— La calamité en question doit vraiment être phénoménale pour que ces espèces décident d'oublier leur différence, dit le Gallifréen.
Des Sontariens et des Judoons côte à côte comme des frères d'arme. Sans parler des Raxacoricophalapatoriens... Ce n'était pas quelque chose qu'il reverrait de sitôt, il en était certain.
— Euh... fit Amy en indiquant les deux capitaines qui roulaient par terre. Ils se battent, là.
— Laisse-les, ils s'arrêteront lorsqu'ils en auront assez. Alors, Architecte? Puis-je vous proposer mon aide pour résoudre le problème? Quoi qu'il puisse être...
L'un des Judoons émit de sa voix baroque un grommellement incompréhensible que le Docteur parvint néanmoins à traduire sans mal.
— Qu'est-ce qui vous dit que je n'en suis pas la cause? Rien, si ce n'est que je n'aurais jamais atterri aussi ouvertement sinon.
— Il a raison, acquiesça l'albinos. Baissez tous vos armes.
— Vous ne pouvez pas me donner d'ordre, déclama un Sontarien. Je n'ai aucunement l'intention de faire confiance à un Seigneur du Temps, surtout que j'ai entendu parler de ce Docteur qui...
— Colonel Azyck, coupa-t-elle froidement. Tant que cette situation ne sera pas réglée, la station sera sous ma juridiction. Alors à moins que plus tard votre empire ne soit prêt à se risquer dans une guerre avec la Proclamation des ombres, vous feriez mieux d'obéir!
Voyant le Sontarien réduit à quia, le Docteur déclara en esquissant un sourire.
— Bien! Reprenons. Que se passe-t-il ici?
— Allons dans la salle de contrôle, proposa-t-elle. Vous constaterez par vous-même.
Elle et le Docteur quittèrent les lieux, avec les aliens armés au grand complet sur leurs talons. Amy jeta un coup d'oeil en arrière avant de leur emboîter le pas.
Pendant ce temps, les deux hommes continuaient à se battre férocement, comme s'ils étaient décidés à s'entretuer. Bien que désireux d'y mettre un terme, Ianto n'osait intervenir car John se contentait de contempler toute la scène, les bras en croix. Un "il sait ce qu'il fait" fut sa réponse à l'interrogation muette du jeune terrien.
Soudain les deux bagarreurs éclatèrent de rire, à la surprise de Ianto qui ne s'y attendait pas du tout.
— Tu n'as pas changé! rigola Hart en essuyant le sang qui coulait de sa bouche.
— Toi non plus, rétorqua Jack, hilare.
— Un verre?
— Volontiers.
Mais John opposa son veto.
— Avant de vous lancer dans je ne sais quelle orgie pour fêter vos retrouvailles, dites m'en plus sur cet autre Seigneur du Temps que vous auriez rencontré. Est-il encore ici?
Hart dévisagea attentivement son interlocuteur et répondit.
— Si vous parlez de celui qui vous ressemble comme deux gouttes d'eau, beau brun, il est déjà reparti. Par contre, j'ai un message de la part de la blonde qui l'accompagnait.
— Rose? s'exclamèrent en coeur John et le capitaine.
— Ouais, ça doit être ça.
— Tout de même, dit Jack sur un ton suspicieux, ça m'étonne de toi. Je ne te croyais pas être du genre à rendre des services gratuitement.
— Nooon, bien sûr. Tu me connais. Figure-toi qu'elle m'a forcé la main.
Hart décrocha de son oreille gauche une boucle argentée qu'il tint bien en évidence devant eux. En dehors d'Ianto, les deux autres la reconnurent immédiatement comme un enregistreur vocal.
— Je vous remettrez ceci à une condition.
— Laquelle? fit sèchement John.
— Donnez-moi l'antidote.
— Quel antidote?
— Celui qui annule les effets du poison que votre copine a eu la gentillesse de m'inoculer.
Que racontait cet énergumène? se demanda John. Sa douce Rose était incapable de commettre un tel acte!
— Elle n'aurait jamais fait une chose pareille! s'offusqua-t-il.
— Mon pauvre vieux, dans ce cas vous la connaissez bien mal. Et toi, Jack, qu'est-ce qui t'a pris aussi de lui enseigner la technique que je t'ai apprise?
Interdit, le capitaine écarquilla les yeux, se souvenant des récits de ses aventures en tant qu'agent du Temps que Rose prenait plaisir à écouter.
— Non... Ne me dis pas qu'elle t'a fait le coup du...
— ...Du baiser empoisonné? Oui, parfaitement! Tu peux être fière de ton élève, Jack!
— Ce n'est pas mon élève, se défendit-il.
Ce dernier coula un regard anxieux en direction de son Doc, dont l'expression était clairement de celui qui venait d'entendre proférer un blasphème. Ah misère, se plaignit le capitaine en son for intérieur. Tout cela allait lui retomber dessus, il en avait bien peur. Il serait accusé d'avoir débauché Rose, que son compagnon avait tendance - à tort - à prendre pour une fleur innocente. Mais enfin, où s'était-elle procurée le matériel adéquat?
— Elle-vous-a-fait-quoi? articula John d'une voix qui charriait les glaçons.
— Le Death Kiss, si vous préférez. Et elle m'a dit que j'obtiendrai l'antidote si j'acceptais de jouer le messager. Il faut admettre qu'elle est douée. Je ne suis toujours pas arrivé à déterminer de quelle substance il s'agit. L'élève a surpassé le maître.
Cette dernière remarque s'adressait à Jack qui eut presque envie de pleurer au coup d'oeil assassin que lui lança John. Pitié, pourvu que le Doc ne passe pas ses nerfs sur lui. Il n'y était pour rien dans tout ça!
— Jack?
— Oui, Doc?
— Nous en reparlons.
Sur ces propos lourds de menace, il sortit le tournevis sonique afin de scanner Hart. Quel poison ce détestable personnage avait-il ingéré?
OoOoO
Quant au Docteur, lui aussi était en plein scan avec son tournevis qu'il promenait négligemment sur la console de la salle du contrôle. Le résultat qu'il obtint lui fit écarquiller les yeux.
— Tiens donc... remarqua-t-il pensivement. Toutes les communications sont coupées, le système de téléportation ne fonctionne pas non plus, pourtant aucune panne n'est décelée dans les ordinateurs.
— Comment avons-nous pu atterrir, alors? fit Amy.
— Parce que nous avions le signal bio-psychique de Rose pour nous guider à travers le vortex temporel... C'est compliqué à expliquer. Ce qui importe pour le moment, c'est que cette station se retrouve complètement isolée du reste de l'Univers.
— Oui, confirma l'Architecte. Et il ne faut pas que cette situation se prolonge, avec tous ces hauts dignitaires qui sont ici en villégiature. Imaginez un peu les répercussions si tout ceci était le sabotage d'une quelconque faction extrémiste.
Les conséquences politiques n'étaient pas ce qui préoccupaient le plus le Gallifréen. Il se posait des questions sur la possible implication de David dans cet incident, auquel cas le problème serait beaucoup plus difficile à dénouer.
Il consulta à nouveau les écrans de la console: rien de suspect, à part de légères variations de puissance dans la salle des machines. Intéressant. Cela méritait qu'il l'étudie de près.
Toujours flanqué d'Amy et de l'Architecte, le Docteur se rendit sur place. Les moteurs de la station, alimentés par une source d'énergie nucléaire, étaient disposés au centre d'une pièce aux dimensions démesurées rappelant une plateforme pétrolière. Il en fit le tour, à la recherche de l'origine de ces sursauts énergétiques. Et il trouva un boîtier aux formes bizarroïdes qui n'avait pas à être là. Lorsqu'il pointa dessus son tournevis, un champ de force se matérialisa tout autour, empêchant ainsi tout examen précis.
— Est-ce une bombe? s'interrogea l'Architecte, tendue.
— Ça aurait été plus simple, réfuta le Docteur. Non, je crois que ce n'est qu'un banal récepteur - enfin, banal de mon point de vue - sensé capter des ondes gravitationnelles qui courbent l'Espace-temps.
Absorbés par la conversation, lui et ses auditrices ne s'aperçurent pas qu'une ombre se faufilait subrepticement derrière eux. L'être braqua son oeil unique sur ceux qu'il considérait comme des ennemis, tandis que sa ventouse procédait à une analyse sur eux: FEMELLE, HUMAIN, NON ARMEE ET INOFFENSIVE.
— Cela nous éclaircie sur la raison des désagréments que connaissent la station, continua le Seigneur du Temps. Elle est enfermée dans une poche temporelle décalée d'une seconde par rapport à la réalité...
Son visage perdit soudain toute couleur, comprenant ce que cela signifiait. Il avait déjà eu affaire à ce genre de technologie, précisément à la Cascade des méduses. C'était celle du...
— Qu'y-t-il, Docteur? s'inquiéta Amy, alarmée par son expression.
Cependant l'invité surprise poursuivait l'évaluation de ses adversaires potentiels: MALE, GALLIFREEN, NON ARME... ET REPONDANT AU NOM DU DOCTEUR. EXTREMEMENT DANGEREUX!
Il chargea son laser au moment où le Docteur se retournait, mettant face-à-face deux races dont le destin était de se haïr quel que soit l'Univers.
— EXTERMINER, EXTERMINER, EXTERMINER! scanda le Dalek.
Le Docteur poussa les deux femmes sur le côté, évitant de justesse le tir mortel qui leur était destiné.
— Courrez! hurla-t-il.
OoOoO
Ignorant joyeusement ce qui se passait dans la salle des machines, John jouait toujours au médecin avec le capitaine Hart. Et ce que lui apprit le son grésillant du tournevis fit monter imperceptiblement les commissures de ses lèvres.
— Migraines, fièvre, respiration difficile? énuméra-t-il en s'efforçant de se montrer impassible.
— En effet, confirma Hart en patient docile. Ces symptômes sont apparus depuis le matin, et ils ne font que s'aggraver d'heure en heure.
— Je sais exactement ce que vous avez.
— Parfait. Remettez-moi donc l'antidote avant que je crève pour de bon.
— Oh, mais vous n'allez pas mourir. Quelques tasses de tisane, une bonne bouillotte et au lit, voilà ce qu'il vous faut pour être à nouveau sur pied.
— Quoi? vociféra Hart, croyant que l'autre se moquait de lui.
Réalisant enfin de quoi il s'agissait, Jack s'écroula positivement de rire, sous les yeux interloqués de Ianto. Alors ça, c'était tordant! Rose lui avait refilé le... Non, non, il n'y avait rien de drôle. Lui-même avait été alité pendant des jours la première fois qu'il avait attrapé ça. Les yeux gonflés et la tête prise dans un étau, il avait cru que cela ne finirait jamais, malgré les soins qu'il avait reçus.
— Influenza, dit John sur un ton détaché, plus connu sous le nom de la grippe. Cette maladie a été éradiquée à la fin du XXI ème siècle, ce qui explique votre ignorance en la matière, ainsi que l'absence des anticorps dans votre organisme contre ce genre de virus. Bénigne, mais très contagieuse, alors je vous prierai de ne pas vous approcher d'autres personnes.
Malgré le renforcement du système immunitaire, il arrivait aux voyageurs du Temps d'être grippés, surtout si ceux-ci étaient épuisés aussi bien physiquement que psychologiquement. Rose était donc malade... sans qu'il soit là pour veiller sur elle. A cette idée, John eut un pincement au cœur.
— Est-ce que ton copain en costard se fout de moi? râla Hart en direction de Jack.
— Pas du tout, hoqueta ce dernier tout en ne cessant de se gondoler. Il est vrai que tu te sentiras mal comme pas possible. Mais tu t'en sortiras, crois-moi sur parole.
Bien mieux en tout cas que l'amour propre de Hart, qui commençait à comprendre qu'il s'était fait avoir en beauté. Par un amateur, qui plus est!
L'hilarité de Jack se tarit sous le regard impitoyable de John, lui rappelant comment Rose s'y était prise pour transmettre la grippe. Pour cela, il avait le sentiment qu'il n'allait pas être pardonné de sitôt. Pourquoi était-ce à lui que le Doc en voulait? Ce n'était pas lui qu'elle avait embrassé, mais Hart!
— Ianto, dit Jack avec un sourire crispé. Va-nous chercher un tube d'aspirine si tu en as apporté dans tes bagages. Et toi, donne-nous cet enregistreur avant que le Doc ne décide de péter une câble.
OoOoO
— MONTREZ-VOUS, DOCTEUR. VOUS NE POURREZ PAS VOUS CACHER ETERNELLEMENT.
Dissimulé derrière un large pilier, le Docteur mima silencieusement les mots "va-t-en" à Amy en lui indiquant la direction de l'ascenseur. Obstinée comme à son habitude, elle secoua énergiquement la tête, exprimant par là son refus de le laisser seul. Il roula de gros yeux et toucha l'épaule de l'Architecte, qui ne se fit pas prier deux fois. Elle saisit la main de la jeune femme rétive et s'éloigna à pas feutrés, l'entrainant de force.
Il attendit un moment avant de bouger. En apercevant sa silhouette entre deux structures de la salle, le Dalek le poursuivit avec des tirs de laser répétés, ne se doutant pas que le Seigneur du Temps était en train de l'attirer dans la section du système des refroidissements. Il ne s'aperçut du traquenard que lorsqu'il reçut un jet d'azote liquide, jailli d'un tuyau où le tournevis sonique venait de pratiquer une brèche. Il gela de façon instantanée, les fonctions de son armure momentanément suspendues.
Le Docteur vint vers lui, en soufflant sur le tournevis comme le ferait un cowboy après avoir tiré. Cependant la dureté adamantine de son regard contredisait la nonchalance de ses gestes.
— Existe-t-il ne serait-ce qu'une seule réalité que ton espèce n'a pas polluée par sa présence? fit-il d'une voix qui vibrait d'un profond ressentiment. Vous vous infiltrez partout comme des cafards, et on n'a cesse de vous anéantir que vous revenez encore et toujours...
Il s'arrêta juste devant le Dalek et s'accroupit pour le fixer droit dans son œil unique.
— Dis-moi, Dalek. Que dois-je faire pour être à jamais débarrassé de vous?
— VOUS NE POUVEZ PAS. NOUS SOMMES INVINCIBLES.
— Regarde-toi avant de parler, railla-t-il. Dans ton état, tu es encore moins utile qu'un frigo rouillé... Mais je m'égare. Qu'est-ce que tu es venu faire ici, à Lastellas?
— JE SUIS ICI POUR OBEIR AUX ORDRES. JE SUIS UN SOLDAT!
— Et fier de l'être, je sais. En quoi ces ordres consistent-ils?
Le Dalek se tut. Le Docteur dut se maîtriser pour ne pas lui donner un coup de pied, qui lui aurait valu la fracture d'un ou deux orteils.
— Répond, soldat!
— ...ISOLER LA STATION JUSQU'A CE QUE NOUS RECUPERIONS LE VAISSEAU.
— Quel vaisseau?
A cet instant, le Gallifréen sentit une vague de chaleur émaner de la carapace en dalekanium. En voyant s'élever des volutes de vapeur, il se leva d'un bond et recula de plusieurs pas. Eh bien, le monstre en métal s'était dégelé plus rapidement qu'il ne le pensait.
— REDEMARRAGE. RETABLISSEMENT DES FONCTIONS A CENT POUR CENT.
De nouveau libre de ses mouvements, le Dalek orienta la tige métallique qui lui servait de canon à laser.
— MAINTENANT QUE VOTRE PITOYABLE TENTATIVE POUR M'IMMOBILISER A ECHOUE, JE VAIS VOUS...
— Attend, dit le Docteur avec un rire jaune. Laisse-moi deviner. Tu vas m'exterminer?
— CORRECT.
— Incorrect. Car tu vois, si je suis resté en vie durant toutes ces années, c'est parce que je me suis toujours tenu près de la sortie.
Tout en parlant, il posa la main sur une manette qui se trouvait à côté de lui et l'abaissa brusquement.
— Et tu vas me faire le plaisir de la prendre! cria-t-il.
Cela mit en marche le système de ventilation d'urgence, prévu au cas où l'atmosphère se chargerait de radiations. Un puissant appel d'air balaya toute la salle, soulevant le Dalek du sol. Accroché de toutes ses forces à un tuyau, le Docteur regarda l'un des êtres qu'il haïssait le plus se faire aspirer et disparaître dans l'une des gigantesques bouches d'évacuation qui venaient de s'ouvrir.
OoOoO
Note de l'auteur — Aïe, boulette! Ce n'est qu'après avoir écrit le chapitre en entier que j'ai compris que j'avais commis une erreur. Le Dalek doit avoir une résistance élevée au froid, vu qu'il peut voler dans l'Espace. Mais je n'ai pas eu le courage de réécrire le passage: il faut dire que ces adorables poivriers ambulants n'ont presque pas de points faibles! (à part notre Docteur bien-aimé) Vous en avez trouvé, vous?
Donc on va dire que le Dalek de ce chapitre a été pris par surprise et a activé son système de chauffage (il doit bien en avoir un) qu'avec un temps de retard. Est-ce un peu tiré par les cheveux? Ha, ha... Haaaaa...
