Chapitre 17 — Encore des Daleks
Décidément, se dit Ianto, ce capitaine d'opérette ne lui plaisait pas, mais alors pas du tout. Sa façon de marcher, de s'exprimer... sans parler de son comportement familier envers Jack, comme si ce dernier lui appartenait! Non mais pour qui se prenait-il?

Le jeune terrien, qui avait ramené de l'aspirine de mauvaise grâce, lança le tube du médicament à Hart, qui le saisit en plein vol, les sourcils froncés.

— Tu n'aurais pas oublié quelque chose, joli coeur? Je ne vois pas l'eau.

— On n'est pas dans un désert, riposta-t-il. Allez en chercher vous-même.

— Dis donc, Jack, ton toutou a de la répartie. Tu ne voudrais pas me le prêter des fois?

— Fous-lui la paix, avertit le capitaine, très sérieux tout à coup. Tu es loin d'être son type.

— T'es sûr? Parce que j'ai l'impression qu'il te trouve à son goût, et on se ressemble assez, toi et moi... Non?

— Là, je t'arrête. Toi et moi, nous n'avons rien à avoir. Il y a un fossé qui nous sépare.

— Tu me fends le coeur, Jack! Après tout ce que nous avons vécu ensemble, comment peux-tu...

Écarté de la conversation des deux capitaines, Ianto décida résolument de porter son attention ailleurs. Car s'il continuait à écouter pérorer Hart, il finirait fatalement par lui mettre un coup de poing dans la figure. En aucun cas il ne pouvait se permettre une telle perte de contrôle de soi, qui aurait été un signe de faiblesse selon lui.

N'ayant rien d'autre à faire, il entreprit donc d'observer discrètement le Dr Smith. Il s'inquiétait de son silence. La volubilité de John était bien connue de tous les agents du Torchwood. Il parlait, parlait et parlait, même devant les extraterrestres qui menaçaient de détruire la Terre. Alors le fait qu'il ait perdu sa capacité à badiner quelque soit les circonstances tracassait Ianto, surtout qu'il lui revenait en mémoire la discussion qu'il avait eu avec le Docteur à son sujet, juste après leur départ du Mnemosia.

— Je préfèrerais que cela reste entre nous, lui confia le Gallifréen en le prenant à part. N'en dites rien à John.

Il entendait par là de l'avertissement de la Grande prêtresse: que Rose risquait de mourir s'ils tardaient trop à la retrouver.

— Pourquoi? demanda Ianto, ne comprenant pas la raison de cette cachotterie. Il a le droit de savoir. C'est de sa compagne qu'il s'agit, Docteur.

— Je ne veux pas qu'il craque et que le désespoir le pousse à faire je ne sais quelle bêtise au moment crucial. On n'a pas besoin de ça en plus du reste.

Le voyant peu convaincu, le Seigneur du Temps tourna la tête et baissa la voix, le regard dans le vague.

— Si jamais il arrive malheur à Rose...

Ianto écarquilla les yeux, choqué qu'il puisse envisager aussi calmement la pire des éventualités.

— ...John n'y survivrait pas. Au sens littéral.

Littéralement? Ianto pensa qu'il dramatisait. La perte d'un être aimé, il avait connu ça: sa chère Lisa. Et bien que la souffrance soit extrême, il avait appris à vivre avec. C'était peut-être horrible à dire, mais même les blessures les plus profondes finissaient par se cicatriser. Avec le temps.

— Je ne suis pas en train d'exagérer, ajouta le Gallifréen comme s'il avait lu dans son esprit. En la perdant elle, il perdrait tout. Et je sais exactement comment il réagirait dans un pareil cas, puisqu'il est issu de moi.

Et qu'en était-il de lui? s'interrogea Ianto. Jack lui avait raconté cette invraisemblable histoire de métacrise. S'ils étaient deux versions d'une même personne, les sentiments que le Docteur éprouvait à l'égard de la jeune femme ne devaient être guère différents de ceux de son double.

— Elle compte aussi beaucoup pour vous... fit-il en hésitant.

Son interlocuteur marqua une pause avant d'admettre sur un ton paisible.

— C'est vrai, elle m'est précieuse. Mais contrairement à John, sa mort ne m'empêcherait pas à aller de l'avant. Voilà ce qui nous différencie, Mr Jones. Je n'ai simplement pas le droit de lâcher prise, pas avec toutes ces responsabilités qui me rattachent à la réalité: celles que j'ai envers Amy, le Tardis... Il y a aussi ces failles qui s'ouvrent un peu partout dans mon Univers dont je dois m'occuper. Alors l'abandon est un luxe que je ne peux me permettre.

En émergeant de ses souvenirs, Ianto soupira: il avait toujours trouvé le Dr Smith bizarre. Le Docteur l'était encore plus.

Indifférent à la joute verbale qui se déroulait à quelques pas de lui ou à l'observation dont il faisait l'objet, John tournait et retournait dans la main la boucle d'oreille, la mine songeuse. Il était arrivé après le départ de Rose. Encore. C'était à se demander si le sort ne prenait pas un plaisir sadique à s'acharner contre lui.

Mais cette fois, elle avait pu lui laisser un message, ce qui ne manqua pas de le surprendre. De le rendre suspicieux aussi. Pourquoi David l'avait-il regardée faire sans broncher? Ou était-ce un de ses stratagèmes pour le lancer sur une fausse piste? Tant qu'il ignorait tout des motivations du ravisseur de sa compagne, il ne pouvait qu'émettre des suppositions et avancer à l'aveuglette. Et il détestait ça. Il n'était pas habitué à se sentir aussi impuissant face aux événements. Alors qu'il parvenait généralement à régler toutes sortes de problèmes - sauver un monde, voire tout un Univers - à la vitesse de la lumière, il rageait de peiner autant en ce qui concernait le rapt de Rose. C'était de sa faute: depuis son enlèvement, il avait la sensation que son cerveau fonctionnait au ralenti... comme le ferait celui de n'importe humain!

Bon, il était temps d'arrêter de se lamenter et d'écouter ce message, trafiqué ou pas. L'enregistreur avait été verrouillé par un mot de passe, afin que Hart ne puisse en connaître le contenu.

Jackie? Tardis? Gallifrey? Torchwood? Ou bien...

— Méchant loup.

Un profond soupir s'éleva de la boucle d'oreille et la voix familière de Rose se fit entendre.

Mon Docteur... Viens me sauver. A Londres, en 1888...


OoOoO


«Alerte niveau 2, Alerte niveau 2! Tous les civils sont priés de retourner dans leurs quartiers.»

— Que se passe-t-il? s'exclama Jack.

Les hauts-parleurs continuèrent à diffuser l'avertissement.

«Ceci n'est pas un exercice. Je répète. Alerte niveau 2, Alerte niveau 2!»

— John! Jack!

C'était Amy. Elle courut vers eux, complètement hors d'haleine.

— Il y a... Il y a un Dalek à bord de la station!

John eut un haut-le-corps, comme s'il avait été frappé par la foudre. Après avoir fourré la boucle d'oreille dans sa poche, il saisit la jeune femme par les épaules.

— Où?

— Dans la salle des machines, haleta-t-elle. Le Docteur est resté seul avec lui! Il a insisté, et je...

Sans même prendre la peine de l'écouter jusqu'au bout, il lança des directives à Jack sur un ton péremptoire.

— Capitaine, je vous charge de veiller sur les autres. Surtout, surtout ne bougez pas d'ici! Compris?

— Vous ne pouvez pas y aller seul et sans arme! protesta le concerné. Hé, Doc!

Mais il s'éloignait déjà. En jurant entre les dents, Jack se tourna vers Amy et se mit à imiter John.

— Entrez dans le Tardis. Toi aussi, Ianto. Une fois les portes fermées, vous y serez en totale sécurité.

— J'aimerais en profiter pour visiter l'intérieur de cette boîte... commença Hart.

— Dans tes rêves! s'opposa Jack de manière catégorique. Tu me crois assez fou pour les laisser en ta compagnie? Non, tu vas venir avec moi.

— C'est comme ça que tu traites un ami malade?

Ignorant ses protestations, le capitaine saisit son acolyte par le col et partit comme une fusée en direction de l'ascenseur. Restée en arrière comme une enfant abandonnée, Amy décida que c'en était trop. Les Docteurs et Jack... Qu'ils comprennent qu'elle n'était pas une espèce de donzelle qui devait être protégée à tout prix!

— Suivons-les, proposa-t-elle. S'ils pensent que nous allons sagement leur obéir, ils se mettent le doigt dans... Ianto?

Ce dernier s'apprêtait à rentrer dans le Tardis. S'apercevant que la jeune femme le regardait d'un air déçu, il crut bon de s'expliquer.

— Je ne sais pas ce qu'est un Dalek, mais à voir la réaction du Dr Smith, il vaut mieux emporter de quoi nous défendre avant de les rejoindre.

— Je me disais aussi que vous n'étiez pas du genre à vous défiler, dit-elle avec un sourire.

A l'intérieur du vaisseau, Ianto se dirigea droit vers la chambre qu'on lui avait attribué. Voyons... Quelles armes seraient-elles les plus adaptées à cette situation?

— Amy, pouvez-vous me les décrire? Je veux parler des Daleks.

— Imaginez une sorte de salière en métal faisant un peu plus de la moitié de votre taille et vous y serez. Non, je ne plaisante pas. C'est vraiment l'apparence qu'ils ont.

— Et sont-ils dangereux?

— Avant aujourd'hui, je les ai rencontrés qu'une seule fois mais...

A Londres, en plein Blitz. Elle revoyait encore le Docteur frapper la tête du Dalek en criant: "je suis le Docteur et vous êtes mes ennemis!" La colère qui animait le Gallifréen à ce moment-là était telle que cela l'avait profondément marquée.

— Oui, conclut-elle. Extrêmement dangereux.

Soudain, une violente secousse les jeta à terre. En tentant de se relever, Amy fit une remarque incrédule.

— J'ai la berlue ou le Tardis vient de bouger?


OoOoO


Dans la salle des machines, John trouva son alter ego planté devant un boîtier. Il semblait passablement énervé.

— Qu'est-devenu le Dalek?

— En train de flotter quelque part dans l'Espace.

Puis le Docteur brossa rapidement un tableau de la situation.

— De quel vaisseau est-ce qu'il parlait? demanda John au terme de son récit.

— Pas la moindre idée. Mais il doit être dans la station, sinon quel serait l'intérêt de l'isoler?

Logique. Et que les Daleks cherchent à mettre la main dessus signifiait son importance. Peut-être contenait-il une arme dévastatrice, qui sait? En tout cas, il était clair qu'il fallait le retrouver avant eux.

— Partageons le travail, tu veux bien? suggéra John. Laisse-moi m'occuper d'éteindre ce récepteur et essaye plutôt de découvrir ce que pourrait être ce vaisseau.

— Et pourquoi ce ne serait pas l'inverse?

— Parce que je te vois t'acharner sur ce champ de force en pure perte.

Devant l'expression offensée de son double, John se montra quelque peu cassant.

— Ce n'est vraiment pas le moment de monter sur tes grands chevaux, d'accord? Il faut qu'on se dépêche de régler ce problème avant d'aller sauver Rose au XIX ème siècle.

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

— Tu ne me croiras jamais. Nous ne sommes pas simplement arrivés en retard, nous sommes décalés d'un voyage par rapport à elle!

Sur ces entrefaites, Jack déboula dans la salle, le blaster à la main. D'un pas plus mesuré, Hart fermait la marche.

— Où est passé le Dalek?

Décidément, c'était la question du jour.

— Il n'est plus ici, répondit le Docteur. Et rangez-moi ça, capitaine. Vous risqueriez de blesser quelqu'un.

Jack se sentit exaspéré. Il avait accouru de crainte qu'ils ne soient en danger. Et tout ce qu'il obtenait en guise de récompense, c'était de se faire rembarrer! Là, l'ingratitude dépassait les bornes.

— Mais qu'avez-vous donc contre les armes, messeigneurs les Docteurs? s'insurgea-t-il. Qu'y-t-il de si terrible à vouloir se défendre ou à défendre autrui? Ce n'est pas comme si je m'amusais à tuer à tort et à travers et... Qu'est-ce que vous faites?

Le Docteur s'était approché de lui de si près que pour un peu leur nez se touchaient. Pris de court, Jack ne perdit pas contenance pour autant et susurra d'une voix qu'il estimait être irrésistible.

— Il suffisait de le demander, si c'est un baiser que vous vouliez.

Ce fut au tour du Docteur de lui lancer un regard excédé: Jack restait Jack, ici ou ailleurs. Le Gallifréen n'avait pas cédé aux avances de celui de son Univers, il n'allait commencer avec l'autre.

— Vos fantasmes ne me regardent absolument pas et j'aimerais assez que cela continue. En revanche, votre manipulateur du vortex m'intrigue beaucoup. Depuis quand clignote-t-il ainsi?

Ce disant il saisit le poignet du capitaine et l'éleva à la hauteur des yeux: le bracelet émettait des bips à peine audibles.

— C'est la première fois qu'il fait ça depuis qu'il est tombé en panne, fit Jack, sincèrement surpris.

L'appareil était en train de signaler la présence d'une faille, le Docteur en était certain. Le fait que Lastellas soit emprisonné dans une poche temporelle rendait le signal intermittent, mais aucune doute n'était permise. Y-avait-il une relation avec le vaisseau? Il fallait en avoir le coeur net.

Sans autre forme de procès, le Gallifréen dégrafa le bracelet du poignet du capitaine.

— Je vous l'emprunte.

Lorsqu'il le vit filer avec son butin, Jack hésita un instant: devait-il le suivre ou pas? Puis il prit la décision de rester avec son Doc. Pour lui, la sécurité de ce dernier primait sur celle de l'autre.

— Jack? appela John, en considérant d'un air méditatif le champ de force du récepteur.

— Oui, Doc?

— Vous n'écoutez jamais ce que je vous dis, n'est-ce-pas?

— Eh bien...

— Je vous avez pourtant demandé de veiller sur Amy et Ianto.

— Ne vous en faites pas, le rassura-t-il. Ils sont dans le Tardis. Que voulez-vous qu'il leur arrive à bord de cette bonne vieille Boîte?


OoOoO


Dès que les secousses se calmèrent, Amy et Ianto se précipitèrent dans la salle du contrôle. Et ce qu'ils découvrirent sur l'écran principal de la console les tétanisa.

Partout des Daleks... Il y avait en veux-tu-en-voilà. Encerclant la Boîte Bleue, ils agitaient leur œil télescopique en signe d'allégresse. Du moins, c'est ce que supposèrent les deux terriens.

— LE TARDIS EST ENTRE NOS MAINS. VICTOIRE! VICTOIRE!

— Mais ils n'ont pas de main, ne put s'empêcher de remarquer Ianto.

— Ils ont dû déplacer notre vaisseau, dit Amy qui n'en revenait pas. Comment ont-ils réussi ce coup-là?

— Vous ne sauriez pas le piloter, par hasard?

La question posée sans grande conviction reçut une réponse négative. Non, ça aurait été trop beau.

— SORTEZ, DOCTEUR! somma l'un des Daleks. VENEZ VOUS INCLINER DEVANT VOS MAITRES DALEKS!

Celui qui lui aurait répondu s'il avait été présent marchait dans la forêt artificielle qui fournissait la station en oxygène. Il y avait suivi le signal du bracelet et s'attendait à... En fait, il ne savait pas trop à quoi il s'attendait. Mais certainement pas à ça.

Dans la partie la plus boisée, cachée parmi les larges feuilles des arborgs, flottait une sphère grise qui ne possédait ni de masse, ni de gravité. Normal, puisqu'elle n'existait pas physiquement.

Le vaisseau du Void.

A sa vue, l'instinct du Seigneur du Temps lui murmura une impossibilité: que ce qu'il avait devant lui était précisément celui qui était à l'origine des événements du Canary Warf, il y a des années de cela selon sa ligne temporelle... Celui qui non seulement avait causé la mort d'innombrables personnes, mais aussi qui avait fait diverger le destin de Rose par rapport au sien.


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Note de l'auteur — Je viens de me faire gentiment engueuler par un ami qui suit ma fic: "ton histoire traîne!" Snif... A tous les lecteurs qui seraient du même avis que lui: l'intrigue avance lentement (les détails, toujours les détails) mais sûrement. Alors un peu de patience...