Notes : Bonjour. Oui, je sais, ça faisait longtemps et je suis une catastrophe en matière de publications régulières ^^'. Pourtant… Enfin bref, je ne suis pas là pour vous conter ma vie mais « mon » histoire. Alors voici la suite. Bonne lecture et bonne continuation à tous. A plus ^^ !
Les trois magiciens restèrent de longues minutes immobiles et silencieux face au mur illuminé. Le temps semblait s'être arrêté. Ils auraient bien pu rester ainsi pour l'éternité. Mais brusquement, la luminosité explosa et le mur en devint incandescent. Le Joyau avait perçu sa présence. Lui qui avait scellé son destin avec le sien. Lui qu'il n'avait plus senti si proche depuis les temps anciens. Lui qui était le seul à pouvoir s'en approcher… et au prix de sa vie, le détruire...
Alors, péniblement, Ewan s'écarta de ses compagnons.
- Retournez-vous maintenant et restez vigilants, déclara-t-il. Vous allez monter la garde ici jusqu'à ce que le temps soit venu pour vous de partir. Agissez avec votre cœur si quelqu'un se présente et n'oubliez pas le rôle que vous avez dès à présent à jouer vis-à-vis de ceux qui attendent votre retour.
Il leva ensuite sa main et lança un sortilège sur le mur qui disparut progressivement, laissant apparaître une énorme sphère d'où se dégageaient des énergies telles qu'elles mirent quelques instants à mal Adel et Roger, pourtant puissants et éloignés. D'autres flux s'échappèrent aussitôt de la sphère et envahirent l'espace jusqu'à rencontrer Ewan. Reconnaissant le souverain, les flux se densifièrent, devenant aussi épais et vigoureux que des bras, et enlacèrent le corps pour l'entraîner vers le Joyau qui n'aspirait plus qu'à faire un avec son roi…
Tout était calme et singulièrement silencieux.
Arrivé un moment après dans la Salle des Trophées, Dumbledore y découvrit le passage secret ouvert. Sa baguette magique à présent rangée dans une poche intérieure de sa robe, il s'y engagea et commença à descendre les marches plongées dans l'obscurité, sentant à chacun de ses pas un peu plus de cette étrange magie qui était aussi familière qu'impénétrable.
Quelques minutes plus tard, il arriva devant une première barrière de sortilèges… détruite. De ce qui l'avait composée, ne subsistaient plus que quelques traces. Le sorcier sourit en lui-même. Il savait parfaitement à quoi s'attendre, mais de voir de ses propres yeux le meilleur travail que ses prédécesseurs avaient pu fournir réduit à néant en si peu de temps lui procura une émotion particulière.
Il marcha encore un petit moment puis tomba sur une nouvelle barrière d'enchantements qui présenta le même état que la précédente entrave.
Il en fut de même pour ce qui suivit. Sorts, enchantements, combinaisons des deux, rien ne leur avait résisté – et ce, avec une facilité incroyable.
Au fur et à mesure qu'il avançait, le vieux sorcier se remémora les paroles d'Ewan sur les bonnes choses qui auraient fatalement découlé si plus de sagesse avait habité le monde. Pour l'homme qu'il était, jamais Poudlard n'aurait dû être bâti sur de tels fondements. La puissance de ce château reposait sur un bien qui n'avait jamais appartenu au monde des sorciers. Le joyau de Poudlard appartenait au peuple elfique... et n'aurait jamais dû le quitter.
C'est pourquoi depuis de nombreuses années, guidé par ses convictions, Dumbledore s'était employé à rendre « son » château plus solide, plus fort, apte à survivre à une terrible mutilation s'il venait que le Joyau lui soit arraché.
… Car pour lui, que cela se passe à cet instant ou dans les siècles à venir, le fait que les véritables gardiens du joyau viennent le reprendre était inévitable.
Alors qu'il pensait à tout cela, ses pas continuant à le guider calmement, il fut brusquement arraché à ses réflexions. Désormais proche de la dernière pièce, le pouvoir magique qui y régnait et s'en dégageait était tel qu'il le bouscula et le força à se couvrir d'un sort protecteur pour pouvoir continuer à avancer.
Il le sentit : le Joyau était réveillé. Il le devina : Ewan n'était déjà plus avec les siens.
Se doutant que sa présence avait été repérée depuis un moment par Adel et Roger, Dumbledore poursuivit tout de même d'un pas assuré et pénétra dans la pièce circulaire où la lumière rougeoyante qui avait tout d'abord interpellé les magiciens était à présent éblouissante. Le sorcier leva une main à ses yeux pour distinguer ce qui l'entourait. Le fond de la salle était clos – bien qu'il devina des mouvements derrière le mur. De chaque côté de la lumière, debout, les bras croisés, les yeux fermés et semblant endormis, se tenaient Adel et Roger. Dumbledore sut de suite que loin de se reposer, les deux magiciens étaient davantage plongés dans un puissant état de concentration. Protection du Joyau, de la salle, de leur roi ? Le vieux sorcier, malgré sa science et ses connaissances, l'ignorait.
Ne sentant aucun danger autour de lui, il s'avança toutefois prudemment. Mais ses pas, comme un peu plus tôt dans le Grand Hall, furent une fois encore empêchés par une barrière invisible.
… Et il savait que celle-ci serait plus difficile à franchir que la précédente. Mais ce ne fut pas la seule chose qu'il savait.
Il savait que derrière ce mur, enveloppé dans un cocon qu'il s'était tissé au fil des siècles, se trouvait le Joyau. Il savait que derrière ce mur, si proche de ce joyau, se trouvait le dernier roi elfique.
... Et il ne savait que trop bien tout ce à quoi il était prêt pour s'emparer et détruire ce pouvoir afin de protéger son monde et restaurer le bonheur d'y vivre.
Sagement, Dumbledore ne chercha pas à forcer la barrière. Il resta là où il se trouvait, droit, les mains jointes devant lui et attendit... attendit... attendit dans cet étrange silence que quelque chose se passe.
… Parce que quelque chose se passerait inévitablement.
Les minutes défilèrent. Dumbledore sentait le pouvoir baignant la salle continuer à croître régulièrement. Et c'est au moment où il songea qu'il lui faudrait probablement patienter que tout soit en passe de se terminer pour pouvoir agir, qu'une voix résonna dans sa tête.
De par ses capacités à présent pleinement libérées, Roger entra en contact avec lui.
- Dans quel but vous êtes-vous rendu en ces lieux, professeur ? Vos intentions ne sont assurément pas belliqueuses. Mais je n'en perçois pas le sens…
C'est tout naturellement que Dumbledore se concentra et put lui répondre.
- Je ne tenais pas à laisser Idhren disparaître ainsi… seul. Vous, aussi bien que moi, savons que les choses seront différentes de ce qu'il s'est passé jadis… parce que dans de telles circonstances, sa mort ne lui permettra pas d'accéder à...
- Et en quoi cela vous concerne-t-il ?, intervint vivement la voix d'Adel. En quoi cela vous inquiète-t-il ? Votre place est ici, en ce monde, comme « votre » château. Pourquoi notre destin vous importerait-il ?
Si Roger était de nature conciliante et aimable, comme le voulait son tempérament prévenant, Adel, en garde du corps meurtri par les dernières décisions de son ami, laissa spontanément exploser sa méfiance et sa colère. Cependant, son ton agressif ne s'en voulait pas moins curieux. Dumbledore le perçut immédiatement et en profita pour poursuivre.
- Tout ce temps qui a défilé devant moi depuis ma naissance m'aura au moins permis d'atteindre un certain degré de sagesse – du moins, je l'espère, ironisa-t-il. Ainsi, je n'ai qu'une chose à vous dire et à vous demander : vous avez vu que votre roi avait confiance en moi. Alors si vous lui faites confiance au-delà de tout, faites-en de même à mon égard.
Une étrange sensation envahit alors un court instant la pièce, durant lequel Dumbledore s'abstint de communiquer. Une fois qu'elle eut disparu, il termina posément.
- Quand le moment sera venu pour vous de quitter ces lieux, lorsque le Joyau sera détruit et votre mission terminée, permettez-moi de rester ici encore un petit moment et partez accomplir ce que votre roi vous aura demandé.
Le silence se fit à nouveau. Un moment passa et l'étrange sensation réapparut. Une fois que celle-ci prit fin :
- Très bien, Dumbledore. Pour honorer une dernière fois notre roi, et non pour accéder à vos souhaits de sorcier, nous acceptons, répondit enfin Roger.
Les minutes recommencèrent à s'écouler, longues, pénibles, silencieuses. La communication entre les deux magiciens et le sorcier avait pris fin sur les dernières paroles de Roger. Bien sûr celui-ci et Adel s'étaient questionnés sur les raisons qui pouvaient pousser Dumbledore à vouloir rester dans une pièce où tout espoir serait perdu et où seule la destruction l'attendrait. Mais après tout, quelle importance ? Quelle importance cela avait-il pour eux que le plus grand sorcier de son temps souhaite mourir en ces lieux, laissant orphelin une communauté d'êtres qu'ils détestaient ? Car plus important que tout, eux aussi se retrouveraient orphelins. Et même si la paix reviendrait en leur royaume, tous deux savaient déjà que leur existence ne serait plus jamais la même...
Leur cœur souffrait tant.
Peut-être que s'il n'avait d'ailleurs pas été tant en peine, l'un d'eux aurait remarqué la singulière attitude de Dumbledore qui, pour quelqu'un qui allait mourir dans très peu de temps, n'en semblait pas moins calme et serein. Immobile face à eux, il attendait simplement que son tour vienne.
Soudain, les faisant tressaillir, une violente implosion se fit ressentir. Adel se raidit et crispa ses poings, une douleur incommensurable s'emparant de lui. Les traits de Roger, d'ordinaire bienveillants, s'affaissèrent. Ses yeux se mirent à briller significativement. Ils le savaient, celui qu'ils avaient suivi jusqu'ici, jusqu'au bout de sa vie, disparaitrait bientôt.
Calfeutré dans cette minuscule pièce où le Joyau brillait de mille feux, inondant chaque millimètre carré de sa couleur vert pâle, Ewan avait ouvert tout naturellement les dernières barrières qui se dressaient, celles que son joyau avait lui-même créées.
- Écoute ma voix, souffla-t-il.
À l'entente de ces simples mots, le Joyau devint d'un vert éclatant et étincela plus fort. Objet précieux semblable à un fragment de cristal, si petit par rapport au pouvoir qu'il renfermait, il lévitait au sein de cette sphère creuse à présent fracturée qui lui avait servi d'enveloppe protectrice durant des siècles. Ewan le saisit et le posa avec précaution dans le creux de sa main, ressentant aussitôt une douce chaleur se répandre en lui, lui procurant une félicité qu'il avait oubliée, sentiment perdu quand le Joyau lui avait été volé. Se sentant revivre pour la première fois depuis les temps anciens, il trouva la paix durant les minutes où il conserva le Joyau ainsi. Mais passé ce temps, il fit un mouvement circulaire au-dessus, de son autre main, et...
« Antiques pouvoirs, réveillez l'élément
endormi en votre Roi pour détruire cet instant.
J'en appelle à vous, forces magiques :
Nord, Sud, Est, Ouest, que tout se concentre sur l'Unique.
Brise-toi à jamais et rejoins maintenant mon cœur,
là où nos richesses mêlées feront disparaître le malheur.
Accepte à présent mon corps comme dernier tombeau
et consumes-nous lentement jusqu'à atteindre le repos. »
Docilement, un flux s'échappa aussitôt de l'objet, pénétrant lentement dans le corps du garçon qui sentit soudain son cœur et son entière force vitale battre au même rythme que celle du Joyau. La lumière qui brillait déjà avec intensité devint si forte qu'elle l'aveugla, lui volant la vue. La puissance du pouvoir qui naissait devint telle qu'elle le priva peu à peu de tous ses sens, de toute réaction... de toute mémoire. Tout ce qui était, tout ce qui fut. Plus rien. Tout disparu. N'existait plus que le Joyau. Ils ne faisaient à présent plus qu'un.
Alors, la brillance du Joyau diminua et peu à peu, Ewan sombra.
Transporté dans d'autres dimensions, son esprit et son âme étaient intimement liés au Joyau. La puissance engendrée par cette union fut telle qu'elle menaçait de les faire imploser à tout instant. Ainsi, si au dehors de la pièce, le pouvoir elfique avait quasiment disparu, cette énergie incroyable fit soudain trembler le sol et fissura les murs alentours. Le moment était venu. Les magiciens n'avaient plus rien à faire en ces lieux.
D'un même mouvement, Adel et Roger abaissèrent leur garde et se tournèrent impuissants vers le mur clos.
- Amath, Idhar, leur dit alors avec douceur Dumbledore. Allez maintenant... Retournez dans votre royaume et soyez en paix.
Adel fit volte-face et fixa Dumbledore avec un regard meurtrier. Comment osait-il lui parler d'être heureux, de partir sereinement, alors qu'il abandonnait son roi, son meilleur ami ici, dans ce monde qui n'aurait jamais fait qu'engendrer leur souffrance ?
Mais la sagesse de Roger fut une fois de plus d'un grand secours.
- Oui, Dumbledore, dit-il en s'inclinant légèrement. Nous nous retirons désormais.
Il regarda fébrilement une dernière fois vers le fond de la pièce puis :
- Amath… ?
Mais Adel ne répondit pas. Il ne le regarda pas.
Il luttait en lui-même contre le désir de détruire ce mur de pierre. Contre le désir de rester quoi qu'il lui en coûte avec lui. Alors, pour trouver la force de ne pas céder, sans cesse il se répétait que telle n'était pas la volonté de son roi.
S'en aller quand le moment serait venu et prendre soin des leurs.
Voilà la mission qui lui était à présent confiée… et il voulait tant lui rester fidèle et loyal. Mais c'était si dur. Si dur de se dire que tout était fini - irrémédiablement et cruellement fini. Qu'il lui fallait maintenant partir.
Il soupira.
Las, il se sentit alors étranger à toutes choses. Qu'importe désormais que tout s'écroule, se fende et les engloutisse. Qu'importe tout cela...
Mais tel un rappel à l'ordre, un terrible grondement retentit soudain, faisant s'écrouler une partie des murs et des voutes, et le sortit de sa torpeur. Sans mot dire, Adel se détourna enfin du fond de la pièce, de son ancien directeur et suivit Roger qui l'attendait patiemment au sortir de la salle, s'éloignant des profondeurs maudites de Poudlard qui tremblaient toujours plus fort.
A peine leurs ombres eurent-elles disparu dans le couloir que Dumbledore sortit sa baguette magique, la dressa vers le ciel, en fit jaillir myriades d'étincelles et s'avança vers le mur scellé, sachant déjà qu'il allait livrer-là l'un des plus difficiles combats.
- Et maintenant, à nous deux, Idhren...
Les enseignants eurent bien du mal à convaincre leurs élèves, cloitrés dans leur salle commune, qu'ils n'avaient rien à craindre des tremblements qui agitaient actuellement le château – et ce, d'autant plus que le jeune Serdaigle qui s'était trouvé dans le hall d'entrée un peu plus tôt, avait croisé durant sa fuite des retardataires d'autres maisons à qui il avait raconté tout ce dont il avait été témoin. Ainsi, ces rumeurs eurent vite fait de transformer la crainte en peur, puis la peur en panique.
Dans la salle commune de Gryffondor, à l'écart des autres élèves, Harry se trouvait assis sur une chaise et regardait Ron faire les cents pas. Hermione, elle, était appuyée contre un mur, près d'une fenêtre qui lui avait permis de voir le ciel clair et dégagé se charger soudainement de nuages noirs et menaçants.
- Je le savais ! Je le savais !, ne cessait de répéter Ron depuis qu'ils avaient dû quitter précipitamment la bibliothèque sans explication pour venir se réfugier ici. McGonagall avait l'air complètement à côté de ses pompes quand elle est venue chercher Emy, tout à l'heure. On n'aurait jamais dû la laisser partir seule !
- Ah oui !, rétorqua Hermione, très agacée. Et qu'est-ce que tu aurais fait ? Tu aurais dit à McGonagall que tu te moquais de ce qu'elle disait et accompagnais Emy malgré son interdiction ?
Ron maugréa en baissant la tête, ses joues rouges de contrariété. Hermione en finit aussitôt avec lui.
- Bon ! Alors, maintenant, tu arrêtes de rabâcher sans arrêt la même chose complètement absurde et inutile et tu vas t'assoir !
Harry comprenait parfaitement ces sentiments d'inquiétude et de frustration à l'égard d'Emy, pour les ressentir lui aussi. Cependant, il ne fallait pas céder à la colère ou à la panique. Jusqu'à preuve du contraire, leur amie allait bien et avait « seulement » été amenée vraisemblablement dans le hall où, si ce qu'il pensait était vrai, elle n'aurait rien à craindre de Lynch.
… Ne lui manquait maintenant plus qu'à avoir une confirmation de tout cela pour cesser de se tourmenter.
Remontés, la mort dans l'âme, à la surface du château sans avoir rencontré qui que ce soit sur leur chemin, Adel et Roger atteignirent le Grand Hall où ils se retrouvèrent nez-à-nez avec Emy qui avait docilement, malgré le tumulte ambiant, suivi la recommandation de son directeur sans pour autant réussir à se départir de ses craintes. Droite et immobile au bas des marches du Grand Escalier, elle oublia bien vite l'atmosphère étrange et se redressa, le cœur bondissant dans sa poitrine, dès qu'elle vit enfin réapparaitre les magiciens. Elle ne put d'abord rien dire, portant spontanément une main à sa bouche, ne livrant de son visage que deux grands yeux soulagés. Ils étaient là. C'était fini. Et malgré les tremblements et les cris, non-seulement le château semblait tenir bon, mais aucun de ses camarades n'avait été blessé. Tout c'était passé comme Ewan l'avait promis. Non, elle n'avait décidément plus de doute. Elle l'admirait, elle l'aimait, elle... elle...
Mais passées ces quelques secondes où rêves et réalité s'étaient entremêlés, elle remarqua l'étrange et grave expression qui masquait le visage d'Adel et Roger. Puis, par la force des choses, quelques secondes plus tard elle réalisa qu'Ewan n'était pas avec eux. Où était-il donc ?
… et pourquoi ses compagnons faisaient-ils cette tête ?
Son sourire disparut peu à peu, un frisson glissa sur son corps, ses yeux regardaient frénétiquement Adel puis Roger, puis Adel, puis le couloir par où ils étaient revenus. Aucun bruit. Aucune parole. Qu'est-ce qu'il… ? Elle cria. Un bruit sourd, violent et lointain la fit sursauter. Mais là encore, Adel et Roger ne bougèrent toujours pas.
Un malaise grandissant lui empoigna la gorge. Elle avait juste besoin d'un mot, d'un son, de n'importe quoi qui la rassurerait - qui justifierait le retard d'Ewan. Mais rien ne vient. Alors elle s'avança lentement vers eux. Le souffle irrégulier, la gorge sèche, les yeux brûlants, ses jambes la portant fébrilement. Tout ce qu'elle était en train de s'imaginer était trop douloureux et violent. Ils devaient lui parler, lui dire. Ils ne pouvaient pas rester comme ça, de marbre telles deux statues et l'ignorer !
Devant Adel, elle s'arrêta et le fixa dans les yeux. Elle n'arriva pas à déchiffrer son regard mais ressentit pourtant une peine alarmante. Elle posa une main sur son torse et insista silencieusement. Rien. Ses mains se crispèrent sur le tissu. Il les sentit trembler, mais demeurait incapable de lui expliquer ce qu'il s'était passé. Et malgré le devoir qui était désormais le sien de veiller sur elle, malgré l'affection qu'il avait transférée sur celle qui était si précieuse à son ami, il resta muet et se détourna. Refusant de renoncer ou de laisser ses mauvaises pensées prendre le dessus, Emy lâcha Adel et chercha un secours du côté de Roger. Plus posé, celui-ci ne l'évita pas. Mais quand il se mit à parler, elle le regretta aussitôt.
- Emy…, dit-il doucement, la voix contrôlée mais lourde d'émotions. Nous allons maintenant aller ouvrir le passage qui nous permettra de retourner dans notre royaume et... selon les vœux d'Idh… d' « Ewan », nous souhaiterions que tu nous accompagnes.
Sa respiration devint saccadée. Il appréhendait tout autant qu'Adel ce qui allait suivre et commençait à percevoir que sans Ewan, certaines choses devenaient impossibles.
- Mais..., hésita Emy en regardant Roger avec incompréhension, où est Ewan ? Vous étiez pourtant bien ensemble, n'est-ce pas ? Pourquoi n'est-il pas avec vous ?
Roger échangea un rapide coup d'œil avec Adel.
- Alors… ?, s'inquiéta davantage Emy. Où est-il ? Où est Ewan ? Réponds-moi, Roger !, s'énerva-t-elle en se précipitant sur le garçon qu'elle agrippa plus fermement qu'Adel. Où est-il ?
Mais Roger ne lui présenta qu'un visage désemparé en guise de réponse. C'était au-dessus de ses forces. Le penser seulement lui était insupportable. Alors comment arriverait-il à l'exprimer ?
C'est alors que la voix grave d'Adel se fit entendre.
- Il ne voulait plus que nous ayons à craindre les sorciers. Pouvoir revivre dans l'harmonie et le bonheur comme cela avait été – voilà ce qu'il voulait et pourquoi il est venu ici.
Il fit un pas vers Emy, durcissant son ton.
- Mais pour cela, comprends que le Joyau devait être détruit… et qu'il n'y avait guère d'autres moyens de le faire qu'en...
Pour la seconde fois, Emy porta une main à sa bouche et devint muette. Elle pressentit l'horreur de ce qui allait suivre. Adel soupira.
- Seul lui pouvait le faire… parce qu'il était lié de par son destin avec ce pouvoir. Il n'y a que lui que le Joyau accepterait… et qu'avec lui qu'il pourrait disparaitre…
Epouvantée, Emy fit un pas en arrière et trébucha. Roger la rattrapa avant qu'elle ne heurte le sol, mais elle arracha brusquement son bras de sa main. Elle les dévisagea tous deux avec effarement puis secoua la tête. Tout ça n'était pas possible. Elle comprenait mal ou ils lui disaient n'importe quoi. Tout ça ne rimait à rien. Il lui avait demandée de l'accompagner ! Il lui avait dit qu'elle serait heureuse là-bas, qu'il était comblé de savoir qu'elle avait fait son choix en décidant de le suivre. De le suivre ! Alors où était-il maintenant ? Pourquoi ses compagnons viendraient-ils lui dire des choses pareilles alors qu'ils devaient se revoir une fois que tout serait terminé ? Pourquoi Adel lui parlait-il comme si Ewan avait toujours su que… Non. Tout ça ne rimait à rien. Il ne lui aurait pas dit tout ça, sinon. Ils n'auraient pas partagé tout ça avec elle pour l'abandonner ensuite aussi cruellement !
Elle ne comprenait pas. Pourquoi n'était-il pas là ? Pourquoi…
Ses yeux trahissaient sa désolation, son incompréhension.
Au moment où Roger fit un pas vers elle, elle hurla de tout son cœur, de toute sa peine et le repoussa vivement. Elle voulut s'enfuir mais trébucha à nouveau à quelques mètre d'eux et tomba lourdement. Elle resta à terre, incapable de se relever tant ses forces l'avaient abandonnée. Elle ferma les yeux et n'attendit plus rien.
Pensant avoir sombré dans une nuit sans fin, elle se sentit soudain soulevée dans les airs. Elle était devenue aussi légère qu'une plume, mais plus encore, elle perçut cette atmosphère si étrange et particulière qu'elle n'avait jamais fait que ressentir en la compagnie d'Ewan. Ce pouvait-il que…?
Malheureusement, en ouvrant les yeux elle ne découvrit pas le visage d'Ewan, mais celui d'Adel qui la regardait avec ce mélange d'inquiétude et de sagesse qui lui était familier et la tortura davantage.
- Avant de partir, « Ewan » m'a demandé de veiller sur toi… parce que tu es et resteras ce qu'il avait de plus cher à son cœur, lui dit-il doucement. Ainsi, de même que j'ai toujours taché de le protéger, c'est de toi dont je prendrai soin maintenant.
Sur quoi Emy sentit les bras puissants du garçon la serrer plus fort contre lui et devina aux mouvements réguliers qui l'animèrent qu'il s'était mis en marche. Un froid la saisit d'un coup : sous la Lune masquée, ils venaient de franchir les lourdes portes du château et avançaient à présent dans le parc.
Son esprit, son corps, son cerveau. C'est comme si tout ce qui manifestait d'ordinaire de la vie s'était brusquement arrêté de fonctionner. Ne songeant même pas à réagir à ce qu'il se passait, Emy se laissa porter sans opposition. Elle voyait défiler autour d'elle cet environnement familier qu'elle côtoyait depuis des années sans rien éprouver. Se retrouver dans les bras d'un garçon, portée au milieu de la nuit dans le parc d'un château dégorgeant de secrets infâmes, dans le parc d'un château qui lui avait pris l'être aimé… Rien ne la faisait plus réagir. Où allait-elle ? Qu'allait-elle devenir ? Autant de questions préoccupantes dont elle ne se souciait plus.
Il était parti. Jamais plus ils ne se reverraient. Telle était l'unique vérité qui lui martelait la tête. Jamais… Plus jamais…
Pourtant, une boule naquit doucement, discrètement en elle. Une boule qui se fit ensuite remarquer par sa chaleur. Mais la douceur se fit douleur et la discrétion devint encombrante. La chaleur avait laissé place à une brûlure qui la força à sortir de sa léthargie, à reprendre tant bien que mal le contrôle de ce qu'il lui semblait rester de sa vie.
Loin de là, si loin du drame qu'une jeune fille était en train de vivre, tout en haut d'une tour de pierres, frontière symbolique d'entre deux mondes, les élèves remarquèrent avec un soulagement teinté d'incertitude que les tremblements avaient cessé depuis un moment déjà. La dernière secousse ressentie, la plus terrible de toutes, semblait bien être la dernière qu'ils auraient à vivre.
Depuis son énième accrochage avec Hermione, Ron était allé s'assoir sur une chaise près d'Harry et n'avait plus dit un mot. Hermione n'avait pas bougé de son mur et continuait à regarder le parc sans vraiment le voir. Soudain, un rayon de Lune fendit la couche de nuages gris acier et attira son œil. Aussitôt, un mince sentiment d'espoir prit vie en elle. Les lumières revenaient, les ombres se dissipaient. Bientôt tout irait mieux, elle en eut le pressentiment. C'est là qu'un mouvement plus bas sur la pelouse attira son attention. Elle distingua deux personnes marcher, dont l'une singulièrement plus imposante que l'autre. Mais de là où elle se trouvait, Hermione ne parvint pas à reconnaître de qui il s'agissait – d'autant plus que le nombre et les morphologies ne correspondaient en rien à ce qu'elle aurait pensé.
Et pourtant…
Seul le chant des insectes nocturnes se faisaient entendre. Habituée à cet unique arrière-fond, Emy tressaillit quand elle entendit une voix s'exprimer. Elle réalisa aussi tout à coup qu'elle ne bougeait plus.
- Ouvre la porte, Idhar…
« La porte » ? « Idhar » ? De qui s'agissait-il ? De quoi s'agissait-il ?
A cet instant, un rayon de Lune vint frapper le sol à quelques pas des deux magiciens, dessinant sur l'herbe un grand cercle blanc. Roger s'en approcha et s'arrêta à la limite de la clarté, tendit sa main devant lui et récita dans un murmure une incantation dans une langue étrange. Alors, pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté le château, Emy remua, tournant lentement la tête vers Roger et écarquilla les yeux quand elle vit apparaître dans l'espace une ouverture sortie de nulle part. D'abord disque sombre, elle s'étira et prit une couleur de miel, scintillante dans la noirceur de la nuit.
Alors, comme si douloureusement tout s'était remis en route dans son esprit, Emy réalisa.
Le passage ! Ce fameux passage… Une fermeture définitive avec ce monde. L'ultime possibilité de rejoindre le royaume inconnu pour ne plus jamais revenir ici. Mais l'absence d'Ewan… Tout ce qu'elle s'était autorisée à imaginer, à espérer. Tout était à présent détruit, saccagé… Qu'irait-elle donc faire désormais là-bas sans lui ?
Soudain, ce fut l'électrochoc. Que s'apprêtaient-ils à faire, tous les deux ? Repartir dans leur royaume en l'emmenant avec eux ?
Emy sentit son cœur se mettre à battre avec violence. Non… Non ! Elle n'irait pas là-bas. Elle n'avait plus rien à y faire. Tout ce qui avait pris un sens n'était à présent que paroles insensées… car la vie ailleurs n'aurait valu la peine qu'avec lui… et personne d'autre.
Sauvagement, surprenant Adel, Emy se débattit furieusement. Toutes forces recouvrées, elle parvint à s'échapper de ses bras et sans un mot, s'enfuit à toutes jambes vers la Forêt Interdite.
Spontanément, Roger partit à sa poursuite et l'aurait rattrapée rapidement… si un mur invisible ne lui avait barré brusquement la route.
Incrédule, le jeune homme se retourna vers son compagnon.
- Pourquoi ?, demanda-t-il à Adel. Pourquoi as-tu fait ça ? Elle doit venir avec nous ! Idhren nous a dit que nous devions...
- … assurer sa protection aussi longtemps qu'elle serait à nos côtés et faire qu'elle soit la plus heureuse, termina Adel d'un ton monocorde.
- Alors ?, s'interrogea encore plus Roger. Toi qui as toujours été si fidèle envers Idhren, pourquoi est-ce que tu…
- Ne comprends-tu donc pas ?, s'emporta brusquement Adel. Quel bonheur, quelle joie trouverait-elle avec nous désormais ? Pus rien ne lui donne l'envie de partir. Elle ne l'aurait fait qu'avec lui… pour lui… Mais il n'est plus là. Quelle vie l'attend donc là-bas, dis-moi ?
Roger ne trouva rien à répondre.
- Aussi fort que j'aimerai à jamais mon Roi, je me refuse à offrir à celle qui comptait tant pour lui une vie de malheur et de funeste solitude, Idhar ! Si elle souhaite à présent rester ici parce qu'y sont les seuls qui comptent pour elle, je ne m'y opposerai pas. Idhren ne l'aurait jamais forcée non-plus.
Adel baissa la tête et soupira.
- Même si cette décision me brise à nouveau le cœur, je ne peux m'y opposer… et toi non-plus.
Roger revint lentement près de lui et posa une main sur son épaule.
- Je comprends, dit-il avec un sourire triste. Je comprends et te suivrai dans tes choix… quels qu'ils soient.
Sans rien ajouter, il se plaça ensuite face au passage, tendit une main en avant et intensifia l'ouverture.
Sans se soucier de savoir vers quoi elle allait, Emy courait, courait à en perdre haleine, courait en faisant fi des branches qui la fouettèrent au visage, aux ronces qui accrochèrent sa robe et blessèrent ses jambes. Elle courait aussi vite qu'elle le pouvait, s'enfonçant toujours plus loin dans la sombre forêt qui l'effrayait tant. Pourtant, à cet instant, elle y chercha un refuge, un espoir de fuite, une tentative désespérée d'oublier tout ce qu'elle laissait derrière elle.
Le passage était à présent ouvert. Ils n'auraient plus qu'à le franchir et sur leurs pas, il se refermerait. Mais aucun des deux ne le pouvait encore. Leur cœur était toujours ici. Ils attendraient donc que passent les quelques minutes qui leurs étaient offertes avant que la porte ne commence à se refermer, pour partir.
Tout à coup, brisant le silence qui s'était posé, des cris d'oiseaux effarouchés retentirent au cœur de la Forêt Interdite. Un même froncement de sourcils se dessina sur leur front.
- Elle est allée bien loin.
- Que va-t-elle devenir ?
Adel regarda alors son compagnon avec un air rassurant.
- Ne t'en fais pas. Où qu'elle soit, elle sera toujours sous sa protection…
Ce qu'il se passait à cet instant dans les autres salles communes du château lui importait peu. Tout ce qui avait alors de l'importance pour Hermione était ce qui venait de se passer sous ses yeux – et ceux de Ron et Harry qu'elle avait discrètement fait venir près d'elle afin de ne pas interpeller les autres élèves présents dans la salle, bien loin de s'intéresser à ce qu'il se passait dans le parc quand ils craignaient que le château ne leur tombe sur la tête.
Ils en étaient restés abasourdis. Ayant fini par reconnaître les deux anciens élèves de Serdaigle, ils avaient été affolés en voyant Emy se jeter à terre pour disparaitre au loin, vers la forêt. D'un même élan, ils avaient aussitôt songé à quitter sans autorisation leur salle commune… jusqu'à ce que le souvenir de celui qui avait déjà tenté l'expérience les fasse aussitôt renoncer. Le portrait de la Grosse Dame avait été ensorcelé – très probablement par McGonagall – et sans l'intervention de celle-ci, personne, pas même Hermione, n'était en mesure de forcer la sortie.
- Le problème, dit alors tout bas Ron en se tortillant pour y voir au mieux, c'est qu'on a peu de chance de voir Emy si elle s'est enfuie dans la forêt et que les deux autres sont limite dans notre champ de vision.
- J'espère vraiment qu'Hagrid l'aura vue, s'angoissa Hermione. Normalement, elle est passée devant sa cabane…
Puis s'impatientant :
- Mais que font les enseignants ? Où est Dumbledore ? Que font Rogue, McGonagall ou Flitwick ? C'est incroyable quand même ! On nous enferme ici sans rien nous dire, on apprend l'impensable sans que cela soit démenti et maintenant ça. Je n'arrive pas à y croire.
Ron remua silencieusement la tête, approuvant, mais Harry ne dit rien. Il était toujours à fixer cette tâche lumineuse qui était soudainement apparue – comme émerveillé.
Hermione eut soudain une idée.
- Je sais ! Venez. De ma chambre, on a une vue d'ensemble beaucoup plus large.
Harry et Ron se regardèrent, perplexes.
- Euh… Oui, grimaça Harry. Sauf que les garçons ne peuvent pas accéder aux dortoirs des filles.
- Je peux arranger ça, dit Hermione en leur faisant un clin d'œil.
Stupéfaits, les deux la suivirent au bas de l'escalier d'où ils s'étaient déjà fait plusieurs fois expulsés. Hermione sortit sa baguette magique, prononça un sortilège informulé et aussitôt, les marches se recouvrirent d'une moquette particulièrement rugueuse sur laquelle les garçons purent marcher, même lorsque l'escalier, après les avoir détectés, se fit lisse et glissant.
- Waouh, Hermione !, s'exclama Ron, une fois arrivé dans la chambre de son amie. C'est génial ce machin ! Qu'est-ce que tu as utilisé comme sortilège ?
- Je ne risque pas de te le dire, répondit distraitement Hermione en se précipitant vers une fenêtre en particulier. Ah ! Comme je le pensais…
Harry et Ron la rejoignirent aussitôt.
- Ben pourquoi tu ne veux pas ?, insista Ron, bougon - tout en posant son regard sur ses ex-camarades de Serdaigle.
- Parce que tu serais fichu de t'en servir à des fins peu convenables, lâcha Hermione.
Ron manqua de s'étrangler, mais ne dit rien et comme les deux autres, ne put rien faire d'autre que d'observer ce qu'il se déroulait sous ses yeux.
Les minutes étaient passées et rien n'avait changé. Emy n'était pas réapparue et Adel et Roger étaient restés immobiles, tels deux statues placées face au château dont ils n'attendaient plus rien. C'est alors qu'un rai lumineux jaillit sans signe avant-coureur du passage qui, dans l'instant, commença imperceptiblement à se refermer. Les deux magiciens se regardèrent pris de court. Déjà !
Déjà…
Ils l'avaient pourtant tant espéré ce moment où ils quitteraient enfin ce monde qui n'était pas le leur, où ils n'avaient jamais été les bienvenus. Mais maintenant qu'ils n'avaient plus le choix, que l'heure avait sonné, le trouble et la tristesse les envahirent. Pourtant…
- Viens Idhar, soupira Adel en se tournant vers le passage. Nous n'avons de toute façon plus rien à faire ici…
Roger acquiesça et le suivit en silence jusqu'à la dernière porte qu'ils auraient à franchir.
Quatre mètres, trois mètres, deux mètres… quand tout à coup. Trois mètres, quatre mètres, dix mètres, cent mètres… des centaines de mètres parcourus sans se retourner, puis la chute, l'épuisement, le vomissement, le renoncement. Emy resta de longues minutes allongée par terre, sans bouger, sur l'épais tapis de feuilles mortes et humides qui dégageaient une odeur d'humus entêtante. Brusquement, elle leva les yeux. Un bruit l'avait alertée. Venant de sa droite, un bruissement de feuilles se faisait de plus en plus fort, une respiration sinistre et puissante se rapprochait. Sa chair se glaça, ses yeux s'exorbitèrent. Quelle terrible créature allait bientôt surgir des ténèbres pour se dresser devant elle, prête à lui bondir dessus ?
Ils se tenaient debout devant elle, l'observant avec une certaine crainte même s'ils la savaient injustifiée. Après tout, cette porte appartenait bien davantage à leur monde qu'à celui des sorciers.
Adel expira profondément puis se décida et fit un discret mouvement de tête à l'intention de Roger - il traverserait le premier. Suivant sa demande, Roger avança.
Il ne lui restait plus qu'un pas à faire… lorsqu'une voix faible mais étrangement familière les appela au plus profond d'eux. Roger se ravisa aussitôt et se retourna avec la même vivacité qu'Adel.
Les cœurs des deux magiciens se mirent à cogner avec une force insensée. Car debout, sur les marches du perron qui précédait l'entrée de l'imposant édifice se tenait Dumbledore. Le visage noirci aux traits fatigués, sa robe de sorcier déchirée, son chapeau et ses lunettes de travers, il tenait pour une raison aussi inconnue qu'inimaginable dans ses bras un corps inconscient mais toujours en vie : celui d'Ewan.
Comment était-ce possible ? Le joyau était détruit - ils avaient senti son pouvoir disparaitre, ils avaient su que le moment était venu de partir parce qu'il avait réussi... parce qu'il n'était plus là. Alors comment ? C'était pourtant bien lui. Ils le savaient, ils en étaient certains. Ce murmure. Ce pouvoir. Même affaibli à ce point, il demeurait le sien.
Dumbledore descendit une première marche, puis une seconde, serrant contre lui malgré la fatigue le corps inanimé. À mesure qu'il avançait vers eux à pas lents, Adel et Roger luttaient pour reprendre leurs esprits. Et quand le sorcier arriva enfin à leurs côtés, un sentiment de bonheur les submergea. Il était vivant. Très faible, mais vivant.
Adel et Roger dévisagèrent Dumbledore comme s'il avait été un fantôme. Mais passée cette sensation, en garde du corps qu'il était, Adel reprit son rôle et demanda à soutenir son ami. Il resta alors un moment à l'observer, comme pour se convaincre qu'il ne rêvait pas. Il se redressa ensuite et fit face à Dumbledore, qu'il reconsidéra.
- Il serait certainement trop long pour vous de nous expliquer comment ce prodige a pu être possible, Dumbledore, mais ma gratitude à votre égard sera désormais sans limite, s'inclina légèrement le jeune homme. Merci. Pour tout ce que cela représente pour nous et notre peuple, merci.
Le vieux sorcier lui adressa un sourire sincère. Mais les deux magiciens notèrent immédiatement l'inquiétude qui teintait ses yeux bleus. Adel s'en alarma aussitôt.
- Dumbledore, auriez-vous quelque chose à nous dire ? Est-il en danger ? Gravement blessé ? Pourtant, je ne perçois aucune...
- Non... Non..., le calma aussitôt le sorcier en levant une main apaisante. Soyez sans crainte, votre roi aura bien vite fait de récupérer de ses blessures. Mais..., soupira-t-il en levant son regard par-dessus l'épaule d'Adel, le passage est prêt à se refermer...
- Oui...?
Les deux autres ne comprirent pas. Dumbledore termina.
- Lorsqu'Idhren sera revenu à lui, il aura grand besoin de vous deux, car sa détresse sera alors immense…
- … car elle ne sera plus là.
Une gifle fit vaciller les deux garçons : Emy !
Ewan avait beau réussi à surmonter une nouvelle fois la mort grâce à une aide providentielle, privé à jamais de sa bien-aimé, personne ne pourrait rien faire pour lui. Car si les elfes avaient le pouvoir de braver moult dangers, face à la tristesse, c'est la mort qui les attendait. Et c'était là la pire fin qu'on pouvait leur souhaiter.
Réactif, Roger se concentra. De par son pouvoir, il tenta de rentrer en communion avec Emy afin de lui dire ce qu'il se passait, de la convaincre de cette vérité et la faire revenir à temps... avant qu'il ne soit trop tard. Mais le temps précieux qui leur restait s'amenuisait et malgré ses efforts, Roger ne parvenait pas à établir de lien avec la jeune fille. Trop triste et apeurée, elle s'était refermée à ce pouvoir. Roger renonça et regarda Adel, incertain mais prêt à partir à sa recherche s'il lui en donnait l'autorisation. Mais Adel refusa.
- Tu n'auras pas le temps, dit-il avec raison. La porte sera fermée avant même que tu ne l'aies trouvée.
- Mais..., objecta Roger en regardant avec inquiétude Ewan. Il faut qu'elle revienne ! On ne peut pas partir sans elle !
Dumbledore ne dit rien et n'intervint pas. Après les efforts fournis pour ramener Ewan, il était à présent trop faible pour espérer être d'un quelconque secours. Cependant, Adel releva la tête, l'air résolu.
- Je pourrais sans doute la ramener ainsi...
Et comme Roger quelques instants plus tôt, il ferma les yeux et se concentra afin d'entreprendre un acte de magie que seuls des êtres comme lui étaient en mesure d'accomplir.
Persuadée qu'elle allait se retrouver dans les secondes à venir face à l'une de ces créatures que Hagrid leur avait trop bien décrites pour ne pas en être épouvanté avant même de les avoir vues, Emy, toujours à terre, releva lentement la tête, résignée. C'est là que loin de voir surgir une bête féroce qui l'aurait mise à mort avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir, aussi majestueuse qu'impressionnante, elle vit approcher d'une démarche noble une magnifique licorne. Emy ne put retenir une exclamation de surprise – qu'elle regretta aussitôt de peur de provoquer la fuite de l'animal. Il n'en fut pourtant rien. La licorne continua à s'avancer vers elle calmement, la fixant avec une telle intensité que la gêne d'Emy se transforma bien vite en crainte. Son attention se porta rapidement sur la corne de l'animal, longue de près d'un mètre, qu'elle compara bien vite à une redoutable épée. Tout à coup, la licorne s'arrêta à deux mètres d'elle et souffla en tapant un sabot par terre. Emy sursauta et geignit. La licorne re-souffla et re-tapa au sol en secouant cette fois-ci sa longue crinière d'un blanc immaculé. Elle semblait impatiente, semblait attendre quelque chose, mais Emy ne devina pas quoi. Tout à coup, la situation étrange et improbable dans laquelle elle se trouvait commença à lui rappeler quelque chose... Oui. Ce soir-là dans la forêt avec Ewan... Quand il avait été blessé et avait demandé de l'aide à...
- Aaah ! C'est toi !, hurla-t-elle en se redressant d'un bon, pointant de son index tremblant la licorne. C'est toi !
L'animal souffla à nouveau, mais avec moins d'impatience. Elle secoua légèrement sa tête puis, à la stupéfaction d'Emy, plia une, puis ses deux pattes avant, rendant ainsi accessible son garrot à quiconque aurait souhaité y monter dessus. Emy fit une tête affolée en reculant d'un pas.
- Hein ? Tu crois peut-être que je vais te monter dessus ?
La licorne tourna vers elle ses yeux brillants, très expressifs. À l'évidence, c'est bien ce qu'elle attendait.
- Ca va pas, non ?, cria Emy. Je ne suis jamais montée sur un canasson, moi !
La licorne vit rouge. Elle resta à terre, mais le hennissement irrité qu'elle poussa soudain rappela bien vite à Emy qu'elle n'était pas en train de s'adresser à un vulgaire cheval.
- Oups... Heu... Pardon. Ça se voit très bien que tu n'es pas un... Enfin bref, je ne suis jamais montée sur un animal fabuleux tel que toi – ça te va ?, dit-elle en déglutissant difficilement.
Nouveau souffle impatient. Mais Emy ne bougea pas.
… Et l'heure tournait. Les minutes passaient. Elles devaient se hâter.
Prise par le temps et consciente de son rôle à jouer, la licorne se remit brusquement debout et avança promptement vers Emy, qu'elle coinça contre le tronc d'un arbre et la menaça de sa corne en poussant un nouvel hennissement fougueux.
- D'accord... D'accord !, paniqua Emy. Ne te fâche pas, je ferai ce que tu voudras.
Son visage s'assombrit soudain.
- De toute façon... qu'est-ce que ça peut faire maintenant que je tombe et me rompe les os...
La licorne l'observa alors un instant puis se remit en position, les deux pattes avant fléchies. Emy inspira profondément et monta craintivement sur le dos de l'animal qui, sans perdre une seconde, partit au galop à travers la forêt dense où aucun obstacle naturel ou enchanté ne put ralentir son allure. Instinctivement, Emy s'était penchée en avant et avait agrippé de toutes ses forces des crins de l'encolure et enserrait le cou de l'animal sans se soucier de savoir si elle l'étranglait ou non.
La licorne avalait les mètres à une allure folle. Contournant les arbres, sautant par-dessus les troncs et autres rochers qui jonchaient le sol, elle n'avait de cesse d'aller le plus vite possible, n'ayant qu'un objectif : arriver à temps.
Mais le temps manquait. Dans le parc du château, le passage s'était déjà refermé de moitié et un souffle magique en provenance de « l'autre côté » se faisait à présent sentir. Tourbillonnant pour le moment doucement autour des trois magiciens, il ne ferait que se renforcer jusqu'à ce que la porte se referme.
Ainsi, tandis que dans un silence lourd, Adel, Roger et Dumbledore ne pouvaient qu'attendre, la licorne continuait sa course.
Quelques instants plus tard, Emy osa enfin ouvrir un œil et, au travers des poils drus qui lui chatouillaient le nez et le visage, elle aperçut au loin la lisière de la forêt. La licorne l'avait-elle emmenée au-delà de la Forêt Interdite ? Là où personne n'était encore jamais allé ?... mis à part son directeur et Hagrid, très certainement. Non. Entre les arbres qui se faisaient maintenant moins épais, elle distingua au loin, mis en lumière par un clair de Lune, une haute tour de pierres qui lui était familière. Comprenant alors que l'animal la ramenait auprès des magiciens, elle se redressa subitement, complètement alarmée, manqua de tomber, puis se rejeta au cou de l'animal en lui hurlant de s'arrêter immédiatement. Elle ne voulait pas retourner là-bas. Elle ne voulait pas partir avec eux. Elle refusait de quitter son monde sans lui. Mais évidemment, la licorne ne lui répondit pas, ne ralentit pas et poursuivit même en accélérant son train.
Encore trop loin d'elles, près du passage, le souffle était devenu tel qu'il avait écarté Dumbledore et commençait à exercer son pouvoir d'attraction sur les magiciens. Car telle était leur loi : quand un passage d'un monde à l'autre était ouvert, il devait être emprunté. La porte ne se refermerait jamais sur du vide.
L'heure était donc proche et Roger était en proie au doute quand soudain, Dumbledore leva son regard vers la forêt.
- Voyez, dit-il doucement.
Leurs efforts ne seraient pas vains. La tentative d'Adel allait aboutir. Mais à peine une bouffée de soulagement les eut-elle effleurés que le souffle magique se durcit et, avec une force inouïe, entraîna les trois magiciens vers le passage qui ne faisait désormais plus que le tiers de sa taille initiale.
- Idhar !, cria Adel.
Aussitôt, Roger se plaça face à la porte et brandit ses mains devant lui. Concentré, il invoqua l'air pour lutter contre le souffle et retarder la fermeture du passage. Durant quelques secondes, tous crurent que l'enchantement avait fonctionné. La tornade avait légèrement faibli et la réduction de la porte ralentissait. Et c'est un autre espoir qui naquit quand ils purent enfin distinguer la silhouette d'Emy sur la licorne. Elle était si proche… Si proche…
Mais face aux pouvoirs des mondes anciens, tout magicien avait ses limites.
Comme pour rattraper ce qu'on lui avait volé, le souffle se fit tout à coup plus violent et l'ouverture diminua tant que bientôt, plus personne ne pourrait la franchir. Malgré de lutter, Adel et Roger se sentirent happés. Ils étaient pourtant si près de réussir...
La licorne galopait toujours plus vite, passant devant la cabane d'Hagrid dans un grondement qui interpella le garde-chasse alors occupé à préparer des biscuits secs, longeant le lac noir où des vagues se dessinèrent sur le rivage. Quant à Emy, toujours cramponnée sur son dos, après avoir identifié les deux magiciens et son directeur, reconnut enfin dans les bras d'Adel… Non ! Ça n'était pas possible. Ce n'était pas lui ! Pas après ce qu'ils lui avaient dit. Ce n'était pas possible…
Pourtant, aux tréfonds de son cœur, elle l'entendit. C'était lui. Il était là. Il était toujours là. Mais brusquement… elle réalisa le passage. Ses yeux fixèrent alors le corps inerte puis la lumière qui diminuait tandis qu'il s'en approchait. Elle ne savait que trop bien ce qu'il se passait et ce qu'il se passerait s'il franchissait la porte sans elle.
L'épouvante la saisit. Elle serra de toutes ses forces la licorne et la supplia d'accélérer, d'aller plus vite, encore plus vite...
Et la licorne l'écouta, et le souffle s'accentua. Plus que dix mètres : la licorne s'arrêta, Emy sauta à terre et se précipita. Plus que six mètres, plus qu'un mètre. Plus que quatre mètres, Roger disparu. Plus que trois mètres, Adel lutta. Plus qu'un mètre… il plia. Elle se jeta vers le passage qui n'était plus qu'une fenêtre sur l'invisible. Mais au-delà de l'éblouissement, elle put voir le visage de celui qu'elle aimait et en éprouva un bonheur d'une extrême douleur. Revenant difficilement à lui, il s'éveilla à temps et doucement, la regarda. Elle le vit : le malheur l'avait envahi. Ils tendirent leur main dans l'espoir de pouvoir une dernière fois… Mais le souffle, impitoyable, repoussa Emy vers le château et écarta la main d'Ewan vers les lumières.
Et tandis que le passage se verrouillait, il ne perçut d'elle que l'écho de son désespoir, un cri dans le lointain qui déchira son cœur...
« Attends-moi !... »
