Chapitre 11 — Chassé-croisé dans le Temps
Londres, 1888

Mary Jane se dit qu'elle n'aurait plus de client ce soir. Il avait plu toute la journée, rendant particulièrement boueuse cette rue sordide qui lui servait de lieu de travail. Et maintenant il faisait froid, trop froid en tout cas pour se promener dehors dans cette robe légère, qui montrait plus qu'elle n'en couvrait. Par un temps aussi exécrable, les gentlemen rentraient chez eux sans faire de détour, même pour s'amuser. Elle décida d'en faire autant.

Elle pouvait se le permettre, vu l'aubaine qui venait de lui tomber dessus. Il y avait une demie-heure de cela, elle avait ramassé un curieux objet d'une forme si complexe qu'il l'avait laissée bouche bée. En ignorer la nature exacte n'allait pas l'empêcher de le vendre, lui rapportant une somme d'argent assez rondelette pour une fille de joie comme elle.

En serrant le châle autour de ses épaules, elle pressa le pas, le sourire aux lèvres. Elle avait hâte de retrouver sa chambre. Ce n'était qu'un galetas, que certains de ses clients n'auraient pas hésité à qualifier d'affreux taudis, mais c'était le sien. Et rien ne valait la chaleur d'un foyer, surtout quand...

Elle n'eut même pas le temps de crier. Une main surgie des ténèbres se referma autour de son cou et la souleva du sol, la privant d'air et de parole. Elle se débattit de toutes ses forces, mais c'était peine perdue. Elle n'était pas de taille à lutter contre cette poigne qui l'entrainait inexorablement vers la mort.

Alors que l'inconscience jetait son voile noir sur ses yeux, la dernière pensée de Mary Jane fut pour Lilly, sa petite fille qui attendrait en vain le retour de sa mère.


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Tout ceci était étrange. Le deuxième Fragment, ou plutôt le dodécaèdre temporel qui le contenait avait été localisé à Londres du XIX ème siècle, mais le signal qu'il émettait était si faible que David dut se résoudre à chercher son emplacement à pied, le CID à la main. Qu'est-ce qui pouvait bien être à l'origine de cette mauvaise réception?

Il lança un bref coup d'oeil à Rose qui marchait silencieusement à ses côtés. Depuis cette discussion qui s'était terminée par une gifle, elle n'avait pas prononcé un seul mot, se contentant de le suivre comme une ombre sans âme. Il fut frappé par l'extrême pâleur de son visage, qui disparaissait presque dans la brume matinale de la capitale anglaise. Envolés, son énergie et son entrain habituels, qui donnaient l'impression de faire pétiller l'air autour d'elle. Rien qu'une figure dépourvue d'expression et un morne silence.

En détournant le regard, il refoula à nouveau ce sentiment de remords qui ne voulait pas le lâcher. Il avait choisi une ligne de conduite et il fallait s'y tenir. De toute façon, il était trop tard pour éprouver des regrets.

Ses recherches s'arrêtèrent devant un attroupement, chose quelque peu insolite de si bon matin. Une foule de badauds s'était assemblée aux abords d'une ruelle tortueuse, dont l'accès était interdit par des policiers en uniforme.

— Que se passe-t-il? demanda David à un homme qui se haussait sur la pointe des pieds pour mieux voir.

— Il y a qu'on vient de découvrir une autre femme assassinée! Ça doit être encore un coup de ce malade!

— Quel malade?

— D'où est-ce que vous sortez? Vous n'avez jamais entendu parler de ce cinglé qui ne s'en prend qu'à ces pauvres filles des rues? Ça fait un mois que ça dure maintenant!

David tirailla pensivement une de ses oreilles: un célèbre tueur en série avait sévi en fin du XIX ème siècle à Londres, dans le quartier de Whitechapel... Et c'est justement là qu'ils se trouvaient.

— Jack l'Eventreur qu'il s'appelle, poursuivit l'homme, heureux d'avoir un auditoire. Ces journalistes ont vraiment le chic pour les nommer. Pourquoi pas le Boucher, tant qu'ils y sont!

Laissant le type soliloquer, David tira de la poche de sa veste le papier psychique qu'il présenta à un agent en faction. Jouer les détectives ne l'intéressait en aucune manière, mais le signal provenait de l'intérieur du périmètre de sécurité, l'obligeant à approcher de près la scène de crime.

Avant qu'il n'ait dit quoi que ce soit, le policier eut un haut-le-corps et fila droit vers celui qui devait être son supérieur afin de lui chuchoter quelque chose. La réaction de ce dernier ne se fit pas attendre. Il vint immédiatement au devant de David, l'air empressé. Allons bon, pour qui le prenaient-ils?

— Enchanté, Mr Littlechild. Je suis Frederick Abberline, l'inspecteur chargé de cette enquête.

Ils se serrèrent la main. Puis l'inspecteur baissa la voix pour qu'aucun de ses subordonnés ne puisse l'entendre.

— Que me vaut le plaisir de la visite du chef de la police secrète?

Là, tout devenait clair. Sans sourciller, David endossa le rôle qu'on venait de lui accoler.

— Sa Majesté la Reine est mécontente, Mr Abberline. Scotland Yard serait-il incapable d'arrêter un vulgaire assassin?

— C'est que... bafouilla le pauvre homme, intimidé. Il ne laisse guère d'indice derrière lui.

— J'aimerais examiner le corps.

— Oui, bien sûr. Par ici.

En voyant Rose qui les suivait, Abberline parut désarçonné par ses vêtements atypiques. Elle n'avait pas pensé à se changer avant de quitter le Tardis.

— Je vous présente Miss Tyler, mon assistante. Veuillez excuser son accoutrement, elle vient de l'autre côté de la Manche.

— Ah, une française! acquiesça-t-il, comme si cela expliquait tout.

Rose pinça les lèvres: depuis quand Tyler était devenu un nom français?


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Éviscérée, mise en pièces... Voilà les termes qui convenaient au mieux à l'état de la victime. Une forte odeur du sang flottait encore dans l'air, ajoutant la touche finale à toute cette scène digne des plus grands films d'horreur. Sauf que tout ceci était bien réel.

David vit Rose vaciller et l'attrapa par les épaules, par pur réflexe.

— Ça va, le rabroua-t-elle en se dégageant d'un geste sec. Faites ce que vous avez à faire et partons ici.

Elle recula de quelques pas et détourna la tête de cette vision cauchemardesque qui la révoltait.

— Mary Jane Kelly, dit l'inspecteur en consultant son carnet. Âgée de 25 ans et fichée comme prostituée. La cause du décès est la même que celle des quatre autres victimes: multiples lacérations à la poitrine et à l'abdomen par un instrument tranchant.

Abberline se trompait quant à la nature des blessures, mais David jugea inutile de le lui signaler. Il avait d'autres préoccupations, beaucoup plus importantes à ses yeux que la résolution de l'enquête.

La piste s'arrêtait ici. D'après les indications du CID, le dodécaèdre se trouvait toujours à Londres mais le signal était trop faible pour pouvoir le localiser avec plus de précision. D'ailleurs, comment se faisait-il que la trace soit vieille de plusieurs heures? L'appareil étant conçu pour faire un saut temporel toutes les 90 minutes, il aurait déjà dû changer de lieu et d'époque!

— D'après nos services, continua l'inspecteur sur un ton de commisération, elle vivait seule. Personne ne pleurera sa mort. Je me demande si ce n'est pas mieux ainsi.

— Vous faites erreur. Il y aura au moins une à qui elle manquera.

Sur ce David montra du doigt le médaillon ensanglanté qu'elle portait autour du cou: Sainte Jeanne de Chantal, saint patron des mères de famille, qui sans doute avait oublié que cette fille était une de ses protégées.

Tandis qu'Abberline se penchait sur le cadavre afin de vérifier ce détail qui lui avait échappé, le Seigneur du Temps fit signe à Rose pour qu'ils s'éclipsent discrètement. Il avait vu tout ce qu'il y avait à voir.

Une fois qu'ils se furent suffisamment éloignés des lieux, Rose lui demanda assez sèchement.

— Qu'avez-vous découvert d'intéressant, Sherlock?

Surpris qu'elle lui adresse soudain la parole, David marqua une pause avant de lui répondre.

— Je pense que le tueur a emporté l'objet que je recherche.

— Alors quoi? Vous proposez une chasse à l'homme à travers tout Londres?

— A l'homme? Non. A la bête, plutôt.

Devant la perplexité de la jeune femme, il était sur le point s'expliquer lorsqu'un fiacre d'un noir funèbre s'arrêta juste devant eux. La portière s'ouvrit et une silhouette cachée dans la pénombre leur parla d'une voix doucereuse.

— Veuillez monter, je vous prie.

— Merci, rétorqua David. Mais nous préférons marcher.

— J'insiste, fit le mystérieux inconnu, toujours poli. Ne m'obligez pas à employer des manières fortes, Mr Littlechild. Elles risqueraient d'effrayer la demoiselle.

L'invitation fut cette fois accompagnée d'une arme à feu pointée en leur direction par le cocher, qui s'était retourné sur son siège.

David décida d'obtempérer, poussé non pas par la crainte mais par la curiosité. Qui était cette personne qui le désignait sous le nom d'emprunt qui datait d'une dizaine de minutes à peine?

Il monta donc, suivi de Rose. La portière claqua et le fiacre commença à rouler dans le brouillard, qui ne faisait pas mine de se dissiper.


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— Il doit avoir un sens caché, dit Jack.

— C'est peut-être une charade, proposa Ianto.

— Une anagramme! s'exclama Amy. Il suffit de replacer les lettres et...

Le Docteur observa un moment ses trois compagnons qui discutaient à vive voix à propos du parchemin. Etre plusieurs à bord du Tardis était une chose extrêmement rare, et l'atmosphère du vaisseau ne lui avait jamais paru aussi chaleureuse et débordante de vie. Ironique tout de même, que ce soit l'enlèvement de Rose qui ait permis cela.

Son attention se porta sur Amy, qui riait à une boutade du capitaine. Elle ne se souvenait pas de ce qui lui était arrivé dans le labyrinthe. Le Gallifréen supposait que son malaise était causé par les souvenirs de son fiancé aujourd'hui effacé. Il mit la main dans la poche pour tripoter l'écrin de la bague, le seul objet qui témoignait que Rory avait bien existé. Un jour, il faudrait qu'il lui en parle... Et qu'il affronte sa réaction. Mais pas maintenant.

La discussion allait de bon train. Agacé, le Docteur décida d'y mettre fin en leur retirant le parchemin qu'il lança par dessus son épaule.

— Hé! s'écria Amy.

— Oubliez un peu ce stupide poème, nous avons d'autres priorités.

— Mais il est peut-être important, protesta Jack.

— C'est ça, capitaine. Et si je m'étais attardé devant chaque énigme faisant référence à une mythe poussiéreuse tombée dans l'oubli, je ne m'en serais jamais sorti.

— Une mythe? fit Ianto. Quelle mythe?

— Une vieille légende dont vous n'avez pas à vous en préoccuper, intervint John en pénétrant dans la salle de contrôle. Il a raison, ce poème ne nous mènera nulle part. Concentrons nous plutôt sur l'essentiel, c'est-à-dire retrouver Rose.

Les regards se focalisèrent sur lui, tous empreints d'appréhension. Ils ne l'avaient pas vu depuis un certain temps et ils s'étaient inquiétés qu'il ne soit tout seul dans un coin, à déprimer comme la dernière fois.

— Euh... avança prudemment Jack. Vous allez bien, Doc?

— Mais oui, pourquoi? Et j'irais encore mieux dès que l'on aura rattrapé ce...

Il se retint juste avant de proférer une insulte en gallifréen. Le Tardis n'aimait pas les grossièretés, surtout quand ils étaient dits dans la langue des Seigneurs du Temps.

— ...Bref, as-tu trouvé sa prochaine destination?

Cette question s'adressait au Docteur, qui commença à agiter nerveusement le tournevis sonique qu'il avait à la main.

— Oui, justement. Il faut que nous en parlions, parce qu'il y a un problème. Ce David a sans doute activé un système de brouillage, ce qui fait que je ne détecte plus la présence de l'autre Tardis.

— ...Et alors?

— Et alors nous sommes dans l'impasse, John.

— Je ne vois pas en quoi. Il y a toujours Rose. Au lieu de tenter de localiser l'autre vaisseau, essaie de la localiser, elle.

— Tu sais pourtant que même un Tardis est incapable de situer avec précision un élément aussi minime qu'un humain se déplaçant dans le Temps et... Oh!

John sourit en constatant que son double avait saisi, lui aussi. Avec n'importe quel être humain, cela aurait été impossible. En l'occurrence il s'agissait de Rose, qui avait regardé dans le coeur du Tardis: un profond lien s'était tissé entre eux, qui perdurerait tant que l'un des deux serait en vie.

— Il faut recalibrer le radar, dit le Docteur en se précipitant vers la console.

— Si vous pouviez nous expliquer, exigea Amy. Parce que nous n'avons pas tout compris.

En s'affairant sur les commandes, les deux Gallifréens leur racontèrent tour à tour comment leur compagne était devenue le Méchant Loup. Tous purent ainsi redécouvrir le talent que seul un Docteur possédait: parler sans s'essouffler tout en bougeant sans cesse.

— Donc, spécula Amy, si je soulevais le panneau central et que je jetais un coup d'oeil en dessous...

Elle avala le reste de la phrase, car le Docteur s'était immobilisé juste devant elle et faisait un "non" énergique de son index.

— Jure-moi que jamais tu ne feras ça, quelque soit les circonstances et quoi qu'il puisse se passer. Jamais, tu m'entends, Amelia? Et ça vaut pour vous tous.

— D'accord, promit-elle, surprise par sa véhémence. Ne paniquez pas, je ne faisais que supposer.

— Eh bien, ne suppose pas. Malgré le fait que j'aie sacrifié une de mes incarnations pour la sauver, ça tient du miracle que Rose s'en soit sortie sans dommage.

...Qu'elle ait gardé son humanité. Que son âme soit restée intacte.

Les écrans du contrôle émirent un bip sonore et le Tardis se mit à ronronner. John tapota affectueusement la console.

— Je crois qu'il a compris ce qu'on lui demandait. Nous n'avons plus qu'à attendre.

— Si vous pouviez vous arranger pour nous faire atterrir en premier, ronchonna le capitaine. A quoi bon de voyager dans le Temps si c'est pour se retrouver toujours à la traîne?

— Tout ira bien, déclara le Docteur sur un ton suffisant. Mon instinct me dit que cette fois sera la bonne.

L'assurance qu'affichait le Gallifréen n'empêcha pas Ianto de murmurer en son for intérieur: jamais deux sans trois...


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— Il ne serait pas un peu rouillé, votre instinct? ironisa Jack, quelques heures plus tard.

Ils avaient tous les yeux rivés sur l'écran de surveillance qui montrait les environs immédiats de l'endroit où le Tardis s'était matérialisé. Amy pointa curieusement du doigt un des extraterrestres qu'elle y voyait.

— J'ai la berlue ou il ressemble vraiment à un rhinocéros?

— Un Judoon, commenta sobrement John.

— Celui-là a la tête d'une patate qui aurait muté, non? demanda Ianto.

— C'est un Sontarien, répondit le Docteur. Et vous devriez éviter ce genre de remarque en sa présence, il est susceptible...

La situation était que la Boîte Bleue était encerclée par un groupe d'aliens hétéroclites armés jusqu'aux dents et bien décidés à en user s'ils ne sortaient pas.

— Vous êtes cernés! cria fièrement l'un d'eux, comme s'il annonçait la vérité universelle. Alors rendez-vous sans résister!


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Note de l'auteur — Certains d'entre vous se souviendront certainement que dans le monde parallèle de la série, la Grande Bretagne est une république. Bah, j'ai décidé qu'au XIX ème siècle, elle serait encore un royaume.

En ce qui concerne l'affaire de Jack l'Eventreur, à part l'époque, le lieu (Whitechapel), le nom de la victime et ceux des inspecteurs (Littlechild et Abberline), tout le reste est le fruit de mon imagination.