Bar, 1993.
Serpentant entre la foule massée autour de moi, j'atteins le bar sans trop de difficulté. Un demi vermouth on the rock avec citron vert plus tard, c'est reparti. Je lance un coup d'œil rapide à Romarin. Au moins il y en a un qui s'amuse. Sa Majesté s'est trouvé une cour de blondasses avec moins de tissus sur le corps que sur le peuple entier d'un camp nudiste. Positivons, il n'est même pas minuit, l'Âme Sœur a encore le temps de débouler par la porte de derrière. ...C'est pourquoi je la fixe inlassablement. C'est comme un jeu. Sauf que je ne risque pas de perdre. La porte non plus. Soudain, elle s'ouvre ! Miracle ! Mon cœur s'accélère... Je me fais encore trop de films, à tous les coups ça va être Boris, le bodybuilder bizarre d'à côté...Et...GAGNÉ ! Y'a pas à dire, la faune regroupée à "La Coccinelle" le jeudi soir c'est one heck of a crowd. Assis tout seul à une table, dans le fond à droite, près du JukeBox, un magnifique spécimen de blondin super studieux voire coincé. Il semble se morfondre dans sa dépression. Probablement un étudiant en médecine ou en droit... Ou alors il vient juste de se faire plaquer. Il n'arrête pas de lancer des regards énamourés et désespérés à une brune aux grands yeux bleus trop occupée à faire du gringe à un type style rocker des Tabacs-Presse pour le remarquer. Pauvre gars. J'irais bien faire sa connaissance, essayer de le réconforter, mais ça signifierait abandonner mon poste. Je suis le Cerbère de la Porte de derrière. Et la Maîtresse des clés pourrait se ramener en porte-jarretelle et tenue d'Ève que je bougerais pas d'un poil. Quel égoïste. Je décide de voler à la rescousse du pauvre hère , trahissant honteusement mon serment pour sauver ma conscience. Super, je suis toujours aussi égoïste. L'Altruisme ? Sans problème, mais j'ai vraiment le sentiment que c'est ce soir, le grand soir. J'ai comme une intuition que l'amour de ma vie va entrer par cette porte rouge et noire déteinte dès que j'aurais le dos tourné.
Je prend place en face du bonhomme.
"Vous avez l'air mortifié. Envie de parler plutôt que de vous noyer dans l'alcool ? " Il me regarde avec de grands yeux, comme si je sortais tout droit de son verre. Il renifle et bafouille que ça ira, merci de proposer, je suis très gentil. Ça me fait vachement de peine, bizarrement. Il a l'air d'être un gars bien en plus. Comme quoi. Pourvu qu'il ne devienne pas un salaud après ça.
Nouveau regard vers la porte, puis vers Romarin. Il s'enfile des cocktails comme s'il s'agissait de petits fours. Qui c'est qui va finir à se noyer dans son vomi ? C'est Romi ! Ce ne sera pas la première fois. J'entends la porte claquer et me retourne pour apercevoir une touffe rousse accoudée au bar. Je la reconnaîtrais entre mille. L'ombre d'un sourire se forme sur mes lèvres alors que je me rapproche du nain, toujours en rangers. Il discute avec un type châtain, avec début de barbe et cheveux bouclés. Sa peau ressemble à celle d'un macchabée et ses yeux sont cernés. Je ralentis, m'arrête, me retourne. Je vais attendre qu'il me remarque... Le vampire me voit, dit quelque chose à Julien...Qui se retourne. J'ai l'impression que tout se ralentit, comme dans les films. Je fais semblant de ne pas l'avoir vu alors qu'il vient vers moi.
" Alors, tu as retrouvé ton chemin ?
Il sourit, toutes dents dehors.
- Hmm... Julien c'est bien ça ?
- Tu dois vraiment avoir une mémoire de haricot !Rit-il. Je te laisse dans le métro et je te retrouve dans ce trou. T'es un phénomène toi. M'enfin, tu as pu récupérer de ta nuit ? "
Alors qu'il achève son speech, il croque négligemment dans une biscotte qu'il semble sortir de nulle part. En mangeant, il gonfle légèrement ses joues, comme un hamster, faisant bouger ses tâches de rousseur. Je me perdrais volontiers dans leur contemplation si je n'avais pas à répondre.
" J'ai grappillé quelques minutes de sommeil par ci par là.. Et toi ?
- Well.. J'ai essayé.
- Clémence ?
- Ouais. Et pire. Une fille de mon cours de lettres modernes. Elles se sont acharnées pendant vingt minutes, à croire qu'elles ont comploté contre moi. [/b]
Il se masse le crâne puis semble avoir une révélation. Il me regarde et me demande finalement mon nom. Amusé, je lui dévoile mon patronyme. Je ne sais pas si quelqu'un a augmenté le chauffage , mais je commence à fondre. Voyant que Romarin a disparu, je tente de m'esquiver histoire de me lancer à sa rescousse... Sans succès. Julien s'offusque de me voir partir alors que l'on vient à peine de se revoir. Il me supplie pratiquement de ne pas m'en faire pour mon musclor et de rester. J'aimerai lui dire que je n'ai pas envie de partir de toute façon, mais mon orgueil s'y oppose. Il m'entraîne vers une table où nous continuons à discuter.
- Qu'est ce que tu fais ici, au fait ?
- J'attends l'amour de ma vie. Et toi ?
- J'essaie de lui échapper.
Mmhm. Elle n'a pas dû être tendre avec lui, la Clémence. Ou alors c'est autre chose. C'est probablement autre chose. J'ai senti dans sa voix qu'il ne voulait pas en parler. L'atmosphère dans le bar est étouffante, mais j'ai l'impression qu'il n'y a que nous deux. C'est une drôle d'impression, comme si nous étions seuls au monde dans une pièce remplie à craquer. Je me sens bien. Ce n'est pas comme avec Romarin, ici c'est un mélange de fascination et de ...serrage d'estomac. J'adore et je déteste ça à la fois. C'est grisant. C'est exactement ce que je voudrais partager avec mon âme sœur. On se comprendrait sans même se parler, on pourrait rester à se regarder dans les yeux, longtemps, sans dire un mot. Elle me laisserait cuisiner pour éviter que notre cuisine s'enflamme. Elle m'aiderait à m'occuper de notre jardin. On vivrait à la campagne, on aurait un potager, un verger et une serre, pour avoir nos propres fruits et légumes. Notre maison serait fleurie, il y aurait des roses partout, des iris, des violettes, des lupins, des rhododendrons et surtout des coquelicots... Je me rends compte que je souris niaisement quand Julien me lance :
"Héhooo ? Dis donc, Blanche-Neige, ça t'ennuierai d'oublier ton prince charmant une seconde ? Tu pourras fantasmer tout ton saoul un fois sous ta couette !
- Ben je t'en prie, Marraine la bonne fée, trouve m'en un autre, de prince charmant ! Il explose de rire.
- Regarde devant toi, patate ! Ne suis-je pas le plus bel homme que tes yeux aient jamais rencontré ?
Il va me tuer ce con. Il me tend une perche grosse comme la lune cet andouille.
- Ben non justement !"
Il mime un arrêt cardiaque, faussement outré de mon insensibilité. Le problème c'est que mon insensibilité est à peu près aussi vraie que son air vexé. Et ça, ça va pas du tout. Mais alors pas du tout. Parce que, malgré ses cheveux coiffés à la TNT, son air de clodo et sa tronche de cake à peine réveillé, j'ose le trouver beau. Il y a aussi cette mini torsion dans mon ventre. Je sais ce qu'en penserait Romarin. Cette saloperie se tortillerait en clamant partout que " Jadounet est amoureuuuuux !" Puis il proposerait de se bourrer la gueule pour fêter ça, et j'accepterais...Pour oublier cette meute d'abeilles tueuses dans mon bide.
Bordel, est-ce que je m'emballe à cause d'une phrase ? Il a une voix aiguë et des traits fins, mon cerveau doit faire l'amalgame. Obligé. C'est logique. Le coup de foudre ça ne marche qu'avec l'âme sœur, il me semble ? Oui, aucun doute. NON ! C'est l'alcool ! Est-ce que je me cherche des excuses ? Je bredouille un soudain mal de ventre, ce qui n'est pas tout à fait faux, et m'enfuis lâchement, abandonnant Julien au milieu de ce bar bondé. Je m'en veux un peu. Beaucoup. À la fois de l'avoir laissé seul, et d'être aussi bizarre. Le froid du Paris nocturne me mords les joues. Les bruits de la ville sont comme un bourdonnement autour de moi. Je me sens perdu, perdu au milieu de cette tempête incessante qu'est ma vie depuis que je suis arrivé ici. Mon cerveau est tout embrouillé et, sans réfléchir un instant, je m'engouffre dans la gueule du métro.
