Chapitre 14

Can't remember to forget you


District Quatre

Ambersea Waters, 17 ans

La gare grouille de monde venu nous acclamer. Les flashs des appareils crépitent. Je souris. C'est mon jour de gloire.

Chaque moment qui passe est un délice pour moi, mais je ne perds pas pour autant de vue mon objectif final, gagner les Jeux, et les conseils de Claus. Je ne sais pas si il y aura une alliance de Carrières, mais ça m'a bien l'air parti pour. J'espère que ce ne seront des adversaires trop féroces...

J'ai hâte de rencontrer Mags. C'est la première gagnante de notre District, une légende vivante. On ne compte pas le nombre de tributs ramenés vivants grâce à elle, malgré ce qu'en pense Claus.

Je me tourne vers mon partenaire, dont je ne me rappelle plus le nom. C'est un des Carrières les plus forts du district, et il est très mignon. Il risque d'attirer pas mal de sponsors. Mais je suis, de toute manière, meilleure que lui. Je vais gagner les Jeux.

Les portes du train s'ouvrirent sans un bruit. J'entre la première. Tout ici respire le luxe et l'abondance, encore plus que la maison du Village des Vainqueurs de Claus où je vivais jusqu'à présent.

Derrière moi, mon partenaire étouffe une exclamation d'admiration. Kiera nous pousse soudain en avant.

- Venez, venez ! Je parie que vous avez hâte de rencontrer vos mentors !

Elle nous entraîne jusqu'à un salon où une collation est servie, et nous fait asseoir autour d'une table, en face de deux chaises vides. Celles de nos mentors, probablement.

- Je vais les chercher ! piaille Kiera de sa voix de crécelle excitée.

Le garçon se jette à moitié sur la nourriture, dès qu'elle est partie. Je lui jette un regard hautain et désapprobateur. Un Carrière n'est pas sensé se comporter comme un gamin de district périphérique...

Il s'aperçoit de mon regard et se redresse, me toisant. Ses magnifiques yeux bleus ( je dois le reconnaître ) me jettent des éclairs. Vu sous cet angle-là, il est impressionnant, menaçant. Je sens mon sang se glacer dans mes veines, et je me recroqueville imperceptiblement.

Tout de suite, j'ai honte de m'être aplatie. Je suis parfaite,je ne tremble pas devant mes adversaires.

Mais il s'est déjà désinterressé de moi. Et pour cause, les mentors sont arrivés et ont observé toute la scène ! Je tremble de fureur. Je me suis faite ridiculiser, et devant eux en plus ! Je me ferai un plaisir de tuer ce garçon dès que possible, dans l'arène.

- Bien le bonjour, jeunes gens, fait tranquillement Gunn, l'autre mentor.

Il s'assoit en face du garçon. Mags prend place en face de moi. Ses yeux perçants me détaillent, puis elle secoue légèrement la tête.

- Vous prendrez bien quelque chose à boire, un thé, un café ? propose Kiera qui s'est installée en bout de table.

- Volontiers un café, répond Mags.

- Pareil pour moi.

- Et vous, les enfants ? demande notre hôtesse.

Le garçon décline l'oeuvre, mais j'accepte un thé. J'ai la gorge sèche.

Kiera claque des doigts et un Muet s'avance avec les boissons.

Ses yeux croisent les miens, une fraction de seconde.

Et je vois.

Une ruelle sombre, sous la pluie battante. Des Pacificateurs qui s'approchent et entraînent en le ruant de coups un jeune homme de 15 ans environ. Et un mini-moi de 2 ans qui hurle avec désespoir:

- Ypsil ! Laizez 'on frère ! Ypsil re'iens !

Un instant plus tard je suis de retour devant mon thé brûlant. Je viens de voir mon frère. Mon frère dont j'ai été séparée il y a 15 ans.

Il faut que j'aille voir les Muets, que je lui parle, même s'il ne peut pas me répondre.

- Bien, parlons stratégie, fait Gunn. Vous ferez alliance avec les tributs du Un et du Deux.

- Ne leur bourrons pas le crâne dès le début, fait Mags comme si elle lisait dans mes pensées. Nous avons tout le temps. Allez donc vous reposer.

Je me rue littéralement hors de table. Il faut que je le revoie.


Une demi-heure plus tard, Kiera me ramène fermement dans ma chambre, me répétant que j'avais beau ne pas savoir où aller, il est extrêmement embarassant de se retrouver perdue dans les quartiers des Muets.

Gna, gna, gna. Pauvre imbécile, va. Elle ne possède pas le quart des neurones d'un être humain normal, celle-là.

En plus, elle m'ordonne de rester dans ma chambre jusqu'au dîner, " ce serait bête que les mentors et ton partenaire apprennent ce petit épisode " susurre-t-elle avant de fermer la porte.

Vieille débile sournoise, va.

Je m'allonge sur mon lit. Le passé que j'ai tenté de refouler vient de me retomber dessus. Au plus mauvais moment de ma vie: au moment où je dois gagner les Hunger Games.

Mon frère, une clé sur mon passé... à portée de main. Sait-il que c'est moi, sa petite soeur qu'il a laissé à deux ans ? Ou ne m'a-t-il pas reconnu ? Je voudrais tellement lui parler...

Non. Je ne dois pas me déconcentrer. Si je gagne, je pourrais tout avoir... même un Muet à mon service, non ?

Il faut que je remporte la victoire, en commençant par tuer mon partenaire.

Je pense que je pourrai élaborer une stratégie une fois que j'aurai vu la tête de nos alliés.


Une petite peste arrogante de 15 ans, un beau gosse de 17 ans ( tiens, il me rappelle cet idiot de Pâris, mon "allié" dont je connais maintenant le nom... même joli minois, mais même air tendre du coup... de la chair à pâtée pour moi. ), voilà les tributs du Un. Ceux du Deux sont tous les deux grands, forts et âgés de 18 ans. Ils ont l'air redoutables.

Quelle alliance ça promet !

- Maintenant, vous connaissez vos alliés, fait Gunn.

- Celle du Un a une tête à trahir sa propre mère, fait remarquer Pâris.

- Vous la garderez sous surveillance. Mieux, pendant l'entraînement, faites passer des rumeurs sur son compte, si bien que dans l'arène, à la moindre incartade, vous pourrez la tuer sans entraîner d'autre conflit. Le problème est résolu, fait Mags.

Je souris. J'aime bien cette stratégie.

Stratégie à étoffer pour tuer ce cher Pâris tranquille...


District Cinq

Marissa Crownley, 17 ans

Sifflets, quolibets, quand je sors de la voiture. Je vais me faire tuer, et ils sont contents. Pour une fois qu'un Capitolien va trinquer, pensent-il tous. C'est tellement injuste ! Qu'ai-je fait pour mériter cela ?

Je suis la petite-fille d'un Capitolien, voilà tout. C'est mon seul crime. Le seul qui fasse qu'on acclame ma mort prochaine.

Je me remets à pleurer.

Les portes du train s'ouvrent: le garçon se penche vers moi, un peu hésitant. Sa pitié se lit sur son visage:

- Pourquoi tu pleures ?

- Parce que... ils m'acclament alors que je vais mourir ! Ils sont contents !

Son visage devient glacial.

- Et qu'est-ce tu as fait, toi et ta famille, jusqu'à présent ? C'est un juste retour des choses !

Je m'effondre presque, anéantie. Même lui pense cela...

Nous pénétrons dans le train, dont le luxe ne me remonte même pas le moral.

Findus nous emmène dans un riche salon/salle à manger où on nous a servi une collation.

- Je reviens, je vais chercher Priscilla.

J'attrape un petit bout de brownie et le grignote du bout des lèvres. Le garçon, quant à lui, regarde le paysage.

Je sais que j'ai besoin d'une alliance pour survivre un peu plus longtemps. Alors, tant pis, je tente déjà:

- Et si on s'alliait ? Tu aurais plein de sponsors...

Il se tourne vers moi avec une moue dégoûtée:

- Laisse tomber, j'ai pas envie de me coltiner tes jérémiades 24h/24, ok ? Résigne-toi, débrouille-toi seule, comme une grande ? T'as quel âge pauvre fille ? Même une gosse de 12 ans réagirait plus courageusement que toi !

Je me recroqueville sous son flot de paroles. Comment peut-il... En même temps, je ne peux plus me leurrer: tous les tributs vont me détester parce que je suis du Capitole.

J'éprouve une bouffée de haine pour mon partenaire.

- Et toi, alors ? je lance courageusement. Tu m'insultes pour mieux pouvoir oublier qu'on est dans la même galère ! Tu te caches derrière des mots ! Ce n'est pas moi qui ai inventé les Jeux, à ce que je sache !

Et j'éclate à nouveau en sanglots.

Il ne dit rien, continue de contempler le paysage. J'ai envie de le gifler.

Ce que je fais.

Il me regarde, je le regarde, et en un instant nous roulons par terre. Il m'écrase de tout son poids.

- Idiote ! il crache.

Je me débats comme une folle, et finit par lui mettre mon genou dans ses... disons ses parties intimes.

- Stop ! Arrêtez ! s'exclame la voix de Findus. Il est interdit de se battre avant les Jeux !

Il tente de nous séparer tandis que mon partenaire essaie de m'étrangler, et finit par réussir. Il tire le garçon par le bras et le relève.

- Avez-vous conscience que c'est totalement interdit ? s'égosille notre hôte.

Je masse mon cou. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Findus me jette un regard plein de sollicitude, mêlé encore de colère face à notre bagarre, puérile, je le reconnais moi-même. Je renifle misérablement.

Dans le couloir, une ombre attend. Priscilla. Elle finit par avancer d'un pas.

- Bonjour, elle fait simplement avant de s'installer.

- 'Jour, Priscilla, fait le garçon en me jetant un dernier regard méprisant.


L'atmosphère est on ne peut plus tendue lors de la rediffusion et du repas. Mes futurs adversaires paraissent tous menaçants, excepté peut-être les deux de 13 ans et le petit de 12 ans. Les Carrières, des montagnes de muscle, arborent tous des rictus ravis et agressifs. Je n'ai aucune chance, strictement aucune.

Justin ( c'est le nom de mon partenaire ) me lance de temps à autre des coups d'oeil haineux. J'évite le plus souvent de croiser le regard et je rentre la tête dans les épaules. Je n'ai qu'une envie: m'effondrer sur mon lit, et pleurer, pleurer, pleurer...

Pourquoi moi ? Pourquoi la chance m'a-t-elle fait défaut ? Pourquoi la vie est-elle si injuste ?

- Bien, fait Priscilla, qui n'a pas prononcé un mot depuis tout à l'heure. Vous avez maintenant une idée un peu plus précise de vos adversaires

Je hoche la tête. Avoir une idée de mes adversaires ne m'aidera pas. Oh, si ! Maintenant je peux me demander si c'est la blonde du Quatre ou beau garçon du Un qui m'achèvera avec un sourire cruel aux lèvres. Que ça m'avance !

Je fais de l'ironie, maintenant.

Notre mentor nous jauge du regard, puis soupire.

- Toi, elle fait enfin à Justin, quel est ton plus grand atout ?

Il me regarde, avec un air méfiant. Il n'a pas envie de dévoiler ses petits secrets... Ce n'est pas comme si je vivrais asssez longtemps pour les utiliser contre lui. Il parait arriver à la même conclusion que moi car il déclare:

- Je sais me servir d'un arc et d'une frondre, mais je sais vraiment bien manier le couteau, surtout pendant un corps-à-corps. Sinon je suis assez rapide.

Elle hoche la tête d'un air appréciateur.

- Et toi ?

- R... rien, je souffle.

Elle se désintéresse aussitôt de moi. Je dois bientôt supporter une discussion tactique qui ne m'inclut pas. Je comprends Priscilla, même si je souffre de son attitude: elle préfère se concentrer et lier des liens avec celui qui a une chance de revenir, même si, il le reconnait lui-même, elle est maigre, plutôt que celle qui se fera tuer.

Moi.

Je vais me faire tuer.

Et curieusement, je commence à m'habituer à cette idée.


District Six

Mathis Trade, 12 ans

J'ai arrêté de pleurer pendant le trajet en voiture, mais je sais que j'ai les yeux rouges. A côté de moi, la fille regarde le paysage défiler, les dents serrés.

Lorsque nous sortons, et que la foule nous regarde, j'ai envie de m'effondrer. Quelques larmes dégoulinent sur mes joues.

Je vais aller aux Hunger Games.

Je vais aller aux Hunger Games.

Je ne reverrai plus jamais ma famille. Ma maman. Mon papa.

Je ne reverrai plus jamais ma maison. Mon district. Mon école.

Je vais mourir.

J'entre dans le train, à la suite de Cassy et de Penny, je crois. L'intérieur est si luxueux que j'arrête, un seul instant, de penser aux Hunger Games. Notre hôtesse nous conduit ensuite dans un petit salon où est servie une collation. Installés dans une banquette, Kay et l'autre mentor, Julie je crois, plus connue sous le pseudonyme " La droguée " attendent.

- Bonjour, fait Kay.

La droguée marmonne quelque chose, les yeux dans le vide.

La fille s'assoit et je fais de même.

- Alors, Mathias, c'est ça, Mathias ? Quels sont tes talents ?

- Mathis, je corrige sans lever la tête. Et... je n'ai... p-pas...

Et je fonds en larmes, incapable de me retenir.

Kay soupire.

- Cassy, accompagne-le dans sa chambre.

Elle s'éxécute et me voilà dans une luxueuse chambre, allongé sur le lit, à contempler le plafond.

Moi, je veux vivre.

Mais je vais mourir.

Tout ça à cause d'un papier. Qui n'aurait même pas du être tiré.

- C'est injuste ! je hurle soudain. Injuste ! Injuste !

Je n'ai même plus de larmes pour pleurer.

Epuisé, je sombre dans un sommeil sans rêves.


- On mange !

Je suis Cassy jusqu'à la table à manger. Penny mange déjà avec appétit, l'air rassénéré. Elle a l'air de quelqu'un qui a besoin d'une stratégie, d'un plan, pour se sentir mieux. De toute manière, c'est sûr, c'est ce qu'ils ont fait, pendant que je dormais. Mais personne ne va en élaborer une avec moi. Parce que je suis petit, faible, et pleurnichard.

Moi, même si j'avais un plan, je mourrais. Je ne sais rien faire, même pas allumer un feu ! Ni même faire un noeud. C'est maman qui me faisait mes lacets.

Qui me faisait. Elle ne me le fera plus.

Je suis incapable d'avaler quoique ce soit, mais je me force à avaler un peu de salade, et un peu de rôti.

Je me sens un peu nauséeux. En face de moi, la droguée regarde le vide en se balançant sur elle-même. En avant, en arrière, en avant, en arrière...

Après, nous allons regarder la rediffusion. Ils ont tous l'air si grands, si forts ! Je suis le seul qui a 12 ans, mais il y a deux filles de 13 ans: l'une dans le district Trois, l'autre dans le Neuf. Celle du Trois est quand même minuscule, aussi petite que moi je pense, mais elle a un regard déterminé...

Kay se tourne vers ma partenaire. Partenaire, enfin, un très grand mot, vu que c'est tout pour elle et rien pour moi. Ce n'est pas à ça que j'ai été habitué depuis ma naissance.

- Penny, tu es sûre que tu ne veux pas d'alliés ? Ca apporte des avantages...

- Mais beaucoup de risques. Je ne fais confiance à personne. Seule, je ne pourrais compter que sur moi-même, mais je n'aurai pas à guetter sans cesse un coup de poignard dans le dos.

Kay acquiesce.

- C'est ton choix, et les deux stratégies se valent. Maintenant, allez dormir, il faut que vous soyez en forme pour demain.

Il parle aussi à moi ? Peut-être va-t-il me retenir pour me donner une stratégie ? Mais non, il y en a que pour ma " camarade " de district. Je parie que c'est une racaille des bas-fonds.

Mais elle, elle a une chance de s'en tirer...

Je rejoins ma chambre, et sombre immédiatement dans le sommeil. Je n'ai plus de larmes, ni de forces, pour pleurer.

Mes rêves sont peuplés de garçons et de filles terrifiants qui m'égorgent... A vrai dire, ce qui va m'arriver dans une semaine.