- Rien que du lait? Je sais qu'il est bon pour la santé, mais il ne faut pas en abuser non plus.

Elle n'était pas du genre à jouer les fines bouches. Tout de même, ne disposer que de deux sortes d'aliments, alors qu'elle ignorait combien de temps elle allait rester à bord...

- Tu n'aurais pas autre chose à me proposer?

L'éclairage clignota rapidement, d'un rythme saccadé, qu'elle traduisit pour de l'irritation.

- Ça va, t'énerve pas.

Apparemment elle n'avait pas le choix, il fallait qu'elle se résigne au repas composé de haricots et de lait. Au moins, elle n'allait pas manquer de protéines! Puis son regard tomba sur des cartons rangés dans un coin. Elle vérifia leur contenu et sourit.

Des bananes... Des régimes de bananes toutes jaunes et bien mûres!

Son frugal déjeuner - ou était-ce un dîner? - rapidement expédié, elle sortit de la pièce, dégustant en guise de dessert un de ces délicieux fruits tropicaux.

David devait les aimer autant que son compagnon, vu la quantité qu'il entreposait. Il était assez perturbant de voir surgir de façon inopinée ces petits points communs qui rapprochaient les deux hommes. Cela l'amenait à se demander s'il avait vraiment un mauvais fond ou si certains événements dans son passé l'avaient poussé à être ainsi.

Rose fit la moue. Se poser ce genre de question était une manière de lui chercher des excuses. Et c'était la dernière chose dont elle avait envie pour le moment.

Le son d'un piano retint ses pas. Elle reconnut tout de suite l'air, car influencée par John, elle en était venue à apprécier certaines œuvres des plus grands compositeurs classiques, notamment celles de Beethoven. Et celle-ci en était une.

Une autre ressemblance. Encore une. Avec un soupir, elle se dirigea vers l'endroit d'où provenait la musique.


OoOoO


Sonate au clair de lune. Une mélodie fantastique qui pouvait refléter des tonalités très différentes selon l'humeur de son interprète.

Assis dans la pénombre qui cachait à moitié sa silhouette, David était en train de la jouer sur le piano, en proie à une sorte d'extase musicale. Chaque nouvelle note lâchée entrait en dissonance avec les précédentes, sans toutefois casser l'étrange harmonie de l'ensemble. Son jeu était particulièrement sombre et déroutant, ses doigts enfiévrés courant sur le clavier avec une frénésie qui faisait presque peine à voir.

Rose décida de l'interrompre. La musique était sensée faire du bien aux gens, ce qui n'était visiblement pas son cas. Il semblait harassé, et pourtant incapable de s'arrêter de son propre chef.

Elle l'appela sans obtenir de réponse. Elle s'approcha alors de lui et le toucha à l'épaule. Il réagit au quart de tour, en saisissant son poignet avec une telle force qu'il lui arracha un cri de douleur.

- Miss Tyler?

- Mais qu'est-ce qui ne va pas chez vous? s'indigna-t-elle. Vous ne savez donc pas communiquer autrement que par la violence? Lâchez-moi!

Elle tenta de s'arracher à sa poigne, sans y parvenir. Elle allait protester à nouveau lorsqu'elle remarqua qu'il avait le visage blême et que la main qui la tenait tremblait légèrement.

- Est-ce que vous seriez malade?

Il cligna plusieurs fois les yeux, comme s'il ne comprenait pas sa question. Puis en relâchant lentement son étreinte, il demanda d'une voix blanche:

- Que faites-vous là?

- Je suis une invitée, vous vous souvenez? Je suis libre de me déplacer à l'intérieur du Tardis... Ecoutez, vous n'avez pas l'air bien.

- Ça va passer. Il faut juste...

Qu'il se remette à jouer. Noyer ce rire immatériel sous un flot d'autres sons, pour qu'il cesse de résonner dans sa tête, lui procurant ainsi un répit temporaire jusqu'à la prochaine crise inévitable.

En le voyant redisposer ses mains sur les touches, ce fut au tour de Rose de lui saisir les poignets avec une douce fermeté.

- Ça suffit. Je crois que vous avez besoin de repos.

- Vous ne savez pas ce dont j'ai besoin.

D'un mouvement irrité il se dégagea d'elle. Cependant elle insista, en rabattant cette fois-ci le couvercle sur le clavier. Courroucé, il se tourna vers elle pour lui dire de se mêler de ses affaires, et croisa son regard: un regard volontaire, têtu même, mais aussi...

- Vous inquièteriez-vous pour moi? lança-t-il sur un ton narquois.

- Et si c'était le cas?

- Je vous dirai alors qu'il est un peu tôt pour que vous développiez le syndrome de Stockholm. Donnez-vous le temps de mieux me connaître.

- Epargnez-moi vos sarcasmes. Qui que vous soyez en réalité, vous avez le même physique que mon Docteur. Et ça me fait mal de vous voir souffrir en silence. Parce que vous souffrez, de cela j'en suis certaine maintenant.

De la pitié? Il n'en voulait pas, surtout de la part d'une humaine.

- L'avertissement était-il insuffisant? répliqua-t-il sèchement. Je vous ai déjà prévenue de...

- ...De ne pas vous confondre avec lui et bla bla bla. Vous savez ce que je crois?

Elle regarda autour d'elle et ne trouvant de siège nulle part, s'assit à même le sol avec une simplicité confondante, obligeant David à baisser les yeux vers elle.

- Vous vous dissimulez sous un masque d'implacabilité et vous vous faites passer pour ce que vous n'êtes pas, afin de ne pas montrer vos souffrances. Je peux le deviner, parce que lui, il se cachait derrière un enthousiasme exagéré et d'incessants bavardages pour la même raison.

- Il a dû déteindre sur vous: vous parlez trop.

- Et vous pas assez, riposta-t-elle. Est-ce qu'il y aurait une loi sur Gallifrey vous interdisant de vous confier à d'autre? C'est une manie chez vous, les Seigneurs du Temps, d'intérioriser vos problèmes. Pas étonnant que vous finissiez un jour ou l'autre par péter les plombs. Alors racontez-moi.

- Vous raconter quoi?

- Sur vous, sur ce qui vous tourmente, sur votre passé... Vous avez sondé mon esprit, vous connaissez beaucoup de choses sur moi, alors que j'ignore tout de vous. Ce n'est pas très juste, je pense.

Elle espérait sincèrement qu'il allait s'ouvrir à elle: une façon de remettre les pendules à l'heure. Peut-être qu'après, il se pourrait qu'ils découvrent ensemble une solution pacifique à toute cette histoire. Bien qu'elle ait un peu de mal à l'admettre, n'était-il pas un Docteur, lui aussi? Un Docteur qui avait besoin qu'on lui tende la main pour pouvoir changer...

- Vous péchez par excès d'optimisme, déclara-t-il comme s'il avait lu dans ses pensées. Il n'y a rien que vous puissiez faire pour moi.

- Ça, vous n'en savez rien. Pas tant que vous n'avez pas essayé.

David considéra longuement la jeune femme. Décidément, elle était une énigme. Il avait beau la menacer, la malmener, elle refusait de se laisser abattre et avait une fâcheuse tendance à ne voir que le bon côté des choses. Était-ce cela qui avait séduit son double de l'autre Univers? Son entêtement et sa vision quelque peu naïve du monde?

- Miss Tyler... commença-t-il.

Non, il ne pouvait pas: la Guerre du Temps, les atrocités qu'il avait dû commettre pour survivre, et la destruction de Gallifrey... En parler, c'était devoir y faire face. Il ne se sentait pas capable, pas encore.

Et cette voix qu'il avait dans la tête... Sa folie, qu'il n'avait envie de dévoiler à personne.

Sans ajouter un mot de plus, il se leva et s'apprêta à quitter la pièce. Il entendit Rose l'appeler, mais ne se retourna pas.

Il valait mieux garder ses distances. Car après tout, elle était sa prisonnière, et lui le geôlier.

Ce n'est lorsque la porte se referma derrière lui qu'il comprit qu'il n'avait plus de migraine. La voix s'était tue... pour le moment du moins.


OoOoO


David songeait au fait que d'habitude il était obligé de jouer du piano jusqu'à l'épuisement total pour que la crise daigne s'apaiser et qu'il retrouve un semblant d'équilibre. Mais cette fois, elle s'était calmée durant cette petite joute verbale, sans même qu'il se rende compte. Et il ne savait pas trop quoi en penser.

Ses réflexions tournèrent court quand d'un léger tangage le Tardis retint ses pas et lui murmura doucement à l'oreille.

- Oui, je sais que je n'ai rien avalé depuis des heures... Mais je n'ai pas très faim.

Son murmure s'accentua, accompagné d'une baisse de lumière.

- D'accord. Si tu insistes.

Il fit donc un bref détour par la cuisine avant de regagner la salle de contrôle. L'analyse du Compas devait toucher à sa fin, et d'un instant à l'autre il pourrait connaître l'emplacement d'un des Fragments. Son bol de nourriture à la main, il se pencha sur l'un des écrans de la console afin de vérifier et en eut le souffle coupé. Car au lieu du résultat escompté, il affichait quelque chose de tout à fait inattendue.

Le signal indiquant la présence d'un autre Tardis, quelque part dans le vortex temporel.

Impossible. Son vaisseau était le seul de l'Univers, depuis la mort de sa planète natale. A moins que...

...Celui-ci ne vienne d'un autre monde. Peut-être était-ce celui qu'il avait vu dans l'esprit de Miss Tyler. Mais comment avait-il fait pour traverser le Void?

Était-il à leur poursuite? Oui, sans l'ombre d'une doute. Et celle qu'il détenait devait en être la cause.

Soudain la jeune femme fit irruption, l'air passablement énervé. Prudemment, il appuya sur une touche pour changer d'écran.

- Ecoutez, David, qu'ai-je donc fait à votre Tardis? Il s'est encore amusé à me désorienter et... C'est quoi cette odeur?

Avant qu'il ne puisse réagir, elle s'approcha de lui et s'empara de son bol, comme si elle n'en croyait pas ses yeux. Quoi? N'avait-elle jamais mangé de risotto dans sa vie? C'était un plat typiquement terrien, pourtant.

- Comment vous êtes-vous procuré ça? demanda-t-elle, sidérée.

- Il y en a dans la cuisine.

- Les haricots, le lait, les bananes... Ça vous dit quelque chose?

- Je ne les apprécie guère, répondit-il, ne comprenant pas où elle voulait en venir. A l'exception des bananes. Pourquoi?

Elle pinça les lèvres et se mit à marmonner des propos incompréhensibles entre ses dents.

- Auriez-vous un problème, Miss Tyler?

- Aucun, si ce n'est votre vaisseau qui me fait tourner en bourrique. Je crois qu'il me déteste.

- Ne soyez pas ridicule...

Un bip provenant de la console l'avertit que l'analyse du CID était enfin terminée. Il y jeta un coup d'oeil et fronça les sourcils.

L'un des trois Fragments avait été localisé, comme il s'y attendait. Mais l'endroit où il se trouvait l'emplissait d'une grande appréhension.

Mnemosia. Une planète des plus dangereuses pour un Seigneur du Temps tel que lui.


OoOoO


Note de l'auteur 1 - Syndrome de Stockholm: éprouver de la sympathie envers son ravisseur.

Note de l'auteur 2 - Je pense que "Sonate au clair de lune" de Beethoven est le thème musical qui sied à merveille à la personnalité de David: sombre, fantasmagorique, complexe... Enfin, du moins je me l'imagine comme ça.

Excusez-moi. De temps en temps, il m'arrive de faire une "crise" de musique classique et ça empiète sur mes fics...