Rose chercha David autant qu'elle put et fit chou blanc. Il fallait s'y attendre. Lastellas était une station gigantesque et une journée n'aurait pas suffi à la parcourir en entière. Les pieds endoloris, elle revint auprès du Tardis... et le trouva adossé contre ses portes.
— David! Où étiez-vous?
Sans un mot il entra à l'intérieur du vaisseau et elle lui emboîta aussitôt le pas, se demandant la raison de cette nouvelle saute d'humeur et à quel point cela allait affecter leur discussion.
Hart, qui avait suivi la jeune femme à son insu aussi bien par curiosité que par réflexe d'ancien agent du Temps, la vit disparaître à la suite d'un homme en costume rayé dans une espèce de boîte rouge. Bizarre, cette cabine. Il ne l'avait pas du tout remarquée, alors que son apparence rétro aurait dû détonner dans cet environnement post conquête spatiale. Serait-elle munie d'un filtre de perception?
Lorsqu'elle se dématérialisa avec un léger sifflement, Hart consulta promptement son manipulateur du vortex afin de connaître leur destination et fut déçu de constater qu'aucune donnée ne s'affichait. Dommage, il aurait été intéressant de savoir où ils allaient.
Et c'est exactement la question que Rose était en train de se poser en regardant David enclencher les commandes de la console. Il était étrangement silencieux. Bien que contrairement à John il n'ait jamais été du genre loquace, elle avait constaté qu'il était moins renfermé ces temps-ci. Mais là, elle avait l'impression de se retrouver à la case départ, au tout début de leur rencontre.
— Il faut qu'on parle, David.
Pas de réponse. Elle fit une autre tentative.
— Je suppose que vous avez réussi à récupérer le dernier Fragment... Mais réfléchissez avant de faire sauter le verrou de la Guerre du Temps. Les conséquences pourraient être désastreuses.
Silence, silence. Rose fronça les sourcils. Il y avait quelques chose d'anormal dans l'attitude du Gallifréen. Chacun de ses gestes était affreusement lent, comme si ses membres pesaient des tonnes. Et son visage... Pourquoi était-il aussi crispé?
— David? appela-t-elle, perplexe.
— C'est dange... prochez-pas...
A ces paroles hachées, à peine audibles succédèrent d'autres, prononcées de façon beaucoup plus précise. Et elles ne semblaient pas s'adresser à la jeune femme, mais plutôt au vaisseau lui-même.
— Ça suffit... Tiens-toi tranquille!
Rose n'eut pas le temps de s'interroger sur l'étrangeté de son comportement. Le Tardis fit une embardée, déséquilibrant le pilote et son unique passagère, qui furent renversés sur le sol.
— Mais enfin, que se passe-t-il? s'exclama Rose.
David ou plutôt l'entité qui contrôlait son corps se mordit les lèvres, dépité par cet incident imprévu. Dans sa hâte il avait oublié que le Tardis n'était pas un banal moyen de transport inanimé. Sans être fait de chair et de sang, il était tout de même vivant, et en étroite symbiose psychique avec le Gallifréen. Ayant reconnu que ce dernier était sous une emprise pouvant être qualifiée d'hostile, il refusait d'obéir aux ordres. Mieux, il était en train de faire tout ce qu'il pouvait afin de repousser la menace.
— Tu oses t'opposer à moi! Combien de temps crois-tu pouvoir tenir?
L'entité bondit sur ses pieds et se concentra. Une terrible lutte s'engagea, pas au niveau physique bien entendu mais au niveau mental, et qui de ce fait n'en était que plus violente. D'une part l'entité qui voulait à tout prix dominer l'âme du vaisseau, de l'autre le Tardis, soutenu par David qui voyait là une occasion de se libérer.
Cet affrontement invisible échappa totalement à Rose qui néanmoins put sentir la tension ambiante. L'air semblait crépiter autour de la console, et plus précisément près de la colonne centrale, qui au lieu de sa douce lueur habituelle émettait une intense lumière pulsant d'un rythme irrégulier.
Il y eut une autre secousse, et un cri. Un cri si déchirant que Rose se boucha les oreilles. Mais ce geste ne lui servit à rien, car ce n'était pas un son. Cet hurlement qui retentissait à l'intérieur de sa tête était celui du Tardis, qui broyé par la volonté écrasante de l'entité souffrait le martyr.
— Arret... vas l... tuer! ...Alors dis-lui de cesser toute résistance ou nous mourrons tous!
Il s'exprimait d'une même voix, mais avec deux intonations bien distinctes. S'efforçant de se remettre debout, Rose se dit qu'il y avait deux possibilités: soit le Seigneur du Temps était en proie à un dédoublement de personnalité, signe d'une grave psychose, soit il était possédé par une force inconnue. Et dans un cas comme dans l'autre, c'était mal parti pour elle.
Après quelques sursauts de plus, le vaisseau se stabilisa. David avait finalement décidé de céder, et avait persuadé le Tardis d'en faire autant. Voir de tels supplices infligés à sa compagne de toujours était au-dessus de ses forces.
La victoire acquise, l'entité se dépêcha d'entrer les coordonnées qu'il avait à l'esprit. Ceci étant fait, il se tourna vers Rose qui s'était éloignée de plusieurs pas et lui lançait un regard plein de défi.
— Qui êtes-vous?
— A votre avis?
— Vous n'êtes pas David.
L'entité applaudit de manière exagérée, la mine sardonique.
— Brillante déduction. Et vous, qu'êtes-vous? Une humaine du nom de Rose Tyler? Ou le Méchant Loup?
Quoi? Comment était-il au courant de cette brève épisode dont elle-même n'en avait gardée qu'un vague souvenir? Et pour quelle raison l'evoquait-il?
Le coeur étreint par un mauvais pressentiment, Rose réitéra la question d'un ton plus bas, mais qui n'en était pas moins ferme.
— Mais qui êtes-vous, à la fin?
— Je n'ai pas vraiment de nom. Je n'en ai jamais eu. Mais...
A cet instant, le ronronnement du Tardis se tut. Ils étaient arrivés à destination. Il ouvrit les portes et s'avança vers l'extérieur, tout en continuant à parler.
— Il y a un vieux poème, une prophétie dont on ignore l'auteur. Elle résonne dans tout l'Univers et à travers tous les âges. Pourquoi? Personne ne le sait, pas plus que sa signification exacte. Sauf moi, bien sûr...
OoOoO
Rose risqua un œil dehors. Ce n'était ni une planète, ni une station spatiale, ni même un musée. C'était blanc, c'était vide, c'est un espace sans fin, sans horizon, sans limite.
Et tandis que l'entité lui récitait ce qui lui parut être un ramassis de vers sans queue ni tête, elle ne l'écouta que d'une oreille distraite, absorbée par ce qui l'entourait... ou plutôt par ce qui ne l'entourait pas. Il n'y avait rien, absolument rien à part eux deux et le Tardis, qui se découpaient nettement sur ce fond immaculé. Elle ne ressentait ni le froid, ni le chaud. Et le bruit de ses pas ainsi que la voix de l'entité se perdaient dans cette immensité sans qu'il y ait le moindre écho.
Désorientée par ce lieu qui défiait tout sens logique, elle sursauta presque lorsque l'entité l'apostropha.
— Vous comprenez maintenant qui je suis?
S'il croyait que le galimatias qu'il venait de débiter était d'une quelconque aide à la compréhension...
— Non.
— Je suis l'Opposé.
— L'Opposé... L'opposé de qui?
— Du Temps.
— Pardon?
— Le Temps, Miss Tyler. Vous ignorez ce que signifie ce terme?
Rose se renfrogna.
— Si c'est un jeu de mots ou quelque chose d'approchant, ça tombe mal, parce que je n'y suis pas très douée.
Un sourire énigmatique. Puis il se mit à marcher, obligeant ainsi la jeune femme à le suivre.
— Je vous parle de la dualité, ce principe fondamental sur lequel est bâti l'Univers.
— Je ne suis pas non plus très calée en philosophie.
— C'est pourtant simple. Tout va par deux: le jour et la nuit, la lumière et l'obscurité... Le Temps et moi.
— Comme le Bien et le Mal?
Un rire amusé accueillit ces paroles.
— Ça, c'est un concept totalement arbitraire, typiquement humain qui témoigne de la naïveté de la vision que vous portez sur le monde. Le Bien et le Mal? Me considéreriez-vous comme étant le Mal?
— Tout dépend.
— Tiens donc. Et de quoi, je vous prie?
— De ce que vous nous voulez. A David et à moi.
Après tout, elle se fichait de l'identité de cette entité. Qu'il soit le Mal, le Diable ou l'Opposé du Temps - quoi que cela veuille dire - peu lui importait. Seuls ses intentions l'intéressaient.
— Du Docteur j'ai déjà obtenu ce que je souhaitais, puisqu'il m'a apporté tout ce dont j'ai besoin.
Faisait-il allusion au Passepartout? Ne devait-il pas servir à briser le verrou de la Guerre du Temps? A moins que...
— Tout cela n'a donc rien à avoir avec Gallifrey, c'est ça?
— Votre perspicacité vous honore. Les Seigneurs du Temps sont très bien où ils sont. Quel serait l'intérêt de les ramener?
— Vous avez manipulé David depuis le début, fit-elle, incrédule. C'est sur votre instigation qu'il a rassemblé ces Fragments...
— ...Et qu'il vous a enlevée.
Rose se figea. Que lui avait dit le Gallifréen, déjà? Qu'à chaque fois qu'il essayait de de se remémorer les deux années précédant sa transformation en humain, son image s'imposait dans son esprit, et qu'il l'avait kidnappée pour cette raison.
— Son amnésie est également votre oeuvre?
Remarquant qu'elle s'était arrêtée, il se retourna et fit une révérence parfaitement extravagante.
— Je plaide coupable.
— Pourquoi lui? Pourquoi moi? Pourquoi!
Pour un peu elle se serait mise à taper du pied tant qu'elle était furieuse. La séparation avec son compagnon, c'était à lui qu'elle la devait. Et ce pauvre David, qui n'avait été qu'un pantin au bout du fil... Mais comment avait-il osé jouer ainsi avec la vie des gens?
— Attendez-vous de moi que je vous fasse des révélations façon cinema? Le véritable méchant de l'histoire se dévoile et explique à l'héroïne comment il a dupé tout le monde! Dommage pour vous, Miss Tyler. Nous ne sommes pas dans un film.
Et il se croyait drôle!
— Cependant je suis de bonne humeur, aujourd'hui, et prêt à faire quelques concessions. Alors...
Il vint se planter devant elle et lui tendit la main.
— Si vous acceptez de m'accompagner sans faire de grabuges, je consens volontiers à vous narrer tous mes méfaits... Non! Fuyez tant... core temps!
David avait momentanément échappé au contrôle de l'entité pour hurler cet avertissement. Ce dernier fit la moue. Il ne fallait pas que la situation s'éternise. L'emprise qu'il avait sur le Gallifréen devenait de plus en plus précaire.
Rose considéra la main tendue avec un sentiment proche du dégoût. Fuir... Pour aller où? Il n'y avait aucun moyen de se sauver de ce lieu, d'autant plus qu'elle ignorait où il se trouvait. Et puis elle ne pouvait pas partir en abandonnant David derrière elle, n'est-ce-pas? Surtout maintenant qu'elle savait qu'il était une victime et non le bourreau.
Qu'advienne que pourra.
Avec une profonde inspiration, elle saisit la main que lui offrait l'entité.
OoOoO
Dès que leurs mains se touchèrent, le sol se mit à couler sous leurs pieds. Du moins c'est l'impression que Rose eut en voyant le Tardis - le seul point de repère dans cette étendue désertique - s'éloigner d'elle à toute vitesse. Bientôt il disparut de sa vue.
— Déconcertant, pas vrai? Nous déplaçons-nous? Ou est-ce le monde qui le fait à notre place?
Ce n'était pas vraiment une question. Elle ne répondit pas.
Le blanc les environnant céda peu à peu au gris uniforme, qui à son tour devint ténèbres. Elle se douta que ce n'était pas une véritable obscurité car elle parvenait toujours à se voir.
Quelque chose, ou devrait-elle dire d'innombrables choses bougeaient dans le noir. Des contours, des silhouettes qu'on devinait à peine du coin de l'oeil et qui se mouvaient comme des ombres dans la nuit.
Des gémissements. Des plaintes. A glacer le sang. Rose frissonna.
— Qu'est-ce que c'est?
— Ils n'ont pas de nom, comme moi. Des Inexistants. Ce sont ceux-qui-auraient-pu-mais-qui-n'ont-jamais-été.
— Qui auraient-pu quoi?
— Exister, Miss Tyler. Ce sont des possibilités avortées, rejetées par le Temps.
Elle le regarda sans comprendre.
— Vous voulez dire qu'ils ne sont pas réels?
— Non. Mais ils le seront bientôt, très bientôt. Et ce grâce à vous.
Un sourire rayonnant illumina le visage de l'entité, tandis que celui de la jeune femme s'assombrissait.
— Quand vos pouvoirs en tant que Méchant Loup seront miens, alors surviendra la fin du Temps. Je prendrai sa place, et remodèlerai l'Univers à ma guise.
Méchant Loup. Ces deux mots qui avaient poursuivi Rose à travers le Temps et l'Espace, jusqu'à ce qu'ils la poussent à contempler le coeur du Tardis. Pour sauver le Docteur. La suite des événements était assez floue dans sa mémoire. Plus tard, bien plus tard, le Docteur lui avait raconté les faits de manière succincte. Bien qu'il s'était gardé d'entrer dans les détails, elle avait pu déduire qu'il avait sacrifié une de ses incarnations afin de lui enlever ces pouvoirs quasi-divins qui rongeaient son âme humaine.
— Je ne les ai plus... Je ne suis plus le Méchant Loup!
— Oh que si. Ils sont toujours en vous. Endormis, certes, mais bien présents, n'attendant qu'une occasion pour se réveiller. Il suffit pour cela que vous soyez en danger de mort.
De la terreur, comme celle que ressentirait une proie prise dans un piège, s'insinua en elle. Elle tenta de se dégager de l'entité qui la tenait toujours par la main. Il raffermit son étreinte autour de son poignet, de sorte qu'elle eut beau tirer, griffer même, elle n'arrivait pas à lui faire lâcher prise.
— Où croyez-vous pouvoir aller, Miss Tyler?
« Où croyez-vous pouvoir aller, Miss Tyler? »
Une voix qui semblait venir de partout à la fois se superposa à celle du Gallifréen à qui l'entité avait emprunté les lèvres. Ce n'était pas de l'écho. On aurait juré que les ténèbres elles-mêmes s'exprimaient.
— Vous êtes dans mon domaine. Vous êtes en moi! Et je ne vous laisserai pas me filer entre les doigts.
« Vous êtes dans mon domaine. Vous êtes en moi! Et je ne vous laisserai pas me filer entre les doigts. »
David, qui luttait sans cesse afin de regagner le contrôle de son corps, vit comme dans un cauchemar sa main plonger à l'intérieur de sa veste et en sortir le blaster. Comme à la mort de Xylon, il allait assister à celle de Rose sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour l'empêcher.
L'arme pointa en direction de la jeune femme, prête à faire feu...
OoOoO
Note de l'auteur — Après avoir lu ce chapitre, certains (ou même tous) pourraient s'écrier "Je n'ai toujours pas compris ce qu'est l'Opposé!". Rassurez-vous, cher lecteur, moi non plus... Ha! Ha! Ha! (Paf! Désolée...) Parlons sérieusement: l'Opposé est la force contraire du Temps et agit comme une personne vivante, dirons-nous... Cela vous paraît invraisemblable? Autant que de provoquer un second Big Bang et rebooter l'Univers à partir des souvenirs d'une petite fille? Mouais... En tout cas je viens de réaliser à quel point il est difficile de décrire un ennemi métaphysique. J'aurais dû porter mon choix sur le Maître ou Davros, ça aurait été beaucoup plus simple! (soupir)
Au prochain chapitre, je pense revenir à l'équipe de John, histoire d'avoir de nouveau les pieds sur terre. Au moins, je n'aurai pas à m'arracher les cheveux pour trouver les mots justes à chaque phrase!
