Imaginez le tableau. Un homme et une femme, dans les bras de l'un de l'autre, allongés parmi de l'herborg vert jonché de pétales de fleur. Une scène que quiconque ne connaissant pas les dessous de l'histoire n'aurait pas hésité à qualifier d'enchanteresse, les prenant pour des amants. Mais la réalité n'avait rien d'aussi idyllique. L'une des deux était désespérément folle, et l'autre n'était plus certain d'avoir toute sa raison.
La voix. La voix éthérée que David avait toujours considérée comme un signe de trouble mental. Elle aurait donc une existence réelle... Comment Xylon pouvait-elle le savoir?
— Explique-toi, exigea-t-il.
Le regard vague, elle passa les mains dans les cheveux de David et s'amusa à les ébouriffer, gloussant comme une petite fille. Son esprit battait à nouveau la campagne. Il lui saisit les poignets afin de les immobiliser.
— Réponds!
— Je le vois, chantonna-t-elle. L'être qui se cache derrière cette voix... Du haut de son trône des cieux il a longtemps attendu son heure... Et à présent il sourit, mon amour, car l'objet de sa délivrance s'approche à grands pas...
— Qu'est-ce-que... Qu'est-ce que tu dis? balbutia-t-il, saisi.
Ces paroles avaient fait remonter à la surface des réminiscences enfouies au plus profond de lui. C'était à propos d'un certain poème, qui se rapportait à une vieille légende gallifréenne...
Il ne put s'en rappeler plus. Il savait que les souvenirs étaient là, quelque part, mais son effort pour les atteindre se perdait sur la page blanche qu'était l'amnésie. Il eut beau se forcer, rien ne lui revenait en mémoire.
Puis il reçut une aide à laquelle il s'attendait pas. Les doigts de Xylon se posèrent sur ses tempes, comme pour jouer et avant qu'il ne puisse réagir, elle plongea à l'intérieur de son cerveau. Le contact avec un esprit désaxé ébranla fortement celui de David, emportant dans un flot chaotique le voile qui recouvrait un pan de sa mémoire.
Et il se souvint de tout. D'absolument tout! Ce qui lui était arrivé durant les deux années manquantes, le pourquoi de sa métamorphose en humain, la raison pour laquelle il s'était tant ingénié à rassembler le Passepartout...
Je n'aurais jamais cru qu'une mourante n'ayant plus toute sa tête ferait autant de dégâts. Enfin, peu importe...
C'était la voix. Celle de l'entité qui était à l'origine de tous ses tourments. Maintenant, il pouvait mettre un nom dessus. Et cette révélation faillit le faire suffoquer.
C'est trop tard, mon cher Docteur. Savoir qui je suis ne changera pas grand chose à la situation.
La voix s'éleva, à fois moqueuse et compatissante. David réalisa alors que toutes ses actes, y compris l'enlèvement de Rose, avaient été insufflées par cet être qui en profitant de ses peines et de sa solitude, s'était insinué en lui afin de le manipuler de l'intérieur.
Une marionnette. C'est ce à quoi David avait été réduit par cette entité. Et le but qu'il poursuivait mettait en grand péril l'Univers tout entier.
— Et tu penses que je te laisserai faire sans réagir, déclara-t-il, les dents serrés. Je t'en empêcherai quoi qu'il m'en coûte!
Un rire dédaigneux accueillit cette affirmation.
Et comment feras-tu, Seigneur du Temps? Rien ni personne n'a le pouvoir de m'arrêter, même pas toi, puisque...
Les lèvres de David bougèrent sans qu'il en ait conscience, achevant la phrase de la voix désincarnée.
— ...J'ai à présent toutes les cartes en main.
OoOoO
Hart but une gorgée de son cocktail et croqua l'olive qui décorait le verre, tout en observant la jeune femme qui prétendait être l'amie de son ex-partenaire.
Ce cher Jack: il n'y avait pas deux comme lui. Ensemble ils avaient vécu une relation aussi houleuse qu'intense, et depuis qu'il avait disparu, Hart trouvait la vie bien morne, d'un ennui mortel. Il l'avait cherché dans différentes galaxies, à diverses époques, sans aucun succès. Et voilà que cette humaine débarquait avec ses nouvelles, alors qu'il avait presque renoncé à le revoir.
Que représentait-elle pour Jack? Une camarade, une conquête de passage, une amante? Peut-être les trois à la fois...
— Vous souhaitez donc que je lui transmette un message, dit-il.
— C'est ça.
— Et pourquoi ferais-je une chose pareille? Je n'ai rien à y gagner.
Devant le froncement de sourcils de son interlocutrice, il haussa les épaules.
— Je suis un mercenaire, ma chère. Seul le profit m'intéresse.
Cela prit Rose au dépourvu. Quand son compagnon lui avait confié la boucle d'oreille faisant office de dictaphone, il lui avait parlé du capitaine Hart comme d'une connaissance de Jack, sans trop entrer dans les détails. Il n'en avait pas eu le temps. Alors naturellement, elle avait cru que celui qu'elle avait en face d'elle accepterait volontiers de lui rendre ce petit service. Elle se trompait.
— D'accord, soupira-t-elle. Qu'est-ce que vous voulez en échange?
— Payez-moi. Et je me ferais une joie de jouer le garçon de course.
— Je n'ai pas d'argent.
— Ça, ce n'est pas très grave. Entre les gens sensés, on peut toujours s'arranger.
Le regard suggestif qu'il lança à Rose était sans équivoque, lui faisant comprendre de quelle nature était l'arrangement qu'il envisageait. Écœurée, elle riposta sur un ton acerbe.
— Ne rêvez pas, ça n'arrivera jamais!
— C'est vous qui voyez. Après tout, c'est vous qui êtes dans le besoin, pas moi.
Il s'appuya contre le dossier de son siège, très détendu, et se mit à siroter sa boisson tout en guettant la réaction de l'autre.
La curiosité. C'est ce qui le poussait à la "courtiser" de cette manière. Il voulait connaître quel genre de personne Jack avait fréquenté pendant qu'ils s'étaient perdus de vue.
Quant à Rose, elle sentit une profonde irritation la gagner. Comme si elle n'avait pas suffisamment de problème comme ça, avec ce Gallifréen complètement déjanté qui préparait le grand retour des Seigneurs du Temps et dieu-sait-quoi d'autre encore... Il fallait également qu'elle se coltine ce capitaine à la noix qui se prenait pour Casanova!
Elle se demanda fugitivement comment Jack aurait négocié une telle situation. Pas de doute, il se serait jeté sur l'occasion et en aurait profité pour se livrer à une orgie constructive... Sauf qu'elle n'était pas Jack. Alors que faire?
...Peut-être pourrait-elle tenter un coup de bluff? Faire croire qu'elle avait un moyen de pression sur lui, et ainsi le forcer à coopérer? Surtout que les idées ne lui manquaient pas, grâce aux récits que Jack lui racontait sur ses aventures en tant qu'agent du Temps. Le seul problème, c'est qu'elle n'était pas du tout certaine que Hart se laisse prendre. Il ne semblait pas être né de la dernière pluie.
Oh, et puis zut. Trêve de tergiversation. Elle se décida de se jeter à l'eau.
— Puisque je n'ai pas d'autre choix, fit-elle en feignant la résignation, je m'incline. J'accepte le marché.
— Je savais que vous changeriez d'avis, dit-il avec un soutire entendu. Et si nous allions dans un endroit plus tranquille pour continuer cette conversation?
OoOoO
Une nouvelle crise secoua Xylon. Ce fut plus longue et plus pénible que la précédente. Toujours penché au-dessus d'elle, David ou plutôt l'entité qui s'exprimait à travers lui la regarda se convulser, le visage de marbre. La seule émotion qu'on pouvait y lire était un léger ennui.
— Pauvre petite chose... J'espère pour elle que c'est la dernière, sinon je serais dans l'obligation d'y mettre fin.
Non, ne fais pas ça!
C'était tout ce dont David était capable. Il pouvait voir et entendre, mais le reste des fonctions de son corps échappait totalement à son emprise. Il voulut crier. Aucun son ne sortit de ses lèvres, qui esquissèrent un sourire railleur devant sa tentative de reprise de contrôle.
— Allons, mon cher Docteur. Elle va mourir, de toute façon. Ne veux-tu pas abréger ses souffrances? La hais-tu au point de la laisser longtemps se tordre dans d'aussi atroces douleurs?
Là n'est pas la question!
— Ah, je vois. C'est donc l'acte de tuer qui te rebute? Ça, ce n'est que de l'hypocrisie. Tu oublies toutes ces massacres dont tu es responsable: les Daleks, sans parler de ton propre peuple...
Les soubresauts de Xylon se calmèrent peu à peu. Elle était dans un état pitoyable, cependant elle respirait encore. L'entité se saisit alors du blaster que David portait toujours sur lui et avec une infinie douceur il appliqua le bout du canon sur la poitrine de l'autre, qui ne broncha pas.
— Bien sûr, j'admets qu'il y a une différence lorsque la victime te fixe droit dans les yeux...
Justement, celle sur qui il s'apprêtait à tirer avait le regard rivé sur lui. Elle devait traverser une phase de lucidité, car il n'y avait aucune agitation, aucune crainte de sa part. Qu'une attente sereine, comme si elle savait que la mort était proche et qu'elle n'avait pas la moindre envie de s'y soustraire.
— Une dernière volonté avant que je t'envoie rejoindre ceux de ta race?
A ces paroles elle sourit d'une manière si étrange que l'entité se sentit momentanément désarçonnée.
— On se verra en enfer, finit-elle par répondre sur un ton égal.
En enfer, vraiment? L'entité se retint pour ne pas partir d'un grand éclat de rire.
— Navré. L'enfer n'existe que pour les mortels, ce qui n'est pas mon cas. Moi, je suis éternel.
— Rien ne dure éternellement dans cet Univers, serait-ce le Temps lui-même.
L'assurance avec laquelle elle énonça ces propos fit crisper les doigts de l'entité autour de la crosse de son arme, un mauvais pressentiment lui parcourant l'échine. Dans un mouvement de déni, il appuya sur la détente.
Non!
Les membres de Xylon tressautèrent à peine. Ses yeux s'agrandirent pendant un bref instant avant de se fermer en silence. Le temps d'un battement de cils, elle était passée de vie à trépas.
L'entité se leva et recula. Le corps de la dernière Galliffréenne était en train de se dissiper, tel un mirage. Le contour de sa silhouette s'estompa lentement, avant de se disperser en une myriade de particules lumineuses.
— Magnifique, tu ne trouves pas? Parfois, la mort peut être plus belle que la vie.
Admirant le spectacle, l'entité tendit la main, la paume vers le haut. C'était comme la neige... sauf qu'au lieu des flocons tombaient des étincelles dorées.
— Pourquoi ne dis-tu rien, Docteur? Pleurerais-tu la disparition de celle qui a tenté de te supprimer par le passé?
David resta coi. Il paraissait prostré par ce à quoi il venait d'assister. L'entité haussa mentalement les épaules et tourna les talons. Qu'il se tienne tranquille, ça ne ferait que lui faciliter la tâche. Il avait beaucoup à faire et peu de temps devant lui.
— Maintenant, à nous deux, Miss Tyler... Ou devrais-je dire Méchant Loup?
OoOoO
Devant l'immense baie vitrée qui offrait une vue imprenable de l'espace, Hart attendait patiemment que la jeune femme à une dizaine de pas de lui ait fini d'enregistrer le message. Il n'aurait jamais cru qu'elle céderait si aisément, mais enfin, ce n'était pas de la vantardise que d'affirmer que personne ne résistait à son charme.
Elle revint vers lui et lui lança la boucle d'oreille qu'il saisit en plein vol. Qu'avait-elle mis dessus? Si par le plus grand des hasards elle n'avait pas pensé à la verrouiller par un mot de passe, il pourrait l'écouter, une fois seul. Mais avant...
— On va chez vous ou chez moi? Mon hôtel n'est pas très loin d'ici, mais il paraît que les femmes préfèrent leurs propres lits.
— Peu importe, rétorqua-t-elle en l'attrapant par le devant de son col et le tirant à elle.
En demandant mentalement pardon à son Docteur, elle l'embrassa sur la bouche.
Son intention du départ était de se tirer avec un bécot à la va-vite avant de passer à la phase deux. Seulement c'était sans compter sur Hart. Surpris au premier abord, il se reprit rapidement et tint à prolonger le baiser qu'il trouvait délicieux. Cela faisait un moment qu'il n'avait pas goûté aux lèvres aussi douces...
Rose eut beaucoup de mal à s'en dépêtrer, et ce pour diverses raisons. D'abord, il était plus fort qu'elle. Ensuite, il aurait paru peu naturel qu'elle le repousse énergiquement, après avoir été aussi entreprenante. Et enfin... que John la pardonne, ce type embrassait divinement bien!
Lorsqu'il consentit à la lâcher, elle prit une grande inspiration et se prépara à sortir le grand jeu. C'était la partie la plus délicate du plan. Après tout, elle était en train de monter une arnaque, et si elle ne voulait pas éveiller ses soupçons quant à son amateurisme en la matière, il s'agissait de se montrer très sûre d'elle-même, avec une petite touche d'effronterie. En un mot, devenir Jack version féminine.
— Oh, fit-il dans un souffle, ravi de cet avant-goût. C'était un début prometteur.
— Et c'est tout ce que vous obtiendrez de moi, répliqua-t-elle avec un sourire rayonnant.
Elle s'écarta promptement de lui et changea radicalement d'attitude. Torse bombé, bras croisés, elle se para d'un masque de sarcasme glacial, espérant avec ferveur d'être convaincante à ses yeux.
— 7 jours.
Hart lui jeta un regard perplexe. Elle poursuivit sur un ton détaché.
— Passé ce délai, le poison que je viens de vous inoculer se répandra dans votre organisme... et je vous laisse imaginer la suite.
La réaction de Hart ne se fit pas attendre. Il dégaina son blaster et la mit en joue.
— Vous ne devriez pas jouer à ça avec moi, gronda-t-il.
— C'est vous qui avez entamé la partie.
— L'antidote!
— Vous pouvez me fouiller, me torturer... Je n'en ai pas. Il ne m'est d'aucune utilité, vu que je suis parfaitement immunisée. Par contre, celui qui accompagne Jack en a en sa possession.
L'ombre d'une doute se glissa dans l'esprit de Hart. A aucun moment il ne l'avait aperçu avec un rouge-à-lèvre ou tout autre gadget quelconque. Qu'est-ce qui lui prouvait que tout ceci n'était pas un tissu de mensonge? Rien!
— Vous bluffez, pas vrai?
— Une semaine, et vous verrez si je mens ou pas.
Elle avait répondu sans même le regarder, occupée à examiner le bout de ses ongles. Derrière cette nonchalance apparente elle cachait l'angoisse qu'il devine le pot-aux-roses. Mais ça allait marcher, n'est-ce-pas? Forcément, puisque John avait reçu le message avant de le lui transmettre.
En le voyant rengainer son arme avec un juron, elle ressentit un grand soulagement qu'elle se garda bien de manifester.
— C'est Jack qui vous a appris ce coup?
— Si on veut, dit-elle de façon sibylline. Alors je peux compter sur vous?
— Est-ce que j'ai d'autre choix que d'accepter?
— Pas vraiment, non.
Elle avait honte de se l'avouer, mais avoir réussi à le tromper l'amusait énormément. Elle regrettait même de ne pas pouvoir être présente lorsque son Docteur lui annoncerait qu'il se portait comme un charme.
Ce que Rose ne savait pas, c'est qu'elle venait de le contaminer avec le virus de la grippe, et que l'apparition des symptômes allait accréditer sa tromperie, offrant à Jack un grand moment d'hilarité.
Quoi qu'il en soit, elle tenta de refréner cette jubilation quelque peu malsaine et décida de remettre à la recherche de David. Où était donc passé ce Gallifréen de malheur?
OoOoO
Note de l'auteur — Glauque. C'est le terme qui m'est venu à l'esprit en relisant le chapitre. C'est pourquoi je me suis vaillamment attelé à le réécrire. Résultat, toujours aussi glauque. Au bout de la troisième tentative, j'ai renoncé. Et je le mets en ligne tel quel.
J'ai beaucoup du mal à écrire, ces temps-ci. Manque d'inspiration, légère déprime? Les pages blanches du brouillon me narguent et le stylo refuse de m'obéir... Quelqu'un connaîtrait-il un bon moyen pour se remettre d'aplomb?
