II-Mais que regarde-t-il ?

Cela faisait cent jours que le Docteur John Watson avait déménagé, décidant de prendre la chambre à l'étage du 221B Baker Street. Et pendant tout ce temps, Sherlock Holmes, le logique, cinglé et décidément brillant Sherlock Holmes, détective consultant, occupait la chambre de l'étage principale avait observé John.

Bien sûr, il l'avait regardé. Il avait regardé comment il marchait, debout, comment il s'habillait, comment il mangeait, comment il cuisinait, comme il faisait le ménage, comment il claudiquait, comment il courait, comment il souriait, comment il faisait la moue, comment il cherchait, comment il portait et comment il se battait.

Mais au bout d'un certain temps, et ce, de plus en plus, il regardait comme il n'avait jamais regardé personne auparavant. Il regardait John Watson avec son cœur. Et ce qu'il voyait quand il regardait comme ça le faisait ressembler à personne d'autre que Sherlock n'est jamais connu. Surtout en voyant tous ces petites choses qu'il voyait dans ce modeste docteur, un homme que tant d'autres auraient juré « ordinaire », même ceux qui connaissait John et qui l'appréciait vraiment. Ces petites choses qui n'avaient jamais cessé d'étonner et délecter le détective pourtant blasé.

Personne ne dirait plus ça maintenant, mais il y'avait un temps où les gens disaient que Sherlock Holmes ne ressentait rien, qu'il n'avait pas de cœur. Mais c'était faux. Il avait un cœur, même avant d'avoir rencontré John. Mais les gens ne vibraient pas pour la même chose que lui, son travail, la poursuite systématique, impartiale et sans répit de la vérité, qui pour Sherlock était le but de son existence.

Comme il était quelqu'un de pragmatique et logique, Sherlock ne pouvait pas comprendre que l'on puisse perdre du temps et de l'énergie sur des choses aussi petites et insignifiantes que sont les sentiments. Que soit pour des accointances, des collègues ou la plèbe (rentrant dans cette catégorie le reste du monde y compris la Reine.).

Ils les stockaient et s'en débarrassait comme des restes dans un réfrigérateur. Quand ils commençaient à se désagréger et se décomposer en rien de reconnaissable, quand sa logique et son pragmatisme avait son œuvre, ils les jetaient. Il avait toujours agit de la sorte jusqu'à ce que John Watson entre dans sa vie, et lui fasse faire, voir et ressentir les choses un peu différemment.

SH

Ce que je vois.

Ce que je vois quand je regarde ce petit homme, c'est que ce n'est pas une beauté classique, pourtant il est si beau à sa façon, aussi anglais que le thé et les scones et que la pluie sur les roses. Pourtant, je vois quelque chose de nouveau.

Il est petit, c'est certain, mais sa petitesse est robuste et accueillante, ou plutôt tentante, m'implorant ou me défiant plutôt de me rapprocher, de m'abaisser, plus près de ses yeux. Ces yeux, qui me regarde comme si j'avais quelque chose en ma possession que nécessitait vraiment le monde, quelque chose que moi seul pouvait donner. Plus encore, il me regardait comme si j'avais quelque chose dont il avait besoin, pour lui seul, quelque chose qu'il ne tarderait pas à réclamer.

Et ces yeux, larges et ronds avec une pointe de curiosité sans crainte, sont des sombres océans aux profondeurs inconnues. Il y'a l'Afghanistan dans ces océans, mais si vous prenez le temps d'observer, pas juste de voir, il y'a de la souffrance mais aussi de la compassion, et surtout de l'espoir, l'espoir que le monde sera meilleur.

Et j'en mettrais ma main à couper, aussi longtemps qu'un souffle habitera son corps, John Watson œuvrera et se battra pour rendre le monde meilleur. Ses yeux me le disent, il y'a le docteur, l'homme chaleureux et ouvert, compétent et déterminé, à la surface .Il y'a aussi le soldat, le John plus sombre, tapi dans les profondeurs, prêt à partir quand le devoir l'appelle, aux yeux d'acier, à la main ferme, dur comme un roc, faisant des choses que le docteur, plus mesuré, ne ferait jamais.

C'était le docteur que je voyais tous les jours, il prenait soin de moi avec du thé, des repas chauds et des mots qui apaisaient ou repoussaient mes craintes quotidiennes. Mais c'était le soldat que je désirais réveiller, le vétéran recru d'expérience qui sait que la vie est courte et la mort toujours plus proche qu'on le croit. C'est ce guerrier de bronze qui me connait le mieux, c'est mon frère d'arme, avec son pistolet toujours prêt, manié avec une précision chirurgicale, aussi judicieusement qu'un scalpel, prompt et sûr. Mon complice, mon protecteur, mon seul ami, mon amour.

Mais d'autres choses font mon John, sa pointe de gouaille, son humour pince-sans-rire, pour taquiner, enjôlé ou faire de remontrance. Tout cela ne se dissimulait pas dans ses yeux, mais plutôt dans ces fines mais non moins délicatement expressives lèvres, leur teinte rosé glissant dans les profondeurs, si je souhaitais pouvoir m'en emparer, il fallait que j'aille vite tant elle était fugace comme une sorte de prière. Comme de l'eau fraîche dans un désert, s'enfonçant dans l'étendue sableuse.

Je n'avais pas concrétisé cela, du moins pas encore. Parce que si je le faisais, toucher tendrement ces lèvres des miennes, peut-être que j'entendrais son doux ténor soupirer mon nom, parce que quand cette homme parlait, quoiqu'il dise, qu'il rit ou bouillonne de colère, sa voix était claire et mélodieuse, comme un carillon d'église, si celui-ci pouvait sonner autant joueur et espiègle que doux et tendre.

Et je voulais aussi explorer les charmes qu'il gardait cacher sous des couches de veste et de tricots, blottis hors de vue comme la furie et la passion cachées derrière les convenances et la mesure. Je voulais trouver ce feu, étincelant et couvant, juste sous la surface, près à brûler Londres tout entière si il était nourri et ravivé.

Et je trouverais la manière, la manière qu'il aime, qu'il veut et désire. Parce que je regarde John, et maintenant, je le regarde avec mon cœur, je trouverais cette manière.