Chapitre 8 — La raison de sauver une vie
— Un, deux, trois, quatre, cinq...

Après avoir appuyé sur la partie gauche de la poitrine de David, Rose lui insuffla de l'air. A l'autre maintenant.

— Un, deux...

Qu'au moins un des deux coeurs reparte. Mais malgré les efforts de la jeune femme, le corps du Seigneur du Temps restait désespérément sans vie.

— Allez, David! Ne me faites pas ça... Revenez!

Il aurait dû être réduit en cendre au moment même où le rayon le frappait. Mais il ne l'était pas. Le gant avait sans doute mal fonctionné. Ou Xylon avait inconsciemment retenu sa main. Peu lui importait, puisqu'elle était en train de s'approcher de lui pour achever le travail.

Il avait encore assez de force pour s'échapper et se cacher, attendant que son corps amorce le processus de la régénération... Et c'est ce qui s'était effectivement passé. Cependant il décida de ne rien faire cette fois. Car il savait ce qui l'attendait s'il survivait: il allait devenir l'assassin de son propre peuple...

Il entendit la voix d'une femme l'appeler au loin. David? Qui était David?

Rose se mit à marteler son torse de ses deux poings réunis, au risque de lui casser un ou deux os. Il ne serait pas dit qu'elle avait laissé mourir un Docteur, même un complètement déjanté comme celui-ci. Pas avant de lui avoir appris que la vie valait la peine d'être vécu autrement que dans le désespoir et la solitude.

— J'ignore ce qui vous retient, fit-elle en lui assénant de nouveaux coups, mais si vous croyez être le seul à avoir souffert, vous vous trompez!

La voix de l'inconnue qui l'exhortait continuait à résonner dans son esprit, de plus en plus clairement.

— ...Mon Docteur avait aussi ses démons, mais ça ne l'a jamais empêché d'aller de l'avant! Accrochez-vous! Je vous en prie!

S'accrocher? A quoi? Pourquoi faire? Alors qu'il serait si doux de s'abandonner à la mort, sa seule et fidèle compagne...

— Vous n'etes pas seul, vous m'entendez! Je suis là, ainsi que votre Tardis! Qui sait ce qu'il va devenir si vous lâchez prise? Alors montrez-vous digne du nom que vous vous êtes choisi, Docteur. Et battez-vous!

Xylon tendit son bras, prête à lui donner le coup de grâce... Il roula alors sur le côté, évitant juste à temps le rayon mortel qu'elle lui destinait.

Elle allait de nouveau abattre ses poings lorsque ceux si se trouvèrent brusquement emprisonnés dans ceux de David, qui murmura avec une grimace.

— Vous m'avez suffisamment frappé, je crois...

— Pas assez selon moi, protesta-t-elle, cachant son intense soulagement sous un ton sarcastique. Ça vous apprendra à me faire peur de cette manière!

Les commissures des lèvres du Gallifréen montèrent imperceptiblement, pour former un semblant de sourire.

— Vous aviez peur pour moi? demanda-t-il en lâchant ses mains.

— Bien sûr, quelle question! Vous êtes mon chauffeur. Comment retournerai-je chez moi si vous mourez ici?

— Et... c'est tout?

Était-ce uniquement pour cela qu'elle avait tout fait pour le réanimer? Lui, son ravisseur?

Sa question muette n'échappa pas à Rose. Elle aurait pu lui fournir diverses réponses, toutes aussi valables les unes que les autres. Mais elle porta son choix sur celle qui était la plus évidente à ses yeux, celle que lui avait appris son Docteur.

— Vous faut-il une raison particulière pour sauver une vie? Moi pas.

Autrefois c'était également sa façon de penser, se dit David. Jusqu'à ce que ces événements changent radicalement sa vision sur le monde. Certaines vies ne méritaient pas d'être secourues. Et la sienne... L'était-elle?

En attendant, si elle pouvait se pousser un peu... En d'autres circonstances, il aurait trouvé agréable cette proximité mais pour l'instant, il avait encore la respiration douloureuse.

— Allez-vous rester longtemps sur moi, Miss Tyler?

Comment ça, sur lui? ...Oh!

En comprenant alors qu'elle était toujours penchée au-dessus de lui, beaucoup plus près qu'il n'était nécessaire, elle s'écarta promptement. Il se releva et s'adossa contre la paroi. Enfin plutôt contre le coussin d'air, mais cela revenait au même.

Elle le regarda reprendre son souffle avant poser la question qui lui brûlait les lèvres:

— Qu'avez-vous vu?

Quel horrible souvenir avait-il remonté à la surface pour qu'il fasse un arrêt cardiaque?

— ...Il faut y aller.

Puis il se remit en marche comme si de rien n'était. Rose leva les yeux au ciel en secouant la tête. Qu'il ne veuille pas lui répondre, elle y était habituée, mais un petit merci, était-ce trop demander?

— De rien, lança-t-elle derrière son dos, ironique. Tout le plaisir était pour moi.

Et elle lui emboîta le pas avec un soupir.


OoOoO


Ils marchaient depuis un moment - ce couloir ne semblait pas avoir de fin - lorsqu'il se mit à parler d'une voix à peine audible, sans se retourner.

— Je les ai tous tués.

— Qui ça? Les Daleks?

— Et les Seigneurs du Temps.

Il était donc le dernier représentant de sa race. D'un Univers à l'autre, certains destins ne changeaient pas.

— Ils projetaient quelque chose de terrible contre tous les autres peuples, poursuivit-il sur un ton monocorde. Alors j'ai dû les anéantir en même temps que nos ennemis. C'était le seul moyen de les arrêter.

Le Docteur avait toujours gardé le silence sur cette partie de la Guerre du Temps. Quant à John, il la lui avait brièvement racontée, sans trop entrer dans les détails. Mais elle en avait suffisamment appris pour savoir que vers la fin du conflit, les Gallifréens étaient devenus aussi dangereux, sinon pires que les Daleks eux-mêmes.

— Tout comme le Docteur de mon Univers.

— Et comment l'a-t-il surmonté?

Y-était-il parvenu? Il arrivait encore à John de faire des cauchemars la nuit. Le Docteur devait également être dans ce cas.

— Je crains que ça ne le tourmente toujours. Mais il s'accroche, parce qu'il sait que nous comptons tous sur lui.

— Nous?

— Ses compagnons. Il ne voyage jamais seul. Enfin, presque jamais.

David n'avait jamais voulu de compagnie, surtout celle des humains. Ils avaient un esprit d'une lenteur exaspérante, étaient d'un égoïsme sans égal, et leurs vies s'achevaient trop vite. Pourtant...

— Vous devriez y songer, continua Rose. La solitude est à l'origine de tous les maux.

...A une compagne comme elle, il n'aurait pas dit non.

— Miss Tyler?

— Oui?

— Merci.

Ah, quand même!

— Comme je vous l'ai dit tout-à-l'heure, tout le plaisir est pour moi.

Le labyrinthe se termina brutalement, sans qu'ils n'aient franchi aucune porte. Rose s'aperçut qu'ils étaient passés à travers une barrière à l'apparence liquide - une autre illusion optique, à ne pas en douter - pour se retrouver dans une pièce austère, dénuée de toute décoration. En son milieu se dressait la sculpture d'une déesse du style greco-romain, pas si impressionnante que ça d'ailleurs, et qui tenait à la main une vasque de marbre remplie d'eau.

— Ne me dites pas que c'est ça, le cœur du sanctuaire? fit-t-elle, déçue.

— Et à quoi d'autre attendiez-vous donc?

— A un autel, des icônes religieuses, des objets de cérémonie tout d'or et d'argent... Enfin le genre de trucs qu'on trouve généralement dans un temple!

Pendant qu'elle parlait, il plongea sa main à l'intérieur du bénitier pour remonter une espèce de polyèdre multicolore qui rappela à Rose une version du célèbre Rubik's cube, en plus compliqué.

— Ils en vendent dans les magasins à jouet, vous savez.

— Ce n'est ni un jouet, ni un gadget. Ce dodécaèdre temporel, uniquement traçable par un CID, est très rare même sur Gallifrey.

Tout en le manipulant pour trouver la bonne combinaison, il lui expliqua que c'était un appareil conçu pour changer automatiquement de lieu et d'époque toutes les 90 minutes, ce qui assurait la sécurité de l'artefact gardé à l'intérieur.

Rose l'écouta pensivement: il semblait non pas plus affable, mais moins renfermé qu'à l'ordinaire. Tant mieux. Elle n'avait toujours pas perdu espoir de parvenir à une entente avec lui.

Il y eut un déclic et l'objet s'ouvrit en deux, en révélant le contenu. C'était un... un quoi?

Pour l'examiner, elle pencha la tête d'un côté, puis de l'autre, et finit par s'exclamer, exaspérée.

— Mais qu'est-ce que c'est?

La chose en question n'avait pas de forme définie. Ou plutôt elle devait en avoir une, seulement Rose n'aurait pu la décrire même si sa vie en dépendait. On aurait dit qu'elle était en perpétuelle évolution, et ce n'est qu'en la regardant de biais qu'on devinait vaguement ses contours sphériques.

Devant sa perplexité, il sourit, ce qui du coup la prit par surprise. C'était la première fois qu'elle voyait de sa part un vrai sourire, qui n'avait rien d'amer ou de glacial. Cependant, il ne fournit aucune explication et empocha l'artefact.

— Vous ne me dites pas ce que c'est?

— Seulement que je dois trouver deux de plus comme celui-ci.

Bon, se montrer plus ouvert ne signifiait pas forcément plus explicite.

En voyant qu'il s'apprêtait à quitter la pièce par le chemin qu'ils avaient pris pour venir, elle demanda prudemment:

— Euh... J'espère que vous n'allez pas me faire le même coup que tout-à-l'heure. C'est juste pour savoir, pour que je puisse me préparer au cas où vous tomberiez à nouveau dans les pommes.

— Considérez cela comme une maladie, Miss Tyler. Une fois débarrassée, on est immunisé pendant un certain temps.


OoOoO


Le retour parut beaucoup plus serein aux yeux de Rose. Maintenant qu'elle s'était habituée au labyrinthe, les multiples reflets qui la suivaient au pas la troublaient moins. Et s'il lui arrivait d'apercevoir encore quelques brèves visions du passé, elles lui semblaient plus nostalgiques que douloureuses. Un peu comme celle-ci, qui montrait John dans son costume le plus seyant, bleu évidemment, une couleur qu'elle avait toujours considérée comme indissociable de sa personne.

John - son Docteur, comme elle aimait à l'appeler - lui manquait terriblement. Et la présence constante de son sosie à ses côtés ne rendait que plus insupportable ce sentiment de vide qu'elle ressentait. Etre séparée de lui, c'était être amputée de la moitié de son âme. Elle ne pouvait accepter cela.

Depuis le début, l'Univers n'avait de cesse de les séparer, comme jaloux de leur amour. Mais elle ne s'était pas laissée faire avant la métacrise. Cette fois non plus, elle n'avait pas l'intention d'abandonner.

Le coeur serré, elle posa la main sur la paroi, geste qu'elle savait pourtant parfaitement inutile.

— Je te retrouverai, dit la vision en superposant sa main à la sienne.

— Je sais, répondit-elle machinalement.

Leurs yeux s'arrondirent sous l'effet du choc. La prise de conscience qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre une réminiscence les frappèrent en même temps.

— Rose!

— Docteur?

Accaparée par la joie de ces retrouvailles inespérées, elle commit l'erreur d'oublier qu'elle n'était pas seule. Et elle ne comprit pas pourquoi soudain tout devenait noir autour d'elle.

David la retint juste avant qu'elle ne tombe, ôtant les doigts du patch qu'il venait d'appliquer au cou de la jeune femme.

— Que lui avez-vous fait? hurla John.

— Rien d'irréparable.

David l'examina avec curiosité. Etait-ce là son double à moitié humain? Mise à part leurs goûts vestimentaires qui différaient - marier un costume et des converses, quelle idée brillante - il avait l'impression de se regarder dans un miroir.

— Ça doit être un de ces patchs en vente libre à New New York.

L'homme qui venait de faire cette remarque était une espèce de canaille diablement séduisante qui pouvait plaire aussi bien à la gent féminine que masculine. Et à voir la façon dont il approchait sa main de sa taille, David était certain qu'il se serait retrouvé face au canon d'une arme s'ils avaient été en présence effective.

Ses poursuivants étaient donc plusieurs. Combien étaient-ils? Peu importe, après tout. Il chercha discrètement son tournevis sonique dans la poche de sa veste et l'activa.

— Que voulez-vous à Rose? demanda John, dominant avec peine sa fureur. Pourquoi l'avoir enlevée?

Le comble de l'ironie, c'était que lui non plus n'en connaissait la raison exacte. Seulement il était persuadé que d'une manière ou d'une autre, elle était liée à son amnésie partielle qui s'étendait sur deux ans. Et tant qu'il ne saurait pas le pourquoi et le comment, il ne pouvait la relâcher.

— Si nous en parlions dehors? proposa David. A condition que vous y arriviez avant moi...

Il souleva la jeune femme dans ses bras. Elle ne pesait pas plus lourde qu'une plume. Normal: le bracelet anti-grav fonctionnait à son maximum.

Il se mit à courir, espérant que le décalage spatio-temporel entre lui et les deux autres tournerait à son avantage.

Une fois à l'extérieur, il constata avec soulagement qu'ils étaient sortis les premiers. Il passa devant des prêtresses médusées qui lui proposaient leur aide, pensant qu'il portait une personne malade. Sans guère se soucier d'elles, il continua sa course. Il parvint sans trop de mal à l'endroit où était garé le Tardis et ouvrit ses portes d'un claquement de doigts.

— Et on se fixe! cria une voix derrière lui.

Tenant toujours Rose dans ses bras, il se retourna lentement pour apercevoir un homme qui le visait avec un tournevis sonique.

Ni son apparence juvénile, ni son ridicule noeud de papillon si fièrement arboré n'empêchèrent David de reconnaître de manière instinctive la véritable nature de celui qui se dressait devant lui: un Seigneur du Temps. Et qui semblait animé par une froide colère.

— Je me présente, fit ce dernier avec une désinvolture arrogante. Je suis le Docteur. Et vous feriez mieux de reposer Rose avant que je m'énerve vraiment.


OoOoO


Note de l'auteur — Pour rendre Rose inconsciente, j'envisageais vaguement un truc du genre de spray, mais l'idée ne me plaisait pas trop... Et la rediffusion de la saison 3 m'a donné la solution. Comme quoi il peut se révéler utile de "réviser" les anciennes épisodes quand on écrit une fic.