Chapitre XVI : Le Combat Intérieur
Le soleil tombait sur la ville.
Il y avait par-ci, par-là, de grandes enseignes qui s'éclairaient petit à petit au milieu des gratte-ciels. Passants et commerçants marchaient dans le plus grand anonymat, ne se doutant aucunement que dans une chambre d'hôtel, à quelque mètre à peine du centre-ville de la Capitale, se déroulait le plus important interrogatoire de la famille Kurosaki.
_Pourquoi… pourquoi elle ?
_Elle est si attachante. Je savais qu'ils ne lui feraient aucun mal.
_Je comprends votre souffrance. Mais vous aviez fait votre choix et maintenant, c'est elle qui souffre. Par votre faute.
_C'était stupide. Je sais.
_C'est tout ? Vous savez ?
_Je ne peux rien dire de plus.
_Mais vous avez brûlé son corps ! Elle est morte par votre faute ! Et maintenant, vous me demandez de vous épargner ?
_Oui. Si vous me tuez, vous ne prouverez jamais que je suis la fautive. Ou qu'elle est innocente, si vous préférez.
_Ecoute-là, mon fils. Lâche-là.
_Mais…
_Lâche-là et partons pour le Seireitei sauver Karin. Le Seikamon s'ouvrira dans moins d'une semaine. Espérons simplement que cette femme a raison et qu'il ne lui ont fait aucun mal. Espérons qu'il ne soit pas déjà trop tard…
Trois semaines s'étaient écoulées depuis sa rencontre avec le Commandant-Capitaine Yamamoto et Karin accomplissait son devoir avec acharnement sous le regard inquiet d'Hisagi Shuuhei.
Elle s'amaigrissait de jour en jour et la pâleur de son visage ne cessait d'accroitre. Bien entendu, lorsque ce-dernier lui demandait de se reposer ou de voir le Capitaine de la quatrième division, la jeune fille répondait que ce n'était pas nécessaire et que tout allait pour le mieux. Elle lui demandait ensuite de ne plus l'interrompre dans son travail et de la laisser dans le silence afin qu'elle puisse se concentrer.
Mais il ne se trompait pas. Kurosaki Karin était en train de mourir à petit feu. Ses nuits, déjà mouvementées, se raccourcissaient un peu plus chaque jour et une toux violente l'assaillait dès qu'elle tentait de mettre son corps et son esprit au repos. C'était une épreuve terrible pour elle. A chaque épisode de la maladie, se rajoutait un symptôme. D'abord le sang. La fièvre intermittente. Puis la perte d'appétit. Les contractions subites et foudroyantes de ses muscles, la laissant durant une minuscule seconde dans l'incapacité de bouger. Les migraines à répétitions. La vision troublée par instant. Défaillance du gout et de l'odorat. Et surtout, des hallucinations venaient perturber ses journées.
Bien malgré elle, Karin contrôlait parfaitement toute cette agitation qui s'opérait au plus profond de ses entrailles. Elle savait pourquoi elle ressentait tout ça. Elle savait également faire la différence entre la réalité et ses images qui apparaissaient devant ses yeux, en plein milieu de son travail. Comment y arrivait-elle ? Peut-être était-ce dû au fait qu'elle se savait mourante.
Oui. C'était la décision qu'elle avait pris. Dans l'incapacité de retourner à sa vie d'avant, ou d'en créer une nouvelle avec l'homme qu'elle aimait plus que tout, la jeune fille avait décrété pour elle-même qu'il lui valait mieux disparaître à jamais.
_Tu es pathétique, se dit-elle à haute voix, le regard dans le vide.
_J'espère que vous ne parlez pas de moi !
Karin sursauta, laissant tomber son pinceau sur le sol.
_Décidément, grogna-t-elle à son interlocuteur, vous avez le don de me surprendre toujours au mauvais moment…
_Je suis désolé, ajouta Hisagi Shuuhei. Je vous fais toujours sursauter quand je viens vous voir.
_J'avais remarqué…
Le jeune homme lui sourit timidement comme pour s'excuser. Il posa un plateau sur lequel elle trouva, comme à son habitude une tasse de café et un verre d'eau chaude dans lequel flottaient de petites herbes médicinales.
Hisagi lui apportait ce breuvage tous les jours mais elle versait le contenu du médicament dans l'évier dès que ce dernier avait quitté la salle.
Cependant, il n'avait pas l'air décidé à partir. Il était planté là, dans l'entrée et il la fixait mollement, comme s'il attendait que quelque chose se passe.
_Hisagi-san ? Dit-elle. Un problème ?
_Ah, non ! Enchaîna-t-il en sortant de sa rêverie. Pardon ! Je me disais simplement qu'il ne vous restait que cinq personnes à peindre et après, vous serez libérée…
_Je sais qui sont les quatre dernières mais qui est la cinquième ?
_Elle se nomme Hinamori Momo. C'est la vice-Capitaine de la cinquième division justement.
_Ah.
_Euh…
_Quoi encore, s'énerva Karin, pressée de jeter le verre d'eau chaude.
_Et bien, elle attend derrière la porte.
_Déjà ?
La jeune fille soupira. Il était six heures du matin et elle n'avait même pas eu le temps de boire son café.
_Qu'est-ce que tu attends pour la faire entrer, cria-t-elle, épuisée.
Shuuhei se précipita à la porte, obéissant à Karin comme si elle était son supérieur. Il agissait avec elle de cette façon depuis le jour où il s'était mis à discuter ensemble. Elle était devenue, en quelque sorte, une personne qu'il aimait beaucoup. Elle possédait cette force de caractère et ce courage que l'on ne trouvait que chez très peu d'homme. Puis, même si elle lui criait dessus, il sentait bien qu'au fond d'elle, elle appréciait sa compagnie.
Et c'était vrai. Sans lui, Karin aurait trouvé le temps bien plus long. Il apparaissait plusieurs fois par jour et lui donnait des nouvelles du monde extérieur. Il avait même l'autorisation de l'emmener sur le balcon où elle s'était trouvée, quelques jours plus tôt, une fois par semaine.
_Vous êtes sûr que vous ne voulez pas vous reposer encore quelques minutes ?
_Non, c'est bon. Faites la entrer.
Hisagi ouvrit la porte sur une belle jeune femme brune qu'il connaissait très bien. Hinamori Momo avait, quant à elle, l'air très nerveuse. Elle croisait et décroisait ses doigt dans un geste répétitif, presque compulsif qu'il prit pour de l'angoisse.
_T'inquiète pas, lui dit-il pour la rassurer. Tu as juste à entrer et à t'asseoir sur la chaise en face d'elle. Elle te le dira si ça ne va pas.
La jeune femme acquiesça dans le silence d'un signe de tête et il ferma la porte sur ses deux filles qui partageaient toutes les deux un passé commun avec le Capitaine Hitsugaya.
_Alors ? Demanda une voix derrière le jeune homme.
_Kyoraku Taïcho, le salua-t-il. Alors rien. Elle n'a pas bu le médicament et elle continue de perdre du poids. A ce train-là, elle va vite s'éteindre.
Le Capitaine soupira. Il avait trouvé cette jeune fille si adorable avec ce visage de poupée aux traits de glace et cette imperturbable sévérité qui émanait de tous ses actes.
_Je déteste quand une jolie fille se laisse mourir.
_Taïcho…
_Bon ! Je vais faire mon rapport à Yama-jii. Dis-lui également qu'après avoir achevé le portrait de Hinamori-san, elle aura sa journée de libre pour se reposer. Kuchiki, Abarai, Zaraki et Hitsugaya ne seront pas disponible avant demain matin.
_Entendu Taïcho.
Sur ce, Kyoraku Shunsui partit tranquillement en sifflant, en direction de la première compagnie, laissant Hisagi Shuuhei au désespoir.
_Arrêtez de gigoter, ordonna Karin en jetant un regard autoritaire à Hinamori.
Cette-dernière n'arrivait pas à tenir en place. Un combat intérieur se livrait au fond d'elle. Elle connaissait Tôshirô depuis toujours et jamais elle n'aurait pu penser qu'il puisse trahir sa confiance pour une gamine. Pourtant, elle devait bien le reconnaître, elle possédait toutes les qualités qu'il aurait appréciées chez sa compagne.
Elle était belle, sans être superficielle, bien au contraire. Plutôt d'une beauté naturelle, simple, même candide. Non. En fait, elle était loin d'être candide. Ou elle l'était.
Hinamori s'arrachait les cheveux. Cette fille était tout simplement indéfinissable. A la fois délicate et violente. Une enfant sauvage. Une princesse de conte. Une poupée japonaise.
_C'est long.
_C'est presque finit, soupira Karin.
Elle regrettait le temps où ses modèles n'avaient pas le droit de lui adresser la parole.
D'autant plus, que cette femme dégageait une aura malveillante, presque agressive. Ce n'était pas faute de ne quasiment jamais entendre le son de sa voix.
Le peu de mots qu'elle avait dit sonnaient aux oreilles de Karin comme un glas, annonciateur d'un malheur.
_Voilà, reprit-elle. Je rajouterai les couleurs plus tard. Et si j'arrive à fermer l'œil cette nuit, je devrais pouvoir identifier votre zanpakuto et le rajouter à la toile demain matin.
_Alors faites vite, conclut sèchement Hinamori.
Karin se figea. Cette femme avait vraiment quelque chose de dangereux. Pourtant, toute son apparence semblait frêle et délicate. Une gueule d'ange avec l'énergie d'un démon.
« Elle est vice-capitaine, pensa la jeune fille. Elle doit être forte même si elle n'en a pas l'air. »
Cependant, elle n'était pas prête à se laisser agresser sans réagir.
_Qu'est-ce que vous entendez par là ?
_Je veux retrouver mes souvenirs rapidement afin de prouver à tout le Seireitei que vous êtes une menteuse et que Tôshirô-chan n'a jamais trahis ma confiance !
Tout-à-coup, les choses devinrent plus nettes pour Karin. A la façon de le nommer, elle comprit que son amant avait une véritable importance dans la vie de cette jeune femme.
_Votre confiance, dit-elle. Pas celle du Seireitei, hein ?
_Oui, ma confiance. Tôshirô-chan et moi avons été élevés ensemble ! Je suis son amie, sa confidente. Et s'il avait fait une chose pareille, il me l'aurait forcément dit !
_Pas s'il voulait vous protéger. Je ne savais rien sur vous non plus.
Cette phrase déclencha chez Hinamori une vague de fureur. Elle se leva et agrippa Karin au cou. Cette-dernière n'avait pas eût le temps de la voir arriver.
Une exclamation de surprise sortit de sa bouche mais elle ne se démonta pas pour autant, prête à riposter. Elle attrapa le poignet de son assaillante, en serrant de toutes ses forces ce qui eût pour effet de la faire lâcher prise.
Mais Hinamori ne s'arrêta pas là. Frustrée par la résistance de sa proie, elle empoigna de plus belle les épaules de Karin et la poussa violemment contre le mur de son atelier, renversant çà et là des pots de peinture fraîche sur le sol immaculé.
Quant à la jeune fille, bloquée par la shinigami, elle sentit que la douleur liée à sa maladie revenait. Elle grimaça tant la souffrance était intense. Ses muscles refusèrent d'obéir, sa tête était sur le point d'exploser et une toux brûlante secoua ses bronches.
Surprise par les soubresauts qui agitaient le corps de Karin, Hinamori lâcha de nouveau son emprise sur elle, la laissant choir vers le sol.
_Est-ce vrai ? Demanda l'assaillante, après que la crise se soit calmée. Tôshirô-chan nous a-t-il trahis ?
La jeune fille resta au sol, reprenant du mieux qu'elle le pouvait son souffle toujours saccadé. Elle jeta à l'amie de son amant un regard de défis.
_J'ai déjà dit qu'il n'était pas coupable. Que voulez-vous de plus ?
_Soyez plus convaincante ! Mes supérieurs ne vous croient pas et c'est l'enfermement, au mieux l'exile et peut-être même la mort qui attend Tôshirô-chan !
_Alors protégez le, murmura Karin, des larmes coulant librement le long de ses joues. Si cet homme a une quelconque importance à vos yeux, protégez-le au péril de votre vie, je vous en prie…
_Je n'ai pas besoin que vous me le disiez. Je sais très bien ce que je dois faire.
Sur ces mots, Hinamori traversa la salle d'un pas assuré et posa sa main sur la poignée de la porte.
_Vous allez mourir ? Demanda-t-elle avant de sortir.
_Oui, répondit Karin sans aucune forme de tristesse dans la voix.
_Bien. Comme ça, il cessera d'être torturé.
Puis elle sortit dans le couloir sans un seul regard vers celle qu'elle haïssait au plus haut point.
_La garce ! Cria-t-elle une fois la porte claquée et verrouillée.
_Tu n'as pas pu t'en empêcher, n'est-ce pas ? Dit une voix derrière elle qui la fit sursauter.
_Hisagi-san. Tu m'as fait peur.
_Tu étais vraiment obligé de t'en prendre à elle comme ça ? Tu ne crois pas qu'elle souffre assez comm…
_Tu m'espionnais ?
Le jeune homme acquiesça.
_C'est Hitsugaya Taïcho qui me l'a expressément demandé. Il avait peur que la situation dégénère.
_Mais pourquoi est-ce qu'il se soucie de cette gamine ? Gronda-t-elle.
_Qu'Hitsugaya Taïcho soit coupable ou pas, ne change rien au fait qu'il a un passé commun avec Kurosaki-san. Ce passé lui échappe car il n'en garde aucun souvenir, mais il ressent quand même le besoin de la protéger. Tout comme toi avec Aizen Taïcho…
_Ne prononce pas ce nom.
_De toute façon, c'est à lui de gérer cette histoire. D'ailleurs, ils seront confrontés demain pendant qu'elle achèvera sa première et dernière toile.
_Hors de question ! Hurla Hinamori. Il a déjà assez souffert. Et il paraît que cette garce n'a pas besoin de le voir pour le peindre.
_Qui t'a dit ça ?
_Renji-san. Il paraît qu'elle l'a peint entièrement sans qu'il pause pour elle !
_Ce sont les ordres de Yamamoto Sotaïcho. Il veut les confronter. Il veut entendre ce qui va se dire.
_Il veut le piéger, oui !
_Peut-être. Mais ce sont les ordres.
_Je ne les laisserai pas faire ! Je vais prévenir Tô…
_Il le sait déjà ! Ne le sous-estime pas, Hinamori. Surtout toi, qui le connais mieux que quiconque au Seireitei.
_Alors, il ne le fera pas. C'est du suicide.
_Si tu penses ça, conclut Hisagi, c'est qu'au fond de toi, tu sais qu'il a peut-être commis l'irréparable. Et lui aussi, le pense. Je crois que c'est pour cette raison que Hitsugaya Taïcho veut parler avec elle.
Hinamori lui tourna le dos pour cacher ses larmes naissantes. Tôshirô était comme son frère à ses yeux. Il avait toujours été près d'elle quand elle avait besoin d'un soutient. D'abord, elle entendait partout qu'Aizen-sama les avait trahis et sans se rappeler de tout, elle en avait conscience. Elle souffrait profondément.
Mais pas lui ! Pas ce petit garçon que sa grand-mère avait recueilli quelques années auparavant. Ce sale gosse qui avait mis un point d'honneur à la sortir de toutes les situations difficiles qui avaient maculé son parcours…
_Où vas-tu Hinamori ? Demanda le jeune homme en la regardant partir.
_Je vais travailler. Tu me dis de faire confiance à Tôshirô sur ses choix ? Mais moi je continue à croire qu'il a été abusé et que cette fille l'a manipulé.
_Et si jamais Hitsugaya Taïcho était réellement tombé amoureux d'elle… que feras-tu ?
_Je ne sais pas…
« Tu es stupide. Te laisser mourir n'arrangera pas la situation, tu le sais ça ? »
« … »
« Karin-chan ! »
« Je sais. Mais elle n'a pas tort. Si je meurs, tout sera tellement plus simple… »
« Je ne veux pas que tu meures. »
« Merci, Zabimaru. Merci de m'avoir soutenu pendant tout ce temps. Mais demain, tu disparaitras de mes pensées. Vous tous ici, disparaitrez pour retrouver la liberté. »
« Vous avez bien conscience que ce n'est pas vous qui êtes responsable de tout ça ? »
« Maintenant que je vous entends, je le sais. Mais je ne peux plus faire marche arrière vous comprenez ? Je sais aussi que le Seireitei ne court aucun danger. »
« … »
« Kurosaki-san ? »
« Oui ? »
« Je veillerai sur lui. »
Dans son sommeil, des larmes coulèrent le long des joues de Karin. Elle avait mis des mois avant de pouvoir entendre complètement ces voix qui la hantaient et maintenant, elle devait se séparer d'eux.
« Karin-chan ? … Karin-chan ? »
« Elle n'est plus là. Elle a quitté le sommeil paradoxal. »
« C'est amusant qu'elle vous entende et pas moi. »
« Tu vas disparaitre avec elle et tu trouves ça amusant ? »
« Et bien, en effet, c'est un problème. Mais je suis sûr que je peux la convaincre de ne pas se laisser aller. »
« Habukurage… je ne te comprendrais jamais. »
« Pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour nous remettre dans nos réceptacles d'acier ? »
« Sûrement pour que Tôshirô ne se souvienne pas immédiatement de ses souvenirs et ne fuit pas. »
« C'est une hypothèse. »
« … »
« Alors je vous dit à bientôt ! »
« N'en sois pas si sûr… »
