-Venez et fuyez.

Elle lui prend la main. Comme ça, naturellement. Mais quand leurs paumes se touchent, elle sent... des images. C'est confus, si confus... Elle se dégage et s'arrête, alors qu'il ont quitté la place Piccadilly depuis un moment. Il se retourne, inquiet :

-Qu'est-ce qu'il y a ? Ca ne vas pas ?

-Non, c'est juste... Je ne sais même pas pourquoi je vous suis, fait-elle avec un petit rire gêné, presque triste.

Il y a des sanglots dans sa voix. Il trouve ça tellement mignon, et en même temps, quelque chose dans son attitude lui dit qu'il doit se méfier d'elle. Il murmure :

-Pourquoi ? Vous ne voulez pas venir avec moi ?

-Si mais... J'ai du travail.

-Comment ça du travail ? Demande le Docteur, éberlué. Vous n'êtes pas... Tu n'es pas... au lycée ?

-Non ! s'esclaffe Angel. Pourquoi, vous avez cru ? Non, non, je travaille moi.

-Mais... mais quel âge tu as ? Et dans quoi tu travaille ?

-J'ai 21 ans, et je travaille chez Google comme ingénieur en informatique.

-Mon Dieu !

-Il n'y a pas de mon dieu qui tienne ! Mais je dois y aller, j'ai du travail je vous ai dit.

Le Docteur reste sur sa surprise un instant et toise Angel de haut en bas. Elle n'a pas vraiment l'air d'un ingénieur. En vérité, se dit-il, elle n'a pas l'air de grand-chose. Juste d'une... le mot "ange pointe dans son esprit, mais il a l'impression de se répéter. Car elle lui fait penser à quelqu'un. Mais qui ? Il fait les cent pas en réfléchissant. Mais Angel ne peut pas l'attendre. Elle a du travail, et elle doit y aller.

-Au revoir, monsieur, et au plaisir de vous revoir.

-Quoi ? Mais attendez ! Une minute seulement...

Elle a déjà disparu au fond de la rue déserte. Le Docteur papillonne des yeux. Il avait à peine eu le temps de la rencontrer, et soudain...C'était comme si elle avait tout simplement disparu de sa vie.

Un ange peut-être, mais un ange qui passe.

-Ianto, tu me ferais un café ?

Jack se jette dans son siège et part d'un grand rire à la vue du visage déconfit de Ianto. Il se sentait heureux. Il y avait longtemps qu'aucun évenement étrange, aucun extraterrestre bizarre n'était venu troubler la douce quiétude des bureaux de Torchwood. L'équipe était toujours aussi soudée et tout le monde était presque heureux de ce calme mais Jack sentait comme du découragement dans l'air. Désoeuvrée, la brigade avait perdu sa raison de vivre.

Soudain, le téléphone de la ligne fixe de Torchwood sonne, sortant Jack de sa légère rêverie. Les cinq membres du bureau se précipitent en même temps sur le téléphone, mais après une très brève bataille, Jack parvient à décrocher et met immédiatement le haut-parleur.

-Allô ? Ici le capitaine Jack Harckness, de l'équipe Torchwood.

Au bout du fil, il y a un bref silence, comme une respiration. Avec un peu de recul, Jack vient à se demander : mais qui donc pouvait bien les appeller ? Seuls les Nations Unies avaient le numéro. Les Nations Unies et...

-Bonjour, ici L.

A ces mots, Jack retient une exclamation de surprise. L ? Le L ? Il ne se mêlait jamais de leurs affaires ! Eux s'occupaient des aliens, lui des criminels, chacun chez soi, couché, terminé. Qu'est-ce qui pouvait l'amener à prendre contact avec eux ? Après un instant de réflexion, le capitaine répond :

-Bonjour, L. Que ce passe-t-il ?

-Capitaine... avez-vous vu ce qui c'est passé ce matin, a la télévision londonienne ?

-Oh... - Le capitaine étouffe un rire – ce matin, j'étais... j'avais de la compagnie, si vous voulez savoir. J'avais pas vraiment le temps de regarder la télévision. Mais vous pourriez m'expliquer, non ?

-Peut importe, rétorque L, d'une voix qu'on sentait exaspérée derrière le brouilleur. Vous le saurez bien assez tôt. Pour l'instant, j'ai besoin de toutes les informations que la brigade Torchwood détient au sujet du Docteur.

-Ah... quelle belle soirée ! N'est-ce pas... Tom ?

Le Docteur s'étire sur une chaise de bar dans un obscur pub de Kilburn Road et fait un clin d'oeil au responsable du bar. Celui-ci lui jette un regard ahuri et balbutie :

-Hem... oui, vous avez raison. Il fait très beau. Mais comment vous connaissez mon nom ?

-Oh, j'ai entendu un type vous appelez comme ça tout à l'heure. Une espèce d'ivrogne avec un nez comme une tomate qui marmonnait des choses incompréhensibles. Personne ne fait attention aux ivrognes, mais ce sont parfois de vraies mines d'informations. Enfin ! Passons !

Il a débité toutes ces paroles d'un seul trait, les sourcils du fameux Tom se levant de plus en plus haut à mesure qu'il parlait, prêts à atteindre l'autre bout de son crâne chauve. Il secoue la tête pour reprendre ses esprits, encore un peu étonné, et annonce d'un ton très professionnel :

-Je vous sers un petit quelque chose ?

-Oui ! Un milkshake à la banane, si vous en avez. Sinon, rien. Au fait... Tom ?

-Oui monsieur ? Réplique l'autre alors qu'il s'active pour préparer le milkshake.

-Auriez-vous remarqué ces derniers temps quelque chose de bizarre, d'étrange... enfin, je veux dire, je viens de rentrer au pays, et tout le monde me semble un peu... stressé.

-Ah ça, c'est tout le temps à Londres, monsieur, s'exclame l'homme en appuyant sur le bouton du blender. Mais peut-être que vous avez raison. Après tout, tout le monde est à cran depuis l'affaire Kira.

-L'affaire Kira ? Pourriez-vous m'en dire un peu plus ?

-Vous ne savez pas ? Mai d'où rentrez-vous monsieur ? S'eclaffe Tom.

-Oh, je viens de loin, réplique le Docteur d'un ton théâtral. De très loin. Mais servez-moi donc ce milkshake – non, pas de rondelle de citron, juste le parasol, merci – et racontez-moi tout.

Le serveur lui pose un verre rempli d'un liquide épais et jaune et plante une paille dedans. Le Docteur se penche, pose ses lèvres sur la paille et commence à aspirer d'un air concentré, sans pour autant perdre une miette du récit de Tom.

-Ca a commencé il y a environ trois mois. Au début personne n'y prêtait attention, c'était tellement... enfin, des criminels meurent dans leur cellule tous les jours, alors... mais il y a quelque mois, de plus en plus de malfrats, à un rythme de plus en plus soutenu, décédaient subitement, en prison ou en cavale. Et à chaque fois, la cause de la mort était la même : une crise cardiaque sans raison apparente. Ca apparaissait comme le châtiment divin. Et celui qui causait ces morts, ce dieu fou ou magnifique, a été surnommé... Kira.

-Les dieux, ça n'existe pas, murmure le Docteur plus pour lui-même.

-En effet, réplique Tom. Kira n'était pas un dieu. Aussi fou que ça puisse paraître, Interpol à décrété que la seule explication possible était qu'il s'agissait... d'un meurtrier. Dès cet instant, le détective L à voulu s'emparer de l'affaire... depuis, il a établi l'impensable : Kira était japonais, il vivait dans la région du Kantô, il pouvait tuer n'importe quel être humain sans utiliser ses mains, au moyen seul d'un visage... et d'un nom.

Tom avait prononcé ce dernier mot d'un ton si théâtral que le Docteur ne put s'empêcher de sursauter. Un nom... Docteur qui ? Il ne devait pas y penser... D'une voix un peu nerveuse, il relance :

-Et puis ? Qu'est-il arrivé à ce Kira ?

-On en sait pas beaucoup plus, malheureusement. Le reste de l'affaire est conservé top-secret par L. C'est ce que disent les médias.

-Eh bien, soupire le Docteur. Ca doit être un sacré bonnet, ce L. J'aimerais bien le rencontrer.

-Rencontrer L ? Enfin, c'est bien la chose la plus impossible à faire ! Personne ne sait qui il est. On ne connaît ni son nom, ni son visage.

-Ce qui fait de lui la personne parfaite pour partir à la recherche de Kira... Impossible de le connaître, impossible de le tuer... Bien. Merci, Tom, je crois que je vais y aller.

Il dépose quelques pièces sur le comptoir et aspire une dernière fois un coup de jus de banane avant de claquer la porte du pub derrière lui. La nuit tombe sur Kilburn, mais son Tardis n'est pas loin, garé dans un petit terrain vague à l'écart de la route. Silencieux comme un chat, le Docteur enjambe une barrière et atterit au milieu d'une étendue herbeuse, fermée par des palissades et encadrée par de multiples maisons. Au milieu se dresse son Tardis, sa boîte bleue, son compagnon de toujours. Il s'aprête à tourner la clef dans la porte pour consulter ses instruments quand une voix retentit derrière lui.

-Pas si vite, Seigneur du Temps.

La sensation de nausée, la même que sur Piccadilly, cette sorte de dégoût de soit-même et des autres, l'envahit immédiatement. Il porte une main à sa poitrine et sent une chaleur l'envahir du côté droit. Le cahier lui brûle la peau. Il l'extirpe de sa poche et se jette à genoux devant la créature, le livre bouillant entre ses mains. Le Shinigami est immense, tout en longueur et en os, avec une peau grisâtre d'aspect fantomatique et de longues ailes déchiquetés. Ses deux yeux brillent d'un regard rouge et vide. Il jette un regard au visage du Docteur et sourit, si tant soit peu qu'il puisse sourire.

-Que me voulez-vous ? hurle-t-il d'une voix désespérée. Quel est votre désir ?

-Je suis un Matu, Dieu de la Mort. Et je crois que tu as quelque chose qui m'appartiens.