La salle du contrôle de la station était en effervescence. Depuis que l'alerte de niveau 2 avait été déclenchée, les représentants des hauts dignitaires présents sur Lastellas y défilaient pour exiger des explications. En butte à de continuelles récriminations de leur part, l'Architecte des ombres avait fini par ordonner aux Judoons de les jeter dehors, tous sans exception. Elle avait assez de problèmes sur les bras sans qu'on vienne en plus lui casser les oreilles.
Après l'apparition d'un Gallifréen, celle d'un Dalek... Est-ce que toutes les races sensées être éteintes avec la Grande guerre du Temps allaient refaire surface? Et provoquer de nouveaux conflits?
— Une communication entrante, Architecte! annonça l'un des techniciens assis devant les ordinateurs.
— Tout le système n'était-il pas en panne?
— Si, mais celle-ci provient d'un point situé non loin de la station.
Soudain, l'écran principal s'alluma et on y vit apparaître plusieurs Daleks.
— NOUS VOULONS PARLER AVEC LE DOCTEUR.
— Pour l'instant je suis le porte-parole de Lastellas, répliqua-t-elle sèchement. Si vous avez des exigences, c'est à moi que vous devez les soumettre.
— NOUS VENONS DE LE FAIRE. AMENEZ-NOUS LE DOCTEUR!
— La station étant un territoire neutre, vos actions violent la convention 224 alpha - 08 de la Proclamation des ombres et...
— OBEISSEZ OU VOUS ALLEZ ETRE EXTERMINES!
L'écran s'éteignit. L'Architecte abattit un poing rageur sur le clavier, faisant sursauter son entourage. Isolés comme ils étaient, ils se trouvaient dans l'incapacité d'appeler des renforts ou d'évacuer les civils. En un mot, ils étaient à la merci des Daleks.
Elle s'empara du micro et lança un appel dans les hauts-parleurs.
«Docteur, si vous m'entendez, venez tout de suite me rejoindre à la salle du contrôle.»
Dans la forêt artificielle, le Docteur était pétrifié devant le vaisseau du Void. Le sens du Temps - que tout Gallifréen possédait au même titre que l'ouïe ou l'odorat - lui chuchotait que la chronologie de cet objet se situait avant les événements de Canary Warf. Autrement dit, s'il trouvait un moyen de le détruire ou de le bloquer sur place, l'armée des Cybermen ne pourrait jamais traverser le mur séparant les deux mondes. Et Rose ne se serait jamais retrouvée coincée dans l'Univers parallèle.
Qui sait ce qui se serait passé s'ils avaient continué à voyager ensemble? Les choses auraient sans doute suivi leur cours, et leur relation aurait fini par dépasser celle de simples amis. De toute façon, elle l'était déjà. Ils avaient simplement manqué de temps pour la concrétiser.
Cependant...
D'impossibles rêveries que tout cela. Il ignorait la raison de la présence de ce vaisseau en ces lieux, mais il ne pouvait en aucun cas y toucher, ni entraver la poursuite de son voyage au risque de provoquer un paradoxe temporel. Lorsque la faille qui l'avait conduit ici s'ouvrirait à nouveau, il n'aurait d'autre choix que de le regarder partir à travers le Void, sans intervenir.
Il eut un rire de dérision. Seigneur du Temps? Quelle arrogance de se nommer ainsi, alors qu'il n'était même pas capable de réécrire sa propre histoire.
Le message de l'Architecte à son intention l'arracha à ses réflexions. Sans un regard en arrière, il se dirigea à pas de course vers la salle du contrôle.
OoOoO
Le hasard voulut que le Docteur et John arrivent à la salle du contrôle au même moment, chacun par une porte différente. Ils vinrent au-devant de l'Architecte et lui demandèrent de concert.
— Qu'y-a-t-il?
Les deux hommes se regardèrent et se mirent à parler en même temps, mais cette fois l'un à l'autre.
— As-tu réussi à déconnecter le récepteur?
— De quel vaisseau s'agissait-il?
Et c'est d'un synchronisme parfait qu'ils répondirent.
— Celui du Void.
— Bien sûr que oui.
Le chef de la Proclamation des ombres, à qui leurs simagrées donnaient des tournis, ne retint que la dernière réponse.
— Le boîtier que j'ai vu près des moteurs a été éteint? Mais nous sommes toujours isolés!
— C'est comme la plongée sous-marine, expliqua rapidement John. Quand on plonge trop profond, la remontée à la surface prend un certain temps, n'est-ce-pas? Là, c'est pareil. Il faudra quelques heures pour que cette station soit à nouveau en phase avec la réalité.
Puis il se tourna vers le Docteur, croisant son regard avec celui de l'autre.
— Comment ça, un vaisseau du Void? Tu veux dire que... Oh! ...Oh.
Après un dernier "oh" lancé à mi-voix, John se tut. Son acuité mental en tant que Seigneur du Temps, ainsi que le lien spécial qui le rattachait à son alter ego lui avait permis de tout comprendre, sans que son double n'ait à prononcer un seul mot.
— Oh? fit Jack, intrigué. Que signifie ces oh?
N'ayant aucune raison de le quitter, le capitaine était resté sur les pas de son Doc. Et Hart avait suivi, naturellement.
L'Architecte, dont le premier souci était avant tout la sécurité de Lastellas, coupa court à leur discussion.
— Nous ne disposons pas de ces quelques heures, messieurs. Nous serons peut-être morts d'ici là!
Si elle voulait attirer leur attention, elle avait réussi. Elle poursuivit donc plus posément.
— Il y a un vaisseau Dalek stationné non loin de nous, et qui réclame votre présence, Docteur. J'ignore pourquoi, mais vous semblez beaucoup les intéresser.
Un vaisseau pouvait abriter généralement jusqu'à 2000 individus. Un nombre plus que suffisant pour mettre à feu et à sang toute une galaxie.
C'est l'instant que choisirent les Daleks pour rétablir le contact. Les voyant apparaître sur l'écran principal, le Docteur croisa les bras et haussa un sourcil railleur.
— Quand on parle du loup...
— VOUS PENSIEZ NOUS AVOIR DETRUITS, DOCTEUR. MAIS NOUS SOMMES TOUJOURS LA ET LA GUERRE DU TEMPS N'EST PAS TERMINEE.
Pour le Docteur, il allait de soi qu'ils le confondaient avec David. Et leurs propos laissaient entendre que ce dernier avait activement participé au conflit. En ce point les deux Seigneurs du Temps se ressemblaient.
— Je crois que vous vous trompez de personne, répliqua le Docteur. Nous portons le même nom mais... Peu importe. Si c'est pour ce genre de discours que vous m'avez fait venir, vous auriez pu m'épargner cette peine! Alors arrêtez avec ces menaces vides de sens et dites ce que vous voulez vraiment.
— LE VAISSEAU DU VOID. IL NOUS LE FAUT.
— Il ne vous appartient pas.
— NOUS SAVONS QU'IL N'EST PAS DE CET UNIVERS. CEPENDANT SA TECHNOLOGIE EST ANALOGUE A LA NOTRE. CE QU'IL CONTIENT NOUS PERMETTRA DE RECONSTRUIRE NOTRE EMPIRE.
Avec l'arche du Génésis qui se trouvait à l'intérieur, sans l'ombre d'une doute. Et ils ne pouvaient pas choisir pire comme argument pour le convaincre.
— Raison de plus pour ne pas vous le remettre.
— DANS CE CAS VOUS ASSISTEREZ A LA MORT DES INNOCENTS!
— Ne me faites pas rire, riposta-t-il assez dédaigneusement. Si vous étiez en état pour attaquer Lastellas, vous l'auriez fait depuis longtemps, sans vous cacher derrière le subterfuge de la poche temporelle. Je suppose que vous êtes les derniers rescapés...
— NOUS NE PARLIONS PAS DE LA STATION, MAIS DE VOS ASSOCIES.
L'angle de l'image changea pour montrer deux silhouettes humaines, chacune enfermée dans un cercle lumineux. Le Gallifréen blêmit en reconnaissant Amy et Ianto. A leur vue, Jack porta instinctivement la main à son blaster, débitant un chapelet de jurons sulfureux.
— Docteur! crièrent les prisonniers.
— NOUS AVONS EGALEMENT VOTRE TARDIS. ALORS OBEISSEZ, SINON ILS SERONT EXTERMINES!
L'écran revint sur le Dalek qui s'exprimait depuis le début.
— NOUS VOUS LAISSONS UNE HEURE.
OoOoO
— Je suis vraiment désolé, Doc. J'aurais dû vous écouter et rester avec eux.
C'était la troisième fois que le capitaine s'excusait. Le visage pâle et défait, il faisait peine à voir.
— Ce n'est pas de votre faute, tenta de consoler John. Même si vous aviez été là, ça n'aurait rien changé. Pire, vous seriez aussi prisonnier à l'heure qu'il est.
Hart, qui assistait à la scène d'un air amusé, crut bon d'y mettre son grain de sel.
— Votre magnanimité vous honore, beau gosse. Mais votre copain ne semble pas partager votre avis.
Ce disant il indiqua du menton le Docteur qui faisait les cent pas dans la salle du contrôle, et qui ne paraissait pas être de bonne humeur. Celui-ci remarqua le regard plein d'appréhension que lui jetait Jack et s'arrêta, irrité.
— Oh, ça va. Je ne vous en veux pas, alors cessez avec vos airs de chien battu. Ça ne vous va pas du tout. S'il y a quelqu'un de fautif dans cette histoire, c'est probablement moi.
— Je ne peux qu'être d'accord, acquiesça John. D'autant plus qu'il est déjà arrivé que le Tardis tombe entre les mains ennemies. Tu aurais dû renforcer son système de défense il y a longtemps.
— Tu as fini? rétorqua aigrement le Docteur. Il faut qu'on établisse un plan pour les sortir de là.
— Vous n'avez donc aucunement l'intention d'accéder à leur demande, supposa l'Architecte.
— Ça, c'est exclu, répondirent en coeur les deux Seigneurs du Temps.
Elle fit la moue, en pensant que la tournure que prenaient les événements ne lui plaisait pas du tout. En tant que chef de la Proclamation des ombres, c'était à elle de gérer cette situation, et non à ces inconnus apparus comme par enchantement. Mais apparemment, elle n'avait pas le choix.
— J'ai déjà une idée sur ce qu'on va faire, déclara le Docteur. Nous allons piéger les Daleks à leur propre jeu, en les enfermant à leur tour dans une poche temporelle. Et je vais m'assurer qu'elle soit permanente.
— Comment comptez-vous réaliser cet exploit? voulut-elle savoir.
— Le boîtier servait de récepteur, expliqua John. Il suffit de trouver et de trafiquer l'émetteur, un appareil à ondes gravitationnelles...
— ...Qui doit être à bord de leur vaisseau, fit Jack platement. C'est une mission suicide, Doc.
— Pas avec une bonne diversion.
A cet instant, le colonel Azyck força le barrage que formaient les Judoons et fit irruption dans la salle.
— Qu'est-ce que cela signifie? D'après ce que j'entends, nous serions attaqués par des Daleks et vous ne trouvez rien de mieux que de faire appel à ce Docteur? C'est aux Sontariens que vous auriez dû demander de l'aide, Architecte. Combattre, c'est notre métier.
Alors qu'elle s'apprêtait à le tancer vertement, le Docteur s'interposa entre eux, la main levée en signe d'apaisement.
— Justement, nous étions sur le point de vous convoquer, colonel. Que diriez-vous de prendre part à la dernière bataille de la Guerre du Temps?
Les yeux du Sontarien se mirent à briller d'excitation et de joie anticipée.
— Participer au plus grand conflit qui ait jamais eu lieu a toujours été le rêve de notre armée. Mais votre peuple nous a fait l'affront de ne pas nous y convier.
— Ceci est donc une occasion inespérée de rectifier le tir, dit le Gallifréen avec un sourire. Allez rassembler votre troupe, colonel. Et je vous exposerez notre plan d'attaque.
— Je devrais laisser ma garde personnelle se joindre à vous, commenta l'Architecte en fusillant du regard le Sontarien qui s'en allait comme il était venu. Cela permettra de tempérer le trop plein d'enthousiasme de notre colonel ici présent.
Les Judoons calmer les Sontariens? Le Docteur poussa un soupir discret en regardant tout ce beau monde se mettre en branle. Il faudrait qu'il fasse très attention s'il ne voulait pas que tout lui pète à la figure. En plus de ça...
— ...Nous n'avons toujours rien appris de nouveau en ce qui concerne notre ravisseur, marmonna-t-il. Nous faisons du surplace!
— C'est vrai, fit John en entendant cela. J'oubliais. Ce n'est peut-être pas le moment, mais tu devrais écouter ça.
Il sortit la boucle d'oreille de sa poche et la lança à son double, qui s'en saisit avec une mine interrogative.
— Un enregistreur vocal? Et que contient-il?
— Toute la vérité sur David... Enfin, une partie du moins.
OoOoO
— Je veux la vérité, David.
A ces mots, il s'arracha de la contemplation du Fragment et leva la tête vers la jeune femme qui venait de refermer les portes du Tardis derrière elle, juste après avoir fait ses adieux à Littlechild. Elle avait les traits tirés: passer la nuit à jouer au chat et à la souris avec des loups-garous ne pouvait qu'être épuisant.
— Je crois que j'ai le droit de savoir. Mise à part cet incident au Musée, j'ai respecté notre accord et j'ai été sage comme une image...
Soudain il éclata de rire: sage comme une image, vraiment? Voilà une expression qui ne lui correspondait pas du tout. Pour le Seigneur du Temps, Miss Tyler apparaissait comme une tornade de cheveux blonds qui ne pouvait s'empêcher de fourrer son nez partout, même - ou devrait-il dire surtout - dans les affaires qui ne la concernaient pas.
Constatant qu'elle le regardait d'un drôle d'air, il réprima son hilarité et fit un geste de la main.
— Pardon. Je vous en prie, continuez.
— Dites-moi ce que sont ces Fragments. Que voulez-vous en faire une fois que vous les aurez réunis tous les trois?
Il ne répondit pas tout de suite, préférant se pencher sur les commandes de la console et en profiter pour réfléchir.
Avant il l'aurait proprement envoyé promener, avec une quelconque remarque blessante sensée l'éloigner de lui. Mais ça, c'était avant. Etre de nouveau en froid avec elle était une expérience qu'il ne souhaitait pas renouveler. Non pas que ça le gênait qu'elle garde ses distances, mais... En fait, si. Cela le dérangeait. Profondément.
Et puis que risquait-il, après tout?
Il se mit alors à expliquer d'une voix posée, tout en s'occupant de faire décoller le Tardis.
A cause de son imagination débordante, le peuple de Gallifrey était à l'origine d'innombrables inventions surprenantes. Parmi elles comptait notamment le Passepartout. Jugé trop dangereux dès sa création, il avait été morcelé en trois Fragments et éparpillé à travers l'Espace-temps.
— En quoi représente-t-il un danger? D'après son nom, ce n'est qu'une sorte de clé, n'est-ce-pas?
— Une clé qui peut tout ouvrir, Miss Tyler. Et quand je dis tout, c'est tout, y compris des choses ne possédant pas de forme physique.
— Comme un verrou temporel?
— Comme le verrou temporel que j'ai apposé sur la Guerre du Temps... Attendez une seconde.
Il s'arrêta et lui lança un regard trahissant un léger soupçon.
— C'est étrange. J'ai la curieuse impression que vous connaissiez déjà la réponse avant que je vous en parle.
Il avait raison. Elle était au courant grâce au contenu de l'enregistreur où elle racontait à John ce que lui avait confié David... Ce qu'il était en train de faire en ce moment précis. Elle avait donc posé les questions tout en sachant en avance ce qu'il allait lui dire: une façon de boucler la boucle.
— Ce n'est qu'une impression, répliqua-t-elle sans se laisser démonter. Vous voulez donc utiliser l'artefact pour libérer vos compatriotes? Sans se soucier de ce qu'ils pourraient faire au reste de l'Univers? Et quel est le rapport avec moi?
— Aucun.
— Aucun?
— Absolument aucun. Si je vous ai forcée à m'accompagner, c'est pour connaître la raison de mon amnésie.
— Je n'en suis pas la cause.
Il finit par lâcher les commandes et se tourna vers elle, les mains dans les poches. Il la scruta avec attention, comme s'il avait en face de lui l'être le plus insolite qu'il n'ai jamais vu, exactement de la même manière que la Grande prêtresse, ou la Reine Victoria.
— Deux années de ma vie... Celles qui précédaient ma transformation en humain ont été effacées de ma mémoire. J'ignore ce que j'ai fait durant cette période, ni pourquoi je suis venu me cacher sur Terre. Et quand je tente de m'en rappeler...
Il marqua une pause avant de poursuivre plus lentement.
— C'est votre image qui s'impose dans mon esprit. Vous, que j'ai rencontrée pour la première fois devant cette librairie.
— Je vois... Je suis désolée, ça ne doit pas être facile à vivre.
Il fronça les sourcils. Là, encore: il y avait quelque chose qui clochait dans sa réaction. Elle lui paraissait trop placide pour être honnête. Malgré la sympathie que lui inspirait la jeune femme, son naturel méfiant reprit le dessus.
— Qu'est-ce que vous me dissimulez? demanda-t-il sèchement.
Prise d'une quinte de toux, elle répondit avec un temps de retard.
— Mais rien.
— Vous êtes une piètre menteuse, vous savez ça?
— Inutile de crier, soupira-t-elle. Et cessez de bouger dans tous les sens, vous me donnez le tournis...
Il s'était contenté de hausser la voix et se tenait immobile. Était-elle en train de délirer? Il s'approcha d'elle et s'aperçut que ses joues étaient plus rouges qu'à l'ordinaire. Il toucha alors son front et le trouva brûlant.
— Vous avez beaucoup de fièvre, fit-il, surpris. Près de 40, je dirais.
— J'ai attrapé une bonne grippe, marmonna-t-elle. Tout ce dont j'ai besoin, c'est d'un peu de repos...
Elle repoussa sa main et fit quelques pas sur le côté avant de chanceler. S'il ne l'avait pas rattrapée, elle se serait écroulée sur le sol.
— Vous n'êtes qu'une idiote, la réprimanda-t-il. Il fallait me dire que vous étiez aussi malade et je... Pourquoi souriez-vous?
— Un kidnappeur qui se soucie de la santé de sa victime, c'est drôle, non?
Après avoir murmuré cela entre deux respirations rauques, elle ferma les yeux, s'abandonnant à un irrésistible besoin de sommeil.
OoOoO
Note de l'auteur — Non, non, le Passepartout de cette fic n'est pas celui du Fort Boyard!
