Chapitre XIII : Boulot, Dodo, Boulot, Fantasme…

Matsumoto Rangiku leva la tête de la paperasse pour observer celui pour qui elle serait capable de tout. Même de donner sa vie. Il était certes, très jeune mais il avait tout ce qu'un bon supérieur se devait d'avoir : force, courage, détermination, loyauté…

Elle ne s'était pas attendue à autant apprécier ce petit bout d'homme lorsqu'elle l'avait rencontré pour la première fois quelques années auparavant. Il avait pourtant su, en très peu de temps, gagner la confiance de ses ainés.

Cependant, il avait changé. Cette histoire avec l'humaine du monde réel le tourmentait violemment. Il n'arrivait pas à se concentrer sur son travail et tournait en rond dans son bureau et dans ses appartements de la dixième division comme un animal en cage.

Que savait-il de toute cette histoire ? Avait-il vraiment trahi le Seireitei par amour ou cette jeune fille avait profité de son pouvoir pour le manipuler ?

Matsumoto soupira. Elle se rappela du jour où elle avait rencontré Kurosaki Karin pour la première fois depuis son arrestation. Elle s'était portée volontaire pour faire partie des premiers cobayes de cette étrange expérience. Elle se souvînt alors du visage à la fois sévère et divin de celle-ci, de ses traits délicats et tourmentés, de ses yeux vides et tout à la fois emplis d'espoir.

Elle était vraiment étrange et belle. Une beauté qui correspondait tout à fait à son Capitaine. Une beauté froide.

Bien entendu, Matsumoto ne se rappelait pas d'elle mais pourtant, cette jeune fille avait porté un sourire bienveillant tout le long de son travail en la regardant, comme si elle savait qui elle était. Et avant de la quitter, Kurosaki Karin lui avait demandé des nouvelles de son Capitaine, chose à laquelle elle n'avait pu répondre à cause l'interdiction qu'il leur avait été donné de s'adresser à elle. Peut-être l'avait-elle déjà rencontré ? Peut-être avait-elle été complice de cet amour, si amour il y avait.

Au début, la vice-capitaine ne croyait pas au retour de ses pouvoirs. Elle pensait que c'était une supercherie pour gagner du temps mais petit à petit, elle ressentait la présence de son zanpakuto. Une présence encore lointaine mais qui se ranimait chaque semaine un peu plus. Puis elle avait des flashs. Des flashs de son passé lié au monde réel. Des flashs qu'elle avait encore du mal à analyser et à reconstituer ensemble. Tout était encore trop flou pour en conclure quoi que ce soit.

Mais ce qui l'angoissait plus que tout autre chose, c'était cette impression qu'elle avait. Comme si elle se rappelait avoir vu son Capitaine s'absenter souvent durant ses jours de repos. La sensation étrange que son supérieur avait, en effet trouvé quelque chose de précieux par le passé. Un sentiment très fort qui le rendait heureux.

Etait-il tombé amoureux ? Ce jeune homme au visage de glace qu'aucun sentiment ne pouvait effleurer au premier abord ? Peut-être que Hinamori-san en savait plus ? Elle se fit alors la réflexion de lui en parler afin de mieux protéger Hitsugaya Tôshirô si jamais il avait enfreint les règles avec cette petite humaine.

_Matsumoto, dit le concerné en la regardant. Tu peux prendre ta soirée si tu veux.

Elle sursauta.

_Non, Capitaine ! Cria-t-elle. J'ai encore du boulot. Pleins de paperasse, vous savez…

Le Capitaine soupira. Ce n'était pas dans les habitudes de sa subordonnée de travailler avec autant d'assiduité et il savait très bien que cela traduisait une inquiétude de sa part. Elle le surveillait tous les jours avec anxiété, comme s'il pouvait s'envoler à tout moment. Cette impression d'être le point de mire de tout le Seireitei l'oppressait beaucoup.

_Matsumoto, reprit-il calmement. Rentres chez toi. Je vais dormir un peu. Tu n'as qu'à prévenir les hommes de garde pour qu'ils se postent aux points stratégiques si tu as tellement peur de me voir m'échapper.

La vice-capitaine eût un soubresaut d'étonnement.

_Capitaine ! Cria-t-elle. Jamais je ne pourrais vous croire capable d'une telle chose !

Tôshirô la regarda dans les yeux et il regretta instantanément d'avoir prononcé ces mots. Il savait combien Rangiku était loyale et proche de lui. La traiter ainsi était déplacé.

_Excuse-moi, dit-il, sincère. Je suis fatigué. Je vais me coucher.

Sur ce, le Capitaine ouvrit la porte qui donnait directement dans un minuscule salon. Cet appartement, rattaché à son bureau ne servait normalement qu'en cas de guerre ou d'urgences. Cependant, il y était confiné depuis quelques mois déjà, toujours sans souvenirs et toujours sans nouvelles de la jeune fille. Tous avaient pour consignes de ne pas lui adresser la parole afin d'éviter les débordements.

De ce fait, il n'entendait que des rumeurs à son sujet. L'état dans lequel elle se trouvait. La beauté de son travail et sa dextérité à accomplir des œuvres si parfaites. Personne ici, même les meilleurs peintres du Rukongai n'étaient capable de dessiner si vite et avec autant de précision que cette Kurosaki.

Si les choses allaient si rapidement, son tour viendrait bientôt de poser pour elle. De revoir son visage qu'il avait si furtivement aperçu en sortant de sa cellule. De contempler ses yeux d'ébène qui avaient balayé son visage, pleins de larmes, une douloureuse expression marquée sur ses traits. D'entendre à nouveau cette voix qui le faisait frissonner…

Tôshirô se gifla mentalement. Comment pouvait-il songer de la sorte ! Quand allait se finir cet enchantement qui le tenait prisonnier de cette jeune femme ? Il rêvait chaque nuit qu'il caressait son corps, ses mains glissant le long de son dos, de ses reins, agrippant ses cuisses, sa langue et ses lèvres goutant chaque millimètre de sa peau diaphane. Il rêvait qu'il la tenait fermement dans ses bras, fou de désir et qu'il lui faisait l'amour passionnément, avec une telle animosité qu'à son réveil, il sentait ses muscles contractés comme après un effort physique.

Elle le hantait. Elle, et tout ce qu'elle avait pu lui raconter.

Alors, il s'assit sur son lit d'appoint, et plaça sa tête entre ses mains, l'esprit vagabondant de nouveau sur les courbes de celle que son propre corps semblait connaître par cœur…

Yamamoto Sotaïcho fut en fait le premier à rendre visite à Karin dans son nouveau lieu de travail. Il ne voulait pas que ses hommes prennent le risque de poser pour elle avant que lui-même en ai fait l'expérience.

Alors la jeune fille avait dessiné son profil dans le plus grand silence, impressionnée par l'aura que dégagé ce vieil homme. Il la fixait, sans bouger d'un iota, avec une pointe de curiosité dans le regard. Sans doute se demandait-il qui était-elle et quelle importance elle avait dans toute cette histoire. Mais il ne dit rien. Pas un mot.

Karin en fut très contente, car elle angoissait à l'idée qu'on lui fasse reproches sur reproches à longueur de temps mais ce fut l'inverse qui se passa. Les hommes et les femmes passaient, les uns derrière les autres sans prononcer un seul mot. Ils venaient seuls ou à plusieurs, s'asseyaient sur un tabouret et attendaient qu'elle ait finis leur portrait au crayon. Puis ils partaient, remplacés par de nouveaux shinigamis.

Ainsi les heures, les jours et les mois passaient. Elle dessinait, peignait, pendant des heures sans repos dans cette grande salle blanche sans âme qui sentait la peinture fraîche et la lasure. Elle se levait en même temps que le soleil, mangeait quand on lui apportait quelque chose et se couchait avec l'apparition des premiers rayons de lune. Personne ne lui adressait la parole et jamais elle ne sortait à l'extérieur pour prendre l'air.

De ce fait, elle commençait à se sentir vraiment seule. Aucune nouvelle de son frère, de son père ou de Tôshirô. Et le plus difficile pour elle était de ne pas pouvoir dormir tranquillement la nuit car à chaque fois qu'elle apercevait un shinigamis, elle rêvait de son allié d'acier le soir même. C'était comme faire un nouveau cauchemar chaque fois qu'elle fermait les yeux et du coup, son cerveau refusait de se laisser aller.

Karin était si épuisée que cela se ressentait sur sa façon de travailler. Son rythme de travail était plus lent, ses traits moins affirmés, ses couleurs plus fades. Elle maigrissait à vue d'œil et de petites cernes blanches se logeaient sous ses yeux rougit.

Et tandis qu'elle se faisait cette réflexion en regardant sa énième peinture, le jeune homme qui s'occupait de lui apporter ses repas et des vêtements propres, entra avec un grand sourire.

_Bonjour Kurosaki-san ! Dit-il en s'avançant vers elle à grand pas.

La jeune fille fut si surprise de l'entendre s'adresser à elle, qu'elle laissa tomber son pinceau sur le sol.

_Merde, murmura-t-elle en le ramassant.

_Oh, pardon ! Cria-t-il, confus. Je ne voulais pas vous effrayer !

_Pas grave, dit-elle épuisée. Que se passe-t-il ? Y a un souci ?

Le garçon fut d'abord étonné par sa question puis il l'invita à s'assoir.

_Pas du tout ! Reprit-il. En fait, je vous vois tous les jours travailler d'arrache-pied pour finir toutes ses œuvres et je vous vois, vous aussi décliner de jour en jour. Vous avez l'air tellement épuisée que je ne sais même pas comment vous faites pour tenir. Surtout avec une main dans cet état.

Karin baissa sa tête vers la main en question. Couverte de bandage, sa peau la brûlait et gonflait dès qu'elle prenait son pinceau.

_Personne ne vient aujourd'hui ? Demanda-t-elle.

_Euh… non, dit-il, inquiet. Aujourd'hui vous devez peindre les zanpakuto avec les personnes que vous avez vues hier.

En effet, c'est ce qui devait se passer. Un jour, elle dessiner le portrait de ces hommes et de ces femmes, et chaque lendemain, elle rajoutait sur la toile la créature dont elle avait rêvé pendant son sommeil.

_Désolée. Je suis un peu… un peu fatiguée.

_Je sais, répondit-il en lui faisant un grand sourire. C'est pour ça que je me suis permis de parler de votre état au Commandant-Capitaine. Il m'a donné l'autorisation de m'adresser à vous pour vous annoncer une bonne nouvelle !

Karin eût un regard si surpris que le jeune shinigami éclata de rire. Elle ne s'attendait pas à ça de la part d'un garçon à qui elle n'avait jamais adressé la parole et qui avait l'air si timide et renfermé.

_Je lui ai dit que vous n'aviez pas eu de répit depuis votre arrivée ici et que vous aviez plus de mal à accomplir ce qu'on vous demande de faire. Alors, quelqu'un va venir vous voir aujourd'hui ! Et peut-être qu'avec un peu de chance, vous pourrez prendre un peu l'air !

_Je… merci euh…

_Hisagi Shuhei.

_Alors merci, Hisagi-san, reprit Karin en laissant aller son corps sur la chaise où elle s'était assise. Sentez-vous une amélioration ? Est-ce que ça marche ?

_Vous parlez de mon pouvoir et de mes souvenirs ?

Le jeune homme la gratifia d'un regard timide et amical. Puis, sa tête s'inclina comme s'il songeait au passé.

_Je crois bien que oui, dit-il. Je ne peux pas encore parler avec Kazeshini mais je sens qu'il est là, auprès de moi. J'ai des sensations, des flashs, des rêves. C'est très désagréable. Vous savez, nous avons tous vécu des choses difficiles liés au monde réel. Et retrouver un sens à tout ça, est à la fois un soulagement et un fardeau. Nous sommes tous un peu perdu.

_Ah, fit-elle ne sachant quoi répondre. Et est-ce que… avez-vous… je veux dire, le Capitaine Hitsugaya…

_Il va bien. Il est toujours confiné dans ses appartements.

Intérieurement, Karin se sentit soulager. Il allait bien. Voilà ce qu'elle avait besoin d'entendre. Sans nouvelles de lui, sans possibilité de le voir ou de le toucher, ces derniers temps avaient été un véritable calvaire pour elle. Elle savait bien qu'elle devait à tout prix s'habituer à son absence car à présent, elle ne le verrait plus jamais.

Cette seule pensée l'anéantis complétement. Elle sentit un grand vide l'habiter et le désespoir la bouffer plus encore à cet instant. Jamais. Jamais plus elle ne pourrait le contempler, lui parler, le toucher.

Hisagi la regarda avec inquiétude. Il avait l'habitude de la voir malheureuse et renfermée sur elle-même mais ce sentiment de profonde tristesse qu'elle dégageait le troubla. Elle paraissait si gentille et perdue qu'il avait du mal à lui en vouloir pour tout ce qui se passait. Avait-elle fait exprès ? Il ne le croyait pas. Elle avait l'air d'une personne plutôt agréable et respectueuse. Froide et asociale mais polie et réservée. Il ne regretta pas alors d'avoir parlé en sa faveur auprès des capitaines.

_Vous savez, dit-il en souriant, vous devriez en profiter pour dormir un peu. Vous n'aurez qu'à dessiner les zanpakuto demain. Pour une fois que vous avez un peu de repos !

_Merci, répondit simplement Karin en revenant à la réalité. Je vais essayer. Merci Hisagi-san pour ce que vous avez fait pour moi. Mais si je ne peints pas ces… créatures aujourd'hui, je ne pourrais pas trouver le sommeil.

_Bien, enchaîna-t-il en se levant. Je vous laisse alors. Un Capitaine passera sûrement vous voir dans la journée. Bon courage.

Sur ce, il sortit et prit soin de bien fermer la porte à clef derrière lui.

Karin, quant à elle, attrapa un pinceau et se mit à peindre avec le seul souvenir de ses cauchemars de la veille, les monstres qui avaient habité ses nuits. Ils ne lui laissaient aucun répit. Ils lui faisaient reproches sur reproches, se disputaient entre eux, et finissaient par disparaître à son réveil.

Du moins, elle pensait qu'il s'agissait de reproches car elle ne les entendait pas bien. Elle voyait leur silhouette mais les sons qui sortaient de leur bouche ressemblaient à un grommelot sans le moindre sens.

Alors, il fallait à tout prix qu'elle s'en débarrasse de suite afin de se reposer un peu.

Cependant, tandis qu'elle réunissait tous ses efforts pour se souvenir des traits de ses assaillants nocturnes, ses yeux se fermèrent doucement pour la laisser sombrer dans les bras de Morphée…

Son corps nu, était pressé contre le sien avec une force qu'elle aimait plus que de raison. Ses lèvres parcouraient le moindre centimètre de sa peau avec une minutie qui la fit frissonner comme si elle était atteinte d'une fièvre maline.

Dieu qu'il était beau, ses cheveux d'un blanc de neige chatouillant son visage avec légèreté. Et ses yeux d'un bleu intense la brûlaient comme un fer rouge qu'on aurait enfoncé dans sa chair. Elle gémit. Encore. Encore. Ses mains caressant, ses ongles griffant, sa langue léchant tout ce qu'il laissait sans défense.

Il n'y avait qu'eux. Eux deux dans ce futon. Seulement eux… non. Etaient-ils seuls ? Non.

Soudain, le futon disparut. Le corps de son amant aussi. Elle était là, assise dans le noir, la tête enfouis dans ses genoux, la tête emplis de voix qu'elle ne comprenait pas. Allait-elle cesser de les entendre un jour ?

« C'était quoi ce rêve ? »

« … »

« C'était pas ton Capitaine à l'instant ? »

« … »

« Arrête de dire « ton Capitaine »

« Oula. Ça l'fait pas. J'comprends mieux pourquoi elle veut toujours pas nous peindre. T'imagine si l'un d'entre nous le dévoile ? »

« J'imagines assez. »

« Hyorinmaru, que vas-tu faire pour ça ? »

« Que veux-tu que je fasse. Elle ne nous entend pas. Elle est complètement impuissante face à la situation et nous ne pouvons pas les aider tant qu'elle ne nous aura pas rattachés à eux. Elle veut tellement protéger Hitsugaya qu'elle fait traîner notre portrait pour qu'il ne retrouve pas ses souvenirs. »

« Et merde ! J'me fais chier ici avec vous ! Quand j'aurais quitté sa tête à cette gamine, je me la fais. Et je me tape l'autre saloperie qui nous a foutu dans tout ce putain de merdier ! »

« Et comment vas-tu faire alors que tu t'es mis en tête de ne jamais partager ton véritable pouvoir avec ton Capitaine ? »

« Zabimaru… Arrête de dire « ton Capitaine ». Ce n'est pas ton Capitaine.

« C'est pareil. »

« Bon, il y a du positif là-dedans. »

« … »

« C'est-à-dire ? »

« Elle ne nous a pas attaqué. Il ne s'est rien passé. Alors je suppose qu'elle ne comptait pas aller plus loin dans ce bordel. »

« Pourquoi aurait-elle fait tout ça si c'est pas pour profiter de notre faiblesse ? »

« Une vengeance ? »

« Peut-être… »

Karin sursauta. La sueur perlait sur son front. Les voix dans sa tête étaient devenues si habituelles et ses réveilles, si brutaux qu'elle ne s'en formalisait même plus. Par contre, elle angoissait à l'idée que ces personnages qui habitaient ses pensées depuis son tableau originel, n'en sachent trop pour se permettre de les rendre à leur maître. Pouvaient-ils vivre ses rêves ?

A cette pensée, elle rougit. Elle s'endormait souvent durant quelques minutes, tant son corps était épuisé, mais elle ne rêvait pas de son amant. Elle ne rêvait que des créatures.

Alors elle s'en voulait d'avoir laissé son esprit vagabonder vers les caresses de Tôshirô.

Tout-à-coup, on frappa à la porte, ramenant Karin vers sa triste réalité. La jeune fille se redressa, une boule dans la gorge et entendit le son d'une clef qui déverrouille un cadenas.

La porte s'ouvrit doucement.

Un homme entra.

Il était grand.

Il était très beau.

Il avait l'air d'un sage.

Sur ses épaules, il portait l'uniforme du Capitaine.

_Bonjour Kurosaki-san, dit-il en souriant. Je m'appelle…