Le loup garou approcha son faciès bestial du visage de Rose et huma son odeur.
— Tu as beau être différente, rugit-il en resserrant son étau, tu transpires la peur comme les autres. J'ai hâte de connaître le goût que tu peux avoir...
Avide de se gorger du sang chaud et de la chair frémissante, il entrouvrit sa gueule, révélant des crocs acérés qui luisaient de bave.
Une décharge d'énergie vint s'abattre sur le monstre, le blessant à l'épaule. Il émit un grondement sourd, agacé qu'on ose le déranger en pleine chasse. Plusieurs autres salves de blaster suivirent, l'atteignant cette fois dans le dos, lui faisant comprendre qu'il avait affaire à plus d'un adversaire. A regret il lâcha sa proie et disparut dans la nuit.
Rose était retombée sur le sol, toussant et hoquetant. Revenant du bord de l'asphyxie, elle distingua vaguement une silhouette qui s'élançait à la poursuite de la créature, tandis qu'une autre se précipitait vers elle. A ses grandes enjambées, elle le supposa être David. Ce n'est que maintenant qu'il arrivait, lui...
— Et lui qui disait qu'il ne serait pas loin, souffla-t-elle d'une voix enrouée.
L'instant d'après, elle se retrouva dans ses bras, si étroitement enlacée qu'elle faillit s'étouffer de nouveau. Sans qu'elle puisse réagir, il l'embrassa passionnément sur le front, sur la joue et enfin, sur les lèvres.
La réaction de la jeune femme ne se fit pas attendre. Elle le repoussa de toutes ses forces qui lui restaient dans ses membres affaiblis et lui mit une claque retentissante, qu'il méritait largement pour cet acte qu'elle jugeait intolérable.
— Non mais vous avez complètement perdu l'esprit! cria-t-elle en se débattant pour se dégager de lui.
— Rose! C'est moi!
— Je sais que c'est vous! Touchez-moi encore et je...
Elle s'arrêta, se rendant compte qu'il y avait quelque chose qui clochait dans le tableau. David ne portait pas de veste bleue quand ils s'etaient séparés. Et le regard qu'il lui adressait reflétait cet amour inconditionnel qui ne pouvait qu'appartenir à... Non, impossible.
C'est alors qu'il saisit la main de Rose et qu'il la ramena vers sa poitrine, afin de l'y poser.
Doum, doum, doum...
Des battements sans écho. D'un seul et unique coeur. Qui pulsait si fort que c'en était presque douloureux.
— Docteur?
— Hello, murmura John en souriant.
C'était lui, c'était lui... C'était son Docteur.
— C'est tout ce que tu trouves à dire? lui reprocha-t-elle, les yeux s'emplissant soudain de larmes.
Elle jeta ses bras autour du cou de son compagnon, réprimant un sanglot. Elle qui avait toujours veillé à ne montrer aucune faiblesse avait fini par craquer. Devant celui qu'elle aimait, elle pouvait se le permettre.
— Je n'ai jamais été doué pour m'exprimer lorsqu'il s'agissait de toi, s'excusa-t-il en la berçant comme une enfant.
Il goûta le sel des larmes qui perlaient sur ses joues avant de s'emparer de ses douces lèvres. Le temps suspendit son cours, tandis qu'ils échangeaient un baiser éperdu où l'ardeur et la tendresse allaient de pair. Plus rien n'existait en dehors d'eux, et de ce moment qu'ils transformaient en éternité.
Cependant Rose se détacha de lui, la gorge nouée par un soupçon naissant. Il y avait anguille sous roche. Là où il n'aurait dû y avoir que le soulagement et la joie des retrouvailles, tout dans l'attitude de John clamait une sorte de véhémence désespérée.
— Docteur, que me caches-tu? demanda-t-elle, priant avec ferveur que ses craintes ne soient pas justifiées.
Leurs regards se croisèrent. Celui de John fut suffisamment éloquent pour qu'elle devine les paroles avant même qu'il les aie prononcées.
— Je suis désolé, tellement désolé...
Désolé? Pourquoi?
Un hurlement du loup s'éleva au loin, suivi du son aigu d'un sifflet. Aussitôt se firent entendre des bruits de pas qui revenaient vers eux et la voix de Jack perça la brume.
— Doc, il faut y aller.
Y aller. S'en aller sans elle, voilà ce qu'elle comprit par cette phrase. Ils voulaient partir en l'abandonnant ici!
Plongée dans le désarroi, elle sentit à peine que John raffermissait son étreinte autour d'elle et qu'il lui chuchotait à l'oreille.
— Ecoute-moi, Rose...
OoOoO
— Mais il est magnifique, admira David.
— Croyez-vous que ce soit le moment? protesta Littlechild, continuant à tirer.
Chaque sifflet émettant un son différent, à celui de l'agent posté au nord du quartier, tous les autres avaient convergé vers la zone.
En accourant sur les lieux, David avait découvert que la personne qui avait donné l'alerte était vivante, mais dans un état qu'il valait mieux ne pas décrire, ainsi que des traces du sang. Il les avait suivies jusqu'à l'endroit où une immense créature était aux prises avec Littlechild et ses hommes.
Un lycanthrope. Cela expliquait bien des choses. Cet être qui possédait la capacité de transmettre ses caractéristiques par simple morsure ou griffure, était fondamentalement une forme de vie faite d'énergie. A son contact, la "batterie" du dodécaèdre avait dû être vidée comme un portable qu'on aurait trop utilisé. Et tant qu'il le garderait, il ne se rechargerait pas.
Le loup garou gronda. Sérieusement blessé, son agilité s'en trouvait amoindrie, de sorte qu'il ne parvenait pas éviter les rafales de balles qui pleuvaient sur lui. David remarqua que certaines de ses blessures avaient été provoquées par un blaster. Il songea immédiatement à Rose, s'inquiétant de son silence. S'en était-elle sortie?
Une balle plus chanceuse que les autres atteignit le monstre à l'oeil droit, faisant jaillir un flot de sang écarlate. Il poussa un hurlement à la manière des loups. Il se ramassa sur lui-même et au prix d'un suprême effort, bondit jusqu'en haut d'un immeuble. Sautant de toit en toit, il s'éloigna pour se fondre dans la nuit.
Littlechild se répandit en une série d'invectives sulfureuses qu'aucun gentilhomme anglais ne se serait permis de proférer en temps normal.
— Devons-nous le poursuivre? demanda l'un des agents.
— Vous ne pourrez jamais le rattraper, s'interposa David. Et même si vous y arriviez, que feriez-vous ensuite? Avez-vous des balles en argent à votre disposition?
Cependant, Littlechild avait repris contenance et ordonna sèchement.
— Occupez-vous des blessés. Qu'ils soient mis derrière des barreaux solides.
— Monsieur? fit son subordonné, consterné.
— Enfermez-les! A moins que vous ayez envie de recevoir la visite d'une meute des hommes-loups la nuit prochaine!
Tandis que l'agent s'empressait d'obéir à ses ordres, le chef de la police secrète s'adossa à un lampadaire et leva les yeux au ciel.
— Et moi qui pensais avoir tout vu dans ma carrière... Dans quel monde vivons-nous?
— Dans celui de tous les changements, dit la voix de Rose. Et vous devriez vous y préparer.
Elle avait surgi de la brume, ses pas lourds trahissant une profonde lassitude. Ses cheveux en bataille et sa robe toute froissée témoignaient qu'elle aussi avait eu droit à son lot d'ennuis.
— Il faut qu'on parle, Mr Littlechild. Quelque part où personne ne pourra nous entendre.
L'interpellé fut surpris par l'attitude autoritaire de la jeune femme, qui poursuivit d'un ton plus bas.
— Il en va de la sécurité de votre pays... Ou devrais-je dire de la planète tout entière.
— Dans ce cas, répondit-il en s'inclinant, laissez-moi d'abord superviser la fin de cette opération. Après je vous conduirai chez moi où nous pourrons entamer cette discussion en toute tranquillité.
Pendant que ce dernier s'en allait vaquer à ses occupations, David scruta Rose de la tête au pied avant de s'arrêter aux marques de strangulation qu'elle avait au cou. Il s'approcha d'elle et du bout des doigts souleva la pointe de son menton pour mieux les regarder.
— Ne cherchez pas. Ni griffée, ni mordue. Ce n'est pas demain la veille que je me transformerai en loup.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'inquiétait. Il appuya légèrement sur l'une des rougeurs, lui arrachant une grimace de douleur. A voir sa réaction elle avait frôlé la mort de près...
— C'était stupide de votre part, fulmina-t-il.
Oui, vraiment stupide. Quelle idée d'avoir voulu jouer l'appât. Cela tenait du miracle qu'elle s'en soit réchappée indemne. Il se sentait d'autant plus furieux parce qu'il croyait deviner la raison de cet acte inconsidéré: c'était une façon de se venger de lui.
Puis il constata des traces de larmes séchées sur son visage. Il en fut stupéfait: elle avait pleuré... elle qu'il n'avait pas vu flancher même au bord du précipice.
— Que s'est-il passé? demanda-t-il aussitôt.
— Je n'ai rien de grave, c'est tout ce qui compte.
A sa voix qui charriait une tristesse poignante, l'esprit du Seigneur du Temps échafauda rapidement une hypothèse. En fait, si elle était saine et sauve, cela n'avait rien à avoir avec le miracle.
— Vous n'étiez pas seule, n'est-ce-pas? Quelqu'un vous a aidé... Votre compagnon, peut-être?
Elle n'avait pas besoin de répondre. Son expression suffisait amplement.
— Pourquoi êtes-vous restée alors?
Elle se retint pour ne pas hurler: comme si elle avait eu le choix!
— A cause de cette foutue règle que doit respecter tout voyageur du Temps, lâcha-t-elle amèrement. Éviter à tout prix de provoquer un paradoxe temporel.
— Dites-m'en d'avantages.
— Non. Fichez-moi la paix.
D'une tape elle écarta la main de David de son menton et le fixa droit dans les yeux.
— A moins que vous ayez encore l'intention de farfouiller dans mon cerveau?
— Bien sûr que non.
— Dans ce cas, parlons de ce qui nous pend au nez, c'est-à-dire du loup garou.
Il n'insista pas, car il était clair qu'il n'obtiendrait plus rien d'elle, à moins de la forcer... ce dont il n'avait la moindre envie.
— C'est un alien lycanthrope, fit-il en acceptant de changer de sujet.
— Je sais, j'en ai déjà rencontré dans l'autre Univers. Et si ce que je suppose se révèle être exact, nous sommes dans de sales draps.
OoOoO
Vu l'heure tardive et ce qu'ils venaient de vivre, Littlechild décida qu'un peu de cognac ne ferait de mal à personne. Il en offrit à ses invités, et avec son propre verre à la main il s'assit dans le fauteuil près de la cheminée.
Cela faisait drôle de voir installé dans son salon du célibataire endurci ce couple insolite qui semblait sortir de nulle part. Alors que son travail consistait à se méfier de tout le monde, il ne pouvait s'empêcher de leur faire confiance. Pourtant il ne savait pas grand chose d'eux...
Il renonça à faire le tri dans ses pensées. Les événements de cette nuit l'avaient trop ébranlé pour qu'il ait les idées claires. Après tout, ce qu'il croyait n'être qu'une légende n'avait-il pas littéralement pris corps devant ses yeux?
— A qui ou à quoi vouez-vous votre loyauté en premier? demanda brusquement la jeune femme. A votre Reine? Ou à votre patrie?
Il fut quelque peu déconcerté. Quel était le but de la question?
— N'est-ce pas évident? L'une ne va pas sans l'autre.
— Et si vous deviez absolument faire un choix?
— Je vous dirais alors: quel est le rapport avec le sujet qui nous préoccupe?
Une pause. Puis elle reprit.
— La Reine Victoria s'est rendue en Ecosse en 1879, n'est-ce-pas?
Voilà ce qui s'appelait de sauter du coq à l'âne.
— Où voulez-vous en venir?
— Monsieur, soupira-t-elle, nous n'allons pas passer le reste de la nuit à répondre à une question par une autre question.
Il coula un regard en direction de David. Ce dernier considérait silencieusement sa soi-disant assistante avec une expression indéchiffrable sur la figure.
— Oui, la Reine a visité l'Ecosse en 1879. Elle le fait régulièrement.
— Et n'a-t-elle pas séjourné chez un certain Sir Roberts?
Il eut un haut-le-corps. Ce fait n'était pas connu du public, à part les gardes rapprochés et les quelques membres de la police secrète.
Car cette année-là, tous les habitants du manoir avaient mystérieusement disparu...
Elle n'attendit pas sa réponse avant de continuer.
— Ce que je vais vous raconter maintenant peut vous paraître insensé, mais il faudra m'écouter jusqu'au bout, dans l'intérêt de l'Humanité.
A la fin de son récit, le verre de Littlechild tomba de sa main et se brisa en mille morceaux. Mais il n'y prêta guère attention.
— Vous êtes folle. Vous avez besoin de vous faire soigner, Miss Tyler.
— Pensez-vous? Pourtant c'est la vérité.
— Toute la famille royale serait des lycanthropes? fit-il, narquois. Infectés par un être venu des étoiles? Comment voulez-vous que j'accepte de croire de telles inepties?
— Il le faudra bien.
— Des preuves! Donnez-moi des preuves!
Elle jeta un coup d'oeil à l'horloge: il était 3 heures moins 5.
— Ce n'est pas moi qui vous les fournirai. Mais vous en aurez bientôt la confirmation de la bouche de ces types qui s'apprêtent à nous embarquer.
— Quoi?
On frappa à l'entrée. Des coups lourds et insistants. Puis ils entendirent les protestations du valet de Littlechild, suivies de nombreux bruits de pas.
La porte du salon s'ouvrit avec fracas. Des hommes portant de longs manteaux noirs se tenaient sur le seuil.
— Que signifie ceci?
La situation commençait à prendre une tournure surréaliste, et Littlechild dut faire appel à tout son flegme britannique pour garder son calme.
— Section 13, déclara l'un d'eux d'une voix monocorde. Veuillez-nous suivre, je vous prie.
— Il n'existe pas de section 13. Et personne en dehors de la Reine n'a autorité pour m'arrêter.
— Suivez-nous sans faire d'esclandre, se contenta de répéter l'homme. Et il en va de même pour vos amis.
En se levant, David chuchota à l'oreille de Rose:
— J'espère que vous savez ce que vous faites.
Elle ne dit mot et se leva à son tour. Elle, elle ne savait rien. Elle ne faisait que se conformer au script, dont elle ne devait s'écarter en aucun cas si elle ne voulait pas qu'un paradoxe vienne bouleverser la stabilité de l'Espace-Temps.
OoOoO
Note de l'auteur — Section 13, des hommes en noir... Trouvez-vous que cela fait trop cliché?
Je viens de transformer en une bande de loups garous assoiffés de sang toute la famille royale anglaise. Mais ce n'est pas moi qui ai commencé, ce sont les scénaristes de la série!
