Chapitre 15 — Torchwood... Avez-vous dit Torchwood?
124, 125, 126...

Littlechild s'arrêta, haletant. Encore 209 marches à gravir... Autant dire l'escalade de l'Everest pour un quadragénaire comme lui. Il avait la respiration tellement difficile que même ses pensées semblaient hachées. Qui avait eu l'idée de construire le Big Ben aussi haut?

Dès qu'il eut repris un peu de son souffle, il entreprit à nouveau la montée jusqu'au sommet, serrant le diamant dans la main.

Tandis que Littlechild grimpait vaillamment la tour de l'horloge, dans le palais le face à face entre la souveraine de l'Empire et les voyageurs du Temps se poursuivait.

— Je me doutais que je recevrai de la visite tôt ou tard, dit-elle, lorsque mon petit Albert m'a apporté ceci.

Elle exhiba le dodécaèdre qui scintillait comme une petite étoile dans sa main. Un flux de particules lumineuses circulait constamment entre eux, faisant comprendre à David comment elle parvenait à garder forme humaine: la métamorphose était contenue par l'énergie de l'objet.

— J'espère que vous m'indiquerez ce que c'est, et aussi la manière de l'ouvrir.

Il répondit après une élégante courbette.

— Pas la moindre idée, Majesté. Cela ne m'appartient pas. Au fait, je crains que votre petit-fils n'ait été un peu malmené l'autre nuit. Comment se porte-t-il?

Gagner du temps. Voilà ce qui importait pour l'instant.

— Ne vous en faites pas pour lui. L'avantage d'être un lycanthrope, c'est que les blessures guérissent rapidement. Mais il sera ravi d'apprendre que vous vous êtes enquis de sa santé... qui que vous soyez.

— De simples voyageurs. Rien d'autre.

— Rien d'autre? Oseriez-vous insulter mon intelligence alors que je vois bien que votre arme n'est pas d'ici? Et vous ne pouvez tromper mon odorat. L'odeur de votre sang est celui d'une race très ancienne, si ancienne que la mienne paraît peu de chose comparée à elle. Quant à celle qui se trouve à vos côtés...

La Reine braqua son regard inquiétant sur Rose, qui dut faire de grands efforts pour rester coite.

— ...J'ignore ce qu'elle est. Sous l'apparence d'une simple terrienne elle irradie comme un soleil. Comment est-ce possible?

Ces paroles frappèrent David. Quand il avait sondé l'esprit de la jeune femme, juste avant d'être repoussé par un puissant barrage mental, il avait brièvement eu une vision où elle était enveloppée d'une lumière dorée. Était-ce de cela dont elle parlait?

Comme si l'évocation de cette image les avait déclenchés, des maux de tête revinrent en force, lui brouillant les idées. Il serra les dents et se maîtrisa avec peine. Ce n'était vraiment pas le bon moment pour avoir une crise...

Son visage d'un blanc crayeux légèrement penché sur le côté, la Reine continuait à fixer de ses yeux de jais la pauvre Rose, qui finit par reculer d'un pas. De l'entité qui avait pris possession du corps de la souveraine émanait une sorte d'aura maléfique, difficilement supportable pour des êtres normaux.

— Qu'est-ce que vous êtes, jeune fille?

— Rose... Tyler.

— Ce n'est pas votre nom qui m'intéresse mais votre véritable nature. J'aimerais vous voir de plus près...

Sur ce elle fit un signe à l'un des loups garous qui s'avança et tendit son énorme patte vers la jeune femme. Cependant David s'interposa en la renvoyant derrière son dos.

— Vous donniez pourtant l'impression de savoir ce que vous faisiez en nous entraînant dans cette histoire, lui chuchota-t-il.

Bien sûr qu'elle le savait! Enfin, plus ou moins...

— Encore cinq minutes, fit-elle sur le même ton, et je suis certaine que Littlechild fera ce qu'il faut.

— Bien des choses peuvent se produire en cinq minutes, notamment se faire dévorer par une bande d'aliens affamés.

Agacés par toutes ces messes basses, ceux qui les encerclaient poussèrent des grondements et se rapprochèrent.

— C'est un dodécaèdre, déclara David en élevant la voix pour être bien entendu.

Aussitôt l'attention de la Reine se focalisa à nouveau sur le Seigneur du Temps.

— C'est ainsi qu'on appelle l'objet que vous avez en main: un dodécaèdre temporel. Si vous me le remettez, je me ferais une joie de vous l'ouvrir.

Pendant ce temps, Littlechild avait enfin atteint le beffroi du clocher du Big Ben. Le coeur sur le point d'exploser tellement qu'il battait vite, il regarda autour de lui à la recherche d'une machine quelconque. Tout ce qu'il découvrit à la place, c'était une corde solide qui pendait près de la rambarde avec un mot épinglé dessus.

L'appareil est tout en haut. Grimpez.

Littlechild gémit. Ses jambes flageolaient de fatigue... Allait-il parvenir à escalader le toit en pointe sans glisser, évitant ainsi de se retrouver en mille morceaux cent mètres plus bas? S'il tombait de cette hauteur, il ne resterait même pas de quoi l'enterrer!


OoOoO


— Belle tentative, dit la Reine. Mais je me contenterai d'écouter vos explications. Il est hors de question que je vous le cède alors j'ignore tout de ses propriétés.

Nullement déçu par ses propos, David lança sur un ton léger.

— Si c'est ce que désire Votre Majesté. Le dodécaèdre temporel est une invention de mon peuple prévue pour changer sans cesse de lieu et d'époque. Il est donc tout-à-fait logique que l'alliage qui le compose soit le plus résistant qu'on puisse trouver dans tout l'Univers. Il est incassable, indestructible...

Il marqua une pause, juste le temps de glisser quelque chose à l'oreille de Rose qui était en train de s'interroger sur la raison de sa soudaine volubilité.

— Eh bien? s'impatienta la souveraine. Continuez.

— L'un des caractéristiques le plus remarquable de cet alliage, Majesté, est sa capacité de réfléchir tout rayon dirigé contre lui, en multipliant son intensité par mille... Fin de la leçon.

Aussi rapide que l'éclair, il leva le blaster et tira, se baissant au même moment que le jeune femme qui s'était déjà protégée les yeux.

Touché par la décharge d'énergie, le dodécaèdre émit un flash, illuminant la salle tout entière. Aveuglés et désorientés, les loups garous ne firent que piauler au hurlement de rage de la Reine dont l'écho se réverbéra dans tout le palais.

— Rattrappez-les! Ne les laissez pas s'enfuir!

Cependant David et Rose n'avaient pas attendu pour profiter de la confusion. Ils coururent jusqu'à l'autre bout de la pièce où ils se butèrent contre une magnifique porte à deux battants... en bois de chêne et fermée à double tour.

— Là! s'écria le Gallifréen en indiquant l'escalier de marbre dont la rampe décrivait une gracieuse courbe juste au-dessus d'eux.

Consciente du fait qu'ils allaient lui échapper, la Reine s'élança elle-même à leur poursuite. Etait-ce sa forme humaine qui avait amoindri l'impact du flash, ou se laissait-elle guider par ses autres sens... Quoi qu'il en soit elle se déplaçait avec rapidité et précision qui cadraient mal avec son apparence de dame âgée. En un rien de temps elle parvint jusqu'à ses proies qui s'évertuaient à monter les marches et elle agrippa Rose par le bras, lui arrachant un cri de douleur. Elle avait une de ces poignes!

En se retournant, David s'apprêtait à lui tirer dessus lorsqu'il fut stoppé par une exclamation sourde de la Reine qui semblait avoir eu une révélation par ce contact physique.

— Vous! fit-elle d'une voix où perçait la stupéfaction la plus totale. C'est vous! C'est de vous que parle le poème!

Alors que Rose était aux prises avec la souveraine de l'Empire, Littlechild luttait quant à lui contre le vent glacial qui le cinglait de toute part. Au prix d'un ultime effort, il se hissa jusqu'au sommet du toit escarpé. La complexité de l'appareil qui l'y attendait ne le troubla nullement, car en son milieu trônait un trépied se terminant par un réceptacle de la même forme que le diamant. Il sortit le joyau de l'intérieur de sa chemise où il l'avait fourré pour le poser avec mille précautions à l'emplacement prévu.

Sous les rayons argentés de la lune, le Koh-i-Noor se mit à flamboyer tel un nova, obligeant Littlechild à se cacher la tête. Puis un raz-de-marée d'une lumière aveuglante déferla dans tout Londres, prêt à purifier la ville de la présence des lycanthropes.

Dans le palais, inconsciente de la mort qui s'approchait à grands pas, la Reine tremblait de tous ses membres sans toutefois relâcher son étreinte.

— Vous nous perdrez! hurla-t-elle. Vous nous perdrez tous!

Pétrifiée par l'intensité de ses étranges paroles, Rose oublia de se débattre et fixa sans comprendre les yeux de l'entité où malgré l'absence des pupilles elle lisait la panique et le désespoir.

— Je vais vous tuer! Vous vivante, l'Univers entier sombrera dans...

Rose ne devait jamais entendre la fin de la phrase. Une vague lumineuse se déversa par les vitres de la salle de bal, noyant tout le monde dans un tourbillon éblouissant. Lorsque la luminosité revint à la normal, tous les loups garous avaient disparu. A la place où se tenait la Reine, il ne subsistait plus qu'un tas de cendres grisâtres au milieu duquel gisait le dodécaèdre temporel.


OoOoO


Debout au bord de la Tamise, Littlechild regardait Londres s'éveiller doucement. Dans la brume matinale, des gens insouciants s'en allaient vaquer à leurs occupations, discutant de l'étrange orage qui s'était abattu sur la ville la nuit dernière. Ils prenaient la lumière aveuglante pour de l'éclair, ignorant tout des événements de la veille. Si seulement ils savaient... Qu'ils vivaient dans un monde où les monstres tapis sous le lit de leurs cauchemars d'enfant existaient réellement.

— Vous vous êtes débrouillé comme un chef. Alors pourquoi cette tête d'enterrement?

Désemparé, il se tourna vers la jeune femme qui lui souriait gentiment malgré la fatigue.

— Pour la première fois de ma vie, je ne sais plus en quoi je dois croire, ni quel but je dois poursuivre... Dites-moi ce que je dois faire, maintenant que toutes mes certitudes se sont envolées.

— Peut-être vous pourriez vous préparer pour la nouvelle ère qui s'annonce?

— Je ne suis pas certain d'être fait pour le changement, surtout que la famille royale n'est plus. Le mieux pour moi serait de me retirer de tout cela, laissant la place à la nouvelle génération.

— Et moi, je ne le pense pas.

Il lui jeta un regard étonné.

— Non?

— Non. Bien que je ne sois pas une voyante, permettez-moi de vous faire une prédiction. D'ici quelques années, dans une Grande Bretagne qui ne sera plus une monarchie mais une république, vous réorganiserez la police secrète afin qu'elle soit apte à gérer les menaces du même genre que des lycanthropes.

— Comment pouvez-vous le savoir?

Comment? Parce qu'elle se rappelait à présent pourquoi son nom lui avait paru familier: John George Littlechild, fondateur de l'institution qui sera la première ligne de défense contre l'invasion extraterrestre. Mais bon, elle ne pouvait pas lui raconter ça.

— Car d'après ce que j'ai vu, vous êtes un homme de devoir qui ne fuit pas ses responsabilités.

— Vous me surestimez grandement, Miss Tyler.

Elle eut un nouveau sourire et lui tendit la main qu'il saisit machinalement.

— Bonne chance, Mr Littlechild... Juste une chose, avant de nous quitter: lorsque vous ressentirez le besoin de renommer la police secrète, je vous suggère de l'appeler Torchwood.

— Torchwood? Comme le manoir du Sir Roberts? Pourquoi cela?

— Pourquoi pas? fit-elle en riant.

Puis sur cette réponse sibylline, elle tourna les talons pour rejoindre le Tardis qui l'attendait quelques rues plus loin.

— Reviendrez-vous un jour? cria-t-il tandis qu'elle s'éloignait.

Cela ne faisait pas longtemps qu'ils se connaissaient, mais il ne pouvait s'empêcher d'éprouver un curieux regret à l'idée de ne plus revoir cette mystérieuse jeune femme, ainsi que son compagnon tout aussi étrange. Affronter ensemble un danger, cela rapprochait les gens.

Au lieu de lui répliquer par un "jamais" véridique qui les aurait attristés tous les deux, elle lança sur un ton espiègle, sans s'arrêter ni se retourner.

— Peut-être bien... Et j'espère qu'à notre prochaine rencontre vous n'aurez plus cette affreuse moustache qui vous vieillit tant. Vous serez plus beau sans, vous pouvez me croire!

Et elle se fondit dans le brouillard londonien, laissant Littlechild caresser d'un geste chagriné l'ornement pileux qui faisait sa fierté.


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Quelques siècles plus tard, dans une lointaine galaxie...

— Curieux qu'ils soient si nerveux, dit le Docteur en observant d'un œil critique l'écran où il voyait des aliens en arme le sommant de se montrer. Nous sommes pourtant sur Lastellas!

— C'est ainsi que s'appelle cette planète? interrogea Ianto.

— Non, rétorqua Jack. Lastellas est une immense station spatiale servant de centre de loisir. Elle est considérée comme un territoire neutre, alors toutes les races de l'Univers s'y retrouvent pour se détendre dans des night-club, des salles de jeu et autres lieux de plaisirs...

La voix du capitaine se fit rêveuse, se remémorant de l'enterrement de la vie du garçon d'un de ses anciens collègues de l'agence du Temps, qui s'était précisément déroulé ici. D'après ses souvenirs, le mariage avait été finalement annulé, le fiancé s'étant épris d'un couple de serveurs: des jumeaux, aussi beaux que des dieux grecs.

— Ceux-là n'ont pas l'air très détendu, ironisa John.

— Allons leur demander pourquoi, déclara le Docteur.

Amy s'adossa aussitôt contre les portes du Tardis, avec la ferme intention de ne pas s'en écarter.

— Vous ne pouvez pas sortir, c'est trop dangereux.

— Il le faudra bien.

— Mais ils sont armés.

— Moi aussi. J'ai mon intelligence.

— Et n'oublions pas le tournevis sonique, ajouta laconiquement John.

— Vous êtes vraiment mabouls, tous les deux! s'exclama-t-elle.

— Voyons, protesta le Docteur. Je croyais te l'avoir déjà dit: je suis un maboul dans une boîte!

Après lui avoir fait un clin d'oeil, il la repoussa doucement sur le côté et ouvrit la porte. A son apparition, les extraterrestres qui encerclaient le vaisseau lui pointèrent leurs armes. Ne se souciant guère d'eux, le Gallifréen s'adressa à une femme tout de noir vêtue, aux traits d'un albinisme marqué.

— Seriez-vous en congé, Architecte?

Le chef de la Proclamation des ombres le fixa de ses yeux d'un rouge sang.

— Je l'étais jusqu'à qu'une calamité nous tombe dessus, il y a quelques heures de cela... Mais dites-moi, n'est-ce pas un Tardis? Etes-vous un Seigneur du Temps?

— Le Docteur, pour vous servir.

— Il y avait pourtant une rumeur qui courait à propos de l'anéantissement votre race tout entière. Puis-je supposer sans me tromper que vous êtes le seul survivant?

— Pas du tout, puisque c'est le deuxième que je rencontre depuis que je suis ici.

Celui qui venait de parler était un humain, portant les habits d'une autre époque. Une épée pendait à sa hanche.

Dans la salle du pilotage, Jack poussa une exclamation stupéfaite.

— John!

— Quoi?

— Pas vous, Doc!

Sans autre explication, le capitaine fila à l'extérieur du vaisseau. Les autres s'entre-regardèrent avant de le suivre.

— Jack! fit l'homme à l'épée. Quelle bonne surprise!

Mais contrairement à ce qu'il disait, il ne paraissait pas si étonné que ça. Jack s'arrêta et annonça, tout fier.

— Je suis capitaine, maintenant. Capitaine Jack Harkness, du Torchwood.

— Ah? Dans ce cas, appelle-moi également capitaine. Capitaine John Hart, mercenaire.

Il fit une courbette moqueuse. Le visage rayonnant, Jack s'avança vers lui et tout le monde crut qu'il allait le prendre dans ses bras pour l'embrasser. Mais à la surprise générale, il lui décocha un coup de poing direct qui envoya l'autre sur le tapis.


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Note de l'auteur — Je ne sais plus si ça s'écrit Hart ou Heart... Quoi qu'il en soit, voici l'entrée en scène du personnage qui m'a le plus amusé dans la saison 2 du Torchwood. Cela dit, ça commence à devenir une belle pagaille: je n'arrête pas d'ajouter de nouveaux persos, alors que j'ai déjà du mal à gérer avec ceux du départ. Mais que voulez-vous... Pour moi, le fanfic est une occasion pour de grandes retrouvailles entre les différents héros de la série. Une réunion entre amis, en quelque sorte!