-Je suis Kira.
A ces mots, la foule est secouée d'un mouvement de frayeur. Instinctivement, Angel attrappe la main du Docteur. Il la regarde. Elle le regarde. Il fronce les sourcils et se dégage. La voix continue :
-Grâce à moi, l'humanité pourra connaître la paix et la prospérité. Maintenant, humains, observez : une nouvelle ère s'ouvre sous vos yeux ébahis, et cette ère, c'est l'ère de Kira, votre Dieu. Quel jour magnifique ! Vous vous demandez sans doute comment je vais pouvoir changer le monde ? Comment en effet débarrasser le monde de toute cette vermine, de tous ces criminels dégoûtants ? En les tuant.
Le Docteur fronce les sourcils plus fort. A l'écoute de ce message, il ressent comme une nausée monter en lui. Il déteste les tueurs. Il déteste ceux qui massacrent leur propre espèce presque plus que les autres.
Voilà pourquoi il se déteste.
Il porte la main à son coeur. Sensation humaine, trop humaine. Il a un haut-le-coeur. Il s'agenouille face au K et retient le flux au bord de ses lèvres. Une forme noire troue alors le ciel, et le cahier fend l'air comme la fatalité.
Il n'écoute rien de ce que dit le soi-disant dieu du monde. Son attention toute entière est portée sur ce cahier. Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette chose comme seul remède au dégoût qu'il a de lui-même et de cet homme à la télévision et de toute cette populace qui regardait subjugée un homme en tuer d'autres en direct ? Il range le cahier dans une des poches de son long manteau et se relève. La nausée a disparu, remplacée par une soudaine détermination. Il dégaine son tournevis sonique et...
BANG !
Les télévisions du monde entier s'éteignent brusquement. Le Docteur a coupé l'enregistrement, et s'apprête, avec un ou deux bidouillages au laser, à lui lancer une réplique dont il se souviendra. L'ensemble des personnes sur Piccadilly Circus regarde le Docteur, puis il mumure :
-Angel, baissez-vous.
-Comment ça baissez-v...
Sa voix est étouffée par le Docteur, qui lui enfonce la tête d'autorité. Il pointe ensuite son tournevis sonique sur une caméra de surveillance. Un autre BANG retentit. Le visage du Docteur apparaît sur tous les écrans.
La foule pousse un cri de stupeur. Il murmure à l'attention d'Angel :
-Et maintenant, regardez bien. Parce qu'à présent, plus rien ne pourra m'arrêter.
Il regarde droit dans les yeux l'oeil rouge de la caméra, et regarde presque droit dans les yeux l'homme a l'origine de ce meurtre. Sur son visage est inscrite la colère, la colère du Seigneur du Temps.
-Alors, Kira, c'est bien cela ? Vous avez dit que vous pouviez tuer n'importe quel être humain. Alors allez-y. Tuez-moi !
Un silence suit cette déclaration. Quelques secondes, quelques horribles secondes s'écoulent pendant lesquelles l'humanité entière retient son souffle, quand soudain le Docteur déclare :
-Je vois. Alors comme cela, vous ne pouvez me tuer. Très bien. Alors écoutez-moi bien, "Kira" : j'ignore combien d'êtres humains vous avez tué, et j'ignore combien vous avez l'intention d'en tuer mais sachez une chose : je suis le Docteur. Et je vais tous faire pour vous arrêter. Tout. Tant que je serais en vie, je vous traquerais, et je n'arrêterais pas tant que vous n'aurez pas cessé. Et je ne me laisserait pas tuer si facilement.
Alors qu'il termine sa tirade, les écrans s'éteignent tous d'un même mouvement. Dans chacunes des places, tous le monde regarde autour de lui, persuadés d'avoir rêvé. Sur Piccadilly Circus, le Docteur, sous l'oeil ébahi de la foule range son tournevis et relève Angel, toujours assise à côté de lui.
-Venez avec moi, Angel. Venez et fuyez.
Il lui prend la main, et tous deux s'enfuient sans se retourner.
Quelque part dans New York, un jeune homme fulmine dans son fauteuil à roulettes. Le cheveu noir, polo blanc et jean troué, accroupi sur son siège comme un crapaud, il n'a pas vraiment l'aspect d'un PDG. Et pourtant, ce jeune homme, cet enfant dirige la Police. Pas une police, toute la Police. Et ce qu'il venait d'arriver l'avait mis dans tous ses états.
Le téléphone fait retentir sa sonnerie. Il décroche dans un mouvement réflexe un peu maladroit et le plaque contre son oreille du bout des doigts.
-Watari ? Ici L.
-L ? Superbe. A-tu entendu ce qui vient de ce passer ? Kira a craqué, il a diffusé un message à la télévision brittanique.
-Ce ne serait donc pas Yagami, ou alors il est très fort. J'ai passé mon temps à le surveiller. Bon, obtient-moi toutes les informations à propos de ce "Docteur". Je ne sais pas qui il est, et j'ignore s'il sera utile ou gênant pour l'enquête. Mais je veux savoir qui il est et ce qu'il sait.
-Bien, monsieur, répond la voix au bout du fil.
Il raccroche d'une main, il attrappe un cookie dans un bocal, et le l'autre, il pianote sur son ordinateur. Mais il n'y a rien. Ce docteur n'existe pas. Il n'y a aucune photographie, aucun nom. Tout ce dont il dispose, c'est d'un enregistrement de source inconnue, mais l'image est d'une si piètre qualité qu'il doute que ce ne soit utile.
Cet homme n'a ni nom, ni visage. Ce qui signifie plusieurs possibilités : soit cet homme est comme lui. Soit cet homme n'existe pas. Soit cet homme est mort. Soit, et cette dernière possibilité l'effrayait, il n'est pas humain.
L murmure alors pour lui-même :
"Docteur, Docteur, qui est-tu ?"
