Chapitre 7 - Faire face à son passé

- Vous aviez parlé d'une autre planète, fit Rose. Mais là, ça ressemble plutôt à...

- La Grèce antique, acheva David. Oui, c'est dû au fait qu'au cours du 51 ème siècle, il y a résurgence d'anciennes cultures terriennes sur certaines des planètes colonisées.

Ils avaient atterri à l'intérieur d'un temple dont l'architecture se rapprochait de celle de cette civilisation aujourd'hui disparue de la Terre. Une foule de gens y allaient et venaient, drapés pour la plupart dans d'invraisemblables vêtements tout en plis et tombant jusqu'aux pieds... Des pieds qui flottaient à quelques centimètres du sol. Ces personnes marchaient dans l'air!

- Est-ce que les humains auraient fini par apprendre à voler?

- Des bracelets anti-grav. C'est un gadget qui fait fureur sur Mnemosia.

David avait répondu de façon mécanique, sans même la regarder, trop préoccupé par l'emplacement exact du Fragment: au coeur du sanctuaire. Il avait essayé de s'y poser directement, sans succès. Le champ spatio-temporel entourant ce lieu était trop instable pour que le Tardis puisse s'y matérialiser sans dommage. Cela ne l'étonna point, étant parfaitement au courant de cette instabilité. Il avait tout de même tenté le coup, car l'alternative ne lui plaisait guère.

Mais apparemment, il n'avait pas le choix.

- Et qu'est-ce qu'on est venu chercher cette fois-ci?

- Un objet.

- Ben voyons, soupira Rose. Encore un truc précieux et fragile, j'imagine.

Elle se demanda si un jour elle parviendrait à percer le cocon dans lequel il se réfugiait et arriver à découvrir le but qu'il poursuivait.

Ils s'arrêtèrent devant une grande porte à deux battants, gardée par deux jeunes femmes habillées tout en blanc, qui auraient pu être jolies si elles n'avaient pas été chauves.

- Nous aimerions nous rendre au cœur du sanctuaire, déclara David après les avoir saluées.

- Pouvons-nous nous enquérir sur la raison d'une telle requête? dit l'une d'elle sur un ton cérémonieux. L'endroit est réservé aux initiés.

- Et aux pèlerins qui souhaitent le visiter. Nous voudrions, prêtresse, simplement contempler la statue de la déesse et lui offrir nos prières.

Une voix à la fois grave et mélodieuse s'éleva derrière eux:

- Depuis quand les Seigneurs du Temps sont-ils devenus des croyants?

Les gardiennes s'inclinèrent devant une dame âgée dont la frêle apparence était démentie par une démarche sans faille. Elle se déplaçait dans l'air aussi naturellement que sur la terre ferme.

- Grande prêtresse, fit David avec un léger hochement de tête.

- Docteur. J'ai l'impression que vous n'êtes plus le même qu'avant.

- J'ai changé de visage depuis ma dernière visite. La régénération, vous comprenez.

- Ce n'est pas de votre physique que je parlais.

Un ange passa. Elle braqua sur lui un regard pénétrant, qu'il évita en détournant les yeux.

- Me donnez-vous la permission de franchir cette porte? finit-il par demander, rompant le silence.

- Pourquoi cela, Docteur? Vous vous êtes toujours refusé à y entrer, conscient du fait que cela pourrait se révéler dangereux pour vous. Et ça l'est plus que jamais, à présent.

Rose ne tint plus. La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante.

- Excusez-moi de vous interrompre, mais de quel danger s'agit-il? Un genre de monstre, ou quelque chose comme ça?

La Grande prêtresse reporta alors son attention sur elle. Elle la scruta soigneusement, comme si elle voyait la chose la plus insolite de l'Univers.

- Le plus grand des périls, enfant de la Terre, est celui qu'on amène avec soi.

Voilà une explication qui était aussi claire que du jus de chaussette. Mais Rose garda sa réflexion pour elle.

- Grande prêtresse, pressa David, je ne dispose pas de beaucoup de temps. Et je me passerai de votre autorisation, s'il le faut.

Elle le considéra un moment avec une expression indéchiffrable avant de s'adresser aux gardiennes.

- Remettez-leur des bracelets anti-grav et ouvrez-leur la porte.

Elles s'empressèrent d'obéir. Rose regarda l'appareil qu'on lui agrafait au poignet. Pourquoi devaient-ils les porter? Il était sans doute amusant de flotter dans l'air, mais...

Les battants commencèrent à pivoter sur leurs gonds, et une vive lueur filtra par l'interstice.

La Grande prêtresse leur tourna le dos et s'éloigna avec lenteur. Sa clairvoyance en tant que Premier oracle de la déesse lui permettait d'entrevoir de manière imparfaite certains pans de l'avenir. Et selon elle, le chemin que le Docteur avait choisi d'emprunter allait à l'encontre de l'ordre établi. Si l'homme qui autrefois avait sauvé Mnemosia de la destruction arrivait à ses fins, l'Univers entier s'en trouverait affecté.

Mais elle ne pouvait intervenir. Ce n'était pas son rôle.

Les personnes qui s'inclinèrent sur son passage furent frappées par la soudaine lassitude peinte sur les traits de la femme la plus révérée de la planète. Ce n'était plus qu'une vieille dame fatiguée, impuissante face à la Tempête qui s'annonçait à l'horizon.


OoOoO


La porte se referma derrière eux. Rose déglutit, ayant des difficultés à garder son calme.

Le couloir qu'ils allaient devoir suivre était rectiligne, sans courbure ni bifurcation. Il aurait été parfaitement normal... si seulement il n'était pas entièrement constitué d'eau. Les parois, le sol, et même le plafond semblaient être à l'état liquide.

Les bracelets qu'ils avaient activés à l'entrée leur permettaient de se maintenir juste au-dessus de la surface miroitante, leurs pieds l'effleurant à peine. Pour Rose, cette sensation de marcher sur un coussin d'air était vraiment déstabilisante, mais être entourée de toute part de ses propres reflets l'était encore plus.

- Qu'est-ce qui retient toute cette eau? demanda-t-elle d'une voix quelque peu stridente. Comment se fait-il qu'elle ne se déverse pas?

- Parce que ce n'est qu'une illusion optique, provoquée par un Espace-temps évoluant selon un schéma fractal.

L'explication passa loin au-dessus de la tête de Rose, qui ne retint que l'extrême tension contenue dans la voix de David. Qu'avait-il? Mise à part l'étrangeté de l'endroit, qu'est-ce qui le rendait aussi nerveux?

Ils marchèrent dans une atmosphère pesante, à la limite de l'angoisse, accompagnés par de multiples images d'eux-mêmes qui leur emboitaient le pas. Puis Rose remarqua que l'une d'elles ne lui ressemblait pas tout-à-fait: elle était habillée différemment, comme au tout début du voyage avec son Docteur. Saisie, elle s'arrêta pour mieux la regarder.

Des cercles concentriques se dessinèrent à la surface de l'une des parois, effaçant le reflet en question. Il fut remplacé par une scène qui lui parut terriblement familière: celle où elle était penchée au-dessus du corps de son père accidenté, pleurant à chaudes larmes.

Une main attrapa la sienne: celle de David.

- Quelque soit la chose que vous êtes en train de voir, avertit-il, dites-vous bien qu'elle n'a rien de réelle. N'y prêtez pas attention.

Il la força à avancer. Elle se laissa traîner, ne pouvant en détourner les yeux.

- Qu'est-ce que c'est? haleta-t-elle. Mais qu'est-ce que c'est donc?

- Des réminiscences. Nous sommes dans le labyrinthe des souvenirs, qui nous montre notre passé le plus douloureux. Alors ne vous arrêtez surtout pas, et continuez à marcher!

Plus facile à dire qu'à faire, puisque ces visions la suivaient, en changeant sans cesse. Le maudit mur blanc qu'elle avait frappé jusqu'à l'épuisement, les joues baignées de pleurs. La plage de Norvège où elle avait vécu la pire journée de sa vie. Et ses tentatives désespérées pour le rejoindre...

Elle inspira profondément. Tout cela appartenait à son passé, une réflexion qu'elle se répéta plusieurs fois à elle-même. Ensuite elle pensa à John, qui représentait son présent et son avenir. Alors tous ces souvenirs... n'étaient que des souvenirs, et rien d'autres.

Au fur à mesure qu'elle retrouvait son calme, les images vacillèrent et s'estompèrent.

- Drôle d'endroit, se plaignit-elle, rassérénée. Quel est l'intérêt de construire un truc pareil?

- Ces prêtresses vénèrent Mnémosyne, la déesse de la mémoire. Elles sont sensées pouvoir affronter leur passé sans être dominées par les émotions qu'il suscite, d'où la raison d'être de ce labyrinthe.

Il parlait vite, et marchait encore plus vite. Il semblait avoir oublié qu'il la tenait encore par la main, et elle avait beaucoup de mal à régler ses pas aux siens.

- Et qu'arrive-t-il à celle qui n'y parvienne pas?

Il ne fit qu'accélérer sa marche, sans répondre. Ils courraient presque, à présent, et Rose manqua de tomber.

- Ralentissez! protesta-t-elle.

- Je ne peux pas... Je ne peux pas! Il faut traverser cet endroit le plus rapidement possible.

- David? David!

Elle ne savait pas. Elle ne pouvait pas savoir. Que chez un Seigneur du Temps, les capacités mentales dont il disposait amplifiait l'effet de ce lieu. Il n'avait pas de visions, il les vivait. Et pour ne pas en être submergé, la rapidité restait sa seule option.

Jusqu'à quand crois-tu pouvoir continuer à fuir?

Une femme se dressa soudain devant lui, le fixant d'un regard froid et impitoyable.

Celle qui l'avait aimé. Celle qui l'avait trahi. Celle qui l'avait tué...

- Xylon...


OoOoO


Il regarda la jeune femme qui lui faisait face, l'air furieux. Mise à part peut-être de Koschei, elle était la seule des Gallifréens pour qui il éprouvait des sentiments.

- Jusqu'à quand crois-tu pouvoir continuer à fuir?

Gallifrey l'avait rejeté. Il n'y avait plus sa place, et rien ne l'y retenait.

- Et moi? Tu ne resterais même pas pour moi?

- Je suis désolé.

Et il était parti, laissant derrière lui son nom, son statut, son passé... en l'abandonnant, elle. Sous le titre du "Docteur", il avait connu des siècles d'errance, avec pour seul compagne le Tardis. Il avait parcouru l'Univers, en sauvant les mondes et en provoquant la chute de certains.

Puis la Guerre du Temps avait éclaté...

- David? appela Rose. Qu'y-a-t-il? David!

Il était aussi immobile qu'une statue, son regard fixant le vide devant lui. Ses lèvres remuaient sans cesse, comme s'il parlait à quelqu'un, sans qu'aucun son n'en sorte.

Rose commença à prendre peur. S'il arrivait quelque chose à son pilote, elle se retrouverait à jamais coincée à l'époque du 51 ème siècle, sans aucune possibilité de retour.

- David! Reprenez-vous!

- Ce conflit ne peut être gagné sans toi. Reviens-nous aider, Theta... Ou plutôt, Docteur, puisque c'est le nom que tu as choisi de porter.

Xylon l'avait retrouvé et convaincu de rentrer sur sa planète natale. Elle avait changé: plus froide, plus déterminée, plus manipulatrice... Mais il ne s'en rendit pas compte, aveuglé par l'affection qu'il avait pour elle. Et elle le poussa à construire une nouvelle arme, une arme terrible, capable de détruire en un instant une race entière.

Le jour de son essai...

- Il y a un problème avec le calibrage de l'arme. A une telle puissance, il n'y a pas que les Dakeks qui seront anéantis, mais tous les êtres vivants de l'Univers!

- C'est un peu l'idée, rétorqua Xylon, aussi glaciale que la mort. Je l'ai modifiée pour qu'elle soit ainsi.

- Mais pourquoi? demanda-t-il, atterré.

- J'ai agi sur l'ordre du Lord Président. Nous allons nettoyer ce monde de toutes ces races inférieures et lui redonner sa pureté initiale. Et ne crois surtout pas, Docteur, que cela soit la seule volonté de quelques extrémistes. C'est celle de tout notre peuple!

Les atrocités de la guerre l'avait rendue folle... Une folie que partageaient apparemment la plupart des Seigneurs du Temps. La race la plus ancienne de l'Univers était tombée de son piédestal, telle un ange déchu, et sa sagesse avait sombré dans les ténèbres.

Il sentit une formidable colère gronder en lui. Elle l'avait utilisé, manipulé... pour parvenir à ses fins.

- Je ne te laisserai pas faire!

- Vraiment? Comment le feras-tu une fois mort?

Et voilà qu'elle portait à la main le gant argenté, capable d'apporter aussi bien la vie que la mort. Elle tendit son bras en sa direction et lui offrit un radieux sourire.

- Adieu, mon amour.

Un rayon foudroyant vint le frapper en pleine poitrine.


OoOoO


Lorsque David s'effondra, Rose à qui il n'avait toujours pas lâché la main fut entraînée dans sa chute. D'abord surprise, puis inquiète, elle tâta son pouls et constata avec horreur qu'il ne battait plus. Elle posa alors son oreille contre sa poitrine: pas le moindre battement. Était-il mort?

- S'il-vous-plaît! cria-t-elle, sans trop d'espoir qu'on lui réponde. Est-ce qu'il y a quelqu'un? Au secours!

Contre toute attente, une voix féminine se fit entendre.

- Je suis désolée. Personne ne pourra vous aider.

Elle aperçut de l'autre côté de l'une des parois une femme qui les observait d'un air navré. Elle n'avait rien d'une vision issue de ses souvenirs, de cela Rose était certaine, car il s'agissait d'une prêtresse mnemosienne si facilement reconnaissable à son crâne rasé. Se trouvait-elle dans un labyrinthe qui serait juxtaposé à celui-ci?

- Quoi! s'insurgea-t-elle. Venez me donner un coup de main au lieu de raconter des âneries. Ou allez chercher de l'aide!

- Je ne peux pas. Je suis déjà dans le même couloir que vous. Sauf que ma réalité est déphasée par rapport à la vôtre, nous empêchant de nous croiser. Et il en va de même pour tous ceux qui pénètrent ici, à l'exception de ceux qui y entrent ensemble. Alors vous devez vous débrouiller seule.

Après l'avoir saluée d'un gracieux mouvement de tête, la soi-disant prêtresse s'éloigna de sa démarche aérienne. Rose se retint pour ne pas débiter un chapelet d'injures qu'elle n'avait plus utilisé depuis le lycée, et reporta son attention sur David.

Son visage... Ce visage qui ressemblait trait pour trait à celui de son compagnon était d'une pâleur cadavérique. Elle savait que même un Seigneur du Temps pouvait mourir si ses deux coeurs s'arrêtaient au même moment, empêchant toute régénération.

Que faire? Que devait-elle faire?


OoOoO


Note de l'auteur - En fouillant sur le net, j'ai découvert que Theta Sigma et Koschei sont des surnoms que le Docteur et le Maître portaient à l'Académie sur Gallifrey. Et d'après "tardis wikia com", il paraîtrait que Theta Sigma en lettres grecques est utilisé dans les manuscrits anciens de la Bible pour désigner Dieu. Je me demande parfois si les scénaristes de la série n'ont pas la folie des grandeurs.

Xylon est un personnage que j'ai inventé de toutes pièces. Je ne connais pas assez l'ancienne série pour faire intervenir Rani ou Romana.