Chapitre 31 ㅡ Ce n'est pas un adieu


ㅡ Faire quoi? s'inquièta Rose. Que voulez-vous dire, David?

Ce dernier ne répondit pas, trop occupé à tourner deux ou trois manivelles et à appuyer successivement sur les boutons de différentes couleurs. Ses gestes, rapides et précis, ne trahissaient pas la moindre hésitaion.

Les secousses s'accentuèrent, rendant le simple fait de rester debout un exploit digne de ce nom. En s'accrochant à l'une des structures du Tardis pour ne pas tomber, Rose regarda tour à tour John, puis le Docteur. Ils affichaient le même genre d'expression, et ça ne lui plut pas du tout. En réalisant que David se préparait à faire quelque chose de très dangereuse - et d'incroyablement stupide, elle le parierait - pour les tirer de ce guêpier, elle voulut s'approcher de ce dernier, mais fut empêchée par son compagnon qui l'attrapa par la taille.

ㅡ Laisse-le, fit-il, le visage sombre.

ㅡ Dans ce cas, explique-moi. Que veut-il faire?

Comme il gardait le silence, elle tenta de se libérer de son étreinte, sans cuccès.

ㅡ Mais lâche-moi donc! s'écria-t-elle, de plus en plus agitée. Docteur!

L'homme au noeud papillon fuya le regard qu'elle braqua sur lui avant de parler.

ㅡ En défusionnant les Tardis, il va éjecter le nôtre du sien avec toute la puissance que son vaisseau a en sa possession, ce qui nous éloignera du maëlstrome.

Amy, qui avec l'aide de Jack soutenait Ianto qui s'était cogné la tête contre la paroi, étouffa un cri horrifié. Elle s'était souvenue de ses cours de physique au lycée et était parvenue à la conclusion que...

ㅡ Mais s'il fait ça, il va être projeté jusqu'au centre de tourbillon! s'exclama le capitaine, ôtant ainsi les mots de la bouche de la jeune écossaise.

Rose tressaillit, avant de se mettre à se débattre de plus belle.

ㅡ Non, David, écoutez-moi!

Hors de question qu'il se sacrifie, car ce n'était pas un sacrifice. C'était un suicide. N'ayant connu que le pire côté de la vie, il recherchait la mort, parce qu'il croyait sans doute que l'avenir ne lui réservait rien de bon. Mais quel crétin, triple imbécile qu'il était! Pourquoi ne se rendait-il pas compte qu'après tout le malheur qu'il avait vécu le bonheur pourrait bien se décider à pointer le bout de son nez? Le jour succédait à la nuit, et l'hiver ne durait pas éternellement!

ㅡ Il fait cela pour nous sauver... pour te sauver! déclara John.

ㅡ Et tu veux que je l'accepte sans broncher? Trouve une autre solution! Vous êtes trois, vous en êtes capables!

ㅡ Il n'y en a pas! ...Rose, ne comprends-tu pas que nous n'avons pas le choix?

ㅡ Qu'est-ce qui te prend? s'insurgea-t-elle, courroucée. N'est-ce pas toi qui répètes sans cesse qu'on a toujours le choix?

ㅡ Eh bien, je me suis trompé!

Des paroles qu'il regretta aussitôt. Sa compagne le fixait d'un air incrédule, comme s'il venait de la trahir. Sans un mot de plus, elle voulut se dégager de lui et cette fois, il ne fit rien pour la retenir. Il ne le pouvait pas.

D'un bond elle rejoignit David, qui penché au-dessus de la console lui montrait le dos. Afin de l'obliger à se retourner, elle tendit le bras...

Et il passa à travers lui.

Trop tard. Il avait déjà enclenché le processus. Lui et sa Boîte Rouge étaient en train de se dématérialiser.

Gardant une main sur le clavier, il se mit face à la jeune femme désemparée. Serein, il semblait résolu à aller jusqu'au bout, quoi qu'elle puisse dire pour le convaincre d'y renoncer.

Les tremblements qui secouaient le vaisseau faiblirent quelque peu, et c'est en profitant de cette acalmie qu'il s'adressa à elle sur un ton d'excuse.

ㅡ C'est moi qui ai commençé tout ceci, Miss Tyler. Alors permettez-moi de le terminer.

Puis il ajouta avec une certaine mélancolie.

ㅡ Ce sera une façon pour moi d'obtenir votre pardon.

Elle l'aurait volontiers giflé, si seulement cela avait été possible. Mais il était désormais hors de sa portée et elle ne put exprimer sa colère que par des cris.

ㅡ Taisez-vous! fit-elle, furieuse. Si vous croyez pouvoir vous faire pardonner en partant de cette manière, vous vous mettez le doigt dans l'oeil! Jamais, vous m'entendez? Jamais je ne vous pardonnerai!

Jamais. Car la mort n'absolvait rien. La mort était une fuite. L'acte d'un lâche qui n'avait pas le courage d'affronter la vie. La décision d'un égoïste qui ne se préoccupait nullement de ceux qu'il laissait en arrière.

Puis elle eut un choc. Car il lui souriait. Ce n'était ni un de ces rictus pleins d'amertume, ou encore ce petit rire de dérision auxquels il l'avait habituée, mais un vrai sourire, un de ces magnifiques sourires qui lui rappelaient immanquablement ceux de John. Alors Rose comprit qu'elle avait tort. Il n'agissait pas ainsi parce qu'il avait renoncé à vivre, mais parce qu'il pensait devoir le faire. En cet instant, il lui apparut comme un Docteur. Il était le Docteur de cet Univers, qui s'apprêtait à sauver ses compagnons au prix de sa vie.

Ses épaules s'affaissèrent. Idiot. Il avait bien choisi son moment pour acquérir une noblesse d'âme.

ㅡ Je l'ai toujours su, murmura-t-elle. Vous n'êtes qu'un idiot... Docteur.

C'était la première fois qu'elle consentait à l'appeler ainsi. D'abord surpris, il répliqua avec légèreté:

ㅡ A qui la faute?

Car n'était-ce pas elle qui l'avait changé et fait de lui ce qu'il était maintenant?

Il la dévisagea intensément. La terrienne qu'il avait kidnappée. Qu'il avait essayé de tenir à distance. Qui pourtant il n'avait pas pu s'empêcher d'apprécier. Et... qu'il avait fini par aimer.

Il était temps de lui faire ses adieux.

ㅡ Ce fut un plaisir... Rose.

Sur ce il appuya sur la touche du clavier, achevant le processus de la séparation des deux vaisseaux.


OoOoO


Le Tardis Rouge éjecta sa soeur avec toute l'énergie qu'elle possédait. En tournoyant comme une toupie, cette dernière fut repoussée hors du maëlstrome. Pendant le trajet qui fut de courte durée, les occupants du vaisseau furent si bien ballotés qu'à la fin, ils se retrouvèrent tous à terre, sens dessus-dessous.

Lorsque la Boîte Bleue se stabilisa enfin, le Docteur fut le premier à se relever. Il consulta l'un des moniteurs de la console et constata avec soulagement qu'ils étaient en sécurité.

ㅡ Nous sommes hors de danger, annonça-t-il.

ㅡ Qu'en est-il de l'autre Tardis? demanda Amy, toujours écrasée par le corps de Jack.

Il était sur le point d'y répondre lorsqu'il vit Rose se lever pour courir jusqu'aux portes. Se rendant compte de ce qu'elle voulait faire, il eut juste le temps d'activer le bouclier de protection avant qu'elle ne les ouvre en grand. Haletant, elle se figea devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

La nébuleuse Tête de Cheval brûlait.

Cet amas de particules qui normalement aurait dû être plus sombre que la nuit était en ébullition, en proie à des flammes dorées qui le consumait tout entier. Des flammes qui dansaient, qui tourbillonnaient, au centre desquelles elle crut distinguer une forme rectangulaire d'un rouge profond. Le Tardis au milieu de la tempête. Elle finit par se noyer dans ce flamboiement qui se faisait de plus en plus brillant, de plus en plus étincelant, jusqu'à ce qu'il se condense en un point, comme s'il allait exploser... avant de s'éteindre brusquement, telle une chandelle qu'on aurait soufflé.

Ce fut alors une obscurité totale. Avec la fin du Temps, toutes les étoiles avaient été anihilées, ainsi que les planètes et les êtres vivants qu'elles abritaient. Tache bleue sur le fond noir, le Tardis dérivait, seul et perdu dans ce vide absolu qu'était devenu l'Univers.

Puis il y eut un scintillement. Il tremblota au début, pour finalement se répandre d'une douce lueur rassurante. Il fut immédiatement suivi d'un autre. Et encore d'un autre. Bientôt, ceux qui rejoignirent Rose près de la porte assistèrent à un véritable ballet de lumière, aussi silencieux que joyeux. C'étaient les étoiles qui renaissaient de ses cendres. C'était l'Univers qui faisait son grand retour à la vie.

Comme c'était beau, pensa Ianto, muet d'admiration.

Rose se laissa glisser sur le sol. Le regard dans le vague, elle se remémora des faits et gestes de David. Pour elle, il était tout ce qu'elle avait en horreur: impitoyable, glacial, lunatique... en somme, un personnage détestable. Et pourtant.

Une chaleur parfaitement reconnaissable se fit ressentir derrière son dos et des bras réconfortants l'enlacèrent avec tendresse.

ㅡ Tu pleures? souffla John.

ㅡ Non, nia-t-elle en se mordant les lèvres.

Ridicule. Pourquoi s'attristerait-elle de la mort de celui qui l'avait fait souffrir?

ㅡ Il m'a enlevée, fit-elle dans un murmure.

ㅡ Oui, rétorqua-il d'un ton égal.

ㅡ Il m'a même poussée du haut d'une passerelle.

ㅡ Je sais.

ㅡ Et j'ai failli mourir à cause de lui.

ㅡ C'est vrai.

ㅡ Alors non, je ne pleurerai pas...

Elle ferma les yeux, s'abandonnant à l'étreinte de son compagnon. Et tandis qu'il la serrait contre lui, une larme perla sur la joue de la jeune femme.


OoOoO


Le Tardis était inhabituellement silencieux, songea Amy. Généralement un doux ronronnement accompagnait ses pas partout où elle allait dans le vaisseau, ce qui n'était pas le cas, maintenant. Serait-ce une façon pour la Boîte Bleue de porter le deuil de sa soeur?

Elle reporta son attention sur le Docteur. Ses longues jambes étendues sur la console, il était en train de fabriquer un étrange appareil qui comportait pleins de lentilles et de miroirs. Lui aussi, il était peu loquace. La disparition d'un Seigneur du Temps - et pas du n'importe lequel, puisqu'il était une version alternative de lui-même - semblait l'avoir profondément marqué.

Jack entra dans la salle de contrôle sur la pointe des pieds, comme s'il ne souhaitait pas troubler l'atmosphère ambiante.

ㅡ Comment va Rose? l'interrogea-t-elle.

ㅡ Elle se repose. Le Doc est avec elle.

Normal qu'elle soit épuisée, après toutes ses péripéties. Ce n'était pas tous les jours que l'on se faisait posséder par une entité voulant jouer les divinités.

ㅡ Nous retournons donc chez nous? voulut savoir Ianto.

ㅡ Tu es si pressé de rentrer? fit le capitaine. Les voyages temporels ne t'ont pas plu?

Que répondre à cela? Toutes ces aventures, il les avait trouvées passionnantes. Fantastiques, même. Jusqu'à ce qu'une certaine Opposée vienne jouer le trouble-fête.

ㅡ Si, mais je dois avouer que l'apocalypse n'est pas vraiment ma tasse de thé.

ㅡ Allons, tant qu'on s'en sort vivant, un ou deux désastres ne peuvent qu'être excitants!

ㅡ Tu sais, Jack, les fins du monde, nous en affrontons assez en travaillant pour Torchwood. Pourquoi aller en chercher dans le passé ou dans le futur quand on nous les livre à domicile?

Ce trait d'humour de la part de Ianto interloqua le capitaine et amusa grandement Amy, qui imagina pendant un bref instant le jeune écossais au visage impassible décrocher le téléphone et dire: "Oui, ici Torchwood. J'aimerais commander une fin-de-monde spéciale, s'il-vous-plaît. Ajoutez-y quelques Daleks et... Quoi? Non, non, pas de Sontariens, ils ne me réussissent pas trop..."

Puis le Docteur intervint, en apportant la touche finale à l'appareil qu'il était en train de mettre au point.

ㅡ Désolé, Mr jones. Avant de vous ramener à votre époque, nous allons faire un petit détour.

ㅡ Et pourquoi cela, Docteur?

ㅡ Nous devons aider une amie.

Le petit détour en question consistait en la visite de Londres du XIX ème siècle. Le Gallifréen stationna le Tardis au dessus du Big Ben et descendit pour y installer ce qu'il appelait un capteur de lumière. Heureusement que la nuit était brumeuse, sinon les londonniens insomniaques auraient apperçu une boîte bleuâtre suspendue dans l'air tout en haut de la tour de l'horloge.

Debout près des portes du vaisseau grand ouvertes, Amy observait le Seigneur du Temps qui s'affairait sur le toit escarpé, admirative de son agilité quasi-féline. Comment faisait-il pour ne pas glisser, là était tout le mystère.

Un bruit de pas discret lui fit tourner la tête. Rose venait vers elle, en cherchant visiblement quelqu'un du regard.

ㅡ Si vous vous demandez où est John, précisa-t-elle, il est parti tout-à-l'heure avec le capitaine. A la chasse d'un loup garou, paraît-il.

ㅡ Ah. Nous sommes donc en 1888?

Tandis qu'Amy acquiesçait, la blonde compagne du Docteur s'approcha de la rousse pour jeter un coup d'oeil en bas. A la vue du Gallifréen qui s'agitait dans tous les sens, elle esquissa un sourire. L'hyperactivité semblait être une de ses caractéristiques constantes, quelque soit son incarnation.

Sentant que l'autre la scrutait avec curiosité, Rose prit les devants.

ㅡ Allez-y, je vous écoute. Qu'est-ce qui vous intrigue?

ㅡ Pardon, s'excusa-t-elle. C'est que c'est la première fois que je rencontre un de mes prédécesseurs, voyez-vous.

Rose rit doucement au souvenir de sa face-à-face avec Sarah Jane, qui avait presque failli dégénérer en pugilat avec ces "j'ai vu plus de trucs que vous!". Cette période lui paraissait si lointaine, maintenant.

ㅡ Mais j'aimerais savoir, poursuivit Amy. Tout ça ne risque pas de vous manquer? Je veux dire, tous ces sauts à travers le Temps et l'Espace?

Elle ne répondit pas immédiatement. Elle s'assit sur le rebord de la porte, remuant les pieds dans le vide.

ㅡ Et vous? fit Rose au bout d'un moment. Combien de temps comptez-vous rester avec lui?

ㅡ Oh, s'écria-t-elle avec enthousiasme, tant qu'il voudra de moi!

Cela sous-entendait: même s'il se lasse de moi.

ㅡ Et plus que toutes ces merveilles qu'il vous emmène découvrir, c'est le Docteur lui-même qui vous fascine, je suppose?

ㅡ Ben...

Evidemment. Rose poussa un soupir. Encore une qui avait rejoint les rangs des groupies inconditionnelles du Docteur. Non, décidément, il fallait qu'il arrête avec ça. Pourquoi prenait-il toujours les jeunes - ou moins jeunes, cela ne changeait rien - femmes comme compagnons? Est-ce qu'il comprendrait un jour à quel point il les impressionnait, elles, ces terriennes innocentes ignorant tout du danger de l'Univers? Avec ses airs du génie brillantissime qui sauvait les mondes d'un claquement de doigt, comment voulait-il qu'elles lui résistent? Et après, il s'étonnait qu'elles s'entichent toutes de lui!

Puis Rose se rendit compte qu'Amy attendait toujours le réponse à sa première question.

Si tout ça allait lui manquer?

ㅡ Pour vous dire la vérité... commença-t-elle, consentant à lui dévoiler le fond de sa pensée.


OoOoO


Jack dut insister plusieurs fois avant que John n'accepte de quitter la Rose du passé. Ce n'était pas parce qu'il savait qu'il la retrouverait saine et sauve qu'il lui était facile de défaire les bras de la jeune femme en désarroi qui s'accrochait désespérément à son cou et de l'abandonner, seule et effrayée dans la rue sombre de Whitechapel.

Cachés dans la pénombre, ils patientèrent jusqu'à ce que cette Rose décide de rallier l'endroit où Littlechild et ses agents étaient aux prises avec le Loup garou. Puis ils la suivirent discrètement, afin de s'assurer qu'elle arrive sans problème à destination. On ne savait jamais.

En la voyant aborder d'une voix éteinte le chef de la police secrète qui se trouvait en compagnie de David, le capitaine jugea que c'était le moment pour eux de rejoindre le Tardis. Alors qu'il entrait les coordonnées dans le manipulateur du vortex, John l'arrêta d'un geste.

ㅡ Programmez un petit saut dans le Temps. Disons... trois heures dans le futur, ça devrait être bien.

ㅡ Pourquoi cela? fit le capitaine.

ㅡ Ne discutez pas avec moi, Jack. Faites-le, un point c'est tout.

Tandis que le capitaine s'interrogeait sur la raison de cette demande de la part du Doc, sur le toit du Big Ben le Docteur avait terminé d'installer le capteur de lumière, ainsi que la corde qui le lendemain allait permettre à Littlechild de grimper avec le Koh-i-Noor. Satisfait de son travail, il s'apprêtait à remonter sur le Tardis lorsqu'il tomba nez-à-nez avec des pieds nus: petits, pourvus de charmants orteils tout roses, ils se balançaient dans le vide d'un rythme régulier. Comme hypnotisé, il suivit leur mouvement pendant un moment, songeant qu'ils étaient un véritable appel à faire des chatouillis et que ce serait un crime d'y résister. Succombant à la tentation, il les toucha du bout de son tournevis. Titillés, ils se rétractèrent et une voix parvint aux oreilles du Gallifréen hilare.

ㅡ Et si tu montais, au lieu de faire des bêtises?

Une main se tendit pour l'aider à se hisser sur le rebord de la porte. En moins de deux, il fut assis à côté de Rose.

Seul avec elle.

ㅡ Où est Amy? demanda-t-il, juste pour dire quelque chose.

ㅡ Elle est allée voir ce que fabrique Ianto. Il paraît qu'il se perd souvent dans les couloirs du vaisseau.

ㅡ Ah.

Un silence gêné s'installa. Et se prolongea. Le Docteur ne savait pas trop quoi faire, ne s'étant pas attendu à cette situation. Sur la Baie du Méchant Loup, il l'avait jetée dans les bras de son double avant de s'enfuir comme un voleur. Parce qu'il le fallait. Pour son bonheur. Mais aussi parce qu'il avait eu peur. De tous les compagnons qui l'avait accompagné dans sa longue existence, aucun ni aucune n'avait eu un tel ascendant sur lui. Pour elle, il se sentait capable de tout, même à enfreindre les règles qu'il s'était imposées, ce que d'ailleurs il avait déjà fait en l'emmenant voir son père le jour de son décès. Alors s'il l'avait gardée...

Il avait donc fui. Loin d'elle, loin de lui-même. Et maintenant qu'il la retrouvait, il craignait sa réaction. Allait-elle la couvrir de reproches? Déclarer qu'elle le haïssait pour ce qu'il lui avait fait?

ㅡ Docteur... dit-elle en lui lançant un regard sévère.

Là, on y était. Il déglutit, se préparant à recevoir une avalanche de paroles accusatrices.

ㅡ Ce noeud papillon...

Hein?

Et il s'apperçut que son "regard sévère" était en fait braqué sur son accessoire vestimentaire préféré.

ㅡ Il est...

Quoi, il était quoi? Qu'avait-il, son noeud papillon? Pourquoi évoquait-elle son noeud papillon? Allait-elle s'en moquer, comme tant d'autre l'avait fait avant elle?

ㅡ ...cool.

Son visage s'éclaira. Une joie qui pourtant ne dura pas.

ㅡ Et c'est la seule chose qui le soit, réprimanda-t-elle. Le reste ne te va pas du tout! Qu'est-ce que c'est que cette veste et ce pantalon tout vieillots? Je t'ai connu avec de meilleurs goûts, Docteur!

ㅡ Je n'accepterai aucune critique sur mon style, s'emporta-t-il, piqué au vif. Et cela même venant de toi, Rose Tyler! J'ai choisi celui qui met le plus en valeur mon physique actuel et...

Il s'arrêta net, voyant une lueur d'amusement s'allumer dans les yeux de la jeune femme. Elle s'était joué de lui!

ㅡ Mr Je-suis-l'autorité-suprême serait-il vexé pour si peu? fit-elle avec insolence. Ta nouvelle incarnation semble être encore plus succeptible que la précédente, je le crains. L'âge ne te réussit pas, Docteur.

Il la fusilla de regard. Un regard qu'elle soutint sans sourciller. Finalement, il signa sa reddition en éclatant d'un rire impuissant. Sacré Rose, comme elle lui avait manqué!

ㅡ A propos de ta nouvelle apparence... fit-elle au bout d'un moment.

Elle avait repris son sérieux. Du coup, lui aussi.

ㅡ Comment est-ce arrivé? Cela a-t-il un rapport avec le fait que Donna ne soit plus avec toi?

Quelle tempête avait-il encore essuyée pour qu'il se soit régénéré? ajouta-t-elle en son for intérieur, le coeur pincé.

Le Docteur comprit que John ne lui avait soufflé mot. Et lui non plus, il n'avait pas envie de lui narrer dans les détails les événements douloureux qui l'avaient conduits à la régénération. Pourquoi lui faire partager ses peines?

A cet instant, Rose posa la main sur la sienne. Une chaleur agréable, qu'il avait cru ne plus jamais ressentir, remonta tout le long de son bras, effaçant de manière efficace ces quelques années de séparation.

ㅡ Raconte-moi, Docteur.

Il considéra longuement la main de Rose, trop fine pour recouvrir la sienne. Il l'agrippa, la serra. Devant elle, il n'avait aucunement besoin de s'entourer d'une carapace. Devant elle, il pouvait se montrer tel qu'il était.

Alors il se mit parler d'une voix posée: le départ de Donna qui avait perdu la mémoire, le suicide du commandant Adelaïde Brooke qu'il avait en quelque sorte provoqué, le retour de Gallifrey dont il s'était rendu une nouvelle fois responsable de la destruction...

Jusqu'à ce que les étoiles pâlissent derrière l'épais brouillard de Londres et que les premiers rayons du soleil effleurent l'horizon, le tête-à-tête entre Rose et le Docteur se poursuivit, sans que rien ni personne ne vienne les déranger.


OoOoO


Encore une belle journée qui s'annonçait. Pourtant, le vieux Albert ne put s'empêcher de pousser un soupir. Car cela faisait des semaines que Miss Rose, la fille adoptive de Mr Tyler pour lequel il travaillait comme jardinier, avait disparu. Que lui était-il arrivé, personne n'avait voulu lui expliquer. Cependant, à voir Jackie - depuis l'invasion des Cybermens, Mme Tyler insistait pour que le personnel l'appelle par son prénom - qui se rongeait le sang du matin au soir, il était clair qu'elle se trouvait dans une très mauvaise situation.

Il l'aimait bien, Miss Rose. Car c'était une jeune femme pleine d'entrain, à la bonne humeur contagieuse. Et son ami, le Dr Smith, était aussi un garçon charmant, quoiqu'un peu étrange. D'ailleurs, lui aussi ne venait plus au manoir des Tylers. Etait-il parti à la recherche de sa compagne?

En soupirant de nouveau, il se dirigeait vers l'arrière-cour quand il entendit ce qui lui semblait être le bruit de la tondeuse à gazon. Cela le surprit. Qui pouvait bien s'en servir à part lui? Et pourquoi émettait-elle un son aussi bizarre, serait-elle cassée?

Il courut donc, et ce qu'il y vit en arrivant l'offusqua grandement. Une cabine de police, surgie d'on-ne-sait-où, trônait au milieu de ses parterres de fleurs. Et elle était en train d'écraser ses précieuses roses, qu'il avait plantées en espérant le retour de la jeune femme! Si c'est une blague qu'on lui faisait, elle n'était pas drôle du tout!

Alors lorsqu'un type au noeud papillon jeta un coup d'oeil par la porte ouverte, il s'écria avec colère.

ㅡ Non, mais dites donc, jeune homme! Ca ne va pas bien de faire ça! Bougez tout-de-suite votre boîte de là!

ㅡ Toutes mes excuses, il n'était nullement dans mes intentions de saccager vos plantes mais je croyais atterrir sur le toit du... Mais on n'est pas à Torchwood, n'est-ce-pas? Rose! Le Tardis nous a conduit directement au manoir de ton père.

Aussitôt se montra une tête blonde, très familière aux yeux d'Albert.

ㅡ Miss Rose! s'exclama-t-il. C'est vous?

ㅡ Comment allez-vous, Albert? répliqua-t-elle avec un sourire rayonnant. Maman est à la maison?

ㅡ Si elle est dans les parages, marmonna l'homme de la cabine, je ferais mieux de déguerpir avant qu'elle ne se pointe...

ㅡ Trop tard, commenta-t-elle lorsqu'un cri retentit à l'intérieur du manoir.

Une porte qui claque, des bruits de pas précipités et Jackie se rua sur sa fille, telle une tornade.

ㅡ Rose! Oh, mon dieu, Rose, tu es revenue!

Ce qui se passa ensuite, Albert ne le comprit pas très bien. D'abord, un nombre incroyable de gens, parmi lesquelles comptait le Dr Smith, sortirent à la queue leu-leu de la cabine. Enfin, ils n'étaient que quatre, mais vu les dimensions de la boîte en question, ils parurent beaucoup à ses yeux. S'ensuivirent une cacophonie de paroles échangées, dont le sens lui échappa complètement: "Vous avez encore changé de visage, Docteur?" "Non, Jackie, pas d'embrassade! ...Beurk." "Wahoo, vous êtes plein aux as, Rose." "C'est mon beau-père qui l'est, Amy, pas moi. Dans l'autre Univers, je vivais dans un peitit appart à la résidence Powell, vous savez." "Tu retournes au Torchwood, Jack?" "Je viens de sauver le monde, Ianto. Alors je peux bien m'accorder quelques jours de congé... Qu'y-a-t-il, Doc?" "Je, capitaine? Vous vouliez plutôt dire nous, non?" etc. etc.

Plus ça allait, plus c'était la pagaille. Et c'était les fleurs d'Albert qui en pâtissaient. N'en pouvant plus, il finit par exploser:

ㅡ Tout le monde hors de mon jardin! Et que ça saute!

C'est ainsi que les glorieux sauveurs de l'Univers, qui avaient affronté sans broncher la Fin du Temps, durent fuir devant la fureur d'un vieux jardinier qui ne supportait pas qu'on piétine ses plates-bandes.

Le soir venu...

Le Docteur était encore chez les Tylers. Il n'avait pas pu partir, à cause de la menace très efficace de Jackie: "Soit vous assistez à la réception de mon anniversaire, soit je vous gifle trois fois de suite. Choisissez!". Puis Amy avait insisté sur le fait ce n'était pas souvent qu'elle pouvait aller à une fête en tant qu'invitée et non en tant que bisougramme. Ensuite il y avait eu Rose qui... Enfin bref.

Il était donc resté. C'était une petite soirée entre amis, selon les dires de la mère de Rose: des agents du Torchwood les plus proches de la famille, des connaissances que Jackie s'était faite à la maternelle de Tony, des relations d'affaire de Pete, deux ou trois célébrités pour saupoudrer le tout... Rectification: c'était une grande soirée de ce qu'il y avait de plus sérieux.

Il dut danser. Bien obligé, là encore. Avec Rose, il n'eut aucun problème. Avec Jackie, il s'en tira aussi. Il supporta même une certaine Suzie Costello, qui si elle n'était pas maladroite, le contemplait avec des yeux d'une fixité inquiètante. Mais quand Jack, après s'être débarrassé d'Elton John qui lui collait au train, lui sauta dessus en se proposant d'être son partenaire de danse, il eut juste le temps d'attraper Ianto qui passait par là et de le jeter dans les bras du capitaine avant de s'enfuir.

Une fois dans l'arrière-cour, il inspira profondément en regardant le ciel parsemé d'étoiles. Celles-ci brillaient, comme si la Fin du Temps n'avait jamais eu lieu. D'ailleurs, personne à part lui et ses compagnons ne s'en souvenait. Peut-être que Zurvan avait fait en sorte d'effacer la mémoire des gens.

De la musique, des rires, des verres qui s'entrechoquaient. Pendant un moment, il prêta l'oreille aux bruits de la fête. Se rendant compte qu'il cherchait à distinguer la voix de Rose parmi tout ce brouhaha, il eut un sourire d'auto-dérision.

Il était plus que temps de se remettre en route...

ㅡ Que faites-vous ici, Docteur? demanda Amy derrière lui.

ㅡ On s'en va, dit-il sans se retourner.

ㅡ Quoi, déjà? fit-elle, déçue. Mais la soirée ne fait que commencer.

ㅡ Nous n'appartenons pas à ce monde, Pond.

Elle allait rétorquer quelque chose, puis se ravisa. Quand le Gallifréen l'appelait par son nom de famille, il valait mieux se taire et suivre ses directives. Dommage, elle aurait bien voulu finir la conversation super intéressante qu'elle poursuivait avec un certain Owen.

Elle entra donc dans le Tardis que le Docteur avait déplacé sous un arbre. Et le Seigneur du Temps était sur le point de l'imiter lorsqu'une voix le cloua sur place.

ㅡ Je te prends encore à vouloir filer à l'anglaise, Docteur.


OoOoO


Rose était là, les bras en croix et les cheveux au vent. Il regretta qu'elle l'ait découvert avant qu'il ne soit parti. Il ne voulait pas de ce dernier face-à-face, seul avec elle. Peur de ce qu'elle pourrait lui dire, encore plus peur de ce qu'il pourrait faire.

ㅡ Je ne suis pas doué pour les adieux, fit-il avec un faible sourire, tu le sais bien.

Au-dessus du Big Ben, assis sur le rebord de la porte du Tardis... des heures qu'ils avaient passées ensemble, côte-à-côte. Bien sûr, ils n'avaient fait que parler, mais...

Il s'était senti revivre.

Evanouies, les années qui avaient suivi les évènements du Canary Warf, comme s'il ne les avait jamais vécues. Effacées, les peines endurées durant la séparation, comme si il ne les avait jamais ressenties.

Le Docteur et sa Rose. Rose et son Docteur. Alors...

S'il-te-plaît... Ne me tente pas, Rose.

ㅡ Mais les adieux ne sont pas nécessaires, Docteur.

Ses coeurs manquèrent un battement avant de repartir sur un rythme effréné. Il se traita de vieil imbécile, et pourtant l'espoir insensé qui venait de s'allumer dans son esprit ne voulait pas s'éteindre. Si jamais elle le priait de l'emmener avec lui...

Il n'aurait pas la force de refuser. Ou plutôt, il n'en aurait pas envie. Parce qu'il n'était plus le même Seigneur du Temps qui l'avait abandonnée sur la Baie de Méchant Loup. Il était plus fou, plus téméraire, et aussi plus égoïste... capable de tout pour la garder. Il la prendrait, et les portes du Tardis se refermeraient sur eux. Et rien ne pourrait plus les séparer: ni les hordes d'aliens, ni la vieilliesse, qui était pourtant le lot de tout être humain. Il y veillerait, quoi que cela lui en coûte.

Elle avança vers lui et il se retint pour ne pas reculer. Savait-elle qu'à cet instant, elle représentait pour lui un danger bien plus mortel que tous les Daleks réunis?

ㅡ Jamais je ne te dirai adieu, déclara-t-elle en posant la main sur la joue du Gallifréen. Parce que...

Pendant ce temps, John se demandait où était passée sa compagne. Retenu par Toshiko qui voulait qu'il lui explique la raison de sa longue absence, cela faisait un moment qu'il ne l'avait pas vue.

Ne la trouvant nulle part dans la salle de réception, il s'adressa à Ianto qui jetait un regard noir à Elton John, qui décidément s'intéressait de trop près au capitaine.

ㅡ Savez-vous où est Rose?

ㅡ Miss Tyler? Je crois qu'elle est sortie prendre l'air à l'arrière-cour.

A l'arrière-cour? Qu'était-elle allée faire là-bas?

Puis un bruit facilement reconnaissable parvint jusqu'à lui: celui du Tardis en train de décoller.

Soudain, mû par une terrible crainte, il bouscula tout le monde et se mit à courir comme un dératé. Ne se souciant guère des invités qui le regardaient en ouvrant des yeux ronds, il se précipita hors du manoir et ne s'arrêta que lorsqu'il atteignit l'endroit où avait été garée la Boîte Bleue.

Pas de Tardis. Pas de Rose.

Ses jambes faiblirent et il dut s'appuyer contre un arbre pour ne pas tomber.

Qu'avait-elle fait? Et lui, qu'avait-il fait?

L'autre nuit, s'il avait exigé de Jack qu'il programme un saut de trois heures dans le futur, c'était parce qu'il avait voulu laisser du temps à Rose et à son alter ego. Afin qu'ils puissent se retrouver, se parler... et se dire au revoir.

Mais c'était une erreur de sa part. Ces retrouvailles avaient été sans doute une tentation bien trop grande pour Rose. Elle l'aimait certes, mais cela ne valait pas l'amour qu'elle portait à l'original.

Il n'aurait jamais dû faire ça, il n'aurait jamais dû...

ㅡ Qu'as-tu à marmonner ainsi?

Il se retourna. Rose se tenait derrière lui, pâle silhouette sous les rayons de la lune.

ㅡ Ca va, mon Docteur? s'inquièta-t-elle. Tu n'as pas l'air bien.

ㅡ Tu n'es pas partie... souffla-t-il, incrédule.

ㅡ Et où veux-tu que j'aille? répliqua-t-elle, perplexe.

Sans un mot il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Stupéfaite par cette soudaine manifestaion d'affection, elle y répondit néanmoins en l'enlaçant à son tour. Elle tapota doucement son dos, s'interrogeant sur la raison de la panique de son compagnon.

ㅡ Qu'y-a-t-il? fit-elle, pas loin de s'alarmer. Tu commences à me faire peur.

Une question brûlait les lèvres de John. Une question dont il craignait d'entendre la réponse. Une question qui pourtant il ne put s'empêcher de poser.

ㅡ Es-tu certaine que tu ne le regretteras pas?

Regretter quoi? Qu'est-ce que... Oh.

Elle comprit.

Amy lui avait demandé la même chose: si les voyages temporels n'allaient pas lui manquer, sous-entendant par là si le Docteur - celui de la Boîte Bleue - n'allait pas lui manquer. Et elle y avait répondu...

ㅡ Pour vous dire la vérité, j'ai la chance d'avoir un Docteur pour moi tout seule. A chaque seconde qui s'écoule, il est là, à côté de moi. Je passerai ma vie avec lui, il passera la sienne auprès de moi. Et cela me suffit. Alors non, je ne regrette pas de ne plus pouvoir voyager à bord du Tardis.

ㅡ Mais celui qui vous tient à coeur, c'est le véritable Docteur, non? Et John n'est pas lui, pas vraiment.

ㅡ Si. Il est le Docteur. Le mien. Celui qui a perdu sa capacité à se régénérer mais qui pourtant affirme que cela n'a guère d'importance, parce qu'il peut être avec moi. Comment pourrais-je ne pas l'aimer?

Avec un soupir, elle le fixa droit dans les yeux et dit sur un ton navré.

ㅡ Je croyais pourtant qu'on avait dépassé ce stade?

Muet, John ne réagit qu'en raffermissant son étreinte autour d'elle. Alors elle noua ses bras autour de son cou et se rapprocha de son visage.

ㅡ Jamais je ne regretterai d'être restée à tes côtés, murmura-t-elle.

Puis en recouvrant ses lèvres avec les siennes, elle répéta avec une calme assurance.

ㅡ Jamais, mon Docteur.


OoOoO


Note de l'auteur ㅡ Un long chapitre... Je n'en ai jamais écrit d'aussi long, et je suis vidée. Est-ce la fin? Non, car il me reste encore une épilogue à rédiger, que je posterai le plus rapidement possible. Alors à très bientôt!