Chapitre 20 — De la raison à la folie
L'état de Rose ne faisait pas mine de s'améliorer. Malgré les médicaments qui lui avaient été administrés, sa température était toujours aussi élevée et les toux qui la secouaient devenaient de plus en plus violents, faisant craindre une pneumonie.

Debout près du lit où elle gisait inconsciente, David la considérait d'un air soucieux, se demandant s'il ne devrait pas aller chercher quelques poches de glace. Quand les fébrifuges ne marchaient pas, on n'avait plus qu'à se rabattre sur les bonnes vieilles méthodes.

Elle gémit et s'agita, rejetant à moitié la couverture. Il se pencha afin de la réajuster, lorsqu'elle ouvrit brusquement les yeux.

— Docteur...

Docteur? Elle ne l'avait jamais appelé comme cela auparavant, pas une seule fois. La fièvre devait probablement la faire délirer, le confondant avec son compagnon. Il décida de jouer le jeu, juste le temps pour elle de se rendormir. Il valait mieux ne pas la perturber, au risque d'aggraver ses symptômes.

— Chut, fit-il d'un ton apaisant en posant la main sur son front. Dors, je veille sur toi.

La fraîcheur de la paume de David dut lui faire du bien, car un frêle sourire fleurit sur son visage fiévreux avant que ses paupières ne se referment. A cet instant, elle lui parut aussi désarmée qu'une enfant. Et il se surprit à penser qu'une telle vulnérabilité n'enlevait rien à son charme, au contraire.

Sans trop réfléchir, il arrangea ses cheveux d'or en désordre sur l'oreiller. Puis ses doigts s'attardèrent un moment sur les joues enflammées de la jeune femme, avant de glisser jusqu'à ses lèvres gercées dont ils caressèrent le contour. Prenant conscience de son geste, il les retira brutalement comme s'il avait été brûlé. Qu'était-il en train de faire, bon sang?

Il poussa un profond soupir. Elle le troublait bien plus qu'il ne voulait l'admettre. Autant s'en écarter avant de commettre l'irréparable.

Mais elle ne lui facilitait pas la tâche. Voilà qu'elle s'emparait de sa main et ne voulait pas la lâcher, telle une gamine qui ferait une caprice.

— Non, murmura-t-elle, les yeux toujours clos. Reste...

Ces paroles prononcées d'une toute petite voix entravèrent ses pas plus efficacement que n'importe quel lien. Sauf qu'elle ne s'adressait pas à lui. Pas vraiment. Néanmoins il n'eut ni le courage ni l'envie de la repousser, rechignant à rompre ce contact qui lui procurait une sensation du bien-être. C'est pourquoi il finit par s'asseoir sur le rebord du lit, prenant soin de ne pas la gêner. Et il resta ainsi, à la contempler et à écouter sa respiration qui se détachait nettement dans la quiétude de la chambre.

Qu'allait-il faire d'elle? songea-t-il.

Bien que beaucoup de zone d'ombre subsistait en ce qui la concernait, il voulait la croire lorsqu'elle prétendait de n'avoir aucun rapport avec son amnésie. D'après ce qu'il avait vu, elle n'était pas le genre de personne à nuire sciemment à autrui. Et s'il décidait de se fier à elle en ce point, il n'avait alors plus aucune raison de la retenir. Devait-il la relâcher pour autant? La rendre à son compagnon... Et se retrouver seul, comme avant...

Cette idée le fit tressaillir. Pas seulement parce que le mot solitude prenait un tout autre sens, maintenant qu'il avait fait l'expérience d'avoir quelqu'un à ses côtés. Mais surtout... Surtout...

Il s'était attaché à elle.

Cela pouvait paraître absurde, vu le peu de temps qu'ils avaient passé ensemble. Pourtant il était difficile de nier qu'une étrange relation s'était tissée entre eux: elle, à toujours essayer de le comprendre et à le persuader de changer, malgré tout ce qu'il lui avait fait subir... lui, à la soupçonner constamment et à tenter de maintenir ses distances, sans vraiment y parvenir... Il ne fallait pas donc s'étonner qu'il eut fini par éprouver des sentiments envers elle.

Il savait que cette attirance n'était pas réciproque. Elle avait déjà un Docteur dans sa vie, qu'elle aimait de tout son être. David n'y avait pas sa place, et n'en aurait jamais, quoi qu'il fasse.

Et cela lui faisait mal.

Lentement il courba son buste jusqu'à que leurs fronts se touchent. Et puisqu'elle dormait, et qu'elle ne se rappellerait de rien à son réveil, il osa exprimer son désir à mi-voix.

— J'aimerais vous garder auprès de moi, Rose...

Avec la légèreté d'une plume, ses lèvres effleurèrent celles de l'endormie... Volant ainsi un baiser à celle qui lui avait dérobé ses coeurs.


OoOoO


Lorsque Rose se réveilla, elle se sentait beaucoup mieux. Elle avait toujours un peu mal à la gorge et ressentait de la faiblesse dans les jambes, mais la fièvre était tombée, ce qui était l'essentiel.

En se levant du lit, son regard fut attiré par les tubes de médicaments et la cuvette remplie d'eau disposés sur la table de nuit. Ainsi donc, Mr l'insensible avait pris la peine de la soigner. C'était gentil de sa part... et également déconcertant. Elle ne savait pas trop si elle devait se réjouir de cette délicate attention ou au contraire s'en méfier. Le caractère de David avait un côté instable que John n'avait pas, et qu'elle trouvait assez inquiétant. Qui savait ce qui allait s'ensuivre à ce soudain accès de bienveillance...

De plus, il se préparait à briser le verrou temporel de Gallifrey. Elle restait persuadée que c'était une très mauvaise idée, calamiteuse même. Mais quant à l'en convaincre, c'était une toute autre paire de manches.

Elle comprit qu'une confrontation se profilait à l'horizon. Et elle n'était pas sûre d'avoir les ressources nécessaires pour l'emporter.

Mais avant tout, il lui fallait une douche. La transpiration avait rendu les cheveux de Rose tout poisseux, et ses vêtements humides lui collaient à la peau. L'Univers pouvait s'effondrer, il était hors de question qu'elle entreprenne quoi que ce soit dans cet état crasseux. C'est pourquoi elle prit d'abord la peine de se laver et de se changer avant de partir à la recherche du Gallifréen.

Pendant ce temps, David était sur la trace du troisième Fragment. Une fois le Tardis posé sur la station du nom de Lastellas, le signal qu'indiquait le CID le conduisit dans un secteur qui semblait être à l'abandon depuis un certain nombre d'années. Ses pas s'arrêtèrent devant une édifice en ruine, dont l'intérieur ressemblait à une cathédrale du style gothique.

C'est là, parmi des bancs à moitié effondrés qu'il dénicha le dernier dodécaèdre. En récupérant son contenu, il sentit une émotion indescriptible l'envahir. Sa quête s'achevait. Il allait enfin pouvoir réparer ses erreurs.

Il était sur le point de sortir lorsqu'il se figea et écouta. Quelqu'un était en train de fredonner, à la manière d'une comptine pour enfant. Si la mélodie était anodine, les paroles, elles, ne l'étaient pas du tout.

«Gallifrey is falling down,
Falling down, falling down...
Gallifrey is falling down,
My fair lady...»

Gallifrey s'effondre... ma belle dame?

Celle qui chantait évoquait la chute de Gallifrey. Qui était-ce?

«Take a key and lock it up,
Lock it up, lock it up...
Take a key and lock it up,
My fair lady...»

Prenez une clé et emprisonnez-le...

Un rire insouciant se fit entendre à la fin du couplet. David se mit à marcher, cherchant d'où cela pouvait provenir.

«How will we build it up,
Build it up, build it up...
How will we build it up,
My fair lady...»

Avec quoi le reconstruirons-nous...

Près de l'autel, assise à même le sol tapissé d'herborgs verts (mot inventé: herbe cyborg) une femme à l'apparence humaine s'amusait à tresser une couronne de fleurs. Avec sa longue chevelure toute emmêlée et son expression dénuée de raison, on aurait dit Ophélie juste avant qu'elle ne se noie dans le ruisseau.

«Build it up with tears and blood,
Tears and blood, tears and blood...
Build it up with tears and blood,
My fair lady...»

Avec des larmes et du sang nous le reconstruirons...

Elle cessa de chantonner et leva la tête vers celui qui lui faisait de l'ombre. La vacuité de son regard fit frémir le Seigneur du Temps. Qui que ce soit, elle était indubitablement folle.

Elle pencha la tête d'un côté, puis de l'autre, dans un effort de se souvenir d'une personne depuis longtemps oubliée. Un petit tintement accompagnait chacun de ses mouvements: celui de son pendentif dont les petites clochettes s'entrechoquaient. A sa vue, les yeux de David s'aggrandirent sous le choc. Il connaissait parfaitement ce bijou, c'était celui de...

— Xy... Xylon? bredouilla-t-il.

Elle eut la réaction de celle qui s'éveille d'un long sommeil, c'est-à-dire qu'elle se mit à le fixer en clignant des paupières. Et tandis qu'elle le dévisageait intensément, détail par détail, un semblant de lucidité se fit jour sur son visage jusqu'alors inexpressif.

Subitement elle se rua sur lui, en poussant un cri sauvage. Pris par surprise, il trébucha et ils tombèrent tous les deux en arrière. En califourchon sur son torse, elle referma ses mains autour de son cou et commença à serrer de toutes ses forces.


OoOoO


— Un martini.

Après avoir passé la commande à une serveuse plantureuse qui affichait une silhouette sensationnelle pour une Adipose, Hart examina rapidement l'intérieur du bar et fit la moue, déçu. Il n'y avait personne qui correspondait à son envie du moment. Que des aliens, dont certains étaient mignons, certes, mais qui ne l'intéressaient pas pour le moins du monde. Ce qui lui aurait fait plaisir, c'était de se détendre en compagnie d'un humain ou humaine normale, un peu comme cette blonde qui venait de faire son entrée...

Il redressa son buste et la jaugea, tous les sens en éveil. Pas mal, pas mal du tout. Elle avait tout ce qu'il faut, là où il faut. Dommage que ses vêtements ne mettent pas suffisamment en valeur ses formes qui valaient pourtant le détour.

Elle passa près de sa table avec l'air de chercher quelqu'un. La déshabillant outrageusement du regard, Hart l'aborda d'une voix séductrice qui avait fait ses preuves.

— Je peux vous offrir un verre, très chère?

Au lieu de la réponse escomptée, il eut droit à une question lancée sur un ton nonchalant.

— Vous n'auriez pas vu un type grand, plutôt mince, avec des cheveux marron en bataille? Il porte un costume rayé.

— Non, mais si c'est un homme que vous voulez, je suis à votre entière disposition.

A ces mots Rose (Qui d'autre? Mais vous l'aviez déjà deviné, je parie.) s'arrêta et le regarda du haut en bas. Son expression était éloquente, du genre: d'où est-ce que sortait ce Don Juan du troisième zone?

Se méprenant sur ses intentions, Hart se pencha vers l'avant, histoire de lui permettre d'admirer son physique qu'il estimait être à son avantage.

— Votre verdict? demanda-t-il.

— Intéressant.

Il eut un sourire satisfait. Sauf que Rose ne parlait pas de son apparence, mais de son manipulateur du vortex, ainsi que de sa boucle d'oreille argentée, qui était exactement la même que ce qu'elle avait en sa possession.

Tiens, tiens, tiens... se dit-t-elle en son for intérieur. Bonjour, Mr le messager.

Elle tira une chaise et s'assit en face de lui.

— Finalement, je vais le prendre, ce verre. Quelque chose de non alcoolisée, ce sera parfait.

Une fois que la serveuse eut apporté leurs boissons, Hart s'apprêtait à se présenter lorsque la jeune femme l'interrompit d'un geste.

— Je sais qui vous êtes. John Hart, ancien membre de l'Agence du Temps, est-ce que je me trompe?

L'attitude de Hart changea de tout au tout. Celle d'un dragueur invétéré disparut pour laisser la place à de la méfiance accompagnée d'un mouvement vers son blaster.

— Je n'ai pas le plaisir de vous connaître, déclara-t-il avec sécheresse.

— Je m'appelle Rose. Et je crois que nous avons un ami commun: Jack Harkness.

Stupéfait d'entendre le nom de son ex-partenaire - et ce dans tous les sens du terme - il écarquilla les yeux, sans toutefois ôter la main de son arme. Ceux qui baissaient facilement leur garde ne faisaient pas long feu dans cet Univers vaste et cruel.

— Comment va ce cher Jack?

— Vous allez pouvoir le lui demander vous-même, il sera là dans quelques jours. Et quand vous le verrez, pourriez-vous lui passer un message de ma part?


OoOoO


Accrochée à son cou telle une furie, Xylon semblait déterminée à l'étrangler. La folie lui donnait une force inimaginable et David dut se résoudre à la frapper en plein visage, ce qu'il n'aurait jamais fait à une femme en temps normal. Mais là, il n'avait pas le choix.

Le coup l'envoya bouler sur le côté. Il se releva précipitamment, tandis qu'elle resta allongée sur le sol, se tenant la tête entre les mains. Un filet de sang coulait de sa bouche.

Haletant, il avait reculé de plusieurs pas et considérait avec une horreur indicible celle qui avait brusquement surgi de son passé. Comment pouvait-elle être là? Il était impossible d'échapper au verrou temporel, il y avait veillé!

Soudain, elle lâcha un cri déchirant. Agitée de soubresauts incontrôlables, elle se replia en position foetale et continua à hurler. Une partie de ses membres devint momentanément floue, presque transparente, avant de redevenir visible.

David saisit enfin ce qui lui arrivait. Elle subissait les conséquences d'une régénération incomplète, aggravée par la traversée sans protection du vortex du Temps. Les atomes qui la constituaient ne parvenaient plus à assurer leur cohésion. En un mot, elle était en train de mourir.

Il revint vers elle. Certes, Xylon l'avait manipulé, trahi et même tenté de le tuer... Mais la responsabilité de ses actes incombait à la guerre. Car avant les conflits, elle était différente. Avant, elle l'avait aimé.

Il s'agenouilla auprès de son corps et attendit que la crise passe. Lorsque ses tremblements cessèrent, il chercha à croiser son regard. Il voulait lui expliquer... lui faire comprendre... A quel point l'anéantissement de Gallifrey l'avait hanté, ne lui laissant aucun répit... Et que maintenant, il avait trouvé un moyen d'expier ce qu'il estimait être le plus grand péché de sa vie.

— Je vais arranger tout cela, tu m'entends, Xylon? Je vais faire en sorte que cette guerre qui a empoisonné notre peuple n'ait jamais eu lieu... Elle n'aura jamais lieu!

Avec le Passepartout, lever le verrou temporel et remonter au moment de la genèse du conflit, afin de l'empêcher de se produire. Modifier l'Histoire tout en évitant le paradoxe. Un défi titanesque que néanmoins il était prêt à relever.

Xylon éclata d'un rire dément. Elle riait, riait... sans pouvoir s'arrêter.

— Theta, mon pauvre Theta... Tu as toujours été si naïf. Tu es tellement désireux de sauver tout le monde que tu ne vois même pas que tu mènes l'Univers à sa perte...

Elle rit encore et David eut envie de se boucher les oreilles. C'était un rire dépourvu d'âme, né d'un profond désespoir de celle qui savait que la mort était la seule issue possible.

Cet accès d'hilarité qui n'en était pas vraiment un s'éteignit comme il avait commencé. Puis elle se remit à fredonner la comptine de tout-à-l'heure.

«Universe will be destroyed,
Be destroyed, be destroyed...
Universe will be destroyed,
My dear Timelord...»

Elle répéta le même couplet, encore et encore. De plus en plus vite. Les structures de l'édifice en ruine renvoyaient sans cesse l'écho: l'Univers sera détruit, détruit, détruit... Jusqu'à ce que David, ne le supportant plus, secoue sans ménagement les épaules de Xylon.

— Arrête ça!

Elle se tut et le regarda fixement. Elle lui parut étrangement lucide à cet instant.

— J'ai contemplé la vraie nature du Temps, psalmodia-t-elle. J'ai vu le Début et la Fin. J'ai pu toucher du doigt l'absolue Vérité... Et tu veux que je te dise, Theta?

Elle entoura de ses bras le cou de son ancien amant et l'attira vers elle. Il y avait de la tendresse dans ses gestes.

— Tu n'es pas fou, chuchota-t-elle. La voix qui résonne dans ta tête et qui te tourmente jour et nuit... Elle n'est pas le fruit d'un esprit dérangé. Elle existe réellement, mon amour, et tu n'es qu'un pantin entre ses mains...


OoOoO


Note de l'auteur — Vous vous souvenez de Xylon, celle qui est brièvement apparue dans le flashback de l'épisode sur Mnemosia? Ici, elle joue un peu le rôle de Caan, le Dalek devenu dingue qui a permis le retour de Davros à la fin de la saison 4.

La comptine de ce chapitre a été inspirée de "London Bridge", une comptine anglaise. J'y ai à peine changé quelques mots. Pourquoi j'ai gardé les paroles en anglais? Bah, juste comme ça. J'ai pensé que ça sonnait mieux.