Chapitre XV : Comme Un Goût D'Amertume…
Entourée de ses toiles, une jeune fille aux cheveux noirs sentit que quelque chose s'était brisée en elle. Cette sensation lui tordait le cœur et elle se mit à tousser si fort qu'un goût de fer imprégna l'intérieur de sa bouche...
_Je suis désolé. Nous n'avons pas pu sauver son corps.
L'assemblée de Capitaines se retourna d'un seul homme vers Yamamoto.
_Que s'est-il passé ? Demanda ce-dernier avec colère.
_Je pense qu'il s'agit d'un incendie criminel. Je surveillais l'habitat lorsque j'ai aperçus la silhouette de quelqu'un. Je me suis lancé à sa poursuite. En vain. Je l'ai perdu de vu. Et lorsque je suis revenu, le hangar brûlait. Impossible de pénétrer à l'intérieur.
_Capitaine Kuchiki, ordonna le Commandant-Capitaine, rendez-vous immédiatement sur les lieux pour enquêter avec votre lieutenant. Qu'aucun indice ne vous échappe. Le moindre détail est important dans cette affaire.
Sur ce, Byakuya Kuchiki disparut, entraînant son vice-capitaine à sa suite.
_Qu'en concluez-vous ? Demanda le Capitaine Soi Fon au très vieil homme.
_J'en conclue, reprit-il fermement, que Kurosaki-san ne nous a pas dit toute la vérité et que quelqu'un en a après elle.
_Nous a-t-elle seulement dit quelque chose de vrai, rajouta Renji Abarai.
_Je ne sais pas. Une chose est certaine, je vais aller faire un petit tour par la salle où elle travaille. J'irai seul. Que personne ne nous dérange.
Et tandis que le Commandant-Capitaine s'apprêtait à traverser les grandes portes, le Capitaine Unohana s'avança vers lui.
_Et pour son âme, Sotaïcho ? Dit-elle calmement. Que va-t-on faire ?
_Ça dépendra d'elle. Elle peut très bien supporter la disparition prématurée de son corps. Autrement, il vous faudra la soigner très rapidement.
Puis il disparut et le silence se réinstalla. Tous semblaient plongés dans une profonde réflexion.
Alors Matsumoto posa les yeux sur son Capitaine. Il avait l'air soucieux mais il essayait de ne rien laisser paraître. Cependant, celle-ci le connaissait mieux que quiconque. Elle savait qu'il s'efforçait de ne pas trop se faire remarquer pourtant, une question avait l'air de lui brûler les lèvres.
_Unohana Taïcho ? Se risqua-t-elle, pour tenter de soulager son supérieur.
_Oui ?
_Que risque Kurosaki Karin sans son corps ?
_Et bien, normalement, une âme qui perd son enveloppe charnelle apparaît simplement au Rukongai, comme vous le savez. Cependant, le corps de cette jeune fille a été détruit alors que celle-ci ne l'habitait pas.
_Et c'est grave ? Demanda Kuchiki Rukia avec une pointe d'inquiétude dans la voix qu'elle-même ne s'expliquait pas.
_Ça peut l'être. L'âme a été séparée de son lien terrestre depuis très longtemps et elle n'a pas quitté son corps naturellement. Donc briser ce lien peut très bien la détruire à petit feu. Mais c'est très rare. La plupart du temps, l'âme rejoint le Rukongai normalement.
_Sinon ?
_Sinon, elle risque de disparaître totalement...
Karin apporta sa main meurtris à ses lèvres. Ses doigts glissèrent à l'entrée de sa bouche et elle en sortit un petit liquide rougeâtre si clair qu'elle ne pensa pas d'abord à du sang. C'était la troisième fois depuis cette nuit que cette toux la faisait souffrir, mais la première fois qu'elle était accompagnée de sang…
_Kurosaki-san, dit le Capitaine Ukitake en se rapprochant d'elle. Vous allez bien ?
La jeune fille essuya alors discrètement ses doigts sur son vieux pantalon maculé de peinture et se retourna vers le Capitaine avec un regard déterminé.
_J'ai sûrement prit un coup de froid, dit-elle en s'efforçant de sourire. Merci de m'avoir raccompagné ici et encore désolée pour ce qui vient de se passer...
_Vous l'aimez ? Demanda l'homme aux cheveux blancs.
Le regard de Karin changea. Il était hésitant, perturbé, troublé même. Que devait-elle répondre ? Oui ? Non ? Si elle était honnête, prenait-elle le risque de mettre Tôshirô en danger alors que son but était de faire oublier cette histoire à tout le monde ?
_Excusez ma question, ajouta-t-il confus. Vous n'avez pas à y répondre. C'était déplacé.
_Ce... ce n'est rien, répondit-elle, contente de ne pas à avoir à lui mentir. Je crois que je vais me remettre au travail.
_Vous êtes sûr que ça va aller ?
_Oui, acquiesça-t-elle. Je voudrai rentrer chez moi rapidement, alors je vais me dépêcher d'achever toutes ses toiles.
La Capitaine Ukitake la salua et sortit de la salle. Mais alors qu'il s'apprêtait à retourner à sa division, son maître l'arrêta.
_Yamamoto-sama ! Dit-il surpris. Que faites-vous là ?
_Je dois parler avec elle. Comment la sortit c'est elle passée ?
_Très mal. Vous auriez dû me dire que Hitsugaya Tôshirô se rendrait également à la réunion ! J'ai bien cru qu'elle allait s'effondrer.
_Je vois. Autre chose ?
_Elle s'est mis à tousser tout à l'heure. Elle dit que c'est juste un coup de froid mais la crise était violente. Je vais demander à Hisagi-san de surveiller ça.
_C'est une bonne chose au vu des circonstances.
_Quelles circonstances ?
_Je n'ai pas le temps de vous expliquer. Kyoraku-san vous racontera tout en détail.
_Bien, dit Ukitake en le saluant. Je vais le rejoindre de ce pas.
Et alors que ce-dernier partait en direction de la huitième Division, le Commandant-Capitaine pénétra pour la deuxième fois dans les quartiers de sa captive.
Comme la première fois qu'il l'avait vu, la jeune fille se tenait assise devant une minuscule toile sur laquelle elle peignait, trop concentrée pour se rendre compte de la présence d'une nouvelle personne.
Ses longs cheveux noirs étaient attachés en une haute queue de cheval pour ne pas gêner ses mains agiles, ses yeux brillaient d'une intense intelligence et elle mordait sa lèvre inférieure comme un réflexe qu'elle ne contrôlait pas.
Le vieil homme se laissa alors porter par sa beauté froide. Cette enfant lui rappelait une personne qu'il ne pourrait jamais oublier...
_Bonjour Kurosaki-san, dit-il simplement.
Karin sursauta. Lorsqu'elle leva les yeux, elle fut étonnée de se retrouver face à ce vieillard qui en imposait tant, rien que par sa simple présence. Si le Commandant lui-même s'était déplacé jusqu'à elle, c'est que la situation devait être grave.
Alors la jeune fille posa son pinceau, se leva doucement et se penchant vers lui.
Yamamoto fut une fois encore éblouis par la délicatesse qu'elle amenait à ce simple geste.
_Que puis-je pour vous ? Demanda-t-elle en se redressant.
_Il s'est produit quelque chose de grave dans le monde Réel.
Karin retint son souffle. Etait-il arrivé un malheur à sa famille ? Et pourquoi ce vieil homme mettait-il autant de temps pour continuer son récit !
_Votre hangar a été incendié.
Une exclamation de surprise sortit de la bouche de la jeune fille sans qu'elle puisse la contenir. Son hangar ? Il ne plaisantait pas ? Son hangar dans lequel reposait une vingtaine de ses toiles ? Dont la toile qu'elle avait peinte de son amant… Et ses affaires, ses photos, ses souvenirs… tout le travail qu'elle y avait accomplis…
_Il ne reste rien ? Dit-elle, la voix tremblante.
_Il semblerait que non. Mais la situation est plus compliquée Kurosaki-san.
_Que voulez-vous dire ?
Le Commandant-Capitaine eût l'air tout-à-coup moins imposant. Il y avait une lueur de désolation dans son regard. La panique commença alors à dévorer ses entrailles. Il attendait vraiment trop longtemps pour s'expliquer !
_Votre corps reposait là-bas et il n'a pu être sauvé. J'en suis navré. Nous avons fait l'erreur de le laisser sur terre.
Karin ne dit plus rien. Elle sentait que si elle ouvrait trop vite ses lèvres, la nausée aurait raison d'elle et elle se refusait de se laisser aller. Etait-ce pour ça que sa bouche avait le goût du sang et que chaque respiration qu'elle prenait était comme avaler des torrents de lave en fusion ?
_Vous… vous voulez dire que je suis morte, c'est ça ?
Sa voix tremblait de plus en plus. Ses jambes ne faisaient pas exception. Et ses mains. Et sa tête inclinée vers le sol. Tout son être frissonnait d'horreur.
_Je ne reverrai pas ma famille…
_Non.
_Je suis bloquée ici pour l'éternité ?
_C'est ce que j'espère.
_Comment ça ? Demanda Karin avec angoisse.
Alors le Commandant-Capitaine expliqua le danger auquel la jeune fille était confrontée. Ainsi, elle pouvait à tout moment disparaître, mourir, tomber dans l'abysse. Tout ça à cause d'un feu qui avait ravagé son hangar.
_Si vous sentez que quelque chose ne va pas, rajouta très sérieusement Yamamoto Sotaïcho, que vous sentez des douleurs inhabituelles vous submerger, de la fièvre, ou quoi que ce soit qui ressemblerait à une maladie, vous devez à tout prix le signaler à Hisagi-san. Unohana Taïcho viendra vous examiner.
_Si la maladie me gagnait, je serai perdue ?
_Non. Pas si vous êtes soignée.
La jeune fille s'assit sur son tabouret. Elle repensa à sa sœur, si fragile, si douce, qu'elle ne reverrait pas. Elle imagina son frère exploser de colère en apprenant la nouvelle car il n'avait pas été là pour la protéger. Elle vit son père accrocher un poster d'elle à côté de celui de sa défunte mère ! Quelle horr… son père… «Mais oui ! Pensa-t-elle. Peut-être que… »
_Sotaïcho-dono ! Cria Kurosaki Karin. Mon père était un shinigami. Cela fait des années qu'il vit sur terre dans un gigaï !
_N'y songez pas, répondit ce-dernier. D'après ce que vous m'avez dit, votre père peut aisément vivre éloigné du Seireitei. Mais je doute que cela soit sans douleur et sans aide. Si ce que vous me dites est vrai, Kurosaki Taïcho travaillait dans la division zéro, pour le compte du Roi lui-même. Du moins, c'est ce que disent les archives. Son niveau dépasse de très loin la plupart des shinigamis. Sans cette force, il ne tiendrait pas plus de trois années sans retourner au Rukongai. De plus, agir comme cela, c'est agir contre nos lois. C'est une trahison.
La jeune fille soupira. Alors c'était tout. Elle se retrouvait définitivement prisonnière du Seireitei.
_Êtes-vous certaine de ne rien à avoir à me dire d'autre Kurosaki-san ?
_Comme quoi ? Répondit-elle, au bord de la syncope.
_Comme le fait qu'une personne ait détruit volontairement votre corps, par exemple.
Elle leva les épaules. Personne dans son entourage ne lui avait ouvertement fait des reproches. Elle ne se souvint d'aucune animosité de la part de ses proches.
Le vieil homme s'assit en face d'elle et lorsque Karin le regarda, il avait l'air plus âgé encore. Tout le poids de sa très longue vie se traduisait dans la courbure de ses épaules et pour couronner le tout, un visage triste vînt se planter face au sien.
_J'ai eût des enfants, dit-il calmement. Le saviez-vous ?
_Non, répondit-elle sincère.
_Deux fils qui travaillent à la Chambre des 46, dont je suis très fière, et une fille. Une fille que j'adorais. Nous étions extrêmement proches. Malheureusement, elle est morte au combat il y a maintenant plus d'un millénaire…
La jeune fille retint son souffle. Etait-ce parce que le vieil homme avait utilisé le mot « millénaire » ou parce que ce maître dévoilait des choses personnelles à elle, qui n'était pourtant qu'une étrangère.
_Ma fille m'a laissé une enfant, Amaya. Ma femme et moi avons aimé cette dernière de tout notre cœur durant plus d'un demi-siècle.
_Et que s'est-il passé ? Demanda Karin, curieuse de savoir le fin mot de l'histoire et son but.
_Elle est tombée amoureuse pendant l'une de ses missions sur terre, dit-il avec une pointe de colère dans la voix. Amoureuse d'un humain. Un peintre. Comme vous. Alors je lui ai interdit de le fréquenter, car c'est l'exil ou la mort qui attendent les infidèles.
_Elle a refusé ? Rajouta-t-elle en pensant à Tôshirô.
_Non. Elle l'a quitté. Cependant, le jeune homme a été tué pendant une invasion de Hollows. Et depuis ce jour-là, Amaya ne nous a jamais pardonné. Nous nous sommes disputés et elle a disparu, jurant qu'un jour, elle se vengerait.
_C'est très triste, chuchota Karin.
_Et vous savez qu'elle était le pouvoir de ma petite fille ?
Karin fit non de la tête.
_Moi non plus. Vous ne trouvez pas cela étrange ? Nous oublions tous nos souvenirs liés au monde Réel et je ne me souviens pas du pouvoir du zanpakuto d'Amaya… étrange, vous ne trouvez pas ? Une coïncidence ?
_Vous pensez que c'est elle qui est derrière tout ça ?
_A vous de me le dire.
Le cerveau de la jeune fille marchait à cent à l'heure. Si elle avouait maintenant que ce n'était pas elle le protagoniste de ce merdier, elle mettait la vie de Tôshirô en danger. Il lui fallait encore un peu de temps.
_Je ne connais pas de femme s'appelant Amaya. Et je ne pense pas qu'elle soit liée à tout ça sinon les gens ne retrouveraient pas petit à petit leur mémoire si je les peignais. Mes œuvres seraient simplement inefficaces et vous seriez dans la même situation qu'auparavant. Hors, il me semble que ce que j'accomplie fonctionne, non ?
Le Commandant-Capitaine soupira à son tour. Cette petite était une tête brûlée. Une tête remplie d'amour pour son plus jeune et un de ses meilleurs Capitaine. Il était persuadé que le mal se trouvait ailleurs mais cette enfant était prête à tout, même à mourir pour sauver cet homme. Que devait-il faire ?
Puis sur ses pensées, il se leva et rejoignit la porte par où il était entré. Mais avant de sortir, il la regarda une dernière fois. Les yeux de la jeune fille étaient remplis d'assurance. Elle ne cillait pas. Son choix était fait.
_Une dernière chose, Kurosaki-san, dit-il. Si jamais vous sentez que votre santé vous abandonne, n'attendez pas. Il serait bête de perdre une artiste de talent telle que vous… mes hommes ne me le pardonneraient jamais.
Et il sortit, le sourire aux lèvres, laissant Karin, seule avec ses toiles et son désespoir.
C'en fut trop alors pour la jeune fille qui laissa les larmes couler le long de ses joues. Elle délaissa son corps aux fraîcheurs du sol et s'abandonna à la douleur physique et morale qu'elle subissait depuis déjà trop longtemps.
Ainsi, elle allait disparaître. C'est ce qu'il avait dit. Cette maladie qui l'empêchait de faire correctement son travail depuis ce matin, c'était à cause de cette Amaya.
Elle allait mourir. Tant mieux, c'est ce qu'elle voulait puisqu'elle ne pouvait plus rejoindre sa famille et ses amis. Il lui fallait juste gagner encore un peu de temps. D'ici quelques jours, tous les shinigamis encore sans pouvoirs passeraient les uns derrière les autres pour qu'elle achève ce qu'elle avait commencé.
Encore quelques semaines et elle tomberait encore sur lui. Une fois encore sur ce tableau par lequel toute cette histoire avait débutait. Encore quelques semaines et la boucle serait bouclée à tout jamais…
