Chapitre 4 : Les Jeux ne débutent pas dans l'arène
« Qu'est-ce que tu fais ? » s'étonna Cato.
Alors qu'il était installé sur le canapé du séjour dans l'attente des résultats, Clove était venue le rejoindre en tenant une petite assiette de dessert dans la main. Elle comptait se faire plaisir avec une part de fraisier, qu'elle n'avait certainement pas obtenu de leur étage. Le blond avait du mal à croire que sa camarade s'était éclipsée juste par gourmandise, mais c'était manifestement le cas. La jeune fille répondit par un petit sourire suffisant qu'elle adressa d'abord à Cato, ensuite à Enobaria, et enfin à Brutus. Leurs deux mentors avaient choisi de prendre chacun un fauteuil de part et d'autre de leurs Carrières.
« Je célèbre », répondit alors Clove avec orgueil.
Clove se pavanait comme un paon depuis sa sortie de l'examen. Cato lui-même avait conscience d'avoir fait bonne impression, mais la bonne humeur de Clove ne le rassurait pas, car à ce stade, cela pouvait difficilement être du bluff. Il ne tolérerait pas qu'elle puisse faire un meilleur score que lui. Allons donc, c'était impossible de toute façon…
« Tu es bien sûre de toi », rétorqua t-il d'une voix trainante de nonchalance en détournant la tête vers l'écran.
Le sourire suffisant de la brunette s'accentua tandis qu'elle piqua, de la fourchette, la fraise trônant sur le sommet sa part. Elle porta ensuite le fruit à sa bouche et se délecta de sa saveur sucrée. Les fraises étaient le péché mignon de Clove, mais il était rare qu'elle s'attaque carrément à un gâteau... Elle célébrait donc vraiment quelque chose. La Carrière redressa l'épine dorsale lorsque Caesar apparut à l'écran pour annoncer les résultats de tout le monde. Le district 1 s'en sortit avec une mention honorable. Cato se tendit légèrement à l'entente de son nom et relâcha la pression lorsque son 10 fut annoncé. Il était peu probable que Clove ait le même résultat mais ce fut pourtant le cas. Au 10 qui suivit, la jeune fille laissa échapper un petit son de sa gorge qui ressemblait fortement à un miaulement approbateur. Bien sûr qu'elle était heureuse de tenir tête à Cato à l'examen... Un dindon satisfait, songea t-il amèrement. La Carrière piqua un petit morceau de gâteau de la fourchette et le présenta à Cato :
« Tu en veux un peu ? » proposa t-elle avec malice.
« Tss », refusa t-il avec un signe méprisant du menton.
En surpassant son oncle, Cato avait au moins maintenu l'honneur sauf. Il devrait être fier que Clove ait fait de même. Cela prouvait que les jeux de cette année seraient d'un haut niveau. Il avait conscience de cela… mais on lui avait appris à être le meilleur, pas à partager la vedette. Son attention, qui s'était un peu envolée, revint au nom de Thresh, qui obtint la note de 9… la fameuse note qu'il fallait dépasser pour Cato. Le garçon du 12 obtint aussi une note correcte, n'étonnant pas le blondin qui avait déjà été témoin d'une démonstration de sa force. Vint le tour de Katniss Everdeen et… 11.
Le réflexe du blond fut de laisser échapper un « Hm ! » méprisant, tandis que Clove en resta le couvert en l'air. Un grand silence de plomb s'abattit ensuite dans la pièce tandis que la télé avait été éteinte par un Brutus agacé. C'était un grand choc pour les Carrières.
« Je suis tellement consterné… j'en rirais », marmonna finalement Cato, la mine sombre.
« Si je t'entends rire, Cato, je te plante ma fourchette dans la gorge », siffla Clove avec un sérieux glaçant.
Brutus et Enobaria échangèrent un regard irrité et, comme s'ils venaient de s'adresser l'un à l'autre par télépathie, se levèrent silencieusement pour laisser leurs Carrières seuls. Ces deux-là n'étaient pas le genre de mentors qui vous réconforteraient d'un échec.
Il y eut quelques secondes de silence supplémentaires avant que l'assiette de Clove n'aille s'exploser contre le mur, suivit de sa fourchette. Elle se leva tandis que Cato était resté immobile. Normalement, c'était plutôt lui le sang chaud de leur duo. Lui dont les nerfs lâchaient facilement, lui qui avait cette faiblesse. Mais en se faisant battre par une fille du district 12, on venait de toucher la seule corde sensible de Clove. Un échec cuisant non pas face à Cato, le garçon qu'elle estimait le plus ici, mais face à celle qu'elle méprisait outrageusement ! L'orgueilleuse se mit à tourner en rond comme un lion en cage, pestant d'une voix forte :
« Comment a t-elle pu nous surpasser alors qu'elle ne sait rien faire à part reconnaître des plantes ! Elle ne s'est même pas entrainée une seule fois ! »
« Si. »
Le regard de Cato était détourné sur le côté à cet aveu. Oui, la fille du 12 s'était entrainée… c'était lui-même qui le lui avait permis. Voilà le revers de la médaille. Il avait fait l'erreur de la sous-estimer. A sa réponse, Clove tourna un visage stupéfait vers lui.
« Qu'est-ce que tu sais d'elle ? » dit-elle sèchement.
« Rien… » il lâcha un léger soupir. « Seulement qu'elle s'est entrainée de nuit. »
Comme il fixait le mur d'à côté, Clove se déplaça pour entrer à nouveau dans son champ de vision. Quand on est un Carrière, on s'adresse aux autres en les regardant dans les yeux bon sang !
« Et tu n'as rien vu ? Tu es hyperactif, tu dors à peine, tu t'entraines de nuit aussi … Comment aurais-tu pu ne rien voir et ne pas connaître ses points forts ? »
Cato ramena calmement le regard vers elle sans répondre, le visage inexpressif. Clove l'observa un instant, décryptant un instant son silence, avant que ses traits ne soient déformés de rage :
« Tu l'as LAISSÉE ?! »
Une lueur de fureur s'alluma dans le regard de Cato. Soudainement, il se leva à son tour et s'avança vers elle. Clove recula légèrement, se tenant prête, mais son dos finit rapidement par heurter le mur.
« Et maintenant quoi ?! Tu comptes me cogner dessus pour me punir de ta stupidité ?! », attaqua t-elle.
Le poing de Cato s'écrasa contre le mur, près de sa tête. Le craquement indiqua que sa force avait réussit à fendre le béton, créant un léger renfoncement à côté de l'oreille de la brune qui sursauta.
« Ferme-la ! »
D'accord, ça, elle pouvait le faire. Clove n'était pas suicidaire. Même si elle mourrait d'envie de lui demander ce qui lui était passé par la tête pour faire une telle bêtise, pour faire preuve d'empathie envers une inférieure, elle garda la bouche résolument fermée. Si on avait évalué Cato dans un accès de colère, les juges lui auraient donné un 12. Il était terrifiant. Clove baissa les yeux devant son ainé, les lèvres pincées de colère et de rancœur ravalées avec mal. Elle attendit patiemment qu'il recule et que la tension de ses épaules et de ses muscles soit relâchée, avant d'oser demander avec diplomatie :
« Que doit-on faire ? »
Il restait leur leader. Le plus fort d'entre eux. Le plus expérimenté. La vanité de Clove et sa note équivalente à lui n'avaient pas brouillé son jugement et ne le lui avaient pas fait oublier cela. Cato réfléchit quelques secondes.
« On l'intègre à l'alliance. »
Il ramena son attention vers sa camarade silencieuse, un peu surpris de ne pas déjà l'entendre protester.
« Tu ne dis rien ? »
Clove semblait réfléchir aussi.
« Ça ne me semble pas être une mauvaise idée. On sait qu'elle connaît la nature… si elle s'échappe dès que les Jeux sont ouverts, elle pourrait être difficile à attraper. En la gardant sous la main, elle sera notre cible privilégiée lorsque l'alliance prendra fin. »
Calmé, Cato lui adressa un hochement de tête approbateur. Elle avait parfaitement suivi son raisonnement sans qu'il n'ait à l'expliquer. De toute façon, le principe même de l'alliance était de garder ses ennemis proches de soi. Seuls des gens avec la jugeote de Glimmer ne sauraient le comprendre tout seuls.
x-x-x-x
Katniss était satisfaite que les entrainements cessent après l'examen face aux juges. Elle se disait que, avec un peu de chance, elle ne croiserait plus aucun Carrière. Avec un peu de chance, elle ne croiserait pas Peeta non plus… le jeune homme l'évitait depuis l'annonce des résultats, décidé à se préparer seul. Katniss était autant énervée contre lui que contre elle-même, d'avoir eu le moindre espoir à son égard. Seule, il n'y avait qu'un seul gagnant, alors elle devrait gagner seule. Tant mieux s'il se moquait de son sort… Ce serait plus facile pour Katniss de le tuer dans l'arène. Allons, et qu'il accapare Haymitch, leur mentor, et Effie, aussi ! Katniss n'avait besoin de personne ! Bon, d'accord, elle était un peu en retard pour se préparer, mais elle était l'avant-dernière à être interviewée de toute façon. Tout de même, la jeune femme pressa le pas dans le couloir pour rejoindre sa salle d'habillage.
« Impressionnant, ce score, numéro 12 », l'apostropha la voix qu'elle reconnut sans mal.
Katniss se braqua aussitôt à l'appellation, puis se figea sur place, méfiante. Tandis que le public l'affublait de sobriquets pompeux, ou avait la décence de l'appeler par son prénom, Cato venait de la réduire à un nombre. La dépersonnalisation était courante, entre tributs. C'était plus facile de tuer des chiffres, que de tuer une personne. Et il devait avoir d'autant plus envie de lui faire la peau désormais. Elle savait pertinemment combien il était important pour lui d'être le meilleur. Il l'était, mais ce n'était pas avec la deuxième meilleure note qu'il pouvait entièrement convaincre son district.
Il apparut dans son champ de vision en la dépassant pour se placer tranquillement devant elle, l'air plutôt cordial. Cato était déjà prêt, pour sa part. En l'apercevant avec cet élégant costume, c'est la première fois que Katniss songea qu'on pouvait dire de lui qu'il était beau. Elle le remarquait tardivement, sans doute, mais ce n'était pas un adjectif qui viendrait à l'esprit quand on l'observait dégommer férocement des dizaines de cibles à l'affilée sans grand effort.
« Le tien aussi » le félicita t-elle « Mais je m'appelle Katniss, au cas où l'information t'aurait échappée. »
« Elle ne m'a pas échappée. »
Cette fois-ci, il ne pourrait le nier : il l'avait suivie. Et il avait même attendu qu'elle emprunte le couloir solitaire pour faire savoir sa présence… comme s'il comptait avoir une conversation avec elle qui ne devait pas être entendue.
« Que veux-tu ? »
« Tu n'en as vraiment aucune idée ? », éluda t-il avec un sourire en coin mutin.
Il croisa patiemment les bras et le regard de Katniss fut traversé d'une discrète inquiétude. Elle n'aimait pas cette soudaine amabilité factice, qui était beaucoup plus inquiétante que quand il s'adressait à elle avec mépris. Cela lui rappela l'entretien entre Cato et Thresh, il y a peu. Cato lui avait proposé une alliance que le deuxième colosse avait déclinée, et pour de très bonnes raisons. Certes, les Carrières étaient plutôt méprisés des autres districts, mais il y avait bien plus à cela. Leur faire confiance le temps de quelques jours, que l'on soit du 12, du 11, du 10… c'était tout bonnement de la folie.
« Un rapport avec cette histoire d'alliance ? », tenta t-elle, un peu tendue d'apparence.
Ce devait forcément être cela, pour qu'il s'adresse aussi courtoisement à elle après qu'elle ait reçu la note de 11 à l'examen.
« Intéressée ? », répondit-il en haussant un sourcil inquisiteur.
« Certainement pas », répliqua t-elle sèchement.
Il n'en montra rien, mais le ton catégorique l'avait un peu pris au dépourvu. Certes, il était un peu familier avec le tempérament de miss Everdeen, mais elle aurait dû considérer l'alliance comme une aubaine... à moins d'être plus maligne encore qu'il ne l'avait songé. Elle avait les jambes un peu écartées et fléchies, comme si elle s'attendait à devoir encaisser un coup, son regard entremêlant un mélange piquant de crainte et de défi. Même si Cato avait un petit quelque chose pour ces filles qui lui tenaient tête, un "non" n'avait jamais constitué pour lui une réponse valable venant d'elles.
Il fit un pas vers Katniss, qui recula automatiquement tout en levant le menton d'un air digne, comme si elle voulait pallier le fait qu'elle battait en retraite devant lui. Cato décroisa les bras avec un air suffisant, satisfait d'au moins voir qu'il avait le dessus dans cet échange.
« Je te suggère de reconsidérer ma proposition... Sans cette alliance, tes chances de survivre plus d'une journée aux Jeux sont… très minces. »
La menace suintait autant dans ses mots que dans ses silences, au point qu'un frisson de crainte parcourut l'échine de Katniss. Voilà, c'était dit. Si elle n'était pas avec eux, alors elle figurerait en tête de leur liste. Son regard ne put soutenir celui du Carrière et se détourna tandis qu'elle réfléchissait à toute allure. Ils la méprisaient, tous, comme ils étaient. Elle serait terrorisée en leur compagnie. Comment pourrait-elle seulement dormir proche d'eux alors qu'ils n'auraient aucun scrupule à lui trancher la gorge dans son sommeil ! Peut-être était-ce même ce qu'ils prévoyaient de faire. Katniss ne serait jamais en sécurité avec les Carrières, elle serait en sécurité loin d'eux. Elle avait beau être en tête de liste, cette dernière pourrait voir sa longueur diminuer le temps de la chercher... Pour finir de se rassurer, Katniss imagina même le scénario le plus optimiste : mettons qu'elle faisait son chemin tranquillement avec eux… si jamais elle s'attachait de quelconque façon à ce groupe, et qu'elle hésitait le moment crucial, elle ne pourrait pas retourner auprès de Prim. Car les Carrières, eux, n'hésitaient jamais.
« C'est tout réfléchi, Deux » Elle ramena un regard implacable vers lui, « Je refuse et je ne veux plus en entendre parler. Je ne suis pas assez stupide pour tomber dans le piège d'une alliance ! »
Katniss était loin d'être stupide, en effet, il le savait. Et si elle n'avait pas besoin d'un groupe pour assurer sa survie, c'est qu'elle devait être très débrouillarde en milieu naturel, comme il l'avait déjà bien deviné. Elle avait décroché une meilleure note que lui à l'évaluation individuelle, Cato voulait donc bien lui attribuer de nombreuses aptitudes.
« Pour avoir savamment dissimulé le talent qui t'a valu un 11, tu es soit effectivement intelligente, soit très bien conseillée. » Un fin sourire carnassier s'étira sur ses lèvres « Mais il n'y aura personne pour te souffler les réponses une fois dans l'arène. »
« Crois-moi, je n'ai pas eu besoin qu'on me souffle quoi que ce soit pour avoir ma note. Merci de ta considération toutefois, si cela en est », ajouta t-elle ironiquement.
« Cela en est. Et je respecte ta décision », dit-il alors, contre toute attente.
Pour faire bonne mesure, il lui tendit même poliment la main. Ok, c'est quoi cet acte ? se demanda aussitôt Katniss avec méfiance. Son regard scruta le visage du Carrière comme il scrutait le sien. Dans son expression, elle reconnut quelque chose de très vague qu'elle assimila à de l'amusement. Mais, en outre, il lui était impossible de savoir ce qu'il avait vraiment derrière la tête. Cette cordialité de façade avait quelque chose d'inquiétant, et c'était très peut-être le but, en fin de compte : l'inquiéter. Reculer devant le geste trahirait sa crainte, elle refusait. Elle refusait de se laisser croire qu'elle était une proie facile, même devant cet homme massif qui l'obligeait à lever haut le menton pour être regardé dans les yeux. La jeune femme ne se laissa pas impressionner et lui serra la main avec l'assurance digne d'un homme, digne de Gale. Au moment où elle allait la retirer, le Carrière resserra sa prise et la tira brusquement vers lui, son air moqueur s'accentuant subrepticement. Katniss replia sa main libre contre elle, le poing serré, voulant mettre de la distance entre eux, mais l'homme lui saisit la mâchoire avec une fermeté qui lui glaça le sang. Elle se souvint de cette fois où elle l'avait vu lancer un javelot et le planter dans le cœur d'une cible à 15 fichus mètre de distance. Elle était si frêle devant lui qu'elle était persuadée que sa nuque pouvait être brisée d'un simple mouvement de poignet, même maladroit ! Craignant stupidement un tel accident, Katniss n'osa même plus bouger, mais ses yeux gris lancèrent des éclairs à ceux bleus glacials de Cato. Il n'avait pas le droit de lui faire du mal, c'était le règlement, mais elle avait déjà eu la preuve que, le règlement, il n'en avait cure…
« Lâche moi tout de suite. A quoi tu joues ? » siffla t-elle entre ses dents.
La question le fit légèrement ricaner.
« A quoi jouons-nous ? » répéta t-il, franchement amusé.
Qu'est-ce qui était drôle, au juste ? Bien sûr, ils jouaient aux Jeux de la Faim. Une étincelle de lucidité s'alluma dans le regard de Katniss : il la provoquait pour engager un combat, pour la pousser à se servir de son agilité, de son ingéniosité, d'une quelconque force, ou de n'importe quoi d'autre qui justifierait son 11. Il s'attendait probablement à une prise de combat destinée à essayer de le maintenir en respect, mais Katniss ne savait certainement pas faire un truc pareil, même si elle aurait effectivement bien aimé à ce moment précis… Tout en revenait à cette fichue note. Mais bon sang, ce n'était pas avec point de plus qu'elle le battrait au bras de fer, même à deux bras contre un seul ! Comme elle était tentée de lui dire que c'était juste son culot qui avait fait la différence…
« L'intimidation ne marche pas sur moi », le prévint-elle, se doutant que cela devait aussi constituer une motivation à la brutaliser de la sorte.
« Ce n'est pas ce que je sens. »
La jeune femme réalisa que le pouce du blond était placé directement sur sa carotide où son pouls pulsait à cent à l'heure. Sans compter que ses doigts tremblaient contre l'autre main de Cato refermée sur sa paume. Elle n'était pas intimidée. Elle était effrayée. Une biche entre les griffes du loup. Bon sang, il se moquait d'elle ! Katniss s'éjecta brusquement vers l'arrière comme une furie. Si le Carrière avait vraiment voulu la maintenir prisonnière, elle ne s'en serait pas tirée à si bon compte. Preuve qu'il voulait juste faire mumuse avec la nourriture, avant de la dévorer une fois dans l'arène. Pourriture de Carrière.
Celui-ci fronça légèrement les sourcils en l'analysant du regard. La Fille du Feu était caractérielle mais, face au danger, elle avait cette attitude patiente à la 'Tu ne perds rien pour attendre'. C'est ainsi que le pièce du puzzle s'emboitèrent. Les muscles bien dessinés de ses bras, sa volonté de dissimuler un talent particulier, son indépendance, sa connaissance de la nature, et ses paroles… Nous autres, pour la majorité, on a plutôt passé nos vies à chercher de quoi nous nourrir.
« Tu sais chasser ? », demanda t-il soudainement.
La jeune femme qui le dardait d'un regard furieux telle une louve prête à mordre se figea complètement. Même son cœur semblait retenir son souffle... elle lâcha en un réflexe d'auto-défense :
« La chasse est interdite. »
Elle ne savait pas mentir, alors elle avait trouvé une pitoyable alternative pour ne dire ni oui, ni non. Un rictus carnassier se dessina sur les lèvres de Cato, mélange effroyable entre l'assurance charmeuse de Finnick Odair et la férocité perverse de sa partenaire Clove. Mais le plus paniquant, c'était cette clairvoyance dans son regard. Il était persuadé de l'avoir percée à jour.
« Tu sais braconner, alors », dit-il moqueusement.
Du calme, Katniss, les chasseurs n'utilisent pas que des arcs de toute façon, tenta t-elle de se raisonner. Ce qu'il ne fallait surtout pas faire, c'était tenter de le contredire ou de se justifier. Elle ferait cela si mal, de toute façon, que cela ne ferait qu'appuyer ses paroles. Katniss ne lui devait rien, et par-dessus tout, elle ne devait pas se laisser impressionner. Jamais. Elle secoua donc légèrement la tête, blasée, signifiant qu'elle ne comptait pas perdre plus de temps avec lui.
« Puisse le sort m'être favorable », rétorqua t-elle simplement.
Elle le dépassa, lui refilant, pour se venger, un violent coup d'épaule au passage qu'elle regretta aussitôt. En tout cas, elle avait frappé assez fort pour le faire se retourner. Bon, il avait mis du sien pour la suivre du regard, certes, mais c'était mieux que rien. Restant parfaitement droite, ce n'est que quand elle fut certaine d'avoir disparu de sa vue qu'elle se massa l'épaule. Non mais… quelle crétine elle pouvait être pafois... Manquer de se déboiter un membre la veille des jeux…
Dès qu'elle retrouva son mentor, fin prête pour l'interview et lumineuse au possible, Katniss s'empressa de lui demander son avis au sujet de la proposition de Cato. Oui, techniquement, c'était trop tard, mais la brunette était comme ça… tête de mule comme pas permis ! Cependant, si Haymitch l'incendiait sur place en lui disant qu'elle avait fait une grosse boulette en refusant, et qu'il en allait de sa survie, elle irait peut-être courir s'excuser auprès du monstre du 2 en faisant patte de velours pour qu'il accepte qu'elle revienne sur sa parole. Toutefois, l'alcoolique invétéré semblait de son avis :
« C'est vrai que les tributs de carrière ont un certain code sur les alliances… mais ce code ne concerne qu'eux. Or toi, ma pauvre fille, tu es du district 12. Tiens-toi à l'écart ou tu seras la première piégée. »
x-x-x-x
Pourquoi devait-elle stresser comme une gamine alors qu'elle allait devoir jouer la bête de foire devant le Capitole ? Agacée, furieuse, blasée, voilà dans quelle état d'esprit elle devrait être. C'était plus fort qu'elle, les apparitions en public la rendaient un peu nerveuse, d'autant qu'elles étaient importantes pour son avenir dans l'arène. Comment pouvoir mettre des sponsors dans sa poche alors qu'elle avait l'amabilité d'un porc-épic ? Katniss dut faire un effort surhumain pour rester cordiale face aux simagrées de Caesar qui l'accueillit sur la scène. Cato et Clove l'observaient, avec quelques autres tributs, depuis le côté de la salle, parmi les spectateurs.
« Elle a refusé. »
« Un mal pour un bien ? », demanda Clove sans détacher ses yeux de la scène.
« Je ne sais pas. Evoluer en milieu naturel n'est pas notre point fort. »
« Mais son district ne partage pas nos valeurs. Ils l'acclameraient si elle trahissait l'alliance. C'est un risque. »
« Elle ne serait pas assez stupide pour faire une telle chose. On ne tue pas six tributs de carrière avec un poignard dans le dos. »
« Elle n'aura pas l'occasion d'essayer, de toute façon », conclue Clove, tandis que Caesar s'adressait de nouveau à Katniss.
« Dis moi, Katniss. Qu'est qui t'a le plus impressionnée depuis ton arrivée ici ? »
Le regard de la brune papillonna brièvement du côté du tableau d'affichage des candidats, puis se détourna d'un battement de cil. Hors de question de laisser savoir que son esprit venait de figurer les Carrières en plein entrainement.
« Le ragout d'agneau », dit-elle alors, à court d'idée de mensonge.
Clove laissa échapper un ricanement railleur et le public, pour sa part, s'esclaffa avec Caesar. En dehors de ce petit moment assez comique, Cato ne put s'empêcher de trouver Katniss absurde. Elle jouait un rôle qui ne lui allait guère, et même la petite Rue avait fait meilleure impression à ses yeux. Où était passée la brunette irascible au regard flamboyant, aux répliques aiguisées, à la fierté de fer ? A ce moment précis, Katniss apparut insignifiante à ses yeux, fausse et fade. Elle avait tout juste l'air sympathique et même Clove ne savait pas s'il fallait se réjouir ou s'exaspérer de la voir si cruche. Cato resta de marbre à la voir tournoyer dans sa robe aux flammes. Une vraie potiche. Il en oublia presque ce qui avait tant suscité son intérêt chez elle, mais le sérieux revint et Caesar aborda un vrai sujet, la sœur de Katniss, et le colosse mit enfin le doigt sur la particularité qui l'avait saisi chez elle. Son cœur. Les liens familiaux avaient toujours montré leurs limites dans les Hunger Games, mais pas avec elle. La brune s'était débattue pour être envoyée en plein futur massacre à la place de sa sœur. Lui qu'on avait programmé pour être le meilleur, lui dont la mère était morte en couche, ne pouvait comprendre, ou même simplement concevoir le principe de dévotion… encore moins poussé à cet extrême. Et à côté de ça, il avait vu le tempérament de Katniss, sa détermination… sa détermination à survivre et à voir les autres mourir, sûrement à les tuer elle-même s'il le fallait. Si pure et si sale à la fois, lumineuse et sombre. C'est cette contradiction qui l'avait captivé, et qui le captivait encore malgré cette intervention assez médiocre. Cela lui faisait mal de se l'admettre seulement à lui-même…
Quand le temps fut écoulé, Katniss rejoint leur petit groupe, se tenant tout de même à distance raisonnable des Carrières. Ce fut au tour du garçon du 12, qui les balaya tous avec sa déclaration d'amour envers Katniss. Un moment qui émut le public, un moment mièvre à en coller des nausées aux Carrières. Cato jeta un bref regard à Clove et la moue dégoutée qu'il vit suspendue à ses lèvres indiqua qu'elle pensait la même chose. Le boulanger devait s'être attiré des sponsors avec un tel background et c'était bien joué. Le regard du blond bifurqua ensuite vers Katniss, qui venait apparemment de trouver un intérêt fort soudain à ses propres escarpins. Elle n'avait pas vu le coup venir, à l'évidence. Jugeant aussitôt Peeta comme un type calculateur qui voulait avoir toutes les chances de son côté, Cato nota que le compliment laissé à Katniss, et la pub qu'il venait de lui faire, était donc involontaire. Ainsi donc, la Fille du Feu avait pas mal de garçons à ses pieds ? Ce n'était pas si surprenant, son minois et le caractère farouche qu'il lui avait été donné de voir avaient eu leur petit effet sur lui d'ailleurs. La fascination qu'elle avait suscité chez lui en fut d'autant ravivée… mais quelle importance désormais ? Les Jeux se déroulaient le lendemain et elle avait refusé l'alliance… cela faisaient d'eux des ennemis mortels désormais. Cato ramena à nouveau son attention vers la Fille du Feu. Malgré un embarras et une irritation apparente, son regard fut appréhensif quand elle croisa celui de Cato. Tous ces jeux, tous ces retournements de situations, la dépassaient complètement. Bien sûr que les faux-semblants la perdaient un peu plus, car Katniss Everdeen était une femme qui avait besoin de vrai, qui brûlait d'impétuosité mais craignait de se laisser consumer par le mensonge, les siens et ceux des autres.
Quelle scandale d'être si facilement déchiffrable, d'être un livre ouvert… surtout pour des prédateurs tels que Cato. Il y avait quelque chose de beau, chez elle, dans sa lutte intérieure qu'elle partageait malgré elle d'un simple regard. Une pensée incongrue lui vient en tête, surgi de nul part. Un outil fort mystérieux, l'esprit, quelques fois. Cato songea en effet que si son amour et sa dévotion avaient pu la pousser au sacrifice, comme elle s'était sacrifiée pour sa sœur, alors être aimé de Katniss Everdeen devait probablement être une douce et heureuse chance. Mais il ne pourrait jamais être aimé d'elle et il ne pourrait jamais lui ressembler… la seule option qu'il lui restait, c'était de la tuer. Et il le ferait, sans pitié, sans remord, sans hésitation... comme il était prédestiné à le faire.
