Chapitre 14 — A l'assaut de l'Empire des loups
Dans d'autres circonstances, Littlechild aurait été abasourdi, froissé même, de découvrir l'existence de la Section 13 ainsi que son emplacement qui se situait dans les fondations du Buckingham Palace. Tant de secrets ignorés de lui, alors que depuis 10 ans il était à la tête du renseignement. Mais tout cela perdait de leur importance devant la révélation qu'il venait d'entendre de la bouche du chef de ces hommes en noir, un dénommé Bell.

Le Saint Empire britannique. Qui dans les années à venir allait s'étendre dans toute l'Europe et au-delà, sous le règne de ces êtres appartenant à un autre monde, dont le savoir dépassait de loin celui des humains.

— Pourquoi me raconter tout ça? finit-il par demander.

Son interlocuteur, qui s'était tenu dans l'ombre durant toute la conversation, s'avança jusqu'au milieu de la pièce.

— Parce que j'apprécie votre intelligence et votre efficacité. J'aimerais que vous vous joigniez à nous, nous qui sommes les humbles serviteurs de Sa Majesté.

— Pourtant la Reine est...

— ...Une lycanthrope? Oui. Elle n'en reste pas moins votre souveraine, à qui vous avez juré fidélité. Et bientôt elle conduira notre pays à la gloire, devant laquelle toutes les nations de la Terre n'auront d'autre choix que de s'incliner.

La puissance et la prospérité. Bien sûr que Littlechild les souhaitait pour sa patrie. Qui n'en voudrait pas? Mais pas de cette manière. Pas en laissant l'Humanité se faire gouverner par des créatures non-terriennes.

— Vous avez jusqu'à demain soir pour y réfléchir... Ou plutôt jusqu'à ce soir, puisque le soleil se lève déjà. Je vous enjoins vivement d'accepter ma proposition. La refuser ne serait guère réjouissant pour vous.

Sur cette menace courtoise mais non moins terrifiante, Bell s'apprêta à quitter la cellule de détention.

— Qu'en est-il de ces meurtres? lança Littlechild.

— Allons, ne me dites pas que le sort de quelques prostituées vous préoccupent!

— Déformation professionnelle. Je ne supporte pas de ne pas connaître le pourquoi et le comment.

— Je vois. De toute façon, vous seriez mis au courant si vous deveniez l'un des nôtres.

Et dans l'autre alternative on le ferait disparaître, pensa Littlechild. Donc il n'y avait aucun risque à ce qu'il le sache.

— L'un des petits-fils de la Reine a... ce que j'appellerai des pulsions incontrôlables. Heureusement pour nous, il a des goûts très précis. Qui se soucie de ces filles des bas-fonds? Il y en a tellement. Alors nous nous contentons de nettoyer derrière lui, mais il arrive que certaines échappent à notre vigilance.

— Des pertes acceptables face à la réalisation d'une grande cause.

Bell ne sembla pas relever le sarcasme sous-jasent de ces paroles.

— Exactement, Littlechild. Exactement. Eh bien, je suis heureux que nous soyons du même avis.

Une fois seul, Littlechild dut reconnaître qu'il se trouvait au pied du mur. Soit il se soumettait à la domination des lycanthropes, soit il mourrait. Comment en l'espace de 24 heures pouvait-il être réduit à de telles extrémités?

A moins que son salut, ainsi que celui des Hommes, ne viennent de cet étrange couple qui eux aussi donnaient l'impression de venir d'ailleurs...


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Bell avait passé la journée à faire rechercher des informations concernant les personnes qui accompagnaient Littlechild, sans succès. C'était frustrant, voire inquiétant de devoir les interroger sans rien connaître d'eux - surtout qu'ils avaient en leur possession des objets d'une technologie avancée - mais il n'avait pas le choix. Le soir tombait et il lui fallait bientôt remettre à la Reine un rapport à leur sujet.

Il décida de commencer par l'homme, de loin le plus intéressant. En entrant dans sa cellule, il choisit une approche directe.

— Services secrets américains? Renseignements français? Pour qui travaillez-vous?

— Comme il vous plaira.

— Je vous conseille de coopérer, monsieur. Sinon vous m'obligerez à user de méthodes moins raffinées. Du sérum de vérité sur vous ou sur votre amie résoudrait mon problème, mais pas le vôtre.

— Je suis sûr que vous ne ferez rien de tel.

Bell faillit éclater de rire devant cette affirmation aberrante. Était-il trop bête pour comprendre la situation dans laquelle il se trouvait?

— Vous n'avez aucune envie de nous faire du mal, n'est-ce-pas? poursuivit son prisonnier.

Bien sûr que non! ...Euh?

Bell fronça les sourcils. Ne venait-il pas d'avoir une pensée assez bizarre? Il secoua la tête comme pour éclaircir les idées. C'est alors que l'autre posa la main sur son épaule.

— Parce que je suis votre ami... Et vous le mien...

Suave et susurrante, la voix s'insinuait dans son esprit, le persuadant de n'écouter qu'elle. Subjugué, Bell commit l'erreur de regarder droit dans les yeux de l'inconnu, qui soudain lui parut digne de confiance. Il eut un sourire béat, ne se doutant pas un instant qu'il venait de tomber sous l'emprise du Seigneur du Temps.

— Vous savez que je suis dans le vrai.

— Oui, répondit docilement Bell.

— Vous ouvrirez donc cette porte et me conduirez dehors.

— Oui...

Bien qu'il ait atteint son but, David ne sauta pas de joie pour autant. Il n'aimait guère l'hypnose et autre manipulation mentale. C'était une chose que de sonder un esprit de force, c'en était une autre que de le priver du libre arbitre. Cela lui rappelait trop les manières de Koschei en tant que Maître, qui excellait en ce domaine. Enfin, ceci était un cas de force majeure...

Dans une autre cellule, Rose éternua plusieurs fois et frissonna. Il ne manquerait plus que ça: qu'elle finisse par attraper froid, alors que ce n'était vraiment pas le moment de tomber malade.

Elle sortit de son corsage un petit objet argenté que lui avait remis John juste après l'avoir sauvée. Sous l'apparence d'une simple boucle d'oreille, c'était une sorte de dictaphone, qui contenait un enregistrement de sa propre voix. Elle le considéra tristement avant de le cacher à nouveau.

C'est à cet instant que la porte de la cellule s'ouvrit. Elle ne s'étonna nullement de voir David sur le seuil, mais fronça les sourcils à celui qui l'accompagnait.

— Vous avez réussi à le persuader de nous aider?

— On peut dire ça.

— C'est aussi une amie? fit Bell avec un sourire émerveillé.

Tandis que David acquiesçait, elle lança un regard curieux à ce quinquagénaire qui se conduisait comme un enfant.

— Qu'est-ce qu'il lui arrive?

— Je l'ai hypnotisé. La technique n'étant pas parfaite, son âge mental en a pâti, je le crains.

Devant l'expression désapprobatrice de la jeune femme, il ajouta laconiquement.

— Auriez-vous préféré que je le tue?

— Bien sûr que non. Et Littlechild? L'avez-vous libéré?

— Je ne sais pas si vous vous en souvenez, Miss Tyler, mais ma priorité est de récupérer le dodécaèdre. Pour le reste, ce n'est pas vraiment mon problème.

Il avait parlé comme s'il énonçait une évidence. Et Rose fit de même.

— Eh bien, pas moi. Je n'ai pas envie de me retrouver dans un monde complètement différent lorsque je rentrerai au XXI ème siècle. Et si votre machin truc est entre les mains d'un lycanthrope, il vous faudra de toute façon le vaincre, non?

Là, elle marquait indéniablement un point.

— Parce que vous connaissez un moyen?

— Faites-moi confiance. J'ai déjà vécu cette situation.

Pas tout-à-fait. Il y avait une grande différence entre affronter un seul loup garou et faire face à toute une meute, mais elle jugea inutile de le préciser.


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— Qu'est-ce que le Koh-i-Noor vient faire là-dedans? interrogea Littlechild.

S'étant résigné à mourir, il n'était pas mécontent qu'ils l'aient sorti de sa cellule. Cependant il se sentait dépassé par les événements. En quoi le célèbre diamant allait pouvoir les aider? Et pourquoi diable Bell le regardait avec cet air passablement idiot?

— Cette pierre a été taillée pour amplifier les effets des rayons de la lune, dit Rose. Écoutez, je n'ai pas le temps de vous faire tout un discours. Nous en avons besoin pour nous débarrasser de ces créatures, croyez-moi sur parole.

L'hésitation de Littlechild était plus que visible. Comprenant alors ce qui se passait dans l'esprit de ce loyal sujet de Sa Majesté, elle lui prit gentiment la main.

— Monsieur, votre Reine n'est plus. Elle est morte il y a 9 ans de cela.

— Je sais, soupira-t-il. C'est simplement que je...

Il fut interrompu par un long "ohohoh" de Bell qui les fit tous sursauter.

— Ce n'est pas vrai, hein? La Reine, elle est pas morte, dites?

Il s'assit par terre et fondit en larmes, en agitant ses jambes comme l'aurait fait un gamin. Exaspérée, Rose s'adressa à David.

— Faites quelque chose, ses pleurs vont ameuter tout le palais.

— Que voudriez-vous que j'y fasse? Et de nous deux, c'est vous qui avez l'instinct maternel.

Elle pinça les lèvres, se retenant de lui jeter à la figure ce qu'elle pensait de cette réflexion sexiste. Au lieu de quoi elle s'approcha du Gallifréen pour fouiller sa veste. Pris de court, il la laissa s'emparer sans regimber de son tournevis sonique et le donner à Bell. Fasciné par le son et la lumière produits par l'objet, ce dernier arrêta de pleurer et se mit à s'amuser avec.

— Mais ce n'est un jouet! protesta le propriétaire avec un temps de retard.

— Bouclez-la, David. Je ne suis pas d'humeur. Alors, Mr Littlechild? Où est le Koh-i-Noor?

Celui-ci, qui avait suivi toute la scène d'un regard halluciné, répondit machinalement.

— A l'aile Nord du palais, à la partie qu'on appelle le Jewel House. C'est là que sont conservés les joyaux de la Couronne.

Après une courte pause, il poursuivit avec une mine dubitative.

— L'endroit est gardé. Sans parler du personnel qu'on va devoir éviter... Enfin, nous verrons bien.

Il s'avéra qu'il se trompait. Lorsqu'ils remontèrent du QG de la Section 13 - avec la coopération de Bell - ils trouvèrent les couloirs du palais déserts et aussi silencieux qu'une mausolée.

— Que sont devenus les domestiques? fit Littlechild, déconcerté.

— Ils rentrent tous chez eux à 18 heures! babilla Bell. Ben oui, c'est trop dangereux. Les princes et les princesses pourraient avoir envie d'une casse-croûte!

Puis il se remit à sangloter, au grand dam des autres.

— J'ai faim, geignit-il en reniflant.

Sans un mot David sortit de sa poche un paquet de Jelly babies qu'il fourra dans les mains de Bell, subtilisant au passage son tournevis. L'adulte retombé en enfance commença à les manger, l'air ravi.

— Seigneur... marmonna Rose. David, si jamais vous tentez un jour l'hypnose sur moi, je crois que je...

Elle fut interrompue par le Gallifréen qui lui imposa le silence en plaçant le doigt devant les lèvres. Une ombre se dessinait au bout du couloir. En traînant Bell toujours occupé avec son goûter, ils se réfugièrent dans une pièce adjacente.

David plaqua l'oreille contre la porte et écouta. Le raclement des griffes sur le sol se rapprocha avant de s'arrêter juste devant lui. Un reniflement suivi d'un gémissement plaintif... Puis le bruit des cliquetis reprit.

— Il est parti, annonça David une fois assuré que la créature se soit suffisamment éloignée.

— Dans ces conditions, déclara Littlechild sur un ton morne, nous avons plus de chance de nous faire dévorer que d'atteindre le diamant.

— C'est pourquoi nous allons nous séparer, proposa Rose. Vous irez chercher le joyau tandis que David et moi attirerons les loups garous vers nous.

— Vous voulez que moi, je serve d'appât? s'offusqua le Seigneur du Temps en arquant les sourcils.

— Il n'y a pas de raison que je sois la seule à passer par là, répliqua-t-elle en souriant méchamment.

— Mais je ne sais même pas ce que je dois en faire, de cette pierre.

La réponse de Rose à la question de Littlechild était toute prête.

— Sortez du palais et allez tout droit jusqu'au Big Ben. Tout en haut de la tour, vous trouverez un capteur de lumière sur lequel vous mettrez le Koh-i-Noor. Et vous n'aurez plus qu'à attendre.

Justement, c'était la pleine lune. L'effet allait être grandiose.

— C'est tout? fit Littlechild, incrédule.

— Oui. Dépêchez-vous, parce que l'appareil ne fonctionnera que si la lune est pile au-dessus.

Le chef de la police secrète était perplexe. N'aurait-on pas dit que la jeune femme avait tout prévu à l'avance? Mais qui était-elle donc?

Puis il songea qu'il aurait tout le temps d'y réfléchir une fois que toute cette histoire serait terminée. Enfin, si jamais il en voyait la fin et en sortait tout de même vivant...


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David endormit Bell qui était un boulet trop dangereux à traîner dans une course poursuite et le cacha dans un placard. D'ailleurs il ne leur était plus d'aucune utilité. Puis en compagnie de Rose, il quitta la pièce en y laissant Littlechild qui attendrait quelques minutes avant de bouger.

— Ce sont vos amis qui ont préparé ce que vous appelez le capteur de lumière? demanda David à brûle-pourpoint.

— A votre avis? rétorqua-t-elle distraitement.

Elle s'efforçait de déchirer le bas de sa robe pour avoir plus de liberté de mouvement. Mais contrairement à ce que montrait la télé où on voyait souvent l'héroïne arracher d'un coup sec la couture de sa jupe jusqu'en haut des cuisses - dont le but était de faire admirer aux téléspectateurs la finesse de ses jambes - ce n'était pas chose aisée. Elle y parvint finalement, mais à quel prix: deux de ses ongles y étaient restés. Ensuite elle balança sur le côté les souliers à talon qu'elle avait aux pieds et déclara, satisfaite.

— Prête pour la danse.

— On dirait que tout cela vous amuse.

— J'adore courir. Il vaut mieux apprécier cette activité lorsqu'on est la compagne d'un Docteur comme le mien.

— Même avec la mort aux trousses?

— Surtout avec la mort aux trousses!

— Dans ce cas vous êtes encore plus cinglée que je ne le suis, conclut-il.

Mais il ne le pensait pas vraiment. Voir les yeux brillants de Rose et son sourire, le premier vrai sourire qu'elle affichait depuis l'épisode de la gifle, était un immense soulagement pour lui. Qu'elle soit froide et distante lui avait lourdement pesé, au point de lui faire oublier qu'il avait tout fait pour qu'il en soit ainsi.

Il leva son tournevis et l'activa. Des vagues d'ondes ultrasoniques se propagèrent dans tout le Buckingham Palace, faisant dresser les oreilles des loups garous qui y étaient présents. Ils répondirent par un long hurlement puis se mirent à converger vers l'origine du son.

Et pendant que Littlechild s'emparait du diamant et s'enfuyait du palais, Rose et David s'engagèrent dans une course effrénée, agrémentée de quelques parties de cache-cache. Il y eut beaucoup de portes défroncées, de chandeliers brisés et de rideaux déchiquetés. Des cris, des chutes et des glissades.

Alors que des mâchoires aux crocs monstrueux claquaient derrière lui et que des grognements à glacer le sang le poursuivaient, le Seigneur du Temps se surprit à savourer ce moment. Narguer la mort avait un côté étrangement jouissif lorsque quelqu'un était là pour lui tenir la main et régler ses pas aux siens, lui faisant une totale confiance. Et il comprit ce qui lui avait manqué dans tous ces voyages qu'il avait effectués en solitaire, mais aussi ce qui avait empêché l'autre Docteur de sombrer comme lui.

Cependant tout avait une fin, et leur folle escapade s'acheva dans la salle de bal lorsqu'ils se trouvèrent acculés par une demie-douzaine de lycanthropes. Ils les encerclèrent, mais ne les attaquèrent pas.

— Qu'est-ce qu'ils attendent? souffla Rose, se mettant dos à dos avec David.

— Je n'en ai pas la moindre idée, mais je ne vais sûrement pas m'en plaindre.

Il avait sorti son blaster et l'avait chargé, bien qu'il savait que cela ne lui servirait pas à grand chose. Pourvu qu'ils aient gagné suffisamment du temps pour que Littlechild puisse atteindre le Big Ben.

— Intéressant, s'éleva clairement une voix féminine. Des étrangers, dans tous les sens du terme.

Une silhouette tout-à-fait humaine fit son entrée dans la salle. A son approche les loups garous couchèrent leurs oreilles et reculèrent de plusieurs pas, soumis.

Un port fier et royal malgré des vêtements de deuil. Il n'était pas difficile de deviner l'identité de cette dame distinguée qui les fixait avec des yeux entièrement noirs, sans pupilles ni iris.

— Je désapprouve que des intrus viennent semer le désordre dans mon palais, dit la Reine Victoria. Voyez-vous, cela ne m'amuse pas du tout.


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Note de l'auteur — Je pensais pouvoir boucler l'épisode du loup garou dans ce chapitre, mais en fait non. Ce sera donc au prochain, où avec un peu de chance vous verrez le retour de l'équipe de la Boîte Bleue que nous avions laissé en compagnie d'une bande d'aliens pas très amicaux.

Petite précision: dans la réalité, le Jewel House se trouve dans la Tour de Londres, et non au Buckingham Palace.