Motivée. Je suis motivée. L'étau se resserre autour des 7 survivants. Révélations et traîtrise ont émaillé le chapitre précédent.

Qui sortira gagnant ?

Ce qui est sûr, c'est que le/la survivant(e) n'en sortira pas indemme.


Chapitre 35

Jour Onze


District Huit

Ronan Colmes, 17 ans

Début : A 6h32

C'est moi qui suis de garde. Le soleil se lève sur notre campement, au milieu des ruines. Tout est calme, silencieux. Immobile. Comme si l'arène tout entière retenait son souffle.

Pourquoi ?

Depuis l'accès de... depuis le... le cauchemar de Cuty, rien ne s'est passé. Pixie, qui décidément se comporte de plus en plus bizarrement, s'est éclipsé très longtemps pour prendre de l'eau. Depuis qu'elle est revenue, elle n'a pas dit un seul mot.

Si seulement Jarek était là... Sa perte est comme un trou brûlant dans la poitrine. Est-ce cela qui ronge Pixie de l'intérieur ? Elle est jeune, elle était pleine de vie, et elle se laisse dévorer de l'intérieur. Une gamine confrontée à un monde trop dur, qui en perd toute raison de vivre. Je ne sais pas comment gérer ça. Je suis démuni. Comme avec Cuty.

Je n'aime pas me sentir impuissant. Et depuis quelque temps, je me sens impuissant. Surtout face au choix qui m'attend.

Nous ne sommes plus que 7... Un seul d'entre nous s'en sortira.

Depuis que nous sommes dans l'arène, je rêve le plus en plus de ma mort. Chaque nuit. Enfermé dans un espace si limité que je peux toucher les parois de ma prison en étendant les bras. Dans le noir. Avec la certitude qu'il y a un serpent.

J'ai si peur. M'a t-elle un jour, une heure, une minute, laissé un répit depuis la Moisson ? Elle a toujours été tapie au fond de moi. Dans mes entrailles. Et maintenant... Je me sens incapable de faire mon choix, j'ai peur de ma décision.

Quelle torture raffinée, ces Hunger Games. Je n'ai aucune idée de la marche à suivre, du plan à adopter.

Je regarde les ruines, et soudain l'idée que ce soit ma dernière vision m'ait insupportable. Mais si je sors... si je sors, Cuty reste. Enfermée à jamais dans cette arène, sans jamais trouver le repos.

Dans un sens, cela signifie que je ne quitterai jamais l'arène.

J'aime Pixie, comme une soeur, mais ce n'est rien comparé à ce que j'éprouve pour Cuty. Chaque jour mon amour se fait plus fort.

Je ne peux pas la perdre.

Mais ne serait-ce pas impardonnable de la confronter au monde des vainqueurs ? De la laisser affronter la suite seule ?

Je ne sais pas...

Je la revois, quand je la croisais dans les rues du district, si rayonnante, débordante d'énergie et de vie. Innocente. Cette innocence qu'elle ne retrouvera jamais.

Je ne peux pas supporter de penser à sa mort.

Il faut qu'elle vive.

Au détriment de ma vie ?

Au fond de moi, je connais la réponse.


District Deux

Nickolas Morir, 18 ans

Début : A 10h45

Merinda est enceinte.

Enceinte.

La fille que j'aime est... enceinte... de moi.

Ca paraît juste... je ne sais pas. C'est comme si j'avais basculé dans un autre univers. Dans une autre réalité.

J'ai presque envie de rire. Enceinte pendant les Hunger Games. De moi.

Sauf que ce n'est pas drôle.

Je ne sais pas ce que je ressens. Cette petite âme, qu'elle abrite dans son ventre, c'est une partie de moi. Et d'elle. Est-ce que je l'aime ? Je ne sais pas. Je me sens... un peu acculé. C'est à présent maintenant que ce dilemme se pose.

Moi ou Merinda ? Avant je n'arrivais pas à trancher. Maintenant, ça s'est transformé en moi ou Merinda ET le bébé.

Au lieu de sauver une âme, j'ai à présent la possibilité d'en sauver deux.

Et puis, si je meurs, Merinda aura cet enfant pour se souvenir de moi. Alors que moi je n'aurais personne.

Le dilemme est finalement, si vite réglé. Je me sens plus léger tout d'un coup. Je mourrai et l'enfant vivra. Et Merinda aussi.

Elle va s'en douter. Je pense qu'elle connait déjà ma décision.

Et alors ? Il est hors de question qu'elle meure. Tout simplement.

Ce choix a toujours été fait, au fond de moi. Je le sais.

J'aime la vie, là n'est pas la question. Mais j'aime Merinda plus. Beaucoup plus. Tellement plus.

Etrange de voir comme, en un peu plus de deux semaines, des destins se lient.

Irrimédiablement.

C'est toute la magie des Hunger Games, n'est-ce pas ?

Nous n'avons pas bougé de la journée. Il faut du temps pour assimiler. Et puis j'ai voulu que Merinda se repose. Le choc, puis la grossesse. J'ai lu dans ses yeux qu'elle n'apprécie pas que je la protège ainsi, mais elle n'a pas protesté.

Dieu. Je vais être papa.

Enfin, techniquement, je ne le serais jamais puisque je mourrais avant, bien avant, sa naissance. Mais je vais avoir un enfant.

Il y aura donc quelqu'un, sur Terre, qui portera toujours une trace de moi. Ca me réconforte, pour sûr.

Je vaincrais la mort grâce à ce petit ( ou cette petite ). Je vaincrais les Hunger Games, et tout ça. Je battrais le Capitole. Il faut que ma mort soit un message d'espoir pour les générations futures. Qu'un jour, on se souvienne du message d'amour que j'aurais laissé, et qu'on s'en serve pour se rebeller. J'espère que Merinda fera partie de cette rébellion, avec mon fils. Ou ma fille.

A condition que Merinda survive.

Et ça, je vais tout faire pour.


District Quatre

Ambersea Waters, 17 ans

Début : A 13h47

Mon plan est lancé, désormais ma vengeance est sur les rails.

J'exulte. Ces deux imbéciles amoureux du Huit vont enfin trinquer. Par contre, je n'honorerais pas ma promesse. Hors de question de ne pas profiter de cette occasion pour les faire souffrir.

En revanche, je ne romprai pas ma promesse à la gamine. Je la tuerai vite. Elle... je voulais la tuer, la faire souffrir elle aussi, mais il y a tant de désespoir en elle... Pour la première fois, je me dis qu'il est criminel d'envoyer des gamins, si jeunes, aux Hunger Games. Elle ne méritait pas ça. Alors, ce que je peux lui offrir de mieux, c'est une belle mort. Sans douleur.

Je lui donnerai de la morphine, que j'ai dans une trousse à pharmacie. Pas trop, pour ne pas l'engourdir, juste pour qu'elle ne souffre pas. Puis je planterai mon poignard dans son coeur... et... elle mourra.

J'ai froid, tout d'un coup. Je me lève et fais quelques pas.

Est-ce bien, ce que je fais ?

Depuis le début, je... je... Mon Dieu. Je regarde en arrière et... Mon frère. Il doit être en train de regarder. Voudra-t-il toujours de moi après tout ce que j'ai fait ?

Il devra. Parce que au fond, je les tue tous pour le retrouver.

Dois-je nécessairement être cruelle ? On m'a élevée ainsi, on m'a appris à l'être.

Est-ce bien ?

Ai-je le droit de les torturer, ces deux amants du Huit ?

Je me rappelle comment ils m'échappent depuis le début. Et puis je fais taire mes doutes.

Je les tuerai tous les trois.

J'ai si froid. Je frissonne, tout d'un coup. Ce n'est rien, Ambersea. Juste le vent qui s'infiltre dans tes vêtements.

Je me sens si fragile à cet instant. Mes mains sont rougies par le froid et le sang que j'ai versé.

Le sang que j'ai versé. Tant, tant de sang. Des flots. Des rivières, des torrents. Et le tout en souriant.

Je souris, un peu faiblement. Ne devrais-je pas être fière de ce parcours exemplaire ?

J'en suis. Je le suis.

Mes victimes. Je les revois toutes, à me contempler, le visage sans expression, les plaies que je leur ai faite scintillantes.

Il y a Mathis, le garçon du Six, le gamin de 12 ans, le premier. Son visage est grave. Ses yeux vides.

Il y a le garçon du Trois, bien que ça ne soit pas moi qui l'ait achevé. Il est plus pâle que les autres, à moitié pas là, puisque ce n'est pas moi qui l'ait tué.

Il y a le garçon du Neuf, Keen Evay, qui était son allié.

Il y a enfin Tra Wonder, qui m'observe.

Je suis encerclée par ces regards sans pitié. Sans remords.

- Non ! Je... partez !

Je ne suis pas prête à affronter leurs regards. Paralysée par des sentiments que je préférerais ignorer, je me roule en boule sur le sol, en attendant l'heure.

Pour la première fois, je me sens faible et pitoyable. Je pleure silencieusement.

Je tuerai, je les massacrerai, je les ferai souffrir.

Je vengerai sur eux tous ces sentiments qui me font mal.


District Trois

Pixie Hollow, 13 ans

Début : A 15h34

C'est l'heure.

Le plan. Je dois faire ce que j'ai à faire. Sans penser.

Dois-je les trahir ? Je ne veux plus souffrir. Je n'ai pas le choix.

Je ne pense pas aux conséquences, je ne veux plus y penser.

- Eh, j'ai... découvert un truc extraordinaire ! je m'écrie en faisant irruption dans notre campement.

- Quoi ? demande Ronan, l'air à moitié intéressé.

Il caresse les cheveux de Cuty collée contre lui.

- Une planque d'armes ! je mens.

- C'est.. vrai ?

- Oui ! j'assure avec un peu de mon ancienne vivacité, et je me hais.

Dieu que je me hais. J'achète une mort douce contre la vie de mes... amis.

Je ne peux pas faire ça.

Je suis tombée au niveau de Jarek. Je ne peux pas faire ça.

- Conduis-nous là-bas.

- Je... non, c'était... non... une blague.

Ils me regardent, interloqués, choqués par mon comportement étrange.

Je ne leur laisse pas le temps de se ressaisir et je m'en vais. Seule. A l'endroit prévu.

Comment ai-je pu penser les trahir ?

J'aurais fait pire que Jarek.

Bien pire.

Elle m'attend là, seule, en embuscade. L'air pâle. Elle semble avoir pleuré.

- Où sont-ils ? elle siffle quand elle se rend compte que ce n'est pas le plan.

- Je... je ne peux pas. Vas-y, torture moi. Tue moi lentement. Je ne peux pas.

- QUOI ?

- Tue moi lentement si ça te fait plaisir.

Elle se dirige vers moi.

- Tu.. ?

- Je ne les trahirai pas, fille du Quatre, j'annonce avec plus de bravoure que je n'ai.

Je veux mourir. Maintenant. Allez, plus que quelques heures.

- Alors, prends ça.

Elle me donne un comprimé. Je la regarde, surprise à mon tour. Ses yeux sont indéchiffrables.

- C'est de la morphine. Comme ça, tu auras l'impression de dormir. Allez, allonge-toi.

- Mais...

- Je... je te laverai... avant de te laisser. Aux hovercrafts. Je ferai moi-même en sorte que... pour ta famille... tu sois présentable, quoi. Je... je te coifferai. Je te ferai une natte. Et puis... je te mettrai... Une robe faite avec ce que j'ai en surplus.

- Je...

- Vas-y. Dépêche-toi.

Je n'hésite plus. J'avale le comprimé, sans chercher à comprendre. Le monde est devenu absurbe, et alors ?

Tout devient flou, peu à peu. Je sombre dans des limbes.

Elle plante son couteau en plein dans mon coeur.

Pas de douleur. Ma dernière vision, c'est elle. En train de pleurer silencieusement.

Sur moi. Ma dépouille.

Je ne suis pas encore morte, et elle le sait. Alors, les yeux dégoulinants de larmes, elle commence à chanter très bas une chanson du Quatre.

Sa voix est si belle. Qui l'aurait cru.